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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 09/06/04

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  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 



La Nouvelle Guerre Mondiale
de Washington

par Jean-Claude BESSEZ 06/2004 (bessez@yahoo.com)
Docteur en Civilisation britannique et américaine,
spécialisé dans les questions de défense et politique étrangère,
chargé de cours à l'IECS de STRASBOURG,
Officier de Réserve et détaché en tant qu'enseignant auprès du Ministère de la Défense


Les opérations menées clandestinement par les Forces Spéciales (Special Operations Forces ou SOFs) ou les unités clandestines des services de renseignement, particulièrement celles appartenant au « service action » soulèvent un certain nombre de questions d’ordre juridique dont les conséquences sont bien concrètes. Tout d’abord, dans quel cadre juridique les opérations clandestines sont-elles effectuées ? Quelle autorité fonde leur légitimité in fine ? Au nom de quel(s) impératif(s) l’interdiction de procéder à une politique d’assassinat des opposants ou ennemis d’un pays donné peut-elle être transgressée ? Quel est le statut juridique du bras armé agissant sur ordre d’un commanditaire officiel, et quelle est la responsabilité des uns et des autres ? Quelles peuvent être les conséquences internationales de telles opérations ?

La responsabilité de l’autorité responsable de la conduite de telles opérations fut clairement illustrée lorsque, dans le cadre de la guerre mondiale contre le terrorisme (Global War Against Terror ou GWAT), un drone PREDATOR tira un missile HELLFIRE pour éliminer Abu Ali et ses comparses le 4 novembre 2002 au Yemen.

LEGALITE ET PORTEE DE LA POLITIQUE D’ASSASSINATS POLITIQUES

Les actions entreprises par la CIA dans le domaine des actions clandestines s’inscrivent dans le cadre d’un processus contraignant et détaillé qui comprend l’autorisation présidentielle (executive order) de faire usage de la force pour tuer (lethal force en américain, licensed to kill pour James Bond) (1). Le Président George W. Bush a cautionné ces opérations en rédigeant une « conclusion » (finding) classée secret défense en septembre 2001 par laquelle il autorisait la CIA et le Ministère de la Défense à faire usage de « tous les moyens nécessaires » pour capturer si possible, et, éventuellement tuer si nécessaire, les dirigeants d’Al-Quaeda où qu’ils se trouvent dans le monde. Selon les propos mêmes de Condoleezza Rice, la Conseillère du Président en matière de Sécurité Nationale, l’autorisation donnée par le Président Bush se situait « tout à fait dans le cadre et les limites de l’équilibre de pratiques courantes et la lettre de l’autorité que lui confère la Constitution ». De plus, cette autorisation est censée implicitement autoriser de prendre pour cibles les citoyens américains travaillant pour Al-Quaeda à l’étranger.

La récente « conclusion » signée par le Président Bush fournit une liste spécifique de hauts dirigeants d’ Al-Quaeda susceptibles d’être visés, et fixe les règles d’engagement à cette fin comme, par exemple, la nécessité de réduire les dommages collatéraux au maximum. D’après JANE’s Defence Weekly (2), cette « conclusion » est sans commune mesure avec les ordres donnés par l’Administration Clinton pour rechercher, capturer et éliminer Osama Ben Laden.

Le gouvernement américain donne du droit international coutumier une interprétation qui lui permet de considérer les agents d’Al-Quaeda comme des « combattants ennemis » livrant une guerre non-conventionnelle à Washington. Cette interprétation autorise les Etats-Unis d’Amérique à attaquer ces agents où qu’ils se trouvent et à n’importe quel moment sans avoir à fournir de plus amples justifications juridiques.

D’aucuns, tels l’historien britannique Sir Michael Howard, contestent le bien fondé de cette approche au motif « qu’elle accorde à Al-Quaeda un statut et une dignité qu’ils recherchent, mais ne méritent pas ».

C’est ici que se retrouve la préoccupation américaine de soustraire ses agents à la juridiction de la Cour Pénale Internationale (CPI), notamment en invoquant l’article 98 du Statut de Rome.

Comme l’écrit Pierre Hassner dans un récent Chaillot Paper publié par l’Institut d’Etudes et de Sécurité de l’Union Européenne dirigé par Nicole Gnesotto:

Actuellement, les Etats-Unis s’octroient le droit de se prononcer souverainement sur ce qui est bien et ce qui est mal, notamment eu égard à l’usage de la force, et de s’affranchir sans état d’âme de toutes les règles qu’ils proclament et appliquent aux tiers…les Etats-Unis jugent impensables de voir un Américain comparaître devant une juridiction internationale (3).

Or, selon le droit international usuel, les belligérants qui sont parties prenantes à un conflit armé doivent observer les lois internationales pertinentes et ne peuvent être poursuivis pour avoir attaqué des cibles militaires légitimes.

C’est cette même protection juridique que les responsables américains refusent de donner aux combattants Taleban et d’Al-Quaeda faits prisonniers au cours de la campagne d’Afghanistan (Operation Enduring Freedom ou OEF). Les « combattants illégaux » Taleban et d’Al-Quaeda emprisonnés à Guantanamo sont considérés par l’Administration Bush comme des terroristes qui n’ont pas respecté les lois coutumières régissant les conflits armés.

Le Président George W. Bush a autorisé l’actuel Directeur de la CIA, George Tenet, à fomenter des complots et à exécuter des dirigeants politiques figurant sur une liste de 80 pays. Les hauts responsables américains considèrent qu’Osama Ben Laden et ses sympathisants ne respectent pas les règles usuelles régissant les conflits armés, et que, par conséquent, ces combattants ne peuvent se prévaloir d’une quelconque protection juridique contre des tentatives d’assassinat – malgré l’interdiction de telles pratiques (dénommées the politics of assassination sous Richard Nixon).

 

LA GUERRE PREVENTIVE

La « démocratie armée » érigée par les néoconservateurs en doctrine d’agression par anticipation d’une attaque présumée se veut l’antidote du syndrome munichois auquel la « Vieille Europe » frileuse est censée se laisser trop souvent aller.

