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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 26/08/04





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 




LA ROYAL NAVY
MARINE DE GUERRE EXPEDITIONNAIRE

par Jean-Claude BESSEZ 08/2004 (bessez@yahoo.com)
Docteur en Civilisation britannique et américaine,
spécialisé dans les questions de défense et politique étrangère, chargé de cours à l'IECS de STRASBOURG,
Officier de Réserve et détaché en tant qu'enseignant auprès du Ministère de la Défense




Lors de la conférence de presse qu’il tint le 22 juillet 2004, Tony Blair tenta de répondre aux inquiétudes des journalistes concernant la nouvelle loi de programmation militaire (LPM) révélée la veille par son Secrétaire d’Etat à la Défense, Geoff Hoon, en justifiant les coupes sombres effectuées tant dans les effectifs que dans les matériels par l’impérative nécessité de « reconfigurer » les Forces Armées britanniques afin de leur donner les moyens (essentiellement technologiques), moins nombreux certes, mais plus efficaces, de relever les défis du XXIè siècle (1).

L’Amiral Sir Alan West, Chef d’Etat-Major de la Marine (Chief of Naval Staff /First Sea Lord ou CNS/1SL), accompagne de son commentaire nuancé la présentation de ce programme aux personnels de la Royal Navy (RN).

Les menaces qui sont apparues depuis la fin de la Guerre Froide, écrit-il en reprenant les propos mêmes tenus par son Ministre de tutelle, nécessitent de moderniser les Forces Armées. Cette modernisation coûteuse doit permettre aux armées de faire usage de la haute technologie dans le but, d’une part, de maximaliser les effets recherchés et, d’autre part, de mieux intégrer les troupes de Sa Majesté à celles de leurs Alliés.


La technologie en question donnera la « capacité à travailler en réseau » (network enabling capability ou NEC) dans le cadre de la guerre info-centrée (network centric warfare ou NCW) ; elle doit avoir l’avantage de nécessiter moins de plateformes tout en accroissant les effets recherchés : moins de moyens, mais plus d’effets. Ce qui, officiellement, ne signifie pas forcément un moindre budget. Surtout si le « Gulliver » européen veut lui aussi effectuer sa « transformation » pour tenir son rang aux côtés du « mastodonte américain », explique The Economist (2).

Selon la LPM intitulée « Capacités Futures » (Future Capabilities), qui complète le Livre Blanc sur la Défense publié en décembre 2003, la Royal Navy verra le nombre de ses bâtiments diminuer, qu’il s’agisse des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), des destroyers et frégates (DD/FF) ou des bâtiments de lutte anti-sous-marine, sans parler des patrouilleurs. Les choix opérés, déclara Geoff Hoon, résultent de la recherche d’un équilibre des capacités entre le nombre de plateformes et les effets militaires recherchés.

Il est significatif qu’à une époque de vaches maigres la Royal Navy sera l’Armée qui, comparativement, perdra le moins de personnel et que la mise en chantier de nouveaux et onéreux programmes n’est pas remise en cause.

Quatre mois avant la LPM de 2004, Richard Scott avait dressé un bilan de la RN pour le moins contrasté dans une analyse richement documentée dans JANE’s NAVY INTERNATIONAL :

Une armée qui peut encore générer et déployer de puissantes forces maritimes sur court préavis en vue d’exécuter de difficiles missions sur de lointains théâtres – mais également une armée qui souffre de pénuries en termes de plateformes et de capacités en équipement, qui a des soucis quant à la disponibilité des éléments de force, à qui certains personnels qualifiés font défaut et dont les ressources tendues de fonctionnement sont soumises à constante pression (3).

 

 

LA RECONFIGURATION DE LA ROYAL NAVY POUR LA GUERRE EXPEDITIONNAIRE

 

La réduction des effectifs et des bâtiments n’est pas, à vrai dire, une surprise totale. Cette « reconfiguration » par étapes successives intervient six ans après que la Strategic Defence Review (SDR) de 1998 ait fixé les grandes orientations et l’évolution des trois armées (4).

