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L’escalade
symbolique
Une
lecture " plus " symbolique encore ? Certes, l’interprétation d’un
symbole n’est pas comme la traduction correcte d’un mot dans un dictionnaire
: chacun apporte du sens au symbole autant qu’il en retire de signification.
Mais quand il question de terrorisme, le choix du bon décodage est lui-même un
enjeu majeur. Le terroriste tend à le tirer vers le haut, son adversaire vers
le bas. Le premier veut s’élever et élever son acte à des hauteurs
métaphysiques (il s’en prend au principe de tout pouvoir comme l’anarchiste,
il se réclame de l’essence éternelle d’un peuple comme le nationaliste,
quand il n’applique pas les décrets divins ou ceux du sens de l’histoire).
À rebours, l’ennemi du terroriste veut réduire ses motivations au crime, au
lucre, à un déséquilibre psychique, aux intérêts d’un immonde
marchandage, à un cynisme sanglant.
Mais ici,
nous sommes en présence de quelque chose de si surprenant que nous ne trouvons
plus la bonne distance. De quoi les Twin Towers étaient-elles les "
icônes " (c’est le terme qu’emploie Ben Laden dans la traduction d’une
de ses cassettes) sinon du temporel ? Comment interpréter un acte terroriste
qui ne revendique rien, ne demande rien (sinon peut-être que nous, occidentaux,
disparaissions de la surface du globe) ? Est-il totalement nihiliste ou, ce qui
revient peut-être au même, réclame-t-il tout : quelque chose comme l’utopie
totale, la fin de l’histoire, la fusion du politique et du religieux, la
règne de Dieu sur terre ? Dans tous les cas, les attentats du 11 septembre nous
obligent à réviser nos catégories. Auparavant, nous considérions le
terrorisme comme subsidiaire ou secondaire (on le pratiquait à la place de la
guerre ou de la Révolution, comme moment sur le chemin des fins idéologiques,
voire en attendant d’avoir les moyens de mener un véritable conflit). L’image
elle-même était au service de l’acte terroriste : elle amplifiait, souvent
en empruntant les moyens et les médias de l’adversaire, la force de nuisance
de l’attentat. Elle en augmentait l’impact, paralysait l’opinion, et
exerçait sur les acteurs une contrainte insupportable. Mais elle restait un
multiplicateur. Aux yeux des terroristes, l’essentiel était souvent de faire
diffuser leur message écrit. Il y eut même des attentats dont l’unique
revendication était la publication par la presse ennemie d’un texte : sa
seule lecture était censée réveiller les masses de leur sommeil. Est-ce
toujours si simple ? Y a-t-il maintenant équivalence de la terreur et de la
guerre, mais aussi de la fin, la victoire, et du moyen, l’humiliation et la
revanche symbolique ? Bref on touche ici au statut de la guerre et du
terrorisme.
La
surprise stratégique
Pour
comprendre, il faut se faire stratèges : redescendre des hauteurs, pour
examiner les choses insérées dans le déroulement d’interactions adverses.
Autrement dit, le 11 septembre s’inscrit dans une refonte des règles du jeu
stratégique. La redéfinition des statuts de la guerre et du terrorisme,
entraîne celle de la violence et de l’information.
En ce
domaine la supériorité stratégique repose souvent sur l’avance
technologique. Du moins, c’est ce qui se croyait jusque récemment. Le
Pentagone rêvait d’atteindre une telle perfection dans les moyens de
collecter les données, de diriger les armes intelligentes, de gérer les
opinions que la puissance de l’information deviendrait dissuasive : seuls les
insensés, vite repérés par les moyens de détection et d’intelligence
pourraient se risquer à provoquer des troubles. Bref, l’avancée technique
devait produire un changement essentiel : sinon l’abolition du conflit par la
prévention, au moins sa réduction au statut de trouble homéostatique.
Premier
constat : on découvre les limites des moyens de tout-voir, tout-savoir,
tout-anticiper. D’où l’incertitude, en amont, de cette première guerre de
l’image. Son enjeu est la capacité de mailler la terre d’un réseau de
caméras, de satellites, de senseurs, ou autres moyens sophistiqués de
contrôler toutes les communications et tout ce qui se passe dans le cybermonde.
