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I - La
RMA comme l'intégration informationnelle des moyens de la guerre
La
Révolution de l'information et la globalisation remettent en cause deux
paradigmes essentiels sur lesquels reposaient la sécurité des Etats moderne
ainsi que la pensée et la praxis stratégiques : il s'agit de la
sanctuarisation nationale et du panoptisme, compris comme l'exercice du pouvoir
spatialement organisé pour assurer le contrôle par la surveillance. En effet,
alors que la transnationalisation et l'interconnexion (des acteurs, des
vulnérabilités, des risques et conflits) rend vaine la sanctuarisation
nationale, le panoptisme a peu d'emprise sur la virtualité et l'ubiquité du
cyberespace, l'invisibilité des nouveaux moyens de camouflage et de déception
ou encore la difficile discrimination des adversaires dans les "zones
grises" (civil ou militaire?, guerrier ou criminel? combattant ou non
combattant ? groupe politiques ou mafias ?...).
Dès lors
l'approche stratégique de la fixité spatio-temporelle du contrôle de la
violence est relayée par une approche de la fluidité, de l'ubiquité voire de
la virtualité spatio-temporelle. La domination totale et unilatérale (la
"dominance") du domaine de l'information devient un enjeu essentiel du
maintien de l'hégémonie. L'<<infodominance>> devient un
métaparadigme stratégique qui consacre le "temps réel" comme
l'annulation de la profondeur stratégique spatiale de l'adversaire (l'<<asynchronie>>)
qui induit la supériorité décisionnelle. A un niveau stratégique global -
militaire, géopolitique et géoéconomique - l'infodominance permet le
contrôle systémique du shaping the world1 . A un niveau
militaire, la dominance informationnelle permet la RMA, à savoir l'intégration
des opérateurs de la bataille et la rapidité dans la prise de décision et
l'exécution des opérations, mais aussi l'intégration tous azimuts interarmes,
interagences, interalliés, la civilianisation2, la synergie
industrialo-militaire, en somme l'intégration du "système des
systèmes"3. La RMA englobe trois niveaux :
- 1) le
technologique : intégration des nouvelles technologies de l'information dans
les systèmes d'armes existants et intégration du C4ISR (commandement,
contrôle, communications, computer et renseignement, surveillance,
reconnaissance) ;
- 2) le
doctrinal et l'opérationnel : la technologie doit être expérimentée pour
donner lieu à de nouvelles formes de combat ;
- 3)
l'organisationnel : il n'y a pas de RMA possible sans changement institutionnel
profond (intégration interarmes, révolution entrepreneuriale de la gestion du
Pentagone, intégration civilo-militaire).
C'est
l'effet synergique de ces trois niveaux qui créera la RMA, d'ici l'horizon 2025
selon les prévisions du Pentagone. La révolution militaire consiste en ce que
l'apport des technologies de l'information permet la mise en réseau et
d'intégration de tous les systèmes (armes, senseurs, commandement et
contrôle, et au-delà le système des systèmes). On parle également de
révolution dans le combat, revolution in warfare, dans la mesure où
l'intégration informationnelle implique un changement d'équilibre entre
l'attaque et la défense, le feu et la manoeuvre, l'espace et le temps. En effet
dans la logique RMA celui qui possède la supériorité informationnelle a un
avantage à l'attaque, grâce à l'intégration en réseaux sensor-to-shooter
(du senseur au combattant) il peut disperser ses forces agiles et légères tout
en concentrant les feux sur les cibles ennemies sensibles (centres de gravité),
de même il peut agir plus rapidement que l'adversaire et lui dénier ainsi
toute initiative sur le champ de bataille. L'intégration informationnelle de
type RMA devrait permettre l'ubiquité, la situational awareness (la
"connaissance situationnelle") sur le champ de bataille, la vitesse,
la synchronisation nécessaires à la neutralisation rapide des crises et
conflits nommée "préclusion". La préclusion, rendue possible par la
numérisation des forces armées et l'organisation du combat en réseaux
informationnels (network centric warfare) synergiques et intégrés,
s'élabore autour du paramètre de la compression du temps.
