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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 06/05/05





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 




Gestion des crises liées à l’exploitation pétrolière dans le Golfe de Guinée : La rétrocession de Bakassi otage des pseudo sécessionnistes biafrais

Léopold Maxime EKO EKO
Analyste Risque Pays
Ingénierie de l’Intelligence Economique
Doctorant en Sciences de l’Information et de la Communication -
Laboratoire Ingénierie des Systèmes Informations Stratégiques et Décisionnelles - Université de Marne-la-Vallée.
30 avril 2005

Contact : ekoekoleopold@hotmail.com


The Management of Oil-Linked Crisis in the Gulf of Guinea : The Bakassi Issue Held Hostage by Neo Biafra Activists.

Léopold Maxime EKO EKO
PhD Student

ekoekoleopold@hotmail.com

Working Paper in Scientific and Technical Information, Laboratory of Strategic and Decision-making Information Engineering, University of Marne-the-Valley - France, April 30, 2005

Sommaire

Introduction

I. De l’inefficacité des approches diagnostiques traditionnelles

I.1. La redondance de l’approche juridique
I.2. L’inadéquation de l’approche réaliste

Les fondements moraux
Les fondements historiques
Les Fondements politiques
Les Fondements géostratégiques

II. L’hypothèse des causes systémiques du blocage

II.1. Les antécédents sociologiques et historiques
II.2. Les évolutions sociopolitiques récentes au Nigeria

II.2.1. Intensification de l’activisme séparatiste
II.2.2. Instrumentalisation et positionnement

II.3. Le rapport de forces actuel

II.3.1. Sur le plan démographique
II.3.2. Sur le plan politique et militaire

1- Armée Nigériane contre Armée Camerounaise
2- Armée Nigériane contre Milices ethniques biafraises
3- Milices biafraises contre milices biafraises
4- Et les « Bakassi Boys » ?

III. Le néo-séparatisme biafrais et ses implications spatio-temporelles

III.1. Une manifestation de la décomposition d’un système

III.1.1. La faiblesse des interactions
III.1.2. La remise en cause de l’Etat comme totalité
III.1.3. Des rétroactions positives
III.1.4. Une tentative déviante d’affirmation des sous-systèmes
III.1.5. De nouveaux périls pour l’intégrité territoriale des Etats

IV. Les futurs possibles

IV.1. L’Hypothèse du recours à la coercition internationale

IV.1.1. Des sanctions diplomatiques
IV.1.2. Des sanctions Economiques

IV.2. Un calendrier politique générateur de nouvelles incertitudes
IV.3. L’urgence d’un recours à d’autres leviers de pression

Conclusion

Bibliographie et sources

 

Abstract

The Management of Oil-Linked Crisis in the Gulf of Guinea: The Bakassi Issue Held Hostage by Neo Biafra Activists.

Léopold Maxime EKO EKO

PhD Student

The retro ceding of Bakassi Peninsula to Cameroon initially scheduled on September 15, 2004 by a tripartite agreement between Nigeria, Cameroon and the United Nations, has been postponed "sine die" by Nigerian authorities. Nigerians officially advocate the difficulties to move their residents from the Peninsula and relocate them elsewhere. This unlawful attitude has encouraged Nigerian-Bakassi residents to file a petition to the UN for a Plebiscite on the issue. Since then, negotiations make no headway.

Officials from Cameroon, Nigeria and UN are sweating in their attempts to solve the case legally, using the Hague International Court of Justice arguments and counterarguments. A Cameroonian Scholar has linked this deadlock to the "fascist ambitions" of the Nigerian Government that must be condemned and punished by the international community.

The Working Paper hereby states that:

  1. Looking for legal explanations and solutions at the present stage of the issue is made redundant by the Hague International Court of Justice’s Rule and the international consensus over it;
  2. The present socio-political situation and governance in Nigeria don’t match up with the fascist standards. Therefore, the condemnation and punishment expected from the international community will hardly fall since the so called Nigerian "fascist ambitions" are based on pre-notions and carried by folk assumptions train;
  3. The deadlock on the Bakassi issue is linked not only to the despair of estimated 238.000 Nigerian-Bakassi residents, but mainly to the activism of the different communities leaders of the South and South-East of Nigeria that brandish the Biafra Land secession threat to negotiate better political positions and larger shares of oil revenues.

Working Paper in Scientific and Technical Information, Laboratory of Strategic and Decision-making Information Engineering, University of Marne-the-Valley - France, April 30, 2005.

 

Introduction

La communauté internationale et les organismes traitant des risques, de la prévention et de la résolution des conflits ont favorablement réagi à la réaffirmation des options pacifiques du Chef de l’Etat Camerounais et à l’optimisme qu’il a affiché au sujet de la sortie imminente de l’impasse Bakassi (1) lors de la cérémonie de présentation des vœux du Corps Diplomatique le 07 janvier 2005 à Yaoundé.

La rapidité avec laquelle ces réactions ont été exprimées peut être perçue comme révélatrice des préoccupations de ces milieux par rapport à une éventuelle option radicale du Cameroun pour rentrer dans son bon droit et surtout par rapport aux conséquences d’une telle hypothèse sur les intérêts des partenaires communs au Cameroun et au Nigeria.

Cette approbation de l’attitude du pouvoir de Yaoundé traduit également le désarroi de la communauté internationale devant sa propre incapacité à trouver des arguments et leviers susceptibles de déterminer le Nigeria à honorer ses engagements internationaux dans les délais fixés.

Il est donc évident que ce blocage constitue l’amorce d’une crise qui risque d’être de longue durée et dont les complications, au vu des enjeux inavoués, peuvent être lourdes de conséquences pour la configuration actuelle des Etats, la stabilité de la sous région du Golfe de Guinée et les intérêts des entreprises y exerçant dans le secteur sensible et stratégique du pétrole.

Mettre fin à l’impasse et accélérer le processus de rétrocession de Bakassi au Cameroun exige un préalable informationnel et cognitif sur la nature et les causes du blocage actuel. Il s’agit d’une démarche classique dans un processus décisionnel consistant à mettre en évidence les problèmes, à identifier et évaluer les solutions possibles et d’opter pour la solution la plus avantageuse ou, à défaut, la moins risquée en termes de coûts, d’impact d’image et de préservation des intérêts vitaux (2). Atteindre rapidement cet objectif implique surtout un diagnostic rigoureux de la crise s’inspirant de l’approche multicritères utilisée dans l’évaluation du risque pays (3).

La présente étude se démarque de l’approche juridique qui suppose la bonne foi des parties (4) et de celle du réalisme politique dont les résultats risquent d’être faussés par des prénotions et des présomptions fruits d’une absence de recul ou imposées par les jeux cachés. Elle privilégie l’approche systémique des relations internationales développée par James N. Rosenan (5) et affinée par Raymond Aron (6), laquelle se base sur quatre facteurs sociétaux et les relations de sous-systèmes comme déterminants essentiels de l’attitude d’un décideur en matière de politique étrangère (7).

Partant de ces facteurs sociétaux et des rapports d’équilibre entre les forces locales et le pouvoir central d’Abuja, la présente étude identifie et profile les acteurs, met en relief leurs intentions et motivations à la lumière des antécédents sociologiques et historiques, des récents développements sociopolitiques internes du Nigeria, et des intérêts économiques en jeu.

Cette approche permet d’identifier et de caractériser les principaux points de blocage non avoués et permet d’envisager d’autres stratégies de gestion des crises et des conflits qui remettent en cause le traditionnel consensus des élites.

 

I. De l’inefficacité des approches diagnostiques traditionnelles

A ce jour, les méthodes de diagnostic et de recherche de solutions utilisées par rapport à cette phase de la crise semblent avoir privilégié l’application du droit international auquel le gouvernement nigérian avait souscrit en toute connaissance de cause. Une récente publication d’universitaire se sert de l’approche réaliste des relations internationales de Hans Joachim Morgenthau (8) qui permet d’imputer hâtivement le blocage actuel aux ambitions fascistes et expansionnistes d’un pouvoir nigérian galvanisé par sa puissance démographique, économique et militaire (9).

I.1. La redondance de l’approche juridique

La recherche des explications aux atermoiements du Nigeria à travers la droit international et le rêve d’utiliser les arguments de droit international pour faire avancer le processus semblent non seulement redondants à la décision de la Cour Internationale de Justice de la Haye, mais également, relèvent d’une étape consommée sur laquelle les dirigeants politiques des deux pays et les ténors de la communauté internationale sont parvenus à un consensus (10). L’aspect juridique de la question de Bakassi est un acquis non négociable pour le Cameroun.

