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La victoire diplomatique venait de changer de camp, les Etats-Unis et
leurs alliés se trouvent désormais mis en minorité. On aurait pu s’arrêter
à une analyse binaire et poétique de la situation, le camp de la paix
remportait sa première manche contre les exaltés de la guerre. Or, en
relations internationales rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, mais
toujours gris. Jamais une alliance ne se forme sans intérêts plus ou moins
égoïstes des parties concernées. Et la crise actuelle n’échappe pas à
cette règle.
Le cas de
la France
Trois
raisons justifient l’attitude la France contre une guerre en Irak.
Premièrement,
il est inconcevable pour la France, et indirectement pour l’Europe, de
permettre une main mise totale des Etats-Unis sur les ressources pétrolières
de la région, et surtout sur leur acheminement. Car en observant la provenance
de l’énergie en direction de la France, on remarque que cette dernière
dépend à plus de 28,3 % de la région du golfe. Malgré sa politique de
diversification des sources, la France reste vulnérable au moindre soubresaut
en provenance du Moyen-Orient. Le souvenir du premier choc pétrolier qui avait
fait tripler la facture énergétique de l’Europe reste vivace dans l’esprit
des dirigeants français ; car même si ce genre de crise n’a plus d’incidence
notable sur le plan de la production d’électricité (grâce à la politique
nucléaire française) ses conséquences sur les entreprises sont quant à elles
énormes. La compétitivité devenant inexistante, c’est toute l’économie
française qui deviendrait sinistrée. La deuxième raison justifiant l’opposition
française à cette guerre est qu’une main mise des Etats-Unis sur le pétrole
de la région serait un formidable moyen de pression politique sur Bruxelles. La
menace qui pèserait sur la construction européenne ne serait ni plus ni moins
que son démantèlement à moyen terme. Par un simple jeu de pressions
indirectes sur l’Europe ou sur certains de ses membres, les Etats-Unis se
rendraient maîtres du seul bloc en formation en mesure de contrebalancer leur
puissance en le privant de toute volonté politique indépendante.
La
troisième raison est d’ordre commercial. Car depuis plus de trente ans, la
France a su conserver des relations commerciales fructueuses avec l’Irak. De
même, malgré sa participation à la 1ère guerre du golfe, la France a su
rester présente sur le terrain irakien, contrairement aux Etats-Unis qui se
sont auto-pénalisés en imposant leur embargo économique. Plus de 80
entreprises françaises de taille respectable sont en activité en Irak, et le
secteur pétrolier à travers le groupe TotalElfFina se taille la part du lion
en exploitant les gisements pétroliers de la deuxième plus grande réserve
mondiale. Or, dans un Irak occupé par les Etats-Unis, la politique clairement
affichée par l’équipe Bush serait d’évincer les compagnies pétrolières
européennes du jeu et de privilégier les entreprises américaines, tout en
donnant un lot de consolation aux britanniques et aux russes.
Ce qui
nous amène au constat suivant : si la France se lance dans l’entreprise
militaire américaine, elle ne fera que contribuer à sa propre éviction. Dans
le cas contraire, elle ne fera rien pour l’en empêcher. L’issue est la
même dans les deux cas, la France fera les frais de la politique régionale de
Washington. La seule solution logique qui s’impose est celle qui consiste à
bloquer les ardeurs bellicistes des Etats-Unis. Non pas uniquement pour
empêcher la guerre, mais pour être en mesure de négocier un meilleur après
Saddam. Il est intéressant de noter que la France n’a pas exclu sa
participation à la guerre, mais la conditionne à un aval de l’ONU. Car c’est
sur ce seul terrain que la France est en mesure de faire monter les enchères.
Paris lâchera du lest dès que sur le tapis vert, les Etats-Unis se montreront
plus « compréhensifs ». Et il est fort à parier, si ce coup de
poker réussit, que la France se trouvera aux premières loges lors de l’invasion
de l’Irak. L’absence d’utilisation de son veto à l’ONU se monnaiera
donc… cher.
