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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 06/01/02





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 


Images de terreur,
données de contrôle

par François-Bernard Huyghe,
médiologue, enseigne au Celsa ainsi qu’à l’École de Guerre Économique
01/2002

Le 11 Septembre, tout commence par des images. Chacun se souvient de ce qu’il faisait ce jour là : nous sommes des millions à nous être précipités vers les écrans dans les mêmes minutes pour voir et revoir s’effondrer les Twin Towers. Quelques heures plus tard, le temps des premiers commentaires, une lecture s’imposait : ces scènes étaient symboliques et stratégiques. Symboliques, elles voulaient nous dire quelque chose. Les tours " signifiaient " l’Amérique, la Mondialisation, l’Argent, la Culture mondiale (y compris celle des films catastrophe), l’Orgueil humain, la Tour de Babel…, et c’est en tant que telles qu’elles étaient visées. Stratégiques, ces images devaient nous faire quelque chose. Elles avaient été délibérément produites, mises en scène par une puissante intelligence, consciente du pouvoir des médias. Et ce en vue d’un effet psychique et panique. Après tout, c’est la définition du terrorisme que de viser à un retentissement psychologique bien supérieur à sa puissance de destruction physique.

Or, cette fois, dans ce grand live planétaire, la mort trouvait un théâtre aux dimension inédites : les possédés contre les possédants. Bien sûr, on pouvait discuter la nature exacte de l’impact mental recherché et produit : menace, contrainte, trauma, humiliation, blessure symbolique, rage, jouissance perverse peut-être (Baudrillard l’a suggéré, non sans faire scandale). Bien sûr, on pouvait épiloguer sur les vecteurs et les mécanismes de propagation de ces images, sur leur ressassement en boucle, sur leur esthétique liée au montage. Voire spéculer sur le pouvoir celles dont nous avions été privées (les séquences des cadavres new-yorkais notamment). Mais il semblait difficile de nier cette double dimension de l’événement. Avec le recul, elle semble plus riche encore.

L’escalade symbolique

Une lecture " plus " symbolique encore ? Certes, l’interprétation d’un symbole n’est pas comme la traduction correcte d’un mot dans un dictionnaire : chacun apporte du sens au symbole autant qu’il en retire de signification. Mais quand il question de terrorisme, le choix du bon décodage est lui-même un enjeu majeur. Le terroriste tend à le tirer vers le haut, son adversaire vers le bas. Le premier veut s’élever et élever son acte à des hauteurs métaphysiques (il s’en prend au principe de tout pouvoir comme l’anarchiste, il se réclame de l’essence éternelle d’un peuple comme le nationaliste, quand il n’applique pas les décrets divins ou ceux du sens de l’histoire). À rebours, l’ennemi du terroriste veut réduire ses motivations au crime, au lucre, à un déséquilibre psychique, aux intérêts d’un immonde marchandage, à un cynisme sanglant.

Mais ici, nous sommes en présence de quelque chose de si surprenant que nous ne trouvons plus la bonne distance. De quoi les Twin Towers étaient-elles les " icônes " (c’est le terme qu’emploie Ben Laden dans la traduction d’une de ses cassettes) sinon du temporel ? Comment interpréter un acte terroriste qui ne revendique rien, ne demande rien (sinon peut-être que nous, occidentaux, disparaissions de la surface du globe) ? Est-il totalement nihiliste ou, ce qui revient peut-être au même, réclame-t-il tout : quelque chose comme l’utopie totale, la fin de l’histoire, la fusion du politique et du religieux, la règne de Dieu sur terre ? Dans tous les cas, les attentats du 11 septembre nous obligent à réviser nos catégories. Auparavant, nous considérions le terrorisme comme subsidiaire ou secondaire (on le pratiquait à la place de la guerre ou de la Révolution, comme moment sur le chemin des fins idéologiques, voire en attendant d’avoir les moyens de mener un véritable conflit). L’image elle-même était au service de l’acte terroriste : elle amplifiait, souvent en empruntant les moyens et les médias de l’adversaire, la force de nuisance de l’attentat. Elle en augmentait l’impact, paralysait l’opinion, et exerçait sur les acteurs une contrainte insupportable. Mais elle restait un multiplicateur. Aux yeux des terroristes, l’essentiel était souvent de faire diffuser leur message écrit. Il y eut même des attentats dont l’unique revendication était la publication par la presse ennemie d’un texte : sa seule lecture était censée réveiller les masses de leur sommeil. Est-ce toujours si simple ? Y a-t-il maintenant équivalence de la terreur et de la guerre, mais aussi de la fin, la victoire, et du moyen, l’humiliation et la revanche symbolique ? Bref on touche ici au statut de la guerre et du terrorisme.