Lors de son discours à la nation du 7 septembre 2003, le Président Bush présenta la guerre préventive comme :

Le moyen le plus sûr d’éviter les attaques contre notre peuple et de s’en prendre à l’ennemi là où il vit et effectue sa planification. Nous combattons cet ennemi en Irak et en Afghanistan aujourd’hui de façon à ne pas le rencontrer à nouveau dans nos propres rues, dans nos propres villes (4).

Le principe même des actions préventives officialisées par les Américains (5) consiste à frapper avant d’être frappé (get them before they get you, résumait lapidairement George W. Bush dans sa conférence de presse du 19 mai 2003). La guerre préventive est donc conçue par certaines nations avancées (Etats-Unis, Royaume-Uni) comme l’une des parades à la guerre asymétrique que leur livre le terrorisme international avec l’appui ou la connivence de certains « Etats voyous » (rogue states ou states of concern) ou « faillis » (failed ou failing states) détenteurs ou supposés détenteurs d’armes de destruction massive.

Les opérations de guerre préventive sont effectuées par des forces expéditionnaires interarmées équipées des matériels les plus sophistiqués. Elles s’en prennent à des individus, à des groupes ou nébuleuses hostiles aux (intérêts des) Etats-Unis. Paul Wolfowitz fut désavoué par Colin Powell pour avoir préconisé publiquement de « liquider certains Etats » : partisan des actions unilatérales musclées (6), le bras droit de Donald Rumsfeld ne cache pas qu’il préfère un kilotonne de prévention à une mégatonne de guérison (7).

 

DU CHANGEMENT DE REGIME A LA RECOMPOSITION DU MONDE

Les relations internationales et les opérations de guerre ont donc pris un véritable tournant et une tout autre dimension.

Pour James Woolsey, la quatrième guerre mondiale a débuté après le 11 septembre 2001 (9/11) (8). A l’instar de la Première et de la Seconde Guerre Mondiale, et de la Guerre Froide, il s’agit d’une guerre de libération, explique l’ancien Directeur de la CIA. La mission de l’Amérique consiste à libérer les peuples (du Moyen- Orient, en l’occurrence) de la tyrannie. Le terrorisme (islamique) est le produit de régimes non démocratiques et corrompus. Du creuset sanglant de la Seconde Guerre d’Irak émergera un nouveau Moyen-Orient : l’Irak est l’épicentre d’une reconfiguration (remodelling, dit Colin Powell) par la force qui exercera une influence libératrice sur toute la région. Pour la quatrième fois en cent ans, rappelle M.Woolsey, l’Amérique s’est réveillée. L’Amérique est en marche : elle apporte le flambeau de la liberté aux peuples contre leurs dictateurs, autocrates et terroristes. Certes, concède M.Woolsey, la tâche sera ardue et de longue haleine, mais l’Amérique se tient aux côtés des peuples. La solidarité exprimée par le Président Bush n’a d’égale que sa détermination :

La guerre contre les terroristes d’envergure mondiale est une entreprise mondiale dont la durée ne peut être déterminée à l’avance. L’Amérique aidera les pays qui ont besoin de notre aide pour combattre le terrorisme. Et l’Amérique demandera des comptes aux pays qui se sont compromis avec le terrorisme, y compris ceux qui abritent les terroristes parce que les alliés du terrorisme sont les ennemis de la civilisation (9).

Richard Perle, ancien adjoint du Secrétaire à la Défense US, prend acte de la « faillite lamentable » (dismal failure) de l’ONU et considère que les « Nations Unies ne sont pas l’institution la plus à même d’assurer l’ordre mondial et de nous sauver de l’anarchie ». William R.Keylor, Professeur d’Histoire et de Relations Internationales à l’Université de Boston, rappelle que pour des gens tels que Richard Perle et Newt Gingrich, il est impensable de soumettre la politique étrangère américaine aux freins, contrôles ou même à l’influence d’autres Etats ou organisations internationales (telle que l’ONU) (10).

Dans son récent ouvrage co-signé avec David Frum, R. Perle préconise des remèdes radicaux en vue de « mettre un terme au Mal » (11). Les défis que pose le monde actuel appellent de nouvelles réponses, tranche M. Perle : l’espoir d’un nouvel ordre mondial suppose l’usage occasionnel mais nécessaire de la force armée à l’encontre des terroristes et de leurs suppôts. La violence armée est le forceps qui permet d’accoucher d’un monde débarrassé des ennemis de la civilisation, et mieux vaut agir précocement que trop tard. Il justifie les opérations expéditionnaires préventives en des termes similaires à ceux de Paul Wolfowitz :

Nous ne vaincrons pas ni même endiguerons le terrorisme fanatique à moins que nous ne portions la guerre dans les territoires à partir desquels il est lancé. Cela exigera parfois que nous fassions usage de la force à l’encontre d’Etats qui abritent des terroristes, comme nous l’avons fait pour détruire le régime Taleban en Afghanistan (12).

De là découle tout naturellement la justification du « changement de régime » (regime change) manu militari devant conduire à la démocratie et à la prospérité, seules garantes de la stabilité et de la paix. La recomposition de toute la région s’effectuera par cet effet domino, et s’étendra aux autres pays de « l’Axe du Mal », et bien au-delà, précise William Kristol (fondateur et rédacteur de The Weekly Standard et actuel Président du think-tank Project for the New American Century). « Cette audacieuse vision du Moyen Orient » (13) exprime les ambitions avouées de néoconservateurs tels que Michael Ledeen, membre de Benador Associates, et dont les vues s’expriment dans la presse néoconservatrice comme le National Post.

Cette « transformation durable » du Moyen-Orient, quelque cinquante ans après celle de l’Allemagne, « ne sera pas facile et prendra du temps », avertit Condoleeza Rice :

Elle exigera un vaste engagement des Etats-Unis, de l’Europe et de tous les pays libres en coopération avec ceux qui, dans la région, partagent notre conviction au sujet du pouvoir de la liberté humaine (14).