La
transformation pour le futur selon le modèle RMA doit faire face à des
obstacles organisationnels (réticences des armées à la réforme radicale,
faiblesse de l'intégration interarmées), politiques (enjeux économiques
locaux et électoraux) et industriels (intérêts à sauvegarder la production
de masse des systèmes traditionnels)4. Elle doit surtout être
repensée dans le contexte de la globalisation et rompre avec le schéma
conflictuel interétatique issu de la guerre froide5.
II - La globalisation,
l'asymétrie et la prolifération des capacités sécuritaires.
1 - La
RMA à l'épreuve des <<zones grises>> de la globalisation.
La
globalisation éclate le champ stratégique hors du cadre interétatique. Elle
n'est pas un simple fait géoéconomique - mondialisation de l'économie
libérale - c'est un bouleversement social induit par l'extension du système
capitaliste à de plus en plus de sphères sociales par la marchandisation
croissante des services, de la science et de la culture, et d'autre part le
développement de centres de pouvoir sociospatiaux non-étatiques et
non-territoriaux, émancipés de la tutelle des juridictions politiques
différenciées.
La
globalisation, en créant ou aggravant les conflits des "zones grises"
(effacement des frontières systémiques entre le public et le privé, l'interne
et l'externe, le civil et le militaire, la guerre et le crime, etc.), a affaibli
les Etats les plus démunis ainsi que les systèmes de sécurité collective. La
prédation mafieuse, la corruption massive, la décomposition sociale de
certains États, et l'extension de la précarité et de la pauvreté sont
désormais le terreau des conflits non plus seulement contenus à la
périphérie mais transnationalisés et globalisés. La globalisation alliée à
la diffusion des technologies de l'information donnent aux adversaires
systémiques (des intérêts américains et/ou du système-monde) des capacités
asymétriques pour contrecarrer la supériorité technologique de type RMA.
Comme l'a exprimé Steven Metz, un des fondateurs du concept américain de la
RMA, les stratèges du Pentagone se sont rendu compte que : "dans la mesure
où la distribution globale du pouvoir était asymétrique, il s'en suivait que
les stratégies asymétriques seraient l'évolution logique"6.
2 - Le
paradigme de l'asymétrie restructure la RMA.
L'émergence
du paradigme de l'asymétrie dans le débat stratégique américain est due au
constat de l'existence des possibilités, techniques, doctrinales et
éthico-politiques, de contourner voire d'annuler les effets de puissance de la
RMA. En effet, la dissémination des technologies (notamment C3D2 Cover,
Concealment, Camouflage, Denial and Deception7, nucléaire,
chimique et biologique NBC, informationnelles) permet les stratégies
asymétriques de déni d'accès (access-denial) et de contournement.
L'asymétrie
n'est pas un concept spécifiquement américain, c'est un référent social qui
permet l'évaluation des rapports de forces sociaux, y compris militaires. En
terme de lutte sociale, on peut établir que la dissymétrie et l'asymétrie
constituent deux moments des rapports de force. La dissymétrie est le moment de
la domination, du maintien de l'inégalité dominé/dominant par la coercition.
L'asymétrie est le moment de l'hégémonie, du maintien de l'inégalité
dominé/dominant par le consensus social où le dominé est amené à limiter sa
lutte à sa survie, sa reproduction, et l'amélioration de son statut
(syndicalisme, participation politique et citoyenne,etc.). Si le dominé se met
à lutter pour le pouvoir, et non plus pour sa survie/amélioration, c'est la
révolution. Le dominé brise le consensus et recourt à ses avantages
comparatifs par rapport aux élites dominantes et à l'appareil d'Etat qu'elles
contrôlent : le nombre et l'extension sociospatiale (les maquis, la guérilla
urbaine, etc.), le global reach transnational et transjuridictionnel
idéologique, ethnique/culturel ou religieux. Le contrôle social de
l'asymétrie, l'évitement de son renversement insurrectionnel, est donc
primordial au maintien de l'hégémonie.