La SDR débarrassa la RN des derniers vestiges doctrinaux de la Guerre Froide et donna naissance à la doctrine navale actuelle : la MCJO (Maritime Contribution to Joint Operations) qui optimisait la contribution apportée par les forces maritimes du Royaume Uni aux opérations de guerre expéditionnaire dans les eaux littorales et à la projection des forces à terre. L’Amirauté publia en février 2000 la vision stratégique de la RN du XXIè siècle dans un document intitulé « la Marine de Guerre de l’Avenir » (the Future Navy) centré sur la mise en œuvre du concept de Force Maritime Polyvalente d’ici 2015. Un autre document « le Plan Stratégique Naval » (Naval Strategic Plan) publié en 2003 traça la route à suivre pour réaliser cette vision. Un dernier document « le Concept Opérationnel de la Marine Future » (Future Navy Operational Concept ou FNOC) rebaptisé depuis « le Concept Opérationnel Maritime Futur » (FMOC) compléta l’ensemble de ce corps de doctrine connue sous l’appellation générique de « Processus de la Marine Future » (Future Navy Process) lequel décrit l’usage opérationnel envisagé pour les forces maritimes dans la période  postérieure à 2015.

La RN n’avait donc pas attendu le Livre Blanc sur la Défense de décembre 2003 pour entreprendre la réforme de ses QG, de son recrutement et de la gestion de ses personnels, de leur formation et des structures de soutien.

Le nombre de sous-marins a été réduit de manière échelonnée : la SDR prévoyait de faire passer la flottille de onze submersibles à dix fin 2006, or dès juillet 2002 le « Nouveau Chapitre » de la SDR ramenait ce chiffre à neuf, chiffre que la LPM de juillet 2004 fera tomber à huit d’ici fin 2008. Le HMS SUPERB demeurera encore un an en service dans l’attente du nouveau sous-marin ASTUTE dont le programme a pris du retard.

Pour réduite qu’elle soit, la menace posée par les sous-marins persiste insiste l’Amiral West. Qui plus est, rappelle-t-il, les sous-marins ont démontré leur utilité dans l’exécution d’attaques terrestres, la collecte de renseignements fermés, l’insertion et l’extraction des Forces Spéciales ou tout simplement l’interdiction des mers.

Le nombre de destroyers et frégates (DD/FF) chutera de trente et un à vingt cinq dès le début 2006. Les trois destroyers restants de Type 42 disparaîtront d’ici 2006, ainsi que trois frégates de Type 23.

Le Ministère de la Défense (MoD) justifie le retrait anticipé du service de bâtiments de Type 23 par une réduction du risque posée par les sous-marins.

Le nombre de bâtiments de lutte anti-sous-marine (MCMV) sera réduit de vingt deux à seize.

La flotte actuelle d’avions NIMROD MR2 passera de vingt et un à seize et son rôle évoluera vers la reconnaissance et surveillance maritime au profit des opérations de sécurité et militaires interarmées. Quant aux avions NIMROD MR4A, douze appareils devraient suffire pour les opérations de surveillance terrestre et maritime…si les industriels savent concilier coût compétitif et performances.

Trois des onze chasseurs de classe SANDOWN seront rapidement retirés du service tandis que trois bâtiments de classe HUNT (qui avaient subi des modifications afin de patrouiller au large des côtes d’Irlande du Nord) quitteront le service actif en avril 2007.

Les navires concernés par ces retraits du service sont les HMS CARDIFF, GLASGOW, NEWCASTLE, NORFOLK, MARLBOROUGH, GRAFTON, SANDOWN, INVERNESS, BRIDPORT, BRECON, COTTESMORE et DULVERTON.

Enfin, au lieu des douze nouveaux destroyers de Type 45, la Royal Navy n’en recevra que huit, lesquels ne seront pas armés de missiles tactiques TOMAHAWK, malgré les représentations formulées par le Chef d’Etat-Major de la Marine. Prévu pour remplacer le destroyer Type 42, le Type 45 n’entrera en service qu’en 2007 au plus tôt. La protection anti-aérienne des bâtiments effectuant des opérations amphibies ne sera donc pas assurée d’ici l’entrée en service des destroyers de Type 45.

En perdant ses avions Sea Harrier, la Royal Navy ne bénéficiera plus de couverture aérienne organique avant 2012, voire 2015, date où le JOINT STRIKE FIGHTER (JSF) devrait prendre du service.

Pièces centrales du plan d’équipement de la RN, les deux porte-avions (CVF) prévus entreront en service, mais pas avant 2012 et 2015. Il s’agit respectivement du HMS QUEEN ELIZABETH et du HMS PRINCE OF WALES.

