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Sommaire
Introduction
I. De l’inefficacité
des approches diagnostiques traditionnelles
I.1. La redondance de l’approche juridique
I.2. L’inadéquation de l’approche réaliste
Les fondements moraux
Les fondements historiques
Les Fondements politiques
Les Fondements géostratégiques
II. L’hypothèse
des causes systémiques du blocage
II.1. Les antécédents sociologiques et historiques
II.2. Les évolutions sociopolitiques récentes au Nigeria
II.2.1. Intensification de l’activisme séparatiste
II.2.2. Instrumentalisation et positionnement
II.3. Le rapport de forces actuel
II.3.1. Sur le plan démographique
II.3.2. Sur le plan politique et militaire
1- Armée Nigériane contre Armée Camerounaise
2- Armée Nigériane contre Milices ethniques biafraises
3- Milices biafraises contre milices biafraises
4- Et les « Bakassi Boys » ?
III. Le
néo-séparatisme biafrais et ses implications spatio-temporelles
III.1. Une manifestation de la décomposition d’un système
III.1.1. La faiblesse des interactions
III.1.2. La remise en cause de l’Etat comme totalité
III.1.3. Des rétroactions positives
III.1.4. Une tentative déviante d’affirmation des
sous-systèmes
III.1.5. De nouveaux périls pour l’intégrité territoriale des
Etats
IV. Les futurs
possibles
IV.1. L’Hypothèse du recours à la coercition internationale
IV.1.1. Des sanctions diplomatiques
IV.1.2. Des sanctions Economiques
IV.2. Un calendrier politique générateur de nouvelles
incertitudes
IV.3. L’urgence d’un recours à d’autres leviers de pression
Conclusion
Bibliographie et sources
Abstract
The Management of
Oil-Linked Crisis in the Gulf of Guinea: The Bakassi Issue Held
Hostage by Neo Biafra Activists.
Léopold Maxime EKO EKO
PhD Student
The retro ceding of
Bakassi Peninsula to Cameroon initially scheduled on September 15,
2004 by a tripartite agreement between Nigeria, Cameroon and the
United Nations, has been postponed "sine die" by Nigerian
authorities. Nigerians officially advocate the difficulties to move
their residents from the Peninsula and relocate them elsewhere. This
unlawful attitude has encouraged Nigerian-Bakassi residents to file
a petition to the UN for a Plebiscite on the issue. Since then,
negotiations make no headway.
Officials from
Cameroon, Nigeria and UN are sweating in their attempts to solve the
case legally, using the Hague International Court of Justice
arguments and counterarguments. A Cameroonian Scholar has linked
this deadlock to the "fascist ambitions" of the Nigerian
Government that must be condemned and punished by the international
community.
The Working Paper
hereby states that:
- Looking for legal explanations and
solutions at the present stage of the issue is made redundant by
the Hague International Court of Justice’s Rule and the
international consensus over it;
- The present socio-political
situation and governance in Nigeria don’t match up with the
fascist standards. Therefore, the condemnation and punishment
expected from the international community will hardly fall since
the so called Nigerian "fascist ambitions" are based
on pre-notions and carried by folk assumptions train;
- The deadlock on the Bakassi issue
is linked not only to the despair of estimated 238.000
Nigerian-Bakassi residents, but mainly to the activism of the
different communities leaders of the South and South-East of
Nigeria that brandish the Biafra Land secession threat to
negotiate better political positions and larger shares of oil
revenues.
Working Paper in Scientific
and Technical Information, Laboratory of Strategic and
Decision-making Information Engineering, University of
Marne-the-Valley - France, April 30, 2005.
Introduction
La communauté
internationale et les organismes traitant des risques, de la
prévention et de la résolution des conflits ont favorablement
réagi à la réaffirmation des options pacifiques du Chef de l’Etat
Camerounais et à l’optimisme qu’il a affiché au sujet de la
sortie imminente de l’impasse Bakassi (1) lors de la cérémonie
de présentation des vœux du Corps Diplomatique le 07 janvier 2005
à Yaoundé.
La rapidité avec
laquelle ces réactions ont été exprimées peut être perçue
comme révélatrice des préoccupations de ces milieux par rapport
à une éventuelle option radicale du Cameroun pour rentrer dans son
bon droit et surtout par rapport aux conséquences d’une telle
hypothèse sur les intérêts des partenaires communs au Cameroun et
au Nigeria.
Cette approbation de
l’attitude du pouvoir de Yaoundé traduit également le désarroi
de la communauté internationale devant sa propre incapacité à
trouver des arguments et leviers susceptibles de déterminer le
Nigeria à honorer ses engagements internationaux dans les délais
fixés.
Il est donc évident
que ce blocage constitue l’amorce d’une crise qui risque d’être
de longue durée et dont les complications, au vu des enjeux
inavoués, peuvent être lourdes de conséquences pour la
configuration actuelle des Etats, la stabilité de la sous région
du Golfe de Guinée et les intérêts des entreprises y exerçant
dans le secteur sensible et stratégique du pétrole.
Mettre fin à l’impasse
et accélérer le processus de rétrocession de Bakassi au Cameroun
exige un préalable informationnel et cognitif sur la nature et les
causes du blocage actuel. Il s’agit d’une démarche classique
dans un processus décisionnel consistant à mettre en évidence les
problèmes, à identifier et évaluer les solutions possibles et d’opter
pour la solution la plus avantageuse ou, à défaut, la moins
risquée en termes de coûts, d’impact d’image et de
préservation des intérêts vitaux (2). Atteindre rapidement cet
objectif implique surtout un diagnostic rigoureux de la crise s’inspirant
de l’approche multicritères utilisée dans l’évaluation du
risque pays (3).
La présente étude
se démarque de l’approche juridique qui suppose la bonne foi des
parties (4) et de celle du réalisme politique dont les résultats
risquent d’être faussés par des prénotions et des présomptions
fruits d’une absence de recul ou imposées par les jeux cachés.
Elle privilégie l’approche systémique des relations
internationales développée par James N. Rosenan (5) et affinée
par Raymond Aron (6), laquelle se base sur quatre facteurs
sociétaux et les relations de sous-systèmes comme déterminants
essentiels de l’attitude d’un décideur en matière de politique
étrangère (7).
Partant de ces
facteurs sociétaux et des rapports d’équilibre entre les forces
locales et le pouvoir central d’Abuja, la présente étude
identifie et profile les acteurs, met en relief leurs intentions et
motivations à la lumière des antécédents sociologiques et
historiques, des récents développements sociopolitiques internes
du Nigeria, et des intérêts économiques en jeu.
Cette approche permet
d’identifier et de caractériser les principaux points de blocage
non avoués et permet d’envisager d’autres stratégies de
gestion des crises et des conflits qui remettent en cause le
traditionnel consensus des élites.
I. De l’inefficacité
des approches diagnostiques traditionnelles
A ce jour, les
méthodes de diagnostic et de recherche de solutions utilisées par
rapport à cette phase de la crise semblent avoir privilégié l’application
du droit international auquel le gouvernement nigérian avait
souscrit en toute connaissance de cause. Une récente publication d’universitaire
se sert de l’approche réaliste des relations internationales de
Hans Joachim Morgenthau (8) qui permet d’imputer hâtivement le
blocage actuel aux ambitions fascistes et expansionnistes d’un
pouvoir nigérian galvanisé par sa puissance démographique,
économique et militaire (9).
I.1. La redondance de
l’approche juridique
La recherche des
explications aux atermoiements du Nigeria à travers la droit
international et le rêve d’utiliser les arguments de droit
international pour faire avancer le processus semblent non seulement
redondants à la décision de la Cour Internationale de Justice de
la Haye, mais également, relèvent d’une étape consommée sur
laquelle les dirigeants politiques des deux pays et les ténors de
la communauté internationale sont parvenus à un consensus (10). L’aspect
juridique de la question de Bakassi est un acquis non négociable
pour le Cameroun.
Ramener le débat sur
l’impasse actuelle sur le terrain juridique revient à revisiter
tout l’argumentaire que les deux parties et leurs conseils avaient
déployé devant la Cour Internationale de Justice pendant près d’une
décennie. Cette option, qui est en réalité une débauche inutile
d’énergie, n’offre aucune possibilité de sortie de l’impasse
à court ou moyen terme. Son importance dans la quête d’une
solution mérite d’être relativisée dès lors qu’il n’y a
plus de possibilité de recours judiciaire pour obtenir une
ordonnance d’exécution forcée du jugement.
Enfin insister sur l’option
du droit international à la phase actuelle de la crise suppose la
bonne foi des parties dont malheureusement le Nigeria ne peut plus
être crédité au vu des ses différents tempos depuis la décision
de la Cour Internationale de Justice. En plus, la crédibilité de
tout nouvel ordre juridique - voire politique - auquel les deux
parties pourraient recourir ne peut être assurée que par l’existence
des contraintes et des punitions en cas de non respect des règles
et des décisions du droit international.
