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Un
siècle après la sortie de son isolationnisme, soixante ans après le début de
la Seconde Guerre mondiale, l'Amérique a écarté deux tentatives d'unification
eurasiatiaque l'allemande et la russe, qui menaçaient son hégémonie mondiale.
Le processus d'unification européenne est aujourd'hui sous influence
américaine et, après, les pays d'Europe centrale (1999), l'OTAN pourrait
s'élargir à l'Europe orientale, aux pays baltes et même à la Russie.
L'Amérique marche ainsi, mieux qu'à petits pas, vers son rêve
géopolitique : la construction d'un puissant bloc économique et
stratégique euro-atlantique placé sous son leadership, avec Israël comme
« tête de pont occidentale » au Proche-Orient.
Pourtant,
un nuage s'épaissit dans l'horizon (déjà obscurci par le « terrorisme
international ») de la suprématie mondiale américaine. L'émergence
économique de la Chine, à un rythme soutenu, menace de remettre en question,
à l'horizon 2015, la domination américaine dans la région Asie-Pacifique, et,
par voie de conséquence, dans le monde entier. En supposant seulement que la
moitié de sa population (environ 700 millions de personnes) arrive à un niveau
de développement équivalent à celui des pays occidentaux (ce qui est possible
dans un temps historique très rapide, si l'on s'appuie sur l'exemple
Sud-coréen), le marché intérieur chinois sera alors comparable à la réunion
des marchés de l'ALENA (Association de libre échange Nord-américaine dominée
par les États-Unis) et de l'Union européenne élargie à vingt-sept pays
(Europe centrale et orientale). Ajoutons à cela le formidable levier de
puissance que représente l'économie des Chinois de l'extérieur (en Indonésie
ou à Singapour par exemple) dans le cadre d'une indépendance idéologique et
stratégique de la Chine continentale préservée, et les États-Unis auront
face à eux le seul grand rival économique non asservi politiquement.
L'analyse
de la littérature stratégique américaine postérieure à la chute de l'URSS,
autant que les déclarations des dirigeants, montre que le défi chinois est la
priorité de la pensée géopolitique américaine. Cette priorité n'a pas
disparu du seul fait des événements du 11 septembre 2001. Une grande nation
est capable de mener de front un combat de sécurité contre une menace
transnationale et un combat de hiérarchie contre un rival étatique,
l'affrontement de court terme pouvant même devenir l'instrument de la rivalité
de long terme.
Si
l'Amérique ne cache pas son inquiétude quant à l'émergence de la Chine, elle
ne dit cependant pas grand-chose de ce qu'elle a entrepris pour contrer sa
rivale. Face à l'URSS, l'Amérique avait une stratégie globale. Mais que
sait-on de la stratégie globale des États-Unis contre la Chine ?
Selon
notre hypothèse de travail (rappelons que le géopoliticien tente de rendre
intelligible des politiques étrangères et qu'il ne dispose, à la différence
de l'historien, ni du recul historique suffisant pour être affirmatif, ni a
fortiori d'archives pour attester ses hypothèses, sa mission étant d'être
celui qui sonde au mieux les intentions des acteurs), la stratégie globale des
Américains contre les Chinois pourrait se décomposer suivant quatre objectifs
principaux :
- contrôler le besoin
en énergie de l'adversaire ;
- l'encercler par un
réseau d'alliances ;
- neutraliser sa
capacité de menace nucléaire ;
- affaiblir sa
géopolitique et son unité politique intérieures.
La
croissance économique forte de la zone Asie (dont la Chine) implique une
consommation croissante d'énergie. En 1994, la consommation totale de pétrole
des pays asiatiques est devenue équivalente à celle des États-Unis. Or l'Asie
ne dispose pas des ressources énergétiques suffisantes à son développement.
