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 AccueilGéopolitique Réflexions stratégiques / Mise à jour 08/05/06

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Strategic-Road.com publie des analyses d'experts externes - The analysis by other experts (Les auteurs peuvent nous soumettre leurs articles pour publication à cette adresse)


Un nouveau Proche & Moyen-Orient politique : le triangle méridional - Par Ludovic Woets, Avril 2006    [Imprimer]   [Print]

Ludovic Woets est Consultant du Ministère de la défense français sur les questions de géopolitique et de Prospective stratégique et fondateur de la société de conseil GEO-K (GEO-K, 27 rue de l'Ancienne Mairie, 92100 Boulogne-Billancourt, 01 46 84 67 64, geo-k@geo-k.com)


La " disparition " de Sharon, puis la victoire du Hamas, enfin la victoire de Kadima donnent le ton : en quelques semaines, les cartes politiques de l’ensemble du Proche et Moyen-Orient ont été redistribuées par les Palestiniens comme par les Israéliens.

En fait, processus bloquant, Sharon comme Arafat étaient des " hommes du passé ", des hommes fondateurs d’état, des hommes de la continuité de la guerre, des " moines-soldats " politiques, généraux en chefs forgés dans l’ascèse d’une certitude : la paix est impossible avec un tel adversaire et face à un tel paradoxe : deux peuples pour un même territoire. Ils sont donc des hommes du passé et de la " guerre froide ", et non des hommes du compromis. Arafat l’avait montré. Alors, Sharon, certes, crée la surprise et d’abord chez ses alliés depuis ces cinq dernières années en abandonnant Gaza, parlant même de la nécessité d’un Etat palestinien. En réalité, il fallait créer une nouvelle situation, gêner, déstabiliser l’adversaire, créer le doute, provoquer son adversaire et le conduire face à ses propres contradictions, mais aussi détruire ou affaiblir ses propres forces.

De plus, il fallait, tactiquement, regrouper les forces israéliennes sur des enclaves " coloniales " cohérentes sur le plan de la gestion des flux humains, logistiques, économiques, mais aussi militaires en abandonnant unilatéralement le " mitage " des colonies. Colonies isolées intenables dans la durée ou qui auraient continué à constituer des risques d’abcès dangereux, démographiquement, politiquement et militairement. Gaza ? Une prison, un no man lands sans cohérence physique géographique… mais par ce " coup médiatique " une véritable " prise en otage " du processus : Sharon n’était plus le bourreau de Chatilla mais le sauveur de la paix, l’homme de la raison et du compromis, l’homme Historique.

En réalité, cyniquement, la disparition d’Ariel Sharon inquiétait… Mais elle inquiétait tous ceux qui voulaient ou étaient condamnés à raisonner sur une histoire du passé, celle de la permanence du rapport de force et de la " prévisibilité "… De fait, avec la sortie de scène de Sharon, une porte se ferme sur plus de 50 ans d’affrontement irréductibles. Devrait arriver une nouvelle génération de politiques, formés ou, tout au moins, ouverts, disponibles à d’autres logiques. Certains noms sont connus, d’autres inconnus ; mais la nouvelle " contextualisation " va les faire émerger, en Israël comme en Palestine. En ce sens, le véritable héritier de Sharon pourrait être, non pas Ehud Olmert, mais plutôt Tzipi Livni : incarnation de la fidélité idéologique allié a un sens pragmatique similaire. Elle devrait apparaître comme étant le numéro 1 bis du nouveau gouvernement israélien, avant davantage.

Kadima en tête (28 sièges sur 120), mais sans atteindre les résultats escomptés dans les sondages, des travaillistes (20 sièges) confortés dans leur rôle de " duettistes ", une droite traditionnelle (Likoud 11 sièges) laminée au profit de nouvelles formations telles que le parti russophone d’extrême droite Israël Beitenou (12 sièges) ou encore le parti des retraités (7 sièges), un parti Shass sépharade (13 sièges) et des partis arabes obtenant en cumul 10 sièges.

Au regard de ce qui précède, force est de constater que la scène politique israélienne apparaît fragmentée du fait du poids croissant des intérêts sectoriels, même si dorénavant le pivot central de la politique israélienne semble se situer au centre. Mais, au-delà de cette fragmentation politique, il nous semble bien qu’il existe toujours en Israël, au niveau de la population, un très fort consensus politique interne autour des questions de sécurité, dans une recherche de normalisation.

" Je suis prêt à renoncer au rêve d’un Grand Israël. Nous sommes prêts à évacuer des Juifs qui vivent dans des implantations pour vous permettre de réaliser votre rêve d’avoir un Etat ". La fin du Grand Israël est la démonstration de la réduction de l’espace : Beyrouth-Jérusalem, 180 km. Même pas Paris-Le Mans. Même approche dans la problématique de la définition des frontières israéliennes, ce qui serait une normalité ressemble ici à une " révolution ". Les tensions sont là et les politiques de résolutions absentes.

