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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 26/08/04


  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 








LES FORCES ARMEES BRITANNIQUES

DES FORCES EXPEDITIONNAIRES POUR UNE PUISSANCE REGIONALE AUX INTERETS MONDIAUX

par Jean-Claude BESSEZ 09/2004 (bessez@yahoo.com)
Docteur en Civilisation britannique et américaine,
spécialisé dans les questions de défense et politique étrangère, chargé de cours à l'IECS de STRASBOURG, Officier de Réserve et détaché en tant qu'enseignant auprès du Ministère de la Défense

De même que les Forces Armées des Etats-Unis sont en train d’effectuer leur « transformation » vers la « Force Objective » (Objective Force) dans le cadre de « la Révolution des Affaires Militaires » , de même les Forces Armées britanniques, dans le cadre de la Strategic Defence Review (SDR) de 1998, ambitionnent de se muer en « des Forces Modernes pour un Monde Moderne » et, surtout depuis la campagne du Kosovo, se veulent être « une Force au Service du Bien » (a Force for Good) strictement subordonnées aux objectifs poursuivis par Downing Street en matière de politique étrangère (a foreign-led defence policy).

Cette transition pose un certain nombre de défis, notamment en raison des événements récents survenus dans les Balkans, en Afrique, en Asie centrale et au Moyen Orient.

Les nouvelles menaces ont conduit à infléchir la doctrine existante dont la validité n’est pas fondamentalement remise en cause. Les concepts de guerre de coalition et de forces expéditionnaires ont été validés par les opérations déjà effectuées ou en cours, et constituent les nouveaux paradigmes durables de la Doctrine de Défense Britannique.

Les événements du 9/11 ont conduit les experts militaires britanniques à réexaminer le rôle des forces armées. Sans déroger aux principes posés par la Strategic Defence Review, les nouvelles missions imparties aux Forces Armées britanniques sont les opérations de maintien de la paix (OMPs), les opérations de guerre et la lutte mondiale contre le terrorisme (Global War Against Terror ou GWAT).

La crise du Kosovo, l’Opération Liberté Immuable (Afghanistan), l’Exercice SAIF SAREEA II et l’Opération Liberté pour l’Irak fournissent de précieux enseignements (Lessons Learnt) pris en compte par le Livre Blanc sur la Défense de décembre 2003, lui-même complété par la Loi de Programmation Militaire de juillet 2004.

 

RETOURS D’EXPERIENCE

 

LES ENSEIGNEMENTS DE LA « CRISE AU KOSOVO »

 

Rédigé le 05 septembre 2001, le rapport « Kosovo : les enseignements apportés par la crise » (1) fait le point sur les 78 jours de frappes aériennes sur la Serbie et le Kosovo ainsi que sur les opérations terrestres et maritimes aux alentours.

Une préoccupation demeure: la surchauffe et le sort des familles des militaires, question toujours sans réponse satisfaisante à l’heure où le gouvernement tente de combler le fossé technologique grandissant entre les deux rives de l’Atlantique.

Le rapport constate, avec satisfaction, qu’en général les conclusions de la SDR furent validées mais doivent être élargies pour tenir compte des nouvelles réalités militaires et politiques.

Le rôle des Forces de Réserve est confirmé et la mobilisation obligatoire envisagée. Effectivement, des réservistes de la Volunteer Reserve furent mobilisés dans les Balkans, en Sierra Leone et ultérieurement lors de la campagne d’Afghanistan : il s’agissait de spécialistes en renseignement ou appartenant au corps médical.

Les Forces Armées britanniques doivent s’attendre à ce que leurs adversaires recourent à des opérations de guerre asymétrique à l’avenir. L’attentat contre l’USS Cole à Aden le 13 octobre 2000, les attentats à New York et Washington le 9/11 attestent de la réalité de cette nouvelle menace.

Préfigurant le Livre Blanc de la Défense 2002, le rapport insiste sur l’utilité et la polyvalence du porte-avions en tant que plate-forme idéale pour projeter des forces aériennes, amphibies ou expéditionnaires, de la mer vers la terre (Forward from the Sea) au-delà de l’horizon (over the horizon, OTH).

La campagne d’Afghanistan (Operation Enduring Freedom) a tenu compte de bon nombre de critiques et suggestions formulées dans ce rapport.

 

L’EXERCICE SAIF SAREEA II

L’Exercice de grande envergure SAIF SAREEA II mené à Oman à l’automne 2001fut le plus important déploiement de troupes britanniques depuis la Guerre du Golfe.

La finalité de l’Exercice, dont la préparation se déroula sur trois ans, consistait à démontrer la capacité du Royaume-Uni à mener des opérations de guerre expéditionnaire et à tester la Force de Réaction Rapide Interarmées (Joint Rapid Reaction Forces). Le compte-rendu de l’évaluation faite par la Cour des Comptes britannique (National Audit Office) fit état de fort inquiétantes déficiences (2).

Le Royaume-Uni se targue d’être le seul pays autre que les Etats-Unis à être capable de projeter de telles forces loin de ses bases.

Le Colonel Mike Dewar, Directeur adjoint de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), explique que le manque de volonté politique des Européens, concrétisé par la faiblesse de leurs dépenses militaires, contraint les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à assurer eux-mêmes, et seuls essentiellement, et à leur manière, la lutte contre le terrorisme international. Les théâtres d’opérations futures sont clairement désignés :

Le terrorisme doit être extirpé partout où il dresse sa tête hideuse, que ce soit en Palestine, au Cachemire, en Iran, en Somalie, en Syrie, au Yémen ou en Europe.

 

L’Europe mise à part, les pays concernés par la lutte contre le terrorisme international (nouvelle mission apparue après les événements du 9/11) correspondent à la définition élargie de « l’Axe du Mal » (Axis of Evil) énoncée par George W. Bush. Notons, toutefois, que les zones géographiques mentionnées ci-dessus (Afrique, au Moyen-Orient et Golfe Persique) étaient déjà englobées dans les « Priorités de la Politique de Défense » britannique en 2001.

L’Exercice SAIF SAREEA II a mis en œuvre les composantes d’un wargame, qui a servi de répétition générale grandeur nature d’un scénario prêt à l’emploi en Afghanistan et en Irak une fois les déficiences comblées.

 

« UN AN APRES – LE POINT DE VUE BRITANNIQUE »

C’est à l’Université de Louisville (Kentucky, USA) que Geoff Hoon présenta, à l’occasion de la date anniversaire des attaques contre le World Trade Centre et le Pentagone, un document intitulé « Un an après – Le point de vue britannique » faisant le point sur la lutte contre le terrorisme mondial (3).

Le terrorisme moderne, déclara-t-il, est capable d’atteindre des cibles stratégiques soit en recourant à la guerre asymétrique (comme le 9/11) soit à des technologies dévastatrices (armes de destruction massive aux mains des pays de « l’Axe du Mal » agissant à visage découvert ou par terroristes interposés). Cette menace mondiale exige une riposte mondiale mettant en œuvre une nouvelle doctrine. Les moyens à la disposition de la communauté internationale sont non seulement militaires, mais aussi diplomatiques, humanitaires, financiers et économiques et font appel au renseignement et au maintien de l’ordre public. L’action entreprise est aléatoire, comporte des risques et ne portera ses fruits qu’à long terme, car « la guerre mondiale contre la terreur prendra des années ».

La reconstruction de l’Afghanistan est rendue possible grâce à l’action stabilisatrice de l’ISAF (Force Internationale de Sécurité et d’Assistance) où les Britanniques jouent un rôle majeur.

La campagne en Afghanistan aura été très instructive. Les forces britanniques devront se déployer et se redéployer sans cesse et rapidement.

Ce nouveau type de guerre a nécessité la mise au point de nouvelles capacités militaires. A ce titre, l’Afghanistan sert de banc d’essai aux opérations de l’avenir :

Nos Forces Armées ont entrepris une vaste gamme de missions en Afghanistan, allant des opérations de recherche et de frappe aux opérations de désorganisation et d’interdiction en passant par les actions de formation et de construction de capacités. Ceci est vraisemblablement appelé à devenir de plus en plus la manière dont elles opéreront à l’avenir. Les opérations seront plus complexes, comporteront plusieurs dimensions, se dérouleront plus confusément dans la durée et seront moins prévisibles que ne l’étaient les campagnes militaires dans le passé.

 

Le « Nouveau Chapitre » (4) publié en juillet 2002 intègre cette spécificité de la lutte anti-terroriste.

 

LE « NOUVEAU CHAPITRE »

Après avoir réaffirmé la solidarité de la Grande-Bretagne avec les Etats-Unis au nom de l’Histoire et de la défense de valeurs communes, Geoff Hoon, le Secrétaire d’Etat à la Défense, rappela que dans les jours qui suivirent les attentats du 9/11 :

Le Royaume-Uni a entrepris une initiative politique majeure pour s’assurer qu’il était prêt à affronter ces nouvelles menaces, et qu’il était capable de tenir sa place dans la guerre mondiale incessante contre la terreur.