Certains partenaires
du Cameroun, allant au bout de la logique juridique recommandent le
recours au Conseil de Sécurité comme l’option à plus fort
potentiel d’efficacité. Mais force est de reconnaître qu’outre
la complexité et la lenteur des procédures, les positions des
membres de cette instance sont moins tributaires du droit
international que la perception que les gouvernements respectifs ont
des situations et du volume de leurs intérêts.
Anticipant d’ailleurs
sur l’hypothèse de la saisine du Conseil de Sécurité par le
Cameroun, les activistes nigérians résidant à Bakassi ont
entrepris de saisir l’ONU en vue de l’organisation d’un
référendum dans la péninsule en vertu du droit des peuples à l’autodétermination.
Il convient cependant
de relever qu’en dehors de la préservation de la paix dans la
sous région, la patience et la modération des autorités
camerounaises depuis l’énoncé de la décision de la Cour
Internationale de Justice n’ont, jusque-là, servi que les
intérêts de politique intérieure du régime du Président
OBASANJO et ont évité à la France – accords de défense oblige
– et aux autres puissances de se mettre ouvertement en première
ligne face à un pays à fort potentiel démographique et
économique.
Cette soumission du
Cameroun au droit international permet enfin au Secrétaire
Général de l’ONU et à son représentant spécial de se
prévaloir du cas Bakassi comme succès personnel et institutionnel
en matière de résolution pacifique et de prévention des conflits
sous l’égide des Nations Unies alors qu’aucune avancée
significative n’est enregistrée sur le terrain. La compréhension
dont bénéficie Abuja de la part des instances chargées d’appliquer
le droit international permet au Président Obasanjo de gagner du
temps au moment où le calendrier politique de ce pays ouvre la voie
à de nouvelles incertitudes.
S’il ne fait aucun
doute que l’ONU n’ira jamais contre la décision de la Cour
Internationale de Justice, force est de reconnaître qu’elle a
éprouve des difficultés réelles pour déterminer le Nigeria à
évacuer ses troupes de Bakassi. Le recours au droit des peuples à
l’autodétermination devient dès lors un moyen dilatoire à
travers lequel la partie nigériane espère retarder aussi longtemps
que possible la rétrocession de Bakassi au Cameroun.
C’est à ce niveau
qu’une approche superficielle de la question sur la base des
archétypes hérités d’un passé militaire récent peut créditer
la thèse d’un plan fasciste du Nigeria.
I.2. L’inadéquation
de l’approche réaliste
Expliquer le blocage
du processus de rétrocession de Bakassi à travers l’approche du
réalisme politique de Hans Joachim Morgenthau suppose que le
Nigeria se soit doté des moyens de puissance pour écraser le
Cameroun et s’approprier ses territoires et ses ressources. Cette
explication implique la validation de l’hypothèse selon laquelle
le refus du retrait des troupes nigérianes résulte d’une action
pensée et coordonnée se basant sur les fondements moraux,
historiques, politiques, économiques et géostratégiques
fascistes, intelligibles à travers la gouvernance nigériane
actuelle (11).
Les fondements moraux
La société
nigériane est aujourd’hui caractérisée par l’évanescence des
repères moraux, le culte de la facilité, un individualisme
outrancier, le pouvoir de l’argent, la corruption généralisée
(12), une dynamique démocratique qui peine à prendre racine, et
une intensification des revendications autonomistes. Ces valeurs
sont aux antipodes de celles de la famille, du travail, de la
solidarité nationale, de la domination des intérêts nationaux, de
l’ordre et de la discipline sur lesquelles s’adosse l’attitude
fasciste d’un gouvernement (13).
Les fondements historiques
En comparant
le contexte nigérian du refus de retrait des troupes de Bakassi et
celui de crise économique et de frustration par rapport aux
retombées territoriales de la Première Guerre Mondiale (14) qui
révéla le modèle de référence du fascisme, l’on peut être
tenté d’assimiler l’attitude d’Abuja à un comportement
fasciste.
Avec plus de 70% de
la population vivant sous le seuil de pauvreté, un taux d’inflation
de 16% en 2004, une dépréciation de 10% du Naira à la même
période, la compromission des retombées de la hausse du cours du
pétrole brut par la multiplication des violences dans les zones de
production, la hausse des prix des carburants et les grèves qui s’en
suivent (15), la tentation est grande pour un gouvernement de
recourir à un nationalisme de circonstance. Mais là s’arrête le
rapprochement.
Les Fondements politiques
Contrairement au
modèle fasciste de référence qui accorde les pleins pouvoirs au
Chef de l’exécutif, prône le parti unique, pourchasse les
opposants et les intellectuels par une police politique redoutée,
embrigade la jeunesse dans des formations militaires, le système
politique nigérian se caractérise par des libertés excessives qui
conduisent à un désordre généralisé et donnent l’impression
que le régime du Président Olusegun Obasanjo ne contrôle plus le
pays.
Pour le cas d’espèce,
la dimension centralisatrice du pouvoir en régime fasciste suppose
également que le Président Obasanjo dispose des pleins pouvoirs
pour décider seul de la suite à donner au cas Bakassi sans que sa
décision ne souffre de contestation ouverte. Mais force est de
constater – et nous le démontrerons plus loin - que sa position
sur le sujet varie en fonction de la fréquence et de l’intensité
des contestations exprimées.
Les Fondements géostratégiques
L’on peut concéder
que les juntes nigérianes successives ont développé et entretenu
l’idée de la supériorité nationale et renforcé à outrance les
capacités militaires du pays. Ce darwinisme qui a sans doute
inspiré et encouragé l’invasion de Bakassi en 1993 trouve encore
certainement quelques rares adeptes dans la hiérarchie militaire
après les purges successives procédées lors du premier mandat du
Président Obasanjo.
Mais empêtrés tels
qu’ils le sont dans des difficultés économiques et de
gouvernabilité du territoire, Les dirigeants nigérians actuels n’ont
ni la volonté de la provoquer, ni les moyens de survivre à une
nouvelle mise au ban de la communauté internationale que
susciteraient des aventures expansionnistes.
A la lumière des
éléments qui précèdent, l’on observe que si l’intention
fasciste du Nigeria a existé et a été crédible à une certaine
période, ce pays ne dispose pas à l’heure actuelle des
capacités crédibles pour réaliser des ambitions expansionnistes.
Dès lors, l’approche du réalisme politique de Hans Joachim
Morgenthau qui lie le blocage de la rétrocession de Bakassi à un
supposé fascisme nigérian semble hors contexte. Son apparente
pertinence ne résiste pas une fois que l’on s’est débarrassé
des prénotions et des présomptions.
Devant les limites de l’approche
juridique et l’inadéquation de l’approche réaliste et au vu
des enjeux et de l’urgence de la situation, il semble opportun d’analyser
l’attitude des autorités nigérianes à travers les méthodes
quantitatives.
II. L’hypothèse des causes
systemiques du blocage
L’approche
systémique des relations internationales de James Rosenan et de
Raymond Aron permet de poser l’hypothèse selon laquelle le report
du retrait des troupes nigérianes de Bakassi est essentiellement
dû à une évolution négative de certains facteurs politiques
intérieurs et est accessoirement encouragé par la conjoncture
internationale. Cette hypothèse peut se vérifier à travers cinq
questions essentielles :
- La fonction de Président du
Nigeria confère-t-elle encore à son titulaire une
légitimité suffisante pour faire accepter au peuple les
engagements internationaux pénibles pris au nom du
pays ?
- Le Nigeria dispose-t-il aujourd’hui
de la cohésion nationale suffisante et d’un consensus
minimum pour gérer sans heurts les conséquences négatives
de la rétrocession de Bakassi au Cameroun ?
- Quel est le poids respectif des
différents groupes de pression nigérians directement et
indirectement intéressés par la question de Bakassi ?
- Quelle est la nature des
rapports antérieurs et actuels des groupes de pressions et
communautés locales intéressées par Bakassi avec le Pouvoir
d’Abuja ?
- La conjoncture internationale
est-elle aujourd’hui propice à l’exercice de la
coercition sur le Nigeria pour obtenir le retrait rapide de
ses troupes de Bakassi ?
Ces cinq
interrogations conduisent à l’exploration des antécédents
sociologiques et historiques de la région concernée, les
évolutions sociopolitiques récentes et le rapport de forces
actuel.
II.1. Les
antécédents sociologiques et historiques
Les deux ethnies
IBENO et EKET qui constituent la population réclamant aujourd’hui
le territoire de Bakassi sont des peuples côtiers minoritaires de l’ancien
Royaume du Vieux Calabar parlant la langue EFIK. Ils sont voisins
des IBIBIO et des ANNANG, les deux tribus majoritaires de la partie
continentale du royaume du Vieux Calabar avec lesquelles ils ont
toujours entretenu des relations conflictuelles sinon violentes (16)
pour le contrôle des territoires, la répartition des ressources et
plus récemment l’accès à le rente pétrolière.