Or, il semble bien que nous soyons arrivés à un point de maturation politique en Israël. Il y aura donc certainement beaucoup de négociations pour permettre à la fois, l’évacuation de certaines colonies, et la définition des frontières d’ici 2010. Mais ces négociations auront lieu en interne. Elles ne concerneront pas les Autorités palestiniennes. La politique israélienne sera donc unilatérale par absence de partenaire palestinien crédible après la victoire du Hamas. Israël devrait alors, en toute logique, procéder à l’établissement d’une souveraineté totale des territoires palestiniens, donnant naissance à deux Etats souverains, suivant pour part, le tracé du mur de la sécurité. Dans le même temps, Israël devrait renforcer le contrôle sur Jérusalem ainsi que sur certains blocs d’implantations en Cisjordanie.

Mais, ce qui s’annonce être favorable pour Israël, ne l’est pas forcément, ni pour les Palestiniens, ni pour l’ensemble du Proche et Moyen-Orient. Ainsi, face à l’absence de négociations avec les Israéliens, le Président palestinien Mahmoud Abbas tentera " d’exister " en donnant son avis pour contrebalancer le Hamas ; car le risque majeur est bel et bien celui de la " destruction " des institutions palestiniennes.

De fait, l’arrivée du Hamas marque aussi un événement marquant, non seulement sur la scène palestinienne, mais surtout au Moyen-Orient. Mais cela ne constitue absolument pas une surprise : le soutien inconditionnel de l’Union Européenne à Arafat ne permettait pas d’émettre ce sous-entendu… car il dépassait la scène de la simple conflictualité israélo-arabe…

D’abord, paradoxalement, en replaçant à un niveau strictement local, les spasmes. Mais, effet boomerang " idéo-islamiste " lié au Hamas, immédiatement, cette dimension locale nous contraint à envisager avec recul les faits et conséquences à un niveau régional, voir plus.

Premier effet, le Hamas devra composer, tant sur le plan interne que sur le plan externe. Au niveau interne, où le Hamas ne peut seul imposer un changement constitutionnel, et devra " composer " avec le représentant de son opposition : le Président Mahmoud Abbas. De même, avec certains alliés de circonstances, tels parfois des chrétiens. Enfin, toujours sur le plan interne, en revisitant son programme politique afin de satisfaire son électorat. Or, se situe là l’un des grands dangers de la société palestinienne : sa " balkanisation " par la multiplication des groupes armés. La stratégie affirmée et déclarée du Hamas : " le fusil dans une main, la politique et l’autorité dans l’autre " ne fera donc qu’intensifier le risque de dérapage interne, tout particulièrement lors de la prise de contrôle par le gouvernement du Hamas, des forces de sécurité palestinienne. Le risque d’affrontements civils (voire d’une guerre civile) est important, d’autant plus que le Hamas devra toujours s’opposer à l’extérieur à Israël. Le Hamas devra donc chercher à s’affirmer sur le plan intérieur en déconstruisant l’œuvre d’Arafat. D’où la nécessité de soutiens extérieurs. Sur le plan extérieur, le Hamas recherchera des alliés régionaux afin de renforcer certaines des alliances existantes aujourd’hui, tout particulièrement avec la Syrie (qui abrite le leader du mouvement, Khaled Meshaal), la Jordanie et l’Iran (dont le Président, Mahmoud Ahmadinejab, avait rencontré en Syrie, juste avant les élections, ce même Khaled Meshaal). Au-delà, le Hamas sera contraint de rechercher des soutiens financiers importants (" l’Etat " palestinien est en banqueroute), notamment auprès de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite, voire de conserver le soutien de l’Union Européenne sans se décrédibiliser au niveau idéologique, ce qui ne sera pas si simple qu’il ne pourrait y paraître…

Second effet, une remise en question de la diplomatie américaine (que l’Union Européenne et la France particulièrement n’avait de cesse de critiquer) et un constat d’échec pour la diplomatie européenne (que les Etats-Unis n’avaient de cesse de combattre). Bref, voilà contraints, américains et européens, de prendre leurs distances avec la partie palestinienne (ce, en quoi, tente de s’opposer, par ailleurs, le Président français). Cet éloignement des diplomaties européenne et américaine sera d’autant plus patent, que les difficultés, pour ces dernières, d’établir une ligne politique claire, se renforcent.

