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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 14/01/02





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 



Les Guerres Résiduelles,
l'Ere Post-Afghanistan

par Nadim Mallat-Lopez
Avocat, Spécialiste en affaires militaires
01/2002

La campagne militaire américaine en Afghanistan se résume dorénavant à la traque et au nettoyage des cellules terroristes de Ben Laden. La solution politique ayant été quasiment résolue avec la nomination de Hamid Karzai au pouvoir à Kaboul tout juste après la chute du régime Taliban, le désengagement militaire américain en Afghanistan n’est plus qu’une question de semaines. L’arrivée des premiers contingents de la force multinationale de l’ONU est un des premiers signes tangibles confortant l’hypothèse du retrait US de ce pays.

Toutefois, et de l’aveu même des autorités Américaines, la guerre contre le terrorisme ne fait que commencer et le front est susceptible de s’étendre à d’autres pays. Les candidats potentiels à la punition sont nombreux et la liste ne cesse de s’allonger.

Le danger d’un essoufflement de l’opinion publique

Lutter contre un ennemi adoptant une structure éclatée et quasi-invisible rend la victoire longue à obtenir et le gain médiatique qui en résulte est presque nul. Il est vrai que le régime Taliban s’est effondré relativement assez vite (l’Etat Major US tablait sur une victoire au Printemps 2002). Mais il est utile de le rappeler, les Talibans, en eux-mêmes, ne représentaient pas l’ennemi à abattre coûte que coûte. La destruction d’Al-Quaeda ainsi que l’élimination de son chef médiatisé et diabolisé à outrance, restaient le but ultime, le devoir sacré à accomplir. Or nourrir l’opinion publique de résultats tangibles dans ce genre de conflit est difficile quand le succès engendré se résume à l’élimination de quelques personnes ou au démantèlement de cellules regroupant une poignée de personnes.

Or au vu des moyens militaires engagés et des dépenses occasionnées par la campagne anti-terreur lancée au lendemain des attentats du 11 septembre, les résultats obtenus paraîtront ridicules. Surtout si on les compare au nombre de victimes des attentats et à leur impact psychologique sur la population Américaine (et internationale).

A terme, le gouvernement US devra changer de stratégie, et s’attaquer à des cibles facilement identifiables par sa population, et ayant une portée hautement symbolique. Sinon, le support populaire sans faille en faveur d’une guerre sans merci contre le terrorisme s’effilochera rapidement empêchant le Gouvernement US d’avoir les coudées franches. Surtout que les objectifs fixés lors du déclenchement de la riposte par le président Bush ne permettent pas une baisse de régime de la machine guerrière US :  « Ceci est une guerre de longue haleine, contre un ennemi dont le terrain d’action est toute la planète. Ce sera une longue guerre, des soldats vont mourir, mais nous la mèneront jusqu’au bout et nous vaincrons ».

Il est à parier que lorsque Ben Laden tombera dans leurs filets, les Américains pointeront leurs canons dans une autre direction afin de ramener à l’opinion publique un trophée qui la galvanisera à nouveau.

Le concept de guerre résiduelle

La prochaine bataille n’introduira pas une nouvelle guerre, mais servira à terminer d’autres commencées antérieurement.

Une Guerre Résiduelle est une guerre (ou un contentieux militaire) déjà entamée, ayant peut-être été gagnée de par le passé, mais dont la dernière bataille permettant de la clore n’a pas encore été livrée. Ceci est vrai pour la guerre du Golfe ou de la Somalie (même si cette dernière fut placée sous le signe de l’Humanitaire).

Livrer une guerre résiduelle affranchirait les Etats Unis de la tâche de légitimation aux yeux de l’opinion mondiale. C’est une guerre juste, déjà avalisée (ou pouvant facilement l’être) par les instances internationales puisqu’elle s’inscrit dans la continuité, et ayant pour but l’application du Droit International.

D’autant plus que le consensus adopté par la communauté Internationale sur la lutte contre le terrorisme et les Etats soupçonnés de l’abriter et/ou de l’encourager, donne un caractère presque sacré à toute action visant des groupes terroristes, où qu’ils se trouvent, et toute guerre livrée contre des états parias.

La question qui peut, en toute légitimité, être posée reste la suivante : le scénario de Guerres Résiduelles aurait-il pu être planifié d’avance ?

 

La stratégie de l’Instant : La légitimation de l’utilisation de la force (future) par l’effet Boule de Neige

Dire que les actions « Guerrières* » potentielles ont été planifiées d’avance serait une grossière erreur. Aucune planification ne résiste à la pression de l’action. Et à travers l’histoire militaire, aucune stratégie, longuement étudiée à l’avance, n’a été appliquée à la lettre.

Cette campagne contre le terrorisme a subi des rectifications, et je m’explique.

Les scènes d’horreur vues et revues à la télé ont contaminé une grande frange de l’opinion publique mondiale (à quelques exceptions prés). La sympathie ressentie pour le peuple américain est sans équivoque d’une partie à l’autre du globe. Ce grand élan de solidarité n’a toutefois pas laissé les gouvernements de ces pays indifférents. Rapidement les doigts d’accusation se sont pointés contre des groupes locaux d’opposition (armés). L’Espagne contre l’ETA, la Russie contre les indépendantistes Tchétchènes, les Philippines contre le groupe Abou-Sayyaf, l’Inde qui accuse le Pakistan de soutenir les groupes islamistes au Cachemire… chaque accusation (purement égoïste et opportuniste) légitime la croisade US contre le terrorisme mondial, chaque accusation permet une identification avec les pays concernés. Et l’opinion publique approuve ces actes de condamnation donnant aux US encore plus de possibilités dans leurs actions futures. Et plus les « victimes » seront nombreuses plus les guerres seront acceptables. Israël accuse le Hamas d’avoir des connections avec le Hezbollah Libanais, voici que Dick Cheney (Vice Président des Etats-Unis) ainsi que Condoleeza Rice (Conseillère auprès de G. W. Bush pour la Sécurité Nationale) montent au créneau pour affirmer que ces groupes sont à abattre ; et le monde ne réagit pas, voire même le monde…applaudit.

