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Notre
société occidentale repose, depuis un demi-siècle, sur un développement
technoscientifique imposant. Lequel conduit à des changements de niveau de vie,
mais aussi à des effets d’optique trompeurs. Nous avons l’impression que le
monde entier raisonne comme nous le voudrions. C’est cet effet d’optique qui
nous a aveuglé et a, notamment, permis les évènements du 11 septembre 2001.
C’est
surtout après la Seconde Guerre Mondiale que notre société occidentale a
découvert la véritable puissance de la science. S’en est suivie une époque
d’euphorie scientifique dans les années 1960-1970 : les Golden
sixties. Tout le monde était alors persuadé que les sciences
représentaient le sommet du génie humain. Les sciences allaient permettre de
résoudre tous les problèmes. La conquête de l’espace, l’avènement de l’électroménager,
l’automobile pour tous, la télévision, le confort domestique, l’abondance
de biens étaient des facteurs qui ne pouvaient que développer notre croyance
dans la toute puissance des sciences et des techniques.
Puis,
retour de manivelle, dans les années 1970-1980, les hommes découvrent la
fragilité de ce nouveau monde. La crise pétrolière de 1973, les accidents de
pétroliers, la chute de quelques avions porteurs de bombes nucléaires, la
pollution de rivières et des villes, le réchauffement de l’atmosphère, la
course effreinée aux armements entraînent un insidieux sentiment de
catastrophisme. Tout cela est-il aussi sûr qu’on a voulu nous le faire
croire ?
Au
catastrophisme des années 1980 succède la mise en perspective des problèmes
dans la décennie 1990 avec, en prime, la fin de la Guerre froide et l’éloignement
- mais pas la disparition - du spectre de la guerre nucléaire. La fin de la
Guerre froide semble aussi représenter la fin d’un monde bipolaire et le
début d’une ére multipolaire, plus difficile à prévoir. Simultanément, le
concept de société de l’information commence à s’imposer dans les
esprits. Les discours sont résolument optimistes. La société de l’information
sera celle de la liberté, de la démocratie universelle, de la tolérance, des
échanges, du commerce libre ? etc. Bref, il ne pourra en sortir que du
bien. Mais les actes sont moins rassurants. Car, avec la société de l’information
arrivent aussi de nouvelles manières de concevoir, de mener des conflits [] .
La séparation entre conflits militaires et civils est floue.
Pour les
stratèges occidentaux, l’information joue même un rôle central dans de
nouveaux types de conflits, qu’ils soient militaires, civils ou terroristes
[]. La guerre au XXIe siècle, telle que conçue par les occidentaux, sera
peut-être une guerre technologique [], mais elle sera aussi, notamment selon la
doctrine militaire américaine, basée sur " l’Information
Dominance " [], ou " Infodominance ". C’est
cette notion qui a guidé et guide encore quantité de stratèges au niveau
mondial, mais dont les diverses implications ne semblent pas avoir été
suffisamment pesées avant le 11 septembre 2001. Quant au futur, il semble que,
malheureusement, la fuite en avant technologique prévale sur la critique
constructive.
Infodominance :
gain d’un avantage opérationnel par l’acquisition, l’altération ou le
traitement de données ou connaissances.[].
Suite à
la conduite de la Guerre du Golfe et du conflit bosniaque, le rôle majeur de l’information
dans les conflits a été mis en évidence. Ces succès ont convaincu beaucoup
de monde que dominer les flux d’information au niveau mondial, les contrôler,
les surveiller, les utiliser - bref développer " l’ Infodominance "
- sont la voie à suivre pour un monde sûr. Cette notion ne recouvre pas que
des buts militaires, mais s’applique aussi à l’économie, surtout
mondialisée, pour laquelle toute information sur le concurrent ou le client
représente un avantage. Afin de mieux appréhender les difficultés de ce
concept, il n’est pas inutile d’en examiner les hypothèses de base.
1.
Hypothèses de base de l’Infodominance
Le
concept d’Infodominance résulte de plusieurs hypothèses de base, de dogmes
non remis en cause, bien ancrés dans l’esprit des stratèges et dirigeants
occidentaux. Ces dogmes ne sont pas discutables, car allant de soi. Pourtant,
les évènements du 11 septembre 2001 en ont démontré certaines limites.
1.a. Hypothèse
1 : notre civilisation occidentale est " bonne ".
" Nous
sommes bons " : cette phrase, prononcée par le président George
W. Bush peu après les tragédies du 11 septembre 2001, résume bien le
sentiment général des Américains, mais aussi de la quasi-totalité des
Occidentaux. Notre civilisation occidentale est " bonne ".
Notre fonctionnement démocratique est le seul bon ; nous devons donc l’imposer
pour que tous les hommes soient heureux. Le progrès scientifique et
technologique nous a aidé à installer définitivement notre démocratie chez
nous. Grâce à ces progrès, nous sommes heureux. Notre économie est
puissante. Tout prouve que c’est la bonne solution pour l’humanité. Il nous
faut donc imposer notre mode de civilisation, à tous les niveaux. Ce qui,
incidemment, implique que nous nous considérons comme étant constamment en
conflit : économique, idéologique, culturel, militaire, etc.
Nous
devons vaincre ceux qui ne pensent pas comme nous, nous devons nous méfier des
autres, nous devons savoir qui sont nos ennemis et nos alliés. Et le monde
étant nécessairement dangereux pour les gentils, il faut bien que nous nous
protégions contre les méchants. Il faut aussi que nous dominions les autres.
1.b.
Hypothèse 2 : la maîtrise de l’information est nécessaire pour pouvoir
dominer le monde.
Dans ce
contexte, l’information est alors vue comme une arme, défensive et offensive.
Si nous savons tout ce qui se dit et s’échange, nous pouvons tout contrôler,
tout prévoir. C’est essentiel, car l’information dicte la décision.