Marchandage
en Asie : Le cas Russe et Chinois
Le cas de
ses deux pays est quelque peu distinct. La Russie n’a pas besoin du pétrole
de l’Irak. Cet immense pays est autosuffisant en matières énergétiques, et
il en exporte. Toutefois la crise irakienne est pour le gouvernement russe
intéressante à double titre. Elle contribuerait de prime abord à replacer la
Russie sur l’échiquier politique international, tout en lui permettrant d’en
tirer des avantages économiques non négligeables.
Car en s’alignant
sur la position française, la Russie espère recevoir des Etats-Unis, présents
à ses frontières, certaines garanties. D’une part, la politique américaine
en Asie centrale se devra d’être moins agressive et s’accompagner d’un
repli stratégique de leur sphère d’influence mise à mal suite à la guerre
en afghanistan. On peut de même légitimement penser que les Etats-Unis
fermeront les yeux sur le cas Tchétchène pour un bon bout de temps, en ne
manquant pas de le qualifier de problème interne (la position de la France sur
le sujet est assez éloquente).
Ensuite,
la Russie verra sa part de marché dans le secteur pétrolier augmenter dans un
Irak sous contrôle américain. Il est utile de se rappeler que lors des
premières accusations de l’équipe Bush à l’encontre de Saddam Hussein,
une multitude d’accords ont été signés à la va vite par la Russie et le
gouvernement irakien. (Des contrats de plus de 40 milliards de dollars sur 20
ans). Cette manœuvre « préventive » de la Russie avait pour but de
prévoir une monnaie d’échange lors de futures négociations avec les
Etats-Unis. Il est intéressant de noter que l’administration américaine, en
ce qui concerne la répartition future du gâteau irakien, n’a pas exclu de
donner une part à la Russie. Un changement d’attitude de Moscou est donc à
prévoir sur le court terme.
Le
mutisme actuel de la Chine introduit une nouvelle donne. Généralement plus
expansifs quand il s'agit de contester « l’impérialisme »
américain, les dirigeants chinois semblent suivre une politique qui pourrait
être qualifiée de « très tiède ». Or, il suffirait de lier le
problème nord coréen à la crise iraquienne pour mieux comprendre. Car à ce
sujet, l’attitude des Washington est pour le moins dire surprenante. Un pays
récemment considéré comme faisant partie de l’axe du mal, reprenant son
programme nucléaire tout en se retirant du traité de non-prolifération
nucléaire en osant menacer ouvertement le territoire même des Etats-Unis, ne
se fait pas taper sur les doigts par le principal intéressé. A la lueur de ce
qui précède, il est légitime de penser que la Chine a déjà monnayé son
manque d’ardeur à l’encontre de la guerre en Irak soit est en pourparlers.
L’accord officieux sino-américain pourrait se résumer à ce qui suit :
la Chine fait monter la pression en Asie du sud-est ; son satellite
communiste applique la « théorie du fou » (si chère à Nixon), et
se met à menacer ouvertement la communauté internationale qu’il utilisera
son arsenal nucléaire contre tout pays qui oserait s’opposer militairement à
sa politique. Du coup la Corée du sud s’inquiète, et demande aux Etats-Unis
de calmer le jeu. D’un autre côté, le Japon, qui a autant de raison que l’Europe
de craindre une mainmise américaine sur l’acheminement du pétrole en
provenance du golfe, (dont il dépend à plus de 76%) est occupé à régler la
crise qui s’installe à ses portes en oubliant la crise irakienne.