 

Il s’agit bien évidemment de la révision de la politique et des plans de défense définis dans la Strategic Defence Review de 1998 de façon à s’assurer de leur validité pour combattre les nouvelles menaces. Cette révision n’est pas une remise en cause, mais plutôt une inflexion complémentaire de la SDR : c’est pourquoi elle porte le nom de « Nouveau Chapitre de la SDR ». L’expérience des Balkans, de Sierra Leone, du Timor Oriental et la campagne d’Afghanistan ont conforté la justesse de la SDR qui mettait l’accent sur les capacités et les structures permettant d’effectuer des opérations dites « expéditionnaires ».

Le « Nouveau Chapitre » trouve sa justification dans le changement de dimension des menaces asymétriques prises en compte par la SDR : du niveau tactique elles sont passées au niveau stratégique.

Les efforts entrepris par le Royaume-Uni s’inscrivent dans la lutte mondiale contre le terrorisme, défini comme « une force de changement dans les relations internationales ».

Ces efforts impliquent une coordination entre de nombreux ministères et une coopération entre de nombreux pays et institutions internationales. Ils revêtent de multiples facettes : politique, diplomatique, humanitaire, économique, financier, renseignement, ordre public, et, bien sûr, militaire.

La première étude du MoD concernant la Defense Diplomacy (5) fut suivie en février 2001 par une autre portant sur la coopération multinationale en matière de défense (Multi-National Defence Co-operation ou MDC) (6), autre concept clé dans la Doctrine de Défense Britannique.

 

De la coopération multinationale à la guerre de coalition

Aux yeux des Britanniques, la MDC offre des solutions pour réduire la surchauffe et permet de réaliser des économies d’échelle dans un contexte international dominé par l’instabilité et les tensions, notamment à la périphérie de l’Europe occidentale, au Moyen-Orient et en Afrique.

Une interopérabilité accrue, des économies d’échelle, une complémentarité permettant d’éviter la duplication, une meilleure transparence et donc une plus grande confiance, une meilleure répartition du fardeau (burden sharing) sont au nombre des avantages de la MDC. La coopération multilatérale doit permettre à la Grande-Bretagne de consolider son rôle de leader, avoir accès à des capacités dont elle ne dispose pas et bénéficier d’un poids politique démultiplié grâce à l’action collective.

Concept pivot de la Doctrine de Défense Britannique, la coopération multinationale en matière de défense, et son corollaire, la guerre ou les opérations de coalition, permettent, in fine, à la Grande-Bretagne de jouer un rôle clé dans la sécurité de la zone euro-atlantique et au plan mondial.

La coopération multinationale est, logiquement, la pierre angulaire de la campagne contre le terrorisme international dans le « Nouveau Chapitre ». Le Royaume-Uni privilégie trois organisations avec lesquelles il entend poursuivre sa coopération : l’ONU, l’UE, et l’OTAN sans exclure pour autant le G8, le Commonwealth ni l’OSCE.

Les Nations Unies sont particulièrement mises en avant, non seulement pour lutter contre le terrorisme à l’étranger, mais aussi pour le rôle que l’organisation joue dans le domaine de la prévention et de la résolution des conflits, démarche qui vise à enrayer la dégénérescence des Etats faillis (failed states) afin qu’ils ne servent pas de havres aux terroristes.

La réalisation de l’Objectif Final d’Helsinki et l’accomplissement des missions dites de « Petersberg » sont essentiellement une affaire de coopération multinationale. Le Royaume-Uni voit dans la Politique Extérieure et de Sécurité Commune de l’UE le moyen de stabiliser des situations dans des Etats fragiles (failing states). Il attend de l’Objectif Final de l’UE qu’il apporte des améliorations dans le transport stratégique (aérien, maritime, ravitaillement en vol) ainsi que dans des domaines auxquels le « Nouveau Chapitre » porte une attention toute particulière : les Véhicules Aériens sans Pilote (Unmanned Aerial Vehicles ou UAVs) et les armes de précision guidée (Precision Guided Weapons ou PGWs). Paul Keetch, au nom des Libéraux-Démocrates, pense que seule l’Europe dispose des moyens financiers suffisants pour acquérir ces capacités trop onéreuses pour la Grande-Bretagne.

L’OTAN, qui n’a pas dévié de son rôle initial, à savoir assurer la sécurité collective des membres de l’Alliance en préservant la stabilité en Europe et dans la zone Nord-Atlantique, doit changer pour s’adapter aux nouvelles menaces, acquérir de nouvelles capacités et accueillir de nouveaux partenaires, au nombre desquels, et non des moindres, l’on compte la Russie (7).

Le Royaume-Uni compte beaucoup sur le développement et la mise à profit des partenariats stratégiques entre l’OTAN et l’UE, ou entre l’OTAN et la Russie, ainsi que sur le Partenariat pour la Paix (PPP) ou le Dialogue de l’OTAN avec les Pays du Bassin Méditerranéen (Algérie, Egypte, Israël, Jordanie, Maroc, Mauritanie, et Tunisie).

Mais, si les menaces changent, l’OTAN doit changer avec elles. Deux priorités s’imposent actuellement : la lutte contre le terrorisme et la réduction de la menace posée par les armes de destruction massive. Le risque présenté par la conjugaison de ces deux menaces justifie à lui seul l’extension du travail d’équipe de l’Alliance aux pays du Partenariat pour la Paix et l’inclusion dans ce dernier des pays du Caucase et d’Asie Centrale.

Le « Nouveau Chapitre » comporte, outre une introduction, sept Sections dont la seconde (« le Terrorisme à l’étranger »), la troisième (« les Personnels ») et, et la cinquième (« la Défense et la Sécurité du territoire national ») méritent un développement particulier.

 

SECTION 2 : LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME A L’ETRANGER

 

Dès 2001, l’étude prospective intitulée « le Contexte Stratégique Futur de la Défense» envisageait que :

Dans les conflits à venir nous souhaiterons livrer bataille de loin aussi longtemps que possible afin d’épargner les troupes.

 

Or, désormais, les opérations expéditionnaires ne sont plus conçues uniquement comme des expéditions punitives.

 

Guerre expéditionnaire et guerre préventive

La section 2 du « Nouveau Chapitre » intitulée « la lutte contre le terrorisme à l’étranger » apporte une précision à cette position : des frappes préventives sont envisagées. Plutôt que d’attendre d’être frappée sur le sol national, la Grande-Bretagne entend porter le fer loin hors de ses frontières :

L’expérience démontre qu’il vaut mieux, là où c’est possible, s’attaquer à un ennemi à une plus grande distance avant qu’il n’ait l’occasion de préparer un assaut contre le Royaume-Uni.

 

Si elle est attaquée, la Grande-Bretagne ripostera de manière « proportionnée, conformément à ses obligations internationales ».

Toutefois, « la menace d’un danger imminent » pourra servir de déclencheur au nom du droit à l’auto-défense. Cet avertissement vise à avoir un effet dissuasif sur tout potentiel agresseur prêt à passer à l’acte. Au demeurant, toute intention hostile appellera également une réaction armée.

Les menaces contre lesquelles la Grande-Bretagne envisage de réagir ne se limitent pas aux seules armes de destruction massive utilisées contre elle-même, ses intérêts ou ses Alliés.

En outre, la palette des secteurs où la Grande-Bretagne s’estimera légitimée à réagir militairement s’est étendue bien au-delà du secteur militaire puisqu’elle englobe l’économie, l’environnement, les institutions et la société. Toute attaque ou intention d’attaquer l’un de ces secteurs déclenchera l’engrenage à cinq crans mentionné ci-après.

La gamme des moyens de rétorsion dont la Grande-Bretagne entend se doter se décline en cinq volets successifs : prévenir (prevent), dissuader (deter), contraindre (coerce), désorganiser (disrupt) et détruire (destroy). Chaque étape se veut plus contraignante que la précédente pour déboucher, dès la troisième, sur un usage grandissant de la force : l’on passe progressivement d’actions qui relèvent de la Defence Diplomacy et/ou des opérations de maintien de la paix (OMPs) à la démonstration de force (show of force) puis, finalement, à l’usage ciblé et proportionné de la force (use of force), une fois tous les moyens non-militaires épuisés.

Les armes conventionnelles de précision font toujours partie de cette large gamme de moyens militaires souples. Sans oublier, avertit solennellement Geoff Hoon que

les armes nucléaires du Royaume-Uni n’ont pas perdu leur usage en tant que moyen de dissuader les menaces stratégiques majeures, et elles continuent de garantir la sécurité ultime du Royaume-Uni.

 

La Grande-Bretagne s’attachera à minimiser les dommages collatéraux, et mettra en œuvre des moyens spécialisés pour se saisir des gens qui se sont livrés à des actes que la communauté internationale reconnaîtra comme criminels.

L’autre nouveauté de cette doctrine de guerre préventive est qu’il sera fait usage de la force armée non seulement contre les terroristes eux-mêmes ou leurs organisations (acteurs non-étatiques), mais également contre les Etats qui les soutiennent ou les abritent. L’on retrouve ici la doctrine du Président Bush telle qu’il l’énonça le 9/11 et dans sa National Security Strategy (septembre 2002) (8).

La guerre préventive a pour but de devancer l’ennemi, de l’empêcher de passer à l’acte. Elle suppose donc un excellent réseau d’informateurs et de renseignement, tant humain (HUMINT) que d’écoutes (ELINT) ou d’observation aérienne, satellitaire (SIGINT).