Dans le
domaine de la stratégie militaire, dissymétrie et asymétrie renvoient à deux
des trois niveaux des rapports de forces militaires : la symétrie est le combat
à armes égales, la dissymétrie est le recours à la supériorité
quantitative et/ou qualitative, et l'asymétrie est la recherche de l'avantage
en exploitant les faiblesses et vulnérabilités de l'adversaire tout en
évitant ses points forts. L'asymétrie peut être des effets tactiques
innovants ayant des effets stratégiques décisifs (cf la blietzkrieg),
l'exploitation de l'environnement géophysique et social à son avantage (cf la
stratégie de dissémination, repli et terre brûlée du général Koutouzov
face à la stratégie de massification de Bonaparte), ou encore l'évitement du
combat, notamment par la menace du recours à des armes de destruction massive (cf
dissuasion nucléaire ). A un niveau politico-militaire l'asymétrie dépasse le
militaire pour englober l'idéologique, le politico-éthique et le culturel,
comme dans les guerres de libération nationale, les guérillas, et tous
conflits caractérisés par la protraction et la participation populaire
élargie. C'est le syndrome de la guerre non gagnable, unwinnable war
(une armée face à la mobilisation de toute les ressources humaines d'une
société, chaque segment social organisant son action en fonction de l'effort
commun). Les Etats-Unis ont une expérience du niveau politico-militaire de
l'asymétrie insurrectionnelle, des "petites guerres" proto-coloniales
aux opérations de paix actuelles en passant par le Vietnam, qui leur a permis
de codifier une doctrine (du conflit de basse intensité, low intensity
conflict, ou des opérations autres que la guerre, operations other than
war) qui elle même devient un paramètre central de la stratégie
anti-asymétrique du contrôle social global, à la périphérie comme au
centre.
Les
menaces asymétriques contre les Etats-Unis le plus couramment citées dans les
discours officiels sont : le terrorisme, la guerre de l'information (spatialo-cyber),
le crime organisé transnationalisé, la prolifération NBC et balistique, le
C3D2, et la dissémination technologique. L'émergence de l'asymétrie dans le
champ stratégique américain a abouti au tout capacitaire et à la
multiplication des scénarios selon tous les futurs possibles, de l'Armageddon
nucléaire au "Pearl Harbor" spatialo-cybernétique en passant par la
subversion criminalo-terroriste. Cette multiplication des menaces virtuelles et
le risque de la "surprise stratégique" contraindraient les Etats-Unis
à adopter la posture stratégique d'un Etat vulnérable. La puissance repose
désormais autant sur les capacités de projection rapide et de coercition que
sur les capacités de renseignement et de protection. La dissuasion par la
menace d'anéantissement par l'arme nucléaire est remplacée par une dissuasion
capacitaire multidimensionnelle - nucléaro-conventionnelle,
offensive-défensive, informationnelle - qui ne peut mener qu'à une inflation
des moyens et une nouvelle logique de la course aux armements.
III -
L'option RMA anti-asymétrie mène à la "course aux capacités".
1 - Les
nouvelles capacités nucléaires, antimissiles, et spatiales permettent la
dominance stratégique.
Dans un
premier temps la révision de la doctrine stratégique de dissuasion nucléaire
a mené à une revue de la posture nucléaire (Nuclear Posture Review,
NPR), en 1993-1994, qui préconisait la sortie de la Mutual Assured
Destruction (MAD) au profit d'une Mutual Assured Safety (MAS) avec la
Russie. Il s'agissait notamment de la réduction des armements, du maintien de
la sécurité des infrastructures et systèmes russes, et des mesures
d'assistance qui préviennent la radicalisation du régime en Russie (hedge
against the reversal of reform8). La réduction des forces dans
le cadre de START II devait conduire à la réduction de 18 à 14 sous-marins
équipés de Trident et au maintien des 500 ICBM Minuteman. En 2003 il ne devait
rester que 3500 armes stratégiques nucléaires.
Cette
révision de la posture nucléaire a mené à l'énoncé d'une doctrine
stratégique qui maintenait le principe de l'utilisation des forces nucléaires
à des fins de dissuasion d'une attaque nucléaire ou conventionnelle majeure
par un Etat nucléaire :
"Nous
garderons assez de forces nucléaires pour dissuader l'action contre nos
intérêts vitaux par des dirigeants hostiles qui ont accès à des forces
nucléaires stratégiques, et pour le convaincre que la recherche d'un
avantage nucléaire serait futile9."