Elle doit importer de plus en plus. Ainsi, à partir de 1993, la Chine est-elle
devenue importateur net de pétrole. Cette dépendance pétrolière n'est pas
diversifiée : pour l'ensemble de l'Asie, elle est concentrée à plus de
70 % sur le Moyen-Orient. Mais la dépendance à l'égard du Moyen-Orient
est aussi une interdépendance. Si les pays pétroliers du Moyen-Orient
exportent aujourd'hui 60 % de leur production vers la seule zone Asie, on
estime que ce chiffre passera à 90 % en 2015. L'interdépendance
énergétique pourrait donc logiquement favoriser le rapprochement politique
entre la Chine et les pays pétroliers du Moyen-Orient. Pour écarter cette
éventualité, les États-Unis devront donc, dans les prochaines années,
compléter leur mainmise sur l'Arabie Saoudite et le Koweit, par la prise de
contrôle de l'Irak et l'Iran. S'ils y parviennent, ils contrôleront la pompe
énergétique qui alimente la croissance asiatique et en particulier la
croissance chinoise. Déjà, grâce à leur intervention en Afghanistan en
novembre 2001, les Américains ont coupé la route de la mer Caspienne à la
Chine, compliquant ainsi l'accès chinois à une source d'approvisionnement
alternative au Golfe arabo-persique (quoique bien plus modeste) ; ils ont
aussi profité de la nouvelle donne antiterroriste pour faire accepter aux
Russes leur projet de bouclier antimissiles (rupture du traité ABM de 1972) et
la poursuite commune du désarmement nucléaire quantitatif, tout en s'entendant
avec Moscou sur l'avenir du pétrole russe. L'objectif des Américains est que
la Russie, dont la capacité de production a atteint en 2001 celle de l'Arabie
Saoudite, déverse ses hydrocarbures (pétrole et gaz) en Occident et non en
Asie. Quelles solutions d'approvisionnement hors du contrôle stratégique
américain s'offriront alors à la Chine si l'Amérique atteint ses objectifs en
Irak, puis en Iran ? Le remplacement de Saddam Hussein par une équipe
favorable aux intérêts américains et la fin du régime chiite radical en
place en Iran sont des priorités absolues de Washington. La marge de manœuvre
des Américains, bien que quelque peu affaiblie par les réticences européennes
et le droit international, sort néanmoins renforcée des événements du
11 septembre 2001. En 1898, l'explosion suspecte du cuirassé Maine
à la Havane servit de prétexte au déclenchement de la guerre contre
l'Espagne. En 1964, l'incident du Golfe du Tonkin touchant deux destroyers
américains fut inventé de toutes pièces pour que le Congrès autorise le
président à entrer dans la Guerre du Viêtnam. La lutte contre Al Qaida
servira-t-elle alors de prétexte pour en finir avec les « États
voyous » (Rogue States) ?
Dans
moins de cinq ans, il est possible que les États-Unis en aient terminé avec le
régime nationaliste arabe en place à Bagdad et, qu'après y avoir installé un
régime proaméricain, ils se soient intéressés au cas iranien selon un agenda
programmé par la course au nucléaire engagée par Téhéran. L'Iran pourrait
avoir renoué avec le tropisme proaméricain qui prévalait avant la Révolution
islamique chiite, conséquence de l'effondrement du régime ou plus simplement
d'une normalisation Washington Téhéran conforme aux vœux affirmés depuis
plusieurs années par les néo-réalistes américains comme par les
« modernistes » iraniens, convaincus des bienfaits de la Realpolitik,
mais bloqués pour l'heure par les lignes idéologiques de leur pays. Ce qui
s'appelait en 1955 le Pacte de Bagdad, et qui comprenait notamment la Turquie,
l'Irak et l'Iran, pourrait ainsi avoir été reconstruit sur les ruines des
révolutions baathiste et chiite, tandis que la Syrie et le Liban auraient
éclaté en États communautaires (maronite, alaouite…) selon les rêves
d'Israël ; dans le même temps, les anciens alliés de Washington,
l'Égypte et l'Arabie Saoudite, sous la poussée de masses arabes insatisfaites
de leurs Gouvernements corrompus, pourraient avoir basculé dans un islamisme
sunnite devenu antiaméricain (après avoir bu au sein de l'Amérique durant la
Guerre froide russo-américaine et sans doute jusqu'aux attentats du 11
septembre 2001). Quant aux Palestiniens, il est également probable que d'ici
là, ils s'en seront intégralement remis au Hamas (selon une stratégie
planifiée de longue date par les sionistes israéliens) après avoir constaté
la ruine d'un nationalisme laïque qui « risquait » de parvenir au
partage de la Palestine géographique entre deux États.
