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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 27/06/04





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 








Force de la morale
et morale de la force

par Jean-Claude BESSEZ 06/2004 (bessez@yahoo.com)
Docteur en Civilisation britannique et américaine,
spécialisé dans les questions de défense et politique étrangère,
chargé de cours à l'IECS de STRASBOURG,
Officier de Réserve et détaché en tant qu'enseignant auprès du Ministère de la Défense

Que retiendra l’Histoire de la politique étrangère « éthique » que le Nouveau Parti Travailliste soutient avoir voulu mener depuis 1997 ? Et tout d’abord, qu’est-ce qu’une politique étrangère « éthique » ? La politique étrangère peut-elle être « éthique » ?

Quel code de valeurs peut ambitionner de régir la politique étrangère ? Ces valeurs sont-elles toujours respectées ? Dans quelles circonstances la fin justifie-t-elle les moyens ?

Les valeurs défendues et prônées par une politique étrangère peuvent-elles transcender le cadre national et se parer des vertus incontestables de l’universalité ? Les valeurs d’hier peuvent-elles être celles de demain ? Un Etat riche et puissant obéit-il aux mêmes règles qu’un Etat faible et pauvre ? Comment les pays avancés peuvent-ils obtenir l’adhésion des pays moins avancés à leurs valeurs ? La morale n’est-elle pas le luxe ou plutôt le paravent derrière lequel les pays riches s’abritent pour protéger leurs intérêts et pérenniser leur domination ?

Que signifie la politique étrangère d’un pays qui prétend être « une Force au service du Bien » (a Force for Good) ?

L’IRRUPTION DE LA MORALE DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES

 

La guerre du Kosovo en 1999 a posé la question de la légitimité de l’intervention de l’OTAN au nom des valeurs universelles de la « communauté internationale ».

Baptisée « ingérence humanitaire », cette doctrine de l’intervention bouleverse les relations internationales en établissant une catégorie entièrement nouvelle de « guerres justes » entreprises au nom de la morale.

Si, pour le Secrétaire-Général des Nations Unies, des violations graves et répétées des droits de l’Homme par un Etat justifient une intervention étrangère, il n’en demeure pas moins que cette ingérence porte atteinte au principe de souveraineté de l’Etat concerné. Dans tous les cas, la communauté internationale ne saurait agir au nom de l’humanité sans qu’un consensus ne se soit dégagé autour de « principes légitimes et universels » fondant son intervention (1).

Cette formulation reprise littéralement par Robin Cook dans le rapport sur les droits de l’Homme 2000 atteste de la parfaite identité de vue entre le gouvernement britannique et les Nations Unies.

En septembre 1998 Kofi Annan demanda aux Etats-membres de s’unir pour poursuivre de manière plus efficace des politiques visant à mettre un terme aux meurtres de masse organisés et aux violations notoires des droits de l’Homme. Par intervention, il entendait une gamme étendue de moyens de pression et de coercition allant de la diplomatie à l’ingérence armée.

 

LA POSITION BRITANNIQUE

 

Bien sûr, l’ingérence humanitaire armée (humanitarian intervention) est une question délicate, politiquement complexe qui n’offre pas de réponses faciles, mais il y a des moments où les conséquences de l’inaction peuvent être pires que celles de l’action, déclara Tony Blair à propos du Kosovo.

Chaque fois qu’elle est possible, l’action s’impose donc. L’éthique redevient indissociable du politique. La passivité est exclue. L’indifférence n’est plus de mise. Les temps ont changé. De nouvelles valeurs exigent de nouvelles politiques. C’est donc au nom de la morale que Tony Blair légitima l’engagement britannique au Kosovo (2).