Troisième et dernier effet, et non des moindres, la victoire du Hamas, replace au cœur des enjeux, la problématique religieuse. Certes, des élections libres ont eut lieu, tant en Irak, que dans les territoires palestiniens (on relativisera ce propos pour l’Egypte). Mais, partout, ce sont des " religieux " qui l’ont emporté. Que ce soit les Frères Musulmans et leur " percée " spectaculaire en Egypte, l’alliance des Chiites en Irak, ou le Hamas. Or, le Hamas est une émanation des Frères Musulmans, mouvement né en Egypte en 1928 et qui a produit des théologiens de grande importance pour l’islam sunnite, tel que Sayyid Qutb. Ce mouvement possède en outre de puissantes ramifications dans plusieurs pays arabes, dont la Jordanie où il est non seulement autorisé à participer à la vie politique mais aussi à siéger au parlement. La victoire du Hamas dans les territoires palestiniens est donc un succès pour l’ensemble de la confrérie des Frères Musulmans et pour son idéologie.

Nous assistons donc, en réalité, à un bouleversement géopolitique : le déplacement du centre de gravité du Proche et Moyen-Orient, vers un " triangle islamiste méridional " : Irak, Egypte, Arabie Saoudite, étant les sommets. Mais, fait nouveau et paradoxal, il ne faut pas omettre l’Iran chiite… De fait, si concrètement, la puissance d’un Etat se mesure par rapport à sa capacité géopolitique de transformer son environnement en fonction de ses intérêts, alors on perçoit la nouvelle puissance iranienne. Les possibilités de développement " indirects " sont désormais multiples : au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Egypte, en Arabie Saoudite, et dorénavant dans les territoires palestiniens. L’arme nucléaire serait alors un aboutissement logique de puissance pour l’Iran qui voit ainsi, non seulement un renforcement de l’islamisme mais aussi et surtout une nette amélioration de ses positions stratégiques.

Pour autant, deux logiques différentes semblent bien s’opposer. D’une part, la logique iranienne d’affrontement ; d’autre part celle de la participation politique. Cette dernière est celle choisie par les Frères Musulmans (d’où leur condamnation par Ben Laden et Al Zawahiri) et de leur " filiale " du Hamas. Et cette participation politique implique l’acceptation de contraintes, mais, pour des raisons tactiques et pour un temps donné…

Il faut donc dépasser l’enjeu israélo-arabe, ne plus (ne pas) se focaliser sur le Hamas (ni même sur les " exigences " actuelles posées à ce mouvement que sont : renonciation à la violence, reconnaissance d’Israël et respect des accords antérieurs qui ne seraient que tactiques et temporaires), mais analyser la problématique de la participation politique des mouvements religieux islamistes, Frères Musulmans en tête.

La victoire des Frères Musulmans en Egypte, mal analysée ; le succès du Hamas dans les territoires palestiniens (surprise pour les uns, incompréhension pour les autres) posent une menace réelle mais sous-jacente aux intérêts américains et européens au sein d’un Proche et Moyen-Orient, plus instable que jamais. Si la diplomatie occidentale doit choisir une ligne, ce doit être celle, plus large, d’une reconnaissance politique par l’abandon du recours à la force. Cela concerne non seulement au sein des territoires palestiniens, le Hamas, mais aussi le Fatah ; et dans un cadre plus vaste, les Frères Musulmans.

Il convient donc, en priorité, de se focaliser sur la transformation interne, et idéologique, des mouvements politiques religieux islamistes. Or, n’étant pas soumis aux aléas d’un peuple, ni limité à une terre, ces mouvements politiques religieux islamistes, liés pour l’essentiel aux Frères Musulmans, bénéficient d’une structure global, dépassant le cadre national ou régional.

Pour l’ensemble du Proche et Moyen-Orient, l’année 2006 pourrait bien être l’année d’une redécouverte, celle que les choses ne sont plus les mêmes à l’échelle de la géopolitique mondiale. Les Etats-Unis ont découverte la rançon de la puissance, de l’hyperpuissance qui les surexposent à des coups certes toujours épars sur la scène mondiale, mais désormais cumulatifs dans une sorte de " chronostratégie " : " l’espace est le champ de la puissance des hommes, le temps celui de leur impuissance " (Spinoza).

Les voisins d’Israël aussi prennent conscience de la situation : l’Egypte qui n’a plus de diplomatie existante mais qui est soumise à la pression des Frères Musulmans ; le Liban, empêtré dans une sorte de " printemps inachevé " ; la Jordanie, essayant de " sauver les meubles " en interne, y compris face à la montée des réseaux islamistes ; tandis qu’aux yeux de tous ces pays, la Palestine apparaît chaque jour davantage comme un boulet externe et un risque interne, et de moins en moins comme une opportunité. Même la Syrie découvre, sous ces habituelles fanfaronnades médiatiques, la politique du dos rond à la chinoise.

Au-delà de ce voisinage, c’est l’Iran et l’Irak, avec la perspective d’un remodelage ethnique sur la base communautaire qui pourrait s’étendre dans tout le Proche et Moyen-Orient dans un horizon de trois à cinq ans, faisant imploser le Liban, la Syrie, voire bien avant avec une prise de contrôle " hamasienne " de la Jordanie, et/ou de l’Egypte…


 




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