Les jeux d’alliances
balkaniques, surtout depuis l’effondrement des républiques socialistes de l’Europe
de l’Est sont fortement liés à des problématiques ethno-cultuelles. Sur le
pourtour méditerranéen la dimension religieuse est encore plus prégnante,
aussi bien dans la vie politique et sociale interne que dans la vie
internationale. Il n’est pas possible d’appréhender les relations entre la
Turquie et la Grèce en dehors de leurs histoires religieuses. Les activités
diplomatiques de ces deux pays sont incompréhensibles sans tenir compte des
implications confessionnelles, y compris dans le cadre d’arrangements
bilatéraux : le statut des chrétiens grecs résidant en Turquie a été
négocié en échange d’un statut particulier accordé aux musulmans turcs
résidant sur les terres grecques de la Thrace occidentale. Nous n’épiloguerons
pas sur l’histoire libanaise récente tant sa complexité tient à une
société civile multiconfessionnelle et aux rapports ambigus, parfois en
apparence contradictoires en raison justement de déterminants religieux, que l’État
entretient avec les puissances occidentales chrétiennes, avec les États
musulmans ou encore avec Israël.
■ La dimension
religieuse comme capital politique démesuré
Concernant l’incursion
irakienne au Koweït, qui a provoqué ce que l’on a appelé la Guerre du
Golfe, nous pouvons accorder que l’origine du conflit lui-même peut aisément
s’analyser selon les critères classiques de la géopolitique : volonté
expansionniste d’un État — avec à la clé le contrôle d’énormes
ressources pétrolifères — légitimant son action dans une grammaire
nationaliste irrédentiste qualifiant le Koweït de province par essence
irakienne. La variable religieuse est pourtant entrée en jeu dans le
déroulement et surtout dans les suites de la conflagration elle-même ; ne
serait-ce que dans le fait que l’Irak était jusqu’au conflit un des États
du Moyen-Orient le plus moderniste et le plus occidentalisé, au sens où la
priorité des politiques publiques était l’industrialisation, en dehors de
considérations confessionnelles ou d’une idéologie religieuse. Le
gouvernement irakien, s’appuyant sur le parti Baas, s’est d’ailleurs
fortement heurté depuis des décennies à des organisations prônant l’instauration
d’un État islamique1, dont une des plus radicales est al-Dawa
al-Islamiya qu’il tenta de démanteler à la suite d’un attentat manqué
contre le vice-Premier ministre Tarek Aziz, acte terroriste qui répondait
lui-même à l’exécution de l’ayatollah Mohammed Bagher Sadr. La guerre
Irak-Iran, qui dura huit années (1980-88), marque l’apogée de cet
affrontement entre une État fondamentalement laïque, l’Irak, même si l’Islam
reste sa religion officielle, et un État fondamentalement religieux, l’Iran2.
Pourtant, celui qui fut
formé dans le giron du parti Baas, Saddam Hussein, éprouva le besoin d’exhiber
sa piété religieuse lors, et surtout à la suite, de la Guerre du Golfe, afin
de tenter de mobiliser autour de lui le monde musulman à l’extérieur, mais
aussi pour maintenir une légitimité ébranlée à l’intérieur. Le dirigeant
irakien n’a pas réussi à l’extérieur à contrer l’influence des
Émirats du golfe persique, en particulier celle de l’Arabie Saoudite qui
déploya pour l’occasion l’éventail de ses ressources matérielles
(pétrodollars) et spirituelles (se présentant en sanctuaire de l’Islam) pour
diaboliser et isoler l’Irak. Cette stratégie réussit en revanche à l’intérieur
à maintenir le chef irakien au pouvoir. Le dictateur doit aujourd’hui
composer avec le processus d’islamisation qu’il a lui-même contribué à
insuffler afin de résister à la pression occidentale.