Le titre de la Conférence à l’Université d’Alcala de Henares à Madrid (7 janvier 2000) de Javier Solana, ancien Secrétaire Général de l’OTAN et actuellement Haut Représentant de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC) est révélateur: « L’ingérence humanitaire armée comme expression d’une nouvelle moralité internationale ». Javier Solana croit discerner une puissante lame de fond qui pousse la communauté internationale en direction d’une « nouvelle moralité internationale » dénommée « les interventions humanitaires ». Lorsque des violations massives et systématiques des droits de l’Homme se produisent, le silence équivaut à la complicité, explique-t-il. L’assistance aux victimes de ces violations est devenue un devoir auquel rien ne permet de se soustraire.

Il est donc bien question d’une croisade morale, de ce que Tony Blair nomme  a moral imperative auquel nulle nation prétendûment civilisée ne saurait déroger, particulièrement lorsqu’une abomination (a gross injustice) est en train d’être perpétrée aux portes de l’Europe (le Kosovo). Le titre du programme Moral Combat : NATO at War diffusé en trois parties au cours du mois de décembre 2000 par la chaîne de télévision BBCWORLD reflète bien la dimension éthique et la portée universelle donnée à l’intervention britannique aux côtés des Alliés de l’OTAN au Kosovo.

« L’opération de police internationale » conduite par l’OTAN au Kosovo fut entreprise en l’absence de tout mandat du Conseil de Sécurité de l’ONU, et même de déclaration formelle de guerre.

Reprenant l’argumentation de l’OTAN, Tony Blair légitima l’Opération Force Alliée en soutenant que le respect de la souveraineté nationale eut conduit à laisser une population sans défense subir une répression conduisant au « nettoyage ethnique ». En outre, dans le discours qu’il prononça à Chicago, Tony Blair déclara que le principe de non-ingérence dans les affaires d’un pays souverain ne pouvait être intangible :

Des actes de génocide ne peuvent jamais être une affaire purement interne (3).

Il est donc fait appel à la conscience universelle, à un sens de la responsabilité universelle telle qu’elle est exprimée par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) qui transcende les continents et les cultures.

 

REFORMER L’ONU POUR RESTAURER SA LEGITIMITE

 

Lors d’un entretien avec un journaliste espagnol d’ABC, Tony Blair confirma sa volonté de contribuer à relever le défi que constitue la réforme des Nations Unies, en exigeant qu’un « mandat robuste » soit donné aux Casques Bleus. Qu’il s’agisse du Kosovo, de la Sierra Leone ou du Timor Oriental, le raisonnement est le même et la détermination de Tony Blair toujours aussi intacte : pour imparfaite qu’elle soit l’ONU a le mérite d’exister et de faire ce qu’elle peut avec les moyens dont elle dispose.

Le Premier Ministre britannique entend apporter sa pierre à la modernisation (un mot cher aux tenants de la « Troisième Voie ») de l’ONU. Il presse de construire « Une Organisation des Nations Unies pour le XXI ème siècle », pour ce monde moderne dans lequel :

…les pays sont de plus en plus interdépendants. Les défis que nous affrontons sont mondiaux. Ils comprennent la pauvreté, les conflits, le changement climatique, la criminalité internationale et la menace que représentent les narcotiques. Par conséquent, l’ONU devrait jouer un rôle plus grand que jamais auparavant.

Réforme institutionnelle, réforme du Conseil de Sécurité et réforme financière sont les trois volets du plan britannique

En son temps, Robin Cook précisa le point de vue britannique. Les membres des Nations Unies sont quatre fois plus nombreux qu’à sa création. L’Etat national n’est plus qu’un acteur parmi d’autres. Il est donc logique que la souveraineté nationale soit limitée et circonscrite par toute une gamme de lois internationales et se resitue dans le cadre d’organisations supranationales. La nouveauté et l’ampleur des défis qui se posent contraignent l’ONU à évoluer pour être en mesure d’y faire face. M. Cook assura le Secrétaire Général du soutien du Royaume-Uni dans cette entreprise. A vrai dire, ce qui est en jeu, ce n’est plus seulement l’intérêt égoïste de chaque nation, mais l’intérêt commun de l’humanité, constata-t-il.

