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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 19/04/03





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 




La stratégie globale des Etats-Unis
face à l'émergence de la Chine

Par Aymeric CHAUPRADE
Docteur en science politique, professeur de géopolitique à l'École de Guerre et à la Sorbonne, chercheur à l'Académie internationale de géopolitique (Institut de géographie de la Sorbonne). Il a notamment publié le Dictionnaire de géopolitique avec François Thual (Ellipses, 1999), et Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire (Ellipses, 2001). Cet article est paru dans la Nouvelle Revue d’Histoire, n° 2, sept-oct 2002 et dans Géopolitique des Etats-Unis, in Revue Française de Géopolitique, n° 1, 2003




« Si nous voyons que l'Allemagne est en train de gagner, nous devons aider la Russie. Si nous voyons que la Russie est en train de gagner, nous devons aider l'Allemagne. Dans les deux cas, nous devons les laisser se tuer le plus possible » déclarait Truman au New-York Times un mois après que l'Allemagne national-socialiste eût lancé son opération « Barbarossa » contre l'Union soviétique. Quatre ans plus tard, Truman était président des États-Unis d'Amérique. L'Allemagne était brisée. Un autre débat s'engageait alors outre-Atlantique. Fallait-il tenter immédiatement de refouler (roll-back) la Russie soviétique dans ses frontières de 1939 et déclencher ainsi une Troisième Guerre mondiale ou se contenter d'endiguer (containment) sa progression en entrant dans une longue guerre des nerfs ? Georges Kennan et ses partisans l'emportèrent et les États-Unis, à l'issue d'une Guerre froide de quarante ans, obtinrent le refoulement géopolitique de la Russie et l'effondrement de son instrument idéologique, le communisme. Pour arriver à ses fins, l'Amérique avait déployé une stratégie d'une intelligence redoutable : encerclement du heartland soviétique par l'OTAN à l'ouest, le Pacte de Bagdad au Moyen-Orient (jusqu'à ce que les succès des nationalistes arabes et iraniens le brisent), l'OTASE en Extrême-Orient ; utilisation des leviers islamique (anticommuniste) et chinois (antirusse) contre Moscou ; course aux armements et à la supériorité technique (projet « Guerre des étoiles ») qu'une économie socialiste ne pouvait pas gagner ; discours manichéen des « droits de l'homme » visant à diaboliser l'adversaire.


Un siècle après la sortie de son isolationnisme, soixante ans après le début de la Seconde Guerre mondiale, l'Amérique a écarté deux tentatives d'unification eurasiatiaque l'allemande et la russe, qui menaçaient son hégémonie mondiale. Le processus d'unification européenne est aujourd'hui sous influence américaine et, après, les pays d'Europe centrale (1999), l'OTAN pourrait s'élargir à l'Europe orientale, aux pays baltes et même à la Russie. L'Amérique marche ainsi, mieux qu'à petits pas, vers son rêve géopolitique : la construction d'un puissant bloc économique et stratégique euro-atlantique placé sous son leadership, avec Israël comme « tête de pont occidentale » au Proche-Orient.

Pourtant, un nuage s'épaissit dans l'horizon (déjà obscurci par le « terrorisme international ») de la suprématie mondiale américaine. L'émergence économique de la Chine, à un rythme soutenu, menace de remettre en question, à l'horizon 2015, la domination américaine dans la région Asie-Pacifique, et, par voie de conséquence, dans le monde entier. En supposant seulement que la moitié de sa population (environ 700 millions de personnes) arrive à un niveau de développement équivalent à celui des pays occidentaux (ce qui est possible dans un temps historique très rapide, si l'on s'appuie sur l'exemple Sud-coréen), le marché intérieur chinois sera alors comparable à la réunion des marchés de l'ALENA (Association de libre échange Nord-américaine dominée par les États-Unis) et de l'Union européenne élargie à vingt-sept pays (Europe centrale et orientale). Ajoutons à cela le formidable levier de puissance que représente l'économie des Chinois de l'extérieur (en Indonésie ou à Singapour par exemple) dans le cadre d'une indépendance idéologique et stratégique de la Chine continentale préservée, et les États-Unis auront face à eux le seul grand rival économique non asservi politiquement.

