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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 20/09/01





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 




Twin Towers et Big Brother

par François-Bernard Huyghe
09/2001





Big Brother n’existe pas seulement dans la tête des intellectuels, infatigables dénonciateurs du Système manipulateur et omniscient. Il existe aussi dans les fantasmes des stratèges, et en particulier dans ceux du Pentagone. Ces gens qui n’ont certainement lu ni Bentham ni Foucault parlent du " panoptisme " au profit des U.S.A., de " l’infodominance " absolue que conférera la technologie. Ils parlent même de " l’œil de Dieu " : lorsque l’hyperpuissance pourra tout voir, elle pourra tout dissuader : terrorisme, activités d’un État-voyou, crime organisé, etc. La finalité ultime est ce qu’il est convenu d’appeler le" monitoring global " de la planète. Mais, toute question morale mise à part, est-ce efficace ? Car, bien sûr, écrire des rapports sur le " soft power " ou la " noopolitique " est une chose, ne pas confondre un char serbe avec un leurre en bois ou arrêter vingt kamikazes en est une autre.

Pourquoi avoir les 120 satellites d’Echelon autour de nos têtes, pourquoi faut-ils que les U.S.A. dépensent à tout espionner l’équivalent de 150 milliards de nos francs par an (budget de ce que les américains nomment la " communauté de l’intelligence "), si c’est pour ne rien anticiper ? À quoi bon être la première société de l’information du monde, si c’est pour ne rien pouvoir rien contre des cutters, de l’organisation et un pulsion de mort qui dépasse notre entendement ? Alors, échec des technologies à la Big Brother ?

 


Si l’on entend par là qu’il est absurde que le citoyen lambda voie ses e-mail interceptés, et soit " traçable " et profilable dans des bases de données, tandis que les groupes terroristes passent entre les mailles du filet, la réponse est évidemment oui. Encore faut-il replacer le supposé échec de la technologie ou du renseignement dans son contexte. Cela débouche sur des questions beaucoup plus graves que de savoir si flics et espions font bien leur travail :

- Loin d’être " archaïques ", les groupes comme celui de Bin Laden recourent aux techniques de pointe. Ainsi ils pratiqueraient la stéganographie, qui consiste à dissimuler l’information que l’on veut transmettre, non pas sous forme de texte chiffré qui attire l’attention, mais dans une micro-image implantée dans une photographie d’un site Internet. Ou encore dans une zone minuscule mais non utilisée d’un fichier musical de type MP3. C’est la version électronique du microfilm cher aux romans d’espionnage. De façon plus générale, le fait d’avoir un turban et une grande barbe n’empêche absolument pas de comprendre les mécanismes de la société de l’information. C’est vrai

de ses mécanismes symboliques (l’image des deux tours s’effondrant en live planétaire réactive à la fois notre imaginaire des films-catastrophes hollywoodiens, et des mythologies plus profondes (la tour de Babel, le feu divin...) et une signification emblématique évidente (le World Trade Center est à la fois l’Amérique, l ‘hégémonie politique, la globalisation financière, la mondialisation...). C’est vrai aussi si l’on se réfère aux mécanismes des réseaux : si ce que l’on dit est exact, Bin Laden aurait été à la fois capable de vivre sous la tente et de diriger un empire financier à distance, voire de spéculer par transactions électroniques interposées sur la catastrophe qu’il s’apprêtait à provoquer ! Autre façon de dire que le technologique n’est pas l’inverse de l’idéologique ou que les avancées de McWorld ne sont pas des reculs du djihad, pour parodier le titre du livre de Barber.

 

- Le problème n’est pas seulement d’avoir des moyens de surveillance, il est de ne réagir qu’aux bons signaux. Or l’attaque du 11 Septembre a été précédée de fausses alertes. Ainsi, le 22 Juin dernier les médias américains avaient annoncé l’imminence d’une action terroriste sur la base de l’interception supposée de communications du groupe Bin Laden. Dans la guerre électronique, la crainte des stratèges est d’être abusés par des leurres ou de frapper par erreur des neutres ou des amis. Dans la lutte contre le terrorisme, elle est aussi d’être intoxiqué, auto intoxiqué ou surexcité. Cela veut dire, bien sûr que l’excès d’information tue l’information, - c’est un truisme. Cela signifie surtout qu’un système de détection/prévention planétaire de périls de tous ordres (terrorisme, attaques des États-voyous, activités criminelles, etc.) se heurtera toujours aux problèmes de la discrimination et de la réaction instantanée puisque la question du temps est ici fondamentale.

 

- Les responsables de la sécurité qui réfléchissent sur les conflits que l’on dit " asymétriques ", tel groupe terroriste contre un État-Nation, sont confrontés à une multitude de scénarios. Mais quel était le bon synopsis ? Celui de 1999 étudié devant James Schlesinger ressemblait au livre de Lapierre et Collins "  le cinquième cavalier ": des terroristes tchétchènes vendent des armes nucléaires tactiques russes au Hezbollah ; il les fait pénétrer à New York en bateau et exploser. Était-ce le scénario dont le Sénateur Sam Nun avait parlé à Bill Clinton : deux terroristes en hors-bord sur le Potomac dirigent un mini-avion télécommandé et chargé d’Antrax, un gaz mortel, le soir du discours sur l’état de l’Union, quand l’exécutif et le législatif sont réunis au Capitole ? Fallait-il craindre l’introduction d’une arme biologique sur le territoire américain comme on l’étudiait cette année à Andrew’s Airforce base ? Et certains d’imaginer ce que pourrait donner la conjonction d’armes de destruction massive (biologiques et chimiques) plus des armes de " perturbation massive " : une attaque cyberterroriste paralysant les réseaux informatiques et créant une panique contagieuse.