Cette mission que les Etats-Unis se donnent, cette entreprise collective à laquelle ils convient d’autres peuples du Moyen-Orient permettra d’accroître la sécurité des Etats-Unis et des autres pays.

Pour George W. Bush, comme pour Tony Blair ou Jack Straw, l’intervention outremer permet d’endiguer le chaos avant qu’il ne s’étende et n’occasionne des problèmes de politique intérieure.

Si initialement les Britanniques ne prônaient pas le changement de régime dans leur très important document intitulé « Un Nouveau Chapitre pour la Strategic Defence Review » (publié en juillet 2002), ils l’ont de facto pratiqué, aux côtés de leurs alliés américains tant dans les Balkans qu’en Afghanistan et en Irak. La politique de défense britannique est un instrument au service de la politique étrangère du Royaume (foreign-led defence policy) dont la finalité est la recherche de la stabilité et de la paix propices aux investissements et au business. Ces considérations ont progressivement conduit les dirigeants britanniques à ouvertement prôner le changement de régime par la force à Bagdad, après avoir invoqué d’autres raisons (destruction des armes de destruction massive, lutte contre le terrorisme, contrôle du pétrole irakien…).

Toutefois, à la différence des Américains, les Britanniques envisagent de recourir à la « diplomatie préventive » préalablement à toute « intervention précoce » intempestive (15). Autre approche notoirement différente : Londres déclare vouloir agir de concert avec les institutions internationales (ONU,UE, OTAN, OSCE, G8 ou Commonwealth), au nom d’objectifs, d’intérêts et de valeurs communs:

Nous continuerons à soutenir les valeurs qui sous-tendent notre propre sécurité et notre propre prospérité, et celle de nos alliés – les droits de l’Homme, la démocratie, les libertés fondamentales auxquelles chaque individu peut prétendre – et nous ferons usage de notre influence dans le monde pour contribuer à combattre la tyrannie, l’oppression, la pauvreté, les conflits et les souffrances humaines (15).

L’ampleur de la tâche plaide en faveur du multilatéralisme et de la coopération internationale, expliquent Messieurs Straw et MacShane. Car c’est bien la caution des pairs qui confère la légitimité internationale.

Mais, comme l’a amplement démontré la crise irakienne, la théorie est bien loin de la pratique…et fort proche de la position d’un Robert Kagan stigmatisant la faiblesse et la pusillanimité de (la « Vieille ») Europe (16) ou de celle du très influent et réputé William Kristol (17). L’Amérique Impériale ne saurait laisser une quelconque institution lui lier les mains ou lui dicter sa conduite lorsque ses intérêts vitaux sont en jeu. L’East – West Institute est catégorique :

La puissance mondiale de l’Amérique ne doit pas être défiée ou enchaînée. Aucune autre nation ne peut être autorisée à défier sa primauté (18).

Toute menace, réelle ou supposée, doit être « traitée » préventivement. Tout adversaire présent ou concurrent potentiel, qu’il s’agisse d’un Etat ou d’un acteur non-étatique ou d’un groupe ou même tout simplement d’un individu est justiciable des foudres américaines sous quelque forme que ce soit. L’Amérique ne peut souffrir d’être défiée, encore moins de se sentir menacée.

Dans ce monde devenu unipolaire depuis la fin de la Guerre Froide, il convient de se rendre à l’évidence, écrit Gary Schmitt, directeur du Project for the New American Century (PNAC) :

Le pouvoir exercé par l’Amérique est indispensable pour maintenir le peu de paix et d’ordre qui existe dans le monde d’aujourd’hui (19).

 

ETATS MISSIONNAIRES

Forts de l’impuissance de l’ONU marginalisée (irrelevant, tout comme la Société des Nations, lançait George W. Bush dans le discours qu’il prononça dans son enceinte le 12 septembre 2002), les Etats-Unis se considèrent dépositaires de « la chance historique de préserver la paix » (20). Ce messianisme nourrit leur unilatéralisme.

The Economist est sûr de son fait : les Américains sont un peuple généreux qui aime trop la liberté inscrite dans leur Constitution pour enchaîner d’autres peuples ; la liberté irrigue leur sang ; elle leur est consubstantielle tout comme leur hostilité à l’impérialisme, du type de celui de George III : « l’Empire n’est pas la manière d’être américaine » (21). Au Forum Economique Mondial de Davos (Janvier 2004), Dick Cheney nia que les Etats-Unis se comportent comme un empire puisqu’ils se retirent chez eux après avoir renversé dictateurs et tyrans : la « Destinée Manifeste » des Etats-Unis, dans lesquels Robert Kagan voit un « Empire bienveillant » (22), est d’apporter la démocratie.

Paul Johnson, Professeur visitant à la très prestigieuse et conservatrice Hoover Institution justifie en ces termes « l’impérialisme défensif » du « Nouvel Empire de la Liberté » :

La recherche de la sécurité par l’Amérique contre le terrorisme et les Etats Voyous va de pair avec la libération de leurs peuples opprimés (23).

L’hyperpuissance américaine se voit comme la Rome du XXI ème siècle investie par Dieu d’une mission salvatrice planétaire, explique William Kristol dans un article intitulé « la Morale en Politique Etrangère » :

La liberté à laquelle nous sommes attachés, dit le Président Bush, n’est pas le cadeau que l’Amérique fait au monde, c’est le cadeau que Dieu offre à l’humanité (24).

Et lorsque le Président Bush déclare que « la liberté et la sécurité des Etats-Unis sont inextricablement liées à la nature des régimes en place ailleurs dans le monde », il est totalement en phase avec Tony Blair, et ses ministres des Affaires Etrangères et de la Défense, Jack Straw et Geoff Hoon, pour lesquels politique intérieure et politique étrangère ne sauraient être dissociées, bien au contraire.