La
doctrine comprenait le volet de la réduction des armes nucléaires (armes
stratégiques réduites de 59% entre 1988 et 1995 et de 79% d'ici 2003, les
armes tactiques de 90% entre 1988 et 1995, les bombardiers sont "hors
d'alerte", les ICBM et SLBM "déciblés")10, et le
volet de la contre prolifération des armes de destruction massive (Counterproliferation
Initiative, CPI) fondé sur des "réponses" conventionnelles à la
menace ou l'usage de telles armes. La Directive présidentielle de novembre
1997, PDD/NSC 60 Nuclear Weapons Employment Policy Guidance, reprend les
termes de la NPR et entérine le niveau de forces prévues par les accords START
III, de 2000 à 2500 armes stratégiques11.
Or, à
partir de 2000 la position traditionnelle du recours au nucléaire contre les
Etats nucléaires et le choix du conventionnel pour répondre à la menace et
l'utilisation des armes de destruction massive est remise en cause12.
Stratégiquement le nucléaire devient un moyen de lutte contre les instruments
asymétriques d'access denial telles les armes de destruction massive qui
peuvent empêcher la projection de forces. L'émergence du facteur asymétrique,
limitant les possibilités de l'attaque stratégique décisive, renvoie les
Américains à l'option capacitaire totale : tous les moyens de l'Etat
(intégration bureaucratique, interagences, civilo-militaire, public-privé) et
de la Nation (promotion du rôle de la société civile dans la prévention et
résolution des conflits) ; les moyens et actions défensifs et offensifs, voire
préemptifs militaires. Désormais la doctrine officielle établit que la
dissuasion inclut "les actions diplomatiques, économiques,
informationnelles et militaires"13. Les options militaires de
dissuasion sont la capacité de déploiement et d'emploi rapide des forces, le
déploiement en cas de crise, et l'emploi limité et démonstratif de la force
pour "dissuader l'aventurisme"14. L'arme nucléaire vise à
dissuader une attaque nucléaire, chimique ou biologique mais également à
"se prémunir d'une défaite des forces conventionnelles américaines dans
la défense d'intérêts vitaux"15. La dissuasion s'étend à
l'ensemble du spectre des conflits mais également du champ d'action sociale.
Elle devient "grise".
Face à
l'asymétrie les Etats-Unis veulent maintenir un seuil nucléaire quantitatif et
qualitatif. Du point de vue quantitatif 2000 têtes semble être le chiffre
"magique", 1000 pourrait inciter la France et la Chine et à terme les
Etats du seuil et d'en dessous (rogue) à atteindre le "niveau des
Grands". Par ailleurs il faut pouvoir assurer le ciblage qui n'est plus Russia-centred.
Qualitativement, la non ratification du CTBT se justifie par la nécessité de
lutter contre les moyens de C3D2 par la précision, la perforation, et la
miniaturisation. Dans son discours à la National Defense University sur
la défense antimissile, en mai dernier, le Président Bush a annoncé :
"Nous
pouvons changer et nous changerons la taille, la composition et le caractère
de nos armes nucléaires de façon à refléter la réalité post-guerre
froide. Je m'engage à atteindre une dissuasion crédible avec le nombre
d'armes nucléaires le plus restreint compatible avec nos besoins de
sécurité nationale, y compris nos obligations envers nos alliés."16
L'antimissile
est également considéré comme un moyen de contreprolifération et de
protection mais aussi un moyen de lutte contre l'acces denial sur terre,
sur mer (et sur le littoral), et potentiellement dans l'espace. En effet, NMD
est également un programme spatial. Les incertitudes et les non-dits qui
l'entourent laissent ouverte la possibilité d'une expansion du système vers un
schéma "guerre des étoiles". D'ores et déjà des programmes de
véhicules orbitaux et de systèmes d’armes spatiaux antimissile et
antisatellite font l'objet de recherche et développement. La US Air Force
prévoit les premiers essais du système d'armes lasers basés dans l'espace (Space
Based Laser, SBL) entre 2006 et 2012 (au sol puis dans l'espace)17.
Les capacités antisatellite des systèmes antimissile font de NMD un programme
de spacepower et d'infodominance.
2 - La
multiplication des capacités conventionnelles comme garantie du "libre
accès" des forces expéditionnaires.