Ramener le débat sur l’impasse actuelle sur le terrain juridique revient à revisiter tout l’argumentaire que les deux parties et leurs conseils avaient déployé devant la Cour Internationale de Justice pendant près d’une décennie. Cette option, qui est en réalité une débauche inutile d’énergie, n’offre aucune possibilité de sortie de l’impasse à court ou moyen terme. Son importance dans la quête d’une solution mérite d’être relativisée dès lors qu’il n’y a plus de possibilité de recours judiciaire pour obtenir une ordonnance d’exécution forcée du jugement.

Enfin insister sur l’option du droit international à la phase actuelle de la crise suppose la bonne foi des parties dont malheureusement le Nigeria ne peut plus être crédité au vu des ses différents tempos depuis la décision de la Cour Internationale de Justice. En plus, la crédibilité de tout nouvel ordre juridique - voire politique - auquel les deux parties pourraient recourir ne peut être assurée que par l’existence des contraintes et des punitions en cas de non respect des règles et des décisions du droit international.

Certains partenaires du Cameroun, allant au bout de la logique juridique recommandent le recours au Conseil de Sécurité comme l’option à plus fort potentiel d’efficacité. Mais force est de reconnaître qu’outre la complexité et la lenteur des procédures, les positions des membres de cette instance sont moins tributaires du droit international que la perception que les gouvernements respectifs ont des situations et du volume de leurs intérêts.

Anticipant d’ailleurs sur l’hypothèse de la saisine du Conseil de Sécurité par le Cameroun, les activistes nigérians résidant à Bakassi ont entrepris de saisir l’ONU en vue de l’organisation d’un référendum dans la péninsule en vertu du droit des peuples à l’autodétermination.

Il convient cependant de relever qu’en dehors de la préservation de la paix dans la sous région, la patience et la modération des autorités camerounaises depuis l’énoncé de la décision de la Cour Internationale de Justice n’ont, jusque-là, servi que les intérêts de politique intérieure du régime du Président OBASANJO et ont évité à la France – accords de défense oblige – et aux autres puissances de se mettre ouvertement en première ligne face à un pays à fort potentiel démographique et économique.

Cette soumission du Cameroun au droit international permet enfin au Secrétaire Général de l’ONU et à son représentant spécial de se prévaloir du cas Bakassi comme succès personnel et institutionnel en matière de résolution pacifique et de prévention des conflits sous l’égide des Nations Unies alors qu’aucune avancée significative n’est enregistrée sur le terrain. La compréhension dont bénéficie Abuja de la part des instances chargées d’appliquer le droit international permet au Président Obasanjo de gagner du temps au moment où le calendrier politique de ce pays ouvre la voie à de nouvelles incertitudes.

S’il ne fait aucun doute que l’ONU n’ira jamais contre la décision de la Cour Internationale de Justice, force est de reconnaître qu’elle a éprouve des difficultés réelles pour déterminer le Nigeria à évacuer ses troupes de Bakassi. Le recours au droit des peuples à l’autodétermination devient dès lors un moyen dilatoire à travers lequel la partie nigériane espère retarder aussi longtemps que possible la rétrocession de Bakassi au Cameroun.

C’est à ce niveau qu’une approche superficielle de la question sur la base des archétypes hérités d’un passé militaire récent peut créditer la thèse d’un plan fasciste du Nigeria.

I.2. L’inadéquation de l’approche réaliste

Expliquer le blocage du processus de rétrocession de Bakassi à travers l’approche du réalisme politique de Hans Joachim Morgenthau suppose que le Nigeria se soit doté des moyens de puissance pour écraser le Cameroun et s’approprier ses territoires et ses ressources. Cette explication implique la validation de l’hypothèse selon laquelle le refus du retrait des troupes nigérianes résulte d’une action pensée et coordonnée se basant sur les fondements moraux, historiques, politiques, économiques et géostratégiques fascistes, intelligibles à travers la gouvernance nigériane actuelle (11).

Les fondements moraux 

La société nigériane est aujourd’hui caractérisée par l’évanescence des repères moraux, le culte de la facilité, un individualisme outrancier, le pouvoir de l’argent, la corruption généralisée (12), une dynamique démocratique qui peine à prendre racine, et une intensification des revendications autonomistes. Ces valeurs sont aux antipodes de celles de la famille, du travail, de la solidarité nationale, de la domination des intérêts nationaux, de l’ordre et de la discipline sur lesquelles s’adosse l’attitude fasciste d’un gouvernement (13).

Les fondements historiques 

En comparant le contexte nigérian du refus de retrait des troupes de Bakassi et celui de crise économique et de frustration par rapport aux retombées territoriales de la Première Guerre Mondiale (14) qui révéla le modèle de référence du fascisme, l’on peut être tenté d’assimiler l’attitude d’Abuja à un comportement fasciste.

Avec plus de 70% de la population vivant sous le seuil de pauvreté, un taux d’inflation de 16% en 2004, une dépréciation de 10% du Naira à la même période, la compromission des retombées de la hausse du cours du pétrole brut par la multiplication des violences dans les zones de production, la hausse des prix des carburants et les grèves qui s’en suivent (15), la tentation est grande pour un gouvernement de recourir à un nationalisme de circonstance. Mais là s’arrête le rapprochement.

Les Fondements politiques

Contrairement au modèle fasciste de référence qui accorde les pleins pouvoirs au Chef de l’exécutif, prône le parti unique, pourchasse les opposants et les intellectuels par une police politique redoutée, embrigade la jeunesse dans des formations militaires, le système politique nigérian se caractérise par des libertés excessives qui conduisent à un désordre généralisé et donnent l’impression que le régime du Président Olusegun Obasanjo ne contrôle plus le pays.

Pour le cas d’espèce, la dimension centralisatrice du pouvoir en régime fasciste suppose également que le Président Obasanjo dispose des pleins pouvoirs pour décider seul de la suite à donner au cas Bakassi sans que sa décision ne souffre de contestation ouverte. Mais force est de constater – et nous le démontrerons plus loin - que sa position sur le sujet varie en fonction de la fréquence et de l’intensité des contestations exprimées.

Les Fondements géostratégiques

L’on peut concéder que les juntes nigérianes successives ont développé et entretenu l’idée de la supériorité nationale et renforcé à outrance les capacités militaires du pays. Ce darwinisme qui a sans doute inspiré et encouragé l’invasion de Bakassi en 1993 trouve encore certainement quelques rares adeptes dans la hiérarchie militaire après les purges successives procédées lors du premier mandat du Président Obasanjo.

Mais empêtrés tels qu’ils le sont dans des difficultés économiques et de gouvernabilité du territoire, Les dirigeants nigérians actuels n’ont ni la volonté de la provoquer, ni les moyens de survivre à une nouvelle mise au ban de la communauté internationale que susciteraient des aventures expansionnistes.

A la lumière des éléments qui précèdent, l’on observe que si l’intention fasciste du Nigeria a existé et a été crédible à une certaine période, ce pays ne dispose pas à l’heure actuelle des capacités crédibles pour réaliser des ambitions expansionnistes. Dès lors, l’approche du réalisme politique de Hans Joachim Morgenthau qui lie le blocage de la rétrocession de Bakassi à un supposé fascisme nigérian semble hors contexte. Son apparente pertinence ne résiste pas une fois que l’on s’est débarrassé des prénotions et des présomptions.

Devant les limites de l’approche juridique et l’inadéquation de l’approche réaliste et au vu des enjeux et de l’urgence de la situation, il semble opportun d’analyser l’attitude des autorités nigérianes à travers les méthodes quantitatives.

 

II. L’hypothèse des causes systemiques du blocage

L’approche systémique des relations internationales de James Rosenan et de Raymond Aron permet de poser l’hypothèse selon laquelle le report du retrait des troupes nigérianes de Bakassi est essentiellement dû à une évolution négative de certains facteurs politiques intérieurs et est accessoirement encouragé par la conjoncture internationale. Cette hypothèse peut se vérifier à travers cinq questions essentielles :

    1. La fonction de Président du Nigeria confère-t-elle encore à son titulaire une légitimité suffisante pour faire accepter au peuple les engagements internationaux pénibles pris au nom du pays ?
    2. Le Nigeria dispose-t-il aujourd’hui de la cohésion nationale suffisante et d’un consensus minimum pour gérer sans heurts les conséquences négatives de la rétrocession de Bakassi au Cameroun ?
    3. Quel est le poids respectif des différents groupes de pression nigérians directement et indirectement intéressés par la question de Bakassi ?
    4. Quelle est la nature des rapports antérieurs et actuels des groupes de pressions et communautés locales intéressées par Bakassi avec le Pouvoir d’Abuja ?
    5. La conjoncture internationale est-elle aujourd’hui propice à l’exercice de la coercition sur le Nigeria pour obtenir le retrait rapide de ses troupes de Bakassi ?