Comme leurs voisins
Ijaws, Urhobo et Itsekiri du Delta et du Bayelsa, les Ogoni, les
Andoni et les Okrika de Rivers, ils ont subi une forte domination et
une grande influence des IGBO derrière lesquels ils ne s’alignent
qu’occasionnellement pour combattre les autres communautés
ethniques nigérianes lors des compétitions pour le contrôle des
territoires, du pouvoir et des ressources au niveau national. L’esprit
autonomiste séculaire et le morcellement politique de ces groupes
ethniques ont, au fil de l’histoire, provoqué des violences à
chaque tentative de leur imposer une administration centralisée
(17).
Le rejet de toute
domination et de toute initiative centralisatrice par cette zone
couvrant le sud et le sud-est du Nigeria a d’abord été
expérimenté par le colonisateur britannique qui n’a pas pu y
imposer son autorité. Il s’est manifesté ensuite à la suite du
renversement du président Johnson Aguiyi Ironsi en juillet 1966 et
pendant la guerre du Biafra (1967-1971) lorsque le gouvernement
fédéral décida du morcellement de la région pour priver les Igbo
de l’accès aux territoires pétrolifères (18). Il s’est
aggravé depuis les années 1990 avec l’intensification et l’évolution
des méthodes de contestation violente du système de redistribution
des revenus pétroliers.
Grâce aux facilités
de négoce que lui offre sa position côtière, cette région s’est
rapidement embourgeoisée et ses élites se sont affirmées tant sur
le plan intellectuel que politique. La région du Sud et du Sud-Est
du Nigeria a déjà produit deux Chefs d’Etat, NNAMDI AZIKIWE en
1960 et Johnson AGUIYI IRONSI en 1966, organisé un nettoyage
ethnique au sommet lors du coup d’Etat Igbo en 1966, proclamé l’indépendance
de la République du Biafra et soutenu une longue guerre de
sécession (1967-1971) avec le Colonel IKEMBA OJUKWU ODUMEGWU.
Revers de la médaille, elle vient en tête de la corruption et de
la mauvaise foi ambiante dans le pays.
Cette région a
également inauguré, avec Ken Saro Wiwa (19) des nouveaux modes de
contestation violente de la répartition des ressources
pétrolières du pays qui font tâche d’huile au point de mettre
en péril l’activité pétrolière, l’intégrité l’unité du
territoire de l’Etat, l’autorité de l’Administration centrale
sur les communautés locales et l’intangibilité des frontières
dans le Golfe de Guinée.
La région
couvrant le sud et le sud-est du Nigeria qui intègre les
populations se réclamant de Bakassi est en définitive, une entité
géographique se caractérisant par un bellicisme et un autonomisme
récurrents qui pèsent de manière déterminante sur les attitudes
politiques du gouvernement fédéral d’Abuja.
Carte II.1 : Ligne de
démarcation des territoires potentiels de la nouvelle République
du Biafra,
Copyrights : www.theodora.com/maps.

II.2. Les évolutions
sociopolitiques récentes au Nigeria.
Le régime du
Président OBASANJO a plusieurs fois confirmé ses bonnes
dispositions à restituer Bakassi au Cameroun. Ces affirmations de
bonnes intentions se sont traduites dans les faits par une Décision
de la Haute Cour de Justice Fédérale Nigériane en début novembre
2004 déboutant des résidents nigérians de Bakassi ayant
introduit une requête en vue d’obtenir une ordonnance déclarant
illégal, le retrait des troupes nigérianes de Bakassi (20). Ces
bonnes intentions ont également été confirmées par la
budgétisation par le Gouvernement Fédéral Nigérian d’une somme
de 76 milliards de Naira soit environ 280 milliards de FCFA au titre
du fonds de réhabilitation et de réinsertion des communautés qui
seront évacuées de Bakassi et re-localisées dans la commune de
AKPABUYO au Nigeria (21).
Mais les communautés
concernées s’opposent à cette solution et préfèrent introduire
une nouvelle requête demandant aux Nations Unies d’autoriser l’organisation
d’un référendum sur le territoire de Bakassi. Cette évolution
ne surprend guère dans la mesure où la bonne foi du gouvernement
fédéral était déjà contredite ou du moins compromise par l’activisme
triomphaliste des leaders des communautés nigérianes résidant à
Bakassi et de quelques parlementaires avant la date du 15 septembre
2004, convenue d’accord parties pour le retrait des troupes
nigérianes de la péninsule (22).
II.2.1. Intensification de l’activisme
séparatiste
Les investigations à
la base du présent document ont établi que la période allant de
juin à octobre 2004 a curieusement coïncidé le déferlement d’activisme
des néo-séparatistes biafrais. Quelques faits majeurs ont
défrayé la chronique à cette période :
- 1er juin 2004, les
activistes du MASSOB (Mouvement pour l’Actualisation de l’Etat
Souverain du Biafra) et du FLB (23) (Front de Libération du
Biafra) implantent le drapeau de l’Etat Souverain du Biafra
dans toutes les villes de l’Etat d’Ebonyi voisin de l’Etat
d’Enugu ;
- 03 juin 2004, le représentant du
State Security Service (SSS) dans l’Etat de Ebonyi, Aladji
Ibrahim Mashi, dont les hommes avaient fini d’arracher les
drapeaux biafrais, réunit la presse à Abakaliki pour lui
annoncer que le MASSOB constituait désormais une menace réelle
à la sécurité de l’Etat du Nigeria (24);
- 26 août 2004, arrêt de travail
très suivi par la communauté Igbo sur toute l’étendue du
territoire nigérian à l’appel à la désobéissance civile
lancé par les néo-séparatistes biafrais du Mouvement pour l’Actualisation
de l’Etat Souverain du Biafra (Annexe I);
- 08 septembre 2004, l’ancien
leader sécessionniste biafrais Ikemba OJUKWU ODUMEGWU et Chief
Ralph UWAZURIKE, leader du Mouvement pour l’Actualisation de l’Etat
Souverain du Biafra (MASSOB) sont convoqués au siège du State
Security Service (SSS) (25) à ABUJA pour le 13 septembre 2004
pour répondre des menaces d’atteinte à l’intégrité de la
République Fédérale du Nigeria par des moyens violents et non
violents. La polémique intense qui s’en suit contraint le SSS
à se justifier à travers un communiqué de presse le 14
septembre 2004 (26) ;
- A partir du 15 septembre 2004,
Mujahid Dokubo-Asari, Commandant de la Niger Delta People’s
Volunteer Force (NDPVF), milice Ijaw active dans l’Etat
du Delta annonce une guerre totale contre l’Armée Fédérale
et demande aux étrangers travaillant dans le secteur pétrolier
de quitter le territoire nigérian ;
- Le 28 septembre 2004, Mujahid
Dokubo-Asari fait réaliser par l’agence Reuters, un
publi-reportage photographique (Annexe II) sur ses capacités
militaires en prélude à la guerre totale annoncée (27) ;
- Ouverture le 29 septembre 2004,
des négociations entre le Président Obasanjo, Mujahid
Dokubo-Asari (28) et Tom Ateke, commandant de la Niger Delta
Vigilante Service (NDVS), une milice Ijaw rivale.
- Conclusion le 29 septembre 2004 d’un
accord de cessez-le-feu entre le Président Obasanjo et Mujahid
Dokubo Asari et Tom Ateke ;
II.2.2. Instrumentalisation et positionnement.
Bien que n’ayant
pas été à l’origine du conflit, les activistes biafrais, très
opportunistes, se sont approprié le cas Bakassi à l’instar de
ceux des communautés du Delta et Bayelsa, l’ont intégré dans
leurs revendications pseudo-séparatistes et l’instrumentalisent
à fond sous le prétexte de la défense des intérêts
communautaristes. Le même prétexte de défense des intérêts
communautaristes sert de ciment à des alliances et des solidarités
contre nature entre des entités ethniques aux rivalités
séculaires en vue de la réalisation des ambitions personnelles des
leaders activistes.
Ces activistes se
recrutent dans différents milieux et sont soutenus par la
hiérarchie militaire d’Abuja qui trouve son compte dans le
prolongement du conflit. On y dénombre des anciens politiciens
frustrés, des parlementaires et élus locaux véreux, des jeunes
illuminés dévoyés, des Chefs traditionnels et des leaders de
communautés auto-proclamés qui agitent le spectre du séparatisme
pour élargir leur accès aux postes politiques au niveau local et
national et surtout leurs possibilités de captation de la rente
pétrolière issue de la région constituant « l’Etat
Souverain du Biafra Actualisé ».
La récupération du
cas Bakassi à des fins propagandistes et de chantage par les
activistes biafrais a débuté en 2002 au lendemain du verdict de la
Cour Internationale de Justice. Dans un pamphlet intitulé « Bakassi
People and their Land, Bakassi Peninsula », et diffusé en
début novembre 2002 à l’intention des Biafrais, le MASSOB a
été le premier inciter les Nigérians résidant à Bakassi à
solliciter un reférendum des Nations Unies, d’opter pour une
structure autonome par rapport au Nigeria et au Cameroun en vue de l’actualisation
et la formalisation d’un Biafra qui libérerait la zone du « colonialisme
nigérian » (29).