L’actuel ministre des Affaires Etrangères britannique, et ancien ministre de l’intérieur, est très bien placé pour parler de la relation croisée, de l’interpénétration des questions intérieures et des affaires étrangères, des répercussions des unes sur les autres : en intervenant à l’extérieur la Grande-Bretagne, « Force au service du Bien » (a Force for Good), contribue positivement à la prospérité et à la sécurité des Britanniques.

S’exprimant lors d’un débat concernant les Affaires Etrangères à la Chambre des Communes, Jack Straw entreprit de démontrer le bien-fondé de cette position :

Sur des questions aussi vitales que l’environnement, la drogue et le crime organisé, les frontières qui séparent la politique étrangère de la politique intérieure sont devenues de plus en plus floues. Si nous devons nous soucier de nos intérêts en Grande-Bretagne, il nous faut agir et nous engager à l’étranger … Les évènements qui surviennent à l’étranger affectent toujours davantage nos vies quotidiennes (25).

Il cite en exemple l’Europe comme étant le lieu où ce chevauchement est le mieux illustré, notamment en matière d’asile, de criminalité, de justice et de sécurité.

 

SECURITE ET PROSPERITE

Une autre équation est apparue, celle entre sécurité et prospérité. L’une ne va pas sans l’autre, l’une est conditionnée par l’autre, et toutes deux dépendent de la propagation des valeurs des démocraties de marché au reste du monde. Cette thématique fut, au demeurant, au cœur du Forum Economique Mondial de Davos en 2004. Ces valeurs éclairées, souligne Jack Straw, ne sont nullement imposées par l’Occident ; elles sont librement et volontairement adoptées par les autres pays qui sont convaincus de leur justesse :

La démocratie, les droits de l’Homme et l’état de droit sont en train de remplacer la tyrannie, l’oppression et le règne de la peur.

Ceci n’et pas dû au fait que les vainqueurs de la Guerre Froide ont imposé leurs valeurs aux autres. Ceci s’explique parce que, pays après pays, et le plus visiblement sur mon propre continent, l’Europe, mais aussi en Asie, en Afrique et en Amérique latine, les gens ont choisi ces valeurs comme étant celles qu’ils souhaitent adopter pour se gouverner eux-mêmes (26).

Les valeurs occidentales se veulent universelles. De leur adoption, de leur respect dépend la sécurité et la prospérité de la Grande-Bretagne en particulier, du « village planétaire » (the global village) en général. Elles seules sont capables d’assurer la paix sans laquelle il ne saurait y avoir de prospérité.

Démocratie, prospérité, paix. C’est le triptyque qui permet d’éviter de sombrer dans le chaos qui peut très vite devenir contagieux.

Ce concept du « chaos » est devenu une préoccupation majeure chez les occidentaux, pour ne pas dire une hantise.

 

COMBATTRE LE CHAOS

Le chaos menace là où les valeurs universelles sont foulées aux pieds. Ces valeurs s’imposent partout dans le monde et à tous car :

De même que la liberté des échanges, le tourisme de masse, le déplacement sans entraves des capitaux et les communications mondiales instantanées ont inexorablement rapproché le monde, de même un monde globalisé ne peut pas se passer de valeurs universelles (26).

Dans notre village planétaire, les actions des uns affectent forcément la vie des autres. Par conséquent, la distinction entre questions intérieures et affaires étrangères s’amenuise, voire disparaît ; c’est pourquoi, renchérit Jack Straw :

le mépris flagrant du droit international ne peut jamais être considéré comme une affaire purement interne (26).

La violation des droits de l’Homme et du droit international ne peut plus, ne pourra jamais plus laisser quiconque indifférent. Et ce n’est pas une simple question de justice, explique Jack Straw. Ce que de telles violations mettent en péril, c’est tout simplement la sécurité internationale. Et d’exhorter la communauté internationale toute entière à se sentir concernée :

En protégeant les droits de l’Homme nous nous protégeons nous-mêmes. Les droits de l’Homme ne constituent pas un supplément facultatif. Ils sont indispensables à notre sécurité et à notre prospérité (27).

Ce raisonnement débouche tout naturellement sur une « doctrine de l’intervention » échafaudée et mise en œuvre par les anglo-saxons « policiers de la planète »  (Globocop) dépositaires de la légalité et de la moralité du « nouvel ordre mondial ».

Le but premier, la priorité des priorités en politique étrangère, consiste à assurer la sécurité du pays. Car, sans sécurité il n’y a point de prospérité.

Le cadre de l’action du gouvernement travailliste est devenu « global », « international », « transnational ». L’ambition du gouvernement Blair est de faire de la Grande-Bretagne un acteur majeur sur la scène internationale (New Britain, Global Britain).

Entre 1997 et 2001, Robin Cook donna à la politique étrangère britannique une vocation messianique et un fondement « éthique » (28). Le New Labour croit que le Royaume-Uni peut et doit être « une force au service du bien dans le monde ». C’est au nom de considérations humanitaires (mettre fin à la purification ethnique) que Tony Blair s’engagea au Kosovo aux côtés de ses alliés de l’OTAN, mais sans l’aval des Nations Unies. L’Opération Palliser en Sierra Leone visait elle aussi officiellement à restaurer l’état de droit et à mettre un terme aux exactions commises par les rebelles du Front Révolutionnaire Uni (RUF) dont les chefs ont été déférés devant un Tribunal Pénal International ad hoc.

Dans le Livre Blanc sur la Défense publié par en Décembre 2003, le Ministry of Defence (MoD) se donne pour mission d’ « assurer la sécurité dans un monde en pleine mutation » (Delivering Security in a Changing World) grâce, certes, à la « Diplomatie de Défense » (Defence Diplomacy), mais aussi à des opérations de guerre expéditionnaire déjà préconisées par la Strategic Defence Review de 1998.

 

LA DEMOCRATIE PAR LA FORCE

Aux Etats-Unis, la dimension religieuse du messianisme apparaît nettement dans les déclarations et prises de position du Président Bush et de son Administration fortement liés aux officines néoconservatrices et à des milieux fondamentalistes tels que la Southern Baptist Convention (SBC) qui a envoyé des missionnaires en Irak pour convertir les musulmans sous couvert d’aide humanitaire (29).

