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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 27/06/04





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 








Les Etats-Unis et les néoconservateurs : retour sur une stratégie géopolitique globale via l’analyse d’un projet régional et certains aspects de la politique étrangère US de la dernière décennie 

par Philippe Sébille-Lopez, diplomé de l'Institut Français de Géopolitique et consultant/chercheur en géopolitique auprès d’entreprises et d’organismes internationaux au sein du cabinet Geopolia

 

En ce début de XXIème siècle, pour bien comprendre la situation de l’hyper-puissance mondiale que sont les Etats-Unis, ce qui conditionne sa vision du monde et partant sa stratégie, il convient de distinguer d’abord, quatre vecteurs tactiques importants avant d’examiner ensuite ses véritables orientations stratégiques.

Le premier vecteur tactique est ancien, c’est l’action en faveur de la démocratie et des droits de l’homme. Les trois autres sont plus récents: le combat contre le trafic de stupéfiants et autres mafias ; la guerre contre le terrorisme ; l’unilatéralisme en politique.

 

LES VECTEURS TACTIQUES DE LA STRATEGIE DES ETATS-UNIS

 

La question des droits de l’homme et de la démocratie illustrée à travers quelques exemples

La question des droits de l’homme est un vecteur tactique traditionnel de la stratégie des Etats-Unis.

Ce combat en faveur des droits de l’homme a été instrumentalisé de façon systématique par les Etats-Unis au lendemain de leur défaite au Vietnam, dans la poursuite de leur lutte contre le communisme et l’Union soviétique. Ne pouvant combattre directement les régimes communistes par des moyens militaires et en complément des conflits menés par procuration jusqu’à la fin de la Guerre froide, les Etats-Unis ont aussi placé la lutte sur le terrain des droits de l’homme et de la démocratie. On pourra utilement se souvenir de l’application très sélective de ces principes entre 1975, année de la chute de Saïgon, jusqu’à l’effondrement de l’URSS en 1991, de la Grenade au Zaïre en passant par l’ensemble des pays dits pro-américains au Moyen-Orient comme en Irak dans les années 1980 ou encore au Cambodge, au moment de "l’invasion" vietnamienne de 1979, etc. Le combat en faveur de la démocratie tel qu’avancé aujourd’hui par l’Administration Bush en constitue à mon sens le dernier avatar, dans une version plus globale, réactualisée et adaptée au nouveau contexte géopolitique post-Union soviétique. Bien sûr, ceci vaut surtout pour certaines régions jugées stratégiquement prioritaires comme le Moyen-Orient. Lorsque l’on examine par exemple la situation de la démocratie en Amérique latine en Bolivie, au Pérou, en Equateur, en Colombie ou au Venezuela, dans l’arrière cour des Etats-Unis, il apparaît clairement que cette zone n’est plus stratégiquement prioritaire pour ces derniers. Le Brésil et l’Argentine, deux des trois plus gros débiteurs du FMI, concentrent l’essentiel des intérêts politico-économiques de Washington dans la région. Nous verrons que trois ou quatre autres pays présentent toujours un intérêt certain, ce qui est relativement peu pour cette zone qui regroupe plusieurs dizaines de pays et qui était encore il y a peu jalousement gardée, dans la logique d’affrontement Est-Ouest.

Plus au nord, en Haïti, les retrouvailles diplomatico-militaires franco-américaines post-Irak illustrent indirectement la portée limitée du message démocratique des néoconservateurs. La question des limites du modèle démocratique, en terres américaines, comme partout ailleurs, en l’absence de réformes et d’une certaine prospérité économique correctement partagée, a le mérite d’être clairement posée. Au plan politique, l’accord conclu sur l’intervention et le départ forcé du président élu J-B Aristide, entre la France et les Etats-Unis s’est fait en échange du feu vert donné par Washington, au Conseil de sécurité de l’ONU, sur le principe de l’envoi de casques bleus en Côte d’Ivoire. Les Etats-Unis qui financent 25 % des opérations de maintien de la paix, n’étaient pas favorables à cet envoi, préférant laisser la France gérer seule ce dossier explosif, dans ce qui était alors une punition, suite au refus de l’alignement français sur l’Irak. En filigrane se trouve posé dans cette crise, l’avenir du modèle démocratique en Afrique subsaharienne, lorsque les critères ethniques ou en l’espèce celui encore plus abstrait d’ivoirité, tiennent lieu de programme politique. La complicité passive des pays occidentaux, qui se satisfont régulièrement des apparences démocratiques est en cause, au même titre que la responsabilité d’une grande partie des élites politiques africaines.

En Asie, dans un pays développé et démocratique comme Taïwan, on pourrait aussi s’interroger sur le soutien pondéré des Etats-Unis, tantôt très appuyé, notamment en matière militaire, d’autre fois plus critique, comme lors du référendum organisé le 21 mars dernier par le président Chen Shui-bian sur l’indépendance de l’île, en marge de l’élection présidentielle. La relation avec le Kuomintang, qui a toujours soutenu l’existence d’une seule Chine, est manifestement plus conforme aux intérêts de Washington, que celle incarnée par l’encombrant trublion indépendantiste réélu en mars dernier. Le soutien à Taïwan pour Washington, ne se conçoit qu’en tant que moyen de pression sur la Chine continentale. Il suppose à ce titre, une convergence de vue et d’analyse qui conduit les Etats-Unis à exercer aussi des pressions indirectes sur le système démocratique taïwanais.