Pour bien
comprendre l’importance de l’information, il est intéressant de savoir
comment elle est perçue par ceux dont le métier est de préparer et de faire
la guerre: les militaires. Pour les militaires, le premier but de l’information
est la prise de décisions et, donc, l’action []. Meilleure est l’information
(et donc le système de renseignement), meilleure est la décision. En guerre,
deux groupes de décisions sont importants: les nôtres et les leurs. La guerre
offensive de l’information a pour but d’affecter l’information circulant
de l’autre côté ou vers l’autre côté, de telle sorte que
" leurs " décisions soient à " notre "
avantage. La guerre défensive de l’information consiste à
" les " empêcher de faire la même chose contre
" nous ".
Etant
donné que le phénomène de l’information est très large et est inclus dans
toutes les activités humaines, une large gamme d’actions peut être comprise
dans une telle définition. Du point de vue militaire, dans le passé, cela
consistait essentiellement à détruire le commandement ennemi, ou à manipuler
son organisation politique. Avec les développements technologiques des
dernières décennies, les choses ont changé. Dans la guerre actuelle avec des
engins guidés ou intelligents [], capables d’atteindre des cibles avec grande
précision, l’information prend une part de plus en plus prépondérante. Il
faut savoir à tout moment où les cibles se trouvent et se trouveront dans les
heures ou minutes qui suivent. Il faut donc des moyens puissants de
surveillance, de transmission et de traitement de l’information, afin de
prendre la bonne décision au bon moment. Avec les autoroutes de l’information,
leur rôle est encore plus prépondérant, car les informations recueillies
peuvent concerner quelqu’un à l’autre bout de la planète.
La
maîtrise de l’information est complexe. Elle demande une connaissance de l’autre
qui est bien plus profonde et complète que celle requise pour un combat
physique. On doit savoir:
- quelle
information sert à la décision de l’autre;
- comment
l’information circule dans l’espace, le temps;
- dans
quelle bande spectrale l’information est transmise ;
- quelles
règles régissent la transmission et la réception de l’information;
- quelles
informations sont superflues;
- qui
décide de la pertinence de l’information pour la décision;
- combien
de décisions sont liées à d’autres facteurs.
Si on ne
connait pas ces paramètres, les opérations sont lancées dans le noir.
Si l’information
est évidemment essentielle en cas de conflit militaire, elle le devient de plus
en plus dans une société technologiquement développée comme la nôtre. Tout
ce qui vient d’être dit s’appplique aussi aux secteurs industriels et
publics, à l’information économique, à l’idéologie, aux médias.
Néanmoins, la maîtrise de l’information est rendue complexe par le fait que
l’information est un concept à plusieurs entrées, interdépendantes.
Celles-ci concernent, dans le désordre, les acteurs, les destinataires, les
moyens de communication, les buts, le moment.
Concernant
les acteurs et destinataires, plusieurs entrées sont à considérer :
- Eux (nos concurrents,
nos ennemis, les mauvais) ; nous (les bons) ; leurs et nos alliés
(toujours suspects de changer de camp) ; les autres (qui pourraient
nous gêner). Pour " eux ", la maîtrise de l’information
requiert de savoir ce qu’ils savent et échangent, mais aussi de leur
distiller l’information " adéquate " sur
" nous ". A " nous ", il convient de
nous rassurer sur nos capacités, sur notre bonne volonté, et de nous
protéger.
- Les décideurs, les
" ouvriers " et " soldats ", l’opinion
publique. L’information concernée est de " qualité "
différente. " Leurs " décideurs sont évidemment très
importants. Leurs motivations, leur mode de pensée, leur poids, l’information
dont ils disposent et celle qu’ils échangent ont une valeur inestimable
pour " nous ". " Leurs " ouvriers
ont aussi une importance à ne pas sous-estimer, car ils peuvent échanger
des choses qui devraient être cachées. A nous de bien les repérer.
" Leur " opinion publique est essentielle pour nous, car
elle nous fournit les informations sur le milieu ndans lequel agir.
" Nos " décideurs doivent avoir l’information
adéquate au moment adéquat. " Nos " ouvriers doivent
être convaincus que nous sommes forts et sûrs de nous, et nous suivre au
bon moment. Il faut donc maîtriser l’information que nous distillons.
- Les forts et les
faibles. Selon que l’on soit soi-même fort ou faible, et que l’autre
soit fort ou faible, le message peut être différent. Le fort est sûr de
son fait et, généralement, possède des moyens importants. Le faible doit
pouvoir " ruser " vis-à-vis du fort, le diaboliser.
- Les attaquants et les
attaqués. Que ce soit " nous " ou
" eux ", on peut être (ou se sentir) attaquant ou
attaqué, selon le moment du conflit ou selon celui à qui l’on parle. L’attaque
peut être physique (militaire), idéologique, économique, culturelle.
- La civilisation, la
culture, l’idéologie. Le monde est divisé en peuples, tribus, groupes
qui ont chacun leur identité propre, leur mode de fonctionnement. Les
informations qui intéressent un peuple d’Afrique centrale ne sont pas
celles qui intéressent un pays du Moyen-Orient. Ce qui, combiné au fait
que leur degré de développement et d’implantation des moyens de
communication et d’information est différent du nôtre, rend la question
opérationnelle difficile.
Comme on
le voit, la maîtrise de l’information est essentielle pour dominer le monde,
mais cette maîtrise n’est pas simple.
1.c.
Hypothèse 3 : la technologie est l’outil essentiel de la maîtrise de l’information.
Etant
donné la complexité de l’information, il faut des outils pour pouvoir la
maîtriser. Seule " la technologie " en est capable. Le
développement des systèmes électroniques résulte de certaines hypothèses
bien ancrées dans l’esprit des décideurs et des citoyens.
1.c.1.
Hypothèse 3a : l’électronique est l’outil le plus efficace pour la
maîtrise de l’information.
Tous les
messages envoyés par les citoyens du monde passant (ou en voie de passer) par
des systèmes " numérisés ", donc traités par ordinateur,
des engins électroniques placés aux endroits stratégiques devraient permettre
de tout voir passer. Vu la quantité énorme d’information transitant par ces
endroits stratégiques, seule l’électronique intelligente peut donner accès
à cette information et de la contrôler.
1.c.2.
Hypothèse 3b : grâce à l’électronique, les risques liés aux erreurs
humaines sont supprimés.