Or, ce que les stratèges nomment significativement " panoptisme "
apparaît comme un mythe. Celui qui peut tout voir ne sait rien, en réalité.
Les 120 satellites du système Echelon, les treize agences U.S. dites " de
la communauté de l’intelligence " (traduisez d’espionnage) avec leurs
budgets de milliards de dollars, tous ces moyens de traçage et de croisement
des données pour laisser passer dix-neuf bonshommes armés de cutter. Toutes
ces caméras stratosphériques qui sont capables, dit-on, de lire une plaque d’immatriculation
n’aperçoivent pas une garde prétorienne de plusieurs centaines d’hommes.
Tous ces moyens d’interception et ces logiciels sémantiques ne permettent pas
de savoir ce que font des gens qui parlent arabe ou pachtou et s’appellent
frères et cousins.
Les
fameuses sociétés de contrôle prophétisées par Deleuze ne contrôlent pas
mieux le prion que les terroristes. Ces gens qui croient tous aux rêves
prémonitoires et argumentent par fables, apologues et proverbes sont capables
de mettre en échec les systèmes high tech. Il y a des explications
rationnelles à tout cela : trop d’information tue l’information. Trop d’alertes
tue la vigilance. Trop d’anticipation tue la prévision. Plus une machine
gère de données, plus elle est sujette aux fausses alertes (par
auto-emballement ou parce que ses ennemis sont assez habiles pour l’intoxiquer
et la leurrer). Plus il y a de données, moins on se décide à temps. Plus on
étudie de scenarii, moins on est prêts. La vision totale multiplie les points
aveugles. Le problème n’est pas seulement d’avoir des moyens de
surveillance, il est de ne réagir qu’aux bons signaux, de n’être ni
intoxiqué, ni auto intoxiqué, ni surexcité. Et surtout de savoir à temps :
reconstituer après coup le moindre déplacement ou la moindre dépense d’un
suspect ne sert guère.
Inversement,
le problème de l’organisation terroriste est d’être à la fois secrète et
spectaculaire. Secrète, elle doit, malgré sa lourdeur, échapper aux
détecteurs maillant la planète. Spectaculaire, elle doit elle-même se
coordonner pour produire une surprise maximale aux points de visibilité
maximale. La solution de cette équation c’est le terrorisme en réseaux,
double négatif de la société en réseaux. Il y gagne la capacité de
coordonner des acteurs épars, de faire circuler leurs messages, de leurs
désigner des objectifs communs, de respecter des règles et protocoles sans que
ses adversaires puissent l’interrompre ou en reconstituer la structure. Ici le
faible marque un point contre le fort tantôt en lui empruntant sa technologie,
tantôt en profitant de ses défauts. C’est une illustration parfaite du
caractère principal du terrorisme : l’asymétrie
-
asymétrie des forces : c’est un rapport du faible au fort. Même si le
faible en apparence peut avoir derrière lui tout un État, une internationale
ou des réseaux mondiaux.
asymétrie
de l’information : le terroriste est clandestin. Il se manifeste par son
acte qui équivaut à un discours/proclamation. Son adversaire est visible et
cherche à interpréter, sur la base de connaissances imparfaites et parfois
délibérément faussées. Certains assimilent le terrorisme à un facteur d’entropie.
Ses finalité seraient de créer un « climat d’insécurité » ou
simplement un désordre. Ainsi cette définition d’une encyclopédie :
« Le terrorisme est donc essentiellement une stratégie destinée à
déséquilibrer un pays ou un régime, utilisant la subversion et la violence
sur un milieu ou une institution en crise pour contribuer au désordre, à la
veille d'une "remise en ordre" révolutionnaire ou d'une guerre de
conquête menée par une puissance étrangère. ».