En 1945,
l'Arabie Saoudite et les États-Unis signèrent un traité d'alliance pour
soixante ans, le Pacte du Quincy (du nom du croiseur américain sur
lequel le Séoud et Roosevelt s'étaient retrouvés) qui faisait de l'Amérique
le protecteur de la dynastie Séoud et du wahhabisme en échange du pétrole. Le
pacte arrive à échéance en 2005. À cette date, l'Amérique parrainera-t-elle
encore cette Arabie et celle-ci sera-t-elle encore séoudite ? La Chine
aura-t-elle été contrainte de contracter une alliance avec « le pétrole
arabo-islamique » comme s'en inquiètent plusieurs géopoliticiens
américains, dont Christopher Layne ?
En
dressant autour d'elle un cordon sanitaire d'États antichinois, les États-Unis
vont probablement gêner les efforts de Pékin pour sortir de l'isolement. Il y
a cinquante ans, la Russie était encerclée à l'ouest par l'OTAN, au
Moyen-Orient par le Pacte de Bagdad (provisoirement) et à l'Est par l'OTASE.
Aujourd'hui, en encourageant l'entrée de la Russie dans un bloc euro-atlantique
élargi, les États-Unis s'attachent à projeter les frontières de l'OTAN aux
portes de la Chine. Durant les dix ans qui suivirent la fin de la Guerre froide
russo-américaine, la Chine s'efforça de consolider le Groupe de Shanghai, un
front sino-russe destiné à contrer l'influence américaine en Asie centrale.
Les attentats du 11 septembre 2001 contre l'Amérique eurent pour effet indirect
de briser la dynamique de consolidation du Groupe de Shanghai. Désormais, les
États-Unis et la Russie font front commun en Asie centrale contre l'islamisme
sunnite et s'entendent sur le partage des richesses en hydrocarbures de la
région. Parallèlement, et au moins depuis 1999, les États-Unis consolident
leurs relations avec l'Inde (comme le fait aussi Israël qui coopère de plus en
plus avec les Indiens sur le plan militaire), puissance nucléaire comme le
Pakistan, mais surtout formidable contrepoids naturel à la Chine en son sud
comme la Russie l'est en son nord en même temps qu'elle sera aux côtés de
l'Amérique dans la lutte contre l'islamisme sunnite. Si demain le Pakistan ne
fait plus partie du « nouveau Pacte de Bagdad » que l'Amérique
cherche à construire mais d'un bloc islamique hostile à Washington et
Tel-Aviv, alors l'Inde sera son remplaçant évident, l'axe traditionnel Moscou
New Delhi venant alors encercler la Chine. Fort logiquement, la situation serait
à l'inverse de celle qui prévalait durant la Guerre froide (les Américains
jouaient alors Pékin contre l'alliance Moscou/New Delhi).
En
Extrême-Orient, l'encerclement de la Chine devrait s'appuyer sur le dispositif
étatique Corée du Sud/Japon/Taiwan doublé déjà d'un impressionnant
dispositif militaire américain stationné dans la région. Si les États-Unis
associent la Corée du Nord, dernier reliquat de la Guerre froide
russo-américaine, à l'Irak et à l'Iran dans l'« Axe du Mal »,
c'est que l'objectif est d'encourager la réunification (alliant l'économie du
sud et le potentiel militaire du nord) d'une Grande Corée antichinoise et
proaméricaine capable dans le même temps de surveiller, à leur profit,
l'évolution japonaise.
