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- Autres Analyses, Other Analysis
Un
nouveau Proche & Moyen-Orient politique : le triangle méridional
Par Ludovic
Woets, Avril 2006
| Ludovic
Woets est Consultant du Ministère de la défense
français sur les questions de géopolitique et de Prospective stratégique
et fondateur de la société de conseil GEO-K (GEO-K, 27 rue de
l'Ancienne Mairie, 92100 Boulogne-Billancourt, 01 46 84 67 64,
geo-k@geo-k.com) |
La " disparition " de Sharon, puis la victoire du Hamas,
enfin la victoire de Kadima donnent le ton : en quelques semaines, les
cartes politiques de l’ensemble du Proche et Moyen-Orient ont été
redistribuées par les Palestiniens comme par les Israéliens.
En fait, processus bloquant, Sharon comme Arafat étaient des " hommes
du passé ", des hommes fondateurs d’état, des hommes de la
continuité de la guerre, des " moines-soldats " politiques,
généraux en chefs forgés dans l’ascèse d’une certitude : la paix
est impossible avec un tel adversaire et face à un tel paradoxe : deux
peuples pour un même territoire. Ils sont donc des hommes du passé et de la
" guerre froide ", et non des hommes du compromis. Arafat l’avait
montré. Alors, Sharon, certes, crée la surprise et d’abord chez ses alliés
depuis ces cinq dernières années en abandonnant Gaza, parlant même de la
nécessité d’un Etat palestinien. En réalité, il fallait créer une
nouvelle situation, gêner, déstabiliser l’adversaire, créer le doute,
provoquer son adversaire et le conduire face à ses propres contradictions, mais
aussi détruire ou affaiblir ses propres forces.
De plus, il fallait, tactiquement, regrouper les forces israéliennes sur des
enclaves " coloniales " cohérentes sur le plan de la
gestion des flux humains, logistiques, économiques, mais aussi militaires en
abandonnant unilatéralement le " mitage " des colonies.
Colonies isolées intenables dans la durée ou qui auraient continué à
constituer des risques d’abcès dangereux, démographiquement, politiquement
et militairement. Gaza ? Une prison, un no man lands sans cohérence
physique géographique… mais par ce " coup médiatique "
une véritable " prise en otage " du processus : Sharon
n’était plus le bourreau de Chatilla mais le sauveur de la paix, l’homme de
la raison et du compromis, l’homme Historique.
En réalité, cyniquement, la disparition d’Ariel Sharon inquiétait… Mais
elle inquiétait tous ceux qui voulaient ou étaient condamnés à raisonner sur
une histoire du passé, celle de la permanence du rapport de force et de la
" prévisibilité "… De fait, avec la sortie de scène de
Sharon, une porte se ferme sur plus de 50 ans d’affrontement irréductibles.
Devrait arriver une nouvelle génération de politiques, formés ou, tout au
moins, ouverts, disponibles à d’autres logiques. Certains noms sont connus, d’autres
inconnus ; mais la nouvelle " contextualisation " va
les faire émerger, en Israël comme en Palestine. En ce sens, le véritable
héritier de Sharon pourrait être, non pas Ehud Olmert, mais plutôt Tzipi
Livni : incarnation de la fidélité idéologique allié a un sens pragmatique
similaire. Elle devrait apparaître comme étant le numéro 1 bis du nouveau
gouvernement israélien, avant davantage.
Kadima en tête (28 sièges sur 120), mais sans atteindre les résultats
escomptés dans les sondages, des travaillistes (20 sièges) confortés dans
leur rôle de " duettistes ", une droite traditionnelle
(Likoud 11 sièges) laminée au profit de nouvelles formations telles que le
parti russophone d’extrême droite Israël Beitenou (12 sièges) ou
encore le parti des retraités (7 sièges), un parti Shass sépharade (13
sièges) et des partis arabes obtenant en cumul 10 sièges.
Au regard de ce qui précède, force est de constater que la scène politique
israélienne apparaît fragmentée du fait du poids croissant des intérêts
sectoriels, même si dorénavant le pivot central de la politique israélienne
semble se situer au centre. Mais, au-delà de cette fragmentation politique, il
nous semble bien qu’il existe toujours en Israël, au niveau de la population,
un très fort consensus politique interne autour des questions de sécurité,
dans une recherche de normalisation.
" Je suis prêt à renoncer au rêve d’un Grand Israël. Nous sommes
prêts à évacuer des Juifs qui vivent dans des implantations pour vous
permettre de réaliser votre rêve d’avoir un Etat ". La fin du
Grand Israël est la démonstration de la réduction de l’espace :
Beyrouth-Jérusalem, 180 km. Même pas Paris-Le Mans. Même approche dans la
problématique de la définition des frontières israéliennes, ce qui serait
une normalité ressemble ici à une " révolution ". Les
tensions sont là et les politiques de résolutions absentes.