Dans le
contexte de l’après 11 septembre, cette notion d’asymétrie
informationnelle prend un relief particulier. L’hyperpuissance se préparait
pour une " guerre de l’information propre et politiquement correcte,
gérée par ordinateurs et satellites interposés). Les stratèges
développaient l’utopie de la dominance informationnelle totale, de l’intelligence
absolue et du soft power. La guerre deviendrait cool et
séduisante. Les spin doctors qui présentent les opérations
militaro-humanitaires comme des promotions publicitaires étaient là pour cela.
Pas de cadavres visibles, de bons réfugiés, de belles images, résultat :
zéro dommage cathodique collatéral.
Or, à l’évidence,
c’est une tout autre « guerre de l’information » que fait al
Qaïda : sidération du village global par la force des images symboliques
que véhicule la télévision, contagion de la panique boursière via les
réseaux informatiques (terrorisme en réseaux contre société en réseaux),
utilisation des moyens techniques adverses pour donner un répercussion maximale
à son discours, etc.
-
asymétrie des statuts : un des acteurs est illégal, l’autre officiel. L’un
parle au nom de l’État, l’autre au nom du peuple, l’un se réclame de la
Démocratie, l’autre de Dieu. Il ne peut y avoir de terrorisme entre égaux ou
semblables.
-
asymétrie des territoires : l’un cherche à être partout ou nulle part
pour frapper « où il veut, quand il veut », l’autre tente de
contrôler une zone où s’exerce son autorité. L’un cherche à identifier
politiquement, repérer topologiquement et faire taire pratiquement son
adversaire. L’autre vise à se manifester à son gré, parfois n’importe où
dans le monde, sans souci de frontières ou de proximité géographique.
-
asymétrie du temps : l’un se projette dans le futur, l’autre cherche
le maintien de l’état présent. Le terroriste est l’homme de l’urgence et
profite souvent de la vitesse du transport ou de l’immédiateté de l’information
pour amplifier les effets de l’acte. Le contre-terroriste est lent, pataud,
condamné à l’après-coup, à la reconstitution après la catastrophe.
-
asymétrie des objectifs : le terroriste attend quelque chose de son
adversaire, mais celui-ci espère que le terroriste cesse de l’être, qu’il
soit éliminé ou satisfait. L’un escompte des gains et veut changer l’ordre
du monde, l’autre lutte pour le maintenir ou simplement pour durer.
asymétrie
des moyens. Ce dernier point semble évident : l’un a l’armée, la
police, l’autre se cache, etc.
Cette
asymétrie a une autre implication : le terroriste peut s’approprier ou
retourner les moyens techniques (souvent publics) de l’autre, sans que l’inverse
soit vrai. Un combattant de la foi peut apprendre à piloter un avion ou à
fabriquer une bombe atomique artisanale. Il peut saisir le défaut d’un
logiciel ou d’un système de contrôle et le réseau de surveillance adverse
ne vaudra que ce que vaudra son maillon le plus faible. Un terroriste peut s’en
prendre aux moyens de communication. Il peut produire une image télévisée qui
provoquera un effet de sidération maximale et gérer son planning attentats
comme un planning média. Il peut profiter au maximum de l’effet de contagion
des paniques numériques « en temps réel . Le terrorisme peut s’en
prendre aux nœuds d’échange (gares, aéroports, Bourses) parce qu’il a
compris la logique d’une société basée sur la facilité de l’échange et
la facilité des flux. Mais pour autant le terrorisé n’acquiert ni
connaissance, ni moyen de rétorsion sur le terroriste. Aucune réversibilité
dans ce sens là. Il ne pénètre ni sa mentalité, ni ses motivations.
Contrôler
les flux
Second
temps de la guerre des images : la bataille du contrôle. Nous étions habitués
à l’idée que nous, Occidentaux, possédions le monopole de la vision et de
la représentation de la guerre. Depuis le Vietnam, les Américains ont compris
la force d’évocation (et de paralysie) que possède l’image des victimes :
les siennes (les boys dans leurs body bags, les sacs à viande) et celles
qu’on fait (les petites filles sous le napalm). La guerre du Golfe a illustré
le monopole dans la gestion de la chaîne des images, depuis le missile qui
partait jusqu’au missile qui arrivait. Au Kosovo, les spin doctors, les
communicateurs du Pentagone, merchandisaient fort bien une guerre
humanitairement correcte. Dans les exercices et séminaires de l’Otan on
apprenait à gérer les caméras aussi bien que les canons. Où était le
problème ?