Dans la même
période, une délégation se revendiquant des Comités de
Développement des Communautés des Etats Fédérés Producteurs de
Pétrole et de Gaz (CDC), conduite par le Sénateur de l’Etat du
Delta, Fred Brume a, au cours d’une audience, demandé au
Président OBASANJO de limoger le ministre de la Justice Kanu AGABI
en raison de ses déclarations favorables à la rétrocession de
Bakassi au Cameroun. La délégation a ensuite demandé au Chef de l’Etat
Nigérian de prendre en main et de soutenir auprès des Nations
Unies la question de l’autodétermination et de l’indépendance
de Southern Cameroons en y incluant le cas Bakassi (30).
Cerise sur le
gâteau, la délégation sortira de l’audience avec des promesses
fermes relatives à :
- l’augmentation des subventions
accordées à la Niger Delta Development Commission
(NDDC) ;
- l’association du CDC dans l’initiation
et la conduite des projets de développement destinés à la
région du Delta du Niger ;
- la poursuite de la construction de
l’autoroute Warri – Port Harcourt ;
- L’extension du réseau
électrique, l’approvisionnement en eau potable et la
densification du réseau de santé dans la région.
En contrepartie, la
délégation conduite par le Sénateur Fred Brume promettra son
soutien au Président en vue de sa réélection en 2003.
Une autre dimension
de l’instrumentalisation du cas Bakassi par les néo
sécessionnistes biafrais est révélée par le communiqué conjoint
du MASSOB et du BLF du 13 novembre 2003 par lequel, les deux
mouvements annoncent qu’ils résisteront avec les armes à toute
tentative de rétrocession de Bakassi au Cameroun. La même
déclaration considère Bakassi comme un département de la province
de Calabar dans l’Etat Souverain du Biafra (31).
Dans un article
publié par Le Monde diplomatique de février 1999 (pp20-21),
intitulé «Les multiples fractures du Nigeria » (32) Joëlle
STOLZ relevait que dans le cadre de la modification des
joint-ventures pétrolières opérant au Nigeria, « les
jeunes militants exigent que 40% au moins des titres soient
attribués aux communautés locales » pour en faire des
actionnaires à part entière (33).
Une étude récente
sur le risque pays lié à l’exploitation pétrolière dans le
Golfe de Guinée a établi la relation entre l’aggravation des
tensions dans le Delta du Niger en mars 2003 et le refus, en fin
2002, du Président Obasanjo de céder aux revendications des
populations autochtones sur l’extension de leur droit de captation
sur les revenus pétroliers. Une loi votée par le Parlement
nigérian en décembre 2002, en violation du droit international,
avait étendu le droit de captation des populations autochtones -
13% des revenus – sur le pétrole exploité sur le plateau
continental (200 miles marins) alors qu’il était limité au
pétrole de la zone contiguë (24 miles marins) (34). Le refus de
promulguer cette loi au motif légitime qu’elle met en cause les
conventions, accords et traités territoriaux conclus entre le
Nigeria et ses voisins conduira à l’intensification des violences
dans les régions du Sud et du Sud-Est du Nigeria en mars 2003.
L’activisme des
néo séparatistes biafrais au cours des quinze dernières années
visant essentiellement l’amélioration de l’accès des natifs
des zones pétrolifères à la rente a, non seulement influencé les
prix du pétrole sur le marché mondial, mis en péril les
intérêts des multinationales, mais surtout contraint le Président
Obasanjo – qui, jusque-là, les traitait de « vauriens du
Delta » - à les considérer comme des interlocuteurs
incontournables avec lesquels il faut désormais négocier (35). Il
finira en fin septembre 2004, par leur concéder une certaine
autonomie et une nouvelle clé de répartition des revenus
pétroliers entre la trésorerie fédérale et celles des
gouvernements locaux. Et depuis octobre 2004, Tom Ateke et Mujahid
Dokubo Asare - qui ont désormais un accès direct au président
Obasanjo (36) - battent campagne pour la paix dans la région du
Delta.
Les activistes néo
séparatistes du Biafra qui ont pris conscience de la peur qu’ils
inspirent au gouvernement d’Abuja fédèrent et instrumentalisent
les revendications et velléités sécessionnistes des autres
groupes ethniques pour améliorer leur position politique et
négocier un meilleur accès à la rente pétrolière. Ils
deviennent de fait des paramètres déterminants dont il faut tenir
compte dans l’analyse de la politique étrangère du gouvernement
fédéral nigérian.
Carte II.2 : Nigeria,
territoires, ethnies et pétrole.

Copyright
le Monde
II.3. Le rapport de
forces actuel
Les relations de sous
système entre les populations assimilées au virtuel Etat Souverain
du Biafra et le Gouvernement Fédéral ont toujours été de nature
« conflit/négociation » au sujet du positionnement
politique et de la redistribution des revenus, le point de rupture n’ayant
été atteint que pendant la guerre du Biafra. Dans ce
chassé-croisé, la menace sécessionniste a toujours été l’argument
de prédilection et le plus efficace des populations du Sud et du
Sud-est du Nigeria. La pérennité et l’efficacité de cet
argument qui bloque actuellement la rétrocession de Bakassi au
Cameroun, s’expliquent en grande partie par les rapports de forces
déclinés aux plans démographique, militaire et politique.
II.3.1. Sur le plan démographique
La
population du Nigeria de manière générale, et celle des Etats du
Sud et du Sud-est en particulier, a toujours fait l’objet d’une
surévaluation à des fins propagandistes et de négociation.
Bakassi étant au cœur des enjeux des négociations en cours, les
chiffres relatifs à sa population n’ont pas échappé à cette
contamination à double dessein.
Le dernier
recensement utilisable pour évaluer la population du Nigeria date
de 1991 (37) à l’époque des ambitions expansionnistes des juntes
militaires qui avaient vérolé les résultats. Cette absence de
chiffres fiables au départ a ouvert la porte à des extrapolations
irréalistes et fantaisistes. Les chiffres relatifs à la population
du Nigeria, à celle des régions pétrolifères et partant à celle
de Bakassi varient en fonction des sources, de la sensibilité des
évaluateurs, du niveau de négociation et des intérêts en jeu.
Tableau II.3 : Interpolation
de la population de l’Etat souverain du Biafra et de Bakassi suivant
les évaluations de la population nigériane.
|
Sources |
Nigeria |
Biafra (38)
47,41% |
Bakassi 0,19% |
|
Wikipedia |
156.468.571 |
74.183.626 |
300.000 |
|
CIA |
137.253.133 |
65.071.711 |
260.781 |
|
Nigerian Nation |
133.881.703 |
63.473.316 |
254.376 |
|
L’année
Stratégique 2005 |
128.824.567 |
61.075.728 |
244.767 |
|
U.S. Bureau of
the Census |
127.827.330 |
60.602.938 |
242.872 |
|
Etat du monde
2005 |
124.000.000 |
58.788.400 |
235.600 |
|
PNUD |
120.900.000 |
57.318.690 |
229.710 |
En éliminant les
chiffres provenant de « Wikipedia » et de
« Nigerian Nation » dont les relents propagandistes en
altèrent l’objectivité et la pertinence, ceux de la CIA dont la
fiabilité des sources est critiquable, les quatre autres sources
restantes permettent de calculer sur une déviation standard de ±
4.000.000 d’habitants et une marge d’erreur de ± 4% pour
obtenir une évaluation un peu plus crédible de la population
nigériane à hauteur de 125.387.975 habitants, 59.446.439 d’habitants
pour l’Etat Souverain du Biafra Actualisé, et 238.238 résidents
nigérians à Bakassi.
Il apparaît
clairement que ce ne sont pas les 238.238 résidents nigérians de
Bakassi (et non 300.000) qui empêchent la restitution de Bakassi au
Cameroun, mais la crainte qu’inspirent la récupération de ce
geste à des fins politiques et son instrumentalisation au sein d’une
population évaluée à 59.446.439 d’habitants, reconnue pour son
aversion vis-à-vis du pouvoir central et pour ses capacités de
nuisances avérées.
II.3.2. Sur le plan politique et militaire
Le rapport des forces
politiques et militaires qui influencent le retrait des troupes
nigérianes de Bakassi peut se lire à travers trois axes d’affrontement
et quatre logiques de guerre dans le Sud et le Sud-est du
Nigeria :
1- Armée
Nigériane contre Armée Camerounaise
Bien que les canons
se soient officiellement tus, les deux armées gardent leurs
positions sur le terrain et l’Etat-major militaire nigérian en
profite pour entraîner son gouvernement vers un surarmement en
brandissant régulièrement l’épouvantail d’une menace
camerounaise avec le soutien de la France. Toute visite d’officiels
militaires français au Cameroun et tout transit de matériel
militaire français à destination du Tchad ou de Centrafrique donne
lieu à concentration et mise en alerte des troupes nigérianes dans
la région de Calabar. En plus, une importante délégation
militaire nigériane avait négocié, entre le 18 et le 30 juin
2004, avec le constructeur ROSVERTOL basé à Rostov-sur-le-Don en
Russie, la livraison d’une demi douzaine d’hélicoptères de
combat MI-24 destinés aux bases aériennes de Port Harcourt et de
Calabar. Au-delà de la supériorité des effectifs et des
équipements, la proximité des bases arrière nigérianes réduit
leurs délais d’intervention sur le théâtre des opérations, ce
qui leur confère un avantage déterminant.
