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- Autres Analyses, Other Analysis
Israel versus
Hezbollah : L'arbre cache t-il la forêt ?
Par Ludovic
Woets, 31 Juillet 2006
| Ludovic
Woets est Consultant du Ministère de la défense
français sur les questions de géopolitique et de Prospective stratégique
et fondateur de la société de conseil GEO-K (GEO-K, 27 rue de
l'Ancienne Mairie, 92100 Boulogne-Billancourt, 01 46 84 67 64,
geo-k@geo-k.com) |
Alors que l’offensive
israélienne au Liban entre dans sa troisième semaine, il paraît à la fois
important et urgent de tenter " d’éclaircir " ce conflit
et de se projeter dans l’avenir, incertain, de sa résolution et de ses
conséquences, tant " tactiques " que géopolitiques.
Premier fait important déjà mis en évidence : le rôle central du
Hezbollah dans la crise, conduisant l’Arabie Saoudite à une réaction
surprenante, celle d’accuser les " autorités libanaises d'être
responsables de la crise violente en cours au sud du pays et à la frontière
israélienne " (…) et d’ajouter dans le communiqué de l’agence
de presse saoudienne officielle : " Il faut distinguer entre la
résistance légitime et les entreprises irréfléchies réalisées par certains
au Liban, et appuyées par d'autres responsables. Ces attaques sont menées sans
rapport avec les autorités légales et sans concertation avec les pays
arabes ".
Les rapports étroits existant entre le Hezbollah d’une part, la Syrie et l’Iran
d’autre part sont connus. D’abord parce que Syrie et Iran sont les soutiens
financiers (80 millions d’euros par an pour l’Iran) et militaires du
Hezbollah et approuvent son action sans réserve. Ainsi, l’Iran fournit les
équipements militaires du Hezbollah, que ce soit les missiles Fajr-3 et -5
(portée respective de 40km, et de 75km), mais aussi les missiles Zelzal-1
(séisme en persan) d’une portée de 150 kilomètres. De plus, non seulement
les Pasdarans iraniens assurent la formation militaire du Hezbollah, mais qui
plus est, selon nos informations, les missiles actuellement tirés sur Haifa,
sont " servis " par les Pasdarans eux-mêmes…
De fait, le
Hezbollah, c’est d’abord, et avant tout, l’Iran. L’organisation
islamiste constitue l'un des piliers de la stratégie sécuritaire iranienne, et
représente sa première ligne de défense contre Israël. Ces derniers mois et,
plus encore, ces toutes dernières semaines, les grandes puissances
occidentales, ont augmenté leurs pressions sur l’Iran, aboutissant à l’ultimatum
du 06 juin. Le 16 juin, un pacte militaire a été signé entre la Syrie et l’Iran.
Le 2 juillet, le soldat shavit est enlevé. Le 11 juillet, le représentant de l’UE
5+1 signifie à l’Iran que le dossier nucléaire serait bientôt transféré
au Conseil de Sécurité de l’ONU. Le 12 juillet, le représentant iranien,
Ali Larijani, Secrétaire du Conseil supérieur de sécurité en Iran, se rend
à Damas où il rencontre le dirigeant syrien, Bashar Al-Assad mais aussi Hassan
Nasrallah, venu dans un convoi des services de renseignements syriens. Le même
jour, le Hezbollah commet son attaque en territoire israélien et enlève deux
soldats israéliens, en tuant huit autres.
Même si il paraît aujourd’hui probable que le Hezbollah n’avait pas prévu
une telle réaction israélienne à l’enlèvement de ces deux soldats, il est
tout autant indéniable de considérer que le Hezbollah a intégré sa
stratégie militaire au sein d’une plus large stratégie régionale. Nous
sommes sortis d’un conflit bilatéral (de type Hezbollah contre Tsahal ;
ou Hamas contre Tsahal) pour entrer dans un conflit multilatéral avec des
implications diverses. L’une d’entre-elles étant la naissance d’une sorte
de front commun arabo-occidental visant à repousser l’Iran dans ses marges.
Là, réside, sans nul doute l’un des premiers enseignements du conflit :
le bouleversement géopolitique de la zone. Nous en reparlerons plus loin.
Le second fait important concerne les difficultés politiques intérieures
israéliennes et leurs répercussions sur la stratégie militaire. La
disparition politique brutale de Sharon a laissé le champ à une nouvelle
" classe " de dirigeants politiques israéliens. Or, si Ehud
Olmert a réussi à s’imposer pour accomplir les tâches non achevées de
Sharon, s’il a réussi à renforcer Kadima, perçue à l’origine comme une
coquille vide ; il est aujourd’hui au prise avec une crise d’autant
plus importante qu’elle touche le domaine consensuel israélien, le domaine
sécuritaire.
Dès son arrivée au pouvoir, Olmert se trouve confronté dans les territoires
palestiniens à la victoire du Hamas qui n’entend pas reconnaître l’existence
d’Israël. Le retrait de Cisjordanie, bien qu’annoncé, doit être reporté.