Ces cinq interrogations conduisent à l’exploration des antécédents sociologiques et historiques de la région concernée, les évolutions sociopolitiques récentes et le rapport de forces actuel.

II.1. Les antécédents sociologiques et historiques

Les deux ethnies IBENO et EKET qui constituent la population réclamant aujourd’hui le territoire de Bakassi sont des peuples côtiers minoritaires de l’ancien Royaume du Vieux Calabar parlant la langue EFIK. Ils sont voisins des IBIBIO et des ANNANG, les deux tribus majoritaires de la partie continentale du royaume du Vieux Calabar avec lesquelles ils ont toujours entretenu des relations conflictuelles sinon violentes (16) pour le contrôle des territoires, la répartition des ressources et plus récemment l’accès à le rente pétrolière.

Comme leurs voisins Ijaws, Urhobo et Itsekiri du Delta et du Bayelsa, les Ogoni, les Andoni et les Okrika de Rivers, ils ont subi une forte domination et une grande influence des IGBO derrière lesquels ils ne s’alignent qu’occasionnellement pour combattre les autres communautés ethniques nigérianes lors des compétitions pour le contrôle des territoires, du pouvoir et des ressources au niveau national. L’esprit autonomiste séculaire et le morcellement politique de ces groupes ethniques ont, au fil de l’histoire, provoqué des violences à chaque tentative de leur imposer une administration centralisée (17).

Le rejet de toute domination et de toute initiative centralisatrice par cette zone couvrant le sud et le sud-est du Nigeria a d’abord été expérimenté par le colonisateur britannique qui n’a pas pu y imposer son autorité. Il s’est manifesté ensuite à la suite du renversement du président Johnson Aguiyi Ironsi en juillet 1966 et pendant la guerre du Biafra (1967-1971) lorsque le gouvernement fédéral décida du morcellement de la région pour priver les Igbo de l’accès aux territoires pétrolifères (18). Il s’est aggravé depuis les années 1990 avec l’intensification et l’évolution des méthodes de contestation violente du système de redistribution des revenus pétroliers.

Grâce aux facilités de négoce que lui offre sa position côtière, cette région s’est rapidement embourgeoisée et ses élites se sont affirmées tant sur le plan intellectuel que politique. La région du Sud et du Sud-Est du Nigeria a déjà produit deux Chefs d’Etat, NNAMDI AZIKIWE en 1960 et Johnson AGUIYI IRONSI en 1966, organisé un nettoyage ethnique au sommet lors du coup d’Etat Igbo en 1966, proclamé l’indépendance de la République du Biafra et soutenu une longue guerre de sécession (1967-1971) avec le Colonel IKEMBA OJUKWU ODUMEGWU. Revers de la médaille, elle vient en tête de la corruption et de la mauvaise foi ambiante dans le pays.

Cette région a également inauguré, avec Ken Saro Wiwa (19) des nouveaux modes de contestation violente de la répartition des ressources pétrolières du pays qui font tâche d’huile au point de mettre en péril l’activité pétrolière, l’intégrité l’unité du territoire de l’Etat, l’autorité de l’Administration centrale sur les communautés locales et l’intangibilité des frontières dans le Golfe de Guinée.

La région couvrant le sud et le sud-est du Nigeria qui intègre les populations se réclamant de Bakassi est en définitive, une entité géographique se caractérisant par un bellicisme et un autonomisme récurrents qui pèsent de manière déterminante sur les attitudes politiques du gouvernement fédéral d’Abuja.

Carte II.1 : Ligne de démarcation des territoires potentiels de la nouvelle République du Biafra, Copyrights : www.theodora.com/maps.

 

II.2. Les évolutions sociopolitiques récentes au Nigeria.

Le régime du Président OBASANJO a plusieurs fois confirmé ses bonnes dispositions à restituer Bakassi au Cameroun. Ces affirmations de bonnes intentions se sont traduites dans les faits par une Décision de la Haute Cour de Justice Fédérale Nigériane en début novembre 2004 déboutant des résidents nigérians de Bakassi ayant introduit une requête en vue d’obtenir une ordonnance déclarant illégal, le retrait des troupes nigérianes de Bakassi (20). Ces bonnes intentions ont également été confirmées par la budgétisation par le Gouvernement Fédéral Nigérian d’une somme de 76 milliards de Naira soit environ 280 milliards de FCFA au titre du fonds de réhabilitation et de réinsertion des communautés qui seront évacuées de Bakassi et re-localisées dans la commune de AKPABUYO au Nigeria (21).

Mais les communautés concernées s’opposent à cette solution et préfèrent introduire une nouvelle requête demandant aux Nations Unies d’autoriser l’organisation d’un référendum sur le territoire de Bakassi. Cette évolution ne surprend guère dans la mesure où la bonne foi du gouvernement fédéral était déjà contredite ou du moins compromise par l’activisme triomphaliste des leaders des communautés nigérianes résidant à Bakassi et de quelques parlementaires avant la date du 15 septembre 2004, convenue d’accord parties pour le retrait des troupes nigérianes de la péninsule (22).

II.2.1. Intensification de l’activisme séparatiste

Les investigations à la base du présent document ont établi que la période allant de juin à octobre 2004 a curieusement coïncidé le déferlement d’activisme des néo-séparatistes biafrais. Quelques faits majeurs ont défrayé la chronique à cette période :

  • 1er juin 2004, les activistes du MASSOB (Mouvement pour l’Actualisation de l’Etat Souverain du Biafra) et du FLB (23) (Front de Libération du Biafra) implantent le drapeau de l’Etat Souverain du Biafra dans toutes les villes de l’Etat d’Ebonyi voisin de l’Etat d’Enugu ;
  • 03 juin 2004, le représentant du State Security Service (SSS) dans l’Etat de Ebonyi, Aladji Ibrahim Mashi, dont les hommes avaient fini d’arracher les drapeaux biafrais, réunit la presse à Abakaliki pour lui annoncer que le MASSOB constituait désormais une menace réelle à la sécurité de l’Etat du Nigeria (24);
  • 26 août 2004, arrêt de travail très suivi par la communauté Igbo sur toute l’étendue du territoire nigérian à l’appel à la désobéissance civile lancé par les néo-séparatistes biafrais du Mouvement pour l’Actualisation de l’Etat Souverain du Biafra (Annexe I);
  • 08 septembre 2004, l’ancien leader sécessionniste biafrais Ikemba OJUKWU ODUMEGWU et Chief Ralph UWAZURIKE, leader du Mouvement pour l’Actualisation de l’Etat Souverain du Biafra (MASSOB) sont convoqués au siège du State Security Service (SSS) (25) à ABUJA pour le 13 septembre 2004 pour répondre des menaces d’atteinte à l’intégrité de la République Fédérale du Nigeria par des moyens violents et non violents. La polémique intense qui s’en suit contraint le SSS à se justifier à travers un communiqué de presse le 14 septembre 2004 (26) ;
  • A partir du 15 septembre 2004, Mujahid Dokubo-Asari, Commandant de la Niger Delta People’s Volunteer Force (NDPVF), milice Ijaw active dans l’Etat du Delta annonce une guerre totale contre l’Armée Fédérale et demande aux étrangers travaillant dans le secteur pétrolier de quitter le territoire nigérian ;
  • Le 28 septembre 2004, Mujahid Dokubo-Asari fait réaliser par l’agence Reuters, un publi-reportage photographique (Annexe II) sur ses capacités militaires en prélude à la guerre totale annoncée (27) ;
  • Ouverture le 29 septembre 2004, des négociations entre le Président Obasanjo, Mujahid Dokubo-Asari (28) et Tom Ateke, commandant de la Niger Delta Vigilante Service (NDVS), une milice Ijaw rivale.
  • Conclusion le 29 septembre 2004 d’un accord de cessez-le-feu entre le Président Obasanjo et Mujahid Dokubo Asari et Tom Ateke ;

II.2.2. Instrumentalisation et positionnement.

Bien que n’ayant pas été à l’origine du conflit, les activistes biafrais, très opportunistes, se sont approprié le cas Bakassi à l’instar de ceux des communautés du Delta et Bayelsa, l’ont intégré dans leurs revendications pseudo-séparatistes et l’instrumentalisent à fond sous le prétexte de la défense des intérêts communautaristes. Le même prétexte de défense des intérêts communautaristes sert de ciment à des alliances et des solidarités contre nature entre des entités ethniques aux rivalités séculaires en vue de la réalisation des ambitions personnelles des leaders activistes.