Dans un autre registre,
nous rappellerons que les États-Unis ont largement soutenu le mouvement taliban
afin de contenir, dans la logique stratégique de la « Guerre
froide », la prolifération du « bloc socialiste ». Cette
stratégie s’est effectivement révélée efficace, mais après l’effondrement
de l’Union Soviétique les alliés objectifs d’hier sont devenus les ennemis
d’aujourd’hui, en vertu de ce même fanatisme désobjectivé (sans objectif
terrestre mondain déterminé a priori) que l’on croyait pouvoir diriger à
volonté vers des objectifs choisis. On peut effectivement orienter le fanatisme
vers n’importe quel objectif, aussi insensé, calculé, machiavélique ou
raisonnable soit-il. Cette facilité et cette étendue infinie d’exploitation
est précisément ce qui fait de la foi une arme politique à double
tranchant : le manche du couteau s’adapte indéfiniment à peu près à
toutes les mains, mais ne s’adapte complètement à aucune ; l’arme est
glissante, insaisissable comme objet froid et passif, car construite à base de
subjectivité brûlante et active, sans cesse refondue à la chaleur de
relations affectives fluctuantes.
Nous avons évoqué ces
événements parce qu’ils établissent que le religieux n’est pas un objet
parmi d’autre susceptible d’être politiquement instrumentalisé, mais une
ressource politique aussi efficace que délicate à utiliser. Sa puissance a
pour contrepartie qu’elle n’est jamais manipulée sans risque, en
particulier sans le risque que ce soit le religieux qui, à son tour,
instrumentalise le politique. Parce qu’en effet, le religieux n’est pas,
comme la puissance financière, un capital en quelque sorte brut et passif,
passivement objet de manipulation, d’échange, de chantage, de négociation,
mais un capital actif, fondée sur les aspirations, les espoirs, les craintes
humaines les plus irréductibles qui n’ont pas la limitation phénoménale de
l’argent mais l’illimitation métaphysique de la foi. On ne négocie pas
avec un croyant : les intérêts terrestres, rationnels, ont cédé la
place à un intérêt transcendant, qui ne peut plus faire l’objet d’un
marché, qui ne peut plus être mesuré, et qui pour cela peut permettre de
mener des entreprises démesurées. En retour de ce pouvoir démesuré, le chef
d’un groupe de croyants — qu’il soit lui même croyant ou non —
est partie d’une logique symbolique complexe qu’il ne peut impunément
transgresser. Cela vaut pour la plus petite secte religieuse comme pour la foule
des croyants suivant un chef charismatique.
Le relâchement des
idéologies qui ont constitué le socle de l’imaginaire politique de la Guerre
froide, s’est traduit, entre autre, par un réinvestissement religieux des
espaces psychiques individuels, communautaires et collectifs3.
Réinvestissement qui ne se traduit pas en géopolitique par une
instrumentalisation univoque mais par la complexification d’une réalité dans
laquelle la dimension religieuse est non seulement une ressource mais aussi une
contrainte politique.
■ Le religieux
comme contrainte et comme ressource de la géopolitique contemporaine
Les événements qui se
déroulent au Proche-Orient confirment, s’il en était besoin, que le
religieux est devenu un des ressorts essentiel de la géopolitique. Les
Palestiniens qui se sont réfugiés derrière les murs de la Basilique de la
Nativité à Bethléem n’ignoraient rien de la puissance symbolique de leur
geste. L’arme symbolico-émotionnelle a réussi à contenir les armes
conventionnelles. Les soldats israéliens n’ont pas osé pénétrer ce
sanctuaire, devenu le refuge de leurs ennemis. Alors que le combat était perdu
sur le terrain matériel, Yasser Arafat en appela habilement à la conscience
mondiale, en particulier à la conscience occidentale et chrétienne, jouant, en
termes à peine voilés, sur les dissensions millénaires qui opposent, souvent
implicitement, juifs et chrétiens, mêlant de fait un tiers au conflit qui l’oppose
au gouvernement israélien.
Bethléem est le lieu de
naissance du Christ. Que l’armée investisse la basilique chrétienne
construite dans cette bourgade hautement chargée de sens dans la mémoire
« occidentale »4, voilà un risque diplomatique majeur
que les représentants de l’État hébreu ne sont pas disposés à prendre.
