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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 06/01/02





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 




Infodominance : la dangereuse illusion

par Michel Wautelet,
Professeur à l’Université de Mons-Hainaut (Belgique)
et membre du CA du GRIP (Groupe de Recherche et d’Information
sur la Paix et la Sécurité, Bruxelles, B)

01/2002





Le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont perdu, tragiquement, une importante bataille. Cette défaite aura, dans les années à venir, des conséquences qu’il n’est pas encore possible de prévoir. Néanmoins, le seul fait qu’une hyperpuissance économique et militaire ait pu être attaquée, sur son propre sol, par des individus fanatisés, mais issus de pays défavorisés, aura des répercussions sur la manière dont les Etas-Unis seront désormais considérés dans les milieux intégristes. Cette défaite importante n’est pas seulement due à l’attitude des Etats-Unis vis-à-vis du reste du monde. Elle résulte aussi d’une conception des méthodes de domination du monde, dont les aspects positifs et négatifs n’ont pas été correctement évalués. Dans un monde qui évolue - du moins vu de l’Occident - très vite, l’action et la précipitation priment sur la réflexion. Si nous ne voulons pas que d’autres batailles soient perdues, il est temps de regarder, froidement, les évènements qui ont conduit à la situation actuelle. On le sait, on en discute dans les médias, les causes sont, notamment, géopolitiques. C’est sur celles-là qu’il faudra travailler dans le moyen et long terme. Mais, à court et moyen terme, il est aussi nécessaire de comprendre les erreurs qui ont conduit à la tragédie du 11 septembre 2001. Sinon, c’est vers de nouvelles défaites que nous, Occidentaux - car dans ce domaine, nos problèmes sont communs à ceux des Etats-Unis -, allons nous trouver confrontés.

Notre société occidentale repose, depuis un demi-siècle, sur un développement technoscientifique imposant. Lequel conduit à des changements de niveau de vie, mais aussi à des effets d’optique trompeurs. Nous avons l’impression que le monde entier raisonne comme nous le voudrions. C’est cet effet d’optique qui nous a aveuglé et a, notamment, permis les évènements du 11 septembre 2001.

C’est surtout après la Seconde Guerre Mondiale que notre société occidentale a découvert la véritable puissance de la science. S’en est suivie une époque d’euphorie scientifique dans les années 1960-1970 : les Golden sixties. Tout le monde était alors persuadé que les sciences représentaient le sommet du génie humain. Les sciences allaient permettre de résoudre tous les problèmes. La conquête de l’espace, l’avènement de l’électroménager, l’automobile pour tous, la télévision, le confort domestique, l’abondance de biens étaient des facteurs qui ne pouvaient que développer notre croyance dans la toute puissance des sciences et des techniques.

Puis, retour de manivelle, dans les années 1970-1980, les hommes découvrent la fragilité de ce nouveau monde. La crise pétrolière de 1973, les accidents de pétroliers, la chute de quelques avions porteurs de bombes nucléaires, la pollution de rivières et des villes, le réchauffement de l’atmosphère, la course effreinée aux armements entraînent un insidieux sentiment de catastrophisme. Tout cela est-il aussi sûr qu’on a voulu nous le faire croire ?

Au catastrophisme des années 1980 succède la mise en perspective des problèmes dans la décennie 1990 avec, en prime, la fin de la Guerre froide et l’éloignement - mais pas la disparition - du spectre de la guerre nucléaire. La fin de la Guerre froide semble aussi représenter la fin d’un monde bipolaire et le début d’une ére multipolaire, plus difficile à prévoir. Simultanément, le concept de société de l’information commence à s’imposer dans les esprits. Les discours sont résolument optimistes. La société de l’information sera celle de la liberté, de la démocratie universelle, de la tolérance, des échanges, du commerce libre ? etc. Bref, il ne pourra en sortir que du bien. Mais les actes sont moins rassurants. Car, avec la société de l’information arrivent aussi de nouvelles manières de concevoir, de mener des conflits [] . La séparation entre conflits militaires et civils est floue.

Pour les stratèges occidentaux, l’information joue même un rôle central dans de nouveaux types de conflits, qu’ils soient militaires, civils ou terroristes []. La guerre au XXIe siècle, telle que conçue par les occidentaux, sera peut-être une guerre technologique [], mais elle sera aussi, notamment selon la doctrine militaire américaine, basée sur " l’Information Dominance " [], ou " Infodominance ". C’est cette notion qui a guidé et guide encore quantité de stratèges au niveau mondial, mais dont les diverses implications ne semblent pas avoir été suffisamment pesées avant le 11 septembre 2001. Quant au futur, il semble que, malheureusement, la fuite en avant technologique prévale sur la critique constructive.

 

Infodominance : gain d’un avantage opérationnel par l’acquisition, l’altération ou le traitement de données ou connaissances.[].

 

Suite à la conduite de la Guerre du Golfe et du conflit bosniaque, le rôle majeur de l’information dans les conflits a été mis en évidence. Ces succès ont convaincu beaucoup de monde que dominer les flux d’information au niveau mondial, les contrôler, les surveiller, les utiliser - bref développer " l’ Infodominance " - sont la voie à suivre pour un monde sûr. Cette notion ne recouvre pas que des buts militaires, mais s’applique aussi à l’économie, surtout mondialisée, pour laquelle toute information sur le concurrent ou le client représente un avantage. Afin de mieux appréhender les difficultés de ce concept, il n’est pas inutile d’en examiner les hypothèses de base.

 

1. Hypothèses de base de l’Infodominance

 

Le concept d’Infodominance résulte de plusieurs hypothèses de base, de dogmes non remis en cause, bien ancrés dans l’esprit des stratèges et dirigeants occidentaux. Ces dogmes ne sont pas discutables, car allant de soi. Pourtant, les évènements du 11 septembre 2001 en ont démontré certaines limites.

 

1.a. Hypothèse 1 : notre civilisation occidentale est " bonne ".