Ces activistes se recrutent dans différents milieux et sont soutenus par la hiérarchie militaire d’Abuja qui trouve son compte dans le prolongement du conflit. On y dénombre des anciens politiciens frustrés, des parlementaires et élus locaux véreux, des jeunes illuminés dévoyés, des Chefs traditionnels et des leaders de communautés auto-proclamés qui agitent le spectre du séparatisme pour élargir leur accès aux postes politiques au niveau local et national et surtout leurs possibilités de captation de la rente pétrolière issue de la région constituant « l’Etat Souverain du Biafra Actualisé ».

La récupération du cas Bakassi à des fins propagandistes et de chantage par les activistes biafrais a débuté en 2002 au lendemain du verdict de la Cour Internationale de Justice. Dans un pamphlet intitulé « Bakassi People and their Land, Bakassi Peninsula », et diffusé en début novembre 2002 à l’intention des Biafrais, le MASSOB a été le premier inciter les Nigérians résidant à Bakassi à solliciter un reférendum des Nations Unies, d’opter pour une structure autonome par rapport au Nigeria et au Cameroun en vue de l’actualisation et la formalisation d’un Biafra qui libérerait la zone du « colonialisme nigérian » (29).

Dans la même période, une délégation se revendiquant des Comités de Développement des Communautés des Etats Fédérés Producteurs de Pétrole et de Gaz (CDC), conduite par le Sénateur de l’Etat du Delta, Fred Brume a, au cours d’une audience, demandé au Président OBASANJO de limoger le ministre de la Justice Kanu AGABI en raison de ses déclarations favorables à la rétrocession de Bakassi au Cameroun. La délégation a ensuite demandé au Chef de l’Etat Nigérian de prendre en main et de soutenir auprès des Nations Unies la question de l’autodétermination et de l’indépendance de Southern Cameroons en y incluant le cas Bakassi (30).

Cerise sur le gâteau, la délégation sortira de l’audience avec des promesses fermes relatives à :

  • l’augmentation des subventions accordées à la Niger Delta Development Commission (NDDC) ;
  • l’association du CDC dans l’initiation et la conduite des projets de développement destinés à la région du Delta du Niger ;
  • la poursuite de la construction de l’autoroute Warri – Port Harcourt ;
  • L’extension du réseau électrique, l’approvisionnement en eau potable et la densification du réseau de santé dans la région.

En contrepartie, la délégation conduite par le Sénateur Fred Brume promettra son soutien au Président en vue de sa réélection en 2003.

Une autre dimension de l’instrumentalisation du cas Bakassi par les néo sécessionnistes biafrais est révélée par le communiqué conjoint du MASSOB et du BLF du 13 novembre 2003 par lequel, les deux mouvements annoncent qu’ils résisteront avec les armes à toute tentative de rétrocession de Bakassi au Cameroun. La même déclaration considère Bakassi comme un département de la province de Calabar dans l’Etat Souverain du Biafra (31).

Dans un article publié par Le Monde diplomatique de février 1999 (pp20-21), intitulé «Les multiples fractures du Nigeria » (32) Joëlle STOLZ relevait que dans le cadre de la modification des joint-ventures pétrolières opérant au Nigeria, « les jeunes militants exigent que 40% au moins des titres soient attribués aux communautés locales » pour en faire des actionnaires à part entière (33). 

Une étude récente sur le risque pays lié à l’exploitation pétrolière dans le Golfe de Guinée a établi la relation entre l’aggravation des tensions dans le Delta du Niger en mars 2003 et le refus, en fin 2002, du Président Obasanjo de céder aux revendications des populations autochtones sur l’extension de leur droit de captation sur les revenus pétroliers. Une loi votée par le Parlement nigérian en décembre 2002, en violation du droit international, avait étendu le droit de captation des populations autochtones - 13% des revenus – sur le pétrole exploité sur le plateau continental (200 miles marins) alors qu’il était limité au pétrole de la zone contiguë (24 miles marins) (34). Le refus de promulguer cette loi au motif légitime qu’elle met en cause les conventions, accords et traités territoriaux conclus entre le Nigeria et ses voisins conduira à l’intensification des violences dans les régions du Sud et du Sud-Est du Nigeria en mars 2003.

L’activisme des néo séparatistes biafrais au cours des quinze dernières années visant essentiellement l’amélioration de l’accès des natifs des zones pétrolifères à la rente a, non seulement influencé les prix du pétrole sur le marché mondial, mis en péril les intérêts des multinationales, mais surtout contraint le Président Obasanjo – qui, jusque-là, les traitait de « vauriens du Delta » - à les considérer comme des interlocuteurs incontournables avec lesquels il faut désormais négocier (35). Il finira en fin septembre 2004, par leur concéder une certaine autonomie et une nouvelle clé de répartition des revenus pétroliers entre la trésorerie fédérale et celles des gouvernements locaux. Et depuis octobre 2004, Tom Ateke et Mujahid Dokubo Asare - qui ont désormais un accès direct au président Obasanjo (36) - battent campagne pour la paix dans la région du Delta.

Les activistes néo séparatistes du Biafra qui ont pris conscience de la peur qu’ils inspirent au gouvernement d’Abuja fédèrent et instrumentalisent les revendications et velléités sécessionnistes des autres groupes ethniques pour améliorer leur position politique et négocier un meilleur accès à la rente pétrolière. Ils deviennent de fait des paramètres déterminants dont il faut tenir compte dans l’analyse de la politique étrangère du gouvernement fédéral nigérian.

Carte II.2 : Nigeria, territoires, ethnies et pétrole.

Copyright le Monde

II.3. Le rapport de forces actuel

Les relations de sous système entre les populations assimilées au virtuel Etat Souverain du Biafra et le Gouvernement Fédéral ont toujours été de nature « conflit/négociation » au sujet du positionnement politique et de la redistribution des revenus, le point de rupture n’ayant été atteint que pendant la guerre du Biafra. Dans ce chassé-croisé, la menace sécessionniste a toujours été l’argument de prédilection et le plus efficace des populations du Sud et du Sud-est du Nigeria. La pérennité et l’efficacité de cet argument qui bloque actuellement la rétrocession de Bakassi au Cameroun, s’expliquent en grande partie par les rapports de forces déclinés aux plans démographique, militaire et politique.

II.3.1. Sur le plan démographique

La population du Nigeria de manière générale, et celle des Etats du Sud et du Sud-est en particulier, a toujours fait l’objet d’une surévaluation à des fins propagandistes et de négociation. Bakassi étant au cœur des enjeux des négociations en cours, les chiffres relatifs à sa population n’ont pas échappé à cette contamination à double dessein.

Le dernier recensement utilisable pour évaluer la population du Nigeria date de 1991 (37) à l’époque des ambitions expansionnistes des juntes militaires qui avaient vérolé les résultats. Cette absence de chiffres fiables au départ a ouvert la porte à des extrapolations irréalistes et fantaisistes. Les chiffres relatifs à la population du Nigeria, à celle des régions pétrolifères et partant à celle de Bakassi varient en fonction des sources, de la sensibilité des évaluateurs, du niveau de négociation et des intérêts en jeu.

Tableau II.3 : Interpolation de la population de l’Etat souverain du Biafra et de Bakassi suivant les évaluations de la population nigériane.

Sources

Nigeria

Biafra (38) 47,41%

Bakassi 0,19%

Wikipedia

156.468.571

74.183.626

300.000

CIA

137.253.133

65.071.711

260.781

Nigerian Nation

133.881.703

63.473.316

254.376

L’année Stratégique 2005

128.824.567

61.075.728

244.767

U.S. Bureau of the Census

127.827.330

60.602.938

242.872

Etat du monde 2005

124.000.000

58.788.400

235.600

PNUD

120.900.000

57.318.690

229.710

En éliminant les chiffres provenant de « Wikipedia » et de « Nigerian Nation » dont les relents propagandistes en altèrent l’objectivité et la pertinence, ceux de la CIA dont la fiabilité des sources est critiquable, les quatre autres sources restantes permettent de calculer sur une déviation standard de ± 4.000.000 d’habitants et une marge d’erreur de ± 4% pour obtenir une évaluation un peu plus crédible de la population nigériane à hauteur de 125.387.975 habitants, 59.446.439 d’habitants pour l’Etat Souverain du Biafra Actualisé, et 238.238 résidents nigérians à Bakassi.

Il apparaît clairement que ce ne sont pas les 238.238 résidents nigérians de Bakassi (et non 300.000) qui empêchent la restitution de Bakassi au Cameroun, mais la crainte qu’inspirent la récupération de ce geste à des fins politiques et son instrumentalisation au sein d’une population évaluée à 59.446.439 d’habitants, reconnue pour son aversion vis-à-vis du pouvoir central et pour ses capacités de nuisances avérées.