Investir la basilique aurait pu être interprété comme la violation d’un
lieu saint, d’un lieu de mémoire, et aurait pu devenir une « nouvelle
agression » de la part de « ceux » qui ont crucifiés le
fondateur du christianisme. C'est-à-dire qu’un tel geste aurait eu des
conséquences qui ne peuvent être énoncées officiellement : résurgence
du vieux fond anti-judaïque chrétien fondé sur l’idée — aberrante
à bien des égards compte tenu de la judaïté de Jésus — que les Juifs
ont assassiné ce dernier. Vieille accusation de déicide, qui pourrait être en
partie réactive — dans un imaginaire de l’antisémitisme chrétien
non-explicité — à la lumière d’une telle actualité. La martyrologie
islamique qui pourrait naître d’une action violente en ces lieux en serait d’autant
plus puissante qu’elle pourrait être lue en langage évangélique. Yasser
Arafat se présente en pasteur indispensable, rassembleur, pour un peuple de
brebis éconduites et jetées hors de leur pâturage. En termes évangéliques,
le chef palestinien donne son corps et son sang à une cause
« presque » perdue. Ajoutons à cela la mauvaise conscience
occidentale et chrétienne face à son propre passé colonial et à sa propre
responsabilité dans la situation conflictuelle telle qu’elle apparaît
aujourd’hui, et nous nous approchons de cet arrière fond religieux qui s’impose
comme une contrainte fondamentale, une sorte de décor nécessaire, dans la
politique de cette région du monde, sanctuaire des trois monothéismes. La
question de Jérusalem soulève des difficultés encore plus
inextricables : toutes les confessions monothéistes, dans l’étendue de
leurs variétés, se côtoient à travers des basiliques, mosquées, églises,
synagogues, construites les unes à côté des autres, parfois les unes sur les
autres, formant des strates symboliques entremêlées comme les strates d’une
multitude d’inconscients collectifs.
De même que le chef
palestinien mobilise les ressources symboliques de l’Islam et du fond
chrétien anti-juif à son profit et à celui de sa cause — en supposant
que les deux se confondent — les autorités chrétiennes trouvent, de
leur côté, une occasion d’imposer leur présence dans les relations
internationales en tant que médiateur, arbitre et refuge. Autant de termes
évocateurs. Cette position chrétienne revêt l’avantage de jouer à la fois
sur le tableau du dialogue inter-religieux et sur celui de l’action
humanitaire, deux plans qui comptent parmi les priorités stratégiques de la
nouvelle légitimation du christianisme sur la scène sociale et politique,
aussi bien dans l’ordre interne qu’international.
Cette complexité ne
serait pas ce qu’elle est sans un facteur qui est devenu une constante aussi
universelle et contraignante que la géographie, et à la fois aussi
difficilement prévisible et contrôlable que les intempéries ou les
catastrophes naturelles : l’opinion publique5. La
multiplicité des moyens de diffusion de l’information sur des supports
diversifiés qui permettent de faire voir, de faire entendre, de faire sentir,
bref de faire vivre virtuellement et instantanément des événements soient à
n’importe qui sur la surface de la planète quel que soit son éloignement
physique, change la donne géopolitique. Par cette voie, l’individu lambda se
transforme en citoyen d’un monde virtuel.
À l’inverse, s’assemble
une foule — elle aussi virtuelle — qui s’impose en permanence à
chaque décideur ; celui-ci se sait perçu et commenté, dans ses
décisions et les événements qui en découlent, d’un bout à l’autre du
globe. Cet environnement virtuel transforme la nature des relations
internationales, participant d’ailleurs à les changer en dynamiques
transnationales. Or, cet environnement virtuel, devenu une constante dont on
doit tenir compte en priorité à l’instar du relief ou du climat, terrain
nécessaire de toute décision ou action « remarquable » (par
conséquent médiatisable), est, par sa nature fictive même, extrêmement
sensible à la dimension symbolique, affective, émotionnelle. On comprendra
aisément, dans ce contexte, que la variable religieuse soit nécessairement au
cœur de la géopolitique contemporaine en tant que ressource et à la fois en
tant que contrainte.