Etrangement, les Etats-Unis restent plutôt discrets sur Hong Kong. Ils savent que c’est probablement là que la question de la démocratie risque de se poser avec le plus d’acuité pour Pékin, notamment dans la perspective des élections législatives de septembre 2004, que les démocrates pourraient fort bien remporter. Ce serait un précédent fâcheux malgré le postulat théorique: un pays, deux systèmes.

La question de la démocratie et des droits de l’homme en Chine populaire est devenue un axe central dans les relations entre les deux grandes puissances. Cette question a été régulièrement soulevée devant le Congrès à Washington, notamment lors des fameux débats sur l’octroi ou non de la clause de la nation la plus favorisée à partir de la seconde moitié des années 1990. Ces débats au fil du temps ont fini par donner lieu à l’adoption de textes distincts en marge du débat sur ladite clause qui permettaient à la Chine d’en bénéficier, alors que dans le même temps, le Congrès et surtout la Chambre des représentants adoptait des résolutions législatives, qui reflétaient une stratégie exprimant les inquiétudes du Congrès concernant le comportement de la Chine. Les apparences étaient sauves et dans le pire des cas le président aurait pu mettre son veto.

Plus près de nous, en mars 2004, les Etats-Unis ont déposé une résolution devant la commission des droits de l’homme des Nations unies à Genève contre les violations chinoises dans ce domaine, alors qu’en 2003, ils n’avaient pas soutenu une telle initiative. Ce revirement illustre assez bien ce qu’est la question de droits de l’homme dans la stratégie des Etats-Unis. En 2003, les Etats-Unis recherchaient le concours de Pékin pour traiter le dossier nucléaire nord-coréen et les soutenir ou au moins les laisser faire dans leur intervention en Irak. Le prétendu recul chinois en matière de droit de l’homme allégué cette année par les Etats-Unis et qui contredirait les engagements pris par Pékin en décembre 2002, ne semble pas très sérieux. Ce vote en 2004 s’inscrit davantage dans une double logique de long terme et de court terme.

Sur la durée, les Etats-Unis savent que la progression de la démocratie en Chine favorisera inévitablement une montée des revendications, voire une explosion sociale, tant le modèle socio-économique chinois en transition génère tensions et ruptures potentielles, via l’accélération des disparités sociales et régionales. Soutenir la démocratie permet à moyen-long terme d’affaiblir la puissance chinoise tout en essayant de l’orienter, sur la durée, vers un système politico-économique, qui ne soit plus une menace pour les Etats-Unis, bien au contraire.

A court terme, ce vote sur les droits de l’homme s’inscrivait probablement dans la perspective du prochain déplacement du vice-président Dick Cheney en avril au Japon, en Chine et en Corée du sud. L’ordre du jour des discussions avec les Chinois concernera bien sûr la Corée du nord, d’où l’intérêt cette fois de remettre la pression sur la Chine, notamment pour rassurer les deux alliés régionaux de Washington, qui soutiennent accessoirement la coalition en Irak. Mais sur un autre plan, énergétique celui là, la Chine doit attribuer très prochainement, un important contrat pour la fourniture de 4 centrales nucléaires de 1.000 mégawatts chacune, à deux milliards de dollars l’unité. Sur ce dossier, la firme états-Unienne Westhinghouse est en concurrence avec des entreprises canadienne, russe et française. Le vote de Genève pourrait traduire aussi un geste de dépit de l’Administration US qui saurait que ses entreprises sont d’ores et déjà disqualifiées. Peut-être le seraient-elles au profit d’entreprises françaises que le resserrement des liens fortement médiatisé entre Paris et Pékin, par plusieurs visites officielles au sommet de l’Etat, la condamnation du référendum taiwanais par Paris et des manœuvres militaires conjointes en mer de Chine, juste avant les élections présidentielles taiwanaises, pourraient favoriser. La France espère aussi obtenir pour ses entreprises, au détriment du projet allemand concurrent du groupe Siemens, l’attribution du marché du train à grande vitesse Pékin-Shanghaï, qui doit être décidé avant fin 2004. Valorisation estimée du projet pour le bénéficiaire : 16 milliards d’euros.

Ces quelques exemples nous rappellent que la pertinence des concepts de diffusion de la démocratie et de respect des droits de l’homme doit être, comme souvent dans les relations internationales, davantage mesurée à l’aune de son utilité dans la stratégie des différents acteurs sur la scène internationale, qu’à celle d’un prétendu message philosophico-politique universel. Ce constat s’applique aussi bien à la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine qu’aux rapports des ex-puissances coloniales européennes avec leurs anciennes colonies d’Afrique, etc. Derrière l’affirmation du modèle démocratique et le volontarisme des droits de l’homme, sous les apparences de la respectabilité idéologique et du "politiquement correct", c’est toujours de "real politic" qu’il s’agit. Quant à la diplomatie de négoce, elle est désormais pratiquée par tous les Etats sans exception. Il arrive dans ce cas que le politiquement correct s’efface, faute d’une marge de manœuvre suffisante, devant la "real politic". C’est ce que l’on appelle alors dans la rhétorique politique des démocraties occidentales "prendre ses responsabilités".

