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Il faut d’abord
repérer les constantes historiques qui éclairent la logique du terrorisme. Il
s’agit de discerner ce que ses variantes contemporaines doivent aux nouvelles
données géopolitiques, mais aussi idéologiques et technologiques.
Les
invariants
Les actes
terroristes peuvent ainsi se classer sur une double échelle.
Échelle
de destruction. Elle va de la violence la plus précise (un tyrannicide qui
apparente le terrorisme aux complots et conspirations) à la plus générale
(des opérations terroristes, inscrites dans une longue lutte collective peuvent
ne plus se distinguer de la guérilla ou de la guerre de partisans), du massacre
à la simple " subversion ".
Échelle
de propagation. Le message terroriste peut ainsi avoir une valeur de
proclamation, de la plus vaste destinée à éveiller le genre humain (il se
rapproche alors de la propagande en acte chère aux anarchistes) jusqu’à une
valeur de négociation (plus cynique, il peut parfois toucher au chantage, au
racket, à l’opération de service secret).
En somme,
le terrorisme serait justiciable de plusieurs sciences
- Le
terrorisme suppose une casuistique. Le terroriste veut justifier en conscience
la nécessité de sa violence que son adversaire tente de criminaliser
- Le
terrorisme a une rhétorique, qui tente de convaincre et son adversaire (qu’il
a perdu, que sa cause est injuste...) et son propre camp (que la victoire est
proche, qu’il faut être unis...). Face à cela, les contre-terroristes
tentent d’empêcher la contagion de la peur ou de la solidarité
- Le
terrorisme s’apparente à un ésotérisme, voire à un comportement de secte,
puisqu’il vit du secret. Ses ennemis, eux, prétendent toujours le démasquer.
- Le
terrorisme a une topologie : celle des réseaux qui dépendent à la fois
de leur capacité de fonctionner malgré les tentatives d’interruption, et d’un
environnement favorable (un sanctuaire par exemple). Contre lui, le
contre-terrorisme cherche le contrôle du territoire.
- Le
terrorisme a une économie : il gère des ressources rares et tente de
produire des plus-values considérables (plus-value publicitaire de l’action
spectaculaire à moindres frais par exemple). C’est cette logique que tentent
de freiner ses adversaires.
- Le
terrorisme procède à une " escalade " symbolique puisqu’il
prétend élargir la signification de ses cibles ou de ses demandes jusqu’à
en faire des principes historiques, religieux, métaphysiques : la
Tyrannie, le Mal, la Révolution... Dans le camp d’en face, on tente, au
contraire, de réduire le terrorisme, notamment de le réduire à sa composante
criminelle.
- Le
terrorisme est donc au total une stratégie de perturbation (qui vise à
paralyser la volonté ou la capacité adverse) plus que de destruction. Face à
cela, il ne reste plus à son ennemi qu’à élaborer une stratégie d’annulation.
Les
données technologiques
Tout
conflit armé se redouble d’un conflit par, pour et contre l'information. Il
faut espionner et surveiller l'adversaire. Il faut l'intoxiquer, le tromper, le
décourager. Il faut soutenir le moral des siens. Il faut de la propagande, des
images bien contrôlées, des informations bien ciblées. Toute guerre est
nécessairement guerre du mensonge et des images. Et, en ce domaine, les
stratégies dépendent aussi des technologies. Au cours de ces dernières
années, les militaires ont cru toucher au but. La révolution numérique et les
nouveaux médias mettaient à leur portée le contrôle absolu. C'était l'Info-guerre.
Les
futurologues, dont ceux de la Rand Corporation, théorisaient déjà netwar,
la guerre en réseaux qu’ils distinguaient de cyberwar, la guerre
cybernétique ou plutôt assistée par ordinateurs.
Patatras :
le Pentagone en a rêvé, Al Qaïda l’a réalisé ! La société en
réseaux se trouve confrontée au terrorisme en réseau. Déterritorialisée,
faisant aisément circuler capitaux, armes et combattants d’un pays à l’autre,
d’un groupe de soutien à un second, capable de se concerter sans doute
largement via le web, mais aussi par des réseaux beaucoup plus archaïques ou
informels (réseaux tribaux ou familiaux par exemple), n’offrant aucune cible,
les atteignant toutes, l’organisation terroriste donne là une leçon de
stratégie post-moderne. Ben Laden comprend parfaitement les principes d’économie
d’énergie, de dispersion des forces ennemies et de concentration des siennes,
d’accroissement de la confusion adverse, de recherche des points d’amplification
maximale, etc. À vrai dire, il sait comment utiliser le principe des réseaux
pour se protéger et retourner contre nous nos réseaux télévisuels,
financiers, électroniques, voire peut-être postaux pour obtenir une contagion
optimale.
Sept
médias, sept péchés capitaux de la stratégie occidentale.
- La
surveillance ne permet ni l’anticipation, ni la décision. Pourquoi Big
Brother est-il un gros nul ? Pourquoi dépense-t-on des millions de dollars
pour Echelon et des logiciels de surveillance qui menacent les libertés
publiques sans pouvoir arrêter dix-neuf terroristes armés de couteaux ?
- Le
marketing de la guerre est inefficace. De croisade en justice infinie, de
dommages collatéraux en images mal contrôlées, la machine grippe. Elle
échoue a vaincre l’anti-américanisme, mais aussi le scepticisme et l’auto
intoxication par la panique.
- La
communauté résiste à la globalisation. L’ouma islamique semble imperméable
à la force de persuasion de notre discours. Catastrophe : on peut utiliser
les mêmes ordinateurs sans croire aux mêmes valeurs, la culture n’est pas
soluble dans la technique !
- La
force du verbe persiste. Émerveillés par notre prétendue civilisation de la
communication, nous avions oublié la puissance du Livre. Un texte d’il y a
quatorze siècles suscite davantage de croyance que l’utopie des quatre
M : Marché, Mondialisation, Média, Morale.
- Les
icônes n’ont pas perdu leur pouvoir. Ben Laden magnifié, stylisé, étale sa
barbe de prophète et nous écrase de l’autorité du symbole. Son visage de
déjà martyr donne un coup de vieux à nos beaux tee-shirts Che Guevara.
- Le
cathodique n’est pas universel. Ben Laden, médaille d’or de judo-TV
retourne contre nous la fascination des écrans. Du film catastrophe à la
cassette-surprise, il maîtrise tous les genres. Nous avions l’habitude de
voir les guerres avec nos caméras, nos satellites, nos missiles et nos morts
sélectionnés. Bizarre de passer de l’autre côté de l’objectif !
- À
société en réseaux, terrorisme en réseaux. Dans une économie immatérielle,
dans un monde du temps réel, la peur se répand comme un virus informatique et
les multinationales de la Terreur ont compris les principes du cybermanagement.
Les croyances les plus archaïques commandent les outils les plus modernes.
F.B.Huyghe
Docteur d'État en
Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches en Sciences de
l'Information et de la Communication, François-Bernard Huyghe, médiologue,
enseigne au Celsa ainsi qu’à l’École de Guerre Économique. Ses principaux
ouvrages sont des essais critiques sur les idées contemporaines (La
Soft-idéologie , La langue de coton, Les Experts) mais aussi
des travaux coécrits avec son épouse Edith sur les grands réseaux historiques
de transmission. Derniers ouvrages :Histoire des secrets , Hazan
2000 et L’ennemi à l’ère numérique, Chaos, Information, Domination
aux P.U.F. 2001.
Il anime l’Observatoire
Européen d’Infostratégie, centre de recherche sur la guerre de l’information
et l’infodominance
Infostrategique@paris.com
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