II.3.2. Sur le plan politique et militaire

Le rapport des forces politiques et militaires qui influencent le retrait des troupes nigérianes de Bakassi peut se lire à travers trois axes d’affrontement et quatre logiques de guerre dans le Sud et le Sud-est du Nigeria :

1- Armée Nigériane contre Armée Camerounaise

Bien que les canons se soient officiellement tus, les deux armées gardent leurs positions sur le terrain et l’Etat-major militaire nigérian en profite pour entraîner son gouvernement vers un surarmement en brandissant régulièrement l’épouvantail d’une menace camerounaise avec le soutien de la France. Toute visite d’officiels militaires français au Cameroun et tout transit de matériel militaire français à destination du Tchad ou de Centrafrique donne lieu à concentration et mise en alerte des troupes nigérianes dans la région de Calabar. En plus, une importante délégation militaire nigériane avait négocié, entre le 18 et le 30 juin 2004, avec le constructeur ROSVERTOL basé à Rostov-sur-le-Don en Russie, la livraison d’une demi douzaine d’hélicoptères de combat MI-24 destinés aux bases aériennes de Port Harcourt et de Calabar. Au-delà de la supériorité des effectifs et des équipements, la proximité des bases arrière nigérianes réduit leurs délais d’intervention sur le théâtre des opérations, ce qui leur confère un avantage déterminant.

2- Armée Nigériane contre Milices ethniques biafraises

L’armée et les autres services de sécurité nigérians sont depuis une dizaine d’année confrontés à une constellation de milices armées plus ou moins structurées qui sévissent dans la région du Sud et du Sud-est du Nigeria (Biafra Land). Ces milices sont un mode d’expression de la contestation de la répartition des postes politiques et de la redistribution des revenus pétroliers au plan national. Elles sont soit le résultat d’un comportement mimétique, soit sont des émanations des mouvements et associations politiques qui manient avec dextérité les revendications communautaristes voire micro-nationalistes comme argument de négociation avec le Gouvernement Fédéral d’Abuja. L’armée fédérale nigériane affronte régulièrement ces milices pour tenter de réduire les affrontements interethniques, le sabotage des installations pétrolières, les prises d’otages des personnels expatriés des compagnies pétrolières et la légitimation du racket. Human Rigths Watch évalue à plus de 500 morts le nombre de victimes des affrontements entre les milices du Delta et les forces régulières nigérianes.

Tableau II.4 : Tableau récapitulatif des mouvements contestataires du Biafra Land.

Dénomination

Nature

Objectifs

Niveau de contestation

Effectifs

1. MASSOB (39)

Politique

Sécession

insurrectionnelle

N.D

2. BLF (40)

Milice ethnique

Sécession

Armée

N.D

3. Igbo Forum

Politico-ethnique

Pouvoir politique

Verbale

N.D

4. NDPVF (41)

Milice ethnique

Rente pétrolière

Armée

2000-5000

5. NDVS (42)

Milice etnhique

Rente pétrolière

Armée

1000

6. Ijaw Nation

Politico-ethnique

Rente pétrolière

Verbale

N.D

7. MOSIEND (43)

Politico-ethnique

Rente pétrolière

Verbale

N.D

8. APGA (44)

Politique

Pouvoir politique

Insurrectionnelle

N.D

9. NUIS (45)

Sociopolitique

Rente pétrolière

Insurrectionnelle

N.D

10. INA (46)

Politico-ethnique

Pouvoir politique

Verbale

N.D

11. OLM (47)

Milice ethnique

Pouvoir politique

Armée

N.D

12. RCN (48)

Milice ethnique

Sécession

Armée

N.D

13. ORF (49)

Milice ethnique

Sécession

Armée

N.D

14. OPC (50)

Politico-ethnique

Pouvoir politique

Verbale

N.D

15. IYC (51)

Sociopolitique

Rente pétrolière

Insurrectionnelle

N.D

16. MOSOP (52)

Politico ethnique

Rente pétrolière

Armée

500.000

17. YRM (53)

Milice ethnique

Sécession

Armée

N.D

18. ITSURMOV (54)

Politico-ethnique

Rente pétrolière

Insurrectionnelle

N.D

L’analyse de dix-huit mouvements contestataires actifs au Sud et au Sud-est du Nigeria selon leur nature, leurs objectifs avoués et le niveau de contestation a donné la répartition suivante :

2.1. Selon leur coloration, les regroupements à caractère ethnique représentent 78% de l’échantillon étudié suivant le tableau ci-après.

Tableau II.5 : Répartition des mouvements contestataires selon leur nature.

2.2. Selon les objectifs avoués, 28% seulement des mouvements contestataires observés prônent la sécession tandis que 72% revendiquent une meilleure répartition du pouvoir politique et un meilleur accès aux revenus pétroliers.

Tableau II.6 : Répartition des mouvements contestataires selon les objectifs avoués.

2.3. Selon les modes d’action utilisés, 72% mouvements contestataires étudiés prônent ou pratiquent la violence insurrectionnelle et institutionnelle contre 28% qui prônent et pratiquent le débat politique.

Tableau II.6 : Répartition des mouvements contestataires par niveau de violence prôné ou pratiqué.

3- Milices biafraises contre milices biafraises

Des affrontements opposent régulièrement les milices biafraises affiliées à différents courants ethno-politiques. Ces affrontements résultent le plus souvent de la contestation des de la répartition des revenus, de la lutte pour le contrôle des territoires et des manipulations des hommes politiques en quête de positionnement. Les affrontements les plus violents ont souvent opposé les Ijaw aux Itsekiri, les Ijaw aux Urhobo, les Urhobo aux Itsekiri, les Okrika aux Andoni, les Efik aux Ibibio. La seule solution que le Gouvernement Fédéral y a souvent apportée est le redécoupage territorial qui aujourd’hui semble encourager les micro-nationalismes et diluer l’autorité de l’Etat Fédéral.

4- Et les « Bakassi Boys » ?

Parallèlement aux groupes ethniques présentant des revendications politiques et économiques, l’impuissance et la corruption de la police d’Etat face à la montée de la criminalité armée en bandes organisées a favorisé l’émergence, dans les Etats du Sud et du Sud-Est du Nigeria au cours de la deuxième moitié de la décennie 90, d’une  milice judiciaire, les « Bakassi Boys ». Composées majoritairement des jeunes de l’ethnie Igbo, avec des effectifs allant jusqu’à 5.000 hommes armés dans certains Etats(55), les « Bakassi Boys » se veulent des justiciers apolitiques et à la moralité théoriquement irréprochable. Ils s’appuient sur un ésotérisme syncrétique pour appliquer une justice expéditive allant de l’enquête à l’exécution de la peine capitale. Plusieurs fois interdites sous la pression de la police d’Etat et des mouvements de défense des Droits de l’Homme, les remontées de la criminalité ont imposé leurs réhabilitations épisodiques à la demande des hommes politiques locaux et des populations qui préfèrent la cruauté de leurs exécutions publiques au laxisme et à l’incompétence de la police institutionnelle (56).

Plusieurs observateurs neutres estiment que les « Bakassi Boys », substituts de fortune à la défaillance de la justice occidentale, ne sont pas à l’abri des tentatives de privatisation à des fins politiciennes et surtout à celle de s’approprier, de manière irréversible, les missions régaliennes dans une option sécessionniste (57).

En révélant que 78% des mouvements activistes dans le Sud et le Sud-est du Nigeria sont à caractère ethnique, que 72% de ces regroupements contestent essentiellement la répartition du pouvoir politique et la redistribution des revenus pétroliers contre 28% qui prônent le séparatisme, et que 72% de ces regroupements prônent ou utilisent la violence politique insurrectionnelle ou institutionnelle comme mode d’expression, l’analyse qui précède confirme l’existence d’un bellicisme récurrent sinon croissant ainsi que des capacités de nuisance crédibles dans cette région.

Mais l’analyse révèle également que ce bellicisme et cette nuisance ne traduisent ni une communauté d’intérêts, ni une identité des revendications, ni une cohérence des modes d’action et moins encore une coordination au sommet. En dehors des propagandistes biafrais et ceux des autres micro-nationalités résidant aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, la présente étude n’a décelé aucun soutien de puissance étrangère crédible au projet sécessionniste du BiafraLand. De même la nébuleuse qui entoure les effectifs des mouvements séparatistes permet d’émettre des doutes sur leurs capacités. Une arithmétique outrancièrement cynique voudrait même que le sort de 238.000 individus ne puisse déterminer l’engagement de 59.000.000 autres dans l’aventure séparatiste.