Dans certains des exercices de simulation ainsi étudiés par les think tanks américaines, les militaires, les responsables de la sécurité, etc., il arrive souvent que les " bons " perdent et en tout état de cause, le poids du " zéro risque ", sorte d’application du principe de précaution totale, est probablement insupportable en terme de coût et d’efficacité. Nous découvrons une société de contagion. Nos systèmes s’efforcent , par des moyens de surveillance et de contrôle high tech d’enrayer toutes sortes d’épidémies : qu’il s’agisse de la vache folle ou de la panique boursière, d’épidémie de violence ou de rumeurs. Demain, peut-être, il s’agira d’éviter les catastrophes liées à la diffusion de codes génétiques ou de codes informatiques. Et, d’autre part, le bouclier technologique ne vaut plus rien si une personne dans le monde en découvre une faiblesse. Si un hacker découvre un moyen de pirater les sécurités de Microsoft ou si un laboratoire militaire découvre un leurre capable de tromper le bouclier antimissile, il faut tout recommencer à zéro. La technique offensive (ou de déception) sera forcément diffusée un jour ou l’autre

 

- D’un côté nombre des libertés fondamentales (et plus seulement le droit au secret du vote et de la correspondance) sont des droits de retenir et de défendre de l’information : droit de contrôler l’usage de ses images et ses données, droit d’être anonyme et d’utiliser un code sur Internet, droit de ne pas être fiché par l’État et les sociétés commerciales, droit à la propriété intellectuelle (ne pas être piraté ou recopié). De l’autre, l’exigence réelle ou supposée de sécurité ou de moralité amène les autorités, étatiques ou déontologiques, à réguler les zones de traçabilité, de rétention et de non-diffusion. Qui a le droit de savoir ou de publier quoi à propos des fonds secrets, du passé des hommes politiques, de l’origine ethnique, du casier judiciaire ou de la sexualité des citoyens, de leurs dossiers médicaux, de la feuille d’impôt du voisin ? Or la question n’est pas seulement de décider entre liberté et sécurité, droits de l’individu ou exigences de la société, morale des fins ou morale des moyens. Ce ne sont pas seulement des choix politico-éthiques. Ce sont des décisions qui déterminent un des sources principales du pouvoir dans nos sociétés (y compris du pouvoir économique) : celui de déterminer ce qui est visible et ce qui est caché, ce qui est reproductible et ce qui est limité. La maîtrise des moyens technologiques de savoir et de dissimuler est devenue au moins aussi importante que le monopole de la violence légitime qui est censé caractériser l’État.

 

Nos sociétés dites de l’information ou de l’immatériel reposaient paisiblement sur la gestion d’images séduisantes, la circulation fluide de données et le traitement performant de l’information. Du moins, c’est ce qui se disait. Des fanatiques armés de couteaux, des scènes filmées en direct, puis la propagation du désordre économico-informationnel ont révélé d’étonnantes vulnérabilités. Il a fallu constater la force des images symboliques, la fragilité des systèmes de données, l’inutilité de technologies sophistiquées dont ne résulte aucune connaissance opérante. Le tout s’accompagne de l’effondrement de mythes dont se nourrissait la pensée militaire, géopolitique, économique.

Il n’est donc plus temps de se demander si ladite société de l’information tiendra ses promesses pour tous. Ni de dénoncer l’idéologie de la communication, paravent supposé de la mondialisation. Nous sommes condamnés à vivre entre le péril d’une hégémonie informationnelle, d’ailleurs inefficace, et celui du chaos. Les prochains mois nous apprendront ce qu’il en sera des rapports de force et comment se résoudront les conflits ouverts. Mais, quel qu’en soit le résultat, restera à faire les choix d’une stratégie de l’information.

Ce sera une stratégie des desseins : il faudra choisir selon quelles règles individus, États et puissances transnationales géreront transparence, connaissance, secret, capacités de surveillance.

Ce sera une stratégie des moyens : outils et réseaux de traitement de l’information sont intrinsèquement vulnérables ; les choix de procédures ou protocoles de traitement impliquent par nature des relations de pouvoirs. Il y a donc une politique de la technique à inventer.

Ce sera aussi une stratégie des intérêts, notamment parce que l’économie dite de l’immatériel a engendré des modes de contrôle, de déstabilisation, d’influence, etc. face auxquels l’intervention du politique devient une nécessité.

Cette stratégie-là, il est crucial que la France et l’Europe puissent s’en assurer la maîtrise.

 

F.B. Huyghe

 

Biographie : François-Bernard Huyghe, écrivain, est docteur d’État en sciences politques et habilité à diriger des recherches en sciences de l’information et de la communication. Il enseigne la sociologie des médias au Celsa (Paris IV) et à l’École de Guerre Économique. Il a notamment écrit " L’ennemi à l’ère numérique " (P.U.F. 2001) et dirigé le numéro 52 de Panoramiques " L’information c’est la guerre " ; il anime l’Observatoire Européen d’Infostratégie (infostrategique@paris.com)









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