Les pays démocratiques sont en fait les seuls à s’imposer cette obligation morale, au moins en théorie, sous peine d’être critiqués par leurs oppositions politiques intérieures. Mais au fond, qu’il s’agisse de considérations de politique intérieure ou extérieure, la question de la démocratie et des droits de l’homme, pour louable qu’elle soit, n’en constitue pas moins, le plus souvent un simple moyen d’exercer des pressions pour affaiblir un adversaire, qui paradoxalement est en situation de force, tant sa marge de manœuvre domestique est bien supérieure. Ce raisonnement ne concerne bien sûr que les pays considérés comme "utiles" par les Etats-Unis.

 

Du combat en faveur de la démocratie et des droits de l’homme à la lutte contre le trafic de stupéfiants et autres mafias: dynamisation et complémentarités stratégiques spatiales pour les Etats-Unis.

L’échec des pressions états-uniennes dans le cas de la junte birmane fournit une double illustration au plan des droits de l’homme comme sur celui de la lutte contre le trafic de stupéfiants, même si la présidence à venir de l’ASEAN, par la Birmanie en 2006, devrait conduire cette dernière à faire quelques efforts dans ces deux domaines. Ce pays, à la différence de la Chine n’était plus stratégique pour les Etats-Unis, depuis la fin des opérations au Vietnam. Après vingt six années d’isolement provoqué par le choix de "la voie birmane vers le socialisme" du dictateur Ne Win, le SLORC prit le pouvoir en 1988, malgré les protestations de la rue regroupées derrière l’opposante Aung San Suu Kyi, et le concert de critiques des pays démocratiques. La junte putschiste, peu impressionnée, a décidé d’imposer au pays la voie birmane vers une économie de marché tout en transformant le pays en narco-Etat. Cette attitude fut indirectement confortée par les Etats-Unis qui ont considéré qu’ils n’avaient pas les moyens d’infléchir la politique des dirigeants de Rangoon. Vu l’arsenal des mesures de rétorsion dont Washington dispose, ceci tendrait à prouver que les pressions en matière de droits de l’homme, comme dans une certaine mesure l’intensité et les priorités en matière de lutte contre le trafic de stupéfiants et autres mafias, peuvent être décidées au gré des intérêts et des préoccupations des Etats-Unis. C’est particulièrement vérifiable pour la période 1996-1997, lorsque l’on se penche sur le processus de "certification"des Etats sur la liste noire du trafic de drogue. Cette période est intéressante car elle se situe sous une présidence démocrate, et illustre la persistance de certains usages par delà les clivages politiques. Les Etats-Unis certifiaient ainsi les bons élèves et décertifiaient les autres, avec pour effet immédiat pour ces pays, de faciliter le blocage de toutes obtentions de crédits auprès d’institutions financières internationales. Cet aspect permet aussi de mieux mesurer les contradictions de la politique des Etats-Unis dans ce domaine.

A cette époque, les Etats-Unis estimaient n'avoir qu'une influence extrêmement limitée sur les deux principaux producteurs mondiaux d'héroïne: l'Afghanistan et la Birmanie. Ces deux pays figuraient en 1997, comme en 1996, sur la "liste noire" des 6 pays n'ayant pas fait d'efforts suffisants dans le domaine de la lutte contre les drogues, aux yeux de l’Administration Clinton. Dans le cas de l'Afghanistan, cette condamnation, qui intervint le 1er avril 1996 était absurde, dans la mesure où l'année précédente le gouvernement de Kaboul ne contrôlait qu'une infime partie du territoire, les grandes régions de culture du pavot lui échappant. Un an plus tard, elle était injuste car prématurée puisque les Taliban n'avaient pu constituer un gouvernement qu'avec la prise de Kaboul à la fin du mois de septembre 1996. Ici, la décertification peut être interprétée de deux façons. D’abord comme un moyen, pour les Etats-Unis, de faire oublier qu'ils ont fermé les yeux sur l'implication d'un certain nombre de leurs alliés à commencer par des commandants Moudjahiddins et surtout des membres des services secrets de l'armée pakistanaise. Le rôle de l’Inter Services Intelligence (ISI) dans le trafic des opiacés a été largement documenté depuis dans plusieurs rapports. Autre raison possible, mettre d’entrée la pression sur le régime taliban, pour qu’il agisse contre la culture du pavot. Le régime taliban, soutenu par le Pakistan et l’Arabie saoudite, n’était pas encore à cette époque, la cible des attaques de Washington, sur fond d’atteintes massives aux droits de l’homme et de soutien au terrorisme. Ce même régime taliban a finalement obtenu, en collaboration avec l’ONU, les meilleurs résultats jamais enregistrés en Afghanistan, en matière d’éradication de la culture du pavot, jusqu’à ce qu’il soit renversé par l’invasion états-unienne en octobre 2001. Depuis cette date, le trafic d’opium est reparti de plus belle, pour le plus grand bonheur des seigneurs de la guerre et des chefs de clans. Les responsables du bureau de la lutte anti-drogue des Nations unies estimaient en février 2004, que ce trafic en très forte hausse représentait désormais environ 2 milliards de dollars et faisait vivre une part très importante de la population afghane. Les 8 milliards de dollars promis par les 55 pays réunis à Berlin le 1er avril 2004, dont 4 milliards alloués pour cette année, qui vont être surtout consacré à des projets d’infrastructures dans le cadre de la reconstruction et du développement du pays, n’ont pas vocation à directement faire vivre les populations dans l’immédiat, à la différence des 2 milliards de dollars du trafic de drogue.