 

" Nous sommes bons " : cette phrase, prononcée par le président George W. Bush peu après les tragédies du 11 septembre 2001, résume bien le sentiment général des Américains, mais aussi de la quasi-totalité des Occidentaux. Notre civilisation occidentale est " bonne ". Notre fonctionnement démocratique est le seul bon ; nous devons donc l’imposer pour que tous les hommes soient heureux. Le progrès scientifique et technologique nous a aidé à installer définitivement notre démocratie chez nous. Grâce à ces progrès, nous sommes heureux. Notre économie est puissante. Tout prouve que c’est la bonne solution pour l’humanité. Il nous faut donc imposer notre mode de civilisation, à tous les niveaux. Ce qui, incidemment, implique que nous nous considérons comme étant constamment en conflit : économique, idéologique, culturel, militaire, etc.

Nous devons vaincre ceux qui ne pensent pas comme nous, nous devons nous méfier des autres, nous devons savoir qui sont nos ennemis et nos alliés. Et le monde étant nécessairement dangereux pour les gentils, il faut bien que nous nous protégions contre les méchants. Il faut aussi que nous dominions les autres.

 

1.b. Hypothèse 2 : la maîtrise de l’information est nécessaire pour pouvoir dominer le monde.

 

Dans ce contexte, l’information est alors vue comme une arme, défensive et offensive. Si nous savons tout ce qui se dit et s’échange, nous pouvons tout contrôler, tout prévoir. C’est essentiel, car l’information dicte la décision.

Pour bien comprendre l’importance de l’information, il est intéressant de savoir comment elle est perçue par ceux dont le métier est de préparer et de faire la guerre: les militaires. Pour les militaires, le premier but de l’information est la prise de décisions et, donc, l’action []. Meilleure est l’information (et donc le système de renseignement), meilleure est la décision. En guerre, deux groupes de décisions sont importants: les nôtres et les leurs. La guerre offensive de l’information a pour but d’affecter l’information circulant de l’autre côté ou vers l’autre côté, de telle sorte que " leurs " décisions soient à " notre " avantage. La guerre défensive de l’information consiste à " les " empêcher de faire la même chose contre " nous ".

Etant donné que le phénomène de l’information est très large et est inclus dans toutes les activités humaines, une large gamme d’actions peut être comprise dans une telle définition. Du point de vue militaire, dans le passé, cela consistait essentiellement à détruire le commandement ennemi, ou à manipuler son organisation politique. Avec les développements technologiques des dernières décennies, les choses ont changé. Dans la guerre actuelle avec des engins guidés ou intelligents [], capables d’atteindre des cibles avec grande précision, l’information prend une part de plus en plus prépondérante. Il faut savoir à tout moment où les cibles se trouvent et se trouveront dans les heures ou minutes qui suivent. Il faut donc des moyens puissants de surveillance, de transmission et de traitement de l’information, afin de prendre la bonne décision au bon moment. Avec les autoroutes de l’information, leur rôle est encore plus prépondérant, car les informations recueillies peuvent concerner quelqu’un à l’autre bout de la planète.

La maîtrise de l’information est complexe. Elle demande une connaissance de l’autre qui est bien plus profonde et complète que celle requise pour un combat physique. On doit savoir:

- quelle information sert à la décision de l’autre;

- comment l’information circule dans l’espace, le temps;

- dans quelle bande spectrale l’information est transmise ;

- quelles règles régissent la transmission et la réception de l’information;

- quelles informations sont superflues;

- qui décide de la pertinence de l’information pour la décision;

- combien de décisions sont liées à d’autres facteurs.

Si on ne connait pas ces paramètres, les opérations sont lancées dans le noir.

Si l’information est évidemment essentielle en cas de conflit militaire, elle le devient de plus en plus dans une société technologiquement développée comme la nôtre. Tout ce qui vient d’être dit s’appplique aussi aux secteurs industriels et publics, à l’information économique, à l’idéologie, aux médias. Néanmoins, la maîtrise de l’information est rendue complexe par le fait que l’information est un concept à plusieurs entrées, interdépendantes. Celles-ci concernent, dans le désordre, les acteurs, les destinataires, les moyens de communication, les buts, le moment.

Concernant les acteurs et destinataires, plusieurs entrées sont à considérer :

  1. Eux (nos concurrents, nos ennemis, les mauvais) ; nous (les bons) ; leurs et nos alliés (toujours suspects de changer de camp) ; les autres (qui pourraient nous gêner). Pour " eux ", la maîtrise de l’information requiert de savoir ce qu’ils savent et échangent, mais aussi de leur distiller l’information " adéquate " sur " nous ". A " nous ", il convient de nous rassurer sur nos capacités, sur notre bonne volonté, et de nous protéger.
  2. Les décideurs, les " ouvriers " et " soldats ", l’opinion publique. L’information concernée est de " qualité " différente. " Leurs " décideurs sont évidemment très importants. Leurs motivations, leur mode de pensée, leur poids, l’information dont ils disposent et celle qu’ils échangent ont une valeur inestimable pour " nous ". " Leurs " ouvriers ont aussi une importance à ne pas sous-estimer, car ils peuvent échanger des choses qui devraient être cachées. A nous de bien les repérer. " Leur " opinion publique est essentielle pour nous, car elle nous fournit les informations sur le milieu ndans lequel agir. " Nos " décideurs doivent avoir l’information adéquate au moment adéquat. " Nos " ouvriers doivent être convaincus que nous sommes forts et sûrs de nous, et nous suivre au bon moment. Il faut donc maîtriser l’information que nous distillons.
  3. Les forts et les faibles. Selon que l’on soit soi-même fort ou faible, et que l’autre soit fort ou faible, le message peut être différent. Le fort est sûr de son fait et, généralement, possède des moyens importants. Le faible doit pouvoir " ruser " vis-à-vis du fort, le diaboliser.
  4. Les attaquants et les attaqués. Que ce soit " nous " ou " eux ", on peut être (ou se sentir) attaquant ou attaqué, selon le moment du conflit ou selon celui à qui l’on parle. L’attaque peut être physique (militaire), idéologique, économique, culturelle.
  5. La civilisation, la culture, l’idéologie. Le monde est divisé en peuples, tribus, groupes qui ont chacun leur identité propre, leur mode de fonctionnement. Les informations qui intéressent un peuple d’Afrique centrale ne sont pas celles qui intéressent un pays du Moyen-Orient. Ce qui, combiné au fait que leur degré de développement et d’implantation des moyens de communication et d’information est différent du nôtre, rend la question opérationnelle difficile.