En analysant les menaces séparatistes nigérianes avec la méthode ICC (58) de Michael Porter, on arrive au résultat selon lequel les groupuscules qui s’agitent n’ont ni une intention crédible, ni des capacités crédibles leur permettant de mettre leurs menaces à exécution à court, moyen ou long terme.

La crainte que la rétrocession de Bakassi au Cameroun ne libère le monstre Biafrais s’avère en définitive injustifiée dans la mesure où la majorité des populations et des groupuscules activistes se réclamant du « Biafra actualisé » revendiquent avant tout l’équité dans la répartition du pouvoir politique et dans la redistribution des ressources issues de l’exploitation pétrolière. Vu sous cet angle, le spectre du sécessionnisme sur lequel s’adosse le gouvernement fédéral nigérian pour retarder l’application du droit international cesse d’être une finalité et une menace réelle ou immédiate. Il retrouve à travers cette analyse sa juste dimension d’argument leurre dans les négociations et les relations de pouvoir entre les micro nationalités et le pouvoir central.

 

III. Le néo-séparatisme biafrais et ses implications spatio-temporelles.

L’approche scientifique et systémique du blocage de la rétrocession de Bakassi au Cameroun ayant permis de conclure que la menace sécessionniste brandie est moins une finalité qu’un moyen de positionnement politique et économique, il convient, en préalable à toute prospective liée à cette situation, d’en décliner les implications dans le temps et dans l’espace. La mise en évidence de ces implications présente l’avantage de rendre plus lisibles les opportunités et surtout les menaces découlant de l’état actuel des relations systémiques au Nigeria et de s’en servir éventuellement dans le choix des possibilités de sortie de l’impasse.

III.1. Une manifestation de la décomposition d’un système

Tout système repose sur trois fondements régulateurs des jeux de pouvoirs : l’interaction, la totalité et la rétroaction.

III.1.1. La faiblesse des interactions

Le principe de l’interaction voudrait qu’un élément ne soit compris que si l’on l’analyse en le situant dans son contexte. L’environnement devient dès lors un facteur déterminant des différentes logiques d’action de chacun des éléments composant le système. Le contexte Nigérian est caractérisé aujourd’hui par l’aggravation des écarts de valeurs (59) et des niveaux de richesses. Ces écarts réduisent l’intensité et la fréquence des interactions entre les différentes composantes sociologiques, ethniques et confessionnelles du pays en même temps qu’ils suscitent des logiques d’action opposées. Or, comme les physiciens l’ont démontré à travers la théorie des champs unifiés, les interactions faibles aboutissent régulièrement à la désintégration de l’entité. Le résultat est aujourd’hui qu’au Nigeria, on se sent d’abord Igbo, Yoruba, Haoussa, Ogoni, Ijaw, Kanuri avant d’être Nigérian(60).

Une recherche non exhaustive au cours de la présente étude a permis de dénombrer au minimum quinze sites Internet lancés et entretenus par les groupes ethniques du Sud et du Sud-est du Nigeria et qui servent de tribunes à la dynamique de reconstruction des identités en termes de micro nationalités (Voir liste en annexe II).

III.1.2. La remise en cause de l’Etat comme totalité

Cette remise en cause s’exprime moins par rapport à la forme de l’Etat qu’à son mode de fonctionnement et se noue autour de la répartition du pouvoir politique et de la redistribution des revenus nationaux. L’Etat nigérian perd de plus en plus ses capacités à initier à coordonner des actions collectives allant dans le sens de l’intérêt général. Vue sous le schème actanciel, la prolifération des mouvements de revendication et des tribunes d’expression est la résultante des comportements jugés négatifs des tenants du gouvernement fédéral dans les relations qu’ils entretiennent avec les sous-systèmes. Les sous-systèmes constitués de communautés ethniques et de gouvernements locaux estiment qu’ils gagneraient plus s’ils sortaient de la coopération actuelle avec le gouvernement fédéral.

III.1.3. Des rétroactions positives

Face à l’expression des menaces, le gouvernement fédéral avait d’abord négligé les revendications. Ensuite il a engagé des manœuvres visant à discréditer les activistes en les traitant notamment de « Vauriens du Delta ». Ces actions visant à rééquilibrer et re-harmoniser les relations par inhibition du processus déclenché l’a plutôt amplifié et accéléré. L’usage de la force n’a rien arrangé dans la mesure où elle a aggravé et augmenté la fréquence des actions des militants et des milices. Aujourd’hui, le gouvernement fédéral d’Abuja, pris dans un cercle vicieux généré par ses propres erreurs de gestion des facteurs de risques (61), est obligé de céder à la majorité des caprices des communautés des zones pétrolières y compris ceux de la minorité de résidents nigérians de Bakassi.

III.1.4. Une tentative déviante d’affirmation des sous-systèmes.

Les communautés des régions du Sud et du Sud-est du Nigeria occupent un territoire qui dispose des ressources rares ou mieux pertinentes (hydrocarbures). Selon les archétypes dominants dans la zone, le territoire et ses ressources sont perçus soit comme un don de Dieu en faveur des autochtones soit comme un legs des ancêtres. Ils doivent donc coopérer avec l’Etat Fédéral qui dispose des moyens et des opportunités pour exploiter ces ressources au bénéfice de tous à travers une redistribution acceptable. Mais les juntes militaires successives ont faussé les règles du jeu à travers la confiscation et la dilapidation des revenus de la ressource. Le retour au pouvoir civil n’y a pas apporté de grandes améliorations, laissant la porte ouverte à l’apparition et à l’intensification des conflits.

A la faveur de l’intégration technologique et informationnelle et avec l’appui des organisations non gouvernementales, les communautés autochtones des zones pétrolifères ont pris conscience de enjeux et ont identifié les autres acteurs du système que sont l’Etat Fédéral et les compagnies pétrolières.

Dès lors ils tenteront d’imposer la modification des règles de répartition des revenus à l’Etat Fédéral et aux compagnies à travers la revendication de 40% des parts dans le cadre des modifications des joint-ventures (62) et de l’extension de leurs revenus sur le pétrole exploité sur le plateau continental (63). Les prises d’otages, les sabotages des installations, les sit-in et mêmes les affrontements armés deviennent des atouts de négociation entre les mains de jeunes illuminés et désoeuvrés. Le conflit est d’autant intense que les milices et les militants, instrumentalisés ou pas, jouissent d’une très grande marge de liberté par rapport au gouvernement fédéral en raison de la précarité, de l’aggravation des écarts de valeurs et de richesses.

Le gouvernement fédéral finit par faire des concessions qui n’échappent pas aux résidents nigérians de Bakassi. La péninsule et sa zone contiguë sont réputées riches en pétrole. Même si des chiffres précis ne sont pas avancés sur les quantités des réserves disponibles, près d’une dizaine de multinationales y auraient déjà fait des prospections du côté nigérian (64).

A leur tour, les résidents nigérians de Bakassi, longtemps marginalisés et sans doute contaminés par le militantisme pétrolier, saisissent l’opportunité du retrait des troupes de l’armée fédérale pour négocier de meilleurs rapports sociaux avec ABUJA. Le spectre séparatiste est leur as. Ils bénéficient du soutien intéressé et actif des parlementaires et de l’armée (associés contestataires au Régime d’Abuja) ; et surtout de celui des autres micro nationalités (marginaux contestataires et déviants). A ce niveau également, le gouvernement fédéral recule et reporte unilatéralement la date fixée d’accord parties pour le retrait de ses troupes. En cédant continuellement aux exigences des pseudo séparatistes, le gouvernement fédéral d’Abuja contribue efficacement à la structuration et au renforcement des micro nationalités qui se servent de la violence, du rejet des normes nationales et internationales comme réponses à la marginalisation dont ils sont l’objet (65). La compréhension dont ils font l’objet crée un précédent dangereux dans les rapports entre les communautés locales d’un pays, leur Etat central et les Etats voisins.

Dans le cas de Bakassi, il est évident que des sous-systèmes ont réussi, à travers un comportement délinquant, à infléchir non seulement la politique étrangère de leur gouvernement, mais aussi l’attitude du système des Nations Unies.

III.1.5. De nouveaux périls pour l’intégrité territoriale des Etats.

La structuration comme « acteurs sociaux » des communautés marginalisées du Sud et du Sud-est du Nigeria au moyen de la violence et de la délinquance (66) ne limite pas ses conséquences négatives à l’attitude du gouvernement fédéral et des Nations Unies. Elle met en péril la configuration actuelle des Etats qui est conforme à la charte de l’Union Africaine et en principe au droit international.

Le vote en 2002 par le parlement nigérian d’une loi étendant la perception d’une taxe par les « communautés riveraines » au pétrole extrait sur le plateau continental (200 miles marins) et le refus des leaders des communautés nigérianes résidant à Bakassi de se retirer illustrent bien que la marginalisation des sous-système peut avoir des conséquences dangereuses non seulement pour le système de référence, mais également pour d’autres.