Le CNS/1SL demande tant aux industriels qu’au MoD d’éviter à l’avenir les retards et dépassements de coûts préjudiciables à la mise en service en temps opportun de programmes vitaux (CVF, sous-marins ASTUTE, LPD…).

Dès décembre 2003, il était prévu que les trois porte-hélicoptères de classe INVINCIBLE seraient progressivement retirés du service : HMS INVINCIBLE en 2006, ILLUSTRIOUS en 2012 et ARK ROYAL en 2013.

Comme on le verra plus loin, le rôle central joué par la Marine dans des opérations de guerre expéditionnaire interarmées est confirmé par de nouveaux investissements ainsi que par la mise en service de forces amphibies.

Néanmoins, les restrictions budgétaires entraîneront une diminution des déploiements de temps de paix.

La réorganisation du personnel naval amènera à regrouper à Portsmouth l’Etat-Major du Commandant en Chef de la Flotte (responsable des questions opérationnelles) et celui du Second Sea Lord (2SL) (chargé du personnel naval). La compression des effectifs s’effectuera par rotation normale des personnels, sans licenciements : le personnel, tant civil que militaire, travaillant pour l’Amirauté passera de 37.045 (effectif théorique : 38.603) à 36.000 d’ici 2008.

Dans le même temps, le recrutement se poursuivra car la Navy continue à connaître une pénurie de personnel (notamment d’ingénieurs nucléaires, de sous-mariniers, d’infirmiers et même de cuisiniers, précise le Telegraph) (5). D’après certains officiers de Marine, il existe une véritable crise de confiance chez les jeunes marins qui ne comprennent pas la mise hors service d’un bâtiment après l’autre et envisagent de quitter la Flotte en désespoir de perspectives d’avenir (6). Les personnels en place restants sont alors davantage sollicités et tentés par le départ dans le civil. La pénurie a donc un effet négatif sur la fidélisation.

La fidélisation (retention) est devenue une très sérieuse préoccupation du Commandement : en effet, lorsque le Vice-Amiral James Burnell-Nugent (2SL) prit ses fonctions au milieu de 2003, la RN perdait en moyenne trente personnels qualifiés par mois ; or, ce chiffre est en augmentation depuis. D’où la mise en place d’un nouveau « système de gestion du personnel de demain » (Tomorrow’s Personnel Management System ou TOPMAST).

Préoccupé par les problèmes de recrutement et de fidélisation, et soucieux de préserver la qualité de vie du personnel qui sert la RN, le CNS/1SL et l’Admiralty Board entendent faire fermement valoir une exigence auprès du gouvernement et du MoD, à savoir que le nombre de missions soit ajusté au format amoindri de la flotte (7). Le gouvernement devra assumer les conséquences politiques de ses options militaires.

 

Adapter sa politique à ses moyens, et non l’inverse

 

Bien que Geoff Hoon s’en défende, la réorganisation non seulement de Royal Navy, mais également de l’Army et de la Royal Air Force obéit à une rigueur budgétaire imposée par le Chancelier de l’Echiquier, Gordon Brown, lequel, en février 2002, déclarait que les opérations en Irak (Operation TELIC) ne sauraient excéder six mois sans avoir de graves répercussions sur les finances du royaume.

En fait, les opérations en Afghanistan et en Irak ont été financées par un budget séparé et ont atteint le chiffre de £ 4 milliards depuis 2001. (A titre indicatif, les Américains dépensent chaque mois $ 900 millions en Afghanistan et $ 3.9 milliards en Irak).

Au nom de la Commission de la Défense de la Chambre des Communes, Bruce George s’était ému le 23 juin 2004 des conséquences du Livre Blanc publié en décembre 2003.

La Cour des Comptes (National Audit Office) s’était montrée peu convaincue par les soi-disant économies réalisées par l’Initiative d’Acquisition Intelligente (Smart Acquisition) (8). Dans un article publié par le Royal United Services Institute, Bill Kincaid pense que Geoff Hoon a choisi la solution de facilité en « dégraissant » le MoD plutôt qu’en réformant la gestion du Ministère, solution qui eût pu faire réaliser des économies de l’ordre de £ 2 à 3 milliards par an grâce à l’Initiative d’Acquisition Intelligente (9).

 

Peau de chagrin

 

La manne budgétaire annoncée en juillet 2004 par Gordon Brown proviendra des économies figurant dans le budget (10) dans lequel, un an avant les élections générales, le Chancelier promet de supprimer quelque 100.000 emplois dans la fonction publique afin de dégager des fonds pour l’enseignement, la santé et la défense (11). Priorité a toutefois été donnée à l’outre-mer et à la lutte anti-terroriste (12).