 

Comme on le voit, la maîtrise de l’information est essentielle pour dominer le monde, mais cette maîtrise n’est pas simple.

 

1.c. Hypothèse 3 : la technologie est l’outil essentiel de la maîtrise de l’information.

 

Etant donné la complexité de l’information, il faut des outils pour pouvoir la maîtriser. Seule " la technologie " en est capable. Le développement des systèmes électroniques résulte de certaines hypothèses bien ancrées dans l’esprit des décideurs et des citoyens.

 

1.c.1. Hypothèse 3a : l’électronique est l’outil le plus efficace pour la maîtrise de l’information.

Tous les messages envoyés par les citoyens du monde passant (ou en voie de passer) par des systèmes " numérisés ", donc traités par ordinateur, des engins électroniques placés aux endroits stratégiques devraient permettre de tout voir passer. Vu la quantité énorme d’information transitant par ces endroits stratégiques, seule l’électronique intelligente peut donner accès à cette information et de la contrôler.

 

1.c.2. Hypothèse 3b : grâce à l’électronique, les risques liés aux erreurs humaines sont supprimés.

Les hommes sont des êtres faillibles. Ils peuvent se tromper, mal évaluer une situation, être fatigués ou distraits, etc... Ce n’est pas le cas des machines qui font exactement ce qu’on leur demande, sans erreur possible. Il " suffit " de leur injecter les critères de choix, de tris.

 

1.c.3. Hypothèse 3c : avec l’électronique, les hommes ne sont plus aussi nécessaires.

Pour obtenir l’information nécessaire sur le concurrent, l’ennemi, l’allié, il n’est plus nécessaire d’envoyer des hommes sur le terrain, chez l’autre. Cela peut se faire à distance, devant un clavier d’ordinateur. De plus, la situation est psychologiquement confortable. L’adversaire n’est pas un homme. Il s’agit d’un jeu sur ordinateur, sans victime, sans destruction.

Il n’est plus nécessaire d’envoyer des compagnies d’hommes sur le terrain. Cela se fait à distance, par quelques hommes bien entraînés au traitement de l’information, devant un ordinateur. Pour lutter contre un ennemi, il ne faut plus qu’un nombre minime de personnel. On pourrait donc passer d’hommes sur le terrain.

 

Les progrès ultra-rapides dans le domaine de l’informatique, le développement du réseau Internet, le fait qu’il n’y ait eu, jusqu'à aujourd’hui, que des incidents relativement mineurs sur Internet, les discours rassurants des responsables de la sécurité informatique, sont des éléments qui ont conforté les responsables politiques et autres, de l’utilité de développer la surveillance informatique.

Cette vision de l’efficacité de l’électronique est encore répandue dans le public via quantité de films, souvent américains, impliquant ordinateurs, Internet et satellites de surveillance. Ne voit-on pas, dans plusieurs films, des policiers suivre un suspect à la trace grâce à des satellites espions. Techniquement, on n’est pas près d’y arriver, amis qui, dans les milieux non spécialistes, le sait ? Dans une société démocratique, où l’avis de la population est essentielle, l’éducation du public fait aussi partie de la préparation aux conflits.

 

  1. Un modèle adéquat du monde pour appliquer l’infodominance.

 

Pour dominer le monde grâce à l’infodominance, l’idéal serait d’arriver à une division du monde en catégories adéquates, bien déterminées et faciles à classer. L’idéal, du point de vue de l’infodominance, serait une division en deux catégories : les bons et les mauvais. Pour y arriver, il faut que les bons soient les forts, et les mauvais soient les faibles.

Puisque le développement de cette infodominance prend rracine dans le développement d’Internet et du cyberespace, il est utile de retourner à leurs sources. La volonté politique qui a porté leur développement prend racine dans les idées de futurologues américains des années 1970, notamment les Toffler. Selon eux, il s'agit, au départ, d'une idée pour redynamiser la société américaine. Depuis la publication de leur premier best-seller, Le Choc du Futur, en 1970, les idées des Toffler ont pénétré les esprits de bien des dirigeants et économistes, pas seulement américains. Selon eux, nous sommes en train de passer d'un monde dual (Nord -Sud, riche et pauvre, industrialisé et agricole) à une société "triséquée". Selon un ordre historique, le monde est divisé en trois secteurs ou sociétés :

  • les sociétés de la Première Vague, offrent les ressources agricoles et minérales ;
  • les sociétés de la Deuxième Vague, fournissent une main-d'oeuvre bon marché et s'acquittent de la production en série ;
  • les sociétés de la Troisième Vague vendent au monde de l'information et de l'innovation, du management, de la haute culture et de la culture pop, de la technologie avancée, des logiciels, de l’éducation, de la formation, des soins médicaux, et des services financiers ou autres.

Les nations sont classées selon ces trois " vagues ". Bien entendu, les pays développés doivent être de la troisième vague, pour garder la domination du monde. Cette vague, basée sur l'information et le savoir, ne peut se réaliser sans des outils spécifiques. C'est ici qu'entrent en scène Internet, les autoroutes de l'information, les multimédias, le cyberespace, etc. On le voit, développer les autoroutes de l'information est nécessaire pour ne pas rater la transition vers la Troisième Vague, pour garder la domination économique, mais surtout intellectuelle du monde.

Le classement actuel du monde selon la puissance du cyberespace est donc important pour appréhender l’état d’avancement de ce monde idéal du point de vue de l’infodominance. Cette nouvelle division du monde, de la cyberplanète, se reflète dans les nouveaux rapports de force, qui consolident les rôles des puissants et des serviteurs. Mais il permet aussi l’arrivée de nouveaux acteurs non désirés, qui risquent de menacer l’ordre en cours d’établissement. Dans le contexte actuel, on peut classer les pays et groupes en sept catégories.