 

L’URGENTE REFORME DES OPERATIONS DE MAINTIEN DE LA PAIX

 

Parmi les différentes réformes dont l’Organisation des Nations Unies devait faire l’objet au terme du Sommet du Millénaire, la plus urgente de toutes, celle qui requiert l’immédiate adaptation des moyens aux fins est la réforme des opérations de maintien de la paix dont est chargé le Département des Opérations de Maintien de la Paix (OMP), le Department of Peacekeeping Operations (DPKO).

Comme l’expliquait Kofi Annan dans un article capital paru dans The Economist (4), de nos jours il n’est plus question de protéger ceux qui violent les droits des individus ni les Etats qui refusent d’être au service de leurs peuples.

Le Rwanda et le Kosovo sont deux cas d’école, deux précédents dont il faut savoir tirer les leçons pour l’avenir. Par son inaction, la communauté internationale est responsable du génocide au Rwanda. En faisant usage de la force armée au Kosovo sans mandat de l’ONU, l’OTAN a miné l’autorité de l’organisation. Comment éviter ces deux écueils ?

Lorsqu’elle revêt sa forme la plus coercitive, l’intervention humanitaire devient ingérence humanitaire armée.

Sa réussite dépend, en dernier ressort, de la volonté politique des Etats-membres de la mettre en œuvre et de leur générosité, en donnant à l’ONU les moyens financiers de remplir les missions qu’ils lui ont fixées et auxquelles ils ont souscrit.

Le nombre d’opérations de maintien de la paix a augmenté de manière significative avec l’instabilité et la fragmentation de pays figurant sur une liste de « pays à risques ». Cette watch list fut explicitement évoquée par Jack Straw, l’actuel Ministre des Affaires Etrangères britannique, lors d’un discours portant sur « les Etats faillis ou en cours de faillite » qu’il prononça en septembre 2002 devant le European Research Institute de Birmingham. Si entre 1956 et 1990, l’ONU effectua 13 missions de maintien de la paix, entre 1990 et 2001 leur nombre est passé à 40, dont 14 sont toujours en cours aujourd’hui.

Le nerf de la guerre, voilà ce qui fait le plus cruellement défaut aux OMP. Or, dans le même temps où le DPKO exprimait des besoins accrus en financement pour accomplir ses missions de plus en plus nombreuses, les Etats-Unis envisagaient de réduire leur participation financière, après avoir tardivement accepté de s’acquitter des arrérages de leurs cotisations.

Si au début des années 1990, le gros des troupes chargées des OMP était fourni par les Etats-Unis et les Européens, aujourd’hui ce sont aux soldats du Tiers-Monde (Guinée, Zambie, Inde, Jordanie, Nigeria, Bangladesh…) que sont sous-traitées les opérations physiquement risquées, les pays riches supportant le poids financier.

Si Richard Holbrooke a jeté tout son poids derrière le Rapport Brahimi, les pays en voie de développement (Chine, Inde, Russie, ainsi que les pays non alignés du Non Aligned Movement ou NAM) manifestent des réticences car ils craignent une ingérence dans leurs affaires intérieures sous des prétextes humanitaires.

 

Les propositions britanniques

 

Non seulement la Grande-Bretagne approuve la plupart des recommandations faites par Lakhdar Brahimi et entend collaborer à leur mise en œuvre, mais elle formule un certain nombre d’initiatives supplémentaires.

Ainsi, elle a proposé de contribuer à la mise sur pied d’une force de réaction rapide permanente, donnant ainsi à l’ONU les moyens de pouvoir puiser dans un réservoir de troupes constamment disponibles sur court préavis ; Londres a aussi offert de créer une Académie Militaire des Nations Unies sur son territoire.