Les
hommes sont des êtres faillibles. Ils peuvent se tromper, mal évaluer une
situation, être fatigués ou distraits, etc... Ce n’est pas le cas des
machines qui font exactement ce qu’on leur demande, sans erreur possible. Il
" suffit " de leur injecter les critères de choix, de tris.
1.c.3.
Hypothèse 3c : avec l’électronique, les hommes ne sont plus aussi
nécessaires.
Pour
obtenir l’information nécessaire sur le concurrent, l’ennemi, l’allié,
il n’est plus nécessaire d’envoyer des hommes sur le terrain, chez l’autre.
Cela peut se faire à distance, devant un clavier d’ordinateur. De plus, la
situation est psychologiquement confortable. L’adversaire n’est pas un
homme. Il s’agit d’un jeu sur ordinateur, sans victime, sans destruction.
Il n’est
plus nécessaire d’envoyer des compagnies d’hommes sur le terrain. Cela se
fait à distance, par quelques hommes bien entraînés au traitement de l’information,
devant un ordinateur. Pour lutter contre un ennemi, il ne faut plus qu’un
nombre minime de personnel. On pourrait donc passer d’hommes sur le terrain.
Les
progrès ultra-rapides dans le domaine de l’informatique, le développement du
réseau Internet, le fait qu’il n’y ait eu, jusqu'à aujourd’hui,
que des incidents relativement mineurs sur Internet, les discours
rassurants des responsables de la sécurité informatique, sont des éléments
qui ont conforté les responsables politiques et autres, de l’utilité de
développer la surveillance informatique.
Cette
vision de l’efficacité de l’électronique est encore répandue dans le
public via quantité de films, souvent américains, impliquant ordinateurs, Internet
et satellites de surveillance. Ne voit-on pas, dans plusieurs films, des
policiers suivre un suspect à la trace grâce à des satellites espions.
Techniquement, on n’est pas près d’y arriver, amis qui, dans les milieux
non spécialistes, le sait ? Dans une société démocratique, où l’avis
de la population est essentielle, l’éducation du public fait aussi partie de
la préparation aux conflits.
- Un modèle adéquat du
monde pour appliquer l’infodominance.
Pour
dominer le monde grâce à l’infodominance, l’idéal serait d’arriver à
une division du monde en catégories adéquates, bien déterminées et faciles
à classer. L’idéal, du point de vue de l’infodominance, serait une
division en deux catégories : les bons et les mauvais. Pour y arriver, il
faut que les bons soient les forts, et les mauvais soient les faibles.
Puisque
le développement de cette infodominance prend rracine dans le développement d’Internet
et du cyberespace, il est utile de retourner à leurs sources. La volonté
politique qui a porté leur développement prend racine dans les idées de
futurologues américains des années 1970, notamment les Toffler. Selon eux, il
s'agit, au départ, d'une idée pour redynamiser la société américaine.
Depuis la publication de leur premier best-seller, Le Choc du Futur, en
1970, les idées des Toffler ont pénétré les esprits de bien des dirigeants
et économistes, pas seulement américains. Selon eux, nous sommes en train de
passer d'un monde dual (Nord -Sud, riche et pauvre, industrialisé et agricole)
à une société "triséquée". Selon un ordre historique, le monde
est divisé en trois secteurs ou sociétés :
- les sociétés de la
Première Vague, offrent les ressources agricoles et minérales ;
- les sociétés de la
Deuxième Vague, fournissent
une main-d'oeuvre bon marché et s'acquittent de la production en
série ;
- les sociétés de la
Troisième Vague vendent au monde de l'information et de l'innovation, du
management, de la haute culture et de la culture pop, de la technologie
avancée, des logiciels, de l’éducation, de la formation, des soins
médicaux, et des services financiers ou autres.
Les
nations sont classées selon ces trois " vagues ". Bien
entendu, les pays développés doivent être de la troisième vague, pour garder
la domination du monde. Cette vague, basée sur l'information et le savoir, ne
peut se réaliser sans des outils spécifiques. C'est ici qu'entrent en scène Internet,
les autoroutes de l'information, les multimédias, le cyberespace, etc. On le
voit, développer les autoroutes de l'information est nécessaire pour ne pas
rater la transition vers la Troisième Vague, pour garder la domination
économique, mais surtout intellectuelle du monde.
Le
classement actuel du monde selon la puissance du cyberespace est donc important
pour appréhender l’état d’avancement de ce monde idéal du point de vue de
l’infodominance. Cette nouvelle division du monde, de la cyberplanète, se
reflète dans les nouveaux rapports de force, qui consolident les rôles des
puissants et des serviteurs. Mais il permet aussi l’arrivée de nouveaux
acteurs non désirés, qui risquent de menacer l’ordre en cours d’établissement.
Dans le contexte actuel, on peut classer les pays et groupes en sept
catégories.
- 1) A tout seigneur,
tout honneur ; dans la première catégorie, on ne trouve aujourd’hui
que les Etats-Unis. . La prééminence américaine dans le cyberespace est
évidente. Faut-il rappeler la place de Microsoft dans le secteur des
logiciels informatiques, d’Intel dans les processeurs. Les
premières constellations de satellites dédicacés aux télécommunications
personnelles en cours de déploiement sont américaines. Les cybernautes
américains représentent environ les deux tiers des utilisateurs d’Internet.
Cette prééminence américaine s’étend ailleurs que dans le civil. Ils
sont aussi les plus avancés dans le domaine militaire, ainsi que dans celui
de l’espionnage ou, si l’on préfère, de la surveillance. Ils n’hésitent
pas à visiter les ordinateurs de leurs concurrents, voire de prôner de
nouvelles formes de conflits pour garder le contrôle de l’économie
mondiale Les Etats-Unis dépassent tous les autres pays dans le domaine des
hautes technologies pour les secteurs militaires et de surveillance. Les
Etats-Unis génèrent plus de mots et d’images dans le domaine militaire
et la guerre de l’information, que le reste du monde rassemblé. Quant à
leur cyberespace civil, il est aussi extrêmement développé. Aucun secteur
stratégique n’est indépendant du cyberspace : télécommunications,
énergie, transports, banques, médias, etc. sont tous interconnectés via Internet..