Les
efforts américains pour construire autour de la Chine un cordon sanitaire
rassemblant au moins la Russie, l'Inde, la Corée réunifiée et le Japon seront
cependant limités par le fait que de telles puissances ne peuvent se satisfaire
d'être des vassaux. Leur politique sera donc certainement plus complexe qu'un
simple alignement sur les intérêts américains.
Mais la
course à la puissance militaire que les États-Unis ont engagée vise à
diminuer la liberté d'action de ces nations millénaires, de sorte qu'elles
jugent que le choix le plus rationnel consiste à opter pour l'Amérique contre
la Chine.
L'Amérique
est, de loin, la première puissance nucléaire et conventionnelle de la
planète. Le budget qu'elle consacre à la défense équivaut à la somme de
tous les budgets militaires du monde ! Pourtant, son formidable avantage
conventionnel, et donc sa capacité d'ingérence, sont freinés par la menace
nucléaire que lui opposent d'autres puissances. L'Amérique a donc entrepris de
rompre l'équilibre de la dissuasion nucléaire entre les Grands. Elle
développe un bouclier antimissiles qui devrait être capable de protéger son
territoire du feu nucléaire adverse (le NMD ou National Missile Defence).
Ce projet affectera peu les puissances disposant d'une grande quantité de
missiles à tête nucléaire, comme la Russie. Tel n'est pas le cas de la Chine.
Pour ne pas s'épuiser économiquement comme l'URSS durant la Guerre froide, la
Chine n'a pas couru la course aux armements. Elle ne dispose donc aujourd'hui
que d'une trentaine de missiles intercontinentaux à tête nucléaire et suit
avec inquiétude les projets américains. D'autant que les États-Unis
envisagent de fournir des boucliers antimissiles (des défenses antimissiles de
théâtre, Theater Missile Defence) à leurs principaux alliés, comme
Taiwan ou Israël. Que pèserait une Chine disposant d'une armée forte en
nombre privée de sa dissuasion nucléaire face au bloc américain ?
Dépendante
énergétiquement de zones contrôlées par Washington, affaiblie
stratégiquement par un cordon sanitaire d'États puissants et par son déficit
militaire (nucléaire et conventionnel) le vieil Empire han pourra-t-il alors
résister au plus puissant rouleau compresseur idéologique jamais utilisé dans
l'Histoire des hommes pour briser l'unité intérieure des États :
« les droits de l'homme » ? Durant des siècles, les lettrés
confucéens des empires han, garants d'un ordre politique holiste, se sont
opposés aux dynasties étrangères (souvent turco-mongoles) et ont combattu les
religions de l'extérieur, du bouddhisme à la secte Falugong, en passant par
les christianismes nestorien, catholique ou protestant. Ils se sont opposés à
l'instrumentalisation politique des ethnies périphériques de l'Empire
(aujourd'hui les Tibétains et les Ouïghours) par leurs ennemis. Ils ont
conservé leur civilisation en sinisant leurs propres envahisseurs, leur idée
nationale dans la philosophie confucéenne et leur capacité à endurer les
épreuves par ce stoïcisme asiatique qu'est le taoïsme. Mais leur
isolationnisme séculaire et leur incapacité à penser la géopolitique
chinoise au-delà de l'Asie fait la force de leur adversaire. La Chine laisse
l'Amérique avancer au Moyen-Orient et en Asie centrale sans réagir. Peut-être
compte-t-elle sur ce qu'un expert stratégique chinois me confiait récemment,
« l'effondrement de l'Amérique sous le poids de la décadence et du
cosmopolitisme ».
En
attendant, la mondialisation américaine n'a pas l'intention de laisser à
l'écart de ses appétits économiques cet immense marché potentiel, celui
qu'en des temps reculés, un autre Empire mondialisateur, Rome, avait nommé le
pays de la Soie, Serica, c'est-à-dire Chine.
Aymeric
Chauprade
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