En ce qui concerne la Birmanie, avec laquelle la coopération dans le domaine de la lutte anti-drogue a été interrompue après la répression du mouvement démocratique de 1988, un durcissement de la politique états-unienne s’est produit à partir de l'automne 1996. Il a eu pour origine le refus de Rangoon d’extrader Khun Sa, le potentat local en matière d’opium, après sa reddition comme le réclamait la justice américaine. L'implication de la junte militaire dans le trafic d'héroïne dénoncée publiquement pour la première fois en 1996 par le leader de l’opposition Aung San Suu Kyi, qui jouit d'un grand prestige aux Etats-Unis, a également favorisé ce durcissement. Il convient toutefois de noter que la Thaïlande, qui est avec la Chine un grand territoire de transit de l'héroïne birmane, et qui héberge beaucoup d’intermédiaires et de bénéficiaires du trafic, nombreux dans l’économie, les partis politiques, le monde des affaires et dans l'armée, se voit délivrer un satisfecit à la suite de l'extradition aux Etats-Unis de plusieurs barons de la drogue.

Dans le cas du Nigeria, il est évident que les violations répétées en matière de droit de l’homme du régime de Sani Abacha, notamment envers les minorités de la région pétrolière du Delta, ont pesé lourdement dans la décertification du pays en 1997, alors que le bilan de la lutte anti-drogue était en très net progrès depuis que le général Musa Bamaiyi avait été nommé à la tête de la Nigerian Drug Law Enforcement Agency (NDLEA). Dans cette confusion des genres, on pourra s’étonner que malgré les menaces d’embargo pétrolier proférées par les Etats-Unis en guise de sanction après la pendaison de huit activistes Ogoni dont l’écrivain Ken Saro Wiwa en 1995, les Etats-Unis n’en ont pas moins continué d’importer durant les cinq années de l’ère Abacha, plus de 600.000 baril/jour en provenance du Nigeria. Ces importations représentaient environ 1/3 de la production totale du pays sur cette période. La mise au ban des nations de la junte nigériane, assortie de restrictions à la liberté de circulation de ses dirigeants dans bon nombre de pays occidentaux, ne s’appliquait manifestement pas au pétrole brut nigérian.

S’agissant de la décertification de la Syrie, et alors que le Liban, contrôlé par l'armée syrienne, et qui produisait et transformait le pavot dans la vallée de la Bekaa, était certifié "dans l'intérêt" des Etats-Unis, cette décertification syrienne constituait à l’évidence un moyen d'exercer des pressions supplémentaires sur ce pays pour l’inciter à faire des concessions dans le cadre du processus de paix au Moyen-Orient, qui à l’époque progressait entre Israéliens et Palestiniens. Sinon comment justifier cette différence de traitement.

Autre injustice l'Iran : ce pays qui faisait d'énormes efforts, même si l'on ne peut écarter la corruption de certains agents de l'Etat, pour lutter contre le transit des opiacés en provenance d'Afghanistan et du Pakistan en construisant notamment des verrous pour barrer les vallées de communication avec ces pays et qui perdait chaque année des dizaines d'hommes au cours de combats avec les convois de trafiquants puissamment armés, était décertifié en 1997. Etrangement ces efforts avait pourtant été reconnus dans les rapports du Département d'Etat en 1995 et 1996. En tout état de cause, la Turquie voisine, dont des membres des élites militaires et politiques sont très impliqués dans le trafic, bien plus que ceux de l'Iran, aurait dû être montrée du doigt. Mais après avoir joué un rôle de base avancée du dispositif américain face à l'URSS, la Turquie jouait depuis la 1ère guerre du golfe en 1991, le rôle de poste avancé du dispositif de contrôle états-unien sur l’Irak, qui bombardait régulièrement les zones d’exclusion aérienne irakiennes, à partir des bases de l’OTAN en Turquie. Des fonctionnaires de l'Administration américaine et des parlementaires interrogés à l’époque par l’Observatoire Géopolitique des drogues n'avaient pas caché que l'unique raison de la décertification de l'Iran tenait au soutien que ce pays apportait au terrorisme international.

On le voit, le mélange des genres, ne favorise pas toujours la clarté du message des différentes Administrations états-uniennes.

 

Si l’on quitte l’héroïne pour s’intéresser à la cocaïne notamment en Amérique du sud, on constate que la priorité donnée par les Etats-Unis à l'Amérique latine dans le domaine des drogues répond à deux impératifs : d'abord, il s'agit de la région qui fournit la plus grande partie des substances illicites consommées chez eux ; ensuite, ils la considéraient, au moins jusqu’à une période récente comme leur pré-carré. Aujourd’hui, quatre ou cinq pays sont toujours importants pour les Etats-Unis : le binôme Panama-Colombie pour des raisons stratégiques ; le Brésil et l’Argentine pour des raisons économiques. Le Venezuela via son pétrole joue sur les deux tableaux. C’est au fond l’Amérique latine utile vu de Washington.