Le
problème s’est révélé quand ont commencé à circuler des cassettes mal
filmées, les prêches d’un barbu dans sa grotte qui citait des sourates et ne
lisait pas un prompteur ni n’écoutait les conseils d’un speech writer.
Le problème s’est révélé dans le match Al Jazira contre CNN. L’arroseur
d’images était arrosé. L’Occident se félicitait de ce que les images
télévisées de sa prospérité et de sa démocratie aient contribué à
fissurer le mur de Berlin. Il se moquait des derniers réduits d’obscurantisme,
tel l’Iran, qui prohibaient les antennes dites paradiaboliques et tentaient d’empêcher
les masses de subir l’influence délétère des feuilletons U.S. Il fallut
soudain réaliser que quelques fonds et quelques satellites suffisaient à
imposer d’autres règles, une autre vision. Les images d’Al Jazira, les
communiqués d’Al Qaïda, les séquences sur les dégâts collatéraux, leur
impact sur les masses islamiques qui, à l’évidence ne décryptaient pas la
réalité avec les mêmes codes que nous…, tout cela pouvait-il constituer un
réel danger ?
Il semble
bien que les stratèges américain s’en soient persuadés. La réaction ne s’est
pas fait attendre. Aujourd’hui, les bureaux d’Al Jazira à Kaboul sont
fermés. Les images télévisées adverses sont filtrées, les grandes chaînes
d’information se sont mises d’accord sur un code de bonne conduite. Les
représentants d’Hollywood discutent avec ceux du gouvernement de ce que
devraient être des fictions acceptables : comment représenter guerre et
violence d’une façon qui ne porte pas atteinte aux valeurs américaines
fondamentales. En temps de guerre, rien d’étrange dans le retour de ces
méthodes, d’ailleurs largement soutenues ou souhaitées par l’opinion
publique. Les arguments ne sont pas nouveaux : ne pas fournir d’information à
l’ennemi, ne pas lui accorder la parole, ne pas porter atteinte au moral des
militaires et des civils, ne nourrir aucun imaginaire suspect. Est-ce efficace ?
En réponse, dans un récent entretien à la Brookings, James Schlesinger
résumait " Donnez sa chance à la guerre " (Give war a chance,
allusion au give peace a chance des pacifistes). Traduisez : gagnez la
guerre et les médias vous soutiendront. Alors fin de la parenthèse ? Il
faudrait une bonne dose d’optimisme pour le croire. Ou une bonne dose de
cécité. Ce n’est pas – pardon de rappeler ces évidences - parce que les
gens portent des Nike ou achètent des magnétoscopes qu’ils partagent des
valeurs. Et sur le marché de Peshawar où l’on vend d’autres icônes
(tee-shirts ou porte-clefs Ben Laden, posters kitsch le représentant chargeant
sabre au clair sur son chameau ) le monopole reconquis de CNN ne trouble guère
les esprits.
Mais,
bien entendu, on ne peut pas analyser les événements du 11 Septembre
uniquement en termes d'échec du renseignement américain. Il serait victime,
disent les experts, de la bureaucratie héritée de la guerre froide, du
"politiquement correct" qui le bridait depuis 95, et de l'idolâtrie
de la technique, Comint, Signint, au détriment de l'Humint (traduisez :
l'obsession des moyens d'observation et d'interception technologique au
détriment du renseignement humain). On ne peut non plus réduire la question à
celle de la manipulation réelle ou supposée des médias ou de l'opinion. Il
s'agit de la question beaucoup plus globale de l'intelligence
"absolue" qu'est censée conférence la dominance informationnelle.`
Notre
imaginaire est hanté par la figure de l’espion, héritier d’un "
savoir militaire ", d’un art de percer les secrets pour anticiper,
accumulant un savoir cynique à la fois hostile et objectif . Mais voici que se
propage une métaphore : celle du panoptique, décrit par Bentham et popularisé
par Foucault : le poste de surveillance d’où l’on voit tout sans être
visible. Ou encore celle des écrans omniprésents dans 1984 d’Orwell :
par eux Big Brother exerce le monopole de la croyance, de la surveillance et de
la mise en scène de la réalité. Panoptisme ou surveillance high tech
reposent sur la capacité de recueillir, croiser, traiter, modéliser une
quantité phénoménale de données. Donc sur la transmission instantanée, la
coordination parfaite, l’analyse immédiate. Objectif : une visibilité totale
au profit d’un seul acteur qui rende tous les autres visibles et impuissants.