■ Le retour
politique au religieux
Le christianisme n’est
pas une institution clairement territorialisée tel qu’un État ou une
association d’intégration tel que l’Union européenne, ni même une
association du type ONG mais bien avant tout une tradition au sens le plus large
à la fois de corps doctrinal et d’identité cultuelle. Cette tradition
regarde la géopolitique en tant qu’elle a interféré avec les logiques,
impériales, stato-nationales classiques et aujourd’hui avec les logiques
transnationales émergeantes, tout en étant porteuse de projets
civilisationnels, plus ou moins unifiés en fonction des époques, des familles
chrétiennes et des territoires, comportant des origines et des conséquences
politiques. À en croire ce qu’écrit Gilles Kepel dans La Revanche de Dieu6,
les mouvements religieux remplissent depuis les années 70 la fonction qui
était hier assumée par les mouvements ouvriers : nommer les
disfonctionnements sociaux et politiques. Ce qui se traduit par des tentatives
révolutionnaires de prise de pouvoir aboutissant en cas de réussite comme en
Iran à l’instauration d’une République islamique, ou par une voie
piétiste plus lancinante de transformation sociale à travers les tentatives d’agir
sur les pouvoirs publics et ses organes de décision. L’ouvrage ci-dessus
cité présente ces processus de conquête du monde dans une perspective que
nous pouvons qualifier de géopolitique même si le mot n’est pas utilisé par
son auteur. Les situations géographiques sont sans cesse rattachées à leur
dimension cultuelle, et les projets religieux s’expriment aux travers d’objectifs
qui sont aussi territoriaux7.
Le religieux entretient
depuis une trentaine d’années un nouveau rapport à la modernité :
instance critique sur le plan de la logique internationale dominée par l’empire
des États-nations occidentaux les plus riches qui imposent leur culture au
reste du monde, mais aussi instance critique sur le plan de la logique interne
du consumérisme dépersonnalisant. Cette recrudescence, ce réchauffement
affectif religieux ou renouveau émotionnel8, peut se concentrer en
un néo-traditionalisme ayant des visées clairement politiques ou en une voie
plus douce, mais peut-être plus profonde, de réformisme social. Cette voie,
même si elle se rapporte aussi à un certain dépassement de la modernité, s’inscrit
surtout dans une stratégie d’adaptation, ne serait-ce qu’en construisant
ses discours dans un langage modernisé, ainsi que peut en témoigner le
développement de la doctrine sociale de l’Église ou même la critique
cosmopolitique et parfois tiers-mondiste du dalaï lama9 à l’encontre
des États et de leur « égoïsme » localiste.
■ Géopolitique
de l’islamisme et géopolitique du christianisme
Le christianisme ne
constitue pas un bloc solide mais s’incarne dans une multitude de
sensibilités qui s’accordent à des contextes régionaux, nationaux,
continentaux diversifiés. À la différence de l’Islamisme — idéologie
politique issue de l’Islam — le christianisme ne propose pas l’instauration
d’un État religieux. Le christianisme en tant qu’idéologie politique n’apparaît
pas à travers un mouvement clairement identifié comme dans le cas de l’islamisme.
Si projet politique il y a, il ne s’énonce pas directement en tant que tel
mais se déduit plutôt des stratégies de critiques sociales et politiques
ainsi que des stratégies organiques mises en œuvre. La fonction critique que s’est
octroyée une famille chrétienne qui revendique son universalité, le
catholicisme, a joué par exemple un rôle politique indéniable dans l’effondrement
de certains régimes marxistes. La mise en place de procédures avec leurs
règles du jeu, tel que le dialogue interreligieux, ou d’institutions
caritatives et humanitaires, de réseaux d’informations, relève de ce que
nous appelons la stratégie organique. Les stratégies organique et critique
comportent de forts enjeux territoriaux et sont indétachables des idéologies
qui les rendent légitimes.