L'analyse de la littérature stratégique américaine postérieure à la chute de l'URSS, autant que les déclarations des dirigeants, montre que le défi chinois est la priorité de la pensée géopolitique américaine. Cette priorité n'a pas disparu du seul fait des événements du 11 septembre 2001. Une grande nation est capable de mener de front un combat de sécurité contre une menace transnationale et un combat de hiérarchie contre un rival étatique, l'affrontement de court terme pouvant même devenir l'instrument de la rivalité de long terme.

Si l'Amérique ne cache pas son inquiétude quant à l'émergence de la Chine, elle ne dit cependant pas grand-chose de ce qu'elle a entrepris pour contrer sa rivale. Face à l'URSS, l'Amérique avait une stratégie globale. Mais que sait-on de la stratégie globale des États-Unis contre la Chine ?

Selon notre hypothèse de travail (rappelons que le géopoliticien tente de rendre intelligible des politiques étrangères et qu'il ne dispose, à la différence de l'historien, ni du recul historique suffisant pour être affirmatif, ni a fortiori d'archives pour attester ses hypothèses, sa mission étant d'être celui qui sonde au mieux les intentions des acteurs), la stratégie globale des Américains contre les Chinois pourrait se décomposer suivant quatre objectifs principaux :

  • contrôler le besoin en énergie de l'adversaire ;
  • l'encercler par un réseau d'alliances ;
  • neutraliser sa capacité de menace nucléaire ;
  • affaiblir sa géopolitique et son unité politique intérieures.

La croissance économique forte de la zone Asie (dont la Chine) implique une consommation croissante d'énergie. En 1994, la consommation totale de pétrole des pays asiatiques est devenue équivalente à celle des États-Unis. Or l'Asie ne dispose pas des ressources énergétiques suffisantes à son développement. Elle doit importer de plus en plus. Ainsi, à partir de 1993, la Chine est-elle devenue importateur net de pétrole. Cette dépendance pétrolière n'est pas diversifiée : pour l'ensemble de l'Asie, elle est concentrée à plus de 70 % sur le Moyen-Orient. Mais la dépendance à l'égard du Moyen-Orient est aussi une interdépendance. Si les pays pétroliers du Moyen-Orient exportent aujourd'hui 60 % de leur production vers la seule zone Asie, on estime que ce chiffre passera à 90 % en 2015. L'interdépendance énergétique pourrait donc logiquement favoriser le rapprochement politique entre la Chine et les pays pétroliers du Moyen-Orient. Pour écarter cette éventualité, les États-Unis devront donc, dans les prochaines années, compléter leur mainmise sur l'Arabie Saoudite et le Koweit, par la prise de contrôle de l'Irak et l'Iran. S'ils y parviennent, ils contrôleront la pompe énergétique qui alimente la croissance asiatique et en particulier la croissance chinoise. Déjà, grâce à leur intervention en Afghanistan en novembre 2001, les Américains ont coupé la route de la mer Caspienne à la Chine, compliquant ainsi l'accès chinois à une source d'approvisionnement alternative au Golfe arabo-persique (quoique bien plus modeste) ; ils ont aussi profité de la nouvelle donne antiterroriste pour faire accepter aux Russes leur projet de bouclier antimissiles (rupture du traité ABM de 1972) et la poursuite commune du désarmement nucléaire quantitatif, tout en s'entendant avec Moscou sur l'avenir du pétrole russe. L'objectif des Américains est que la Russie, dont la capacité de production a atteint en 2001 celle de l'Arabie Saoudite, déverse ses hydrocarbures (pétrole et gaz) en Occident et non en Asie. Quelles solutions d'approvisionnement hors du contrôle stratégique américain s'offriront alors à la Chine si l'Amérique atteint ses objectifs en Irak, puis en Iran ? Le remplacement de Saddam Hussein par une équipe favorable aux intérêts américains et la fin du régime chiite radical en place en Iran sont des priorités absolues de Washington. La marge de manœuvre des Américains, bien que quelque peu affaiblie par les réticences européennes et le droit international, sort néanmoins renforcée des événements du 11 septembre 2001. En 1898, l'explosion suspecte du cuirassé Maine à la Havane servit de prétexte au déclenchement de la guerre contre l'Espagne. En 1964, l'incident du Golfe du Tonkin touchant deux destroyers américains fut inventé de toutes pièces pour que le Congrès autorise le président à entrer dans la Guerre du Viêtnam. La lutte contre Al Qaida servira-t-elle alors de prétexte pour en finir avec les « États voyous » (Rogue States) ?