Lors du Sommet du Millénaire, Robin Cook et Menzies Campbell préconisèrent l’établissement d’un Cadre clair d’Intervention, défini et qualifié par des critères et principes formels (5). Préalablement à toute intervention, le Conseil de Sécurité doit être saisi ; l’autorité et la légitimité duquel n’en seront que plus renforcées lorsqu’il aura été élargi à d’autres membres (Allemagne, Japon, et un représentant pour chaque continent : Afrique, Asie et Amérique Latine). Ainsi sera satisfaite l’exigence de représentativité reflétant l’évolution de la vie internationale. Il est suggéré qu’en entreprenant une Revue Annuelle des Résolutions adoptées par l’organisation, le Secrétaire-Général sera à même de voir quelles obligations n’ont pas été remplies.

Plus nombreux seront les Etats, institutions ou organisations internationales (ONU, OSCE, UE, Commonwealth, Conseil de l’Europe…) participant aux OMPs, plus grande sera la légitimité de l’intervention au nom de la « communauté internationale ».

La Grande-Bretagne a proposé au Secrétaire-Général un Cadre d’Intervention fondé sur six principes :

  • L’accent doit, d’abord, être mettre mis sur la prévention des conflits.
  • Le recours à la force armée doit s’effectuer seulement en dernier ressort.
  • Il incombe d’abord à l’Etat où les violations graves se déroulent d’intervenir afin d’y remédier.
  • C’est seulement lorsque le gouvernement incriminé a fait la preuve de son incapacité ou de son manque de volonté pour s’attaquer à une catastrophe humanitaire que la communauté internationale peut considérer qu’elle a le droit d’intervenir.
  • Toute utilisation de la force doit être proportionnelle aux buts humanitaires poursuivis par la mission et s’exercer en conformité avec le droit international.
  • Enfin, c’est à la collectivité, et à elle seule, qu’il appartient de faire usage de la force, et ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles que la force peut être utilisée sans l’autorisation exprès du Conseil de Sécurité. (position commune aux Britanniques et aux Américains).

S’inspirant des expériences du Kosovo et du Timor Oriental, la Grande-Bretagne préconise la mise sur pied d’un programme économique, politique et social (actions civilo-militaires ou CIMIC) pour assurer la paix et la stabilité en même temps que l’intervention. Si les soldats sont indispensables pour rétablir la paix, il faut des policiers, des juges et des planificateurs économiques pour lui donner des chances de durer. Au maintien ou rétablissement de la paix succède le temps de la reconstruction dans le cadre d’un programme de développement international (6).

Le génocide du Rwanda ou le massacre de Srebrenica, tous deux commis au vu et au su des troupes de l’ONU résignées à l’inaction faute de mandat précis, servent de toile de fond à la très ferme position de principe arrêtée conjointement par Messieurs Cook et Menzies au nom du gouvernement britannique en ce qui concerne les « règles d’engagement » (ROEs) des « casques bleus ».

Cette « mission » dont Tony Blair se dit investi a trouvé un large consensus au Parlement et dans le pays. Elle justifie même, à elle seule, le rôle de leader que la Grande-Bretagne entend jouer dans ce type de situations, quitte à faire cavalier seul si la communauté internationale tarde ou rechigne à intervenir dans un cas d’extrême urgence : c’est bien là le sens du sixième et dernier point qui justifie a posteriori l’intervention de l’OTAN au Kosovo sans mandat de l’ONU ou du Royaume-Uni en Sierra Leone : là où les droits de l’Homme sont en jeu, les exigences de la protection solidaire des droits par la communauté internationale doivent prévaloir sur les principes de souveraineté nationale et de la non-ingérence.

Javier Solana, le Haut représentant de l’UE pour la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC), croit discerner une puissante lame de fond qui pousse la communauté internationale en direction d’une « nouvelle moralité internationale » dénommée « les interventions humanitaires ». Lorsque des violations massives et systématiques des droits de l’Homme se produisent, le silence équivaut à la complicité, explique-t-il. L’assistance aux victimes de ces violations est devenue un devoir auquel rien ne permet de se soustraire (7).