En « Bon Samaritain », le Vice-Président, Dick Cheney, promet aux peuples Irakien et Afghan « libérés » que

Au fur et à mesure que les Irakiens poursuivent la difficile tâche de construire un pays prospère et démocratique, ils peuvent compter sur l’amitié et le soutien du peuple des Etats-Unis » (30)…

Aider les peuples du Grand Moyen Orient à combler le déficit de démocratie est, en fin de compte, la clé pour gagner la guerre contre le terrorisme (31).

Nombreux sont ceux qui doutent que la force puisse durablement imposer la démocratie, même si les Américains soutiennent le contraire en citant les exemples de l’Allemagne et du Japon d’après-guerre. Dans le magazine L’Expansion, Pierre-François Mourier redoute « l’incurable naïveté téléologique » des Américains : leur vision religieuse dichotomique du monde ne peut mener qu’au choc des monothéismes et à la guerre des civilisations. Si tant est que cette récente manifestation de puissance des Etats-Unis en Irak ne puisse être interprétée autrement :

Derrière le président Bush, il y a des gens qui nourrissent une vision du monde. Nous sommes la première superpuissance planétaire, disent-ils, nous avons donc une tâche : assainir ce monde où le mal est omniprésent. C’est pourquoi, après l’Irak, point déjà la Syrie ; après elle, l’Iran ; puis la Jordanie, et pourquoi pas l’Arabie Séoudite ; après, ce sera le tour du continent asiatique, à commencer par la Corée du Nord ; enfin, s’il y a encore des Africains vivants, malgré la famine et le SIDA, eh bien, on s’intéressera au continent noir. Une fois que le nettoyage aura été mené à bien, une fois que les germes du mal auront été extirpés, une ère radieuse se lèvera sur un monde nouveau…(32).

Le néoconservateur Michael Ledeen soutient les « faucons » du Pentagone : à ses yeux, le « révolution démocratique » que les Etats-Unis sont en train d’imposer par le glaive au Moyen-Orient ne sera complète que lorsque les « terroristes en chef » (terror masters) au pouvoir en Syrie et en Iran auront, eux aussi, été renversés (33).

A l’instar des Américains, les Israéliens situent le centre de gravité du terrorisme multinational au Moyen Orient ; c’est la raison pour laquelle les uns et les autres préconisent une « recomposition » de la région débouchant sur la création d’un « Grand Moyen Orient » débarrassé de ses « opérateurs » terroristes et de ses chefs spirituels ou prêcheurs hostiles à la « modernisation », c’est-à-dire à la « démocratisation » et à la « laïcisation » de l’Islam (34). D’où une campagne systématique d’assassinats ciblés (de « désinfection », pour reprendre les termes exacts de l’amiral Ya’ari) comme ceux du Sheik Yassin, le 22 mars 2004, ou de leader du Hamas Abdel Aziz Rantissi le 17 Avril 2004, à Gaza.

Pour gagner cette « guerre des idées », explique l’Amiral Ya’ari, Commandant en Chef de la Marine Israélienne, le « monde libre », soucieux de limiter les « dommages collatéraux », mettra en œuvre des moyens de frappes chirurgicales maritimes, aériens, spatiaux et aéroportés à partir de plateformes maritimes ou terrestres exploitant le renseignement en temps réel.

Cette Pax Americana peut avoir un coût alarmant et dangereux :

Ce concept de paix et de sécurité ne peut constituer la seule et unique option de l’Amérique. Il est alarmant parce que la doctrine de première frappe piétine le droit international, bafoue les préceptes et les procédures de la sécurité collective tels que la Charte des Nations Unies les a établis, et donne aux Etats-Unis le statut de vigile international – faisant fonction à la fois de gendarme, juge et exécuteur. Il est alarmant non seulement parce qu’il précipitera les Etats-Unis dans des guerres inutiles, mais également parce qu’il fournit un précédent que mettront à profit d’autres pays et des acteurs non-étatiques pour entreprendre des opérations hors de leurs zones (35).

 

LE TALON D’ACHILLE DU GOLIATH AMERICAIN

Certains hauts responsables militaires américains s’inquiètent de l’effet boomerang de cette nouvelle politique, rapporte JANE’s. En tant que Chef des Forces Armées, le Président Bush ne pourrait-il pas, lui aussi, être considéré comme une cible légitime par les ennemis de l’Amérique ?

Les mêmes responsables s’interrogent sur la validité des preuves qui permettent à la CIA et au DoD d’engager de telles actions visant à l’élimination physique des opposants à la politique de Washington. Le battage médiatique organisé par Londres et Washington autour du « dossier » sur les armes de destruction massive prétendument possédées par Saddam Hussein illustre pertinemment ce point. L’inquiétude des grands chefs militaires et de certains hauts responsables s’explique d’autant plus que le Congrès n’exerce pas un parfait contrôle sur le DoD, alors que depuis deux décennies la CIA est tenue de rendre des comptes.

Les hauts responsables militaires, souligne JANE’s, tirent le signal d’alarme : à défaut de garde-fous internes et parlementaires, les dérives des militaires disposant de moyens renforcés inégalés à ce jour et d’un équipement de haute technologie ultra-performant (36) pourraient déboucher sur des désastres politiques à l’étranger.

Il est grand temps, plaida le ministre des Affaires Etrangères français, Dominique de Villepin, devant l’International Institute for Strategic Studies de Londres, de réaffirmer le primat du droit sur la force, de remettre la force au service du droit, de rendre à l’ONU son autorité, gage de son efficacité et de la légitimité des décisions prises unitairement au nom de la communauté internationale. Après avoir rappelé la communauté de « foi » qui unit Américains, Britanniques et Français adhérant à des principes de droit universels, le ministre mit en garde contre les risques de faire un usage systématique et sans discernement de la guerre préventive:

Nous partageons la même foi que les Britanniques et les Américains dans la démocratie. Avec la Grande Charte, la Déclaration de 1789 et la Constitution américaine, nos pays sont aux sources de la révolution démocratique. Nous sommes persuadés que la démocratie demande de la détermination, de la conviction et un long apprentissage.