Dans moins de cinq ans, il est possible que les États-Unis en aient terminé avec le régime nationaliste arabe en place à Bagdad et, qu'après y avoir installé un régime proaméricain, ils se soient intéressés au cas iranien selon un agenda programmé par la course au nucléaire engagée par Téhéran. L'Iran pourrait avoir renoué avec le tropisme proaméricain qui prévalait avant la Révolution islamique chiite, conséquence de l'effondrement du régime ou plus simplement d'une normalisation Washington Téhéran conforme aux vœux affirmés depuis plusieurs années par les néo-réalistes américains comme par les « modernistes » iraniens, convaincus des bienfaits de la Realpolitik, mais bloqués pour l'heure par les lignes idéologiques de leur pays. Ce qui s'appelait en 1955 le Pacte de Bagdad, et qui comprenait notamment la Turquie, l'Irak et l'Iran, pourrait ainsi avoir été reconstruit sur les ruines des révolutions baathiste et chiite, tandis que la Syrie et le Liban auraient éclaté en États communautaires (maronite, alaouite…) selon les rêves d'Israël ; dans le même temps, les anciens alliés de Washington, l'Égypte et l'Arabie Saoudite, sous la poussée de masses arabes insatisfaites de leurs Gouvernements corrompus, pourraient avoir basculé dans un islamisme sunnite devenu antiaméricain (après avoir bu au sein de l'Amérique durant la Guerre froide russo-américaine et sans doute jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001). Quant aux Palestiniens, il est également probable que d'ici là, ils s'en seront intégralement remis au Hamas (selon une stratégie planifiée de longue date par les sionistes israéliens) après avoir constaté la ruine d'un nationalisme laïque qui « risquait » de parvenir au partage de la Palestine géographique entre deux États.

En 1945, l'Arabie Saoudite et les États-Unis signèrent un traité d'alliance pour soixante ans, le Pacte du Quincy (du nom du croiseur américain sur lequel le Séoud et Roosevelt s'étaient retrouvés) qui faisait de l'Amérique le protecteur de la dynastie Séoud et du wahhabisme en échange du pétrole. Le pacte arrive à échéance en 2005. À cette date, l'Amérique parrainera-t-elle encore cette Arabie et celle-ci sera-t-elle encore séoudite ? La Chine aura-t-elle été contrainte de contracter une alliance avec « le pétrole arabo-islamique » comme s'en inquiètent plusieurs géopoliticiens américains, dont Christopher Layne ?

En dressant autour d'elle un cordon sanitaire d'États antichinois, les États-Unis vont probablement gêner les efforts de Pékin pour sortir de l'isolement. Il y a cinquante ans, la Russie était encerclée à l'ouest par l'OTAN, au Moyen-Orient par le Pacte de Bagdad (provisoirement) et à l'Est par l'OTASE. Aujourd'hui, en encourageant l'entrée de la Russie dans un bloc euro-atlantique élargi, les États-Unis s'attachent à projeter les frontières de l'OTAN aux portes de la Chine. Durant les dix ans qui suivirent la fin de la Guerre froide russo-américaine, la Chine s'efforça de consolider le Groupe de Shanghai, un front sino-russe destiné à contrer l'influence américaine en Asie centrale. Les attentats du 11 septembre 2001 contre l'Amérique eurent pour effet indirect de briser la dynamique de consolidation du Groupe de Shanghai. Désormais, les États-Unis et la Russie font front commun en Asie centrale contre l'islamisme sunnite et s'entendent sur le partage des richesses en hydrocarbures de la région. Parallèlement, et au moins depuis 1999, les États-Unis consolident leurs relations avec l'Inde (comme le fait aussi Israël qui coopère de plus en plus avec les Indiens sur le plan militaire), puissance nucléaire comme le Pakistan, mais surtout formidable contrepoids naturel à la Chine en son sud comme la Russie l'est en son nord en même temps qu'elle sera aux côtés de l'Amérique dans la lutte contre l'islamisme sunnite. Si demain le Pakistan ne fait plus partie du « nouveau Pacte de Bagdad » que l'Amérique cherche à construire mais d'un bloc islamique hostile à Washington et Tel-Aviv, alors l'Inde sera son remplaçant évident, l'axe traditionnel Moscou New Delhi venant alors encercler la Chine. Fort logiquement, la situation serait à l'inverse de celle qui prévalait durant la Guerre froide (les Américains jouaient alors Pékin contre l'alliance Moscou/New Delhi).