 

La surprise stratégique

Pour comprendre, il faut se faire stratèges : redescendre des hauteurs, pour examiner les choses insérées dans le déroulement d’interactions adverses. Autrement dit, le 11 septembre s’inscrit dans une refonte des règles du jeu stratégique. La redéfinition des statuts de la guerre et du terrorisme, entraîne celle de la violence et de l’information.

En ce domaine la supériorité stratégique repose souvent sur l’avance technologique. Du moins, c’est ce qui se croyait jusque récemment. Le Pentagone rêvait d’atteindre une telle perfection dans les moyens de collecter les données, de diriger les armes intelligentes, de gérer les opinions que la puissance de l’information deviendrait dissuasive : seuls les insensés, vite repérés par les moyens de détection et d’intelligence pourraient se risquer à provoquer des troubles. Bref, l’avancée technique devait produire un changement essentiel : sinon l’abolition du conflit par la prévention, au moins sa réduction au statut de trouble homéostatique.

Premier constat : on découvre les limites des moyens de tout-voir, tout-savoir, tout-anticiper. D’où l’incertitude, en amont, de cette première guerre de l’image. Son enjeu est la capacité de mailler la terre d’un réseau de caméras, de satellites, de senseurs, ou autres moyens sophistiqués de contrôler toutes les communications et tout ce qui se passe dans le cybermonde. Or, ce que les stratèges nomment significativement " panoptisme " apparaît comme un mythe. Celui qui peut tout voir ne sait rien, en réalité. Les 120 satellites du système Echelon, les treize agences U.S. dites " de la communauté de l’intelligence " (traduisez d’espionnage) avec leurs budgets de milliards de dollars, tous ces moyens de traçage et de croisement des données pour laisser passer dix-neuf bonshommes armés de cutter. Toutes ces caméras stratosphériques qui sont capables, dit-on, de lire une plaque d’immatriculation n’aperçoivent pas une garde prétorienne de plusieurs centaines d’hommes. Tous ces moyens d’interception et ces logiciels sémantiques ne permettent pas de savoir ce que font des gens qui parlent arabe ou pachtou et s’appellent frères et cousins.

Les fameuses sociétés de contrôle prophétisées par Deleuze ne contrôlent pas mieux le prion que les terroristes. Ces gens qui croient tous aux rêves prémonitoires et argumentent par fables, apologues et proverbes sont capables de mettre en échec les systèmes high tech. Il y a des explications rationnelles à tout cela : trop d’information tue l’information. Trop d’alertes tue la vigilance. Trop d’anticipation tue la prévision. Plus une machine gère de données, plus elle est sujette aux fausses alertes (par auto-emballement ou parce que ses ennemis sont assez habiles pour l’intoxiquer et la leurrer). Plus il y a de données, moins on se décide à temps. Plus on étudie de scenarii, moins on est prêts. La vision totale multiplie les points aveugles. Le problème n’est pas seulement d’avoir des moyens de surveillance, il est de ne réagir qu’aux bons signaux, de n’être ni intoxiqué, ni auto intoxiqué, ni surexcité. Et surtout de savoir à temps : reconstituer après coup le moindre déplacement ou la moindre dépense d’un suspect ne sert guère.

Inversement, le problème de l’organisation terroriste est d’être à la fois secrète et spectaculaire. Secrète, elle doit, malgré sa lourdeur, échapper aux détecteurs maillant la planète. Spectaculaire, elle doit elle-même se coordonner pour produire une surprise maximale aux points de visibilité maximale. La solution de cette équation c’est le terrorisme en réseaux, double négatif de la société en réseaux. Il y gagne la capacité de coordonner des acteurs épars, de faire circuler leurs messages, de leurs désigner des objectifs communs, de respecter des règles et protocoles sans que ses adversaires puissent l’interrompre ou en reconstituer la structure. Ici le faible marque un point contre le fort tantôt en lui empruntant sa technologie, tantôt en profitant de ses défauts. C’est une illustration parfaite du caractère principal du terrorisme : l’asymétrie