- La deuxième
catégorie inclut des pays déjà branchés sur Internet, mais qui,
bien que puissants économiquement, sont derrière les Etats-Unis en ce qui
concerne le développement actuel du cyberespace. Ce sont essentiellement
les pays de l’Union européenne, le Japon, la Suisse. Ces pays pourraient
rivaliser avec les Etats-Unis, surtout dans le domaine civil, s’il y avait
une véritable volonté politique. Malheureusement, la place prise, de fait,
par des sociétés, comme Microsoft et Intel, dans le marché
de l’informatique risque de rendre la prééminence américaine
incontournable pour longtemps.
- Dans la troisième
catégorie, on rencontre des pays peu branchés sur Internet, mais en
cours de branchement, comme l’Afrique du Sud. Ces pays ont l’ambition
et, sans doute les moyens, de rester ou de devenir une puissance régionale.
- La quatrième
catégorie comprend des pays qui sont des puissances régionales, mais ne
sont guère ou pas branchés sur Internet. Ce sont des pays comme l’Irak ,
l’Iran. Déjà relégués du commerce mondial, ils se verront encore plus
marginalisés par le non branchement au cyberespace.
- Il y a ensuite tous
les autres pays, non développés et qui, à cause de diverses
particularités (géographiques, politiques, humaines) ont peu d’espoir d’être
bientôt branchés de manière satisfaisante sur le cyberespace. Ce sont
notamment la plupart des pays d’Afrique.
- Outre ces cinq
catégories apparaissent de nouveaux acteurs, qui ne sont plus définis à
partir de pays d’origine. La sixième catégorie inclut des organisations
cohérentes, structurées au niveau mondial ou transnational, avec des
moyens financiers et des lieux d’accueil importants. Certaines
organisations, comme l’ONU ou l’OTAN, ne disposent pas de forces
propres, mais recourent à celles d’autres pays. Elles utilisent de
manière importante des systèmes sophistiqués, parfois fournis par les
Etats-Unis ou d’autres pays développés. Même si, à proprement parler,
ces organisations ne font pas de commerce, elles jouent un rôle de suivi,
de législation important et essentiel pour un développement harmonieux du
cyberespace et, surtout, de l’ordre mondial associé. D’autres exemples
concernent des associations du crime organisé ou de terrorisme,
éventuellement soutenues par certaines nations. Leur adaptabilité aux
nouvelles technologies de l’information en fait des composants
perturbateurs à ne pas négliger. Leur puissance a été dramatiquement
révélée par l’attentat du 11 septembre 2001.
- Enfin, la septième
catégorie comprend des groupes fragmentés, décentralisés ou des
individus. Leurs disponibilités sont généralement faibles, mais leur
capacité à faire des dégâts ou des bénéfices est considérablement
accrue par la technologie et la possibilité d’utiliser l’infrastructure
de leurs ennemis. Ce sont notamment quantité de pirates informatiques, qui
se sont révélés lors de plusieurs attaques de sites Web, mais aussi que
certains ont menacé d’employer lors de conflits locaux, comme ceux du
Timor oriental.
Comme on
le voit, avec le cyberespace, l’environnement mondial, les interlocuteurs
changent. Ils s’échelonnent de la superpuissance mondiale (actuellement les
Etats-Unis) à l’individu mal intentionné.
A ce
stade, il n’est sans doute pas inutile de remarquer que cette nouvelle
division du monde est compatible avec celle des trois vagues de Toffler. Aux
catégories 1 à 3, l’accès à la Troisième Vague, avec la catégorie 6 pour
régulateur ou gendarme. Aux autres, le maintien dans les première et deuxième
vague. Quant à certains de la catégorie 6 et de la septième catégorie, il s’agit
des empêcheurs de dominer en rond. Les idéologies marquent aussi la
géographie économique.
Il n’est
pas non plus inutile de remarquer que, aujourd’hui, avec le cyberespace, le
groupe des trois grandes puissances économiques (Etats-Unis, Europe, Japon) est
divisée. Et ce, au profit du premier, les Etats-Unis.
Ainsi
donc, le cyberespace établit de nouveaux rapports de force ou consolide les
rôles des puissants et des serviteurs. Mais il permet aussi l’arrivée de
nouveaux acteurs non désirés, qui risquent de menacer l’ordre en cours d’établissement.
Quant au
futur, les cartes des grands programmes de déploiement des fibres optiques
confirment ce qui a été dit précédemment.. L’Afrique sera contournée,
avec quelques branchements, dont un vers l’Afrique du Sud. Quant au détroit
de Gibraltar et au canal de Suez, ils sont des lieux de passage obligés des
fibres optiques et, donc, redeviennent des endroits stratégiquement importants.
- Les leçons du 11
septembre 2001.
Jusqu’au
11 septembre 2001, tout semblait conforter cette vision de la domination du
monde par le cyberespace. Mais, ce jour-là, tragiquement, la démonstration fut
faite qu’il faut revoir certains concepts. Car qu’est-il arrivé ce
jour-là ?
Nous
avons tous en tête les images souvent diffusées des collisions des avions sur
les tours jumelles du World Trade Center à New York. Nous revoyons l’effondrement
des tours, la fuite des gens dans les rues envahies par un nuage de poussières.
Nous revoyons, moins distinctement, l’incendie du Pentagone à Washington,
ainsi que la vue lointaine des débris du quatrième avion. Nous nous souvenons
du premier discours du président Bush, de sa disparition pendant quelques
heures, de ses autres discours s’étonnant que l’on puisse faire du mal à l’Amérique,
si " bonne ", de son ton guerrier lorsqu’il parle de
poursuivre les commanditaires des attentats, et de les prendre, morts ou vifs,
comme dans les plus célèbres westerns.
Mais si
on connaît les évènements et les suites, a-t-on réfléchi à ce que le fait
que les attentats aient pu se produire signifie ? A-t-on pris conscience
que le 11 septembre 2001 représente une sanglante et cinglante défaite pour
les Etats-Unis ? Qu’il ne s’agit pas seulement de terrorisme, mais de
la première bataille perdue d’un nouveau type de conflit, pourtant
prévu : un cyberconflit. Il s’agit bien d’un cyberconflit, car les
terroristes ont utilisé le cyberespace, en déjouant les énormes moyens
déployés pour les empêcher de nuire. Si les terroristes ont réussi leurs
actions, c’est que quelque chose a raté en Occident. Ou, en tout cas, que des
hypothèses de départ se sont révélées fausses. Quoi ? Pour s’en
rende compte, une lecture des évènements ayant eu lieu avant et après le 11
septembre 2001 est utile.