Le cas des communautés du Sud et du Sud-est du Nigeria revêt un intérêt géopolitique actuel et à venir dans la mesure où il ouvre des possibilités au triptyque « Population – Territoire – Ressources » de déborder du cadre des Etats institutionnalisés et d’aboutir à une remise en cause des sujets du droit international.

IV. Les futurs possibles.

A la lumière des analyses qui précèdent et avant de prendre tout risque prospectif, l’on peut déjà donner les réponses suivantes aux quatre premières questions posées en page 9 :

  1. Au vu du contexte et des évènements, la fonction de Président de la République Fédérale du Nigeria ne confère plus à son titulaire une légitimité suffisante pour faire accepter au peuple, les engagements internationaux pénibles pris au nom du pays ;
  2. Le Nigeria ne dispose pas actuellement de la cohésion nationale suffisante et du consensus minimum pour gérer sans heurts les conséquences négatives de la rétrocession de Bakassi au Cameroun ;
  3. Le poids des différents groupes de pression nigérians directement et indirectement intéressés par le cas Bakassi est suffisamment important au point d’ankyloser le gouvernement fédéral au sujet de cette affaire ;
  4. Les groupes de pression et les communautés locales intéressés par le cas Bakassi entretiennent, depuis de longues dates, avec le Pouvoir d’Abuja, des rapports conflictuels à intensité croissante.

Ces réponses permettent de conclure que le Pouvoir du Président Obasanjo ne peut plus, de sa propre initiative et moins encore sur la base d’un consensus national, prendre des actions favorables à la rétrocession rapide de Bakassi au Cameroun. Quelles initiatives le Cameroun devrait-il alors prendre, compte tenu de la conjoncture internationale, et du calendrier politique nigérian, pour rentrer dans son bon droit ?

IV.1. L’Hypothèse du recours à la coercition internationale.

Le recours aux moyens classiques du droit international et des relations internationales voudrait que le Cameroun puisse déterminer la communauté internationale à prononcer et appliquer des sanctions multilatérales contre le Nigeria pour le contraindre à retirer rapidement ses troupes de Bakassi.

Ces sanctions envisageables sur les plans diplomatique et économique ne sont décidées qu’à la suite de certaines violations du droit international à l’instar d’une agression militaire, d’une atteinte aux droits de l’Homme, d’une violation des traités de non prolifération, ou de pratiques commerciales déloyales et éventuellement du refus de se soumettre au verdict d’une juridiction relevant du système régional ou international. Elles ne peuvent être efficaces que si le degré d’engagement des Etats initiateurs et approbateurs des sanctions n’affiche pas de grands décalages. Le refus du retrait des troupes nigérianes de Bakassi rentre dans la dernière catégorie d’infraction et devrait en principe ouvrir la voie aux deux types sanctions en vigueur en droit international.

IV.1.1. Des sanctions diplomatiques

Les sanctions diplomatiques se déclinent en la mise au ban de la communauté internationale et des instances régionales et en embargo sur les armes.

Le Cameroun et le Nigeria font tous deux parties de plusieurs organisations internationales et régionales auxquelles le Cameroun peut recourir. Les plus importantes et les plus influentes parmi elles sont l’Union Africaine, la Francophonie, le Commonwealth, l’Organisation de la Conférence Islamique, et évidemment l’ONU. Si l’on exclut l’ONU qui peine déjà à trouver une sortie de l’impasse actuelle, force est de constater que la diversité et le poids des intérêts de chacun des Etats membres laissent très peu de chances à une décision forte contre le Nigeria. En plus le poids démographique, politique et stratégique du Nigeria au sein de ces instances ainsi que son apport à la réalisation de leurs objectifs renvoie à la caricature de Jean de La Fontaine sur les « jugements de cour ».

L’embargo sur les armes ne peut non plus être envisagé contre le Nigeria dans la mesure où la Cour Internationale de Justice de la Haye n’a jamais qualifié l’occupation de Bakassi comme une agression militaire. En plus, le Nigeria aura beau jeu d’évoquer la nécessaire sécurisation des installations pétrolières contre les « vauriens du Delta », sa participation aux missions de maintien de la paix de l’ONU, de l’Union Africaine et des Forces Ouest africaines pour éloigner le spectre de l’embargo sur les armes. Enfin, l’efficacité de l’embargo sur les armes est controversée dans la mesure où tout embargo a vocation à être contourné.

IV.1.2. Des sanctions Economiques

La gamme des sanctions économiques que peut réclamer le Cameroun va du Boycott des importations en provenance du Nigeria, l’embargo sur les exportations lui étant destinées, la suspension de l’aide financière, des accords bancaires internationaux, le gel des avoirs des dirigeants dans les banques étrangères.

Le premier obstacle à cette hypothèse réside dans l’absence de consensus de la communauté internationale autour du degré de gravité à attribuer au comportement délictueux du Nigeria.

Le second obstacle réside dans le poids économique du Nigeria par rapport à celui du Cameroun. Les ténors de la communauté internationale qui peuvent imposer la prise des sanctions économiques contre le Nigeria ou y opposer leur veto sont aussi ceux qui disposent des plus gros intérêts dans ce pays. Eu égard au volume des intérêts en jeu, le Cameroun ne peut que difficilement compenser et contrebalancer les pertes que ces pays subiraient en appliquant des sanctions économiques contre le Nigeria.

Le cas du partenariat de la France avec les deux pays en litige illustre bien la difficulté qu’aura le Cameroun à déterminer les autres pays à exercer des pressions économiques sur le Nigeria au sujet de Bakassi.

Tableau III.1 : Comparaison des échanges France/Nigeria et France/Cameroun en millions d’Euro en 2002.

 

NIGERIA

CAMEROUN

Handicap Cameroun

Exportations françaises

961

583

- 378

Importations françaises

1136

326

- 810

Achat pétrole et Gaz

1043

33 (67)

-1010

Sources : Ambassade de France à Yaoundé, Chambres de Commerces franco-nigérianes.

Le tableau ci-dessus permet de comprendre l’embarras de la France devant les difficultés du Cameroun avec qui elle a signé des accords de défense et le comportement délinquant de l’un de ses plus gros partenaires en Afrique sub-saharienne. Le Gouvernement Français dont les plus gros intérêts en territoire nigérian se situent au Biafra Land avait déjà maintenu sa présence au Nigeria à la suite de l’annulation des élections par l’armée et à la suite de l’affaire des Ogonis en 1995, ramant ainsi à contre-courant des sanctions décidées par la communauté internationale. Le Cameroun ne devrait en attendre un appui déterminant dans le conflit qui l’oppose actuellement au Nigeria.

IV.2. Un calendrier politique générateur de nouvelles incertitudes.

L’agitation de l’ethnie Igbo au sujet de l’élection présidentielle de 2007 au Nigeria suscite des inquiétudes à propos de Bakassi si le cas n’est pas clos avant cette échéance. Si un Igbo accède au pouvoir en 2007 alors que le cas Bakassi n’est pas encore définitivement résolu, la rétrocession deviendra assez difficile dans la mesure où les Igbo, en tant qu’initiateur de l’Etat Souverain du Biafra actualisé considère Bakassi comme un département de la Province de Calabar. Si un Igbo n’accède pas à la présidence, les pseudo sécessionnistes biafrais trouveront en la rétrocession de Bakassi une raison de plus pour intensifier le chantage. Si les désordres se généralisent à l’occasion de cette élection, les chances deviendront grandes pour que les militaires accèdent au pouvoir à ABUJA. Et nous serons rentrés à la case de départ.

IV.3. L’urgence d’un recours à d’autres leviers de pression

La quasi certitude sur la difficulté à mobiliser les sanctions économiques et diplomatiques contre le Nigeria au sujet de Bakassi et les incertitudes que risque de générer le calendrier politique nigérian interpellent l’habileté de manœuvre, la rapidité d’action et de réaction de la partie Camerounaise.

En tenant compte des forces et faiblesses du système nigérian, Le Cameroun gagnerait à rechercher, identifier et prendre en charge les points névralgiques qui feraient du mal aux communautés nigérianes bloquant la rétrocession de Bakassi et au Gouvernement Fédéral sans affecter les autres communautés nigérianes.

Il s’agirait alors de quantifier le volume et de qualifier les intérêts nigérians en territoire Camerounais et de s’en servir comme points de pression. Sur le plan démographique, la population qui fait officiellement problème à Bakassi est évaluée à 238.000 âmes alors que la population nigériane (biafraise) résidant légalement et illégalement au Cameroun est évaluée à 3.000.000 de personnes. Le Cameroun pourrait ainsi jouer sur cet argument démographique pour amener le Nigeria à reconsidérer sa position.