Dans le
domaine conventionnel la RMA implique l'expérimentation, le développement et
à terme la production de nouvelles générations de systèmes d'armes fondés
sur les technologies de l'information mais aussi la nanotechnologie et la
biotechnologie. Dans une phase de transition il s'agit de maintenir les
plates-formes traditionnelles (porte-avions, avion de combat avec pilote, char)
et les niveaux de forces qui vont avec (12 porte-avions, 20 escadres aériennes,
10 divisions) tout en expérimentant et développant les systèmes du futur. Or
pour des raisons budgétaires et organisationnelles le maintien des deux options
(RMA vs legacy forces) représente une gageure pour l'Administration
Bush. Le débat organisationnel semble tellement vif18, qu'on peut
supposer qu'à terme la solution consistera à une augmentation considérable du
budget de la défense.
D'ores et
déjà l'administration Bush s'achemine vers un programme de développement des
capacités assez ambitieux. La prochaine revue stratégique quadriennale Quadrennial
Defense Review, présentée dans ses grandes lignes par le Secrétaire à la
défense Donald Rumsfeld, entérinera le principe de la montée en puissance
capacitaire comme un moyen de dissuader tout adversaire potentiel de développer
des capacités sophistiquées et de déni d'accès. La "shoping-list"
des capacités à développer est plutôt longue - ce que Rumsfeld nommethe
portfolios of capabilities :
- les
capacités humaines, smart weapons require smart soldiers ;
-
l'expérimentation, y compris d'unités militaires innovantes ;
- le
renseignement pour détecter les intentions, les capacités et les attaques
imminentes ;
- les
capacités spatiales, de renseignement et observation, et de contrôle et
protection des systèmes spatiaux ;
- la
défense antimissile ;
- les
opérations informationnelles ;
- la
gestion pré-conflictuelle pour éviter le conflit et influer sur les choix des
décideurs ;
-
l'attaque de précision discriminante ;
- des
forces interarmes rapidement déployables (Rapid Deployable Standing Joint
Forces) pour prévenir notamment le déni d'accès ;
- les
systèmes sans pilotes, y compris les senseurs et véhicules robotiques terre,
air, mer et spatiaux ;
- les
systèmes de commandement, contrôle, communications et de gestion
informationnelle ;
- la
mobilité stratégique pour la projection rapide ;
- une
base de recherche et développement pour assurer la supériorité et se garantir
des "surprises potentielles" (effets Pearl Harbor) ;
- une
infrastructure et une logistique modernisées.
La
dissuasion par la démonstration de force capacitaire tous azimuts sans échelle
politique de la manipulation des risques de guerre (dissuasion vs deterrence
), s'inscrit dans l'évolution de la pensée stratégique américaine du cadre
de la bipolarité (altérité du compétiteur pair, cadre de la sécurité
collective et du système des alliances), à celui de la dominance unilatérale.
La fin de la guerre froide et la globalisation créent les conditions d'un
ajustement stratégique de la dualité système américain/système monde qui
garantit le maintien de l'hégémonie par le développement de capacités
supérieures (techno-militaro-économiques) mais aussi par la dissémination des
normes américaines (shaping the world).
3 - L'arms
control conventionnel soumis aux impératifs de l'expéditionnaire
L'adaptation
du Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe (CFE) en novembre
1999 a été symptomatique de la tendance américaine à privilégier la
préservation des capacités de projection rapide au détriment de la confidence
building. Dans un contexte post-guerre du Kosovo (et de guerre en
Tchétchénie), la négociation finale a abouti à une réduction des systèmes
d'armes traditionnels (11 000 chars, pièces d'artillerie et avions de combat
devant être démantelés) mais au maintien des niveaux illimités de
déploiement par l'OTAN sur le territoire de ses nouveaux membres des
hélicoptères d'attaque et des avions de combat, à des fins de
"flexibilité opérationnelle dans les déploiements temporaires".
La
réduction des armes conventionnelles en Europe relève d'un enjeu stratégique
et géopolitique tout aussi important que du temps de l'affrontement bipolaire.