Nous ne refusons pas l'usage de la force, mais nous voulons mettre en garde contre les risques d'un emploi préventif, érigé en doctrine : quel exemple donnerions-nous aux autres Etats de la planète ? Quelle légitimité accorderions-nous à notre action ? Et quelle limite mettons-nous à l'exercice de la puissance ? En souscrivant à cette doctrine, il y aurait alors le risque d'introduire un principe d'instabilité et d'incertitude permanents, de ne pas maîtriser les situations et de nous lancer dans une fuite en avant. N'ouvrons pas cette boîte de Pandore (37).

Comme pour confirmer les craintes de M. de Villepin, Le Monde Economie faisait état le 02 décembre 2003 de « l’apparition d’une nouvelle doctrine militaire russe dévoilée en octobre » : celle-ci mettrait tout l’espace post-soviétique à la merci de « frappes préventives » susceptibles d’être déclenchées « au cas où les intérêts de la Russie ou ses obligations envers ses Alliés l’exigent », expliquait Sergueï Ivanov à la mi-octobre aux ministres de la défense de l’OTAN (38).

 

GUERRE DE CHOIX ET GUERRE DE NECESSITE

Le Professeur Jeffrey Record, stratège à l’Ecole de Guerre de l’Armée de Terre américaine, explique que l’Administration américaine a donné à sa guerre mondiale contre le terrorisme un caractère monolithique dans la mesure où cette notion englobe une multiplicité d’ennemis, comprenant les Etats Voyous, les Etats responsables de la prolifération des armes de destruction massive, les organisations terroristes (à l’échelle mondiale, régionale et nationale), et le terrorisme lui-même (39). En subordonnant la dimension stratégique de sa politique étrangère à sa vision morale, les Etats-Unis ont embrassé plus qu’ils ne peuvent étreindre, dispersant des ressources militaires trop limitées pour atteindre des objectifs aussi ambitieux. Donald Rumsfeld, lui-même, s’interrogeait dans une note confidentielle datée du 16 octobre 2003 sur les résultats peu probants de cette guerre asymétrique ruineuse pour Washington ainsi que sur la nécessité d’élaborer un nouveau plan pour enrayer l’essaimage de générations futures de terroristes avides d’en découdre avec le « gendarme du monde ».

L’erreur stratégique première commise par l’Administration Bush a été d’exagérer la menace que représente Al-Quaeda en l’associant à celle supposément posée par l’Irak, souligne le Professeur Record. Efficace contre l’Irak, la dissuasion américaine est impuissante à lutter contre Al-Quaeda prototype même de l’organisation non-étatique, transnationale n’ayant aucun territoire à défendre, ni population à protéger, ni infrastructures à sauvegarder ni armées constituées à défaire.

Dans cette guerre d’opérations asymétriques, la recherche de la sécurité absolue est dangereusement illusoire. Le Professeur Record juge irréaliste les buts politiques, militaires et budgétaires assignées à la guerre mondiale contre le terrorisme, délibérément déclenchée (a war of choice) par les « faucons » de la NSA et du Pentagone. Washington s’est trompé d’adversaires en s’en prenant à des Etats ou entités non-étatiques qui ne posent pas de menace sérieuse à la sécurité des Etats-Unis. L’Irak est devenu ce que les Américains l’accusaient d’être avant de l’envahir : une enclume où les attaques des feddayn et jihadis allongent chaque jour la liste des pertes dans la population civile et parmi les forces de la Coalition.

L’intervention américaine a échoué ; elle est en train de faire basculer l’Irak dans la catégorie des « Etats faillis », dénonce Pat Buchanan (40). Même Richard Perle, l’un des architectes idéologiques de cette guerre, voit « une grave erreur » dans le dévoiement de la libération en occupation (41).

Joseph Cirincione du Carnegie Endowment for International Peace dépeint, quant à lui, en des termes peu rassurants le monde de l’après-guerre du Golfe II :

Le ‘coup audacieux’ si longtemps recherché par les faucons de l’Administration (Bush) n’a pas maintenant seulement occis le régime de Saddam, mais également les institutions internationales si patiemment édifiées par les Démocrates et les Républicains au cours des soixante dernières années. Il occasionnera la déstabilisation de la région, un accroissement du terrorisme, une diminution de l’unité de l’Alliance (atlantique) et rendra la dissémination des armes de mort plus vraisemblable sans augmenter notablement notre sécurité. (42)

En clair, les responsables politiques américains et britanniques ont ouvert la boîte de Pandore. A présent, les évènements ont pris une tournure telle que les militaires ne cachent plus qu’il est temps d’envisager une « stratégie de sortie » d’une guerre qui échappe à leur contrôle et à leur entendement (43).

Le Professeur Record tient tout haut des propos qui, s’ils étaient prononcés par la hiérarchie militaire, seraient jugés iconoclastes, car ils ne sont pas « politiquement corrects » : la puissance américaine a ses limites. Il convient d’appliquer les principes fondamentaux de la stratégie militaire, à savoir la hiérarchisation des menaces et la concentration des moyens. A la guerre préventive conçue comme moyen premier pour s’attaquer aux Etats Voyous cherchant à se procurer des armes de destruction massive, il faut substituer une dissuasion crédible, recentrer de

manière urgente la guerre contre le terrorisme en abandonnant son aspect mondial et en se concentrant sur Al-Quaeda et ses alliés, renforcer la défense du territoire national, rechercher en Irak la stabilité plutôt que la démocratie et, enfin, laisser les institutions internationales se charger de l’avenir de l’Irak.

Tout cela permettrait aux Etats-Unis de redéployer leurs troupes en fonction d’engagements planétaires mieux calibrés et de faire la guerre seulement en cas de nécessité (a war of necessity).