 

En 1996, le refus de démissionner du président Ernesto Samper a entraîné la décertification de la Colombie. Cependant, les Etats-Unis n'ont pris aucune sanction économique à l'encontre de ce pays et leurs représentants se sont contentés d'exprimer une opposition symbolique lors de discussions relatives à l'octroi de prêts par les organismes financiers internationaux. Seule l'image de la Colombie a finalement été affectée par la décision états-unienne. Le renouvellement de la décertification le 1er mars 1997, en dépit d'efforts incontestables sur le plan de la législation et de la répression, a été précédé d'un intense débat à l'intérieur de l'Administration Clinton. Mais même les partisans de la ligne dure reconnaissaient que la décertification ne devait pas être accompagnée de sanctions économiques qui auraient en fait pénalisé certains secteurs de l'économie américaine tout autant que ceux de la Colombie. On a en particulier évoqué les 15.000 emplois générés en Floride par les exportations de fleurs coupées colombiennes. Le Mexique avait également été désigné comme la menace la plus importante dans la mesure où il produit ou laisse transiter sur son territoire une partie importante des drogues (dont 70 % de la cocaïne) qui entrent aux Etats-Unis. Les institutions mexicaines sont impliquées dans le narco-trafic comme l'ont montré, parmi tant d'autres, l'affaire Salinas et l'arrestation, en février 1997, du général Gutiérrez Rebollo, chef des services de lutte anti-drogue. Mais décertifier le Mexique aurait abouti, de la part de l'Administration Clinton, à reconnaître que l'ALENA a donné une formidable impulsion au trafic de drogues, comme l'avaient prévu un certain nombre de parlementaires qui réclamaient la décertification du voisin du sud. Quelques jours avant l'annonce de la décision de Bill Clinton, le peso avait perdu 2,2 % face au dollar et le ministre des Finances, Guillermo Ortiz avait déclaré que la décertification pouvait affecter les milliards de dollars d’investissements états-uniens au Mexique ainsi que le florissant commerce bilatéral. Cette mesure aurait pu en outre créer des problèmes lors de la visite officielle que le président Clinton s'apprêtait à effectuer au Mexique les 11 et 12 avril 1997 et qui a finalement eu lieu début mai.

Le Panama, place importante de transit de la drogue avec 25,8 tonnes saisies en 1996 et plus encore pour le blanchiment des dollars du trafic, a bénéficié de la même mansuétude dans la perspective de la remise de la zone du canal aux autorités nationales en 1999.

Ces petits arrangements entre les objectifs légitimes affichés en matière de lutte contre les trafic de stupéfiants et d’autres intérêts plus politiques, fort compréhensibles, mais plus difficilement justifiables, illustrent les incohérences et le mélange des genres entretenu par l’Administration Clinton.

L’affaire Montesinos du nom du chef des services de renseignements péruviens et l'éminence grise du régime du président Fujimori démontre que la CIA, sous les deux Administrations, d’abord avec W. Clinton, puis avec George Bush a volontairement vendu des armes aux "terroristes" des FARC pour justifier l’envoi des forces états-uniennes dans le cadre de l’Opération Colombie, lancée en 1999. Cette affaire mérite d’être un peu développée car elle illustre à merveille la dérive de quelques grands principes.

Soit une cargaison de kalachnikovs parachutée par un avion cargo russe sur les jungles des guérilleros colombiens. Un vendeur d'armes libanais protégé par la justice américaine. D'obscurs intermédiaires proches de la CIA. Et Vladimir Montesinos dans le rôle du cerveau présumé. Son procès s'est ouvert fin janvier 2004, dans la prison de haute sécurité d'El Callao, où il purgeait déjà une peine de neuf ans pour usurpation de fonctions.

C'est le cinquième d'une série de 67 procès destinés à faire la lumière sur le tentaculaire empire de corruption édifié par Montesinos entre 1990 et 2000, dates du règne du président déchu Alberto Fujimori, aujourd'hui en fuite au Japon. Surnommé "le Doc", Montesinos était alors le chef des services de renseignements péruviens et l'éminence grise du régime. C’était aussi un collaborateur notoire de la CIA depuis les années 1970, connu de ses services sous le nom de "Mister Fix". En cavale au Venezuela, il fut capturé en 2001, puis extradé vers le Pérou. La justice péruvienne l'accuse d'assassinats, d'enrichissement illicite, de blanchiment d'argent, de trafic de drogues et d'armes.

C'est ce dernier chef d'accusation qui était examiné devant la Cour spéciale anti-corruption, créée pour juger les délits de l'ère Fujimori. Au côté de 35 autres prévenus, dont l'intermédiaire français Charles Acelor, Montesinos est accusé d'avoir vendu en 1999, 10.000 fusils d'assaut AKM 47, aux guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) qui comptent environ 17.000 combattants. Une intrigue dans laquelle il aurait obtenu l'appui de la CIA, selon le procureur Ronald Gamarra, bien que ce dernier précise qu’il ne dispose pas de preuves factuelles, mais de nombreux indices recueillis après trois ans d'enquête. Sur une requête de la défense de Montesinos, le tribunal a invité le directeur de la CIA, George Tenet, à donner sa version, mais l'ambassade des Etats-Unis à Lima s'est contentée de s’indignée de ces allégations dès l’ouverture du procès, qui n’en a pas moins été fort instructif.