Selon le Trésor, le budget de la Défense doit progresser de £ 3,7 milliards pour passer de £ 29,7 milliards en 2005 à £ 33,4 milliards en 2008. JANE’s DEFENCE WEEKLY note, néanmoins, que les chiffres annoncés par Gordon Brown en juillet 2004 sont inférieurs à ceux prévus dans la LPM de 2002 (Spending Review) (13).

Le MoD doit donc « ajuster le vêtement à l’étoffe dont il dispose » et, par conséquent, faire un usage plus parcimonieux et efficace du nerf de la guerre mis à sa disposition par le Trésor.

En lieu et place de véritable plan de modernisation, critique The Economist, Geoff Hoon ne propose qu’une « chirurgie orthopédique » (14). Qu’en est-il au juste ?

 

 

LA ROYAL NAVY, PIVOT DES OPERATIONS DE GUERRE EXPEDITIONNAIRE

 

Les retours d’expérience de l’Opération Liberté Immuable (OEF) en Afghanistan et de l’Opération TELIC (volet britannique de l’Opération Liberté pour l’Irak) ainsi que ceux des opérations menées dans les Balkans et en Sierra Leone continuent à être étudiés afin d’enrichir la doctrine devant guider les opérations à venir.

Par ailleurs, les programmes majeurs destinés à faire jouer un rôle central à la Marine dans les opérations de guerre expéditionnaire ne sont pas remis en cause.

 

Déploiements opérationnels

 

La RN a été impliquée dans quinze opérations depuis 1998, et a démontré sa capacité à maintenir un rythme élevé de déploiements dans le monde entier : Golfe Persique, Méditerranée Orientale, Golfe d’Aden, Mer Rouge, Océan Indien, Afghanistan, Irak, sans parler de ses autres missions et exercices aux Caraïbes, en Afrique Occidentale, Irlande du Nord, Atlantique Sud (Falklands), en Mer Baltique ou en Adriatique. Une constante émerge, toutefois : l’engagement dans des opérations « à l’Est de Suez » a repris…

 

L’aviation maritime

 

L’avènement de nouvelles structures, doctrines et de nouveaux matériels a modifié la façon dont les Forces Armées du Royaume Uni peuvent projeter leur puissance à partir de la mer. Ce qui explique qu’aujourd’hui le terme d’ « aviation navale » a été détrôné par celui d’ « aviation maritime », concept interarmées plus large au nom duquel les moyens aériens appuient la composante terrestre à partir de bâtiments où ils sont embarqués.

Le Groupe Aéronaval (Carrier Air Group ou CAG) s’est donc transformé en Groupe Aérien ad hoc (Tailored Air Group ou TAG) dont la composition varie avec la spécificité de l’opération ou de la campagne du moment.

Au cœur du dispositif se trouve le porte-aéronefs qui est passé du rôle de porte-avions destiné à la lutte anti-sous-marine lors des opérations en haute mer (blue water) à celui de piste d’aviation mobile flottante servant à la projection des forces interarmées dans les zones littorales (brown water).

Des études sont en cours pour intégrer l’hélicoptère d’attaque APACHE AH.1 au concept TAG.

Lors de l’Opération TELIC, des hélicoptères LYNX effectuèrent des opérations conjointes avec des hélicoptères MERLIN HM.1 et SEAKING ASaC.7 afin de pouvoir bénéficier de la meilleure image radar de surface fournie par ces derniers (15).

 

L’assaut héliporté

 

Préparée dès l’été 2002, et confirmée en décembre de la même année, l’opération visant à s’emparer de la péninsule Al Faw en Irak fut une première dans la mesure où, pour la première fois, le Royaume Uni s’est exclusivement appuyé sur des hélicoptères pour mener une opération amphibie majeure.

Des forces aériennes, terrestres, maritimes et spéciales furent largement employées dans cette opération qui constitua une mise à l’épreuve, dans des conditions réelles, des doctrines britanniques de combat dans les eaux littorales. JANE’s INTERNATIONAL DEFENCE REVIEW estime que:

malgré des conditions météo épouvantables, malgré la résistance ennemie et les complexes problèmes de commandement et de contrôle, les équipages des hélicoptères de la RAF, RN et RM (Royal Marines) ont remporté un grand succès (16).