Avant le
11 septembre 2001.
Dans les
jours qui ont suivi les attentats, plusieurs commentateurs les ont comparé à l’attaque
de Pearl Harbour, le 7 décembre 1941. Les Etats-Unis ne s’attendaient pas
certes ni à l’attaque de Pearl Harbour ni aux attentats du World Trade Center ;
mais la comparaison s’arrête là. Car ils connaissaient Ben Laden, et ils n’ont
pas réussi à le surveiller. Depuis le premier attentat à l’explosif contre
le WTC, le 26 février 1993 ; après les destructions aux ambassades
américaines à Nairobi (Kenya) et à Dar-es-Salam (Tanzanie) le 7 août 1998,
après la destruction du destroyer USS Cole à Aden (Yémen) le 12 octobre 2000,
tout le monde connaît le nom du commanditaire : Oussama Ben Laden. Dans
une interview bien connue, il a décrété la guerre sainte contre les
Etats-Unis et l’Occident. On sait qu’il dirige le réseau terroriste
Al-Qaida. Il est considéré comme l’ennemi public numéro 1 des Etats-Unis []
et, donc, est très surveillé. L’histoire nous dira pourquoi les attaques ne
furent pas prévues.
Maintenant
que les médias ont révélé le parcours des terroristes, la coordination de
leurs entraînements au niveau mondial, mais aussi l’incroyable non
infiltration des réseaux terroristes par les services secrets occidentaux, on
peut au moins affirmer que plusieurs hypothèses de base de la domination du
monde par la maîtrise de l’information sont remises en cause :
- Hypothèse 3c :
avec l’électronique, les hommes ne sont plus aussi nécessaires.
C’est évidemment faux. Si les services secrets avaient réussi à infiltrer
le réseau Al-Qaida, certaines choses auraient peut-être pu être
prévues. Cette hypothèse repose sur l’oubli que l’information est, à la
base, une affaire d’hommes. Ce sont eux qui communiquent. Pas les machines,
qui ne sont que des outils aux mains des hommes.
- Hypothèse 3b :
grâce à l’électronique, les risques liés aux erreurs humaines sont
supprimés.
C’est
faux, car, au départ, ce sont des hommes qui dictent aux machines ce qu’elles
doivent faire. Ce sont des hommes qui programment les logiciels d’analyse de
données, qui disent l’importance à accorder à certains mots-clés. Plus
pervers encore, ce sont les hommes qui dictent le poids mathématique à
accorder à un terme. Si, par exemple, le seuil pour retenir un mot est à un
poids déterminé par l’homme de 50%, et que l’ordinateur lui calcule dans
un message un poids de 49,99%, il ne sera pas retenu. Ce sont les aléas des
statistiques appliquées au contrôle de l’information.
- Hypothèse 3a : l’électronique
est l’outil le plus efficace pour la maîtrise de l’information.
C’est partiellement vrai, si on considère que la quantité d’informations
à traiter est telle qu’aucun homme ou groupe d’hommes n’est capable de
tout lire. C’est partiellement faux, car l’électronique ne fait que ce
que les hommes lui disent de faire. Et la quantité d’informations
échangées étant énorme, on ne peut tout contrôler. Sauf hasard, il faut
savoir qui contrôler au départ. Après coup, on peut, peut-être, savoir qui
a envoyé quoi à qui. Pendant, cela relève de la loterie. Le système d’écoute
planétaire Echelon a échoué pour trois raisons : 1) l’impossibilité
de tout traiter ; 2) parce que les Etats-Unis ont eu tendance à dévoyer
ces écoutes pour récolter des informations économiques au détriment du
renseignement militaire ; 3) parce que le réseau est connu du grand
public et donc, évidemment, des terroristes, qui se méfient des
communications classiques.
A ces
éléments, il faut ajouter que, dans la préparation du 11 septembre 2001, les
terroristes ont utilisé les ressources d’Internet à bon escient. En
effet, parmi les risques liés au cyberespace [1], le premier est son
utilisation pour ce qu’il est prévu : échanger des messages, des
e-mails. Ce que les terroristes ont certainement fait. Qui plus est, cela a pu
se faire discrètement par l’utilisation de logiciels de cryptage, disponibles
librement sur le réseau.
Mais ils
ont aussi pu contourner nombre d’obstacles présents sur le réseau en... n’utilisant
pas Internet et d’autres voies classiques. Car il s’agit là aussi de
quelque chose que les spécialistes de l’électronique et de l’informatique
semblent avoir oubliée : il y a d’autres moyens de communiquer que les
voies informatiques. Après tout, cela n’a rien d’étonnant, car les
premiers logiciels permettant de surfer, d’envoyer des e-mails, à savoir Mosaic
puis Netscape, ne furent diffusés qu’en 1993. Croire que cela est
entré dans les moeurs de chacun sur Terre est une aberration, une illusion d’optique
de notre société occidentale hyper-rapide et développée. Ceux qui sont
isolés dans les contrées désertiques d’Afghanistan et autres Somalie n’ont
pas nos réflexes. Ils raisonnent encore " à l’ancienne ",
et, malheureusement, avec une grande efficacité meurtrière.
Ceci
implique que si :
- Hypothèse 2 : la
maîtrise de l’information est nécessaire pour pouvoir dominer le monde
,
on peut aussi affirmer aussi péremptoirement que :
- Contre-hypothèse
2 : la maîtrise totale de l’information est un leurre.
En effet, pour cela,il faudrait qu’elle soit contrôlable. Or, elle ne l’est
ni pour des raisons techniques, ni parce que tout le monde n’utilise pas les
canaux adéquats, ni parce que tous les habitants du monde n’y ont pas
accès. Combien d’êtres humains n’ont-ils jamais vu de téléphone ?