2- Armée Nigériane
contre Milices ethniques biafraises
L’armée
et les autres services de sécurité nigérians sont depuis une
dizaine d’année confrontés à une constellation de milices
armées plus ou moins structurées qui sévissent dans la région du
Sud et du Sud-est du Nigeria (Biafra Land). Ces milices sont un mode
d’expression de la contestation de la répartition des postes
politiques et de la redistribution des revenus pétroliers au plan
national. Elles sont soit le résultat d’un comportement
mimétique, soit sont des émanations des mouvements et associations
politiques qui manient avec dextérité les revendications
communautaristes voire micro-nationalistes comme argument de
négociation avec le Gouvernement Fédéral d’Abuja. L’armée
fédérale nigériane affronte régulièrement ces milices pour
tenter de réduire les affrontements interethniques, le sabotage des
installations pétrolières, les prises d’otages des personnels
expatriés des compagnies pétrolières et la légitimation du
racket. Human Rigths Watch évalue à plus de 500 morts le nombre de
victimes des affrontements entre les milices du Delta et les forces
régulières nigérianes.
Tableau II.4 : Tableau
récapitulatif des mouvements contestataires du Biafra Land.
|
Dénomination |
Nature |
Objectifs |
Niveau de
contestation |
Effectifs |
|
1. MASSOB (39) |
Politique |
Sécession |
insurrectionnelle |
N.D |
|
2. BLF (40) |
Milice ethnique |
Sécession |
Armée |
N.D |
|
3. Igbo Forum |
Politico-ethnique |
Pouvoir
politique |
Verbale |
N.D |
|
4. NDPVF (41) |
Milice ethnique |
Rente
pétrolière |
Armée |
2000-5000 |
|
5. NDVS (42) |
Milice etnhique |
Rente
pétrolière |
Armée |
1000 |
|
6. Ijaw Nation |
Politico-ethnique |
Rente
pétrolière |
Verbale |
N.D |
|
7. MOSIEND (43) |
Politico-ethnique |
Rente
pétrolière |
Verbale |
N.D |
|
8. APGA (44) |
Politique |
Pouvoir
politique |
Insurrectionnelle |
N.D |
|
9. NUIS (45) |
Sociopolitique |
Rente
pétrolière |
Insurrectionnelle |
N.D |
|
10. INA (46) |
Politico-ethnique |
Pouvoir
politique |
Verbale |
N.D |
|
11. OLM (47) |
Milice ethnique |
Pouvoir
politique |
Armée |
N.D |
|
12. RCN (48) |
Milice ethnique |
Sécession |
Armée |
N.D |
|
13. ORF (49) |
Milice ethnique |
Sécession |
Armée |
N.D |
|
14. OPC (50) |
Politico-ethnique |
Pouvoir
politique |
Verbale |
N.D |
|
15. IYC (51) |
Sociopolitique |
Rente
pétrolière |
Insurrectionnelle |
N.D |
|
16. MOSOP (52) |
Politico
ethnique |
Rente
pétrolière |
Armée |
500.000 |
|
17. YRM (53) |
Milice ethnique |
Sécession |
Armée |
N.D |
|
18. ITSURMOV
(54) |
Politico-ethnique |
Rente
pétrolière |
Insurrectionnelle |
N.D |
L’analyse de dix-huit mouvements
contestataires actifs au Sud et au Sud-est du Nigeria selon leur
nature, leurs objectifs avoués et le niveau de contestation a
donné la répartition suivante :
2.1. Selon leur coloration, les
regroupements à caractère ethnique représentent 78% de l’échantillon
étudié suivant le tableau ci-après.
Tableau II.5 : Répartition
des mouvements contestataires selon leur nature.

2.2. Selon les objectifs avoués,
28% seulement des mouvements contestataires observés prônent la
sécession tandis que 72% revendiquent une meilleure répartition du
pouvoir politique et un meilleur accès aux revenus pétroliers.
Tableau II.6 : Répartition
des mouvements contestataires selon les objectifs avoués.

2.3. Selon les modes d’action
utilisés, 72% mouvements contestataires étudiés prônent ou
pratiquent la violence insurrectionnelle et institutionnelle contre
28% qui prônent et pratiquent le débat politique.
Tableau II.6 : Répartition
des mouvements contestataires par niveau de violence prôné ou
pratiqué.

3- Milices biafraises
contre milices biafraises
Des affrontements
opposent régulièrement les milices biafraises affiliées à
différents courants ethno-politiques. Ces affrontements résultent
le plus souvent de la contestation des de la répartition des
revenus, de la lutte pour le contrôle des territoires et des
manipulations des hommes politiques en quête de positionnement. Les
affrontements les plus violents ont souvent opposé les Ijaw aux
Itsekiri, les Ijaw aux Urhobo, les Urhobo aux Itsekiri, les Okrika
aux Andoni, les Efik aux Ibibio. La seule solution que le
Gouvernement Fédéral y a souvent apportée est le redécoupage
territorial qui aujourd’hui semble encourager les
micro-nationalismes et diluer l’autorité de l’Etat Fédéral.
4- Et les
« Bakassi Boys » ?
Parallèlement aux
groupes ethniques présentant des revendications politiques et
économiques, l’impuissance et la corruption de la police d’Etat
face à la montée de la criminalité armée en bandes organisées a
favorisé l’émergence, dans les Etats du Sud et du Sud-Est du
Nigeria au cours de la deuxième moitié de la décennie 90, d’une
milice judiciaire, les « Bakassi Boys ».
Composées majoritairement des jeunes de l’ethnie Igbo, avec des
effectifs allant jusqu’à 5.000 hommes armés dans certains
Etats(55), les « Bakassi Boys » se veulent des
justiciers apolitiques et à la moralité théoriquement
irréprochable. Ils s’appuient sur un ésotérisme syncrétique
pour appliquer une justice expéditive allant de l’enquête à l’exécution
de la peine capitale. Plusieurs fois interdites sous la pression de
la police d’Etat et des mouvements de défense des Droits de l’Homme,
les remontées de la criminalité ont imposé leurs réhabilitations
épisodiques à la demande des hommes politiques locaux et des
populations qui préfèrent la cruauté de leurs exécutions
publiques au laxisme et à l’incompétence de la police
institutionnelle (56).
Plusieurs
observateurs neutres estiment que les « Bakassi Boys »,
substituts de fortune à la défaillance de la justice occidentale,
ne sont pas à l’abri des tentatives de privatisation à des fins
politiciennes et surtout à celle de s’approprier, de manière
irréversible, les missions régaliennes dans une option
sécessionniste (57).
En révélant que 78%
des mouvements activistes dans le Sud et le Sud-est du Nigeria sont
à caractère ethnique, que 72% de ces regroupements contestent
essentiellement la répartition du pouvoir politique et la
redistribution des revenus pétroliers contre 28% qui prônent le
séparatisme, et que 72% de ces regroupements prônent ou utilisent
la violence politique insurrectionnelle ou institutionnelle comme
mode d’expression, l’analyse qui précède confirme l’existence
d’un bellicisme récurrent sinon croissant ainsi que des
capacités de nuisance crédibles dans cette région.
Mais l’analyse
révèle également que ce bellicisme et cette nuisance ne
traduisent ni une communauté d’intérêts, ni une identité des
revendications, ni une cohérence des modes d’action et moins
encore une coordination au sommet. En dehors des propagandistes
biafrais et ceux des autres micro-nationalités résidant aux
Etats-Unis et en Grande Bretagne, la présente étude n’a décelé
aucun soutien de puissance étrangère crédible au projet
sécessionniste du BiafraLand. De même la nébuleuse qui entoure
les effectifs des mouvements séparatistes permet d’émettre des
doutes sur leurs capacités. Une arithmétique outrancièrement
cynique voudrait même que le sort de 238.000 individus ne puisse
déterminer l’engagement de 59.000.000 autres dans l’aventure
séparatiste.
En analysant les
menaces séparatistes nigérianes avec la méthode ICC (58) de
Michael Porter, on arrive au résultat selon lequel les groupuscules
qui s’agitent n’ont ni une intention crédible, ni des
capacités crédibles leur permettant de mettre leurs menaces à
exécution à court, moyen ou long terme.