 

L’analyse faite par le National Audit Office pointe du doigt la pénurie en hélicoptères du Royaume Uni, et donc sa déficience à appuyer les opérations terrestres et amphibies (17). Le MoD envisage d’enrichir le projet SABR (Support Amphibious and Battlefield Rotorcraft) de l’expérience acquise en Irak, et recommande de donner aux décideurs sur le champ de bataille une plus grande souplesse tactique grâce à la constitution d’un parc d’hélicoptères mixtes permettant une meilleure complémentarité des moyens dédiés...et surtout d’assurer l’interopérabilité indispensable avec les forces américaines dans la guerre info-centrée.

Car, dorénavant, a établi le Livre Blanc de la Défense de décembre 2003, la Grande-Bretagne ne s’engagera dans un conflit majeur de haute intensité qu’aux côtés des Etats-Unis. Avec leurs pragmatisme légendaire, les Britanniques ont pris acte de leur véritable place sur l’échiquier militaire mondial : la Grande-Bretagne est devenue une puissance moyenne. La campagne des Falklands en 1982 restera dans l’Histoire comme la dernière en son genre : une campagne interarmées purement nationale de grande envergure où la Marine projeta très loin du sol national des milliers d’hommes et de matériel dans des conditions éprouvantes.

 

Moteur de la NRF

 

Depuis le 1 juillet 2004, le Commandement des Forces Maritimes Britanniques (COMUKMARFOR) a pris la tête de la Composante Maritime (MCC) de la Force de Réaction de l’OTAN (NRF) pour une année, et a bien l’intention de montrer le pavillon de l’OTAN « hors zone », c’est-à-dire dans des zones d’opération où traditionnellement les Alliés européens n’opéraient pas (18). Conformément au Sommet de Prague de 2002, la zone d’action de l’OTAN se limitera initialement à 3.000 miles nautiques à partir de l’Europe, pour s’étendre en 2006 à l’ensemble du monde (19).

Avec la mise sur pied de ses High Readiness Forces (HRF) composante Terre et, depuis 2004 de ses HRF composante Mer, la Grande-Bretagne d’une part affirme sa volonté de se comporter en gendarme mondial et, d’autre part, confirme son rôle d’acteur central du pilier européen de l’OTAN dans des opérations relevant ou non de l’article 5.

 

Poursuite des programmes et investissements à caractère expéditionnaire

 

En présentant la restructuration décidée par le pouvoir politique en juillet 2004, le Chef d’Etat-Major de la Marine a confirmé la poursuite des programmes et investissements en cours : destroyers Type 45, sous-marins de classe ASTUTE, LSD (A), MARS, FSC et la construction d’un second porte-avions devant entrer en service seulement au milieu de la deuxième décennie.

Ainsi, en juin 2004, le MoD avait invité les sociétés intéressées par le programme MARS (Military Afloat Reach and Sustainability) à se faire connaître (20). Ce programme ambitionne de remplacer d’ici 2010 le gros de la flotte logistique (Royal Fleet Auxiliary) vieillissante en fournissant à la Royal Navy trois capacités essentielles : l’approvisionnement des consommables en vrac, le soutien à l’aviation (à voilure rotative) de l’avant, et le soutien logistique interarmées des forces embarquées et déployées à terre. MARS devra également fournir une infrastructure modernisée capable de soutenir les nouvelles plateformes telles que les CVF et les destroyers de Type 45.

Le nouveau concept d’Opération de Projection des Forces consacre donc la nouvelle vocation expéditionnaire de la Marine britannique.

Si les sept SSNs de classe TRAFALGAR sont en cours de dotation du missile TOMAHAWK (TLAM), les quatre plus modernes d’entre eux vont recevoir un nouveau « système d’arme tactique ». Les quatre sous-marins de clase VANGUARD chargés d’assumer la dissuasion nucléaire avec le TRIDENT ont effectué, à ce jour, près de cinquante patrouilles.

Pour le moment, le MoD et la Navy n’ont pas arrêté leur choix quant au(x) type(s) de bâtiments destinés à remplacer les frégates de Type 23 à l’horizon 2015 et à remplir la mission assignée au Bâtiment de Surface Générique (Future Surface Combatant ou FSC) : opérations interarmées et interalliées, notamment au profit des forces de première entrée dans l’espace de bataille littoral, et ce de manière polyvalente en couvrant la totalité du spectre des missions de défense.