  1. 1) A tout seigneur, tout honneur ; dans la première catégorie, on ne trouve aujourd’hui que les Etats-Unis. . La prééminence américaine dans le cyberespace est évidente. Faut-il rappeler la place de Microsoft dans le secteur des logiciels informatiques, d’Intel dans les processeurs. Les premières constellations de satellites dédicacés aux télécommunications personnelles en cours de déploiement sont américaines. Les cybernautes américains représentent environ les deux tiers des utilisateurs d’Internet. Cette prééminence américaine s’étend ailleurs que dans le civil. Ils sont aussi les plus avancés dans le domaine militaire, ainsi que dans celui de l’espionnage ou, si l’on préfère, de la surveillance. Ils n’hésitent pas à visiter les ordinateurs de leurs concurrents, voire de prôner de nouvelles formes de conflits pour garder le contrôle de l’économie mondiale Les Etats-Unis dépassent tous les autres pays dans le domaine des hautes technologies pour les secteurs militaires et de surveillance. Les Etats-Unis génèrent plus de mots et d’images dans le domaine militaire et la guerre de l’information, que le reste du monde rassemblé. Quant à leur cyberespace civil, il est aussi extrêmement développé. Aucun secteur stratégique n’est indépendant du cyberspace : télécommunications, énergie, transports, banques, médias, etc. sont tous interconnectés via Internet..
  2. La deuxième catégorie inclut des pays déjà branchés sur Internet, mais qui, bien que puissants économiquement, sont derrière les Etats-Unis en ce qui concerne le développement actuel du cyberespace. Ce sont essentiellement les pays de l’Union européenne, le Japon, la Suisse. Ces pays pourraient rivaliser avec les Etats-Unis, surtout dans le domaine civil, s’il y avait une véritable volonté politique. Malheureusement, la place prise, de fait, par des sociétés, comme Microsoft et Intel, dans le marché de l’informatique risque de rendre la prééminence américaine incontournable pour longtemps.
  3. Dans la troisième catégorie, on rencontre des pays peu branchés sur Internet, mais en cours de branchement, comme l’Afrique du Sud. Ces pays ont l’ambition et, sans doute les moyens, de rester ou de devenir une puissance régionale.
  4. La quatrième catégorie comprend des pays qui sont des puissances régionales, mais ne sont guère ou pas branchés sur Internet. Ce sont des pays comme l’Irak , l’Iran. Déjà relégués du commerce mondial, ils se verront encore plus marginalisés par le non branchement au cyberespace.
  5. Il y a ensuite tous les autres pays, non développés et qui, à cause de diverses particularités (géographiques, politiques, humaines) ont peu d’espoir d’être bientôt branchés de manière satisfaisante sur le cyberespace. Ce sont notamment la plupart des pays d’Afrique.
  6. Outre ces cinq catégories apparaissent de nouveaux acteurs, qui ne sont plus définis à partir de pays d’origine. La sixième catégorie inclut des organisations cohérentes, structurées au niveau mondial ou transnational, avec des moyens financiers et des lieux d’accueil importants. Certaines organisations, comme l’ONU ou l’OTAN, ne disposent pas de forces propres, mais recourent à celles d’autres pays. Elles utilisent de manière importante des systèmes sophistiqués, parfois fournis par les Etats-Unis ou d’autres pays développés. Même si, à proprement parler, ces organisations ne font pas de commerce, elles jouent un rôle de suivi, de législation important et essentiel pour un développement harmonieux du cyberespace et, surtout, de l’ordre mondial associé. D’autres exemples concernent des associations du crime organisé ou de terrorisme, éventuellement soutenues par certaines nations. Leur adaptabilité aux nouvelles technologies de l’information en fait des composants perturbateurs à ne pas négliger. Leur puissance a été dramatiquement révélée par l’attentat du 11 septembre 2001.
  7. Enfin, la septième catégorie comprend des groupes fragmentés, décentralisés ou des individus. Leurs disponibilités sont généralement faibles, mais leur capacité à faire des dégâts ou des bénéfices est considérablement accrue par la technologie et la possibilité d’utiliser l’infrastructure de leurs ennemis. Ce sont notamment quantité de pirates informatiques, qui se sont révélés lors de plusieurs attaques de sites Web, mais aussi que certains ont menacé d’employer lors de conflits locaux, comme ceux du Timor oriental.

Comme on le voit, avec le cyberespace, l’environnement mondial, les interlocuteurs changent. Ils s’échelonnent de la superpuissance mondiale (actuellement les Etats-Unis) à l’individu mal intentionné.

A ce stade, il n’est sans doute pas inutile de remarquer que cette nouvelle division du monde est compatible avec celle des trois vagues de Toffler. Aux catégories 1 à 3, l’accès à la Troisième Vague, avec la catégorie 6 pour régulateur ou gendarme. Aux autres, le maintien dans les première et deuxième vague. Quant à certains de la catégorie 6 et de la septième catégorie, il s’agit des empêcheurs de dominer en rond. Les idéologies marquent aussi la géographie économique.

Il n’est pas non plus inutile de remarquer que, aujourd’hui, avec le cyberespace, le groupe des trois grandes puissances économiques (Etats-Unis, Europe, Japon) est divisée. Et ce, au profit du premier, les Etats-Unis.

Ainsi donc, le cyberespace établit de nouveaux rapports de force ou consolide les rôles des puissants et des serviteurs. Mais il permet aussi l’arrivée de nouveaux acteurs non désirés, qui risquent de menacer l’ordre en cours d’établissement.

Quant au futur, les cartes des grands programmes de déploiement des fibres optiques confirment ce qui a été dit précédemment.. L’Afrique sera contournée, avec quelques branchements, dont un vers l’Afrique du Sud. Quant au détroit de Gibraltar et au canal de Suez, ils sont des lieux de passage obligés des fibres optiques et, donc, redeviennent des endroits stratégiquement importants.

 

  1. Les leçons du 11 septembre 2001.

 

Jusqu’au 11 septembre 2001, tout semblait conforter cette vision de la domination du monde par le cyberespace. Mais, ce jour-là, tragiquement, la démonstration fut faite qu’il faut revoir certains concepts. Car qu’est-il arrivé ce jour-là ?