Pour Nicole Gnesotto, Directrice de l’Institut de l’Union de l’Europe Occidentale (UEO), l’UE a la « responsabilité historique » de  « fonder la politique sur la morale » parce que « les droits de l’Homme sont plus importants que les droits des Etats » (8).

« Pourquoi et quand faut-il intervenir ? », demande The Economist. La solidarité internationale s’impose, affirme l’hebdomadaire, lorsqu’il s’agit de libérer un peuple de l’oppression pour lui permettre d’embrasser la démocratie ou bien simplement de changer de gouvernement (9).

Ainsi que le rappelait Jack Straw, à la Chambre des Communes lors d’un important débat sur les affaires étrangères en juin 2001:

Dans toutes les grandes organisations auxquelles nous appartenons, la Grande-Bretagne est considérée comme une force au service du bien et un partenaire fiable. La prospérité et la sécurité de notre peuple en ont été renforcées.

Nous continuerons à soutenir les valeurs qui sous-tendent notre propre sécurité et notre propre prospérité, ainsi que celles de nos alliés – les droits de l’homme, la démocratie, les libertés fondamentales auxquelles chaque être humain a droit – et nous ferons usage de notre influence dans le monde pour aider à faire face à la tyrannie, l’oppression, la pauvreté, les conflits et la souffrance humaine (10).

Le militantisme armé du Royaume-Uni apparaît comme la conséquence logique de sa bonne conscience et du messianisme qu’elle inspire. La force au service du Droit et de la morale. A Force for Good.

Parmi les trois priorités stratégiques assignées par Jack Straw à la politique étrangère britannique, la justice occupe une place prépondérante pour assurer la victoire du « Bien » sur le « Mal » :

Des trois piliers que je viens d’évoquer pour assurer un avenir positif – la sécurité, la justice et la prospérité – inhérents à ces priorités, c’est le pilier central, c’est-à-dire la justice, qui est essentiel. Nous vivons dans un monde dangereux : nous avons besoin de forces armées efficaces capables d’intervenir pour permettre au Bien de réellement vaincre le Mal, et pour donner davantage d’efficacité à la diplomatie quotidienne en l’appuyant là où il faut par une menace crédible de recours à la force (11).

 

VERS LA FIN DE L’IMPUNITE : POUR UNE JUSTICE INTERNATIONALE

 

Des tribunaux ad hoc…

 

Les crimes contre l’humanité ou les atteintes aux droits de l’Homme sont désormais sanctionnés par des tribunaux internationaux au Rwanda, en ex-Yougoslavie et en Sierra Leone.

C’est à l’initiative du gouvernement britannique que Slobodan Milosevic a été inculpé par le Tribunal Pénal International et que l’ONU mit sur pied un Tribunal Pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) pour juger les criminels de guerre. Cette inculpation par un TPI d’un Chef d’Etat en exercice, légalement élu, constitue une première mondiale.

A la différence des trois TPI, la Cour Pénale Internationale (CPI, International Criminal Court ou ICC en anglais) sera permanente, s’inspirant, plus de cinquante ans plus tard, de l’exemple donné par les tribunaux de Nürnberg et Tokyo.

 

…à la Cour Pénale Internationale

 

En présentant le projet de loi sur la Cour Pénale Internationale en décembre 2000 devant la Chambre des Communes, Robin Cook entendait « envoyer un message clair aux tyrans du monde : la Grande-Bretagne veut les voir comparaître devant l’instance de la justice internationale ».

Le Royaume-Uni est l’un des 117 Etats à avoir signé le Statut de Rome créant la CPI, le 14 juillet 1998. En se joignant aux 23 Etats qui l’avaient déjà ratifié, la Grande-Bretagne signifiait sa volonté de figurer parmi ses membres fondateurs.