- asymétrie des forces : c’est un rapport du faible au fort. Même si le faible en apparence peut avoir derrière lui tout un État, une internationale ou des réseaux mondiaux.

asymétrie de l’information : le terroriste est clandestin. Il se manifeste par son acte qui équivaut à un discours/proclamation. Son adversaire est visible et cherche à interpréter, sur la base de connaissances imparfaites et parfois délibérément faussées. Certains assimilent le terrorisme à un facteur d’entropie. Ses finalité seraient de créer un « climat d’insécurité » ou simplement un désordre. Ainsi cette définition d’une encyclopédie : « Le terrorisme est donc essentiellement une stratégie destinée à déséquilibrer un pays ou un régime, utilisant la subversion et la violence sur un milieu ou une institution en crise pour contribuer au désordre, à la veille d'une "remise en ordre" révolutionnaire ou d'une guerre de conquête menée par une puissance étrangère. ».

Dans le contexte de l’après 11 septembre, cette notion d’asymétrie informationnelle prend un relief particulier. L’hyperpuissance se préparait pour une " guerre de l’information propre et politiquement correcte, gérée par ordinateurs et satellites interposés). Les stratèges développaient l’utopie de la dominance informationnelle totale, de l’intelligence absolue et du soft power. La guerre deviendrait cool et séduisante. Les spin doctors qui présentent les opérations militaro-humanitaires comme des promotions publicitaires étaient là pour cela. Pas de cadavres visibles, de bons réfugiés, de belles images, résultat : zéro dommage cathodique collatéral.

Or, à l’évidence, c’est une tout autre « guerre de l’information » que fait al Qaïda : sidération du village global par la force des images symboliques que véhicule la télévision, contagion de la panique boursière via les réseaux informatiques (terrorisme en réseaux contre société en réseaux), utilisation des moyens techniques adverses pour donner un répercussion maximale à son discours, etc.

- asymétrie des statuts : un des acteurs est illégal, l’autre officiel. L’un parle au nom de l’État, l’autre au nom du peuple, l’un se réclame de la Démocratie, l’autre de Dieu. Il ne peut y avoir de terrorisme entre égaux ou semblables.

- asymétrie des territoires : l’un cherche à être partout ou nulle part pour frapper « où il veut, quand il veut », l’autre tente de contrôler une zone où s’exerce son autorité. L’un cherche à identifier politiquement, repérer topologiquement et faire taire pratiquement son adversaire. L’autre vise à se manifester à son gré, parfois n’importe où dans le monde, sans souci de frontières ou de proximité géographique.

- asymétrie du temps : l’un se projette dans le futur, l’autre cherche le maintien de l’état présent. Le terroriste est l’homme de l’urgence et profite souvent de la vitesse du transport ou de l’immédiateté de l’information pour amplifier les effets de l’acte. Le contre-terroriste est lent, pataud, condamné à l’après-coup, à la reconstitution après la catastrophe.

- asymétrie des objectifs : le terroriste attend quelque chose de son adversaire, mais celui-ci espère que le terroriste cesse de l’être, qu’il soit éliminé ou satisfait. L’un escompte des gains et veut changer l’ordre du monde, l’autre lutte pour le maintenir ou simplement pour durer.

asymétrie des moyens. Ce dernier point semble évident : l’un a l’armée, la police, l’autre se cache, etc.

Cette asymétrie a une autre implication : le terroriste peut s’approprier ou retourner les moyens techniques (souvent publics) de l’autre, sans que l’inverse soit vrai. Un combattant de la foi peut apprendre à piloter un avion ou à fabriquer une bombe atomique artisanale. Il peut saisir le défaut d’un logiciel ou d’un système de contrôle et le réseau de surveillance adverse ne vaudra que ce que vaudra son maillon le plus faible. Un terroriste peut s’en prendre aux moyens de communication. Il peut produire une image télévisée qui provoquera un effet de sidération maximale et gérer son planning attentats comme un planning média. Il peut profiter au maximum de l’effet de contagion des paniques numériques « en temps réel . Le terrorisme peut s’en prendre aux nœuds d’échange (gares, aéroports, Bourses) parce qu’il a compris la logique d’une société basée sur la facilité de l’échange et la facilité des flux. Mais pour autant le terrorisé n’acquiert ni connaissance, ni moyen de rétorsion sur le terroriste. Aucune réversibilité dans ce sens là. Il ne pénètre ni sa mentalité, ni ses motivations.