La crainte que la
rétrocession de Bakassi au Cameroun ne libère le monstre Biafrais
s’avère en définitive injustifiée dans la mesure où la
majorité des populations et des groupuscules activistes se
réclamant du « Biafra actualisé » revendiquent avant
tout l’équité dans la répartition du pouvoir politique et dans
la redistribution des ressources issues de l’exploitation
pétrolière. Vu sous cet angle, le spectre du sécessionnisme sur
lequel s’adosse le gouvernement fédéral nigérian pour retarder
l’application du droit international cesse d’être une finalité
et une menace réelle ou immédiate. Il retrouve à travers cette
analyse sa juste dimension d’argument leurre dans les
négociations et les relations de pouvoir entre les micro
nationalités et le pouvoir central.
III. Le
néo-séparatisme biafrais et ses implications
spatio-temporelles.
L’approche
scientifique et systémique du blocage de la rétrocession de
Bakassi au Cameroun ayant permis de conclure que la menace
sécessionniste brandie est moins une finalité qu’un moyen de
positionnement politique et économique, il convient, en préalable
à toute prospective liée à cette situation, d’en décliner les
implications dans le temps et dans l’espace. La mise en évidence
de ces implications présente l’avantage de rendre plus lisibles
les opportunités et surtout les menaces découlant de l’état
actuel des relations systémiques au Nigeria et de s’en servir
éventuellement dans le choix des possibilités de sortie de l’impasse.
III.1. Une
manifestation de la décomposition d’un système
Tout système repose
sur trois fondements régulateurs des jeux de pouvoirs : l’interaction,
la totalité et la rétroaction.
III.1.1. La faiblesse des interactions
Le principe de l’interaction
voudrait qu’un élément ne soit compris que si l’on l’analyse
en le situant dans son contexte. L’environnement devient dès lors
un facteur déterminant des différentes logiques d’action de
chacun des éléments composant le système. Le contexte Nigérian
est caractérisé aujourd’hui par l’aggravation des écarts de
valeurs (59) et des niveaux de richesses. Ces écarts réduisent l’intensité
et la fréquence des interactions entre les différentes composantes
sociologiques, ethniques et confessionnelles du pays en même temps
qu’ils suscitent des logiques d’action opposées. Or, comme les
physiciens l’ont démontré à travers la théorie des champs
unifiés, les interactions faibles aboutissent régulièrement à la
désintégration de l’entité. Le résultat est aujourd’hui qu’au
Nigeria, on se sent d’abord Igbo, Yoruba, Haoussa, Ogoni, Ijaw,
Kanuri avant d’être Nigérian(60).
Une recherche non
exhaustive au cours de la présente étude a permis de dénombrer au
minimum quinze sites Internet lancés et entretenus par les groupes
ethniques du Sud et du Sud-est du Nigeria et qui servent de tribunes
à la dynamique de reconstruction des identités en termes de micro
nationalités (Voir liste en annexe II).
III.1.2. La remise en cause de l’Etat comme
totalité
Cette remise en cause
s’exprime moins par rapport à la forme de l’Etat qu’à son
mode de fonctionnement et se noue autour de la répartition du
pouvoir politique et de la redistribution des revenus nationaux. L’Etat
nigérian perd de plus en plus ses capacités à initier à
coordonner des actions collectives allant dans le sens de l’intérêt
général. Vue sous le schème actanciel, la prolifération des
mouvements de revendication et des tribunes d’expression est la
résultante des comportements jugés négatifs des tenants du
gouvernement fédéral dans les relations qu’ils entretiennent
avec les sous-systèmes. Les sous-systèmes constitués de
communautés ethniques et de gouvernements locaux estiment qu’ils
gagneraient plus s’ils sortaient de la coopération actuelle avec
le gouvernement fédéral.
III.1.3. Des rétroactions positives
Face à l’expression
des menaces, le gouvernement fédéral avait d’abord négligé les
revendications. Ensuite il a engagé des manœuvres visant à
discréditer les activistes en les traitant notamment de
« Vauriens du Delta ». Ces actions visant à
rééquilibrer et re-harmoniser les relations par inhibition du
processus déclenché l’a plutôt amplifié et accéléré. L’usage
de la force n’a rien arrangé dans la mesure où elle a aggravé
et augmenté la fréquence des actions des militants et des milices.
Aujourd’hui, le gouvernement fédéral d’Abuja, pris dans un
cercle vicieux généré par ses propres erreurs de gestion des
facteurs de risques (61), est obligé de céder à la majorité des
caprices des communautés des zones pétrolières y compris ceux de
la minorité de résidents nigérians de Bakassi.
III.1.4. Une tentative déviante d’affirmation
des sous-systèmes.
Les communautés des
régions du Sud et du Sud-est du Nigeria occupent un territoire qui
dispose des ressources rares ou mieux pertinentes (hydrocarbures).
Selon les archétypes dominants dans la zone, le territoire et ses
ressources sont perçus soit comme un don de Dieu en faveur des
autochtones soit comme un legs des ancêtres. Ils doivent donc
coopérer avec l’Etat Fédéral qui dispose des moyens et des
opportunités pour exploiter ces ressources au bénéfice de tous à
travers une redistribution acceptable. Mais les juntes militaires
successives ont faussé les règles du jeu à travers la
confiscation et la dilapidation des revenus de la ressource. Le
retour au pouvoir civil n’y a pas apporté de grandes
améliorations, laissant la porte ouverte à l’apparition et à l’intensification
des conflits.
A la faveur de l’intégration
technologique et informationnelle et avec l’appui des
organisations non gouvernementales, les communautés autochtones des
zones pétrolifères ont pris conscience de enjeux et ont identifié
les autres acteurs du système que sont l’Etat Fédéral et les
compagnies pétrolières.
Dès lors ils
tenteront d’imposer la modification des règles de répartition
des revenus à l’Etat Fédéral et aux compagnies à travers la
revendication de 40% des parts dans le cadre des modifications des
joint-ventures (62) et de l’extension de leurs revenus sur le
pétrole exploité sur le plateau continental (63). Les prises d’otages,
les sabotages des installations, les sit-in et mêmes les
affrontements armés deviennent des atouts de négociation entre les
mains de jeunes illuminés et désoeuvrés. Le conflit est d’autant
intense que les milices et les militants, instrumentalisés ou pas,
jouissent d’une très grande marge de liberté par rapport au
gouvernement fédéral en raison de la précarité, de l’aggravation
des écarts de valeurs et de richesses.
Le gouvernement
fédéral finit par faire des concessions qui n’échappent pas aux
résidents nigérians de Bakassi. La péninsule et sa zone contiguë
sont réputées riches en pétrole. Même si des chiffres précis ne
sont pas avancés sur les quantités des réserves disponibles,
près d’une dizaine de multinationales y auraient déjà fait des
prospections du côté nigérian (64).
A leur tour, les
résidents nigérians de Bakassi, longtemps marginalisés et sans
doute contaminés par le militantisme pétrolier, saisissent l’opportunité
du retrait des troupes de l’armée fédérale pour négocier de
meilleurs rapports sociaux avec ABUJA. Le spectre séparatiste est
leur as. Ils bénéficient du soutien intéressé et actif des
parlementaires et de l’armée (associés contestataires au Régime
d’Abuja) ; et surtout de celui des autres micro nationalités
(marginaux contestataires et déviants). A ce niveau également, le
gouvernement fédéral recule et reporte unilatéralement la date
fixée d’accord parties pour le retrait de ses troupes. En cédant
continuellement aux exigences des pseudo séparatistes, le
gouvernement fédéral d’Abuja contribue efficacement à la
structuration et au renforcement des micro nationalités qui se
servent de la violence, du rejet des normes nationales et
internationales comme réponses à la marginalisation dont ils sont
l’objet (65). La compréhension dont ils font l’objet crée un
précédent dangereux dans les rapports entre les communautés
locales d’un pays, leur Etat central et les Etats voisins.
Dans le cas de
Bakassi, il est évident que des sous-systèmes ont réussi, à
travers un comportement délinquant, à infléchir non seulement la
politique étrangère de leur gouvernement, mais aussi l’attitude
du système des Nations Unies.
III.1.5. De nouveaux périls pour l’intégrité
territoriale des Etats.
La structuration
comme « acteurs sociaux » des communautés
marginalisées du Sud et du Sud-est du Nigeria au moyen de la
violence et de la délinquance (66) ne limite pas ses conséquences
négatives à l’attitude du gouvernement fédéral et des Nations
Unies. Elle met en péril la configuration actuelle des Etats qui
est conforme à la charte de l’Union Africaine et en principe au
droit international.
Le vote en 2002 par
le parlement nigérian d’une loi étendant la perception d’une
taxe par les « communautés riveraines » au pétrole
extrait sur le plateau continental (200 miles marins) et le refus
des leaders des communautés nigérianes résidant à Bakassi de se
retirer illustrent bien que la marginalisation des sous-système
peut avoir des conséquences dangereuses non seulement pour le
système de référence, mais également pour d’autres.