Nous avons tous en tête les images souvent diffusées des collisions des avions sur les tours jumelles du World Trade Center à New York. Nous revoyons l’effondrement des tours, la fuite des gens dans les rues envahies par un nuage de poussières. Nous revoyons, moins distinctement, l’incendie du Pentagone à Washington, ainsi que la vue lointaine des débris du quatrième avion. Nous nous souvenons du premier discours du président Bush, de sa disparition pendant quelques heures, de ses autres discours s’étonnant que l’on puisse faire du mal à l’Amérique, si " bonne ", de son ton guerrier lorsqu’il parle de poursuivre les commanditaires des attentats, et de les prendre, morts ou vifs, comme dans les plus célèbres westerns.

Mais si on connaît les évènements et les suites, a-t-on réfléchi à ce que le fait que les attentats aient pu se produire signifie ? A-t-on pris conscience que le 11 septembre 2001 représente une sanglante et cinglante défaite pour les Etats-Unis ? Qu’il ne s’agit pas seulement de terrorisme, mais de la première bataille perdue d’un nouveau type de conflit, pourtant prévu : un cyberconflit. Il s’agit bien d’un cyberconflit, car les terroristes ont utilisé le cyberespace, en déjouant les énormes moyens déployés pour les empêcher de nuire. Si les terroristes ont réussi leurs actions, c’est que quelque chose a raté en Occident. Ou, en tout cas, que des hypothèses de départ se sont révélées fausses. Quoi ? Pour s’en rende compte, une lecture des évènements ayant eu lieu avant et après le 11 septembre 2001 est utile.

 

Avant le 11 septembre 2001.

 

Dans les jours qui ont suivi les attentats, plusieurs commentateurs les ont comparé à l’attaque de Pearl Harbour, le 7 décembre 1941. Les Etats-Unis ne s’attendaient pas certes ni à l’attaque de Pearl Harbour ni aux attentats du World Trade Center ; mais la comparaison s’arrête là. Car ils connaissaient Ben Laden, et ils n’ont pas réussi à le surveiller. Depuis le premier attentat à l’explosif contre le WTC, le 26 février 1993 ; après les destructions aux ambassades américaines à Nairobi (Kenya) et à Dar-es-Salam (Tanzanie) le 7 août 1998, après la destruction du destroyer USS Cole à Aden (Yémen) le 12 octobre 2000, tout le monde connaît le nom du commanditaire : Oussama Ben Laden. Dans une interview bien connue, il a décrété la guerre sainte contre les Etats-Unis et l’Occident. On sait qu’il dirige le réseau terroriste Al-Qaida. Il est considéré comme l’ennemi public numéro 1 des Etats-Unis [] et, donc, est très surveillé. L’histoire nous dira pourquoi les attaques ne furent pas prévues.

Maintenant que les médias ont révélé le parcours des terroristes, la coordination de leurs entraînements au niveau mondial, mais aussi l’incroyable non infiltration des réseaux terroristes par les services secrets occidentaux, on peut au moins affirmer que plusieurs hypothèses de base de la domination du monde par la maîtrise de l’information sont remises en cause :

 

  • Hypothèse 3c : avec l’électronique, les hommes ne sont plus aussi nécessaires. C’est évidemment faux. Si les services secrets avaient réussi à infiltrer le réseau Al-Qaida, certaines choses auraient peut-être pu être prévues. Cette hypothèse repose sur l’oubli que l’information est, à la base, une affaire d’hommes. Ce sont eux qui communiquent. Pas les machines, qui ne sont que des outils aux mains des hommes.
  • Hypothèse 3b : grâce à l’électronique, les risques liés aux erreurs humaines sont supprimés. C’est faux, car, au départ, ce sont des hommes qui dictent aux machines ce qu’elles doivent faire. Ce sont des hommes qui programment les logiciels d’analyse de données, qui disent l’importance à accorder à certains mots-clés. Plus pervers encore, ce sont les hommes qui dictent le poids mathématique à accorder à un terme. Si, par exemple, le seuil pour retenir un mot est à un poids déterminé par l’homme de 50%, et que l’ordinateur lui calcule dans un message un poids de 49,99%, il ne sera pas retenu. Ce sont les aléas des statistiques appliquées au contrôle de l’information.
  • Hypothèse 3a : l’électronique est l’outil le plus efficace pour la maîtrise de l’information. C’est partiellement vrai, si on considère que la quantité d’informations à traiter est telle qu’aucun homme ou groupe d’hommes n’est capable de tout lire. C’est partiellement faux, car l’électronique ne fait que ce que les hommes lui disent de faire. Et la quantité d’informations échangées étant énorme, on ne peut tout contrôler. Sauf hasard, il faut savoir qui contrôler au départ. Après coup, on peut, peut-être, savoir qui a envoyé quoi à qui. Pendant, cela relève de la loterie. Le système d’écoute planétaire Echelon a échoué pour trois raisons : 1) l’impossibilité de tout traiter ; 2) parce que les Etats-Unis ont eu tendance à dévoyer ces écoutes pour récolter des informations économiques au détriment du renseignement militaire ; 3) parce que le réseau est connu du grand public et donc, évidemment, des terroristes, qui se méfient des communications classiques.

 

A ces éléments, il faut ajouter que, dans la préparation du 11 septembre 2001, les terroristes ont utilisé les ressources d’Internet à bon escient. En effet, parmi les risques liés au cyberespace [1], le premier est son utilisation pour ce qu’il est prévu : échanger des messages, des e-mails. Ce que les terroristes ont certainement fait. Qui plus est, cela a pu se faire discrètement par l’utilisation de logiciels de cryptage, disponibles librement sur le réseau.

Mais ils ont aussi pu contourner nombre d’obstacles présents sur le réseau en... n’utilisant pas Internet et d’autres voies classiques. Car il s’agit là aussi de quelque chose que les spécialistes de l’électronique et de l’informatique semblent avoir oubliée : il y a d’autres moyens de communiquer que les voies informatiques. Après tout, cela n’a rien d’étonnant, car les premiers logiciels permettant de surfer, d’envoyer des e-mails, à savoir Mosaic puis Netscape, ne furent diffusés qu’en 1993. Croire que cela est entré dans les moeurs de chacun sur Terre est une aberration, une illusion d’optique de notre société occidentale hyper-rapide et développée. Ceux qui sont isolés dans les contrées désertiques d’Afghanistan et autres Somalie n’ont pas nos réflexes. Ils raisonnent encore " à l’ancienne ", et, malheureusement, avec une grande efficacité meurtrière.