 

Un nouveau type de guerre

Le « Nouveau Chapitre » insiste sur la spécificité de la lutte anti-terroriste: la lutte anti-terroriste s’inscrit dans le long terme car les terroristes esquiveront les batailles rangées ; c’est pourquoi les opérations contre eux dureront des mois, si ce n’est des années. Les occasions de porter des coups à un ennemi aussi fluide qu’évanescent seront ponctuelles et peu fréquentes.

La campagne en Afghanistan aura été très instructive. Les forces britanniques devront se déployer et se redéployer sans cesse et rapidement. Le type d’unités engagées sera composite, mais devra toujours bénéficier d’une plus grande mobilité et d’une plus forte puissance de feu : les hélicoptères sont devenus indispensables, toutefois leur vulnérabilité à des tirs d’armes anti-aérienne portables demeure préoccupante.

La campagne d’Afghanistan illustre le genre d’opérations que les Américains et les Britanniques pourront être amenés à effectuer à l’avenir. La lutte anti-terroriste en terrain inhospitalier et en milieu hostile ne débouchera pas sur des batailles rangées ni sur une victoire décisive et définitive. Elle se caractérisera plutôt par l’aptitude à saisir les opportunités qui se présentent afin de dissuader et désorganiser les activités terroristes.

 

Restaurer la stabilité

Le « Nouveau Chapitre » insiste sur le recours aux Opérations de Maintien de la Paix pour faire échec à l’instabilité et aider à restaurer la stabilité dans des Etats fragiles ou au bord de la faillite. Le succès de telles OMPs repose, là encore, sur une action concertée entre plusieurs partenaires, c’est-à-dire sur le concept de coalition, désormais lié aux opérations dites « expéditionnaires ». Les OMPs visent à apporter opportunément aide et assistance à un Etat instable, mais non point à s’y substituer.

Là où la prévention aura échoué, là où il aura fallu passer aux deux dernières phases de la panoplie des moyens (coercition ou destruction), la Grande-Bretagne contribuera à la reconstruction après le conflit en vue de recréer les conditions de la stabilité et donc d’empêcher l’Etat secouru de céder à la tentation de soutenir ou d’abriter des terroristes à l’avenir.

Tel est l’objet des stratégies que le gouvernement britannique élabore à l’égard de points chauds actuels ou potentiels comme le Moyen-Orient, l’Asie du Sud et l’Afghanistan qui servent de terreau au terrorisme international.

 

Guerre de coalition

Tout en confortant la pertinence de la SDR - à savoir la place croissante des opérations expéditionnaires – le « Nouveau Chapitre » prévoit d’étendre la campagne contre le terrorisme international au-delà des « régions essentielles » déjà mentionnées dans la SDR, mais s’abstient de donner davantage de précisions.

Détail important : si la Grande-Bretagne envisage d’agir militairement dans le cadre de coalitions, elle se réserve le droit de ne pas s’y joindre dans d’autres cas qu’elle ne mentionne pas. Donald Rumsfeld dirait que « la mission détermine la coalition ».

Les Britanniques entendent sauvegarder leurs capacités nationales et conserver le contrôle souverain de la chaîne décisionnelle. Ils tiennent tout particulièrement à répartir les tâches et à préserver la cohésion avec et entre leurs Alliés et Partenaires. Ils ont énoncés un certain nombre de « Principes directeurs » en vue de sauvegarder les intérêts de leur sécurité nationale et de préserver la compatibilité du Royaume-Uni avec les Etats-Unis et l’OTAN.

La Defence Diplomacy est mise à contribution. Ses activités sont essentielles car la formation qu’elle dispense aux Forces Armées des autres pays assure leur efficacité et leur interopérabilité avec les Forces Armées d’autres pays.

Grâce aux relations à long terme qu’elle établit, la Defence Diplomacy s’assure du soutien de « certains pays » dont la Grande-Bretagne cherche à se faire des partenaires pour lutter contre le terrorisme.

D’autre part, la grande variété de situations dans lesquelles elle est susceptible de se trouver impliquée nécessite de revoir la planification et les capacités logistiques des forces expéditionnaires. La Grande-Bretagne mise sur la diplomatie et sur la Defence Diplomacy pour tirer partie, sur le plan militaire, des relations internationales fructueuses qu’elle aura su établir avec des pays aux infrastructures logistiques desquelles elle souhaite avoir accès, surtout par voie de mer.

 

Les capacités nécessaires à la conduite d’opérations expéditionnaires

Au cœur du « Nouveau Chapitre » se trouve la confirmation de la pertinence des conclusions de la SDR. Le « Nouveau Chapitre » veut compléter ces dernières en mettant l’accent sur deux types de nouvelles capacités afin d’affronter avec succès les nouvelles menaces : les capacités de conduite de guerre en réseau (dite aussi infocentrée) (network-centric warfare) et l’utilisation de Véhicules Aériens sans Pilote.

Le concept de guerre en réseau apparut lors de la Guerre du Golfe en 1991 et s’est imposé depuis, notamment au cours de la seconde Guerre du Golfe. Il repose sur le couplage entre des armes de précision et des technologies de l’Information qui permet de produire des effets militaires dévastateurs à une vitesse et d’une précision inégalées. Ce système se compose de trois éléments : des capteurs (pour collecter le renseignement), un réseau (pour fusionner les renseignements, les diffuser et les exploiter) et des moyens de frappe. La Grande-Bretagne envisage d’accélérer ses investissements dans les trois composantes de ce système.

Pour le « Nouveau Chapitre », seules les nouvelles technologies de l’Information permettent de traiter en temps réel les très grandes quantités de données permettant de mieux identifier, localiser, quantifier, surveiller et frapper les organisations terroristes. Ces nouvelles technologies raccourciront considérablement le délai nécessaire à la prise de décision politique d’abord, militaire ensuite.

Sans s’étendre davantage sur le sujet des Forces Spéciales, Geoff Hoon confirme que les capacités mises à leur disposition seront accrues. Il ne révèle pas davantage les améliorations techniques apportées aux UAVs utilisés pour traquer les terroristes susceptibles d’acquérir et d’utiliser des armes de destruction massive, donnée nouvelle dont le « Nouveau Chapitre » tient compte à présent. L’utilisation par les Britanniques du système PHOENIX (UAV) dans les Balkans s’est révélée fort concluante. Ce qui explique que le MoD place beaucoup d’espoirs dans le système WATCHKEEPER (UAV), projet interarmées.

A la différence des Etats-Unis, la Grande-Bretagne n’a pas les moyens de mener de front deux guerres de grande ampleur (Two Major War strategy) (9). Son engagement devrait, en tout état de cause, se limiter à une durée maximale de six mois soit pour mener une seule opération majeure de guerre (type celle du Golfe en 90-91), soit pour effectuer un déploiement de moindre ampleur outremer (comme en Bosnie au milieu des années 1990) tout en maintenant la possibilité d’effectuer un autre déploiement de la taille d’une brigade de combat accompagnée des éléments marine et air appropriés.

La dispersion des théâtres d’opérations entraînera donc l’émiettement des forces critiques, multipliera et tendra les flux logistiques.

Rétrospectivement, il apparaît que cet effort initialement chiffré à £ 3.2 milliards sur trois ans par la Loi de Programmation 2002 sera soit revu à la baisse pour des raisons budgétaires soit largement dépassé dans la mesure où les réalités des opérations imposent des contraintes difficilement maîtrisables : l’Opération Liberté Immuable n’a pas produit les effets escomptés, et l’Opération Liberté pour l’Irak s’enlise et déraille. Le « nerf de la guerre » dictera sa loi.

 

SECTION 3 : LES PERSONNELS

La Section 3 du « Nouveau Chapitre », intitulée « les Personnels » rappelle que le succès opérationnel dépend de la disponibilité d’un personnel convenablement entraîné et motivé. Après le chapitre de la SDR consacré à « une Politique du Personnel », le « Nouveau Chapitre » réaffirme que : « le facteur humain est au centre de nos plans » et concède « faire face à de considérables défis » dans les domaines du recrutement et de la fidélisation:

Des structures à effectif complet et aux ressources humaines durables se révèlent impossibles à réaliser.

 

Surchauffe et sous-effectifs

Le « Nouveau Chapitre » constate que la carrière militaire présente peu d’attrait pour la jeunesse qui lui préfère soit la vie active où elle change constamment d’employeur, soit le cursus universitaire. L’économie fait donc une rude concurrence au militaire.

Si elles veulent « recruter les meilleurs » parmi la jeunesse, les Armées doivent formuler des « propositions attractives », répondre à leurs « aspirations modernes » et leur proposer des plans de carrière et de formations susceptibles de les encourager à rester « aussi longtemps que les Armées auront besoin d’eux ».

Paul Keetch, porte-parole des Libéraux-Démocrates pour les questions de Défense, prend acte de l’aveu d’échec de la politique de recrutement fixée par la SDR lorsque le « Nouveau Chapitre » reconnaît que les hommes et les femmes des Armées travaillent aux extrêmes, voire au-delà des limites fixées par la SDR, et ce depuis très longtemps.