 

Contrôler les flux

Second temps de la guerre des images : la bataille du contrôle. Nous étions habitués à l’idée que nous, Occidentaux, possédions le monopole de la vision et de la représentation de la guerre. Depuis le Vietnam, les Américains ont compris la force d’évocation (et de paralysie) que possède l’image des victimes : les siennes (les boys dans leurs body bags, les sacs à viande) et celles qu’on fait (les petites filles sous le napalm). La guerre du Golfe a illustré le monopole dans la gestion de la chaîne des images, depuis le missile qui partait jusqu’au missile qui arrivait. Au Kosovo, les spin doctors, les communicateurs du Pentagone, merchandisaient fort bien une guerre humanitairement correcte. Dans les exercices et séminaires de l’Otan on apprenait à gérer les caméras aussi bien que les canons. Où était le problème ?

Le problème s’est révélé quand ont commencé à circuler des cassettes mal filmées, les prêches d’un barbu dans sa grotte qui citait des sourates et ne lisait pas un prompteur ni n’écoutait les conseils d’un speech writer. Le problème s’est révélé dans le match Al Jazira contre CNN. L’arroseur d’images était arrosé. L’Occident se félicitait de ce que les images télévisées de sa prospérité et de sa démocratie aient contribué à fissurer le mur de Berlin. Il se moquait des derniers réduits d’obscurantisme, tel l’Iran, qui prohibaient les antennes dites paradiaboliques et tentaient d’empêcher les masses de subir l’influence délétère des feuilletons U.S. Il fallut soudain réaliser que quelques fonds et quelques satellites suffisaient à imposer d’autres règles, une autre vision. Les images d’Al Jazira, les communiqués d’Al Qaïda, les séquences sur les dégâts collatéraux, leur impact sur les masses islamiques qui, à l’évidence ne décryptaient pas la réalité avec les mêmes codes que nous…, tout cela pouvait-il constituer un réel danger ?

Il semble bien que les stratèges américain s’en soient persuadés. La réaction ne s’est pas fait attendre. Aujourd’hui, les bureaux d’Al Jazira à Kaboul sont fermés. Les images télévisées adverses sont filtrées, les grandes chaînes d’information se sont mises d’accord sur un code de bonne conduite. Les représentants d’Hollywood discutent avec ceux du gouvernement de ce que devraient être des fictions acceptables : comment représenter guerre et violence d’une façon qui ne porte pas atteinte aux valeurs américaines fondamentales. En temps de guerre, rien d’étrange dans le retour de ces méthodes, d’ailleurs largement soutenues ou souhaitées par l’opinion publique. Les arguments ne sont pas nouveaux : ne pas fournir d’information à l’ennemi, ne pas lui accorder la parole, ne pas porter atteinte au moral des militaires et des civils, ne nourrir aucun imaginaire suspect. Est-ce efficace ? En réponse, dans un récent entretien à la Brookings, James Schlesinger résumait " Donnez sa chance à la guerre " (Give war a chance, allusion au give peace a chance des pacifistes). Traduisez : gagnez la guerre et les médias vous soutiendront. Alors fin de la parenthèse ? Il faudrait une bonne dose d’optimisme pour le croire. Ou une bonne dose de cécité. Ce n’est pas – pardon de rappeler ces évidences - parce que les gens portent des Nike ou achètent des magnétoscopes qu’ils partagent des valeurs. Et sur le marché de Peshawar où l’on vend d’autres icônes (tee-shirts ou porte-clefs Ben Laden, posters kitsch le représentant chargeant sabre au clair sur son chameau ) le monopole reconquis de CNN ne trouble guère les esprits.

Mais, bien entendu, on ne peut pas analyser les événements du 11 Septembre uniquement en termes d'échec du renseignement américain. Il serait victime, disent les experts, de la bureaucratie héritée de la guerre froide, du "politiquement correct" qui le bridait depuis 95, et de l'idolâtrie de la technique, Comint, Signint, au détriment de l'Humint (traduisez : l'obsession des moyens d'observation et d'interception technologique au détriment du renseignement humain). On ne peut non plus réduire la question à celle de la manipulation réelle ou supposée des médias ou de l'opinion. Il s'agit de la question beaucoup plus globale de l'intelligence "absolue" qu'est censée conférence la dominance informationnelle.`