En effet, les négociations ont révélé une opposition entre les Etats-Unis et
ses alliés européens, les premiers étant en faveur d'un niveau de
déploiement temporaire de deux divisions insistant sur le fait qu'un tel
déploiement pourrait intervenir sans mandat de l'ONU ou de l'OSCE afin
d'assurer les effets de rapidité nécessaire à la prévention et la
dissuasion. Les Européens ont avancé l'argument que ce niveau était trop
élevé et potentiellement déstabilisant, et que toute action de l'OTAN de
sécurité collective ou de maintien de la paix nécessitait un mandat de l'ONU
ou de l'OSCE. Par ailleurs les Européens ne redoutaient pas seulement l'unilatéralisme
américain, mais également que la notion de flexibilité opérationnelle puisse
encourager les Russes à intervenir librement, et violemment, dans leur zone
périphérique, notamment dans le Caucase du Nord. Les Européens se sont
finalement alignés sur la position américaine, d'une part parce que les
Américains ont d'abord négocié en bilatéral avec la Russie pour ensuite
imposé une décision "fait accompli", et d'autre part parce que les
accords tendaient à mieux intégrer les nouveaux membres dans le schéma de la
sécurité collective transatlantique.
On voit
comment le nouveau processus de contrôle des armements devient pour les
Etats-Unis un moyen de diffusion de leurs normes et d'assise de leur puissance
militaire et géopolitique. L'arms control participe, allié au critère
de l'interopérabilité (notamment la Defense Capabilities Initiative)19,
à la codification des niveaux et des types de forces suffisants pour la
pratique expéditionnaire US/OTAN, mais également du cadre politique de cette
pratique. En effet, la flexibilité opérationnelle devient la justification du
non recours au mandat ONU ou OSCE, la temporalité courte de l'intervention de
type RMA warfare s'oppose inévitablement à la temporalité longue de la
négociation politique.
CONCLUSION
La RMA
comme figure du nouveau combat moderne et reflet de la puissance unilatérale -
la dominance - américaine implique une logique capacitaire qui mène au
surarmement. La course aux armements ne se fait plus dans le contexte de la
bipolarité de l'équilibre des forces qui impliquait l'existence
"modératrice" de la contremesure possible du compétiteur pair. La
nouvelle course capacitaire se fait selon le schéma de tous les scénarios
possibles et tous les futurs possibles et rejette les options classiques de l'arms
control et du confidence building au nom de l'irrationalité et/ou
l'asymétrie des adversaires potentiels. Le nucléaire n'est plus domestiqué
par une logique politico-militaire de la dissuasion, il est inclut dans une
doctrine de l'emploi de la force (anti-access denial). La puissance
conventionnelle (non nucléaire) se développe en qualité par l'intégration
informationnelle, la précision et la discrimination mais aussi en nature et en
quantité en investissant de nouveaux espaces, l'espace orbital et le
cyberespace.
La course
en solitaire à la surpuissance capacitaire des Etats-Unis aura-t-elle des
effets dissuasifs ou va-t-elle entraîner des courses localisées régionalement
ou dans des "niches" technologiques. La deuxième tendance semble se
dessiner, poussée par les logiques systémiques industrielles (nouveaux
marchés de l'antimissile, de la weaponization de l'espace, de la
sécurisation informationnelle) et géopolitiques (affrontements interétatiques
en Asie et au Moyen Orient).
NOTES
1 - Shaping
the world est depuis 1997 la terminologie officielle qui désigne la
stratégie US post-guerre froide. Il s'agit de "façonner" le monde
par l'harmonisation des pratiques et des normes internationales sur le modèle
américain - des standards, des réseaux économiques et informationnels, des
systèmes militaires - et de la diffusion conséquente des vulnérabilités du
système américain à l'ensemble du système mondial
2 -
Globalement la civilianisation renvoie 1)à la Revolution in Business Affairs
- la réforme de type entrepreneuriale de la gestion du Pentagone par le recours
aux acteurs et modèles privés, et 2) à l'intégration civilo-militaire qui
évite la duplication des systèmes infrastructures et réseaux.
3 - Le
"système des systèmes" renvoie à l'intégration des systèmes de
C4ISR (commandement, contrôle, communications, computer et
renseignement, surveillance, reconnaissance) et des sous-systèmes qui
conditionnent leur fonctionnement : armements -R&D, production, acquisition-
mais aussi structures de forces, logistique, infrastructures et facteurs
humains, i.e. la doctrine, la culture stratégique, voire les systèmes
politico-juridiques.