La Chine
vient d’avancer un pion en Asie du sud-est, avec la bénédiction (forcée) du
gouvernement américain uniquement préoccupé d’une éventuelle paralysie au
conseil de sécurité par un veto chinois. Un silence pour un silence…
Dans tout
ce jeu de négociation, l’Allemagne semble être le seul pays à avoir perdu
son statut de grande puissance européenne. Ecartelé entre une population
franchement hostile à la guerre et une grave crise économique, Gerhard
Shroeder ne pouvait que suivre la France. Car la gravissime faute diplomatique
et stratégique que le gouvernement allemand a commise a été celle de fermer
la porte à toute éventualité de participation de la Bundeswehr aux
opérations militaires. Le fait le plus marquant encore, a été celui de
refuser toute opération militaire américaine à partir de son territoire. Du
coup, s’étant mise à dos Washington et sans réel moyen de pression
diplomatique ou économique, l’Allemagne ne pouvait que s’accrocher à la
diplomatie française qui, du coup, réussi un formidable exploit en devenant l’unique
«moteur de la politique étrangère» européenne. La façon dont les pays
candidats à l’Union signataires de la lettre de soutien aux Etats-Unis se
sont fait tirer les oreilles par un Jacques Chirac donneur de leçon en est
la preuve éclatante.
Jamais
depuis le début de la construction européenne, on ne s’était tant
rapprochés de la notion de Président de l’Europe.
La contre
attaque de Washington
Il
suffisait de noter l’expression d’incompréhension du secrétaire d’Etat
aux affaires étrangères Colin Powell, lorsque au conseil de sécurité il s’était
trouvé inconfortablement isolé, pour se rendre compte que c’était deux
visions de la politique mondiale qui s’entrechoquaient.
Vers un
nouvel ordre mondial ou un retour aux sources?
Le
conflit entre les nations européennes et les États-Unis sur leur conception
différente des principes régissant les relations internationales ne date pas d’aujourd’hui.
La crise irakienne n’a fait que cristalliser un problème qui était
concrètement apparu au lendemain de la 1ère guerre mondiale. Les États-Unis
à cette époque, par le biais du président Wilson, annonçaient aux
chancelleries européennes la fin de la diplomatie classique telle que
pratiquée depuis Richelieu: La raison d’état, comme unique ligne directrice
des relations internationales avait vécu. Dorénavant, les intérêts
égoïstes des états devaient s’effacer face à l’intérêt collectif,
inaugurant de ce fait un nouveau partenariat des Nations. De plus, le président
Wilson leur signifiait clairement que le nouvel ordre mondial ne reposerait plus
uniquement sur l’équilibre des forces mais sur une vision plus idéaliste des
notions démocratiques, véhiculées principalement par les Etats-Unis.
Or, dans
cette crise, c’est l’effritement même de cette conception, qui avait
prévalu pendant toute la durée de la guerre froide, qui pose problème. Car la
position européenne refusant la guerre est en soi une réminiscence de cette
époque, déclarée révolue, qui refait surface. Face à une unique
superpuissance, une multitude de nations plus faibles tentent de s’unir pour
faire un contrepoids susceptible d’enrayer toute velléité hégémonique. Car
si les Etats-Unis partent du postulat que des principes de portée universelle
peuvent, et doivent, servir de base à une action collective préventive pour le
bien commun de tous, l’Europe, elle, veut privilégier les deux notions de
raison état et d’équilibre des forces. En d’autres termes, les intérêts
et la puissance comme facteurs régulateurs des relations internationales.
C’est
cette vision Wilsonnienne qui se veut de continuer d’exister malgré la fin de
la guerre froide, qui crée la crise d’identité d’un nouvel ordre mondial
qui se cherche. Car à la volonté d’action adoptée par les Etats-Unis fait
face une attitude européenne préférant un statut-quo moins risqué à court
terme.
Toutefois
il n’est pas vrai d’affirmer que les Etats-Unis veulent à tout prix agir
militairement sans la bénédiction de l’ONU. La preuve est que le vote de la
première résolution (voire de la seconde qui est en cours d’élaboration)
est grandement le fruit de l’administration américaine, et plus
spécialement, de Colin Powell. Car Washington, malgré sa politique
va-t-en-guerre, préfère ne pas s’affranchir d’une couverture Onusienne
pour son action. Les conséquences d’une pareille guerre non cautionnée par
le droit international, risquerait d’ouvrir une véritable boîte de pandore
à l’échelle mondiale. Car il n’est pas certain que d’autres pays ne
seraient pas tentés par l’exemple d’une guerre non avalisée par la
légalité internationale afin s’engager dans des guerres préventives au nom
de morales douteuses purement égoïstes.