Notre imaginaire est hanté par la figure de l’espion, héritier d’un " savoir militaire ", d’un art de percer les secrets pour anticiper, accumulant un savoir cynique à la fois hostile et objectif . Mais voici que se propage une métaphore : celle du panoptique, décrit par Bentham et popularisé par Foucault : le poste de surveillance d’où l’on voit tout sans être visible. Ou encore celle des écrans omniprésents dans 1984 d’Orwell : par eux Big Brother exerce le monopole de la croyance, de la surveillance et de la mise en scène de la réalité. Panoptisme ou surveillance high tech reposent sur la capacité de recueillir, croiser, traiter, modéliser une quantité phénoménale de données. Donc sur la transmission instantanée, la coordination parfaite, l’analyse immédiate. Objectif : une visibilité totale au profit d’un seul acteur qui rende tous les autres visibles et impuissants. Corollairement, tout voir ce serait pouvoir prévenir tout danger ou toute attaque. Bref , de l’infodominance garantie par les NTIC, car c’est de cela qu’il s’agit, naîtrait une sécurité totale.

Fantasmes ? Peut-être. D’autres diront si un tel objectif est réalisable techniquement, budgétairement, politiquement, stratégiquement... Il nous semble surtout qu’il suggère deux questions simples : Pourquoi tout savoir ? Peut-on tout savoir ?

 

Pourquoi tout savoir ?

L’idée de créer un système d’intelligence auquel rien n’échapperait, d’acquérir " l’œil de Dieu " , reflète trois grands courant d’idée, militaro-stratégique, économico-technique et utopico-sociétal. C’est l’équation : Révolution dans les Affaires Militaires + intelligence économique + société de l’information.

La RMA (Revolution in Military Affairs), doctrine officielle du Pentagone désigne à la fois l’adaptation du système miliaire à l’ère de numérique. Elle suppose le projet d’un contrôle hégémonique reposant sur les technologies de l’information : leur finalité ultime est donc le soft power, le pouvoir " doux " d’interdire tout conflit voire le contrôle de la globalisation (shaping the globalization). Pareille " révolution " ne se borne pas à améliorer (mieux employer, rendre plus " intelligents ", plus réactifs et mieux coordonnés, etc.) les moyens de destruction. Il s’agit de réorganiser des vieilles structures hiérarchiques et centralisatrices au profit d’un modèle en réseaux, plus décentralisé, et adaptable, partageant mieux les flux continus d’information. Un schéma qui n’est pas sans rappeler celle des entreprises virtuelles.

Cette révolution bouscule les notions stratégiques. Ainsi les infrastructures adverses, civiles et militaires, les moyens de communication et de coordination deviennent des objectifs prioritaires : plus vite ils seront paralysés, plus fortes les chances que l’ennemi perde ses capacités perceptives, cognitives et décisonnelles. Plus il faut protéger les siennes.

Quand il n’y a plus vraiment de front ou de batailles, les tâches du renseignement sont transformées, au moins dans leur forme et par leur ampleur. Aux questions traditionnelles ( où est, que veut, que peut l’adversaire ?) s’en ajoutent de nouvelles : la structure informationnelle adverse, ses codes et ses règles, etc. Il faut anticiper , coordonner instantanément des forces dispersées, gérer des systèmes interopérables, protéger ses propres vecteurs de communication et perturber ceux de l’autre, discriminer (entre vraies données et leurres, amis et ennemis sur le terrain, etc.), déléguer à des niveaux opérationnels inférieurs la capacité de traiter l’information et de décider instantanément. Il faut enfin influencer (et les décisions de l’ennemi, et les réactions de son opinion, et le soutien de la sienne, et la réaction des médias, etc.).

La quête d’informations factuelles dissimulées devient presque secondaire par rapport à la capacité à gérer de tels flux de données. L’automatisation de leur traitement en continu mène à une double fusion. D’abord entre l’acquisition de l’information (source de connaissance opérationnelle) et l’action. Cette information, du virus informatique à la propagande ou à la déception, devient une puissance de frappe, transformant la structure de communication en cible prioritaire. Ensuite il y a fusion entre le militaire au sens strict et le diplomatique, l’économique, le médiatique. Ce dispositif s’insère dans un schéma plus large encore : en amont la capacité de prévoir les risques de troubles, en aval celle de gérer les désordres post guerriers jusqu’au retour à la normale. La fonction guerrière devient quasiment cybernétique : réguler la planète pendant que la fonction de renseignement s’apparente à une administration des réseaux .

