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Si l’on
entend par là qu’il est absurde que le citoyen lambda voie ses e-mail
interceptés, et soit " traçable " et profilable dans des
bases de données, tandis que les groupes terroristes passent entre les mailles
du filet, la réponse est évidemment oui. Encore faut-il replacer le supposé
échec de la technologie ou du renseignement dans son contexte. Cela débouche
sur des questions beaucoup plus graves que de savoir si flics et espions font
bien leur travail :
- Loin d’être
" archaïques ", les groupes comme celui de Bin Laden
recourent aux techniques de pointe. Ainsi ils pratiqueraient la stéganographie,
qui consiste à dissimuler l’information que l’on veut transmettre, non pas
sous forme de texte chiffré qui attire l’attention, mais dans une micro-image
implantée dans une photographie d’un site Internet. Ou encore dans une zone
minuscule mais non utilisée d’un fichier musical de type MP3. C’est la
version électronique du microfilm cher aux romans d’espionnage. De façon
plus générale, le fait d’avoir un turban et une grande barbe n’empêche
absolument pas de comprendre les mécanismes de la société de l’information.
C’est vrai
de ses
mécanismes symboliques (l’image des deux tours s’effondrant en live
planétaire réactive à la fois notre imaginaire des films-catastrophes
hollywoodiens, et des mythologies plus profondes (la tour de Babel, le feu
divin...) et une signification emblématique évidente (le World Trade Center
est à la fois l’Amérique, l ‘hégémonie politique, la globalisation
financière, la mondialisation...). C’est vrai aussi si l’on se réfère aux
mécanismes des réseaux : si ce que l’on dit est exact, Bin Laden aurait
été à la fois capable de vivre sous la tente et de diriger un empire
financier à distance, voire de spéculer par transactions électroniques
interposées sur la catastrophe qu’il s’apprêtait à provoquer ! Autre
façon de dire que le technologique n’est pas l’inverse de l’idéologique
ou que les avancées de McWorld ne sont pas des reculs du djihad, pour parodier
le titre du livre de Barber.
- Le
problème n’est pas seulement d’avoir des moyens de surveillance, il est de
ne réagir qu’aux bons signaux. Or l’attaque du 11 Septembre a été
précédée de fausses alertes. Ainsi, le 22 Juin dernier les médias
américains avaient annoncé l’imminence d’une action terroriste sur la base
de l’interception supposée de communications du groupe Bin Laden. Dans la
guerre électronique, la crainte des stratèges est d’être abusés par des
leurres ou de frapper par erreur des neutres ou des amis. Dans la lutte contre
le terrorisme, elle est aussi d’être intoxiqué, auto intoxiqué ou
surexcité. Cela veut dire, bien sûr que l’excès d’information tue l’information,
- c’est un truisme. Cela signifie surtout qu’un système de
détection/prévention planétaire de périls de tous ordres (terrorisme,
attaques des États-voyous, activités criminelles, etc.) se heurtera toujours
aux problèmes de la discrimination et de la réaction instantanée puisque la
question du temps est ici fondamentale.
- Les
responsables de la sécurité qui réfléchissent sur les conflits que l’on
dit " asymétriques ", tel groupe terroriste contre un
État-Nation, sont confrontés à une multitude de scénarios. Mais quel était
le bon synopsis ? Celui de 1999 étudié devant James Schlesinger
ressemblait au livre de Lapierre et Collins " le cinquième
cavalier ": des terroristes tchétchènes vendent des armes
nucléaires tactiques russes au Hezbollah ; il les fait pénétrer à New
York en bateau et exploser. Était-ce le scénario dont le Sénateur Sam Nun
avait parlé à Bill Clinton : deux terroristes en hors-bord sur le Potomac
dirigent un mini-avion télécommandé et chargé d’Antrax, un gaz mortel, le
soir du discours sur l’état de l’Union, quand l’exécutif et le
législatif sont réunis au Capitole ? Fallait-il craindre l’introduction
d’une arme biologique sur le territoire américain comme on l’étudiait
cette année à Andrew’s Airforce base ? Et certains d’imaginer ce que
pourrait donner la conjonction d’armes de destruction massive (biologiques et
chimiques) plus des armes de " perturbation massive " :
une attaque cyberterroriste paralysant les réseaux informatiques et créant une
panique contagieuse.