Corollairement, tout voir ce serait pouvoir prévenir tout danger ou toute
attaque. Bref , de l’infodominance garantie par les NTIC, car c’est de cela
qu’il s’agit, naîtrait une sécurité totale.
Fantasmes
? Peut-être. D’autres diront si un tel objectif est réalisable
techniquement, budgétairement, politiquement, stratégiquement... Il nous
semble surtout qu’il suggère deux questions simples : Pourquoi tout savoir ?
Peut-on tout savoir ?
Pourquoi
tout savoir ?
L’idée
de créer un système d’intelligence auquel rien n’échapperait, d’acquérir
" l’œil de Dieu " , reflète trois grands courant d’idée,
militaro-stratégique, économico-technique et utopico-sociétal. C’est l’équation
: Révolution dans les Affaires Militaires + intelligence économique +
société de l’information.
La RMA (Revolution
in Military Affairs), doctrine officielle du Pentagone désigne à la fois l’adaptation
du système miliaire à l’ère de numérique. Elle suppose le projet d’un
contrôle hégémonique reposant sur les technologies de l’information : leur
finalité ultime est donc le soft power, le pouvoir " doux " d’interdire
tout conflit voire le contrôle de la globalisation (shaping the
globalization). Pareille " révolution " ne se borne pas à
améliorer (mieux employer, rendre plus " intelligents ", plus
réactifs et mieux coordonnés, etc.) les moyens de destruction. Il s’agit de
réorganiser des vieilles structures hiérarchiques et centralisatrices au
profit d’un modèle en réseaux, plus décentralisé, et adaptable, partageant
mieux les flux continus d’information. Un schéma qui n’est pas sans
rappeler celle des entreprises virtuelles.
Cette
révolution bouscule les notions stratégiques. Ainsi les infrastructures
adverses, civiles et militaires, les moyens de communication et de coordination
deviennent des objectifs prioritaires : plus vite ils seront paralysés, plus
fortes les chances que l’ennemi perde ses capacités perceptives, cognitives
et décisonnelles. Plus il faut protéger les siennes.
Quand il
n’y a plus vraiment de front ou de batailles, les tâches du renseignement
sont transformées, au moins dans leur forme et par leur ampleur. Aux questions
traditionnelles ( où est, que veut, que peut l’adversaire ?) s’en ajoutent
de nouvelles : la structure informationnelle adverse, ses codes et ses règles,
etc. Il faut anticiper , coordonner instantanément des forces dispersées,
gérer des systèmes interopérables, protéger ses propres vecteurs de
communication et perturber ceux de l’autre, discriminer (entre vraies données
et leurres, amis et ennemis sur le terrain, etc.), déléguer à des niveaux
opérationnels inférieurs la capacité de traiter l’information et de
décider instantanément. Il faut enfin influencer (et les décisions de l’ennemi,
et les réactions de son opinion, et le soutien de la sienne, et la réaction
des médias, etc.).
La quête
d’informations factuelles dissimulées devient presque secondaire par rapport
à la capacité à gérer de tels flux de données. L’automatisation de leur
traitement en continu mène à une double fusion. D’abord entre l’acquisition
de l’information (source de connaissance opérationnelle) et l’action. Cette
information, du virus informatique à la propagande ou à la déception, devient
une puissance de frappe, transformant la structure de communication en cible
prioritaire. Ensuite il y a fusion entre le militaire au sens strict et le
diplomatique, l’économique, le médiatique. Ce dispositif s’insère dans un
schéma plus large encore : en amont la capacité de prévoir les risques de
troubles, en aval celle de gérer les désordres post guerriers jusqu’au
retour à la normale. La fonction guerrière devient quasiment cybernétique :
réguler la planète pendant que la fonction de renseignement s’apparente à
une administration des réseaux .