■ Ontologie et
géopolitique
Bien entendu les
représentations sont sans cesse modifiées par les aléas politiques, les
ambitions individuelles, les contextes économiques, comme c’est d’ailleurs
aussi le cas pour l’islamisme10. Il n’empêche qu’aucune
stratégie ne serait même efficace sans être idéologiquement cohérente. Les
militants néofondamentalistes d’Al Qaïda, qui ont attaqué les symboles de
la puissance financière et militaire américaine le
11 septembre 2001, n’ont pu se convaincre de la légitimité de leur
massacre et de la nécessité de leur suicide qu’au nom d’une ontologie et
non pour de simples motivations stratégiques, même si ces dernières
motivations ne sont pas absentes de l’esprit de leurs chefs et de la volonté
des États qui participent directement ou indirectement à leur financement.
La réplique militaire
américaine n’est pas non plus dénuée d’un arrière fond ontologique qui
ne se réduit pas à une pure instrumentalisation des sentiments puritains des
électeurs majoritaires de Georges W.Bush. Ce président incarne la réaction
émotionnelle de la collectivité américaine atteinte dans son identité,
violentée dans sa conception du monde. Structurellement les personnages de Bush
et de Ben Laden ne sont pas si différents qu’ils en ont l’air, ils
concentrent symboliquement, au-delà des enjeux économiques majeurs qui
découlent de leurs actions, des positions ontologiques opposées : le
puritanisme baptiste-évangélique contre le puritanisme wahabbite, ainsi que le
fait remarquer Bruno Etienne.11
■ La remise en
cause des fonctions régaliennes
Le bouleversement
fondamental, dont témoignent les attentats du 11 septembre, au-delà du
dépassement définitif des antagonismes issus de la Guerre froide, tient dans
la dévaluation de la logique stato-nationale classique, plus exactement dans l’effondrement
du système westphalien des relations internationales. Les États ne
réussissent pas à rester les acteurs majeurs de la vie politique mondiale. Les
relations diplomatiques, les ressorts classiques de la guerre entre nations, de
la dissuasion nucléaire pourtant beaucoup plus récente, semblent être
dépassés par des jeux transnationaux qui ne sont plus maîtrisés ni par les
États, ni par les associations d’États, ni par les institutions publiques
internationales. Le terrorisme moderne, qui ne se résout ni à des attentats
crapuleux traditionnels, ni à des guerres entre nations, révèle l’importance
cruciale de la variable religieuse dans ces nouveaux jeux transnationaux. Le
principe de la guerre, au sens de face à face entre des nations ou entre des
alliances de nations, s’effrite au profit de dynamiques transnationales
financières et culturelles qui complexifient les rapports.
Une organisation
terroriste pourra être soutenue par un État parce qu’elle participera à son
financement, et en échange elle utilisera son territoire afin de former ses
sections d’assaut. Dès lors, lutter contre cette organisation revient à
lutter contre cet État tout en ne luttant pas, d’un autre point de vue,
contre lui en propre. De même assurer la sécurité intérieure contre les
attaques terroristes modernes n’est plus possible par une stratégie
policière autonome. Il y a dissolution entre les fonctions respectives de la
police et de l’armée, parce qu’il y a dissolution entre les fonctions
régaliennes de maintien de la paix extérieure et de préservation de la
sécurité interne. Cette situation laisse l’État de plus en plus désarmé,
particulièrement lorsque sa sécurité intérieure dépend de réseaux à la
fois religieux et financiers transnationaux, et de rapports ambigus entre des
populations lointaines et certains de ses citoyens. Les pouvoirs publics
envisagent dès lors de mettre en jeu une multitude de stratégies qui tiennent
à la fois de la diplomatie, de la répression policière, de l’intervention
armée, de la prévention éducative, de la recherche et de la neutralisation de
réseaux. À ce défit contre sa logique la plus élémentaire, l’État tente
de répondre par la diversification extrême des moyens d’action12.