La
bataille des veto
La
situation de blocage diplomatique actuelle n’est pas du goût de l’équipe
Bush, et elle le fait savoir. Washington prépare sa contre offensive, et
commence à s’attaquer aux différents verrous diplomatiques mis en place par
la partie adverse.
Premier
front : l’OTAN. Le veto tripartite lancé par la Belgique, la France et l’Allemagne
vient d’être contourné le 17 février lors de la réunion du Comité des
plans de défense (CPD) de l'OTAN, dont la France ne fait plus partie depuis
1966. Sous la pression, la Belgique vient d’accepter le déblocage de l’aide
militaire à la Turquie, et ce en faisant rentrer indirectement l’OTAN dans la
guerre. Sur le deuxième front diplomatique, les Etats-Unis, préparent l’adoption
d’une seconde résolution au conseil de sécurité, beaucoup plus musclée,
permettant une intervention militaire automatique en Irak. Les tractations
diplomatiques ont déjà commencé, et les Etats-Unis espèrent convaincre une
majorité de petits pays de la soutenir, en espérant un reversement de
majorité. Car actuellement Washington est dans une impasse à l’ONU en
ne recueillant que tout juste un tiers des voix du Conseil en faveur de la
guerre. Reste le problème des veto russe, français et chinois. En ce qui
concerne la Chine, il semblerait que la crise nord coréenne ait porté ses
fruits. La Chine semblerait accepter l’idée de ne pas utiliser son droit de
veto en cas de vote d’une seconde résolution.
Pour ce
qui est de la Russie, les opérations de charme semblent avoir commencé ;
la signature d’un accord de 18,5 milliards de Dollars avec la compagnie
pétrolière britannique British Petroleum est un signe que le coup de poker
russe semble avoir fonctionné. Investissements étrangers contre le silence de
la Russie au conseil de sécurité est apparemment la voie suivie par le tandem
americano-britanique. Cet accord tombe beaucoup trop à point nommé pour qu’on
n’y voie qu’un innocent « deal » financier.
La seule
inconnue qui reste est la France. Car si ses alliés de circonstance se
désistent, elle se placera en très mauvaise posture en restant en marge de la
guerre. Les formidables retombées diplomatiques récoltées par la France en
tant que chef de file de la résistance pourraient être perdues. De plus, elle
se verrait à son tour dans la même position que les Etats-Unis lors de la
réunion du conseil du 14 février. La pression américaine pour faire sauter le
verrou français ne cesse pas et tout les moyens sont bons pour obliger Paris à
lâcher du lest. Manœuvres d’intimidation verbale lors de discours d’officiels
américains et campagnes de presse ciblées sont quelques-uns uns des moyens mis
en œuvre par l’équipe Bush pour faire plier Paris. Mais il est fort à
parier que des tractations plus secrètes sont en cours pour de trouver une
solution plus négociée. De toute manière il est incontestable que tout les
alliées des Etats-Unis essayent ou essayeront de monnayer au prix fort leur
éventuelle participation à la guerre. Dernier épisode en date, la Turquie,
fidèle alliée de Washington, réclame 40 milliards de dollars dans le but de
faire face aux retombées néfastes de cette guerre sur son économie. Dans le
même temps, 55 000 de ses soldats sont prêts à intervenir dans le Nord de l’Irak
afin de mettre la main sur les gisements pétroliers avant que la rébellion
kurde ne le fasse.
Washington
semble être contrainte de se frayer un chemin vers l’Irak à grands renforts
de billets verts.
Conclusion
La guerre
en Irak est plus que probable, elle est certaine. Mais ce n’est pas la partie
la plus importante de l’histoire, même au prix de centaines de milliers de
morts. Car est inimaginablement plus dangereuse la façon dont sera menée cette
guerre, car elle servira d’exemple à celles qui suivront. Et rien qu’en
pensant que certains états possèdent l’arme nucléaire, on pourrait, au
risque d’être accusés de cynisme, prier pour que les victimes irakiennes
soient des «victimes légales».
N.Lopez 02/2003
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