4 - Pour
une analyse plus détaillée des obstacles institutionnels et industriels à la
RMA cf Saïda Bédar "La réforme stratégique américaine: vers une
Révolution militaire ?, in Saïda Bédar, Maurice Ronai, Défis
asymétriques et projection de puissance, Cahier d'études stratégiques 25,
CIRPES, 1999.
5 - Pour
une analyse détaillée du débat RMA/globalisation, cf Saïda Bédar "La
globalisation comme paradigme de la stratégie américaine", in Saïda
Bédar (dir.), La globalisation : <<nouvelle frontière>> du
leadership américain ?, Cahier d'études stratégique N° 28, CIRPES,
octobre 2000.
6 -
Steven Metz and Douglas V. Johnson II, Asymmetry and US Military Strategy:
Definition, Background, and Strategic Concepts, US Army War College
Strategic Institute, Janvier 2001, p. 2
7 - Le
C3D2 renvoie aux moyens de dissimulation d'activités, de facilités et de
capacités : cela peut être les leurres, la construction souterraine, mais
aussi le satellite d'alerte, le recours à la fibre optique ou au cryptage.
8 - US
Adopting New Nuclear Weapons Policy, USIA, www.fas.org/news/usa/1994/77054321-77059383.htm
9 - 1995 Annual
Defense Report to the President and Congress, 31 January 1995.
10 - ibidem
11 - cf
le résumé de la PDD/NSC 60 classifiée sur www.fas.org/irp/offdocs/pdd60.htm
12 - Dans
le rapport annuel du Pentagone au Congrès et au Président de janvier 2000 il
est énoncé : "En conséquence, les Etats-Unis doivent maintenir des
forces nucléaires stratégiques survivables d'une quantité et d'une diversité
suffisantes - ainsi que le déploiement d'armes nucléaires de théâtre dans la
zone OTAN et la possibilité de déployer des missiles de croisière à bord de
sous-marins - pour dissuader les dirigeants potentiellement hostiles qui ont un
accès aux armes nucléaires". Le rapport de janvier 2001 répète le même
paragraphe en changeant la fin "... qui ont un accès aux armes de
destruction massive". William S. Cohen, Secretary of Defense, Annual
Report to the President andCongress, janvier 2000, p. 69 , William S. Cohen,
Secretary of Defense, Annual Report to the President andCongress,,
janvier 2001, p. 89.
13 -
William S. Cohen, Secretary of Defense, Annual Report to the President
andCongress,, janvier 2001, p. 8.
14 - Idem.
15 - Ibidem,
p 21.
16 - Remarks
by the President to the Students and Faculty at National Defense University,
Washington D.C., May 1, 2001.
17 -
Christian Lardier, "La guerre des étoiles est relancée", Air et
Cosmos, N°1795, 11 Mai 2001.
18 - cf
Thomas E. Ricks, "Review Fractures Pentagon", Washington Post,
13 July 2001.
19 - La
DCI est un projet de standardisation et de multinationalisation transatlantique
selon le modèle RMA qui implique une refonte des forces européennes en terme
de mobilité, de déployabilité, de manoeuvre et de frappe de précision. A
terme, il s'agit d'intégrer l'ensemble des capacités transatlantiques
(système de systèmes): armements (R&D, production, acquisition),
structures de forces, systèmes de communication et information, logistique,
infrastructures et facteurs humains (doctrine, culture stratégique, normes
politico-juridiques).
Dernières
publications :
Saïda
Bédar (sous la direction), Globalisation : nouvelle frontière du leadership
américain?, Le débat stratégique américain 1999-2000, Cahier d'études
stratégiques 28, CIRPES, Paris, 2000.
Saïda
Bédar, "La stratégie américaine entre libéralisme globalisé et
militarisation", in Les Etats-Unis s'en vont-ils en guerre ?, GRIP,
éditions complexe, Bruxelles, 2000.
Saïda
Bédar, L'asymétrie de l'Intifada à NMD, Le Débat stratégique, CIRPES,
N° 53, Novembre 2000.
Saïda
Bédar, La dominance informationnelle comme paradigme central de la
stratégie américaine, séminaire ADEST, décembre 2000, http://www.upmf-grenoble.fr/adest/seminaires/index.html
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