Grâce à cette conjoncture favorable les Etats Unis ont l’embarras du choix. Ce qui paraissait politiquement et militairement impossible dans le passé devient tout simplement… souhaité. Le droit international devient secondaire (il est utile de rappeler que la campagne d’Afghanistan n’est pas menée sous le couvert de l’ONU, mais de l’OTAN) et devient totalement dépendant d’une conjoncture « médiatique » favorable à cette croisade.

En essayant d’analyser cette situation, une seule conclusion s’impose : le droit International est subordonné aux exigences US, et ne réapparaît qu’à posteriori pour avaliser des situations de fait. Les Etats-Unis ne lui donnant vie que pour se donner une image de garants du Droit International, vis à vis de l’opinion mondiale. Je rajouterais qu’en fait, cette résurrection du Droit International, profite plus aux gouvernements de second plan, pour qu’ils puissent se justifier auprès de leur opinion publique, et cacher leur impuissance face à une actualité qui les dépasse.

Dans ce cas, les options militaires US changent avec la montée en puissance du support (mondial ?) en faveur de leur campagne anti-terreur. Les possibilités d’interventions futures deviennent infinies et l’audace US leur est exponentielle. Pas plus tard que le 9 Janvier, l’Iran recevait une mise en garde du président Bush, l’accusant de vouloir torpiller les efforts de la coalition en Afghanistan : «S’ils (les Iraniens) tentent par quelque moyen que cela soit de déstabiliser le gouvernement, la coalition (antiterroriste) s’occupera d’eux par des moyens d’abord diplomatiques»; et dans le courant de la même journée, Condoleeza Rice accusait une nouvelle fois le Hezbollah d’avoir toujours des activités terroristes : «Le Hezbollah a mené dans le passé des actions terroristes contre les États-Unis et continue à avoir des activités terroristes, à côté de ses autres activités politiques et sociales». Le passé devient une constante dans le discours officiel pour une légitimation d’actions futures.

Quasiment toutes les confrontations à venir seront placées sous le signe de la lutte contre le terrorisme, toutes les guerres seront justifiables par les attentats du 11 septembre 2001.

 

Les théâtres potentiels de Guerres Résiduelles : l’exemple de l’Irak et de la Somalie

Trouver des pays candidats à ce genre de guerre n’est pas chose difficile.

L’Irak est un candidat disposant d’un profil idéal. La guerre du Golfe, ayant certes permis de libérer le Koweït de l’emprise de son voisin, n’a toute fois pas abouti à la chute du régime de Saddam Hussein. Dix ans après la guerre du Golfe, l’homme fort de Bagdad est toujours en place, son régime tout autant discrédité par la communauté internationale et surtout, toujours suspecté d’être une base du terrorisme mondial. Pour les Américains, le sentiment d’un travail à achever est omniprésent et, abattre Saddam est une cause juste s’inscrivant dans le cadre de la campagne mondiale contre le terrorisme. Stratégiquement, vu que les gisements de la Caspienne en or noir, ainsi que son acheminement, sont quasiment sécurisés, une déstabilisation temporaire du Golfe persique est acceptable et les prix du brut facilement maîtrisables. Le renforcement du dispositif militaire US dans la région peut être facilement interprété comme un premier pas vers une confrontation.

La Somalie est un autre candidat potentiel. L’échec de l’intervention américaine dans ce pays (opération Restore Hope) à été ressentie comme une humiliation par la population et l’establishment militaire US. L’image de cadavres de GI’s affreusement mutilés et traînés par terre dans les rues de Mogadiscio par des miliciens a eu un impact psychologique traumatisant sur la population américaine. Le sentiment d’obligation morale de revanche, et l’existence de liens certains avec Al-Qaeda, joueront certainement dans le cas d’une intervention militaire US.

La liste peut encore s’allonger ! Guerre contre le Hezbollah pour les attentats contre les Marines à Beyrouth en 1983, le Yémen pour l’attentat contre L’USS Cole, voire (même si pour l’instant cela est à exclure) contre l’Iran pour l’attaque contre l’Ambassade US à Téhéran (1979), ainsi que la Libye ou la Syrie pour leur « support » au terrorisme mondial. Le point commun entre ces potentiels théâtres d’opérations, est qu’ils peuvent être intégrés à la théorie de Guerre Résiduelle.

 

Pareil concept est une porte ouverte justifiant et facilitant toute action militaire à venir de la part des Etats-Unis, et le fait que la barre ait été placée aussi haut par les décideurs américains, obligent les militaires à obtenir rapidement des victoires à haute portée symbolique. Il en va de la survie de la campagne antiterroriste, mais surtout du soutien populaire, voire mondial, dont jouissent les Etats-Unis.

Et si les opérations militaires doivent être gagnées, la lutte contre l’essoufflement de l’opinion publique, surtout américaine, doit être, elle aussi, rapidement remportée.

 

* La notion d’Opérations Guerrière est prise ici dans son sens large, à savoir : toute action Militaire, économique ou politique entamée par les Etats-Unis et/ou par leurs alliés (traditionnels et/ou ponctuels) et recevant tout le support (militaire, économique ou politique ) nécessaire des Etats-Unis.

 

Nadim Mallat-Lopez

Avocat, Spécialiste en Affaires Militaires












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