Un panachage entre de nouveaux navires de différents tonnages semble avoir la préférence du Commandant en Chef adjoint de la Flotte, lequel a pour souci, également, d’assurer la cohérence entre le programme FSC et le programme de capacité améliorée (CUP) de la nouvelle frégate de Type 23, indique JDW (21).

Le Royaume Uni est en train de se donner les moyens de projeter ses forces de la terre vers la mer en se dotant de deux nouveaux bâtiments d’assaut amphibies d’un tonnage de 14.600 tonnes chacun : il s’agit du HMS ALBION qui fut déclaré opérationnel en avril 2004 et du HMS BULWARK prévu pour entrer en service au second trimestre 2005 (22). Ces bâtiments rejoindront le LPH OCEAN, bien utilisé depuis 1999.

 

Gouverner, c’est choisir

 

La restructuration des Forces Armées britanniques, et en particulier, celle de la Marine, annoncée dans le Livre Blanc de décembre 2003 se trouve finalisée par la dernière LPM en date intitulée « Capacités Futures » de juillet 2004 .

S’inspirant de la Révolution dans les Affaires Militaires (RMA) conduite aux Etats-Unis, et menée parallèlement à la « transformation » des forces américaines et de l’OTAN, la « transformation » des armées britanniques, selon les termes mêmes de Geoff Hoon et de l’Amiral Sir Alan West se veut une « police d’assurance » garantissant

la satisfaction des besoins du XXIe siècle plutôt que ceux dont nous avons hérité au XXe (23).

 

Le rôle central dévolu à la Royal Navy confirme le caractère résolument expéditionnaire des Forces Armées britanniques et la volonté clairement affichée du gouvernement Blair de maintenir leur interopérabilité avec l’Allié nord-américain, sans lequel aucune opération d’envergure n’est plus désormais envisageable.

Profitant des « dividendes de la paix » en Irlande du Nord, tirant les leçons de ses engagements extérieurs depuis son arrivée au pouvoir en 1997, le gouvernement travailliste a, par étapes, entrepris le « reformatage » des armées du Royaume tout en mettant l’accent sur la technologie, et ce à l’approche d’échéances électorales exigeant une réorientation budgétaire.

Les anciens grands chefs militaires sont monté au créneau. Les partis d’opposition, conservateur et libéral-démocrate, crient à la « trahison morale et politique » par le gouvernement Blair des armées de Sa Majesté (24), qualifient les mesures prises de « politique de désarmement unilatéral » (25) et réaffirment haut et fort que :

dans un monde dangereux et incertain, la puissance navale demeure le moyen indispensable pour projeter des forces, dissuader les agresseurs et protéger les voies maritimes (26).

 

A une époque où le Japon ou la France possèdent une Marine plus importante que celle du Royaume Uni dont Blair rêve de faire une « puissance mondiale » (Global Britain) (27), quel rôle le gouvernement veut-il, peut-il encore faire jouer à la Royal Navy, s’interroge le Telegraph (28) ?

Les temps ont changé. La Royal Navy a été « reconfigurée » pour mener des opérations de guerre expéditionnaire à base de forces amphibies et de bâtiments souples et polyvalents capables du meilleur « punch » que la technologie la plus en pointe puisse leur procurer.

Confronté aux contraintes budgétaires d’un pays en guerre sur plusieurs théâtres extérieurs et aux prises avec des problèmes de société et des contingences économiques, le gouvernement a opéré des choix qu’il a imposé aux militaires.

En contrepartie, le gouvernement Blair a décidé de miser sur la technologie au nom de l’efficacité et de l’économie des moyens.

Or , cette « reconfiguration » des armées, si nécessaire soit-elle, intervient à un moment particulièrement inopportun dans le contexte international actuel.

En effet, paradoxalement, à une époque de forte « surchauffe » dûe aux engagements outre-mer multiples et toujours plus nombreux, le gouvernement Blair comprime les effectifs et retire du service actif de nombreux matériels qui ont certes fait leur temps, mais ont aussi prouvé leur utilité (nonobstant de considérables révisions à la baisse certains programmes) … sans que les capacités destinés à leur remplacement ne prennent la relève dans la foulée.

Ce « creux » représente une vulnérabilité qui va contraindre les Britanniques à compter davantage sur leurs alliés américains et européens.