Les distinctions entre
temps de paix et temps de guerre sont elles-mêmes de plus en plus sujettes à
caution. La globalisation emporte avec elle une telle interdépendance que le
moindre conflit, aussi éloigné soit-il, touche l’équilibre planétaire. Un
simple problème de sécurité intérieure peut résulter en partie ici, en
France par exemple, d’un conflit international qui se déroule là-bas, à l’instar
de la seconde Intifada palestinienne, en raison de mécanisme d’identification
de certaines populations, en l’occurrence des populations beurs françaises
qui s’associent à leur « frères » palestiniens. La globalisation
engendre des flux migratoires intensifs de moins en moins contrôlés13
et par là la disparition de la réalité homogène d’un peuple national au
profit de la réalité de populations diversement réparties sur des territoires
qui répondent moins à une logique stato-nationale claire qu’à des logiques
urbaines de « quartiers » ou à des logiques d’industrialisation
transfrontalière par exemple. Tout circule à grande vitesse, l’information,
les biens et services, mais aussi les populations, les religions et les
cultures. Le religieux dispose de ressources institutionnelles et conceptuelles
particulièrement bien adaptées à ces mutations géopolitiques.
■
Décomposition-recomposition du réel politique
Depuis déjà une
vingtaine d’années l’Islam est perçu comme vecteur géopolitique
fondamental, au point d’être considéré par certains observateurs comme le cœur
des nouvelles configurations de la politique planétaire, ainsi que le donnent
à penser les analyses déjà anciennes d’Yves Lacoste14. Ces types
d’analyses se sont nourris des débats sur la décomposition de la société
mondiale jusque là répartie en État-nations et divisée en deux blocs, au
point d’aboutir à la célèbre hypothèse de Samuel Huntington sur le choc
des civilisations15. Nous savons effectivement depuis Max Weber que
le capitalisme lui-même dans une de ses versions les plus efficaces s’est
pleinement développé grâce à un habitus protestant calviniste. Ceci
permettrait de soutenir que les faits humains, qu’ils soient politiques,
sociaux ou économiques, sont dépendants de variables
culturelles/cultuelles ; la réussite capitaliste japonaise elle-même
serait explicable en raison des spécificités de sa tradition religieuse16.
L’avènement d’un monde de plus en plus technique, complexe — y
compris de plus en plus capitaliste — dans lequel les informations se
transmettent presque instantanément, loin d’entamer la pertinence du
religieux offre de nouvelles opportunités à son déploiement, ainsi que le
remarque, en tant que médiologue17, Régis Debré.
■ La
transnationalisation organique et idéologique du religieux
La dimension religieuse
qui n’apparaissait que comme une variable parmi d’autres il y a encore de
cela une vingtaine d’années, apparaît aujourd’hui au cœur de la politique
mondiale. La plupart des grands conflits internes et (ou) internationaux qui ont
éclaté ou se sont envenimés ces dix dernières années comportent une lourde
charge religieuse, des Balkans au Tibet en passant par la question
israélo-palestinienne. Notre propos n’est cependant pas de dresser un
portrait négatif, apocalyptique de notre monde, de décrire une humanité qui s’effriterait,
cisaillée par des lignes de partage culturelles et religieuses, mais plutôt de
mettre en évidence positivement les nouvelles configurations qui émergent
difficilement de cette logique transnationale. Les logiques économiques
fonctionnalistes tout comme les logiques terroristes de violences sociales et
politiques font partie de cette nouvelle transnationalisation des rapports, dont
les acteurs s’organisent en entreprises ou en réseaux plutôt qu’en
État ; les deux types de logiques et d’organisations se complétant
parfois dans des sortes de consortium capitalistes/religieux tel que l’illustre
le cas d’Al Qaïda, pour prendre un exemple dans l’actualité la plus
brûlante. Mais le terrorisme et le capitalisme multinational ont tendance à
nous faire passer à côté de la réorganisation plus générale de la
société mondiale à travers l’apparition d’acteurs tels que la Soka
Gakkaï Internationale18 et le mouvement Bahaï19 ou à
travers l’intensification de l’action transnationale du Vatican20
— même si cela ne date pas d’hier — en particulier depuis l’avènement
du pape Jean-Paul II au point que l’on en vienne à employer l’expression de
« géopolitique wojtylienne21 ».
Ce qui caractérise d’ailleurs
cette « géopolitique wojtylienne » est la place centrale d’un
projet ou du moins d’une conception du monde, que l’on peut qualifier avec
admiration de vision mystique si l’on est catholique ou d’idéologie si l’on
se place dans une perspective plus neutre. L’importance croissante des
réseaux transnationaux au détriment des États-nations favorise évidemment
les organisations religieuses. Ces institutions se développent en même temps
que les idéologies qui les rendent légitimes.
