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Autres Analyses, Other Analysis
Le
Soudan : quelles opportunités pour nos entreprises après cinquante
ans de guerre ?
Par Thomas
Bauduin,
31 Juillet 2006
| Thomas
Bauduin est diplômé de Sciences Po et s’est spécialisé sur les
questions de géopolitique. Consultant dans un cabinet de conseil et
gestion des risques, ADversio, il a pris part à une étude sur le
terrorisme destinée aux directeurs de Sécurité des grands groupes.
Pour le contacter : thomasbauduin@aol.com |
Le traumatisme de Fachoda en 1898, conjugué à la pérennisation de la guerre
dans le plus vaste territoire du continent africain (2,5 millions de km2), a
durablement refréné les ambitions françaises au Soudan. La communauté
française y est peu implantée (250 à 300 personnes) à l’instar de nos
entreprises qui ont longtemps sous-estimé le potentiel du " grenier
à blé du monde arabe ".
Un virage s’est néanmoins amorcé avec l’amélioration de la situation du
Soudan suite à la signature des accords de paix de Nairobi, le 9 janvier 2005
et d’Abuja, le 5 mai 2006, qui ont, partiellement, mis fin aux conflits du
Sud-Soudan et du Darfour. Dès lors, les pouvoirs publics français ont pris
conscience de l’intérêt à développer des relations commerciales avec un
pays en pleine reconstruction, dont la demande en biens d’équipement a
explosé. Alstom a ainsi obtenu son plus gros contrat dans le monde en 2003 pour
la construction d’un barrage à Merowé (257 M€). Au Sud-Soudan, la
compagnie pétrolière française Total est associée à l’américaine
Marathon Oil pour exploiter une riche concession pétrolière. N’omettons pas
de souligner le véritable potentiel agricole du Soudan (près de 40% de la
population active) avec ses importantes réserves de sucre et de gomme arabique.
Le Soudan est donc redevenu un pays fréquentable aux yeux de la communauté
internationale et de la France et offre des perspectives économiques non
négligeables. A peine la fin de la guerre a été scellée que les grandes
compagnies étrangères et françaises se bousculent au portillon pour avoir
pignon sur rue dans ce pays en plein essor.
Les
principaux indicateurs économiques et politiques du Soudan : amélioration
du risque souverain et de non-transfert et apaisement de la situation
géopolitique.
Les
performances macroéconomiques du Soudan se sont considérablement améliorées
ces dernières années. Le FMI souligne régulièrement les efforts entrepris
par le Soudan pour assainir son économie et développer des relations cordiales
avec la communauté financière internationale. La capitalisation de la manne
pétrolière (500 000 barils / jour) a eu pour effet de rééquilibrer
les agrégats économiques du pays : croissance de 7% en 2005, réduction
progressive de l’inflation (qui demeure tout de même à un niveau élevé,
9%) et des déficits. La balance commerciale du Soudan est aujourd’hui
faiblement déficitaire (-0,3 milliards $). Seules ombres au tableau : le
poids de la dette 1 qui ralentit le retour des bailleurs de fond
internationaux (24 milliards de $) et un indice de développement humain (139ème
sur 177 pays) qui met en exergue de profondes inégalités économiques et
sociales, source du déclenchement de la rébellion au Darfour en 2003. En
effet, la dichotomie centre / périphérie, dont souffre le Soudan, fait de
Khartoum une capitale hégémonique qui draine l’essentiel des infrastructures
pétrolières (raffineries, oléoducs…).
Les indicateurs politiques du pays témoignent aussi d’une considérable
amélioration de la situation. Le peuple soudanais règle désormais ses
différends sur le terrain de la négociation et les élites se sont engagées
à réhabiliter le Soudan sur la scène diplomatique. Le Soudan s’est
également inscrit sur la voie de la coopération régionale : des
négociations sont en cours pour que le Soudan intègre le club fermé des
exportateurs de pétrole, l’OPEP, ainsi que l’OMC. Sur le plan intérieur,
le Soudan présente des garanties solides pour nos entreprises. Au pouvoir
depuis 1989, le Président Omar el-Béchir a ouvert les frontières du Soudan
aux compagnies étrangères, au grand bonheur des compagnies asiatiques qui ont
pris un sérieux avantage dans le secteur de l’exploration et de la
production. Ainsi, les compagnies malaisiennes ont décroché pour 900 millions
de dollars de contrats dans le secteur pétrolier et gazier, preuve s’il en
est du potentiel soudanais. Cette politique d’assouplissement est également
visible sur le plan social. Le Soudan, malgré les accusations de génocide à l’encontre
de la population noire du Darfour ou des chrétiens du Sud-Soudan, présente des
signes évidents de brassage culturel et d’unité. En effet, la forte
diversité ethnique (19 groupes principaux et 597 sous-groupes sont
comptabilisés) est tempérée par la pratique dominante de l’Islam et de l’Arabe,
langue maternelle pour la majorité de la population. Qui plus est, l’exode
massif de la population chrétienne vers Khartoum lors de la guerre du
Sud-Soudan ainsi que l’intégration des élites du Sud au gouvernement d’unité
nationale indique que le Soudan est sur la voie de la réconciliation nationale,
malgré quelques incertitudes sociales, politiques ou géopolitiques dans
certaines zones, notamment dans le Darfour.