En Extrême-Orient, l'encerclement de la Chine devrait s'appuyer sur le dispositif étatique Corée du Sud/Japon/Taiwan doublé déjà d'un impressionnant dispositif militaire américain stationné dans la région. Si les États-Unis associent la Corée du Nord, dernier reliquat de la Guerre froide russo-américaine, à l'Irak et à l'Iran dans l'« Axe du Mal », c'est que l'objectif est d'encourager la réunification (alliant l'économie du sud et le potentiel militaire du nord) d'une Grande Corée antichinoise et proaméricaine capable dans le même temps de surveiller, à leur profit, l'évolution japonaise.

Les efforts américains pour construire autour de la Chine un cordon sanitaire rassemblant au moins la Russie, l'Inde, la Corée réunifiée et le Japon seront cependant limités par le fait que de telles puissances ne peuvent se satisfaire d'être des vassaux. Leur politique sera donc certainement plus complexe qu'un simple alignement sur les intérêts américains.

Mais la course à la puissance militaire que les États-Unis ont engagée vise à diminuer la liberté d'action de ces nations millénaires, de sorte qu'elles jugent que le choix le plus rationnel consiste à opter pour l'Amérique contre la Chine.

L'Amérique est, de loin, la première puissance nucléaire et conventionnelle de la planète. Le budget qu'elle consacre à la défense équivaut à la somme de tous les budgets militaires du monde ! Pourtant, son formidable avantage conventionnel, et donc sa capacité d'ingérence, sont freinés par la menace nucléaire que lui opposent d'autres puissances. L'Amérique a donc entrepris de rompre l'équilibre de la dissuasion nucléaire entre les Grands. Elle développe un bouclier antimissiles qui devrait être capable de protéger son territoire du feu nucléaire adverse (le NMD ou National Missile Defence). Ce projet affectera peu les puissances disposant d'une grande quantité de missiles à tête nucléaire, comme la Russie. Tel n'est pas le cas de la Chine. Pour ne pas s'épuiser économiquement comme l'URSS durant la Guerre froide, la Chine n'a pas couru la course aux armements. Elle ne dispose donc aujourd'hui que d'une trentaine de missiles intercontinentaux à tête nucléaire et suit avec inquiétude les projets américains. D'autant que les États-Unis envisagent de fournir des boucliers antimissiles (des défenses antimissiles de théâtre, Theater Missile Defence) à leurs principaux alliés, comme Taiwan ou Israël. Que pèserait une Chine disposant d'une armée forte en nombre privée de sa dissuasion nucléaire face au bloc américain ?

Dépendante énergétiquement de zones contrôlées par Washington, affaiblie stratégiquement par un cordon sanitaire d'États puissants et par son déficit militaire (nucléaire et conventionnel) le vieil Empire han pourra-t-il alors résister au plus puissant rouleau compresseur idéologique jamais utilisé dans l'Histoire des hommes pour briser l'unité intérieure des États : « les droits de l'homme » ? Durant des siècles, les lettrés confucéens des empires han, garants d'un ordre politique holiste, se sont opposés aux dynasties étrangères (souvent turco-mongoles) et ont combattu les religions de l'extérieur, du bouddhisme à la secte Falugong, en passant par les christianismes nestorien, catholique ou protestant. Ils se sont opposés à l'instrumentalisation politique des ethnies périphériques de l'Empire (aujourd'hui les Tibétains et les Ouïghours) par leurs ennemis. Ils ont conservé leur civilisation en sinisant leurs propres envahisseurs, leur idée nationale dans la philosophie confucéenne et leur capacité à endurer les épreuves par ce stoïcisme asiatique qu'est le taoïsme. Mais leur isolationnisme séculaire et leur incapacité à penser la géopolitique chinoise au-delà de l'Asie fait la force de leur adversaire. La Chine laisse l'Amérique avancer au Moyen-Orient et en Asie centrale sans réagir. Peut-être compte-t-elle sur ce qu'un expert stratégique chinois me confiait récemment, « l'effondrement de l'Amérique sous le poids de la décadence et du cosmopolitisme ».

En attendant, la mondialisation américaine n'a pas l'intention de laisser à l'écart de ses appétits économiques cet immense marché potentiel, celui qu'en des temps reculés, un autre Empire mondialisateur, Rome, avait nommé le pays de la Soie, Serica, c'est-à-dire Chine.

Aymeric Chauprade


       
      











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