Or, il semble bien que nous soyons arrivés à un point de maturation politique
en Israël. Il y aura donc certainement beaucoup de négociations pour permettre
à la fois, l’évacuation de certaines colonies, et la définition des
frontières d’ici 2010. Mais ces négociations auront lieu en interne. Elles
ne concerneront pas les Autorités palestiniennes. La politique israélienne
sera donc unilatérale par absence de partenaire palestinien crédible après la
victoire du Hamas. Israël devrait alors, en toute logique, procéder à l’établissement
d’une souveraineté totale des territoires palestiniens, donnant naissance à
deux Etats souverains, suivant pour part, le tracé du mur de la sécurité.
Dans le même temps, Israël devrait renforcer le contrôle sur Jérusalem ainsi
que sur certains blocs d’implantations en Cisjordanie.
Mais, ce qui s’annonce être favorable pour Israël, ne l’est pas
forcément, ni pour les Palestiniens, ni pour l’ensemble du Proche et
Moyen-Orient. Ainsi, face à l’absence de négociations avec les Israéliens,
le Président palestinien Mahmoud Abbas tentera " d’exister "
en donnant son avis pour contrebalancer le Hamas ; car le risque majeur est
bel et bien celui de la " destruction " des institutions
palestiniennes.
De fait, l’arrivée du Hamas marque aussi un événement marquant, non
seulement sur la scène palestinienne, mais surtout au Moyen-Orient. Mais cela
ne constitue absolument pas une surprise : le soutien inconditionnel de l’Union
Européenne à Arafat ne permettait pas d’émettre ce sous-entendu… car il
dépassait la scène de la simple conflictualité israélo-arabe…
D’abord, paradoxalement, en replaçant à un niveau strictement local, les
spasmes. Mais, effet boomerang " idéo-islamiste " lié au
Hamas, immédiatement, cette dimension locale nous contraint à envisager avec
recul les faits et conséquences à un niveau régional, voir plus.
Premier effet, le Hamas devra composer, tant sur le plan interne que sur le plan
externe. Au niveau interne, où le Hamas ne peut seul imposer un changement
constitutionnel, et devra " composer " avec le représentant
de son opposition : le Président Mahmoud Abbas. De même, avec certains
alliés de circonstances, tels parfois des chrétiens. Enfin, toujours sur le
plan interne, en revisitant son programme politique afin de satisfaire son
électorat. Or, se situe là l’un des grands dangers de la société
palestinienne : sa " balkanisation " par la
multiplication des groupes armés. La stratégie affirmée et déclarée du
Hamas : " le fusil dans une main, la politique et l’autorité
dans l’autre " ne fera donc qu’intensifier le risque de dérapage
interne, tout particulièrement lors de la prise de contrôle par le
gouvernement du Hamas, des forces de sécurité palestinienne. Le risque d’affrontements
civils (voire d’une guerre civile) est important, d’autant plus que le Hamas
devra toujours s’opposer à l’extérieur à Israël. Le Hamas devra donc
chercher à s’affirmer sur le plan intérieur en déconstruisant l’œuvre d’Arafat.
D’où la nécessité de soutiens extérieurs. Sur le plan extérieur, le Hamas
recherchera des alliés régionaux afin de renforcer certaines des alliances
existantes aujourd’hui, tout particulièrement avec la Syrie (qui abrite le
leader du mouvement, Khaled Meshaal), la Jordanie et l’Iran (dont le
Président, Mahmoud Ahmadinejab, avait rencontré en Syrie, juste avant les
élections, ce même Khaled Meshaal). Au-delà, le Hamas sera contraint de
rechercher des soutiens financiers importants (" l’Etat "
palestinien est en banqueroute), notamment auprès de l’Egypte et de l’Arabie
Saoudite, voire de conserver le soutien de l’Union Européenne sans se
décrédibiliser au niveau idéologique, ce qui ne sera pas si simple qu’il ne
pourrait y paraître…
Second effet, une remise en question de la diplomatie américaine (que l’Union
Européenne et la France particulièrement n’avait de cesse de critiquer) et
un constat d’échec pour la diplomatie européenne (que les Etats-Unis n’avaient
de cesse de combattre). Bref, voilà contraints, américains et européens, de
prendre leurs distances avec la partie palestinienne (ce, en quoi, tente de s’opposer,
par ailleurs, le Président français). Cet éloignement des diplomaties
européenne et américaine sera d’autant plus patent, que les difficultés,
pour ces dernières, d’établir une ligne politique claire, se renforcent.
Troisième et dernier effet, et non des moindres, la victoire du Hamas, replace
au cœur des enjeux, la problématique religieuse. Certes, des élections libres
ont eut lieu, tant en Irak, que dans les territoires palestiniens (on
relativisera ce propos pour l’Egypte). Mais, partout, ce sont des
" religieux " qui l’ont emporté. Que ce soit les Frères
Musulmans et leur " percée " spectaculaire en Egypte, l’alliance
des Chiites en Irak, ou le Hamas. Or, le Hamas est une émanation des Frères
Musulmans, mouvement né en Egypte en 1928 et qui a produit des théologiens de
grande importance pour l’islam sunnite, tel que Sayyid Qutb. Ce mouvement
possède en outre de puissantes ramifications dans plusieurs pays arabes, dont
la Jordanie où il est non seulement autorisé à participer à la vie politique
mais aussi à siéger au parlement. La victoire du Hamas dans les territoires
palestiniens est donc un succès pour l’ensemble de la confrérie des Frères
Musulmans et pour son idéologie.