Le cas des
communautés du Sud et du Sud-est du Nigeria revêt un intérêt
géopolitique actuel et à venir dans la mesure où il ouvre des
possibilités au triptyque « Population – Territoire –
Ressources » de déborder du cadre des Etats
institutionnalisés et d’aboutir à une remise en cause des sujets
du droit international.
IV. Les futurs
possibles.
A la lumière des
analyses qui précèdent et avant de prendre tout risque prospectif,
l’on peut déjà donner les réponses suivantes aux quatre
premières questions posées en page 9 :
- Au vu du contexte et des
évènements, la fonction de Président de la République
Fédérale du Nigeria ne confère plus à son titulaire une
légitimité suffisante pour faire accepter au peuple, les
engagements internationaux pénibles pris au nom du pays ;
- Le Nigeria ne dispose pas
actuellement de la cohésion nationale suffisante et du
consensus minimum pour gérer sans heurts les conséquences
négatives de la rétrocession de Bakassi au Cameroun ;
- Le poids des différents groupes
de pression nigérians directement et indirectement intéressés
par le cas Bakassi est suffisamment important au point d’ankyloser
le gouvernement fédéral au sujet de cette affaire ;
- Les groupes de pression et les
communautés locales intéressés par le cas Bakassi
entretiennent, depuis de longues dates, avec le Pouvoir d’Abuja,
des rapports conflictuels à intensité croissante.
Ces réponses
permettent de conclure que le Pouvoir du Président Obasanjo ne peut
plus, de sa propre initiative et moins encore sur la base d’un
consensus national, prendre des actions favorables à la
rétrocession rapide de Bakassi au Cameroun. Quelles initiatives le
Cameroun devrait-il alors prendre, compte tenu de la conjoncture
internationale, et du calendrier politique nigérian, pour rentrer
dans son bon droit ?
IV.1. L’Hypothèse
du recours à la coercition internationale.
Le recours aux moyens
classiques du droit international et des relations internationales
voudrait que le Cameroun puisse déterminer la communauté
internationale à prononcer et appliquer des sanctions
multilatérales contre le Nigeria pour le contraindre à retirer
rapidement ses troupes de Bakassi.
Ces sanctions
envisageables sur les plans diplomatique et économique ne sont
décidées qu’à la suite de certaines violations du droit
international à l’instar d’une agression militaire, d’une
atteinte aux droits de l’Homme, d’une violation des traités de
non prolifération, ou de pratiques commerciales déloyales et
éventuellement du refus de se soumettre au verdict d’une
juridiction relevant du système régional ou international. Elles
ne peuvent être efficaces que si le degré d’engagement des Etats
initiateurs et approbateurs des sanctions n’affiche pas de grands
décalages. Le refus du retrait des troupes nigérianes de Bakassi
rentre dans la dernière catégorie d’infraction et devrait en
principe ouvrir la voie aux deux types sanctions en vigueur en droit
international.
IV.1.1. Des sanctions diplomatiques
Les sanctions
diplomatiques se déclinent en la mise au ban de la communauté
internationale et des instances régionales et en embargo sur les
armes.
Le Cameroun et le
Nigeria font tous deux parties de plusieurs organisations
internationales et régionales auxquelles le Cameroun peut recourir.
Les plus importantes et les plus influentes parmi elles sont l’Union
Africaine, la Francophonie, le Commonwealth, l’Organisation de la
Conférence Islamique, et évidemment l’ONU. Si l’on exclut l’ONU
qui peine déjà à trouver une sortie de l’impasse actuelle,
force est de constater que la diversité et le poids des intérêts
de chacun des Etats membres laissent très peu de chances à une
décision forte contre le Nigeria. En plus le poids démographique,
politique et stratégique du Nigeria au sein de ces instances ainsi
que son apport à la réalisation de leurs objectifs renvoie à la
caricature de Jean de La Fontaine sur les « jugements de
cour ».
L’embargo sur les
armes ne peut non plus être envisagé contre le Nigeria dans la
mesure où la Cour Internationale de Justice de la Haye n’a jamais
qualifié l’occupation de Bakassi comme une agression militaire.
En plus, le Nigeria aura beau jeu d’évoquer la nécessaire
sécurisation des installations pétrolières contre les
« vauriens du Delta », sa participation aux missions de
maintien de la paix de l’ONU, de l’Union Africaine et des Forces
Ouest africaines pour éloigner le spectre de l’embargo sur les
armes. Enfin, l’efficacité de l’embargo sur les armes est
controversée dans la mesure où tout embargo a vocation à être
contourné.
IV.1.2. Des sanctions Economiques
La
gamme des sanctions économiques que peut réclamer le Cameroun va
du Boycott des importations en provenance du Nigeria, l’embargo
sur les exportations lui étant destinées, la suspension de l’aide
financière, des accords bancaires internationaux, le gel des avoirs
des dirigeants dans les banques étrangères.
Le premier obstacle
à cette hypothèse réside dans l’absence de consensus de la
communauté internationale autour du degré de gravité à attribuer
au comportement délictueux du Nigeria.
Le second obstacle
réside dans le poids économique du Nigeria par rapport à celui du
Cameroun. Les ténors de la communauté internationale qui peuvent
imposer la prise des sanctions économiques contre le Nigeria ou y
opposer leur veto sont aussi ceux qui disposent des plus gros
intérêts dans ce pays. Eu égard au volume des intérêts en jeu,
le Cameroun ne peut que difficilement compenser et contrebalancer
les pertes que ces pays subiraient en appliquant des sanctions
économiques contre le Nigeria.
Le cas du partenariat
de la France avec les deux pays en litige illustre bien la
difficulté qu’aura le Cameroun à déterminer les autres pays à
exercer des pressions économiques sur le Nigeria au sujet de
Bakassi.
Tableau III.1 : Comparaison
des échanges France/Nigeria et France/Cameroun en millions d’Euro
en 2002.
| |
NIGERIA |
CAMEROUN |
Handicap Cameroun |
|
Exportations
françaises |
961 |
583 |
- 378 |
|
Importations
françaises |
1136 |
326 |
- 810 |
|
Achat pétrole et
Gaz |
1043 |
33 (67) |
-1010 |
Sources :
Ambassade de France à Yaoundé, Chambres de Commerces
franco-nigérianes.
Le
tableau ci-dessus permet de comprendre l’embarras de la France
devant les difficultés du Cameroun avec qui elle a signé des
accords de défense et le comportement délinquant de l’un de ses
plus gros partenaires en Afrique sub-saharienne. Le Gouvernement
Français dont les plus gros intérêts en territoire nigérian se
situent au Biafra Land avait déjà maintenu sa présence au Nigeria
à la suite de l’annulation des élections par l’armée et à la
suite de l’affaire des Ogonis en 1995, ramant ainsi à
contre-courant des sanctions décidées par la communauté
internationale. Le Cameroun ne devrait en attendre un appui
déterminant dans le conflit qui l’oppose actuellement au Nigeria.
IV.2. Un calendrier
politique générateur de nouvelles incertitudes.
L’agitation de l’ethnie
Igbo au sujet de l’élection présidentielle de 2007 au Nigeria
suscite des inquiétudes à propos de Bakassi si le cas n’est pas
clos avant cette échéance. Si un Igbo accède au pouvoir en 2007
alors que le cas Bakassi n’est pas encore définitivement résolu,
la rétrocession deviendra assez difficile dans la mesure où les
Igbo, en tant qu’initiateur de l’Etat Souverain du Biafra
actualisé considère Bakassi comme un département de la Province
de Calabar. Si un Igbo n’accède pas à la présidence, les pseudo
sécessionnistes biafrais trouveront en la rétrocession de Bakassi
une raison de plus pour intensifier le chantage. Si les désordres
se généralisent à l’occasion de cette élection, les chances
deviendront grandes pour que les militaires accèdent au pouvoir à
ABUJA. Et nous serons rentrés à la case de départ.
IV.3. L’urgence d’un
recours à d’autres leviers de pression
La quasi certitude
sur la difficulté à mobiliser les sanctions économiques et
diplomatiques contre le Nigeria au sujet de Bakassi et les
incertitudes que risque de générer le calendrier politique
nigérian interpellent l’habileté de manœuvre, la rapidité d’action
et de réaction de la partie Camerounaise.
En tenant compte des
forces et faiblesses du système nigérian, Le Cameroun gagnerait à
rechercher, identifier et prendre en charge les points névralgiques
qui feraient du mal aux communautés nigérianes bloquant la
rétrocession de Bakassi et au Gouvernement Fédéral sans affecter
les autres communautés nigérianes.
Il s’agirait alors
de quantifier le volume et de qualifier les intérêts nigérians en
territoire Camerounais et de s’en servir comme points de pression.
Sur le plan démographique, la population qui fait officiellement
problème à Bakassi est évaluée à 238.000 âmes alors que la
population nigériane (biafraise) résidant légalement et
illégalement au Cameroun est évaluée à 3.000.000 de personnes.
Le Cameroun pourrait ainsi jouer sur cet argument démographique
pour amener le Nigeria à reconsidérer sa position.