L’enlèvement du soldat Shalit par des groupes palestiniens est, pour
reprendre les termes de certains analystes israéliens, " son baptême
du feu ". Baptême accentué très vite par l’action du Hezbollah,
au Liban sud…
Cette
" faiblesse " est exacerbée par une double crise du
politico-militaire en Israël. D’une part, les dirigeants semblent manquer d’expériences
(Il ne faut pas oublier dans ce constat, Perez, leader du parti Travailliste et
Ministre de la Défense) ; et d’autre part, les militaires sont absents
des postes gouvernementaux, ce qui est une nouveauté. Ainsi, n’ayant plus de
représentants dans les instances gouvernementales, l’armée israélienne se
retrouve, aussi, en première ligne politique. L’une des conséquences d’un
insuccès militaire, pourrait-être la mise en cause de Tsahal elle-même… A
cela s’ajoute le jeu trouble du leader du Likoud, Nétanyahou qui rencontre
secrètement mi-juin le vice-président américain, Dick Cheney…
Plus encore, cette crise politico-militaire israélienne a des répercussions en
termes de stratégie militaire. Quels sont les buts des israéliens ?
Quelle dynamique ? Quelle situation politique va naître de leurs actions
militaires ? Ces interrogations sont d’autant plus fondamentales, qu’il
est légitime de s’interroger sur les buts opérationnels et les moyens. En
clair, même si l’armée israélienne sert, au travers de la destruction du
Hezbollah, un projet géopolitique ; les modus operandi
opérationnels actuels laissent perplexe s’il s’agit de la destruction du
Hezbollah. Et s’il ne s’agit pas de cela, mais d’un dessein géopolitique,
convenons que ce dernier ne peut se faire sans la neutralisation, d’abord, du
Hezbollah… L’opération n’est alors pas en cause, mais la nature de la
guerre, peut l’être.
Ce qui amène au troisième et dernier constat : le savoir-faire militaire.
Convenons, que Tsahal, a toujours dérouté nombres d’expertises, mais a
toujours aussi démontré un savoir-faire certain (voire abouti) dans l’utilisation
de la force militaire, que ce soit sur un champ de bataille
" classique " ou contre des guérillas. Or, le modèle
" schock & awe " utilisé qui repose sur une
intervention aérienne massive (plus de 100 avions israéliens employés
simultanément d’après les sources israéliennes), outre son impasse
politique, semble démontrer une armée israélienne prisonnière, non de sa
doctrine, non de ses idées, non de son intelligence opérationnelle, mais de
ses moyens !
Supériorité absolue, tout particulièrement aérienne. Usage intensif des
technologies, y compris dites de l’information et des armes de précision.
Nombreuses victoires militaires tactiques. Très bon usage médiatique. Mais,
au-delà ? Victoire stratégique (militaire et politique) alors que l’on
sait que les réalisations militaires ne suffiront pas, à elles seules, à
assurer la sécurité d’Israël, notamment à sa frontière nord ? Que ce
soit hier avec, déjà l’opération Litani en mars 1978, puis Paix en Galilée
en 1982, ou aujourd’hui.
Les moyens semblent avoir défini la stratégie, voire avoir défini l’adversaire.
Aucune place ne semble accordée à la manœuvre militaire, ni même à l’ouverture
politico-diplomatique. Aucune adaptabilité. Tsahal paraît transformée, ou
plus exactement, transportée dans une autre dimension politico-militaire, qui
ne correspond, déjà plus, à son univers géographique régional ou local,
mais à un espace plus vaste de confrontation… Rappelons alors, la
plaisanterie qui courait parmi les soldats israéliens lors de l’opération
Paix en Galilée en 1982 : " si le gouvernement veut être sur
que les katyouchas ne toucheront plus jamais Israël, il lui faudra alors
capturer les usines mêmes qui les fabriquent ".
Il faut alors bien constater une très nette faiblesse, timidité oserais-je
dire, opérationnelle israélienne à ne pas vouloir déclencher une plus vaste
offensive terrestre, visant à prendre à revers le Hezbollah et ses
combattants, même si la qualité de ces derniers est désormais évidente. Il s’agirait
alors bien de réduire la menace du Hezbollah pour quelques années, et donc
diminuer d’autant l’influence de l’Iran. Voilà aussi pourquoi, sans
doute, certains acteurs de la communauté internationale ont tout intérêt à
donner quelques semaines de plus au conflit.
Sans ce développement de l’offensive israélienne, sans cette mise à mort
militaire, mais aussi et surtout politique et symbolique de l’adversaire,
point de salut. Pour le Hezbollah, un cessez-le-feu, imposé à Israël, pour
Cana ou autres, sera une victoire. Sa seule chance de victoire d’ailleurs. Les
boucliers humains, pour choquant qu’ils soient, démontrent d’abord et avant
tout, l’épuisement local du conflit.