La plupart des remarques ci-dessus s’appliquent au monde de l’intelligence économique. Là aussi, le but n’est plus uniquement de savoir (parfois illégalement et toujours inélégamment) ce que fait ou peut faire le concurrent. Comme en témoigne l’affaire Echelon, les moyens dits régaliens, notamment d’espionnage, sont reconvertis vers la guerre économique. Guerre tout court et guerre économique subissent une commune évolution : environnement changeant, pression de l’escalade technologique incessante, pensée stratégique en termes de sécurité globale, de crises et de périls globaux, volonté de pouvoir intervenir partout, automatisation de la gestion de l’information et décentralisation de son contrôle, exploitation de son ambivalence comme force de productivité (ou de capacité) mais aussi de destructivité, poids de l’avantage cognitif marginal (par exemple savoir un peu avant l’autre). Et le but commun, politique et économique devient la domination informationnelle . Là encore, il faut tenir compte de fragilités : celle des systèmes et structures par nature plus vulnérables, celle du contenu de l’information avec le risque d’erreur, de rumeur ou de manipulation, mais aussi la dépendance des acteurs économiques à l’égard de leur image (le fameux risque de réputation), aggravée par l’amplification médiatique. Si l’armée adopte un modèle " civil ", l’entreprise virtuelle se réclame des mêmes valeurs que la RMA : souplesse, réactivité, adaptabilité, connectivité, instantanéité. À moins que ce ne soit le contraire. Tout repose finalement sur la capacité d’anticiper des tendances, de gérer des flux et de coordonner des capacités de traitement. La guerre économique se transforme, elle aussi, une guerre du temps. Il s’agit de savoir avant l’autre (ce qui en tout état de cause sera vite public ou obsolète), de traiter plus vite l’information : affaire de commutation, en somme, puisqu’il s’agit de relier des éléments et des réseaux. Une même logique s’impose partout.

Troisième volet, le mythe de la société de l’information. Il a été décrit par d’autres comme l’utopie d’un monde unifié voué à la connaissance et à la jouissance grâce aux technologies communicationnelles qui permettraient d’accumuler davantage de données, d’échanger plus de messages, de créer davantage de savoir, de mieux organiser les processus matériels et sociaux. Le vieux mythe du règne des choses (une société enfin libérée du facteur aléatoire, les passions humaines, au profit d’une gestion purement rationnelle) rejoint celui du partage de l’information comme remède au conflit . Ce sens de l’histoire supposé opposerait ce monde à celui de la société industrielle caractérisé par la rareté, la séparation, la répétition, la hiérarchie, la rigidité, etc. Et, bien entendu, il appartiendrait aux éléments les plus avancés dans ce processus, entendez l’hyperpuissance américaine, de mener à bien cette autre globalisation. Le tout suppose une foi en la capacité de l’ingénieur social à anticiper l’avenir : à la prédictibilité du comportement du consommateur profilé, répond la prédictibilité du mouvement des sociétés déterminées par le changement technologique et orientées vers le modèle de la société planétaire de l’information. Comme si tout était affaire de traitement et de circulation de signes, donc d’infrastructures et de " tuyaux " adaptés. Et comme si " l’élargissement " du modèle était à la fois la justification, l’objectif et le moteur d’une stratégie globale de sécurité, militaire, politique, économique.

 

Peut-on tout savoir ?

La question du renseignement ne peut se séparer de cet arrière-plan idéologique. Ni du projet de domination informationnelle globale. Vaincre ce serait donc savoir plus que (gagner en certitude) et persuader de (produire de la croyance et de l’adhésion). Or il existe au moins deux ordres de raisons de douter fortement du succès de cette ambition.