Sous couvert d'achat d'armement pour l'armée péruvienne, l'arsenal, d'origine biélorusse, a été acquis à la Jordanie par l'intermédiaire du marchand de canons libanais Sarkis Soghanalian. L'homme aurait scellé la transaction à Lima avec Montesinos en personne. Parachutés à l'aube en quatre fois sur les forêts du Vichada, dans l’est colombien, entre février et août 1999 par un avion russe Iliouchine 76, les fusils ont fini dans les campements du front 16 des FARC. Deux mafieux péruviens à la solde de Montesinos auraient au préalable conclu le marché avec les guérilleros.

Une partie des armes aurait été payée en dollars, l'autre en cocaïne. Le trafic a été dévoilé à la presse par Montesinos lui-même en août 2000. En grande pompe, il annonçait le démantèlement du réseau de contrebande, jetait en pâture à la justice quelques-uns de ses sbires et s'attribuait tous les mérites de la découverte. Malgré cette diversion, il est rapidement devenu le suspect numéro un.

Selon la commission d'enquête du Congrès péruvien, la CIA était au courant de toute la machination. Informée par des militaires jordaniens de la destination réelle des AK 47, elle a approuvé l'opération. C’est du moins ce que déclarait Sarkis en 2000, au quotidien péruvien La Republica. Tout comme Montesinos, cet anticommuniste libanais serait d'ailleurs un collaborateur historique de l'agence. Il aurait notamment organisé dans les années 1980 des livraisons d'armes à Saddam Hussein en guerre contre l'Iran, et aux Contras du Nicaragua. Le ministère public péruvien a révélé fin janvier 2004, que les Etats-Unis refusaient de l’extrader vers le Pérou et demandait au contraire l'extradition de Montesinos. Une requête bien compréhensible pour étouffer l’affaire.

Autre élément troublant, l'énorme avion russe chargé de 25 tonnes d'armes a traversé par quatre fois un corridor aérien scanné en permanence par quatre puissants radars installés dans des bases colombiennes, mais contrôlés par les forces états-uniennes. Il semble que ces vols ont été détectés, mais les Colombiens n'ont pas été mis dans la confidence. Selon les enquêteurs péruviens, la CIA aurait avalisé l'opération afin d'accroître la puissance de feu des FARC.

L'accord initial entre Montesinos et la guérilla portait d'ailleurs sur un lot de 60.000 kalachnikovs, 150 millions de balles et 600 missiles sol-air. De quoi changer durablement la donne du conflit colombien et, partant, justifier la mise en place du Plan Colombie. Ce colossal programme militaire états-unien d'assistance anti-drogue, étendu par la suite à la guerre contre l'insurrection, a été signé l'année suivante. Il a permis, depuis, à Washington de placer ses pions sur la zone.

D'après le parlementaire péruvien Robinson Rivadeneyra, cité par le journaliste colombien German Castro Caycedo, l'affaire est emblématique de la "conception géopolitique des Etats-Unis. Ils pratiquent une ingérence directe et sans précédent dans la région amazonienne, formidable réserve d'eau douce et de ressources biologiques. Et cela grâce à deux prétextes : la cocaïne et la puissante guérilla colombienne".

Quant au Plan Colombie, proposé par les Etats-Unis et initié par le président d’alors, Andrès Pastrana, il avait pour objectif de diminuer la consommation de drogue aux Etats-Unis et de renforcer l’armée colombienne dans sa lutte contre les guérillas de gauche, tout en luttant contre le narco-trafic. Aujourd’hui, le Plan Colombie n’a pas réussi à réduire de façon significative l’étendue des surfaces de cultures illégales, malgré l’aide militaire et policière des Etats-Unis. Désormais, plus personne ne parle du Plan Colombie, ni à Washington, ni à Bogota : le bureau du programme a été fusionné avec deux autres bureaux, et le nom institutionnel du plan a disparu lui aussi.

Dommages collatéraux s’il en est en Colombie, en décembre 2003 et selon le CODHES (Organisme colombien de conseil pour les droits humains et le déplacement forcé), près de 15.000 personnes ont fui la Colombie, entre janvier et septembre 2003, à cause de la violence des guérilleros, des paramilitaires et des narcotrafiquants, pour se réfugier dans les pays voisins. En Équateur, quelque 8.000 colombiens ont demandé asile en 2003, et le nombre de réfugiés a été multiplié par 36 depuis 2000. Le flot des réfugiés a encore augmenté en 2004, notamment vers le Venezuela, sans parler des déplacés à l’intérieur du pays, qui chassés des campagnes, viennent grossir la masse des indigents des villes.

Outre ces pitoyables résultats, la nouvelle loi antiterroriste, largement approuvée par le Sénat colombien mercredi 10 décembre 2003, par 67 votes contre 28, préoccupe aussi les divers organismes de droits de l’homme. Elle autorise l’armée à procéder à des arrestations pour un maximum de 36 heures, à procéder à des perquisitions et à intercepter des communications sans contrôle judiciaire préalable. Un registre comprenant des données privées sur tous les habitants du pays est en cours de création. L’ensemble des autorités militaires pourront y avoir accès. L’armée pourra aussi exercer des pouvoirs de police judiciaire, avec notamment la pratique d’interrogatoires. Les acquis de la loi votée en 2000, sur la disparition forcée, qui prévoyaient des mécanismes destinés à favoriser la prévention et l’éradication de cette pratique, sont ainsi remis en cause par la nouvelle loi. Le Comité contre la torture de l’ONU a demandé au gouvernement, dans une recommandation du 18 novembre 2003, de reconsidérer son projet d’adopter des mesures qui octroieraient des pouvoirs de police judiciaire à l’armée, permettant des interrogatoires et des détentions durant des périodes prolongées sans contrôle judiciaire. Le comité a donné un délai d’un an au gouvernement pour qu’il rende compte du respect de la recommandation. Affaire à suivre.