Tout au
plus pourrait-on affirmer que :
- Hypothèse 2
modifiée : la maîtrise de l’information est nécessaire pour
pouvoir dominer ceux qui possèdent et utilisent les canaux d’information
adéquats.
Ce
qui est certes important, mais pas suffisant pour contrôler certaines menaces
non sophistiquées, comme les menaces terroristes.
Après
le 11 septembre 2001
L’infodominance
ne signifie pas uniquement la surveillance, l’espionnage. Il faut encore
pouvoir contrôler l’information diffusée. De ce point de vue, l’après 11
septembre est instructif.
La
diffusion de l’information par les médias est mondiale. Elle n’est plus
seulement du ressort de l’Occident. La chaîne Qatari Al-Jazzira en est la
preuve. Inconnue chez nous avant le 11 septembre 2001, elle est devenue la
chaîne de référence des pays arabes et musulmans. Elle a diffusé les
cassettes de Ben Laden, contournant ainsi la censure des milieux occidentaux.
Lesquels, par ailleurs, n’étaient pas tous d’accord de s’auto-censurer
sur toutes les informations disponibles. Ainsi, à côté de l’Occident, s’est
développée une infrastructure d’information indépendante de l’Occident,
crédible, mais non contrôlable par les puissants occidentaux. La pilule a dû
être dure à avaler pour certains. Cela conforte la contre-hypothèse 2
ci-dessus.
Quant aux
Etats-Unis, trois épisodes valent la peine d’être mentionnés : la
couverture du conflit en Afghanistan, l’Anthrax, la cassette des aveux de Ben
Laden.
En ce qui
concerne la couverture du conflit en Afghanistan, l’armée américaine semble
avoir compris les leçons du Viet-Nam et de la guerre du Golfe. Lors de la
guerre du Viet-Nam, les militaires américains ont laissé faire les médias.
Ceux-ci ont montré nombre de scènes de guerre qui ont eu pour effet de rendre
la guerre impopulaire aux Etats-Unis et ailleurs. Les militaires ont compris la
leçon. Pendant la guerre du Golfe, les militaires ont parfaitement maîtrisé
les informations par rapport aux opérations militaires menées sur le terrain.
Résultat : lorsque, après le conflit, les détails sur les circonstances
de la guerre du Golfe ont été révélés, les médias et le public se sont
sentis trompés. On nous avait dit que les missiles Patriot avaient détruits
les missiles Scud, alors que ceux-ci se sont simplement désintégrés avant d’atteindre
le sol ; on nous a dit que la victoire avait été acquise grâce aux
frappes chirurgicales des missiles intelligents, alors que l’on a caché les
tonnes de bombes lancées en tapis sur l’Irak dans les derniers jours des
conflits ; etc. La désinformation a marché sur le moment, mais les
réactions des médias et du public ne se sont pas faites attendre. On n’a
plus confiance dans les informations fournies par les militaires. On l’a bien
vu lors de la guerre du Kosovo, quelques années plus tard. Nous montrait-on
bien la vérité ou étaient-ce des documents truqués ? Et le doute
portait sur les informations provenant des deux camps. Pendant le conflit en
Afghanistan, le contrôle militaire de l’information a été particulièrement
strict. On ne révélait presque rien. A part les occasions de montrer que l’Amérique
est " bonne ", lors du largage de vivres. La meilleure
information militaire médiatique est celle qui n’existe pas.
Avec les
épisodes des lettres à l’anthrax, il semble que la même tactique ait été
utilisée. Mais, ici, à cause du fait que les évènements aient eu lieu sur
place et que la population soit peu informée des questions scientifiques et
médicales, cela a donné lieu à une panique généralisée. Quant à la
possible confirmation de l’origine américaine de l’anthrax, l’avenir nous
dira l’effet que cela aura sur la confiance des citoyens américains dans
leurs autorités.
Et puis,
il y eut le rapide épisode de la cassette trouvée par hasard en Afghanistan,
et dans laquelle Ben Laden en personne raconte ce que nous voulions qu’il
dise : il est bien le commandaitaire des attentats du 11 septembre et,
même, l’organisateur. Cette cassette en a convaincu certains, mais en a
laissé beaucoup dans le doute, même aux Etats-Unis. Ce doute de certains vaut
la peine d’être mentionné : tout le monde n’a plus confiance dans l’information
officielle. C’est un effet pervers, dangereux pour la démocratie, de l’usage
inconsidéré de la fausse information.
Ces trois
épisodes démontrent que la maîtrise de l’information n’est pas quelque
chose d’évident quant à ses retombées. Cela accrédite même une nouvelle
contre-hypothèse :
- Contre-Hypothèse 2
modifiée : la maîtrise de l’information n’est pas suffisante pour
pouvoir dominer ceux qui possèdent et utilisent les canaux d’information
adéquats.
C’est
qu’il ne faut pas négliger l’esprit critique des citoyens. Et il n’aime
pas être trompé. Si, sur l’instant, cela marche la première fois, rien n’indique
que cela marchera la deuxième fois. Et il ne faut surtout pas croire que les
critiques se tairont. A l’opposé, le manque de culture, notamment
scientifique, de beaucoup de citoyens est un élément amplificateur d’effets
de paniques. Dominer, cela implique agir sur des êtres humains, qui ne sont
pas des robots.
Maîtriser
l’information, c’est aussi maîtriser les médias. Il peut être facile de
diffuser de la fausse information sur Internet, mais qui la lit. La
plupart des internautes n’utilisent pas le réseau pour s’informer sur la
politique ou le militaire (sauf dans quelques cas très particuliers). Ce sont
les journaux, les radios et les télévisions qui ont ce rôle de diffusion et d’analyse
de l’information. Or, les journalistes ont pour règle de trier et de
vérifier l’information. Certes, il est toujours possible de mettre une fausse
information sur un nombre suffisant de sites pour que la véracité soit
impossible à vérifier. Mais l’opération est dangereuse.