Une organisation ne peut
durer sans un projet, qui plus est si elle n’est pas attachée, ainsi qu’une
institution religieuse, à une portion territoriale rigoureusement délimitée.
Les études politologiques les plus récentes mettent en évidence l’importance
des idées dans les processus de décisions politiques, dans la mise en œuvre
des politiques publiques et plus généralement dans l’action publique.
Personne — aucun individu comme aucun groupe d’individus constituant
une commission, un conseil ou un groupe de décision — n’est capable de
décider en fonction d’un intérêt strictement défini, mais plutôt en
fonction de processus mentaux dépendant de valeurs, d’idées, de
représentations, et cela à tous les niveaux de l’action publique22.
Or, les religions sont par excellence productrices de valeurs, de
représentations et d’idées. Leur force ne réside donc pas seulement dans
leur structuration en réseaux transnationaux adaptés à la réalité
matérielle mondiale, ni dans leurs idéologies recomposées en contre-culture
de la modernité particulièrement bien adaptées aux crises spirituelles qui
secouent les différentes parties de l’humanité. Elle réside aussi dans leur
vocation naturelle à produire des représentations suffisamment puissantes et
englobantes pour s’intérioriser en normes de valeurs et de comportement. Le
christianisme occupe une position privilégiée au cœur de ces nouvelles
conflagrations et configurations dont il semble tirer largement partie en ce
Notes
1. Bien que l’Islam
soit la religion officielle du pays, l’Irak n’est pas un État islamique.
2. Même si l’idéologie officielle qui a justifié à l’époque l’incursion
irakienne en Iran était liée à une réinterprétation de l’histoire des
conquêtes musulmanes contre les Perses. Les Irakiens invoquèrent en
particulier la victoire de Qadissiya en 637, lors de laquelle les Arabes
musulmans repoussèrent les Perses sassanides hors de Mésopotamie. En dessous
de cette raison officielle presque « religieuse », se trouve plutôt
et au contraire, la volonté d’endiguer la révolution iranienne islamique.
3. Alain Touraine constate d’ailleurs dans les sociétés occidentales les
plus nanties que le phénomène de la « démodernisation »
(Pourrons-nous vivre ensemble ?, Paris, Fayard, 1997, p. 39-93) s’accompagne
de la disparition des « répertoires d’action collective », au
sens de Charles Tilly, des mouvements sociaux de l’époque industrielle
(Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992, p. 316). Cette disparition
va de pair avec une crise de représentativité des grandes centrales
représentativité des grandes centrales syndicales. La « démodernisation »
profite ainsi au développement croissant de mouvements religieux qui occupent
cet espace psychique et sociétal laissé vacant.
4. Nous nous sommes résolus, après de nombreuses hésitations et pour plus de
simplicité, à employer le terme d’« occidental(e) » (ou Occident
dans certains cas) pour qualifier les groupes d'États industrialisés les plus
riches, qui sont majoritairement peuplés de citoyens traditionnellement et
formellement — sans tenir compte de la « dissémination du
croire » propre à l’évolution de ces sociétés — de confession
chrétienne. Ce qui correspond en gros à l’Europe et à l’Amérique du
Nord. Cette appellation est géographiquement, et même culturellement, en
grande partie erronée, mais la remettre en cause contre le sens commun diffusé
par les médias ne ferait qu’introduire un élément susceptible d’apporter
plus de confusion que d’éclairage sur des questions déjà extrêmement
complexes.
5. Sur les subtilités de définition de la notion d’« opinion
publique », distincte de celle d’« opinion commune » et d’«
opinion collective », nous renvoyons le lecteur au travail de Pierre
Livet (« Médias et limitations de la communication », in
Hermes : Cognition Communication Politique, 2, Le Nouvel Espace public,
éditions du CNRS, 1989).
6. Gilles Kepel, La Revanche de Dieu. Chrétiens, juifs, musulmans à la
reconquête du monde, Paris, Seuil, 1991.