Ceci implique que si :

  • Hypothèse 2 : la maîtrise de l’information est nécessaire pour pouvoir dominer le monde, on peut aussi affirmer aussi péremptoirement que :
  • Contre-hypothèse 2 : la maîtrise totale de l’information est un leurre. En effet, pour cela,il faudrait qu’elle soit contrôlable. Or, elle ne l’est ni pour des raisons techniques, ni parce que tout le monde n’utilise pas les canaux adéquats, ni parce que tous les habitants du monde n’y ont pas accès. Combien d’êtres humains n’ont-ils jamais vu de téléphone ?

Tout au plus pourrait-on affirmer que :

  • Hypothèse 2 modifiée : la maîtrise de l’information est nécessaire pour pouvoir dominer ceux qui possèdent et utilisent les canaux d’information adéquats. Ce qui est certes important, mais pas suffisant pour contrôler certaines menaces non sophistiquées, comme les menaces terroristes.

 

 Après le 11 septembre 2001

 

L’infodominance ne signifie pas uniquement la surveillance, l’espionnage. Il faut encore pouvoir contrôler l’information diffusée. De ce point de vue, l’après 11 septembre est instructif.

La diffusion de l’information par les médias est mondiale. Elle n’est plus seulement du ressort de l’Occident. La chaîne Qatari Al-Jazzira en est la preuve. Inconnue chez nous avant le 11 septembre 2001, elle est devenue la chaîne de référence des pays arabes et musulmans. Elle a diffusé les cassettes de Ben Laden, contournant ainsi la censure des milieux occidentaux. Lesquels, par ailleurs, n’étaient pas tous d’accord de s’auto-censurer sur toutes les informations disponibles. Ainsi, à côté de l’Occident, s’est développée une infrastructure d’information indépendante de l’Occident, crédible, mais non contrôlable par les puissants occidentaux. La pilule a dû être dure à avaler pour certains. Cela conforte la contre-hypothèse 2 ci-dessus.

 

Quant aux Etats-Unis, trois épisodes valent la peine d’être mentionnés : la couverture du conflit en Afghanistan, l’Anthrax, la cassette des aveux de Ben Laden.

En ce qui concerne la couverture du conflit en Afghanistan, l’armée américaine semble avoir compris les leçons du Viet-Nam et de la guerre du Golfe. Lors de la guerre du Viet-Nam, les militaires américains ont laissé faire les médias. Ceux-ci ont montré nombre de scènes de guerre qui ont eu pour effet de rendre la guerre impopulaire aux Etats-Unis et ailleurs. Les militaires ont compris la leçon. Pendant la guerre du Golfe, les militaires ont parfaitement maîtrisé les informations par rapport aux opérations militaires menées sur le terrain. Résultat : lorsque, après le conflit, les détails sur les circonstances de la guerre du Golfe ont été révélés, les médias et le public se sont sentis trompés. On nous avait dit que les missiles Patriot avaient détruits les missiles Scud, alors que ceux-ci se sont simplement désintégrés avant d’atteindre le sol ; on nous a dit que la victoire avait été acquise grâce aux frappes chirurgicales des missiles intelligents, alors que l’on a caché les tonnes de bombes lancées en tapis sur l’Irak dans les derniers jours des conflits ; etc. La désinformation a marché sur le moment, mais les réactions des médias et du public ne se sont pas faites attendre. On n’a plus confiance dans les informations fournies par les militaires. On l’a bien vu lors de la guerre du Kosovo, quelques années plus tard. Nous montrait-on bien la vérité ou étaient-ce des documents truqués ? Et le doute portait sur les informations provenant des deux camps. Pendant le conflit en Afghanistan, le contrôle militaire de l’information a été particulièrement strict. On ne révélait presque rien. A part les occasions de montrer que l’Amérique est " bonne ", lors du largage de vivres. La meilleure information militaire médiatique est celle qui n’existe pas.

 

Avec les épisodes des lettres à l’anthrax, il semble que la même tactique ait été utilisée. Mais, ici, à cause du fait que les évènements aient eu lieu sur place et que la population soit peu informée des questions scientifiques et médicales, cela a donné lieu à une panique généralisée. Quant à la possible confirmation de l’origine américaine de l’anthrax, l’avenir nous dira l’effet que cela aura sur la confiance des citoyens américains dans leurs autorités.

 

Et puis, il y eut le rapide épisode de la cassette trouvée par hasard en Afghanistan, et dans laquelle Ben Laden en personne raconte ce que nous voulions qu’il dise : il est bien le commandaitaire des attentats du 11 septembre et, même, l’organisateur. Cette cassette en a convaincu certains, mais en a laissé beaucoup dans le doute, même aux Etats-Unis. Ce doute de certains vaut la peine d’être mentionné : tout le monde n’a plus confiance dans l’information officielle. C’est un effet pervers, dangereux pour la démocratie, de l’usage inconsidéré de la fausse information.

 

Ces trois épisodes démontrent que la maîtrise de l’information n’est pas quelque chose d’évident quant à ses retombées. Cela accrédite même une nouvelle contre-hypothèse :

  • Contre-Hypothèse 2 modifiée : la maîtrise de l’information n’est pas suffisante pour pouvoir dominer ceux qui possèdent et utilisent les canaux d’information adéquats. C’est qu’il ne faut pas négliger l’esprit critique des citoyens. Et il n’aime pas être trompé. Si, sur l’instant, cela marche la première fois, rien n’indique que cela marchera la deuxième fois. Et il ne faut surtout pas croire que les critiques se tairont. A l’opposé, le manque de culture, notamment scientifique, de beaucoup de citoyens est un élément amplificateur d’effets de paniques. Dominer, cela implique agir sur des êtres humains, qui ne sont pas des robots.

 

Maîtriser l’information, c’est aussi maîtriser les médias. Il peut être facile de diffuser de la fausse information sur Internet, mais qui la lit. La plupart des internautes n’utilisent pas le réseau pour s’informer sur la politique ou le militaire (sauf dans quelques cas très particuliers). Ce sont les journaux, les radios et les télévisions qui ont ce rôle de diffusion et d’analyse de l’information. Or, les journalistes ont pour règle de trier et de vérifier l’information. Certes, il est toujours possible de mettre une fausse information sur un nombre suffisant de sites pour que la véracité soit impossible à vérifier. Mais l’opération est dangereuse.