La vulnérabilité des Etats-Unis procède, selon le Military Intelligence Professional Bulletin, non seulement de l’ostentation de leur richesse, mais aussi de la nature séculière du gouvernement américain perçue comme une menace par certaines idéologies, cultures ou religions. L’accumulation de tous ces facteurs crée un environnement hostile aux Etats-Unis, à leurs amis et alliés, juge le MIPB (44). La quête constante et systématique de la « protection totale » (full dimension protection) amène les Forces Armées américaines, et particulièrement le Commandement des Forces Spéciales (USSOCOM), à opérer une montée en puissance à l’horizon 2009 de leurs moyens de collecte en contre-espionnage, en renseignement d’origine humaine et, bien sûr, à étoffer les équipes « action » (45).

 

TURBULENCES

En tout état de cause estiment les experts du Center for Emerging National Security Agency (CENSA), l’Amérique a pris conscience depuis les attentats du 9/11 que les menaces asymétriques auxquelles elle se trouvera inévitablement et à nouveau confrontée à l’avenir seront de plus en plus perfectionnées et mortelles. Désormais conscients de leur vulnérabilité, les Américains ont acquis une profonde conviction :

Notre géographie et notre richesse ne peuvent pas garantir notre sécurité (46).

A Davos début 2004, Dick Cheney légitima l’usage préventif et la projection sur des théâtres extérieurs de la force militaire qui seule peut empêcher les défis qui s’annoncent aujourd’hui de dégénérer en crises demain :

Les menaces d’aujourd’hui doivent être affrontées là où elles se manifestent, sinon elles déferleront sur nos pays.

L’unilatéralisme américain, explique William R. Keylor, Professeur d’Histoire des Relations Internationales à l’Université de Boston, est la conséquence de la faillite du concept de sécurité collective prévu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies. Il est aussi l’expression de la volonté de Washington, réaffirmée par George W. Bush dans son Discours sur l’Etat de l’Union du 20 juin 2004, de juguler, seul ou avec d’autres, avec ou sans l’ONU, toute situation menaçant ses « intérêts vitaux », contrecarrant l’accomplissement de sa « mission » et l’expansion de son « imperium bienveillant » (47).

La globalisation des menaces engendre la globalisation de la sécurité. D’une part certaines bases américaines situées dans la « vieille » Europe sont mises en sommeil, voire purement et simplement fermées, de l’autre d’autres sont ouvertes dans des pays de la « nouvelle » Europe doublement élargie (OTAN, UE), c’est-à-dire localisés à proximité de l’Arc d’Instabilité partant du Moyen-Orient, passant par le Caucase pour aller jusqu’aux confins de l’Asie Centrale. Ce programme intitulé BRAC (Base Realignment and Closure) envisage de déplacer d’ici 2005 quelque 50.000 hommes se trouvant actuellement sur des bases datant de la Guerre Froide et de les re-positionner sur des Bases Avancées à partir desquelles les Etats-Unis pourraient rapidement projeter une puissance significative(48).

Parallèlement, le redéploiement de troupes et matériel américains effectué en Australie (un vieil allié) s’accompagne de la montée en puissance de la coopération avec certains pays d’Afrique tant pour des raisons géostratégiques que pour des raisons de sécurité économique (49)(50)(51)(52). Cette réorganisation s’inscrit dans une logique de guerre expéditionnaire devant permettre à Washington de projeter, avec souplesse et rapidité, des forces « agiles » et hautement létales urbi et orbi à partir de n’importe quelle base active ou dormante, terrestre ou navale afin de « traiter » les foyers de crise (53).

Reste à savoir si les opinions publiques des pays concernés verront dans cette mouture moderne de la politique de la canonnière autre chose qu’une invasion néocoloniale visant à s’emparer des terres et du pétrole arabes au Moyen Orient (54). Torturer les prisonniers n’est pas, non plus, la meilleure méthode pour « gagner les cœurs et les esprits » des Irakiens en particulier, des Arabes en général.

L’habillage idéologique de cette guerre dont l’enjeu économique n’échappe à personne revient évidemment à ses initiateurs néo-conservateurs pour lesquels une confrontation de grande ampleur entre les Etats-Unis et « l’Islam politique » est inévitable. Fin mars 2004, avec des accents rappelant « le  choc des civilisations » de Samuel Huntington, Jeffrey Bell rapportait dans le Weekly Standard que l’Administration songeait à

Une guerre mondiale entre les Etats-Unis et une aile politique de l’intégrisme musulman…une guerre d’une portée et d’une ampleur telle que l’invasion de l’Iraq, ou bien la capture de dirigeants importants d’al-Qaeda devraient être considérées comme des évènements tactiques faisant partie d’une série d’échecs et mats s’étendant très loin dans l’avenir (55).

 

 

 

Notes :

(1) Il en fut de même en Irlande du Nord pour les SAS autorisés par le Premier Ministre de l’époque à éliminer physiquement les « paramilitaires » de l’IRA.

(2) JANE’s DEFENCE WEEKLY, 19 March 2003, p.25

(3) HASSNER Pierre, The United States : the empire of force or the force of empire ?, Chaillot Paper N°54, Septembre 2002, p.46 http://www.iss-eu.org

(4) Address of the President to the Nation, September 7, 2003

(5) O’HALON Michael, RICE Susan, STEINBERG James B., The New National Security Strategy, Brookings Institution, December 2002

(6) FALLOWS James, The Unilateralist, The Atlantic, March 2002

(7) PLOTZ David, Paul Wolfowitz – Bush’s testoterone man at Defense, October 12, 2001

(8) WOOLSEY James, This is World War IV, Global Viewpoint, New Perspectives Quarterly, vol.20 #1, Winter 2003

(9) BUSH George W., National Security Strategy, September 2002, p.3-4

(10) GEOPOLITIQUE n°82, p.88

(11) PERLE Richard, FRUM David, An End to Evil – How to win the war on terror

(12) PERLE Richard, The Fall of the UN, in Project Syndicate, April 2003

http://www.project-syndicate.org

(13) The Economist, A bold vision for the Middle East, November 7th, 2003

(14) RICE Condoleeza, Transforming the Middle East, in Washington Post, August 7, 2003