7. Il suffit pour se convaincre du rapport entre les idéologies religieuses et
leurs conditions et objectifs spatiaux de citer quelques uns des titres et
sous-titres qui ponctuent l’ouvrage de Gilles Kepel : « La
conquête d’espaces islamisés en Europe », « Europe, terre de
mission », « La rechristianisation en Europe de l’Ouest »,
« Sauver l’Amérique », « La rédemption d’Israël »,
« Reconquête du monde », « L’expansion du Jihad »,
« Le royaume d’Israël » (op. cit., p. 285-288).
8. Cette dernière expression est employée par les sociologues Françoise
Champion et Danièle Hervieu-Léger (De l’émotion en religion. Renouveaux et
tradition, Paris, Le Centurion, 1990).
9. Raphaël Liogier, Introduction à une approche politique de l’occidentalisation
du bouddhisme, thèse de Doctorat en Science politique, université d’Aix-Marseille
III, 2000.
10. Abderrahim Lamchichi, Géopolitique de l’islamisme, Paris, L’Harmattan,
2001.
11. Bruno Étienne, Les amants de l’Apocalypse. Pour comprendre le 11
septembre, La Tours d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2002.
12. Les proposition formulées par le dernier rapport de la Commission de la
défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale illustre
parfaitement ce désarroi. Le rapport, qui ne ressemble pas à un document sur l’armée
ou même sur la défense du territoire au sens plein du mot, propose la
diversification extrême des moyens d’action en dehors des stratégies
conventionnelles (Paul Quilès, René Galy-Dejean, Bernard Grasset, Combattre le
terrorisme international. 33 propositions pour contrer la menace terroriste, Les
documents d’information de l’Assemblée nationale, n° 3460, 2001).
13. Catherine Withol de Wender, Faut-il ouvrir les frontières ?, Paris,
Presse de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1999.
14. Yves Lacoste, Questions de Géopolitique. L’Islam, la mer, l’Afrique,
Paris, La Découverte, 1988. L’auteur parle dans son ouvrage de
« géopolitique des islams ».
15. Samuel Huntington, « Clash of Civilisations », in Foreign
Affairs, Summer 1993.
16. Michio Morishima, Why has Japan « succeeded » ?, Cambridge,
Cambridge University Press, 1982.
17. « La dilatation du monde et la World Com ont plutôt stimulé qu’empêché
« le retour du religieux » (Régis Debray, Dieu, un itinéraire,
Paris, Odile Jacob, « Le champ médiologique », 2001, p. 367).
18. Organisation non gouvernementale issue du bouddhisme japonais nichériste,
prônant un humanisme et une citoyenneté planétaire, membre du Haut Comité
aux Réfugiés, fonctionnant à la fois comme une Église et comme une
entreprise transnationale (cf. Raphaël Liogier, « La politique de la Soka
Gakkaï en interraction avec l’environnement international et local »,
in Frégosi, Willaime, Le Religieux dans la Commune, Genève, Labor et Fides,
2001).
19. Organisation religieuse ayant son siège en Israël et implantée dans la
plupart des pays du monde, y compris en Europe et en Amérique. Issu d’un
mouvement mystique perse contestataire, dont les fondateurs furent persécutés
par les autorités religieuses officielles, cette tradition s’est construite
à l’aune de la modernité (XIXe et début du XXe siècle) et prône l’établissement
d’une civilisation universelle et démocratique sans frontière nationale.
Elle se présente comme le moment ultime, presque « post-moderne »
de l’évolution du religieux vers l’unification de toutes les traditions.
Elle constitue institutionnellement un maillage de réseaux développés à l’échelle
planétaire et organise des activités permettant d’accélérer l’établissement
d’une « société universelle » (aide au Tiers-Monde, action
humanitaire, etc.).
20. Philippe Pons, « Le Vatican saisi par la géopolitique », Le
Monde, 7, 8, 9 août 1985.
21. « Jean-Paul II. Mystique et géopolitique », in Limes, Revue
Internationale de Géopolitique, L’Empire du Pape, n° 2, printemps 2000.
22. Yves Surel, « Idées, intérêts et institutions
dans l’analyse des politiques publiques », in Pouvoir, 87, 1998.
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