Permettre aux personnels militaires de concilier vie privée et familiale et nécessités de service apparaît comme la condition sine qua non pour attirer de nouvelles recrues (de valeur) et donner au personnel en place des raisons de ne pas partir dans le civil.

Bernard Jenkin, chargé des questions de Défense dans le cabinet fantôme (conservateur), reproche au gouvernement travailliste d’aggraver la « surchauffe » en assignant toujours plus de missions que les Forces Armées ne sont capables d’assumer. L’insuffisance des budgets militaires et la « surchauffe » conduisent à une « hémorragie de personnel expérimenté ».

Geoff Hoon s’engage à prendre en compte cette nouvelle donne, et à ménager plus particulièrement les personnels dont les spécialités sont les plus sollicitées.

 

Des civils sur les théâtres d’opérations

Le dernier paragraphe de la Section 3 traite de l’importance grandissante des personnels civils de la Défense, lesquels seront de plus en plus souvent appelés à être déployés dans des zones d’opérations, tant au Royaume-Uni qu’ailleurs, pour y effectuer toute une série de missions essentielles. Les employeurs civils seront, eux aussi, mis à contribution dans des activités de soutien.

Le fait d’assigner aux civils « l’exécution d’une gamme de tâches essentielles » et le fait de les « déployer de plus en plus dans des zones d’opérations » constatent non seulement une tendance lourde, mais constituent une nouveauté dans les armées occidentales. Cela ne pourra manquer d’influer sur le recrutement civil des Armées et avoir des conséquences politiques dans la mesure où il s’agira d’opérations en dehors du Royaume-Uni. Il convient de rapprocher cette nouvelle politique de celle suivie vis-à-vis des Sociétés Militaires Privées qui firent l’objet d’un débat parlementaire en juillet 2002.

Cinq années après la SDR, outre la faillite du recrutement, les difficultés de fidélisation du personnel militaire sont patentes. Au point que le MoD envisage à présent de mettre des civils (de la Défense ou autres, cela n’est pas précisé) en première ligne. Dans la campagne d’Afghanistan la surchauffe a conduit les Britanniques à passer le relais en tant que « nation-cadre » (lead nation) aux Allemands (qui ont repoussé l’échéance), puis aux Turcs. Dans ces conditions, il était permis de s’interroger sur la contribution britannique en troupes et en moyens dans des opérations en Irak.

 

SECTION 5 : LA DEFENSE ET LA SECURITE DU TERRITOIRE NATIONAL

Le « Nouveau Chapitre » reconnaît l’erreur d’appréciation de la SDR en ce qui concerne la menace militaire directe à l’encontre du Royaume-Uni, pouvant prendre aussi la forme d’attaque terroriste non conventionnelle. Les événements du 9/11 aux Etats-Unis d’une part, la croissance continue de menaces terroristes d’autre part débouchèrent inévitablement sur un réajustement de certaines priorités.

« Le Contexte Stratégique Futur » (10) posait déjà en 2001 le principe suivant :

Dans les conflits à venir, nous voudrons combattre d’aussi loin que possible afin de préserver nos troupes.

 

Ce principe n’est pas périmé dans la mesure où il est et sera fait usage d’armes tirées à grande distance (comme des missiles de croisière, par exemple). Cependant en 2002, les priorités ont changé et la perspective s’est inversée :

Assurer convenablement la défense et la sécurité du Royaume-Uni (et de ses territoires d’outremer) est une responsabilité essentielle du gouvernement, et un territoire national véritablement sûr est un préalable à la réussite d’opérations outremer…et, dans n’importe quel cas, toute notre analyse démontre que s’attaquer à un problème le plus loin que l’on peut est préférable à attendre que les problèmes viennent à nous : dans ce sens, les opérations outremer sont la meilleure forme de défense territoriale.

 

Timothy Lynch du CATO Institute n’y voit que des avantages étant donné qu’une telle politique évite d’enfermer la population nationale dans un ghetto sécuritaire et d’instaurer un Etat policier:

Nous devrions porter le combat chez les terroristes, dans leurs camps d’entraînement et tuer les dirigeants terroristes. Nous ne devrions pas transformer notre société en un Etat garde-chiourme.

 

La section 5 concerne le rôle des Réserves et le projet de partenariat entre les Forces Armées et les autorités civiles afin de gérer les crises civiles.

 

Les Réserves

Geoff Hoon, qui ne cache pas son admiration pour la National Guard d’outre-Atlantique, envisage d’accroître le rôle joué par les réserves (surtout la Territorial Army ou TA) en vue d’assurer la sécurité intérieure à l’instar de l’Office for Homeland Security dirigé par Tom Ridge aux Etats-Unis.

Le MoD n’a pas attendu les événements du 9/11 pour peaufiner sa doctrine d’emploi des Réserves.

Déjà en 1998, la Strategic Defence Review avait consacré une importante annexe aux « Forces de Réserve », complétée par un autre document intitulé, « Une Armée Territoriale pour l’avenir » signé fin 1998 par George Robertson, alors Ministre de la Défense.

Les opérations dans le Golfe Persique, dans les Balkans et en Afghanistan ainsi que certains exercices effectués dans des conditions extrêmes ont permis au MoD de tirer d’utiles enseignements pour l’avenir proche.

Les nouveaux textes datent du milieu de l’année 2002. Le rôle premier des Réserves serait d’aider l’armée d’active, la police et les autorités civiles dans les heures qui suivent tout incident majeur afin de défendre et sécuriser le territoire.

La seconde Guerre d’Irak a nécessité la plus grande mobilisation de réservistes (plus de 15.000 personnel) de la Territorial Army depuis la crise de Suez en 1956. Dénommé « Opération TELIC », cet engagement se poursuit actuellement en confiant aux forces des Réserves un rôle de stabilisation qui n’a plus rien à voir avec les scénarios de la Guerre Froide. Cette évolution était déjà perceptible dans un document en date de 1994 intitulé The Territorial Army, a Direction for the Future, complété par la loi de 1996 facilitant la mobilisation des Réserves (RFA 96) pour effectuer des opérations autres que la guerre (OOTW, Operations Other Than War) et leur engagement dans des conflits ne menaçant pas directement la Grande-Bretagne.

Le rôle accru des Réserves nécessitera de allocations budgétaires supplémentaires ou de nouvelles coupes sombres ailleurs.

Le Livre Blanc sur la Défense, publié fin 2003, envisage de déboucher sur une restructuration des forces armées autour du FRES, le Système d’Effets Rapides Futur, et aboutir à un « ré-équilibrage » des rôles respectifs de la Réserve et de l’Active. La « Guerre Mondiale contre le Terrorisme » et les OOTW devraient amener la TA à assumer des rôles nouveaux et accrus : gestion des prisonniers de guerre, appui à l’aviation et la « guerre économique », concept qui mériterait quelques explications.

 

La Défense Civile

La crainte de l’utilisation d’une « bombe sale » par des terroristes conduisit les Britanniques à organiser des exercices de protection civile dans le métro londonien.

Le MoD envisage la création d’une Force de Réaction aux Urgences Civiles (Civil Contingency Reaction Force) d’un volume total de 6.000 personnels auxquels seraient confiées des tâches telles que : le secours aux victimes touchées en masse ; des opérations de recherche et de déblaiement ; la remise en état des réseaux de transport, de communications et l’approvisionnement en eau et nourriture. Elles disposeraient, en outre, d’installations de Commandement et de Contrôle leur permettant d’agir en cas d’attaque nucléaire, biologique ou chimique (NBC).

Cette Section se conclut sur une révision des procédures d’interception par la Royal Air Force d’avions dits « voyous » ainsi que par le réajustement des procédures de lutte par la Royal Navy contre les menaces maritimes.

En guise de conclusion, le « Nouveau Chapitre » estime que la SDR a jeté les bases sur lesquelles bâtir le nouveau rôle imparti aux Forces Armées britanniques, tant grâce à la coopération inter-ministérielle qu’à la coopération inter ou multi-nationale moyennant, néanmoins, une allocation supplémentaire au Budget de la Défense 2002 (Spending Review 2002).

 

CRISE DE FINANCEMENT

Bruce George a invité le gouvernement à relire les recommandations formulées par la Commission de la Défense qu’il préside à la Chambre des Communes lorsqu’ elle étudia la SDR en 1998.

Après avoir pendant vingt ans constamment revu à la baisse les engagements des Armées, Bruce George ne voit pas lesquels la Commission peut encore supprimer. Il ne se voile pas la face : le « Nouveau Chapitre » va coûter cher.

Par ailleurs, il estime que les Forces Armées britanniques ne pourront plus conserver le niveau actuel de compétence qu’elles ont acquises et être projetées dans le monde entier si le gouvernement et le Trésor continuent à emprisonner le MoD dans l’actuelle « camisole de force » budgétaire.

Le fossé se creuse de plus en plus entre les Etats-Unis et l’Europe, regrette le Secrétaire-Général de l’Alliance Nord-Atlantique, Lord Robertson qui partage les craintes de Bruce George. Les premiers ont consenti un effort financier très conséquent suite aux événements du 9/11 alors qu’en Europe l’accroissement des budgets militaires ne permettra pas de rattraper les Américains.