Conclusion
La présente étude
amène à constater que les évolutions sociétales récentes dans
les pays producteurs de pétrole du Golfe de Guinée et l’affirmation
de nouveaux acteurs sociaux au moyen de la violence déstructurée
conduit à la remise en cause du consensus des élites. L’application
des accords convenus entre Le Secrétaire Général de l’ONU KOFFI
ANNAN, le Président nigérian Olusegun OBASANJO et son homologue
Camerounais Paul BIYA sur le respect de la décision de la Cour
Internationale de Justice de la Haye est aujourd’hui compromise
par des revendications des pseudo-séparatistes qui réclament en
réalité une répartition équitable du pouvoir politique et une
nouvelle clé de répartition des revenus pétroliers. Le second
constat qui présente un intérêt supérieur pour la configuration
des territoires des Etats est que la contestation des inégalités
par des sous-systèmes peut aujourd’hui remettre en cause l’intangibilité
des frontières héritées de la colonisation et bloquer l’application
du droit international.
NOTES
(1) Le gouvernement
nigérian s’est rétracté en dernière minute alors qu’il s’était
déjà engagé à retirer ses troupes de la péninsule de Bakassi le
15 septembre 2004 pour se conformer à la décision de la Cour
Internationale de Justice de la Haye du 10 octobre 2002
reconnaissant la souveraineté du Cameroun sur ce territoire objet d’un
conflit entre les deux pays.
(2)
R.SIMONET/J.SIMONET, Savoir argumenter, Editions d’Organisation,
1999.
(3) La définition du
risque pays par les économistes et financiers comme la probabilité
de survenance de déséquilibres sociopolitiques, économiques et
financiers susceptibles d’entamer les capacités et la volonté d’un
Etat à honorer ses engagements financiers internationaux dans les
délais est étendue, dans la présente étude, à tous les aspects
des relations internationales.
(4) P. MOREAU DEFARGES, Les grands
concepts de la politique internationale, Hachette Supérieur,
1995.
(5) ROSENAN N.J, editor, Linkage
Politics: Essays on the Convergence of National and International
Systems (New York, Free Press, 1969).
(6) Dans Paix et Guerre entre les
Nations, Calmann-Lévy, Nouvelle édition brochée.
(7) Méthodes
quantitatives qui posent l’hypothèse selon laquelle les choix en
matière de politique étrangère sont déterminés par quatre
facteurs que sont : la fonction du décideur dans un régime
particulier, le degré de cohésion nationale, le poids respectif
des différends groupes de pression et la conjoncture
internationale. Cette approche a été affinée par Raymond Aron qui
prend en compte les rapports d’équilibre entre les forces locales
et le système dominant dans la détermination des choix de
politique étrangère.
(8) In La
politique des Nations, la lutte pour la puissance et la paix,
publié en 1948 et qui a inspiré la politique étrangère des
Etats-Unis après la deuxième guerre mondiale.
(9) H.R. ESSOMBE, Bakassi :
Pourquoi le Nigeria refuse de retirer son Armée, Le Messager
N° 1799 du 17 janvier 2005 et N° 1800 du 18 janvier 2005,
(10) A la suite de la décision de la
Cour Internationale de Justice du 10 octobre 2002 que le Nigeria ne
conteste nullement, outre les Nations Unies, les gouvernements de
Grande Bretagne, des Etats-Unis et du Canada ont demandé au Nigeria
de se conformer à la décision.
(11) Encyclopédie Microsoft Encarta
2004, liens hypertextes « Fascisme ».
(12) Voir le classement de l’indice
de corruption de Transparency International au cours des dix
dernières années.
(13) Idem.
(14) Beaucoup d’italiens
considéraient le Traité de Rapallo de 1920 qui attribua la région
de Dalmatie à la Yougoslavie comme une trahison de la part des
alliés.
(15) FOUCHARD
Laurent, « Nigeria », L’état du Monde 2005
(Annuaire économique et géopolitique mondial), Editions La
Découverte, Paris, 2004, pp 131-136.
(16) Encyclopédie Wikipedia,
accessible sur http://en.wikipedia.org
(17) Encyclopédie Microsoft Encarta
2004, liens hypertextes « Nigeria », «
Ibo »
(18) Idem, liens hypertextes
« guerre du Biafra ».
(19) Leader de la communauté Ogoni
de l’Etat pétrolier de Rivers qui a été pendu avec huit de ses
activistes en 1995 sous la junte du Général SANI ABACHA.
(20) BBC News du 03/11/2004
disponible sur http://news.bbc.co.uk/go/pr/fr/-/2/hi/africa/3978705.stm.
(21) Vanguard du 10/03/2005.
(22) AFP du 14 septembre 2004, The
Guardian du 16 septembre 2004,
(23) Nébuleuse politico-militaire
revendiquant un gouvernement alternatif à celui d’Abuja mais dont
la direction n’a jamais été identifiée et dont les effectifs
restent fuyants.
(24) Daily Independant Online du
04/06/2004.
(25) Services Secrets Nigérians
chargés du renseignement extérieur et de la sécurité de l’Etat.
(26) The Guardian du 17 septembre
2004.
(27) Accessible sur http://www.alertnet.org.
(28) Une dépêche de la Pravda du 1er
octobre 2004, accessible sur www.pravda.ru,
décrit Mujahid Dokubo Asari comme un musulman récemment converti,
bien entraîné aux stratégies et tactiques de la guérilla et
ayant s’identifiant au modèle séparatif tchétchène.
(29) Déclaration accessible sur http://www.biafraland.com/Bakassi.
(30) Lire « Obasanjo Rules Out
War Over Bakassi », accessible sur www.onlineNigeria.com
(31) Daily Independent Online du
vendredi 14 novembre 2003.
(32) Accessible sur http://www.monde-diplomatique.fr/1999/02/STOLZ/11638.
(33) En 1999, la répartition en
vigueur accordait 60% des parts au gouvernement fédéral et 40% aux
partenaires étrangers.
(34) EKO EKO L.M. Impact de l’exploitation
pétrolière sur le risque pays dans le Golfe de Guinée, Mémoire
de DESS Ingénierie de l’Intelligence Economique, 2004,
Université de Marne-la-Vallée (p.34).
(35) Le président Obasanjo finira
par négocier le cessez-le-feu avec les leaders Ijaws en
octobre 2004.
(36) Vanguard du 04 octobre 2004.
(37) Source : L’état du
monde 2005 (Annuaire géopolitique et économique mondial), La
Découverte, Paris, 2004.
(38) Les Etats Yoruba du Sud-ouest
sont intégrés dans l’Etat Souverain du Biafra par les leaders du
Front de Libération du Biafra (FLB).
(39) Movement for the Actualization
of the Sovereign State of Biafra.
(40) Biafra Liberation Front
(41) Niger Delta People Volunteer
Force
(42) Niger Delta Vigilante Service.
(43) Movement for the Survival of
Ijaw ethnics of the Niger Delta.
(44) All Progressives Grand Alliance,
parti politique majoritairement Igbo.
(45) National Union of Izon (Ijaw)
Students.
(46) Igbo National Assembly.
(47) Oodua Liberation Movement.
(48) Revolutionary Council of
Nigeria.
(49) Oodua Republic Front.
(50) Oodua Peoples Congress.
(51) Ijaw Youth Council.
(52) Movement for the Survival of the
Ogoni People
(53) Yoruba Revolutionary Movement.
(54) Itsekiri Survival Movement
(55) C’est le cas de l’Etat d’Anambra.
(56) BOTIBA J. Nigeria : Les
Bakassi Boys, gardiens de la paix ou signes avant coureur d’une
nouvelle sécession du Biafra ? Accessible sur http://www.sekoyamag.org.
(57) Lire aussi « Bakassi
Boys ; The Légitimation of Murder and Torture »,
accessible sur http://www.hrw.org/reports/2002/nigeria2.
(58) Intention, Capacité,
Circonstance.
(59) Capitalisme sauvage et
corruption dans les agglomérations, fondamentalisme dans le Nord
musulman et prolifération des sectes et des églises dites
« réveillées » dans le Sud et le Sud-est.
(60) Lire les éditoriaux
propagandistes Ijaw signés de Sabella Ogbobode Abidde disponibles
sur www.nigerdeltacongress.com
et www.unitedijawstates.com.
(61) BERIOT Dominique, Du
macroscope au microscope, l’approche systémique des changements
dans l’entreprise, ESF, 1992.
(62) Cf. p17.
(63) EKO EKO, op.
Cit.
(64) Encyclopédie Wikipedia, op
.Cit.
(65) QUIVY R/VAN CAMPENHOUDT L, Manuel
de recherche en sciences sociales, Dunod, Paris, 1995
(pp108-132).
(66) Par rapport au droit national
nigérian et au droit international.
(67) Chiffre de 2003.
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http://www.nigerdeltacongress.com
http://www.ooduaworldcentre.net
http://www.unitedijawstates.com
http://www.urhobo.kinsfolk.com
http://www.yoruba.org
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