La CPI étend sa juridiction aux crimes de guerre, crimes contre l’humanité et actes de génocide. Toutefois, elle ne peut poursuivre que des individus (les mandataires et leurs exécuteurs), et non des Etats. Cette restriction de compétence, expliqua Peter Hain, vise à donner des chances à la paix et à la réconciliation entre les victimes et leurs ex-bourreaux.

Le droit britannique intègrera les crimes qui sont du ressort de la CPI en vue de les appliquer à ses ressortissants, le cas échéant (12).

Cette consécration d’une autorité morale supranationale sanctionnant les manquements au droit pénal international et les violations des droits de l’Homme va de pair avec la reconnaissance du Conseil de Sécurité des Nations Unies en tant qu’instance multinationale garante de la moralité des actes de guerre (le concept de « guerre juste » fit momentanément l’objet de débats avant le déclenchement de l’Opération Liberté pour l’Irak) ou des opérations d’intervention jusqu’en 2015, estime l’étude prospective du MoD intitulée « Tendances Stratégiques » (13).

 

L’affaire Pinochet

 

L’arrestation de l’ancien dictateur chilien lors d’un déplacement à Londres en octobre 1998 et la procédure judiciaire engagée contre lui créèrent un précédent en matière diplomatique et en droit international.

Le 2 mars 2002, Jack Straw déclarait aux Communes que l’affaire Pinochet et la mise sur pied d’un Tribunal Pénal International mettaient fin à l’impunité de ceux qui commettent des atrocités de par le monde. A deux reprises, les juges de la Chambre des Lords avaient déclaré désormais ouverte la chasse aux anciens dictateurs et aux tortionnaires urbi et orbi.

L’affaire Pinochet a également permis au juge argentin Guzman d’imposer l’idée de « permanence du délit » à propos des disparitions, tant que les corps des disparus n’ont pas été retrouvés.

Le sénateur déchu a remporté une victoire à la Pyrrhus, car il ne doit sa tête et sa liberté provisoire(ment définitive) qu’à ses accusateurs respectueux à l’excès des principes qui fondent un état de droit et la démocratie (14).

Cette détermination à poursuivre tyrans, dictateurs et autres génocidaires est une préoccupation au cœur du « Nouveau Chapitre » rédigé par le MoD postérieurement aux évènements du 9/11. Elle légitime, d’une part, les expéditions punitives postérieurement à des agressions perpétrées par des « Etats Voyous » ou « faillis » ou des nébuleuses terroristes transnationales, et, d’autre part, elle justifie les opérations de guerre préventive qui sont déclenchées précocement à l’encontre d’un agresseur potentiel dont les seules intentions auront été présumées hostiles.

Cette nouvelle doctrine rendue publique au Royaume-Uni en juillet 2002 est le pendant de la doctrine Bush élaborée après le 9/11 et officialisée dans la National Security Strategy de septembre 2002. Ainsi, bien avant la publication par Tony Blair du « dossier » à charge concernant les armes de destruction massive (supposément) détenues par Saddam Hussein, elle scellait le sort du dictateur de Bagdad et donnait le feu vert à la « libération » de l’Irak par une « coalition de volontaires ».

 

Des valeurs universelles pour combattre les forces du chaos

 

Pour Londres, il existe désormais un consensus universel incontestable sur des valeurs telles que la défense de la démocratie, de la paix, de l’état de Droit, la défense des Droits de l’Homme, le maintien ou le rétablissement de la sécurité, l’exigence de stabilité comme condition sine qua non de la prospérité. Le chapitre 6 de la récente étude prospective intitulée « Tendances Stratégiques » effectuée par le Ministère de la Défense britannique précise qu’il s’agit de mettre en œuvre « un concept occidental de « bonne » conduite humaine »…défendu, voire imposé manu militari en Sierra Leone, au Kosovo, en Afghanistan, en Irak par une « Force au service du Bien ».