La
plupart des remarques ci-dessus s’appliquent au monde de l’intelligence
économique. Là aussi, le but n’est plus uniquement de savoir (parfois
illégalement et toujours inélégamment) ce que fait ou peut faire le
concurrent. Comme en témoigne l’affaire Echelon, les moyens dits régaliens,
notamment d’espionnage, sont reconvertis vers la guerre économique. Guerre
tout court et guerre économique subissent une commune évolution :
environnement changeant, pression de l’escalade technologique incessante,
pensée stratégique en termes de sécurité globale, de crises et de périls
globaux, volonté de pouvoir intervenir partout, automatisation de la gestion de
l’information et décentralisation de son contrôle, exploitation de son
ambivalence comme force de productivité (ou de capacité) mais aussi de
destructivité, poids de l’avantage cognitif marginal (par exemple savoir un
peu avant l’autre). Et le but commun, politique et économique devient la
domination informationnelle . Là encore, il faut tenir compte de fragilités :
celle des systèmes et structures par nature plus vulnérables, celle du contenu
de l’information avec le risque d’erreur, de rumeur ou de manipulation, mais
aussi la dépendance des acteurs économiques à l’égard de leur image (le
fameux risque de réputation), aggravée par l’amplification médiatique. Si l’armée
adopte un modèle " civil ", l’entreprise virtuelle se réclame des
mêmes valeurs que la RMA : souplesse, réactivité, adaptabilité,
connectivité, instantanéité. À moins que ce ne soit le contraire. Tout
repose finalement sur la capacité d’anticiper des tendances, de gérer des
flux et de coordonner des capacités de traitement. La guerre économique se
transforme, elle aussi, une guerre du temps. Il s’agit de savoir avant l’autre
(ce qui en tout état de cause sera vite public ou obsolète), de traiter plus
vite l’information : affaire de commutation, en somme, puisqu’il s’agit de
relier des éléments et des réseaux. Une même logique s’impose partout.
Troisième
volet, le mythe de la société de l’information. Il a été décrit par d’autres
comme l’utopie d’un monde unifié voué à la connaissance et à la
jouissance grâce aux technologies communicationnelles qui permettraient d’accumuler
davantage de données, d’échanger plus de messages, de créer davantage de
savoir, de mieux organiser les processus matériels et sociaux. Le vieux mythe
du règne des choses (une société enfin libérée du facteur aléatoire, les
passions humaines, au profit d’une gestion purement rationnelle) rejoint celui
du partage de l’information comme remède au conflit . Ce sens de l’histoire
supposé opposerait ce monde à celui de la société industrielle caractérisé
par la rareté, la séparation, la répétition, la hiérarchie, la rigidité,
etc. Et, bien entendu, il appartiendrait aux éléments les plus avancés dans
ce processus, entendez l’hyperpuissance américaine, de mener à bien cette
autre globalisation. Le tout suppose une foi en la capacité de l’ingénieur
social à anticiper l’avenir : à la prédictibilité du comportement du
consommateur profilé, répond la prédictibilité du mouvement des sociétés
déterminées par le changement technologique et orientées vers le modèle de
la société planétaire de l’information. Comme si tout était affaire de
traitement et de circulation de signes, donc d’infrastructures et de "
tuyaux " adaptés. Et comme si " l’élargissement " du modèle
était à la fois la justification, l’objectif et le moteur d’une stratégie
globale de sécurité, militaire, politique, économique.
Peut-on
tout savoir ?
La
question du renseignement ne peut se séparer de cet arrière-plan idéologique.
Ni du projet de domination informationnelle globale. Vaincre ce serait donc
savoir plus que (gagner en certitude) et persuader de (produire de la croyance
et de l’adhésion). Or il existe au moins deux ordres de raisons de douter
fortement du succès de cette ambition.