- Raisons théoriques. Le système tend à confondre les données, les connaissances, la croyance et la décision. L’accumulation des data par l’infrastructure appropriée ne suffit à garantir ni la prédictibilité du comportement, ni la maîtrise de la situation. D’abord en vertu du principe que l’information tue l’information (savoir dans tous les domaines consiste d’abord à discriminer, éliminer ce qui est redondant, inutile, confus, etc.). Ensuite en vertu de vérités élémentaires qu’on a presque honte de répéter. Que la connaissance consiste dans la capacité de mettre en relation et d’interpréter dans un cadre plus large des informations, pas à en accumuler. Qu’une décision stratégique n’est jamais la résultante d’une équation entre avantages et inconvénients et probabilités. Que la croyance dépend des codes culturels d’interprétation des individus pas de la quantité d’information à leur disposition. Que le prolongement des courbes et la découverte de supposées tendances déterminées par la technologie a mené à une suite d’erreurs depuis plus de trente ans . Et que tout ce qui précède est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de prévoir non plus ce que fera un consommateur, mais un acteur stratégique. Il y a tout a redouter si celui-ci est à la fois incité à lutter contre le système (en raison de son omnipotence apparente et de sa prétention de tout contrôler) et capable de découvrir les faiblesses des techniques. Or la caractéristique de la technique est d’être reproductible : celui qui veut s’en emparer le peut, d’autant plus facilement qu’il est difficile d’en conserver longtemps le monopole dans un système comme le notre. Il est rare qu’une faiblesse permettant de franchir ou de leurrer un système de protection reste longtemps ignorée et inexploitée. Sans compter que, plus il est complexe et interdépendant, plus il est sensible aux fausses alertes ou aux manœuvres de diversion.

- Raisons techniques. La conjonction du code universel numérique et du schéma en réseau sur quoi reposent les NTIC est intrinsèquement porteur de faiblesses. Les réseaux sont par définition difficiles à interrompre, faciles à contaminer : il suffit de trouver un point d’entrée pour propager un virus ou un discours. Sa diffusion sera aussi difficile à stopper que son origine à retracer. Les réseaux sont donc difficiles à contrôler, puisque tout circule, que les centres sont relativement autonomes. Quant au numérique, il amène à externaliser ses capacités, c’est à dire à les confier à des supports et vecteurs extérieurs. Il rend à la fois dépendant de ces stocks de connaissances et facteurs de décision et diminue la capacité de vérifier l’origine, l’intégrité ou l’utilité de ces fameuses données accumulées. Le caractère immatériel, abstrait, invisible du numérique se paie d’une incertitude croissante.

À ces faiblesses il faut sans doute aussi ajouter des fragilités psychologiques. Illusion technicienne et illusion positiviste se renforcent : plus on dépend d’un système technique de données, plus on a probablement tendance à croire que l’Univers est fait de données justiciables d’un traitement adapté (et à négliger tout ce qui ne rentre pas dans ce système de perception). En tout cas plus on est impliqué dans ce processus, plus on a avantage à faire partager sa confiance aux autres (en particulier si les autres en question votent le budget dont dépendra votre avenir professionnel). Plus on a d’ailleurs tendance à projeter autant sur l’avenir que sur le comportement de l’adversaire sa propre grille d’analyse.

Le panoptisme créerait ainsi ses propres points aveugles. Plus il maille la Terre, plus il engendre à la fois ses propres ennemis et ses propres illusions.

Pour résumer la chose de façon plus théorique l'information n'est jamais qu'une différence faisant sens pour un interprétant dans un contexte. Il n'y a pas d'information "en soi", sorte de ressource qu'il serait souhaitable d'accumuler pour ses vertus miraculeuses ou d'essence philosophique bonne en soi. L'information résulte de la conjonction d'un contenu, d'un code qui en permet la représentation et d'une organisation humaine (des groupes partageant des systèmes d'interprétation de l'information) et techniques (l'appareillage qui la formate, la traite, la conserve, etc...).

Dans une relation stratégique l'information représente trois valeurs (qui se mêlent largement)

- valeur "décisionnelle" (ici "être informé" c'est savoir des choses vraies qui permettent de faire des choses appropriées). Ainsi l'information permet l'anticipation (prévoir la situation ou les comportements du concurrent ou de l'adversaire, donc en quelque sorte gagner sur le temps pour agir) ; elle permet la précision ou la coordination (c'est à dire une meilleure utilisation de ses ressources : gagner sur de l'énergie). Elle permet enfin la reproduction (rééditer une performance, utiliser les moyens les plus appropriés, par exemple ceux d'une invention technique, pour atteindre ses buts : gagner sur des ressources)

- valeur "cumulative" de l'information (l'information qui agit sur l'information). Celle-ci peut être positive : une information structurante qui permet d'accumuler d'autres informations, de mettre en rapport des éléments, de rendre plus signifiante encore, cela s'appelle tout simplement le savoir. Mais la "valeur" de l'information cumulative peut être négative : capacité de détruire l'information, d'ajouter de l'entropie et du désordre (telle serait la "valeur d'usage" d'un virus ou d'une opération de désinformation pour son promoteur).