Bruce George voit se profiler nettement un scénario sans retour à l’horizon :

Inévitablement, il existera une situation où certains pays demeureront prêts et équipés pour les missions de déploiement rapide d’aujourd’hui, alors que d’autres devront se contenter de posséder des forces aptes à remplir des missions de maintien de la paix dans des scénarios de moindre niveau de menace.

 

A L’EPREUVE DU FEU

 

DES FORCES ARMEES POUR LA DEFENSE DE DEMAIN

S’adressant au Royal United Services Institute le 26 juin 2003, Geoff Hoon dressa un premier bilan de la mise en œuvre du « Nouveau Chapitre » à qui l’Opération Liberté pour l’Irak servit de banc d’essai.

Une certitude demeure : les menaces posées par les acteurs non-étatiques continueront à nécessiter des réponses multilatérales.

Le Royaume-Uni se voit comme une puissance régionale ayant de vastes intérêts dans le monde. La sécurité et la prospérité du pays supposent impérativement que la stabilité règne partout dans ce monde globalisé. La protection des intérêts britanniques passe par la coopération et l’interopérabilité avec ses Alliés tels que l’OTAN, l’UE ou les Etats-Unis sans lesquels (point essentiel) la Grande-Bretagne ne saurait s’engager dans un conflit armé de grande envergure.

Dans ce monde hautement imprévisible, les Forces Armées britanniques devront être en mesure de réagir avec rapidité, précision et souplesse aux événements inopinés et aux défis posés.

Pour ce faire, le gouvernement mettra en place les programmes et capacités nécessaires d’ici 2007. Ainsi en Irak, la guerre informationnelle a démontré l’efficacité du concept de Capacité permettant la guerre en réseau (Network-Enabling Capability ou NEC), véritable multiplicateur de forces dans des opérations visant à produire certains effets. Les systèmes radio BOWMAN et CORMORANT, ou l’UAV WATCHKEEPER et le système de Guerre Electronique (GE) SOOTHSAYER, contribueront à donner en temps réel une image numérisée du champ de bataille, assurant ainsi la supériorité de l’information, clé d’une victoire décisive.

Les conclusions de l’étude prospective intitulée « Tendances Stratégiques » (2003) laissent entrevoir un environnement stratégique futur dans lequel les Forces Armées britanniques, engagées au cas par cas à la discrétion souveraine du gouvernement, devront être plus souples, toujours plus efficaces, restructurées et capables de se déployer partout dans le monde rapidement en vue de mener des opérations de petite ou moyenne envergure ainsi que de s’adapter, sur plus long préavis, pour mener des opérations de grande envergure dans un cadre multinational (type TELIC).

Les missions qui leur seront confiées couvrent un large éventail allant des opérations de maintien de la paix aux actions humanitaires, mesures de consolidation de la confiance jusqu’aux opérations de contre-terrorisme et de lutte contre un ensemble très varié d’adversaires potentiels.

La modernisation des Forces en vue d’accroître leur efficacité opérationnelle est l’objet du programme « Changer la Défense ».

La taille et le format de la Royal Navy devront être optimisés afin de permettre des opérations interarmées et la projection de Forces de la mer vers la terre en s’affranchissant des installations portuaires d’un éventuel pays hôte. Une utilisation optimale sera faite des nouveaux matériels : porte-avions, destroyers de Type 45, sous-marin de type ASTUTE, nouveaux bâtiments amphibies…

Les opérations de guerre expéditionnaire récemment conduites en Afghanistan et en Irak ont démontré la nécessité d’effectuer une nouvelle configuration des unités de l’Armée de Terre. Le rééquilibrage des Forces consistera à introduire un format « médian » (Medium Forces) entre les Forces légères et les Forces lourdes actuellement existantes. Cette reconfiguration s’effectuera autour du programme FRES dont l’A400 M devra être en mesure d’assurer le transport. Ces Medium Forces devront produire un effet comparable à celui des Forces lourdes. Par ailleurs, l’accent sera mis sur la logistique, le génie et le renseignement.

Avec l’Eurofighter TYPHOON, la nouvelle génération de missiles PAVEWAY et le nouveau GPS, la Royal Air Force verra ses capacités de guidage de bombes de précision encore accrue. L’entrée en service du JOINT STRIKE FIGHTER (JSF) est repoussée au début de la prochaine décennie. La commande de 25 Airbus A400 M et le maintien de quelques C-17 devraient permettre d’assurer le transport stratégique en temps opportun.

Les Forces Armées doivent évoluer avec la société où elles recrutent, forment et fidélisent leur personnel. La formation professionnelle des personnels civils et militaires du MoD ne doit pas, insiste Geoff Hoon, prendre seulement en compte leur reconversion à la vie civile, mais répondre aux exigences qu’imposent « la grandeur et servitude » de la condition militaire.

Les opérations interarmées effectuées de plus en plus dans un contexte multinational imposent au Commandement, conclut le Secrétaire d’Etat, de propager une nouvelle culture : celle de la souplesse. Souplesse des personnels, des politiques, des structures et des matériels. S’adapter, penser l’impensable, défier les orthodoxies pour trouver de nouvelles solutions et relever les défis de demain.

 

LES PREMIERS ENSEIGNEMENTS DE L’OPERATION TELIC

Un mois plus tard, en juillet 2003, le MoD publia ses « premières réflexions sur les Opérations en Irak » (11). En voici la substance :

Le processus de Besoins Opérationnels Urgents (UOR) voté par le Parlement le 25 novembre 2002 a permis de soumissionner pour obtenir des navires et aéronefs charters pour suppléer au nombre insuffisant d’avions C-17 et de nouveaux ferries RoRo. A l’avenir, les opérations de guerre expéditionnaire devront être planifiées en tenant compte de la disponibilité en nombre et en temps des moyens logistiques civils. Le suivi des stocks et le logement des personnels dans des endroits inhospitaliers demeurent un problème.

La planification et la conduite des opérations de la coalition ont été facilitées par la relation étroite existante entre les Américains et les Britanniques déjà habitués à travailler ensemble au sein de l’OTAN, dans le Golfe, en Afghanistan et les zones d’interdiction de vol en Irak.

La Grande-Bretagne devrait s’efforcer de rester en phase avec la domination technologique, doctrinale et militaire des Etats-Unis, et se préparer à coopérer avec des partenaires inhabituels au sein de « coalitions de volontaires ».

Le déploiement réussi d’une force interarmées de quelque 46.000 personnels a confirmé la validité de la stratégie expéditionnaire de la SDR et du « Nouveau Chapitre » et de la doctrine d’emploi des forces dont la plupart des succès ne furent possibles que grâce à l’environnement de combat marqué par la domination américaine (aérienne, informationnelle, navale et technologique).

Dans les opérations terrestres, le panachage de forces légères (WARRIOR) et lourdes (CHALLENGER 2) s’est révélé efficace pour le combat en milieu urbain.

La nature imprévisible des opérations futures, l’agilité des forces américaines et leur faculté de panacher rapidement et en souplesse leurs moyens interarmées imposent de revoir la manière dont il faudra effectuer les « opérations rapides et décisives «  (RDOs).

Les enseignements tirés des récentes opérations en Afghanistan, en Sierra Leone et au Kosovo, la coopération avec les Américains dans les zones d’interdiction de survol en Irak depuis 1991 ainsi que l’Exercice SAIF SAREEA II à Oman se sont révélés précieux pour planifier l’Opération Liberté pour l’Irak.

L’expérience de tactiques asymétriques acquise en Irlande du Nord explique les succès remportés initialement dans les combats en milieu urbain, et justifie la reconfiguration, l’entraînement et la dotation en matériel adéquat des troupes qui doivent passer sans trop de difficulté des opérations de combat à des opérations de maintien de la paix, comme à Bassorah et dans les autres villes du sud.

La guerre en réseau mettant en œuvre des transmissions instantanées permit d’exploiter au mieux l’agilité inhérente aux forces terrestres légères en leur assignant sans délai des objectifs successifs.

Les drones aériens et radars ont permis de localiser et détruire les pièces d’artillerie et mortiers adverses en minimisant les « dommages collatéraux ». Le rôle joué par les hélicoptères d’attaque (APACHE, COBRA) américains est aussi plein d’enseignements.

Les opérations maritimes ont démontré l’excellence de la Royal Navy dans les opérations de guerre expéditionnaire interarmées. Il faudra tirer des enseignements de l’application de la nouvelle doctrine navale américaine (SEA POWER 21) fondée sur l’emploi de vaisseaux de fort tonnage et le déploiement de puissants groupes amphibies permettant de projeter avec souplesse des forces bénéficiant de l’appui feu naval et du soutien de plate-formes au large. L’appui d’un pays hôte (HNS) garantissant l’accès au théâtre n’est jamais garanti.

La Royal Navy dut affecter de considérables moyens à la protection des navires en transit contre des attaques terroristes potentielles.

Les opérations aériennes conduites par la Royal Air Force, dont les personnels sont habitués à s’entraîner et à se battre aux côtés des Américains, attestent de l’effet dévastateur de la coordination de moyens terre/air en guerre expéditionnaire. Des améliorations sont nécessaires dans le domaine du transfert de données, de reconnaissance tactique et de systèmes d’images haute définition afin de raccourcir le délai tireur-tiré lors de découvertes de cibles d’opportunité. Il faut mieux intégrer les aéronefs fournissant l’appui aérien rapproché (CAS). Les avantages d’avions multi-rôle (TORNADO GR4 et HARRIER GR7) et de plate-formes à long rayon d’action fortement armées ne sont plus à démontrer.