 

  1. Les écueils de l’infodominance

 

Nous venons de voir que les attentats du 11 septembre 2001 devraient permettre de mettre le doigt sur des erreurs dans les hypothèses implicites à la base du développement de l’infodominance. Mais pour ceux qui sont imperméables à ce raisonnement, il convient aussi de se rendre compte qu’il y a des écueils au développement de l’infodominance. Ces écueils peuvent être classés en diverses catégories qui, cependant, ne sont pas disjointes.

 

Les écueils technologiques.

Le premier type d’écueil est technologique. Si on veut développer l’infodominance, il faudra développer de nouvelles technologies dans les domaines de l’informatique, des satellites, etc. Mais certains secteurs technologiques arrivent devant un mur. Depuis un demi-siècle, les progrès se sont développés à un rythme extrêmement rapide. Les scientifiques et ingénieurs ont conçu des appareils de plus en plus perfectionnés. Ils ont mis au point des procédés toujours plus performants. Si les défis technoscientifiques étaient (et restent) nombreux, l’argent suivait, ainsi que les avancées techniques. C’est ainsi que, dans les domaines de la microélectronique, de l’automobile, de l’aviation, des télécommunications, de l’espace, etc... des avancées nombreuses ont eu lieu. Si l’euphorie technologique semble être toujours de mise, certaines technologies vont pourtant bientôt buter sur des obstacles majeurs. Pour certains secteurs, le renouvellement des appareils vieillissants est suffisant pour entretenir le progrès ; lequel y est relativement lent. Ainsi en est-il de l’automobile ou de l’aviation. Dans d’autres, comme les avions militaires, le coût du développement des appareils futurs est tellement exhorbitant que le succès n’est pas assuré. Que l’on se rappelle de l’avion Rafale ou du YF2 américain. S’il n’y avait pas ces secteurs " protégés ", car militaires, ce sont bien des emplois qui disparaîtraient.

Mais la course au progrès conduit certains secteurs vers un mur technologique. Par exemple, le secteur de la microélectronique va bientôt buter sur des obstacles majeurs. La croissance rapide de ce secteur est décrite, depuis 1965, par la " loi de Moore ". On raconte que, alors qu’il préparait un discours, Moore fit une constatation importante. Lorsqu’il commença à tracer la courbe de croissance des performances des puces électroniques, une tendance lui apparut. Chaque nouvelle puce était approximativement deux fois plus puissante que la précédente et son délai de développement variait entre 18 et 24 mois. Si cette tendance se confirmait, les performances des ordinateurs augmenteraient de façon exponentielle sur des périodes relativement courtes. Depuis sa découverte, la loi de Moore n’a pas été démentie. Techniquement, la loi de Moore implique que les progrès de la miniaturisation vont continuer jusqu'à ce que l’on arrive à une limite, dictée par les lois de la physique. D’ici moins de dix ans, les techniques actuelles et leurs extrapolations ne seront plus suffisantes. Il va falloir innover encore, et changer drastiquement les procédés. Deux voies complémentaires s’offrent aux industriels.

La première est de développer le domaine des nanotechnologies. Il s’agirait de mettre au point des systèmes qui fonctionneraient sur base de composants de dimensions de quelques dizaines de nanomètres. Mais passer des microtechnologies aux nanotechnologies est un saut technologique et scientifique plus grand que celui de passer du millimètre au micron. C’est qu’il s’agit de travailler avec des particules de la taille de molécules. Scientifiquement, les choses ne sont pas encore bien claires. Et technologiquement, il faudrait tout changer, des procédés de fabrication, aux méthodes de raisonnement, aux dessins des circuits et leur exploitation. Il y a sans doute autant de différences entre les nanotechnologies et la microélectronique, qu’entre celle-ci et l’électricité domestique. D’où, évidemment, des enjeux importants, des promesses nombreuses et, sans doute, avant d’y arriver, quelques désillusions. des budgets colossaux.

La deuxième voie est celle des microsystèmes ou micromachines ou MEMS (Micro-electrono-mechanical systems). Les travaux en microélectronique ont conduit à la mise au point de technologies permettant de fabriquer des structures de la dimension du micron. Pourquoi, dès lors, ne pas utiliser les équipements et méthodes de la microélectronique à d’autres fins ? Et ce d’autant plus que cela permettrait aussi de rentabiliser des équipements existants performants, mais très coûteux. C’est ici qu’interviennent les micromachines. Les techniques de base existent ou sont à portée, les applications potentielles et les marchés sont gigantesques. Ce nouveau secteur industriel est en voie de développement. Mais il requiert des efforts importants.

Le cas de la microélectronique est évidemment essentiel pour l’infodominance, car il concerne tout ce qui touche aux ordinateurs, y compris ceux embarqués sur les satellites. Mais il n’est pas unique. Cet exemple montre à quel point la course au progrès technologique demande de modifier des technologies, de diversifier. D’où, nous y reviendrons, la nécessité de cerveaux nouveaux, d’investissements toujours plus importants, pour des applications présentées comme toujours plus prometteuses.

A cet égard, et même s’il ne s’agit pas du thème de cet article, la relance par le président Bush du bouclier antimissile n’est pas totalement étranger à ce point. Lorsque l’on compare les technologies clés pour développer l’infodominance et celles nécessaires pour réaliser le bouclier antimissile, les points communs sont nombreux.