- valeur relationnelle de l'information (celle qui en permet l'échange et la communication). Ici la relation peut être de l'ordre du lien et du partage : sa forme la plus évidente est la croyance partagée par une communauté humaine. Mais la relation peut aussi être marchande : l'information est après tout désirable donc achetable.

Le problème étant qu'il n'y a bien entendu aucune méthode technologique qui garantisse la réussite dans les trois domaines. Les "tuyaux, les vecteurs, moyens et procédures de traitement de l'information n'accroissent nécessairement ni la valeur de décision de l'information, ni sa capacité de construire l'information ; mais dans tous les cas elle ne garantit aucun succès communicationnel (et produit même parfois des échecs pitoyables quand on confond technique et culture).

Ni les technologies du tout-voir, ni celles du faire-croire n’ont prouvé leur efficacité à long terme. Il se pourrait même que le projet de dominance informationnelle globale, en se donnant pour but de tout gérer, ne se condamne à une tâche sans fin : une stratégie d’annulation contre le retour perpétuel de la perturbation. Façon contemporaine d’illustrer la phrase de T.E. Lawrence " Toute force a sa faiblesse, et toute faiblesse est une force ".

F.B.Huyghe

 

Quelques sources :

ADAMS J. The next world war, Simon & Schuster 1998

ARQUILLA J. ET RONFELDT D., Networks and Netwars: The Future of Terror, Crime, and Militancy (RAND, 2001) RAND, MR-1382-OSD

BAUMARD P. Les limites d’une économie de la guerre congitive, in La Manipulation de l’Information par C. Harbulot et D. Lucas, Éditions Lavauzelle 2002

BÉDAR SAÏDA (sous la direction de) Vers une « grande transformation » stratégique américaine Cahiers d’études stratégiques n°31

BRETON P. L'utopie de la communication, Paris La Découverte, 1992

CAMPBELL D. Surveillance électronique planétaire Allia 2001

HUYGHE F.B. L’ennemi à l’ère numérique Chaos, information, domination P.U.F. 2001

FAYARD P. La maîtrise de l’interaction Editions 00h00 2000

FLICHY P. L’imaginaire d’Internet La Découverte 2001

MATTELART A. Histoire de l’utopie planétaire de la cité prophétique à la société globale, Paris La Découverte, Textes à l’appui, 1999

MURAWIEC, L., La guerre au XXIe siècle. Paris, Odile Jacob 2000.

PANORAMIQUES (revue n°52), L’information, c’est la guerre Corlet 2001

PUISEUX H, Les figures de la guerre, Paris, Gallimard, 1997

VIRILIO P. Stratégie de la déception, Galilée 2000,

 

Et sur Internet

http://www.strategic-road.com/intellig/infostrategie/infostra.htm : Observatoire d’infostratégie. Voir aussi la page " Afghanistan " et " Terrorisme " sur le même portail (www.strategic-road.com)

http://www.geocities.com/Pentagon/7209/recherche.html : sur la RMA (Révolution dans les affaires militaires)

http://www.psycom.net/iwar.2.html Glossaire sur la Guerre de l’information

http://www.rand.org : la fameuse Rand Corporation, avec ses pages consacrées au terrorisme

http://www.broookings.edu : sa grande rivale, Brookings, avec également une riche rubrique sur le terrorisme

http://www.libertes-immuables.net : sur les législations restrictives des libertés après le 11 Septembre

 

François-Bernard Huyghe

Docteur d'État en Sciences Politiques et habilité à diriger des recherches en Sciences de l'Information et de la Communication, François-Bernard Huyghe, médiologue, enseigne au Celsa ainsi qu’à l’École de Guerre Économique. Ses principaux ouvrages sont des essais critiques sur les idées contemporaines (La Soft-idéologie , La langue de coton, Les Experts) mais aussi des travaux coécrits avec son épouse Edith sur les grands réseaux historiques de transmission. Derniers ouvrages :Histoire des secrets , Hazan 2000 et L’ennemi à l’ère numérique, Chaos, Information, Domination aux P.U.F. 2001.

Il anime l’Observatoire Européen d’Infostratégie, centre de recherche sur la guerre de l’information et l’infodominance

Infostrategique@paris.com












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