A l’avenir il faudra réduire le temps de guidage et accroître la précision du tir des armes intelligentes (missile STORM SHADOW).

L’emploi des Réserves et leur intégration aux troupes d’active furent conformes à la doctrine de la SDR. Toutefois, il convient de revoir les procédures de convocation, l’utilisation des Réservistes dans certaines spécialités très sollicitées, leur rémunération et l’impact de leur fréquente mobilisation sur leurs carrières civiles.

Les entrepreneurs civils travaillant pour la défense en opérations doivent pouvoir bénéficier d’une meilleure couverture en matière d’assurances, d’une formation plus adéquate avant déploiement et mieux connaître les risques auxquels ils sont exposés.

La plupart des réservistes du Service de Santé de la Volunteer Reserve sont venus du Service de Santé National (NHS), créant ainsi une situation critique dans le secteur civil. (Rappelons qu’une prime de £ 50.000 était offerte aux médecins spécialistes acceptant de s’engager).

Les familles des troupes déployées doivent continuer à recevoir des aides sociales et pouvoir mieux bénéficier des assurances décès et accident.

Il faudra prendre en compte le rythme accéléré du renseignement à une époque de Capacités autorisant la guerre en réseau (NCW). Le besoin existe aussi de renseignement d’origine humaine (ROHUM), de spécialistes en langues, en imagerie et autres techniciens.

L’insertion des journalistes fut jugée satisfaisante. Le MoD a participé à un séminaire au Royal United Services Institute avec des journalistes, des annonceurs et des universitaires pour l’améliorer lors de prochaines opérations.

Les opérations de guerre psychologique se sont révélées efficaces : pendant les combats la population est demeurée calme et les soldats démoralisés se sont rendus ou ont disparu.

Selon le cabinet Ashbourne Beaver Associates, la bascule d’un système centré sur des plate-formes à un système de forces combattant en réseau va inévitablement contraindre le MoD à trouver un nouvel équilibre budgétaire déjà mis à mal par la prolongation des opérations en Irak (sans surprise pour le MoD qui avait annoncé dès février 2003 qu’elles dureraient trois ans) et l’acquisition d’avions HAWK.

Fin Octobre 2003, le Ministre pour l’Acquisition de Matériel de Défense, Lord Bach, anticipant les conclusions du Livre Blanc (décembre 2003), fit de l’acquisition des nouvelles technologies une priorité qui permettra d’accroître l’agilité et la déployabilité des Armées et donc réduire le coût des interventions dans des conflits mineurs, plus fréquents et géographiquement éloignés.

Ayant imposé au MoD de réaliser des économies de l’ordre de £ 31 milliards à compter de 2003, le Trésor va le contraindre à opérer des choix draconiens frappant à des degrés divers les trois armées.

Comme on le verra, l’Opposition conservatrice et libérale ne manquera pas une aussi belle occasion de fustiger le gouvernement Blair dont elle a pourtant approuvé l’engagement aux côtés de Washington, mais dont le chef fut rattrapé par l’affaire Kelly et son « dossier » sur les introuvables armes de destruction massive de Saddam.

 

DU LIVRE BLANC DE DECEMBRE 2003 A LA LPM DE JUILLET 2004 :

LES CAPACITES FUTURES DES FORCES

 

LE LIVRE BLANC DE DECEMBRE 2003

Le Livre Blanc sur la Défense de décembre 2003 (12), explique Geoff Hoon en le présentant, n’est que le prolongement de la Strategic Defence Review de 1998 et le développement des conclusions du « Nouveau Chapitre de la SDR » de juillet 2002, prenant en compte l’environnement de sécurité changeant et le monde incertain dans lequel nous vivons.

Comme l’explique le MoD, la triple menace posée par le terrorisme international, les armes de destruction massive et les Etats faillis nécessite une approche de la sécurité internationale qui ne se limite point au seul aspect militaire, mais intègre également des instruments diplomatiques et économiques tant au niveau national qu’international.

La stratégie militaire « expéditionnaire », et la « modernisation » des forces, structures et équipements est donc validée. Si les contraintes budgétaires imposent de se débarrasser des capacités inadaptées, la mise en place de capacités permettant la guerre en réseau et l’obtention d’effets militaires ciblés grâce aux opérations menées par des forces « adaptables » et « déployables » couvrant tout le spectre, le tout soutenu par une « logistique expéditionnaire » efficace et financièrement abordable, permettront au Royaume Uni de conduire des opérations « expéditionnaires » interarmées, soit seul soit dans un cadre allié ou multinational.

Le Royaume Uni est déterminé à demeurer « activement engagé » dans les « zones d’instabilité potentielle » que sont l’Europe et sa périphérie, la Méditerranée (Afrique du Nord et Proche Orient) et le Golfe Persique, régions où Londres peut décider de conduire des opérations limitées seul (national operations) ou bien en tant que nation-cadre au sein d’une coalition.

Une nouveauté à présent officialisée est le déploiement « hors zone », qui implique une « projection plus loin qu’auparavant » (further afield), c’est-à-dire au-delà du Moyen Orient, de l’Afrique sub-saharienne et en Asie du sud.

Toutefois, dans le cas où il s’agirait d’opérations de grande envergure mettant en œuvre « un large spectre de forces » au niveau mondial et requérant le recours à des moyens de défense aérienne et à des escortes navales, le Royaume Uni ne s’engagera que si les Etats-Unis participent aux dites opérations et que si les forces armées britanniques sont intégrées au dispositif allié.

Le MoD concède qu’à l’avenir le Royaume Uni ne sera plus en mesure d’apporter automatiquement sa contribution militaire à la résolution de toutes les crises internationales, étant donné le resserrement du spectre de ses forces (13).

Les transmissions, le renseignement et la logistique sont les moyens qui devront être renforcés.

En collaborant, à l’instar de ses alliés européens (14), à la réussite du Commandement Allié pour la Transformation (ACT), et en s’efforçant de demeurer « interopérable » avec les forces américaines, le Royaume Uni entend (espère) pouvoir avoir voix au chapitre et influencer le processus de prise de décision politique et militaire tant pendant le déroulement de la crise que dans la phase « post-conflit ».

Ceci explique l’accent particulier mis par le MoD sur la technologie, et notamment les capacités C4ISR (15), sésame de la guerre en réseau (NCW). Au cœur du concept de capacités permettant la guerre en réseau (déjà évoquées dans le « Nouveau Chapitre ») se trouvent les moyens C4ISR permettant de percer le « brouillard de la guerre », et ainsi de devancer et dominer les adversaires potentiels ainsi que d’assurer l’interopérabilité avec les alliés les plus techniquement avancés dans le cadre de coalitions de volontaires.

Le Livre Blanc de décembre 2003 considère que la menace stratégique conventionnelle du temps de la Guerre Froide appartient désormais au passé, et qu’à présent priorité doit être donnée à une plus grande gamme de « missions expéditionnaires » nécessitant la projection des forces « à une distance plus importante du Royaume Uni » aussi bien au niveau stratégique qu’opératif et tactique.

De nouveaux « professionnels » doivent être recrutés et formés pour tirer le meilleur parti des nouvelles technologies incontournables dans les opérations de demain. L’engagement de l’armée d’active ne peut plus se concevoir sans la participation des Réserves devenues indispensables à la capacité militaire du Royaume Uni dans tous les types d’opérations auxquelles elles fournissent un réservoir apprécié de spécialistes (langues, renseignement, transmissions, informatique, santé, ingéniérie…).

Présentée comme l’aboutissement logique de l’évolution de la stratégie militaire développée dans la SDR de 1998, précisée par les conclusions du « Nouveau Chapitre » de 2002, et confirmée par les récentes opérations, la Loi de Programmation Militaire du 21 juillet 2004 confirme, prolonge et concrétise, non sans déplaire, les mesures présentées dans le Livre Blanc de décembre 2003.

 

LA LPM DE JUILLET 2004

Sont reprises ici les menaces déjà précédemment citées, à savoir : le terrorisme international, la prolifération des armes de destruction massive et les défis posés à la communauté internationale par les Etats faillis, ce triptyque étant souvent indissociable.

L’exécution des quelque dix-huit « Tâches Militaires » nécessitent de nouvelles capacités au caractère interarmées qui entreront en service au fur et à mesure que seront réalisés les effets recherchés en association avec des forces « flexibles et adaptables ». Effectivement, comme le conçoit Donald Rumsfeld et l’Office for Transformation ainsi que le Commandement Allié pour la Transformation (ACT), la « transformation » apparaît comme un processus d’adaptation et de modernisation en perpétuelle évolution, et non comme un simple « état final » à atteindre.

 

Définir les priorités capacitaires

Après avoir confirmé la validation des grandes lignes directrices du Livre Blanc de décembre 2003, Geoff Hoon rappelle quelles doivent être les « capacités futures » prioritaires pour « assurer la sécurité dans un monde changeant » :

  • Etre les premiers à entrer (first in) sur un théâtre d’opérations de façon à pour pouvoir en infléchir le cours ; 
  • Participer aux activités de renseignement, surveillance et reconnaissance ;
  • Effectuer des attaques précises d’objectifs stratégiques ;
  • Mener des opérations offensives interarmées terrestres et aériennes ;
  • Stabiliser la situation postérieurement au conflit.