L’Opération Liberté pour l’Irak (OIF), explique Geoff Hoon, est une « campagne juste …(conduite)…au nom des intérêts du reste du monde, de la communauté internationale toute entière…C’est la chose qu’il est juste de faire » (15).

Jack Straw et Geoff Hoon ne cessent de marteler à l’unisson à tous leurs auditoires que :

Nous vivons dans un monde dangereux (16)…Nous vivons dans un monde incertain et rapidement changeant (17).

 

Dans la campagne mondiale contre le terrorisme, les « Etats Voyous » et les détenteurs ou pourvoyeurs d’armes de destruction massive, tous trois ayant cause liée soulignent constamment les Anglo-Saxons, Londres prête volontiers main forte à Washington pour « remettre de l’ordre dans le monde », comme l’expliquait Jack Straw à son auditoire du Foreign Policy Centre (18).

 

 

Références bibliographiques:

 

(1) UNITED NATIONS MILLENIUM SUMMIT, We, the Peoples, Ch.III, p.48

(2) BBCWORLD, Moral Combat. NATO at war, December 2000.

Voir la conférence de Mike O’BRIEN dévolue à « l’Ethique Militaire » au Royal United Services Institute : O’BRIEN Mike, Morality in Asymetric War and Intervention Operations, RUSI, Military Ethics Conference 2002

(3) International Herald Tribune, Blair Grabs Role as Alliance Hawk, April 25, 1999

(4) ANNAN Kofi, Two concepts of sovereignty, in THE ECONOMIST

(5) FCO, Revised role in humanitarian tragedies, article conjointement signé par Robin Cook (alors Ministre des Affaires Etrangères) et Menzies Campbell (porte-parole des Libéraux-Démocrates pour les Affaires Etrangères) dans le Financial Times en date du 4 septembre 2000. On notera au passage le consensus LibLab sur ce sujet.

(6) FCO, Britain’s role in Foreign Affairs, International Development and Defence, Baroness Symons’s response to HM The Queen’s Speech, House of Lords, London, 14/11/2002

(7) SOLANA Javier, Towards a new international morality : the humanitarian interventions, discours prononcé lors de l’inauguration du cours du même nom à l’Université d’Alcala de Henares, (Espagne), le 7 juillet 2000 

(8) International Herald Tribune, A changed Europe leads America, June 15, 01, p.6

(9) The Economist, Why and when to go in ?, January 4, 2001

(10) FCO, Pursuing an active and engaged foreign policy, Speech by the Foreign Secretary, Jack STRAW, in the Foreign Affairs debate on the Queen’s Speech, House of Commons, London, 22 June 2001

(11) STRAW Jack, Strategic Priorities for British Foreign Policy, FCO, QE II Conference Centre, London, 06/01/03

(12) Le refus des Etats-Unis de ratifier le Statut de Rome procède de leur opposition à voir leurs ressortissants jugés par une instance internationale (article 98).

(13) MoD, Strategic Trends, 2003, 6-9, § 24 et 6-13, legal 5

(14) Le Général Pinochet est néanmoins rattrapé par l’Histoire puisqu’en mai 2004 il a saisi la Cour Suprême du Chili en vue de faire casser la décision prise à son encontre par la Cour d’Appel de Santiago (par 14 voix contre 9) de lever l’immunité dont il bénéficiait en tant qu’ancien Président. Cf DAILY TELEGRAPH, Pinochet stripped of immunity from prosecution, 28 May 2004

(15) MoD, One year on – A UK Perspective, 2003

(16) STRAW Jack, Strategic Priorities for British Foreign Policy, FCO, 06/01/03

(17) HOON Geoff, Tomorrow’s World, Tomorrow’s Threats: The Future Global Environment, Royal Institute for International Affairs (RIIA), 2003

(18) FCO, Re-ordering the world, by Jack Straw at the Foreign Policy Centre, 25 March 2002









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