(15) Foreign and Commonwealth Office, Diplo-Military Politics : the Future Strategic Context of Conflict Prevention and Conflict Resolution, Speech by FCO Minister Denis MacShane at the Royal College of Defence Studies, 25 April 2002

(16) KAGAN Robert, Power and Weakness, Carnegie Endowment for International Peace

KAGAN Robert, The US – Europe Divide, The Washington Post, May 26, 2002

(17) On attribue à William Kristol la paternité de la substantifique moelle de la « Doctrine Bush » post-9/11 ainsi qu’une influence certaine sur le contenu de la National Security Strategy. Les observateurs politiques avertis considèrent que William Kristol se distingue tant par son expérience politique que par la sagacité de son observation du monde du pouvoir à Washington. On pourra se référer à http://www.washspkrs.com

(18) EAST-WEST Institute, Present at the creation of the world’s partnership, 10 March 2003

(19) SCHMITT Gary, Power and Duty : US Action is crucial to Maintaining World Order, Los Angeles Times, March 23, 2003

http://www.newamericancentury.org

(20) BUSH George W., National Security Strategy, September 2002, p.4

(21) The ECONOMIST, Manifest Destiny Warmed Up ?, August 16, 2003, p.18-20

(22) KAGAN Robert, The benevolent Empire, in FOREIGN POLICY, 1998

(23) JOHNSON Paul, America’s New Empire for Liberty, Hoover Digest, Fall Issue, N°4, 2004

(24) KRISTOL William, Morality in Foreign Policy, The Weekly Standard, February 10, 2003, Vol. 008, Issue 21

(25) FCO, Pursuing an active and engaged foreign policy, Speech by the Foreign Secretary, Jack Straw, in the Foreign Affairs debate on the Queen’s Speech, House of Commons, London, 22 June 2001

(26)FCO, Human Rights Ensure International Security and Prosperity, Speech by the Foreign Secretary, Jack Straw, to the United Nations Commission on Human Rights, Geneva, 18 April 2002

(27) FCO, Human Rights Ensure International Security and Prosperity, Speech by the Foreign Secretary, Jack Straw, to the United Nations Commission on Human Rights, Geneva, 18 April 2002

(28) The Guardian, Robin Cook’s speech on the government’s ethical foreign policy, The speech by Robin Cook that started it all, May 14, 1997

(29) http://sbclife.net

(30) CHENEY Dick, Remarks by the Vice-President to the Heritage Foundation, May 1, 2003

(31) CHENEY Dick, Remarks by the Vice-President at the World Economic Forum Summit in Davos, Jan 4, 2004

(32) L’Expansion, L’empire est mal parti, mai 2003, n°675, p.31

(33) LEDEEN Michael, Syria and Iran must get their turn, National Post, May 25, 2003

(34) YA’ARI Yedidia, Fighting Terrorism …from the Sea, Proceedings, August 2003, p.64-66

(35) Foreign Policy in Focus (FPIF), Our Fateful Choice : Global Leader or Globocop ?, December 2002 URL: http://www.fpif.org

(36) JANE’s DEFENCE WEEKLY, 18 February 2004, p.10

(37) DE VILLEPIN Dominique, Le Droit, la Force et la Justice, Conférence annuelle de l’International Institute for Strategic Studies de Londres, 27 mars 2003

(38) LE MONDE ECONOMIE, Dossier, p.II, 2 Décembre 2003

(39) RECORD Jeffrey, Bounding the Global War on Terrorism, US Army War College, December 2003

(40) BBC World TV News, May 14, 2004

(41) Dans son livre An End to Evil : Strategies For Victory in the War on Terror publié conjointement avec David Frum en janvier 2004, Richard Perle expose son plan d’action pour « gagner la guerre contre le terrorisme » : se désengager des Nations Unies, combattre la France et l’Arabie Séoudite, attaquer sans délai l’Iran, la Syrie et la Corée du Nord.

(42) CIRINCIONE Joseph, The shape of the Post-War World, in Carnegie Analysis, May 7, 2004

(43) BBC News, Iraq: Time for an Exit Strategy?, May 12, 2004

(44) MILITARY INTELLIGENCE PROFESSIONAL BULLETIN, April-June 2003, vol.29 N°2

(45) JANE’s DEFENCE WEEKLY, 18 February 2004, p.10

(46) http://www.censa.net : Sharpening the Sword in National Security and Military Transformation – Project on Innovation and National Security, May 2002

(47) KEYLOR William R., Dieu, la force et le Droit, Géopolitique n°82, Avril-Juin 2003, p.88

(48) International Institute for Strategic Studies, The US in Central Asia, in Strategic Comments, Vol.10, Issue 3, April 2004

(49) JANE’s DEFENCE WEEKLY, US is now set to turn the focus on African Security, 21 April 2004, p.6

(50) FISHER-THOMPSON Jim, African Militaries Partnering with US to Combat Terror, in Military Connections, March 9, 2004

(51) LE MONDE, Les Etats-Unis renforcent leur dispositif anti-terroriste dans plusieurs pays d’Afrique, 5 Mars 2004, p.4

(52) Dans un article intitulé Angolan Oil is Strategically Important to US, publié par usinfo.state.gov dans sa Washington File, le 17 Mai 2004, Jim FISHER-THOMPSON rapporte les propos tenus par Andrew Young, ancien ambassadeur américain aux Nations Unies, selon lequel les Etats-Unis doivent s’impliquer davantage en Afrique afin de sécuriser leur approvisionnement en pétrole menacé par le chaos au Moyen Orient.

(53) PELTZ Eric, Toward an Expeditionary Army, RAND Corp, March 2004

(54) MARSHALL Josuah Micah, Pratice to Deceive, in the Washington Monthly, April 2003

(55) ibid.







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