Nous assistons donc, en réalité, à un bouleversement géopolitique : le
déplacement du centre de gravité du Proche et Moyen-Orient, vers un
" triangle islamiste méridional " : Irak, Egypte,
Arabie Saoudite, étant les sommets. Mais, fait nouveau et paradoxal, il ne faut
pas omettre l’Iran chiite… De fait, si concrètement, la puissance d’un
Etat se mesure par rapport à sa capacité géopolitique de transformer son
environnement en fonction de ses intérêts, alors on perçoit la nouvelle
puissance iranienne. Les possibilités de développement
" indirects " sont désormais multiples : au Liban, en
Syrie, en Jordanie, en Egypte, en Arabie Saoudite, et dorénavant dans les
territoires palestiniens. L’arme nucléaire serait alors un aboutissement
logique de puissance pour l’Iran qui voit ainsi, non seulement un renforcement
de l’islamisme mais aussi et surtout une nette amélioration de ses positions
stratégiques.
Pour autant, deux logiques différentes semblent bien s’opposer. D’une part,
la logique iranienne d’affrontement ; d’autre part celle de la
participation politique. Cette dernière est celle choisie par les Frères
Musulmans (d’où leur condamnation par Ben Laden et Al Zawahiri) et de leur
" filiale " du Hamas. Et cette participation politique
implique l’acceptation de contraintes, mais, pour des raisons tactiques et
pour un temps donné…
Il faut donc
dépasser l’enjeu israélo-arabe, ne plus (ne pas) se focaliser sur le Hamas
(ni même sur les " exigences " actuelles posées à ce
mouvement que sont : renonciation à la violence, reconnaissance d’Israël
et respect des accords antérieurs qui ne seraient que tactiques et
temporaires), mais analyser la problématique de la participation politique des
mouvements religieux islamistes, Frères Musulmans en tête.
La victoire des Frères Musulmans en Egypte, mal analysée ; le succès du
Hamas dans les territoires palestiniens (surprise pour les uns, incompréhension
pour les autres) posent une menace réelle mais sous-jacente aux intérêts
américains et européens au sein d’un Proche et Moyen-Orient, plus instable
que jamais. Si la diplomatie occidentale doit choisir une ligne, ce doit être
celle, plus large, d’une reconnaissance politique par l’abandon du recours
à la force. Cela concerne non seulement au sein des territoires palestiniens,
le Hamas, mais aussi le Fatah ; et dans un cadre plus vaste, les Frères
Musulmans.
Il convient donc, en priorité, de se focaliser sur la transformation interne,
et idéologique, des mouvements politiques religieux islamistes. Or, n’étant
pas soumis aux aléas d’un peuple, ni limité à une terre, ces mouvements
politiques religieux islamistes, liés pour l’essentiel aux Frères Musulmans,
bénéficient d’une structure global, dépassant le cadre national ou
régional.
Pour l’ensemble du Proche et Moyen-Orient, l’année 2006 pourrait bien être
l’année d’une redécouverte, celle que les choses ne sont plus les mêmes
à l’échelle de la géopolitique mondiale. Les Etats-Unis ont découverte la
rançon de la puissance, de l’hyperpuissance qui les surexposent à des coups
certes toujours épars sur la scène mondiale, mais désormais cumulatifs dans
une sorte de " chronostratégie " : " l’espace
est le champ de la puissance des hommes, le temps celui de leur
impuissance " (Spinoza).
Les voisins d’Israël aussi prennent conscience de la situation : l’Egypte
qui n’a plus de diplomatie existante mais qui est soumise à la pression des
Frères Musulmans ; le Liban, empêtré dans une sorte de
" printemps inachevé " ; la Jordanie, essayant de
" sauver les meubles " en interne, y compris face à la
montée des réseaux islamistes ; tandis qu’aux yeux de tous ces pays, la
Palestine apparaît chaque jour davantage comme un boulet externe et un risque
interne, et de moins en moins comme une opportunité. Même la Syrie découvre,
sous ces habituelles fanfaronnades médiatiques, la politique du dos rond à la
chinoise.
Au-delà de ce voisinage, c’est l’Iran et l’Irak, avec la perspective d’un
remodelage ethnique sur la base communautaire qui pourrait s’étendre dans
tout le Proche et Moyen-Orient dans un horizon de trois à cinq ans, faisant
imploser le Liban, la Syrie, voire bien avant avec une prise de contrôle
" hamasienne " de la Jordanie, et/ou de l’Egypte…
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