Tout ceci contribue à augmenter l’attrait du Soudan aux yeux des
investisseurs occidentaux. Quid de la France ?
Les
perspectives économiques pour les entreprises françaises
Les
perspectives économiques pour nos entreprises sont réelles et ne se limitent
pas aux immenses gisements pétroliers du pays, qui dispose également d’immenses
terres cultivables et de richesses minières extraordinaires et insuffisamment
exploitées 2. Le Soudan, en pleine reconstruction, exprime d’importants
besoins en matières d’infrastructures et d’équipements lourds. Alstom ne s’y
est pas trompé en négociant son plus gros contrat, ce qui laisse penser que d’autres
compagnies hexagonales peuvent emboîter le pas. Certains acteurs économiques
français, et non les moindres, ont pris conscience de l’ampleur que pouvait
représenter le marché soudanais. Ainsi, le MEDEF International prépare une
mission prospective courant septembre pour mesurer l’étendue de cette
potentialité et négocier des partenariats à venir. Il en va de même de nos
politiques qui entendent bien développer les relations bilatérales
franco-soudanaises 3 et ainsi capitaliser la francophilie ambiante au
Soudan 4. Les Ministères des Affaires étrangères des deux pays
sont sur le qui-vive et multiplient les réunions au sommet pour tisser des
liens diplomatiques durables. Le 13 et 14 juin, M. Lam Akol est venu rendre
visite à son homologue M. Philippe Douste-Blazy, à la ministre déléguée à
la Coopération, au Développement et à la Francophonie, Mme Brigitte Girardin,
ainsi qu’à des représentants d’entreprises françaises au MEDEF, preuve s’il
en est de la pérennisation d’un climat de confiance entre les deux pays.
Malgré ces bonnes intentions, des progrès restent à faire pour développer
les relations bilatérales entre la France et le Soudan, qui reste pour l’instant
un partenaire économique marginal. Avec le Kenya, le Soudan est notre principal
partenaire en Afrique de l’Est : le montant des exportations françaises
s’élève à 76 millions d’euros, les importations à 21 millions d’euros
mais ces chiffres sont en constante progression. La France n’est que le 13ème
fournisseur et le 10ème client du Soudan mais se classe tout de
même comme 5ème investisseur derrière, bien évidemment, les pays
asiatiques, Chine et Malaisie en tête.
Hors pétrole, les principaux projets porteurs pour nos entreprises concernent l’industrie
sucrière, les secteurs électrique, des transports et des télécommunications.
Cette envolée des échanges se poursuivra dans les années à venir, poussée
par les dividendes des contrats remportés par nos entreprises au cours de l’année
2003-2004. Les succès remportés par Renault Trucks, Alstom, Thalès pour l’Aviation
Civile Soudanaise, EDF qui a remporté 13 millions d’euros de contrat d’assistance
à la conduite de centrales et d’ingénierie ou Alcatel pour le nouveau
réseau de téléphonie mobile, encourageront d’autres compagnies françaises
à se lancer à la conquête du Soudan.