 

Si les résultats de la lutte anti-drogue sont très incertains, ce qui l’est moins c’est la responsabilité accrue des militaires, partout dans le monde, dans la lutte contre la drogue, qui risque fort, comme nous venons de le voir avec la Colombie, de remettre en cause une autre des priorités stratégiques officielles des Etats-Unis : la défense des Droits de l'homme et de la démocratie. Et cela d'autant plus que l'existence, dans certains pays, de mouvements de guérilla qui peuvent être liés plus ou moins directement au trafic, crée une confusion supplémentaire, comme le suggèrent les exemples de la Colombie, du Mexique et du Pérou. Dans la plupart des pays, l'intervention de l'armée contre les cultures illicites ou le narco-trafic s'accompagne de nombreuses violations des Droits de l'homme. En Colombie, la lutte contre la guérilla se fait, comme l’ont démontré plusieurs rapports d'Americas Watch, en liaison avec les groupes paramilitaires qui sont eux-mêmes impliqués dans le trafic de drogue.

Conscients de ces difficultés, les "faucons" de la guerre secrète du Pentagone, ont essayé de faire accepter l'idée de la création de forces militaires "spéciales" des Etats-Unis qui, opérant dans le plus grand secret, s'attaqueraient, par des actions coup de poing au-delà des frontières, aux trafiquants de drogues et aux terroristes. Cet amalgame qui date de la seconde moitié des années 1990 et qui se référait à la situation colombienne, pourrait utilement resurgir ailleurs, en temps opportun. Un premier scénario élaboré en 1998 se situait le long des frontières turques avec l'Irak et l'Iran. Ce projet allait directement à l'encontre du principe de renforcement des Etats face à ces menaces qu'il prétendait vouloir conjurer. Sans doute fut-il abandonné en partie pour cette raison, indépendamment des enjeux pour le moins risqués, d’une telle opération, dans le contexte de l’époque. Dans l’avenir, ce type d’actions pourrait redevenir d’actualité.

 

Conclusion provisoire

Qu’il s’agisse de la démocratie et des droits de l’homme ou de la lutte contre le trafic de stupéfiants, ces nobles causes fournissent finalement aux Etats-Unis des moyens de pression et des vecteurs d’approche bien commodes sur un certain nombre d’Etats, pour promouvoir au passage leurs intérêts plus personnels. Ces justes causes permettent aussi aux Etats-Unis de centraliser et d’utiliser énormément d’informations en provenance des pays amis En diversifiant les motifs de leurs interventions généreuses, les Etats-Unis prennent directement position dans un nombre toujours plus importants de pays et de région du monde. D’un point de vue géopolitique, la lutte contre le trafic de stupéfiants recoupe pour partie des aires géographiques sensibles, qu’il s’agisse du triangle d’or limitrophe de la Chine ou du croissant d’or, aux confins du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Ces deux régions sont situées sur le pourtour du limes eurasiatique, elles sont donc par essence géostratégique, comme nous le verrons plus loin. Quant à la coca sud-américaine, elle s’étend de la Bolivie à la Colombie, là où commence l’Amazonie, une zone qui justifie sa propre logique stratégique en termes de biodiversité, de ressources en eau et de matières premières énergétiques. Ces immenses ressources naturelles, bois, pétrole, gaz, or, minerai de fer, bauxite, etc, ne peuvent laisser indifférents les Etats-Unis. L’un des objectifs de la ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques) est précisément de faire main basse sur ces matières premières et de remplacer la tutelle politique du passé par une interdépendance économico-financière dont le centre de gravité serait bien sûr à Washington.

Le géant économique potentiel du sous-continent qu’est le Brésil est en train de découvrir cette dépendance. Après quinze mois d'austérité budgétaire qui ont fait du Brésil le chouchou des marchés financiers, via une extrême rigueur du président Lula, qui maintient les taux d'intérêt à des niveaux astronomiques pour freiner l'inflation et qui parallèlement réduit les dépenses publiques afin de limiter la progression de la dette, l’activité au Brésil est presque totalement paralysée. En 2003, avec la récession, le chômage a explosé. Une situation d'autant plus incompréhensible aux yeux de la population que les exportations s'envolent, dopées par une devise dépréciée face au dollar et à l'euro. Le président Lula, qui voudrait bien assouplir ces mesures est prisonnier des marchés financiers qui ne manqueraient pas d’interpréter ce geste comme un retour au laxisme et reverraient le risque brésilien à la hausse et replongeraient le Brésil dans la spirale du surendettement. Seul un signal fort de Washington peut augmenter sa marge de manœuvre.

Si sur ces questions économiques les points de vue peuvent diverger, à la différence, les démocraties dans leur ensemble n’ont aucune raison de remettre en cause toutes ces actions menées au nom de l’intérêt général par les Etats-Unis, qu’il s’agisse de la démocratie et des droits de l’homme ou de la lutte contre le trafic de stupéfiants et autres mafias. Mais comme nous l’avons vu, les limites entre l’intérêt général et les intérêts plus strictement états-uniens sont très floues. Le premier peut habilement cacher les seconds. La lutte contre le terrorisme, pour légitime qu’elle soit, peut aussi procéder de cette logique.