- Les écueils de l’infodominance
Nous
venons de voir que les attentats du 11 septembre 2001 devraient permettre de
mettre le doigt sur des erreurs dans les hypothèses implicites à la base du
développement de l’infodominance. Mais pour ceux qui sont imperméables à ce
raisonnement, il convient aussi de se rendre compte qu’il y a des écueils au
développement de l’infodominance. Ces écueils peuvent être classés en
diverses catégories qui, cependant, ne sont pas disjointes.
Les écueils
technologiques.
Le
premier type d’écueil est technologique. Si on veut développer l’infodominance,
il faudra développer de nouvelles technologies dans les domaines de l’informatique,
des satellites, etc. Mais certains secteurs technologiques arrivent devant un
mur. Depuis un demi-siècle, les progrès se sont développés à un rythme
extrêmement rapide. Les scientifiques et ingénieurs ont conçu des appareils
de plus en plus perfectionnés. Ils ont mis au point des procédés toujours
plus performants. Si les défis technoscientifiques étaient (et restent)
nombreux, l’argent suivait, ainsi que les avancées techniques. C’est ainsi
que, dans les domaines de la microélectronique, de l’automobile, de l’aviation,
des télécommunications, de l’espace, etc... des avancées nombreuses ont eu
lieu. Si l’euphorie technologique semble être toujours de mise, certaines
technologies vont pourtant bientôt buter sur des obstacles majeurs. Pour
certains secteurs, le renouvellement des appareils vieillissants est suffisant
pour entretenir le progrès ; lequel y est relativement lent. Ainsi en
est-il de l’automobile ou de l’aviation. Dans d’autres, comme les avions
militaires, le coût du développement des appareils futurs est tellement
exhorbitant que le succès n’est pas assuré. Que l’on se rappelle de l’avion
Rafale ou du YF2 américain. S’il n’y avait pas ces secteurs
" protégés ", car militaires, ce sont bien des emplois qui
disparaîtraient.
Mais la
course au progrès conduit certains secteurs vers un mur technologique. Par
exemple, le secteur de la microélectronique va bientôt buter sur des obstacles
majeurs. La croissance rapide de ce secteur est décrite, depuis 1965, par la
" loi de Moore ". On raconte que, alors qu’il préparait
un discours, Moore fit une constatation importante. Lorsqu’il commença à
tracer la courbe de croissance des performances des puces électroniques, une
tendance lui apparut. Chaque nouvelle puce était approximativement deux fois
plus puissante que la précédente et son délai de développement variait entre
18 et 24 mois. Si cette tendance se confirmait, les performances des ordinateurs
augmenteraient de façon exponentielle sur des périodes relativement courtes.
Depuis sa découverte, la loi de Moore n’a pas été démentie. Techniquement,
la loi de Moore implique que les progrès de la miniaturisation vont continuer
jusqu'à ce que l’on arrive à une limite, dictée par les lois de la
physique. D’ici moins de dix ans, les techniques actuelles et leurs
extrapolations ne seront plus suffisantes. Il va falloir innover encore, et
changer drastiquement les procédés. Deux voies complémentaires s’offrent
aux industriels.
La
première est de développer le domaine des nanotechnologies. Il s’agirait de
mettre au point des systèmes qui fonctionneraient sur base de composants de
dimensions de quelques dizaines de nanomètres. Mais passer des
microtechnologies aux nanotechnologies est un saut technologique et scientifique
plus grand que celui de passer du millimètre au micron. C’est qu’il s’agit
de travailler avec des particules de la taille de molécules. Scientifiquement,
les choses ne sont pas encore bien claires. Et technologiquement, il faudrait
tout changer, des procédés de fabrication, aux méthodes de raisonnement, aux
dessins des circuits et leur exploitation. Il y a sans doute autant de
différences entre les nanotechnologies et la microélectronique, qu’entre
celle-ci et l’électricité domestique. D’où, évidemment, des enjeux
importants, des promesses nombreuses et, sans doute, avant d’y arriver,
quelques désillusions. des budgets colossaux.
La
deuxième voie est celle des microsystèmes ou micromachines ou MEMS (Micro-electrono-mechanical
systems). Les travaux en microélectronique ont conduit à la mise au point de
technologies permettant de fabriquer des structures de la dimension du micron.
Pourquoi, dès lors, ne pas utiliser les équipements et méthodes de la
microélectronique à d’autres fins ? Et ce d’autant plus que cela
permettrait aussi de rentabiliser des équipements existants performants, mais
très coûteux. C’est ici qu’interviennent les micromachines. Les techniques
de base existent ou sont à portée, les applications potentielles et les
marchés sont gigantesques. Ce nouveau secteur industriel est en voie de
développement. Mais il requiert des efforts importants.
Le cas de
la microélectronique est évidemment essentiel pour l’infodominance, car il
concerne tout ce qui touche aux ordinateurs, y compris ceux embarqués sur les
satellites. Mais il n’est pas unique. Cet exemple montre à quel point la
course au progrès technologique demande de modifier des technologies, de
diversifier. D’où, nous y reviendrons, la nécessité de cerveaux nouveaux, d’investissements
toujours plus importants, pour des applications présentées comme toujours plus
prometteuses.
A cet
égard, et même s’il ne s’agit pas du thème de cet article, la relance par
le président Bush du bouclier antimissile n’est pas totalement étranger à
ce point. Lorsque l’on compare les technologies clés pour développer l’infodominance
et celles nécessaires pour réaliser le bouclier antimissile, les points
communs sont nombreux.
Les
écueils humains
Le
deuxième écueil est bien connu des spécialistes des sciences et technologies,
et c’est probablement le plus urgent. Il s’agit des cerveaux et de la
formation. Dans presque tous les pays développés, le nombre de jeunes qui
choisissent des études en sciences exactes et d’ingénieurs diminue
dramatiquement. De plus, la culture scientifique de la population n’est pas
bonne. D’où des problèmes probables de recrutement de cerveaux pour
poursuivre les progrès technologiques, voire pour entretenir ce qui existe.