 

Les écueils humains

Le deuxième écueil est bien connu des spécialistes des sciences et technologies, et c’est probablement le plus urgent. Il s’agit des cerveaux et de la formation. Dans presque tous les pays développés, le nombre de jeunes qui choisissent des études en sciences exactes et d’ingénieurs diminue dramatiquement. De plus, la culture scientifique de la population n’est pas bonne. D’où des problèmes probables de recrutement de cerveaux pour poursuivre les progrès technologiques, voire pour entretenir ce qui existe. Dans dix ans, dans tous les pays développés, le passage à la retraite de nombreux scientifiques et ingénieurs (lié au papy-boom) ne sera pas accompagné de la relève par les jeunes. Ceux-ci étant trop peu nombreux, l’expérience des aînés sera irrémédiablement perdue. Des cris d’alarme commencent à venir dans des secteurs technologiques de plus en plus nombreux : pénurie de mécaniciens dans l’aéronautique américaine, de spécialistes des télécommunications en Europe à l’horizon 2003, de chimistes dans l’industrie chimique, de scientifiques en optoélectronique, etc. Et ce sans oublier la pénurie d’enseignants en sciences dans plusieurs pays européens, qui fait planer une menace particulièrement perverse sur le futur intérêt des jeunes pour les sciences et technologies.

Mais tous les pays ne sont pas menacés de la même manière, à cause de politiques diverses. Ainsi, les Etats-Unis ont une politique scientifique particulièrement favorable aux étrangers, Européens et Asiatiques. Sans ceux-ci, les Etats-Unis se trouveraient aussi en état de pénurie de scientifiques et d’ingénieurs qualifiés. La volonté affichée par le Commissaire européen à la Recherche scientifique, Philippe Busquin, de promouvoir le retour en Europe des scientifiques émigrés aux Etats-Unis va peut-être changer quelque peu la donne. Mais, quoiqu’il en soit, les pénuries mondiales de personnel qualifié dans plusieurs secteurs technologiques stratégiques est un facteur à ne pas négliger dans le développement de l’infodominance.

 

Ecueils financiers

Le défi suivant est financier. Développer l’infodominance ne sera pas gratuit. Ordinateurs, satellites, logiciels, personnel qualifié devront être financés. Saura-t-on suivre ?

 

Ecueils politiques

L’infodominance est un concept essentiellement américain. Ce sont les Etats-Unis (et quelques alliés anglo-saxons) qui en sont les porteurs. Comme nous l’avons montré plus haut, cela requiert une division adéquate du monde. Il semble que peu de personnes en soient conscientes aujourd’hui. Mais les récents événements en Afghanistan, l’attitude des Etats-Unis vis-à-vis de leurs alliés pourrait relancer la question, lorsque les choses se seront calmées sur le plan de la lutte antiterroriste.

Quant aux nations du Tiers-Monde, si leur situation n’est pas mieux prise en compte par l’Occident, l’exemple de Ben Laden pourrait donner des idées à d’autres. Ce qui accréditerait l’aspect illusoire de l’infodominance.

 

Ecueils " culturels "

Le monde n’est pas composé que d’occidentaux. Tout le monde ne raisonne pas comme nous, n’a pas notre culture. Dans le schéma des trois vagues de Toffler, les deux premières restent actives, avec leurs modes de fonctionnement et de raisonnement, leurs motivations, leurs idéologies. Cette division du monde en trois vagues induit ainsi des asymétries importantes, aux niveaux technologiques, sociaux, idéologiques. Plusieurs civilisations aux particularités antagonistes coexistent. Tous ne désirent pas acquérir notre mode de vie, notre civilisation. Même en Occident, la civilisation n’est pas unique. Les mentalités américaines et européennes ne sont pas les mêmes. Or, pour réaliser l’infodominance, il faudrait que tous utilisent les mêmes canaux de communication. Nous avons vu que cela est irréaliste.

 

5. Et maintenant ?

 

Dominer le monde en maîtrisant l’information est un concept séduisant. Malheureusement, il s’agit d’une illusion dangereuse.

C’est une illusion, comme une réflexion critique sur les évéènements autour des attentats du 11 septembre 2001 le démontre.

C’est une illusion dangereuse, car, en se braquant sur l’infodominance, on néglige d’autres problèmes importants pour notre planète, on distrait l’attention des gens. En évitant de regarder les problèmes en face, en poursuivant une fuite en avant, on fonce dans un mur, les yeux fermés. Le réveil sera dur. Car les évènements du 11 septembre 2001 ont montré que l’Occident est vulnérable. Il est malheureusement probable que cela donnera des idées à certains.

Si on ne veut pas que ces événements tragiques se reproduisent, il est temps de reconnaître les problèmes liés à l’infodominance.

Mais quel sera le futur. Deux voies principales s’offrent à nous.

La première est de se dire que le concept d’infodominance reste valable. Mais on n’a pas mis l’accent sur ce qu’il fallait. Il convient d’aller plus loin, de renforcer la surveillance, les renseignements. Donc de mettre sur pied de nouveaux systèmes plus sophistiqués. C’est la fuite en avant, notamment technologique.

La deuxième est de réfléchir de manière critique sur les concepts de base de l’infodominance et d’oser reconnaître que l’Occident a perdu une bataille majeure. Il faudrait alors réfléchir à de nouvelles manières de conduire les affaires du monde.

Aujourd’hui, il semble que, du moins aux Etats-Unis, ce soit la première voie qui soit choisie par l’administration Bush. Il est vrai que les intérêts de divers secteurs industriels (militaro-industriel, informatique, espace,...), d’organismes de renseignements (NSA, CIA, FBI, etc.) sont tels qu’il n’est guère possible de renverser le courant. Les Etats-Unis sont probablement arrivés à un point de non retour. L’avenir de la sécurité s’y annonce difficile.

Quant aux Européens, si les secteurs du renseignement et industriels sont actuellement moins développés, le mode de pensée des responsables est très semblable à celui des Etats-Unis. Devons-nous attendre un 11 septembre en Europe pour réagir ?

 

Ce qui a été discuté dans cet article concerne l’infodominance " globale ", mondiale. D’autres concepts plus restreints existent, qui visent s’assurer un avantage relatif dans des domaines limités, ou dans des espaces géographiques moins planétaires. Pour ceux-là aussi, il y a peut-être des leçons à tirer des évènements du 11 septembre 2001.

Michel Wautelet,

Professeur à l’Université de Mons-Hainaut (Belgique) et membre du CA du GRIP (Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité, Bruxelles, B). S’intéressant aux relations sciences, technologies et société, il a notamment publié " Les cyberconflits " (GRIP/Complexe, Bruxelles, 1998) et un dossier sur le projet de défense antimissile américain.












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