Si concrètement, la puissance d’un Etat se mesure à sa capacité
géopolitique de transformer son environnement en fonction de ses
intérêts ; force est de constater que l’analyse de la situation
démontre l’existence d’un véritable affrontement de puissance visant à
modifier la donne, à créer, un nouveau Proche et Moyen-Orient. Que la crise s’intensifie,
se prolonge ou s’interrompe provisoirement, ce fait nous semble acquis.
Le transfert de la problématique nucléaire iranienne vers une problématique
de confrontation régionale Israël versus Hezbollah, permet à l’Iran
de s’accorder quelque répit supplémentaire pour développer son programme et
surtout, annoncer des progrès significatifs. Selon certaines sources, le
Président Iranien, Mahmoud Ahmadinejad, pourrait prochainement faire une
déclaration en ce sens. Il s’agit donc bien, en local, de tentatives d’obtentions
d’effets de dissuasion, envers Israël et autres, avant même l’obtention d’un
cycle nucléaire complet et autonome. Au-delà, de la transformation de l’environnement
régional à son profit, et de son affirmation en tant que puissance régionale.
Les dernières déclarations du Président Syrien, le soutien militaro-politique
de l’Iran à ce dernier, mais aussi les déclarations du Venezuela, font dans
ce sens.
Mais, cette crise aboutit aussi à une non moins surprenante alliance de revers,
entre différents pays arabes (Arabie Saoudite, Egypte, Jordanie et certains
Etats du Golfe) et les puissances occidentales, Etats-Unis et Grande-Bretagne en
tête, afin de " contrer " la montée en puissance de l’Iran,
puis de repousser l’Iran dans ses marges.
De plus, si nous constatons aujourd’hui, comme chaque fois, que rien ne peut
se faire au Proche et Moyen-Orient sans la diplomatie américaine, nous pouvons
cependant dire aussi, que la diplomatie française, possède là, une réelle
opportunité, une " fenêtre de tir " afin de réinvestir la
" case " Liban. La destruction avancée du Liban est
contre-productive, tant pour Israël que pour les Etats-Unis. L’effondrement
des structures étatiques libanaises replongera le pays dans des conflits
communautaires au profit de la Syrie et de l’Iran. Plus encore, l’erreur d’appréciation
américano-israélienne de traiter le Hezbollah exclusivement sous l’angle
militaire conduirait à sa simple duplication. La diplomatie française peut
donc contribuer efficacement à une résolution de la problématique, mais ce,
en cessant d’ignorer, qu’il est parfois nécessaire de faire la guerre…
Le Hezbollah va, très logiquement continuer à conduire une guerre de guérilla
en utilisant toutes les armes dont elle dispose, y compris des missiles capables
d’atteindre des cibles plus " brillantes " en territoire
israélien, de manière à provoquer une intensification politico-idéologique
du conflit. Elle sera, vraisemblablement tentée d’utiliser, de manière
directe ou indirecte, l’arme " terroriste (le Hezbollah est une
organisation terroriste, même si elle n’est toujours pas reconnue comme telle
par l’Union Européenne) contre des intérêts strictement israéliens, y
compris à l’étranger. Si une force d’interposition internationale se met
en place et vise à son désarmement, il est à craindre qu’elle pratiquera le
terrorisme ; voire renouera avec la prise d’otages occidentaux ;
contre toutes les troupes déployées, quelle que soit leur origine. De même,
très logiquement, des attentats suicides devraient alors se dérouler sur le
territoire libanais, y compris par le biais de volontaires islamistes.
Depuis le début de cette année 2006, nous assistons bel et bien, au travers de
multiples événements, à un bouleversement géopolitique par le déplacement
du centre de gravité du Proche et Moyen-Orient vers un triangle islamiste
méridional dont les sommets géométriques seraient constitués par l’Irak, l’Egypte
et l’Arabie Saoudite. Triangle dans lequel se meuvent diverses puissances aux
intérêts divergents, voire opposés : Israël, Iran, Etats-Unis, Russie.
Cependant, au sein de cette modification géopolitique régionale, hier comme
aujourd’hui et demain, une constante demeure : pour tous les pays arabes,
y compris modérés, l’existence d’Israël n’est qu’un temps, plus ou
moins court, de l’histoire. La disparition de ce dernier pays est
inéluctable, naturelle… Personne ne remet en cause l’existence même de la
Jordanie, de la Syrie, du Liban de l’Arabie Saoudite ou encore de l’Iran.
Mais, pour tous, l’existence d’Israël peut être remise en cause. Nous
touchons là à un point crucial du conflit en cours. De là, les possibilités
de développements régionaux indirects sont nombreuses…
Dès lors, l’émergence d’un nouvel ordre au Proche et Moyen-Orient s’inscrit,
à notre avis, durablement, dans une dynamique de confrontation, directe et
indirecte.
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