 

A chacune de ces missions correspond l’affectation de capacités bien définies :

  • Engager les Forces Spéciales ;
  • Constituer un réseau propre de moyens C4ISR capables de s’intégrer au réseau américain ;
  • Déployer des forces amphibies et des groupes aéronavals autour de porte-avions ;
  • Mettre sur pied une force expéditionnaire aérienne capable à la fois d’effectuer des frappes lointaines et d’appuyer les opérations terrestres ;
  • Mettre sur pied une Division de manœuvre terrestre capable de mener des opérations offensives.

 

Financer les nouvelles capacités

Le Trésor a alloué un budget de £ 3,7 milliards à la Défense pour la période 2007-2008, représentant une augmentation de 1,4 % par an en termes réels moyens, souligne Geoff Hoon. JANE’s DEFENCE WEEKLY note, néanmoins, que les chiffres annoncés par Gordon Brown en juillet 2004 sont inférieurs à ceux prévus dans la LPM de 2002 (Spending Review) (16).

Par ailleurs, le MoD, à l’instar d’autres ministères, devra réaliser des économies de 2,5% sur son budget, c’est-à-dire £ 2,8 milliards sur la même période.

Le MoD devra donc adapter sa politique à ses moyens (et non l’inverse), et faire un usage plus parcimonieux et efficace du nerf de la guerre mis à sa disposition par le Trésor après arbitrage du Premier Ministre (accusé par l’Opposition (17) de «trahir» politiquement et militairement les Forces Armées de Sa Majesté, et de mener une « politique de désarmement unilatéral »). Les grands chefs des trois armées ne font mystère ni des contraintes budgétaires ni des coûts croissants qui les obligent à « prendre de difficiles décisions à propos des priorités ».

Bien que Geoff Hoon s’en défende, ce « ré-équilibrage » obéit à une rigueur budgétaire imposée par le Chancelier de l’Echiquier, Gordon Brown, lequel, déclarait fin 2002 que les opérations en Irak (Operation TELIC) ne sauraient excéder six mois sans avoir de graves répercussions sur les finances du royaume.

En fait, les opérations en Afghanistan et en Irak ont été financées par un budget séparé et ont atteint le chiffre de £ 4 milliards depuis 2001. (A titre indicatif, les Américains dépensent chaque mois $ 900 millions en Afghanistan et $ 3.9 milliards en Irak).

Profitant des « dividendes de la paix » en Irlande du Nord, tirant les leçons de ses engagements extérieurs depuis son arrivée au pouvoir en 1997, le gouvernement travailliste a, par étapes, entrepris le « reformatage » des armées du Royaume tout en mettant l’accent sur la technologie, au nom de l’efficacité et de l’économie des moyens, et ce à l’approche d’échéances électorales exigeant une réorientation budgétaire.

Les économies réalisées en supprimant quelque 20.000 personnels (18), et en diminuant le nombre de « plate-formes » existantes dans les trois armées seront affectées à l’acquisition de capacités permettant la guerre en réseau, le renforcement de l’aspect « expéditionnaire » des engagements, et l’interopérabilité avec les Alliés américains et européens afin d’obtenir les effets militaires recherchés.

 

Le nouveau format des Forces Armées britanniques

La Royal Navy verra le nombre de ses destroyers et frégates (DD/FF) chuter de 31 à 25 début 2006, celui des ses SSNs passer de 11 à 8 d’ici fin 2008 et le nombre de ses bâtiments de lutte anti-sous-marine (MCMVs) tomber de 22 à 16 (19).

Les effectifs de la Royale passeront de 37.500 à 36.000.

En revanche, ses capacités NEC seront installées sur les frégates Type 23 ainsi que sur les 8 (et non plus 12, comme initialement annoncé) destroyers de Type 45.

Le rôle central joué par la Marine dans des opérations de guerre expéditionnaire interarmées est confirmé par le maintien des programmes en cours (CVF, LSD, ASTUTE, MARS…), de nouveaux investissements ainsi que par la mise en service de forces amphibies.

La Royal Air Force devra dissoudre 1 escadrille d’avions de défense anti-aérienne TORNADO F.3 et retirer du service dès 2007 (soit deux ans plus tôt que prévu) la totalité de ses 3 escadrilles de JAGUAR GR.3A d’attaque au sol (lesquels figurent, paradoxalement, parmi les aéronefs les plus aptes à la guerre infocentrée dans la panoplie de la RAF) (20).

La RAF perdra également la totalité de sa défense organique sol-air avec la dissolution des 4 unités de missiles RAPIER. L’actuel parc de patrouilleurs maritimes NIMROD MR.2 passera de 21 à 16 appareils, dont 12 seulement seront convertis au standard MRA.4.

C’est dans la RAF que la réduction des effectifs sera la plus draconienne : ils passeront de 48.500 à 41.000 d’ici 2008. La base de Cotishall sera fermée.

L’Air Chief Marshal Sir Jock Stirrup et Geoff Hoon ont confirmé l’acquisition de l’EUROFIGHTER TYPHOON (programme dont le coût est estimé à £ 18 milliards) et la poursuite du programme JOINT COMBAT AIRCRAFT (JCA). Une fois restructurée, la RAF devrait être en mesure de fournir 64 avions à réaction rapide offensifs et 16 avions de combat de lutte anti-aérienne au sein d’une formation expéditionnaire aérienne.

Le « ré-équilibrage » des unités de l’Armée de terre est la partie la plus controversée de la LPM (21).

Le nombre de régiments d’infanterie sera ramené de 40 à 36 ; 7 régiments de char de bataille CHALLENGER 2 (soit 98 chars) seront retirés du service ainsi que 6 batteries d’obusiers auto-propulsés AS90 de 155 mm (soit 48 pièces).

Il ne restera que 7 batteries STARTREAK (soit 84 unités de missiles au lieu de 156) tandis que seules 4 batteries (soit 24 unités) de RAPIER seront conservées.

La défense anti-aérienne à basse altitude des bases aériennes, tâche incombant jusqu’ici à la RAF, sera désormais confiée à l’Armée de Terre.

Le personnel libéré par ces suppressions d’unités (souvent prestigieuses) (22) sera « ré-investi » dans de nouveaux régiments de reconnaissance blindés et de Canons Légers de 105mm ainsi que dans de nouvelles batteries.

Il est également envisagé de créer de nouvelles unités de transmissions et de génie ainsi que de linguistes spécialisés en langues moyen-orientales.

Le recrutement demeure, néanmoins, un réel problème dans la mesure où, sur un effectif théorique ramené de 108.000 à 102.000 personnels, les effectifs réels ne seront que de 90.000 car Il faudra recruter 12.000 nouveaux soldats par an (23).

Mais, d’après le Général Sir Mike Jackson lui-même, ce « ré-équilibrage » de la Structure de la Future Armée de Terre (Future Army Structure ou FAS) prendra du temps : ses premiers effets ne se feront sentir que dans deux ans, la majeure partie de ce processus ne sera réalisé que dans quatre ans, et l’ensemble du processus ne sera pas achevé avant douze ans…

Avec la mise sur pied de ses High Readiness Forces (HRF) composante Terre et, depuis 2004 de ses HRF composante Mer, la Grande-Bretagne d’une part affirme sa volonté de se comporter en gendarme mondial et, d’autre part, confirme son rôle d’acteur central du pilier européen de l’OTAN dans des opérations relevant ou non de l’article 5.

 

VERS UN FORMAT EUROPEEN COMMUN

Les Britanniques ont bien perçu que lorsqu’ils combattent aux côtés de leurs Alliés, ils ne combattent pas de la même manière. C’est pourquoi Geoff Hoon convie les Alliés européens à se donner les moyens de pouvoir « inter-opérer » avec les Britanniques :

Pour ce faire, les Forces Armées des Alliés devront se relier entre elles sur le champ de bataille en utilisant la technologie…assurant ainsi le bon fonctionnement du nouveau Commandement Allié pour la Transformation de l’OTAN (24).

 

En ce qui concerne la « Transformation » (dans le cadre de l’OTAN et de l’UE), l’Allemagne, à l’instar de la Grande-Bretagne, a une vision fort proche de celle des Etats-Unis. Le plan de « Transformation » présenté le 15 Janvier 2004 par le Ministre de la Défense Peter Struck vise à ajuster les missions de la Bundeswehr aux capacités et aux contingences financières. Il prend en compte la nature changeante de la menace et des missions, l’accélération du rythme des opérations et leur mondialisation ainsi que les capacités nécessaires à leur conduite. Tout comme Geoff Hoon ou Jack Straw, il conçoit parfaitement que « la sécurité de l’Allemagne doit être assurée dans l’Hindu Kush », ce qui implique la projection de forces hors du territoire national et « hors zone », un changement doctrinal majeur pour Berlin.