- Raisons
théoriques. Le système tend à confondre les données, les connaissances, la
croyance et la décision. L’accumulation des data par l’infrastructure
appropriée ne suffit à garantir ni la prédictibilité du comportement, ni la
maîtrise de la situation. D’abord en vertu du principe que l’information
tue l’information (savoir dans tous les domaines consiste d’abord à
discriminer, éliminer ce qui est redondant, inutile, confus, etc.). Ensuite en
vertu de vérités élémentaires qu’on a presque honte de répéter. Que la
connaissance consiste dans la capacité de mettre en relation et d’interpréter
dans un cadre plus large des informations, pas à en accumuler. Qu’une
décision stratégique n’est jamais la résultante d’une équation entre
avantages et inconvénients et probabilités. Que la croyance dépend des codes
culturels d’interprétation des individus pas de la quantité d’information
à leur disposition. Que le prolongement des courbes et la découverte de
supposées tendances déterminées par la technologie a mené à une suite d’erreurs
depuis plus de trente ans . Et que tout ce qui précède est encore plus vrai
lorsqu’il s’agit de prévoir non plus ce que fera un consommateur, mais un
acteur stratégique. Il y a tout a redouter si celui-ci est à la fois incité
à lutter contre le système (en raison de son omnipotence apparente et de sa
prétention de tout contrôler) et capable de découvrir les faiblesses des
techniques. Or la caractéristique de la technique est d’être reproductible :
celui qui veut s’en emparer le peut, d’autant plus facilement qu’il est
difficile d’en conserver longtemps le monopole dans un système comme le
notre. Il est rare qu’une faiblesse permettant de franchir ou de leurrer un
système de protection reste longtemps ignorée et inexploitée. Sans compter
que, plus il est complexe et interdépendant, plus il est sensible aux fausses
alertes ou aux manœuvres de diversion.
- Raisons
techniques. La conjonction du code universel numérique et du schéma en réseau
sur quoi reposent les NTIC est intrinsèquement porteur de faiblesses. Les
réseaux sont par définition difficiles à interrompre, faciles à contaminer :
il suffit de trouver un point d’entrée pour propager un virus ou un discours.
Sa diffusion sera aussi difficile à stopper que son origine à retracer. Les
réseaux sont donc difficiles à contrôler, puisque tout circule, que les
centres sont relativement autonomes. Quant au numérique, il amène à
externaliser ses capacités, c’est à dire à les confier à des supports et
vecteurs extérieurs. Il rend à la fois dépendant de ces stocks de
connaissances et facteurs de décision et diminue la capacité de vérifier l’origine,
l’intégrité ou l’utilité de ces fameuses données accumulées. Le
caractère immatériel, abstrait, invisible du numérique se paie d’une
incertitude croissante.
À ces
faiblesses il faut sans doute aussi ajouter des fragilités psychologiques.
Illusion technicienne et illusion positiviste se renforcent : plus on dépend d’un
système technique de données, plus on a probablement tendance à croire que l’Univers
est fait de données justiciables d’un traitement adapté (et à négliger
tout ce qui ne rentre pas dans ce système de perception). En tout cas plus on
est impliqué dans ce processus, plus on a avantage à faire partager sa
confiance aux autres (en particulier si les autres en question votent le budget
dont dépendra votre avenir professionnel). Plus on a d’ailleurs tendance à
projeter autant sur l’avenir que sur le comportement de l’adversaire sa
propre grille d’analyse.
Le
panoptisme créerait ainsi ses propres points aveugles. Plus il maille la Terre,
plus il engendre à la fois ses propres ennemis et ses propres illusions.
Pour
résumer la chose de façon plus théorique l'information n'est jamais qu'une
différence faisant sens pour un interprétant dans un contexte. Il n'y a pas
d'information "en soi", sorte de ressource qu'il serait souhaitable
d'accumuler pour ses vertus miraculeuses ou d'essence philosophique bonne en
soi. L'information résulte de la conjonction d'un contenu, d'un code qui en
permet la représentation et d'une organisation humaine (des groupes partageant
des systèmes d'interprétation de l'information) et techniques (l'appareillage
qui la formate, la traite, la conserve, etc...).