Dans
certains des exercices de simulation ainsi étudiés par les think tanks
américaines, les militaires, les responsables de la sécurité, etc., il arrive
souvent que les " bons " perdent et en tout état de cause,
le poids du " zéro risque ", sorte d’application du
principe de précaution totale, est probablement insupportable en terme de coût
et d’efficacité. Nous découvrons une société de contagion. Nos systèmes s’efforcent
, par des moyens de surveillance et de contrôle high tech d’enrayer toutes
sortes d’épidémies : qu’il s’agisse de la vache folle ou de la
panique boursière, d’épidémie de violence ou de rumeurs. Demain,
peut-être, il s’agira d’éviter les catastrophes liées à la diffusion de
codes génétiques ou de codes informatiques. Et, d’autre part, le bouclier
technologique ne vaut plus rien si une personne dans le monde en découvre une
faiblesse. Si un hacker découvre un moyen de pirater les sécurités de
Microsoft ou si un laboratoire militaire découvre un leurre capable de tromper
le bouclier antimissile, il faut tout recommencer à zéro. La technique
offensive (ou de déception) sera forcément diffusée un jour ou l’autre
- D’un
côté nombre des libertés fondamentales (et plus seulement le droit au secret
du vote et de la correspondance) sont des droits de retenir et de défendre de l’information :
droit de contrôler l’usage de ses images et ses données, droit d’être
anonyme et d’utiliser un code sur Internet, droit de ne pas être fiché par l’État
et les sociétés commerciales, droit à la propriété intellectuelle (ne pas
être piraté ou recopié). De l’autre, l’exigence réelle ou supposée de
sécurité ou de moralité amène les autorités, étatiques ou déontologiques,
à réguler les zones de traçabilité, de rétention et de non-diffusion. Qui a
le droit de savoir ou de publier quoi à propos des fonds secrets, du passé des
hommes politiques, de l’origine ethnique, du casier judiciaire ou de la
sexualité des citoyens, de leurs dossiers médicaux, de la feuille d’impôt
du voisin ? Or la question n’est pas seulement de décider entre liberté et
sécurité, droits de l’individu ou exigences de la société, morale des fins
ou morale des moyens. Ce ne sont pas seulement des choix politico-éthiques. Ce
sont des décisions qui déterminent un des sources principales du pouvoir dans
nos sociétés (y compris du pouvoir économique) : celui de déterminer ce
qui est visible et ce qui est caché, ce qui est reproductible et ce qui est
limité. La maîtrise des moyens technologiques de savoir et de dissimuler est
devenue au moins aussi importante que le monopole de la violence légitime qui
est censé caractériser l’État.
Nos
sociétés dites de l’information ou de l’immatériel reposaient
paisiblement sur la gestion d’images séduisantes, la circulation fluide de
données et le traitement performant de l’information. Du moins, c’est ce
qui se disait. Des fanatiques armés de couteaux, des scènes filmées en
direct, puis la propagation du désordre économico-informationnel ont révélé
d’étonnantes vulnérabilités. Il a fallu constater la force des images
symboliques, la fragilité des systèmes de données, l’inutilité de
technologies sophistiquées dont ne résulte aucune connaissance opérante. Le
tout s’accompagne de l’effondrement de mythes dont se nourrissait la pensée
militaire, géopolitique, économique.
Il n’est
donc plus temps de se demander si ladite société de l’information tiendra
ses promesses pour tous. Ni de dénoncer l’idéologie de la communication,
paravent supposé de la mondialisation. Nous sommes condamnés à vivre entre le
péril d’une hégémonie informationnelle, d’ailleurs inefficace, et celui
du chaos. Les prochains mois nous apprendront ce qu’il en sera des rapports de
force et comment se résoudront les conflits ouverts. Mais, quel qu’en soit le
résultat, restera à faire les choix d’une stratégie de l’information.
Ce sera
une stratégie des desseins : il faudra choisir selon quelles règles
individus, États et puissances transnationales géreront transparence,
connaissance, secret, capacités de surveillance.
Ce sera
une stratégie des moyens : outils et réseaux de traitement de l’information
sont intrinsèquement vulnérables ; les choix de procédures ou protocoles
de traitement impliquent par nature des relations de pouvoirs. Il y a donc une
politique de la technique à inventer.
Ce sera
aussi une stratégie des intérêts, notamment parce que l’économie dite de l’immatériel
a engendré des modes de contrôle, de déstabilisation, d’influence, etc.
face auxquels l’intervention du politique devient une nécessité.
Cette
stratégie-là, il est crucial que la France et l’Europe puissent s’en
assurer la maîtrise.
F.B.
Huyghe
Biographie :
François-Bernard Huyghe, écrivain, est docteur d’État en sciences politques
et habilité à diriger des recherches en sciences de l’information et de la
communication. Il enseigne la sociologie des médias au Celsa (Paris IV) et à l’École
de Guerre Économique. Il a notamment écrit " L’ennemi à l’ère
numérique " (P.U.F. 2001) et dirigé le numéro 52 de
Panoramiques " L’information c’est la guerre " ;
il anime l’Observatoire Européen d’Infostratégie (infostrategique@paris.com)
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