Le Chef d’Etat-Major des Armées (CEMA) allemand, le Général Wolfgang Schneiderhahn, reconnaît que les contraintes budgétaires ont pesé sur les orientations de la Défense. L’un des défis majeurs que la Bundeswehr se doit de relever dans « la guerre en trois blocs » est d’être apte à mener des opérations de guerre en réseau, et, par là même, de garantir son interopérabilité avec ses alliés européens, particulièrement britannique et français, et l’OTAN et les Etats-Unis afin de pouvoir effectuer des missions interarmées et interalliées hors-zone (25).

La France, quant à elle, privilégie le cadre de l’UE tout en se préparant avec la mise sur pied du Corps d’Armée HRF de Lille à participer à la structure de Commandement de l’Alliance et de l’UE pour la gestion des crises (26).

La France a, en 2004, rejoint l’Allemagne et le Royaume-Uni dans la démarche de « Concept Développement et Expérimentation » (CDE) en participant à l’Exercice Multi-National 3 (MNE3) du Commandement des Forces Interarmées Américaines (USJFCOM).

Cette convergence de langage et de doctrine se retrouve aux Pays-Bas, où, comme au Royaume-Uni et en Allemagne, les Forces Armées ont du trouver un nouvel équilibre entre les missions qui leur sont assignées et les moyens dont elles disposent (la situation économique du pays après 2001 ayant amené une importante contraction budgétaire de l’ordre de € 380 millions).

De nouveaux plans sont en cours d’élaboration pour modifier la structure des forces. Les préoccupations de Henk Kemp sont identiques à celles de son homologue Geoff Hoon : améliorer la flexibilité et l’efficacité opérationnelle ainsi que la capacité à prendre part à des opérations interarmées et interalliées (27).

A l’instar des Britanniques, les Néerlandais se concentrent sur les capacités opérationnelles essentielles nécessaires à la conduite d’opérations de guerre expéditionnaires et de guerre infocentrée ainsi qu’à l’acquisition de nouvelles armes et de systèmes semi-autonomes et sans équipage, le tout dans une enveloppe budgétaire d’un peu plus de € 7 milliards.

Tout comme en Grande-Bretagne, des compressions de personnel (60.000 au lieu de 70.000) seront effectuées aux Pays-Bas d’ici 2007.

Le Royaume-Uni et les Pays-Bas ont mis sur pied une Force Amphibie ainsi qu’une « Force de Débarquement ». En Iraq, 1.300 soldats néerlandais ont été incorporés à la Division sous commandement britannique.

A terme, pareille « logique comptable » privilégiant certaines capacités amènera certains membres de l’OTAN et de l’UE à se spécialiser dans certaines missions en raison des capacités de « niches » dont ils disposent. La réputation des Britanniques en matière d’opérations de maintien de la paix et de gestion de crises n’est plus à faire, par exemple.

La complémentarité devrait induire la solidarité. En effet, les Européens n’ont plus les moyens de couvrir la totalité du spectre des opérations. La perception des menaces, l’anticipation des défis et les contraintes budgétaires les amènent, les uns après les autres, à « réduire la voilure ».

S’ils veulent éviter une duplication coûteuse et inutile, les grands pays formant le pilier européen de l’Alliance devront se résoudre à renoncer à couvrir la totalité du spectre des opérations. Il s’agit là d’une décision politique lourde de conséquences lorsque la souveraineté est érigée en dogme intangible.

Le Royaume-Uni, pour sa part, a fait le choix de hiérarchiser ses scénarios d’engagement en distinguant trois échelles. Ainsi, Londres pense pouvoir encore disposer de suffisamment de moyens pour couvrir tout le spectre dans des opérations de « petite » ou de « moyenne » envergure « en zone » ; en revanche, ses moyens ne lui permettront plus à l’avenir de participer à une opération de « grande » envergure « hors zone » que de manière limitée et non autonome.

Or, Londres affiche, par ailleurs, ouvertement sa défiance envers l’ONU, organisation dont « le fonctionnement lui semble trop restrictif en matière d’intervention militaire proactive ». Il s’ensuit que l’OTAN et l’UE seront les organisations à travers lesquelles le Royaume-Uni entend agir à l’avenir.

Le gouvernement Blair et le MoD considèrent donc que pour pouvoir continuer à jouer un rôle au niveau mondial le Royaume-Uni doit miser sur la haute technologie et renforcer ses capacités de guerre expéditionnaire.

Ceci explique que le souci primordial des Britanniques soit d’assurer leur interopérabilité technologique avec les Etats-Unis afin d’être en mesure de participer aux stratégies américaines d’intervention à l’échelle mondiale réalisées notamment grâce à la militarisation de l’espace et à leur « parapluie informationnel » dont les opérations en Afghanistan ont démontré la redoutable efficacité (28).

 

 

Quelques textes de référence :

 

(1) MoD, Kosovo: Lessons from the crisis, 05 September 2001

(2) Le compte-rendu de l’évaluation faite par la Cour des Comptes britannique (National Audit Office) est disponible sur Internet. Les références sont : HC 1097 Session 2001-2002 : 1 August 2002.URL : http://www.nao.gov.uk/01021097

Une présentation laudative des engagements de l’Armée de Terre britannique sur trois continents est faite par le Général Sir Michael Walker (Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre) dans la Revue NATO’s NATIONS, vol.47, n°1/2002, p.102-105.

(3) HOON Geoff, One Year On – A UK Perspective, MoD

(4) MoD, A New Chapter for the Strategic Defence Review, July 2002

(5) MoD, Defence Diplomacy, 2000

(6) MoD, Multi-National Defence Co-operation, February 2001

(7) NATO Review, New capabilities, new members, new relationships, Summer 2002

(8) BUSH G.W., National Security Strategy, White House, September 2002

(9) O’HANLON Michael, Rethinking two-war strategies, Pentagon, Joint Forces Quarterly, Spring 2000

(10) MoD Paper, The Future Strategic Context for Defence, 2001. Cette étude fut reprise et réactualisée par le JOINT DOCTRINE & CONCEPTS CENTRE dans Strategic Trends.

(11) MoD Paper, Operations in Iraq - Lessons for the Future, December 2003. La lecture de ce document pourra être utilement complétée et éclairée par celle du rapport rédigé par le National Audit Office intitulé Operation TELIC – United Kingdom Military Operations in Iraq en date du 11 décembre 2003.

(12) MoD White Paper, Delivering Security in a Changing World, December 2003, Cm 6041-I

(13) Tout en affichant sa volonté de couvrir tout le spectre des opérations, le MoD distingue nettement trois types d’opérations que les forces armées britanniques ont été amenées à conduire simultanément récemment en Irak : le combat de haute intensité, les opérations de stabilisation et les opérations d’assistance humanitaire. L’on parle ici de three-blocks war.

Cette catégorisation des forces et des missions est calquée par la Bundeswehr que Peter Struck envisage de réorganiser en « forces de réaction », « forces de stabilisation » et « forces de soutien ». Le lecteur pourra se référer à l’étude approfondie de cette réorganisation en lisant le Country Briefing intitulé Future Force dans JANE’s DEFENCE WEEKLY, 18 August 2004, p.18-29

La France suit avec intérêt les réformes entreprises par ses voisins.

(14) HERAKLES, Doctrine n°1, décembre 2003

Defense News, Net-Centric Land Warfare, Euro style, June 14, 2004

(15) C4ISR: Command, Control, Communications, Computer, Intelligence, Surveillance and Reconnaissance

(16) JANE’s DEFENCE WEEKLY, UK budget gets £ 3.7 billion boost, 21 July 2004

(17) Electronic Telegraph, Undermanned, undervalued and overburdened, 22 July 2004

Electronic Telegraph, Hoon failing to protect Britain, warn angry MPs, 02 July 2004

Conservative Party, Blair betrays Britain’s armed forces, 21 July 2004

(18) GUARDIAN WEEKLY, 20.000 jobs to go in big military shakeup, July 22, 2004

(19) Electronic Telegraph, Strategy offers little comfort to First Sea Lord, 22 July 2004

(20) Electronic Telegraph, Cuts reduce the RAF to The Few, 22 July 2004

(21) JANE’s DEFENCE WEEKLY, UK details armed forces structures, 28 July 2004, p.14

(22) GUARDIAN WEEKLY, ‘Famous name’ regiments to go in defence shake-up, July 20, 2004

Electronic Telegraph, Mergers will cost famous cap badges, 22 July 2004

(23) JANE’s INTELLIGENCE REVIEW, UK pursues rebalancing of armed forces, September 2004, p.13

(24) NATO’s NATIONS, The Transatlantic Alliance – Opportunities and changes, vol.48, n°4/2003, p.51-53

(25) JANE’s DEFENCE WEEKLY, Future Force, Country Briefing, Germany, 18 August 2004, p.18-29

(26) CDEFT, Doctrine n°1, décembre 2003, p.4-7. Paris porte un intérêt particulier aux réformes entreprises tant par les Britanniques que par les Allemands ou les Néerlandais, mais reste pour l’instant dans l’expectative.

(27) JANE’s DEFENCE WEEKLY, Shifting Forces, Country Briefing, The Netherlands, 8 September 2004, p.25-30

(28) VALANTIN Jean-Michel, La militarisation de l’espace, in DEFENSE & STRATEGIE, N°0, Spécial EUROSATORY 2004, p.13-15










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L'auteur a réuni ici plusieurs de ses articles
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