Dans une
relation stratégique l'information représente trois valeurs (qui se mêlent
largement)
- valeur
"décisionnelle" (ici "être informé" c'est savoir des
choses vraies qui permettent de faire des choses appropriées). Ainsi
l'information permet l'anticipation (prévoir la situation ou les comportements
du concurrent ou de l'adversaire, donc en quelque sorte gagner sur le temps pour
agir) ; elle permet la précision ou la coordination (c'est à dire une
meilleure utilisation de ses ressources : gagner sur de l'énergie). Elle permet
enfin la reproduction (rééditer une performance, utiliser les moyens les plus
appropriés, par exemple ceux d'une invention technique, pour atteindre ses buts
: gagner sur des ressources)
- valeur
"cumulative" de l'information (l'information qui agit sur
l'information). Celle-ci peut être positive : une information structurante qui
permet d'accumuler d'autres informations, de mettre en rapport des éléments,
de rendre plus signifiante encore, cela s'appelle tout simplement le savoir.
Mais la "valeur" de l'information cumulative peut être négative :
capacité de détruire l'information, d'ajouter de l'entropie et du désordre
(telle serait la "valeur d'usage" d'un virus ou d'une opération de
désinformation pour son promoteur).
- valeur
relationnelle de l'information (celle qui en permet l'échange et la
communication). Ici la relation peut être de l'ordre du lien et du partage : sa
forme la plus évidente est la croyance partagée par une communauté humaine.
Mais la relation peut aussi être marchande : l'information est après tout
désirable donc achetable.
Le
problème étant qu'il n'y a bien entendu aucune méthode technologique qui
garantisse la réussite dans les trois domaines. Les "tuyaux, les vecteurs,
moyens et procédures de traitement de l'information n'accroissent
nécessairement ni la valeur de décision de l'information, ni sa capacité de
construire l'information ; mais dans tous les cas elle ne garantit aucun succès
communicationnel (et produit même parfois des échecs pitoyables quand on
confond technique et culture).
Ni les
technologies du tout-voir, ni celles du faire-croire n’ont prouvé leur
efficacité à long terme. Il se pourrait même que le projet de dominance
informationnelle globale, en se donnant pour but de tout gérer, ne se condamne
à une tâche sans fin : une stratégie d’annulation contre le retour
perpétuel de la perturbation. Façon contemporaine d’illustrer la phrase de
T.E. Lawrence " Toute force a sa faiblesse, et toute faiblesse est une
force ".
F.B.Huyghe
Quelques
sources :
ADAMS J. The
next world war, Simon & Schuster 1998
ARQUILLA
J. ET RONFELDT D., Networks and Netwars: The Future of Terror, Crime, and
Militancy (RAND, 2001) RAND, MR-1382-OSD
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et " Terrorisme " sur le même portail (www.strategic-road.com)
http://www.geocities.com/Pentagon/7209/recherche.html
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http://www.psycom.net/iwar.2.html
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la fameuse Rand Corporation, avec ses pages consacrées au terrorisme
http://www.broookings.edu
: sa grande rivale, Brookings, avec également une riche rubrique sur le
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http://www.libertes-immuables.net
: sur les législations restrictives des libertés après le 11 Septembre
François-Bernard
Huyghe
Docteur d'État en
Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches en Sciences de
l'Information et de la Communication, François-Bernard Huyghe, médiologue,
enseigne au Celsa ainsi qu’à l’École de Guerre Économique. Ses principaux
ouvrages sont des essais critiques sur les idées contemporaines (La
Soft-idéologie , La langue de coton, Les Experts) mais aussi
des travaux coécrits avec son épouse Edith sur les grands réseaux historiques
de transmission. Derniers ouvrages :Histoire des secrets , Hazan
2000 et L’ennemi à l’ère numérique, Chaos, Information, Domination
aux P.U.F. 2001.
Il anime l’Observatoire
Européen d’Infostratégie, centre de recherche sur la guerre de l’information
et l’infodominance
Infostrategique@paris.com
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