Ce hiatus dans les « capacités futures » (l’adjectif a tout son sens ici) et cette indispensable coopération avec ses alliés peut expliquer le grand écart auquel se livre le MoD qui persiste, contre l’avis des experts, à vouloir couvrir tout le spectre des opérations plutôt que de concentrer ses moyens réduits sur son domaine d’excellence, i.e. les opérations de maintien de la paix (29).

Sans surprise pour qui suit l’évolution de la doctrine de défense britannique, l’heure est à la coopération multinationale et interalliée (30). Nécessité fait loi.

Toujours est-il que la diminution du nombre de bâtiments entraînera forcément une perte de « visibilité » de l’Union Jack sur les mers du globe. Par cette présence amoindrie, la Royal Navy ne sera plus à même d’exercer sa fonction principale traditionnelle, à savoir le contrôle et la protection des voies maritimes. Or, comme le rappelle pertinemment l’Amiral West, quatre-vingt quinze pour cent du commerce britannique s’effectue par la voie des mers. Les Britanniques, constate avec regret le CNS/1SL, ont trop tendance à oublier que leur pays est une île.

 

Jean-Claude BESSEZ 08/2004

 

 

Références bibliographiques relatives à La ROYAL NAVY :

(1) MoD Paper, Delivering Security in a Changing World – Future Capabilities, 21 July 2004

(2) The Economist, Gulliver’s dilemma, December 6th, 2004

(3) JANE’s NAVY INTERNATIONAL, Royal Navy poised to perform another rebalancing act, April 2004, p.26-35

(4) JANE’s DEFENCE WEEKLY, UK details armed forces restructure, 28 July 2004, p.14

(5) Electronic Telegraph, Strategy offers little comfort to First Sea Lord, 22 July 2004

(6) Electronic Telegraph, Warships are first casualty as spending cuts hit Navy, 06 January 2004

Sunday Herald, Soldier Blues, 11 July 2004

(7) JANE’s DEFENCE WEEKLY, Interview of Admiral Sir Alan West, 11 August 2004, p.34

(8) MoD Paper, Strategic Defence Review, Chapter 8: Smart Acquisition,1998

(9) ROYAL UNITED SERVICES INSTITUTE, Cuts to the Armed Forces, 26 July 2004

(10) HM TREASURY, 2004 Spending Review – New Public Spending Plans 2005-2008, July 2004

(11) JANE’s DEFENCE WEEKLY, UK budget gets £ 3.7 billion boost, 21 July 2004

(12) Electronic Telegraph, Forces face biggest cuts since Cold War, 09 July 2004

(13) Ibid.

(14) The Economist, Thinning Ranks, July 24th, 2004, p.32

(15) JANE’s INTERNATIONAL DEFENCE REVIEW, UK Maritime Aviation benefits from an expeditionary focus, July 2004, vol. n°37, p.44-46

(16) Ibid, p.47-49

(17) NATIONAL AUDIT OFFICE, Operation TELIC – United Kingdom Military Operations in Iraq, 11 December 2003

(18) JANE’s NAVY INTERNATIONAL, Standing ready for NATO, May 2004, p.18-25

(19) JANE’s DEFENCE WEEKLY, Ready, Steady, Go, 19 May 2004, p.26-29

(20) JANE’s DEFENCE WEEKLY, UK invites interest for future afloat support integrator, 2 June 2004, p.7

(21) JANE’s DEFENCE WEEKLY, UK considers high/low mix for surface fleet, 2 June 2004, p.13

ROYAL UNITED SERVICES INSTITUTE, Maritime Power in the 21st century, 12-13 May 2004

(22) JANE’s DEFENCE WEEKLY, Second UK assault ship starts trials, 16 June 2004, p.24

(23) HOON Geoff, Delivering Security in a Changing World – Future Capabilities, Speech in the House of Commons, 21 July 2004

(24) SOAMES Nicholas, Tory Shadow Defence Secretary, Blair ‘ betrays’ Britain’s Armed Forces, 21 July 2004

http://www.conservative-party.org.uk/news/article.cfm?obj_id=111496

(25) Electronic Telegraph, Undermanned, undervalued and overburdened, 22 July 2004

(26) Electronic Telegraph, Navy Blues, 06 January 2004

(27) BLAIR Tony, New Britain – My Vision of a Young Country, Fourth Estate, London, 1996

(28) Ibid.

(29) The Economist, Not enough boots on the ground, July 10th 2004, p.34

(30) MoD Paper N°2, Multinational Defence Co-operation, February 2001










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