Dans dix ans, dans tous les pays développés, le passage à la retraite de
nombreux scientifiques et ingénieurs (lié au papy-boom) ne sera pas
accompagné de la relève par les jeunes. Ceux-ci étant trop peu nombreux, l’expérience
des aînés sera irrémédiablement perdue. Des cris d’alarme commencent à
venir dans des secteurs technologiques de plus en plus nombreux : pénurie
de mécaniciens dans l’aéronautique américaine, de spécialistes des
télécommunications en Europe à l’horizon 2003, de chimistes dans l’industrie
chimique, de scientifiques en optoélectronique, etc. Et ce sans oublier la
pénurie d’enseignants en sciences dans plusieurs pays européens, qui fait
planer une menace particulièrement perverse sur le futur intérêt des jeunes
pour les sciences et technologies.
Mais tous
les pays ne sont pas menacés de la même manière, à cause de politiques
diverses. Ainsi, les Etats-Unis ont une politique scientifique particulièrement
favorable aux étrangers, Européens et Asiatiques. Sans ceux-ci, les Etats-Unis
se trouveraient aussi en état de pénurie de scientifiques et d’ingénieurs
qualifiés. La volonté affichée par le Commissaire européen à la Recherche
scientifique, Philippe Busquin, de promouvoir le retour en Europe des
scientifiques émigrés aux Etats-Unis va peut-être changer quelque peu la
donne. Mais, quoiqu’il en soit, les pénuries mondiales de personnel qualifié
dans plusieurs secteurs technologiques stratégiques est un facteur à ne pas
négliger dans le développement de l’infodominance.
Ecueils
financiers
Le défi
suivant est financier. Développer l’infodominance ne sera pas gratuit.
Ordinateurs, satellites, logiciels, personnel qualifié devront être financés.
Saura-t-on suivre ?
Ecueils
politiques
L’infodominance
est un concept essentiellement américain. Ce sont les Etats-Unis (et quelques
alliés anglo-saxons) qui en sont les porteurs. Comme nous l’avons montré
plus haut, cela requiert une division adéquate du monde. Il semble que peu de
personnes en soient conscientes aujourd’hui. Mais les récents événements en
Afghanistan, l’attitude des Etats-Unis vis-à-vis de leurs alliés pourrait
relancer la question, lorsque les choses se seront calmées sur le plan de la
lutte antiterroriste.
Quant aux
nations du Tiers-Monde, si leur situation n’est pas mieux prise en compte par
l’Occident, l’exemple de Ben Laden pourrait donner des idées à d’autres.
Ce qui accréditerait l’aspect illusoire de l’infodominance.
Ecueils
" culturels "
Le monde
n’est pas composé que d’occidentaux. Tout le monde ne raisonne pas comme
nous, n’a pas notre culture. Dans le schéma des trois vagues de Toffler, les
deux premières restent actives, avec leurs modes de fonctionnement et de
raisonnement, leurs motivations, leurs idéologies. Cette division du monde en
trois vagues induit ainsi des asymétries importantes, aux niveaux
technologiques, sociaux, idéologiques. Plusieurs civilisations aux
particularités antagonistes coexistent. Tous ne désirent pas acquérir notre
mode de vie, notre civilisation. Même en Occident, la civilisation n’est pas
unique. Les mentalités américaines et européennes ne sont pas les mêmes. Or,
pour réaliser l’infodominance, il faudrait que tous utilisent les mêmes
canaux de communication. Nous avons vu que cela est irréaliste.
5. Et
maintenant ?
Dominer
le monde en maîtrisant l’information est un concept séduisant.
Malheureusement, il s’agit d’une illusion dangereuse.
C’est
une illusion, comme une réflexion critique sur les évéènements autour des
attentats du 11 septembre 2001 le démontre.
C’est
une illusion dangereuse, car, en se braquant sur l’infodominance, on néglige
d’autres problèmes importants pour notre planète, on distrait l’attention
des gens. En évitant de regarder les problèmes en face, en poursuivant une
fuite en avant, on fonce dans un mur, les yeux fermés. Le réveil sera dur. Car
les évènements du 11 septembre 2001 ont montré que l’Occident est
vulnérable. Il est malheureusement probable que cela donnera des idées à
certains.
Si on ne
veut pas que ces événements tragiques se reproduisent, il est temps de
reconnaître les problèmes liés à l’infodominance.
Mais quel
sera le futur. Deux voies principales s’offrent à nous.
La
première est de se dire que le concept d’infodominance reste valable. Mais on
n’a pas mis l’accent sur ce qu’il fallait. Il convient d’aller plus
loin, de renforcer la surveillance, les renseignements. Donc de mettre sur pied
de nouveaux systèmes plus sophistiqués. C’est la fuite en avant, notamment
technologique.
La
deuxième est de réfléchir de manière critique sur les concepts de base de l’infodominance
et d’oser reconnaître que l’Occident a perdu une bataille majeure. Il
faudrait alors réfléchir à de nouvelles manières de conduire les affaires du
monde.
Aujourd’hui,
il semble que, du moins aux Etats-Unis, ce soit la première voie qui soit
choisie par l’administration Bush. Il est vrai que les intérêts de divers
secteurs industriels (militaro-industriel, informatique, espace,...), d’organismes
de renseignements (NSA, CIA, FBI, etc.) sont tels qu’il n’est guère
possible de renverser le courant. Les Etats-Unis sont probablement arrivés à
un point de non retour. L’avenir de la sécurité s’y annonce difficile.
Quant aux
Européens, si les secteurs du renseignement et industriels sont actuellement
moins développés, le mode de pensée des responsables est très semblable à
celui des Etats-Unis. Devons-nous attendre un 11 septembre en Europe pour
réagir ?
Ce qui a
été discuté dans cet article concerne l’infodominance
" globale ", mondiale. D’autres concepts plus restreints
existent, qui visent s’assurer un avantage relatif dans des domaines limités,
ou dans des espaces géographiques moins planétaires. Pour ceux-là aussi, il y
a peut-être des leçons à tirer des évènements du 11 septembre 2001.
Michel
Wautelet,
Professeur à l’Université
de Mons-Hainaut (Belgique) et membre du CA du GRIP (Groupe de Recherche et d’Information
sur la Paix et la Sécurité, Bruxelles, B). S’intéressant aux relations
sciences, technologies et société, il a notamment publié " Les
cyberconflits " (GRIP/Complexe, Bruxelles, 1998) et un dossier sur le
projet de défense antimissile américain.
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