Le risque
sécuritaire et terroriste
Le
spectre du terrorisme s’est durablement éloigné du Soudan depuis le 11
septembre. Avant cette date charnière, l’orientation islamiste du régime,
les suspicions autour d’un éventuel soutien au terrorisme et la présence d’Oussama
Ben Laden sur le territoire, conjugué à la position pro irakienne du Soudan
lors de la première guerre du Golfe, avaient conduit le Soudan au rang de paria
sur la scène internationale. Le Soudan fut ainsi isolé diplomatiquement et
inscrit sur la liste américaine des " Etats commanditaires du
terrorisme ". Après l’attentat contre le président égyptien Hosni
Moubarak en juin 1995 et le " twin bombing " des ambassades
américaines à Nairobi et à Dar-es-Salam le 7 août 1998, une série de
représailles 5 et de sanctions furent appliquées à l’encontre du
Soudan, jugé très proche des attentats. Depuis les attentats du 11 septembre,
le Soudan est revenu dans le concert des nations et s’est engagé à coopérer
activement en matière de lutte contre le terrorisme. Dès 1998, la destitution
du Docteur Al-Tourabi, idéologue de l’islam ultra-traditionnaliste, du
gouvernement par le président el-Béchir est déjà le signe de l’assouplissement
du régime. Le pays a ainsi intensifié ses efforts pour démanteler les
activités des groupuscules terroristes du Hezbollah, du Hamas, du Jihad
islamique palestinien et du GIA qui avaient pignon sur rue et dissuader les
terroristes d’agir au Soudan. N’omettons pas de mentionner, qu’en août
1994, le gouvernement soudanais a livré le terroriste Carlos à la DST
française. La " Déclaration de Khartoum sur le terrorisme et la
criminalité transnationale organisée ", qui a réuni en 2004 des
pays voisins de la corne de l’Afrique et les pays membres de l’IGAD, a
permis au Soudan de renforcer les instruments législatifs et administratifs 6
dont il dispose pour lutter contre le terrorisme. Cette coopération régionale
a trouvé un terrain d’expression en Ouganda : en effet, Khartoum a
intensifié sa coopération avec les autorités ougandaises afin de maîtriser l’Armée
de résistance du Seigneur, un groupe de rebelles terrorisant la population dans
le nord de l’Ouganda et qui profitait des largesses de Khartoum et de la
porosité de la frontière du Sud-Soudan pour se cacher. Cette coopération a
infligé une série de défaites au groupe rebelle forçant ses dirigeants à
entamer des négociations pour la paix.
Pour ce qui est de la sécurité des intérêts occidentaux au Soudan, nous
laisserons la parole à Michel de Vivo, Responsable de zone chez EDF :
" Les conditions de sécurité sont excellentes… " 7.
En effet, malgré quelques troubles subsistant dans la région du Darfour, où
des combats opposent des factions rebelles qui ont rejeté l’accord de paix
signé par le gouvernement soudanais et le MLS, la sécurité est assurée sur
le territoire. L’Union Africaine, qui a joué le rôle de médiateur pour la
signature de l’accord de paix, a fait de l’excellent travail pour maintenir
le cessez-le-feu grâce à son contingent de 7000 hommes soutenus par l’ONU.
Le gonflement des effectifs de certaines ambassades, la présence de nombreuses
ONG et le retour des compagnies étrangères sont le signe d’un retour à la
normale. Les risques d’attaques de rebelles contre les intérêts occidentaux
sont faibles et localisés dans une région encore isolée du Soudan. L’expérience
du Sud avait d’ailleurs montré que les attaques de rebelles contre les
installations pétrolières n’avaient eu que très peu d’incidence sur la
production.
Quoi qu’il en soit, le Soudan est le théâtre d’une course effrénée entre
intérêts occidentaux et asiatiques conscients des perspectives économiques qu’offre
le pays. La France dispose de nombreux atouts pour s’implanter dans une
région du monde ô combien stratégique.
Notes :
1 - Le Soudan a
lancé dès 1997 un plan drastique de réformes pour stabiliser la monnaie,
garantir les investissements étrangers, réformer les droits de la propriété,
et privatiser une partie des sociétés d’Etat. En 1999, l’inflation est
retombée à 14 % (133% en 1996). Un programme économique sur deux ans a
pu être négocié en mars 1999 avec le FMI, désormais satisfait de son
élève. Ainsi, l’afflux des IDE, conjugué à la stabilisation de la monnaie
et la manne pétrolière, constitue le point de départ pour l’effacement
progressif des arriérés et de la dette du Soudan.
2 - Or, amiante, chrome, manganèse, gypse, mica, talc, fer, plomb, uranium,
zinc, cuivre, cobalt, granit, marbre, nickel, argent et étain.
3 - A noter que le 2 mars 2006, un colloque co-organisé par le Sénat et
Ubifrance avait pour titre : " Pour un renforcement de la
présence française dans la corne de l’Afrique ".
4 - Les autorités soudanaises envisagent de faire adhérer leur pays à la
francophonie afin de briser le carcan des pays anglo-saxon. Le Centre culturel
français de Khartoum est devenu un lieu très fréquenté par les jeunes
étudiants soudanais et constituera un important vivier de main d’œuvre
qualifiée pour nos entreprises.
5 - Le bombardement de l’usine pharmaceutique d’el-Chifa le 20 août 1998
sous le prétexte qu’elle produisait un composant destiné à la fabrication d’armes
chimiques, ce qui s’est avéré complètement faux.
6 - Les autorités de Khartoum ont " solidifié " leur
frontière avec l’obligation de visa pour les ressortissants de pays arabes.
7 - Actes du colloque Sénat-Ubifrance sur la corne de l’Afrique le 2 mars
2006.
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