 

Conclusion

La présente étude amène à constater que les évolutions sociétales récentes dans les pays producteurs de pétrole du Golfe de Guinée et l’affirmation de nouveaux acteurs sociaux au moyen de la violence déstructurée conduit à la remise en cause du consensus des élites. L’application des accords convenus entre Le Secrétaire Général de l’ONU KOFFI ANNAN, le Président nigérian Olusegun OBASANJO et son homologue Camerounais Paul BIYA sur le respect de la décision de la Cour Internationale de Justice de la Haye est aujourd’hui compromise par des revendications des pseudo-séparatistes qui réclament en réalité une répartition équitable du pouvoir politique et une nouvelle clé de répartition des revenus pétroliers. Le second constat qui présente un intérêt supérieur pour la configuration des territoires des Etats est que la contestation des inégalités par des sous-systèmes peut aujourd’hui remettre en cause l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation et bloquer l’application du droit international.

 

 

NOTES

(1) Le gouvernement nigérian s’est rétracté en dernière minute alors qu’il s’était déjà engagé à retirer ses troupes de la péninsule de Bakassi le 15 septembre 2004 pour se conformer à la décision de la Cour Internationale de Justice de la Haye du 10 octobre 2002 reconnaissant la souveraineté du Cameroun sur ce territoire objet d’un conflit entre les deux pays.

(2) R.SIMONET/J.SIMONET, Savoir argumenter, Editions d’Organisation, 1999.

(3) La définition du risque pays par les économistes et financiers comme la probabilité de survenance de déséquilibres sociopolitiques, économiques et financiers susceptibles d’entamer les capacités et la volonté d’un Etat à honorer ses engagements financiers internationaux dans les délais est étendue, dans la présente étude, à tous les aspects des relations internationales.

(4) P. MOREAU DEFARGES, Les grands concepts de la politique internationale, Hachette Supérieur, 1995.

(5) ROSENAN N.J, editor, Linkage Politics: Essays on the Convergence of National and International Systems (New York, Free Press, 1969).

(6) Dans Paix et Guerre entre les Nations, Calmann-Lévy, Nouvelle édition brochée.

(7) Méthodes quantitatives qui posent l’hypothèse selon laquelle les choix en matière de politique étrangère sont déterminés par quatre facteurs que sont : la fonction du décideur dans un régime particulier, le degré de cohésion nationale, le poids respectif des différends groupes de pression et la conjoncture internationale. Cette approche a été affinée par Raymond Aron qui prend en compte les rapports d’équilibre entre les forces locales et le système dominant dans la détermination des choix de politique étrangère.

(8) In La politique des Nations, la lutte pour la puissance et la paix, publié en 1948 et qui a inspiré la politique étrangère des Etats-Unis après la deuxième guerre mondiale.

(9) H.R. ESSOMBE, Bakassi : Pourquoi le Nigeria refuse de retirer son Armée, Le Messager N° 1799 du 17 janvier 2005 et N° 1800 du 18 janvier 2005,

(10) A la suite de la décision de la Cour Internationale de Justice du 10 octobre 2002 que le Nigeria ne conteste nullement, outre les Nations Unies, les gouvernements de Grande Bretagne, des Etats-Unis et du Canada ont demandé au Nigeria de se conformer à la décision.

(11) Encyclopédie Microsoft Encarta 2004, liens hypertextes « Fascisme ».

(12) Voir le classement de l’indice de corruption de Transparency International au cours des dix dernières années.

(13) Idem.

(14) Beaucoup d’italiens considéraient le Traité de Rapallo de 1920 qui attribua la région de Dalmatie à la Yougoslavie comme une trahison de la part des alliés.

(15) FOUCHARD Laurent, « Nigeria », L’état du Monde 2005 (Annuaire économique et géopolitique mondial), Editions La Découverte, Paris, 2004, pp 131-136.

(16) Encyclopédie Wikipedia, accessible sur http://en.wikipedia.org

(17) Encyclopédie Microsoft Encarta 2004, liens hypertextes « Nigeria », «  Ibo »

(18) Idem, liens hypertextes « guerre du Biafra ».

(19) Leader de la communauté Ogoni de l’Etat pétrolier de Rivers qui a été pendu avec huit de ses activistes en 1995 sous la junte du Général SANI ABACHA.

(20) BBC News du 03/11/2004 disponible sur http://news.bbc.co.uk/go/pr/fr/-/2/hi/africa/3978705.stm.

(21) Vanguard du 10/03/2005.

(22) AFP du 14 septembre 2004, The Guardian du 16 septembre 2004,

(23) Nébuleuse politico-militaire revendiquant un gouvernement alternatif à celui d’Abuja mais dont la direction n’a jamais été identifiée et dont les effectifs restent fuyants.

(24) Daily Independant Online du 04/06/2004.

(25) Services Secrets Nigérians chargés du renseignement extérieur et de la sécurité de l’Etat.

(26) The Guardian du 17 septembre 2004.

(27) Accessible sur http://www.alertnet.org.

(28) Une dépêche de la Pravda du 1er octobre 2004, accessible sur www.pravda.ru, décrit Mujahid Dokubo Asari comme un musulman récemment converti, bien entraîné aux stratégies et tactiques de la guérilla et ayant s’identifiant au modèle séparatif tchétchène.

(29) Déclaration accessible sur http://www.biafraland.com/Bakassi.

(30) Lire « Obasanjo Rules Out War Over Bakassi », accessible sur www.onlineNigeria.com

(31) Daily Independent Online du vendredi 14 novembre 2003.

(32) Accessible sur http://www.monde-diplomatique.fr/1999/02/STOLZ/11638.

(33) En 1999, la répartition en vigueur accordait 60% des parts au gouvernement fédéral et 40% aux partenaires étrangers.

(34) EKO EKO L.M. Impact de l’exploitation pétrolière sur le risque pays dans le Golfe de Guinée, Mémoire de DESS Ingénierie de l’Intelligence Economique, 2004, Université de Marne-la-Vallée (p.34).

(35) Le président Obasanjo finira par négocier le cessez-le-feu avec les leaders Ijaws en octobre 2004.

(36) Vanguard du 04 octobre 2004.

(37) Source : L’état du monde 2005 (Annuaire géopolitique et économique mondial), La Découverte, Paris, 2004.

(38) Les Etats Yoruba du Sud-ouest sont intégrés dans l’Etat Souverain du Biafra par les leaders du Front de Libération du Biafra (FLB).

(39) Movement for the Actualization of the Sovereign State of Biafra.

(40) Biafra Liberation Front

(41) Niger Delta People Volunteer Force

(42) Niger Delta Vigilante Service.

(43) Movement for the Survival of Ijaw ethnics of the Niger Delta.

(44) All Progressives Grand Alliance, parti politique majoritairement Igbo.

(45) National Union of Izon (Ijaw) Students.

(46) Igbo National Assembly.

(47) Oodua Liberation Movement.

(48) Revolutionary Council of Nigeria.

(49) Oodua Republic Front.

(50) Oodua Peoples Congress.

(51) Ijaw Youth Council.

(52) Movement for the Survival of the Ogoni People

(53) Yoruba Revolutionary Movement.

(54) Itsekiri Survival Movement

(55) C’est le cas de l’Etat d’Anambra.

(56) BOTIBA J. Nigeria : Les Bakassi Boys, gardiens de la paix ou signes avant coureur d’une nouvelle sécession du Biafra ? Accessible sur http://www.sekoyamag.org.

(57) Lire aussi « Bakassi Boys ; The Légitimation of Murder and Torture », accessible sur http://www.hrw.org/reports/2002/nigeria2.

(58) Intention, Capacité, Circonstance.

(59) Capitalisme sauvage et corruption dans les agglomérations, fondamentalisme dans le Nord musulman et prolifération des sectes et des églises dites « réveillées » dans le Sud et le Sud-est.

(60) Lire les éditoriaux propagandistes Ijaw signés de Sabella Ogbobode Abidde disponibles sur www.nigerdeltacongress.com et www.unitedijawstates.com.

(61) BERIOT Dominique, Du macroscope au microscope, l’approche systémique des changements dans l’entreprise, ESF, 1992.

(62) Cf. p17.

(63) EKO EKO, op. Cit.

(64) Encyclopédie Wikipedia, op .Cit.

(65) QUIVY R/VAN CAMPENHOUDT L, Manuel de recherche en sciences sociales, Dunod, Paris, 1995 (pp108-132).

(66) Par rapport au droit national nigérian et au droit international.

(67) Chiffre de 2003.

 

 

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