 

 

La guerre contre le terrorisme, un nouveau vecteur tactique au service des orientations stratégiques US

La guerre contre le terrorisme, s’est véritablement imposée au grand jour aux Etats-Unis au lendemain du 11septembre 2001. Pour autant, peut-on dire qu’elle constitue véritablement un nouvel axe prioritaire de la stratégie des Etats-Unis ? C’est moins sûr. Il s’agit davantage un instrument au service de sa politique internationale, mais aussi au plan intérieur, même si bien sûr les menaces existent réellement et sont depuis le 11/9 considérées à leur juste valeur. Mais là encore, il est permis de se poser certaines questions.

Peu d’observateurs s’étaient étonnés jusqu’à présent de la faiblesse de la réaction des Etats-Unis aux attentats, perpétrés et revendiqués par Al Qaida, sur leurs ambassades de Nairobi et Dar el Salam, en août 1998. Bien sûr ces attentats avaient surtout tués des Kenyans et des Tanzaniens, mais l’agression contre les Etats-Unis était déjà semble-t-il caractérisée. En réponse, l’Administration Clinton 2 s’est pourtant contenté, si l’on peut dire, de faire tirer une soixantaine de missiles Cruise sur des camps d’entraînement d’Al Qaida, qui auraient été préalablement désertés.. Idem pour l’attentat contre l’USS Cole dans le golfe d’Aden en 2000, resté lui sans riposte officielle de la part de l’équipe Bush. Mêmes questions s’agissant du premier attentat contre le World Trade Center en 1993, dont on sait qu’il aurait dû être beaucoup plus meurtrier si la charge explosive avait été "mieux" placée. Une simple enquête judiciaire ayant conduit à l’arrestation des coupables puis à leur condamnation refermera le dossier. Si l’on considère tous ces évènements, il faut bien admettre que la lutte contre le terrorisme a été mal évaluée et surtout insuffisamment traitées par les autorités états-uniennes de 1993 au 11/9/2001. Depuis, la menace terroriste est omniprésente et surmédiatisée par les néoconservateurs. Elle est devenue un moyen pour l’Administration Bush de justifier sa politique au plan intérieur et de favoriser les intérêts stratégiques des Etats-Unis au plan international. Cette manipulation est patente s’agissant des liens supposés entre Al Qaida et le régime de Saddam Hussein. Cette contre-vérité martelée sans relâche par l’Administration Bush, pour justifier les préparatifs de l’invasion de l’Irak à partir d’octobre 2002, n’a pas été sans effet dans le soutien de l’opinion publique états-unienne à l’intervention militaire. Aujourd’hui encore, un sondage réalisé en mars 2004 aux Etats-Unis indique que pour 66 % de la population, il existe bien des liens entre les auteurs des attentats du 11/9 et Saddam Hussein.

 

Toujours au chapitre de la lutte anti-terroriste côté riposte, on peut aussi s’étonner de la hiérarchie des priorités de l’Administration Bush et des moyens donnés à chacune d’elles, en Afghanistan et en Irak.

Dans le cadre de la légitime riposte militaire des Etats-Unis en terre afghane consécutive aux évènements du 11/9, peu de commentateurs s’étonnèrent de la relative faiblesse des moyens militaires états-uniens directement déployés sur le terrain en Afghanistan, notamment dans la. la guerre contre les Talibans et la traque contre Oussama Ben Laden. Certes la force de frappe des bombardiers US était suffisante pour contraindre les Talibans à ce rendre. Il en allait autrement s’agissant des troupes d’Al Qaida. Pourtant la même méthode fut appliquée.

Etrangement, là où l’usage des formidables capacités militaires états-uniennes n’aurait provoqué aucune réaction, tant il était légitime, l’Administration Bush envoie l’aviation US bombarder les positions des Talibans et d’Al Qaida, mais n’expédie sur le terrain que quelques unités des forces spéciales, sous-traitant pour l’essentiel, les opérations au sol à des forces alliées afghanes. Ce fut le cas avec l’appui fournit par les troupes pachtounes de l’Alliance de l’Est de Gul Khadim, commandant des forces afghanes à l’assaut des grottes de Tora Bora, en décembre 2001, là où Oussama Ben Laden avait trouvé refuge. Résultat, alors que le repérage et la localisation d’Oussama Ben Laden étaient parfaitement établis début décembre 2001, les supplétifs afghans en charge de la traque aux côtés de quelques unités des forces spéciales états-uniennes le laissent s’enfuir vers les zones tribales frontalières du Pakistan en compagnie de son fidèle mentor, le mollah Omar. Les compétences sur le terrain des sous-traitants afghans dans ce type d’opération ne sont pas en cause, au contraire. C’est davantage leurs motivations, voire pour certains leur loyauté, qui pourrait être sujet à caution, sachant que dans sa fuite, Ben Laden aurait bénéficié de la complicité de certains membres des tribus pachtounes locales.

L’hypothèse selon laquelle l’engagement US aurait été a minima pour limiter les pertes en vies humaines semble bien fragile. En décembre 2001, l’essentiel des forces talibans était déjà défait et donc la perspective d’un syndrome d’enlisement à la soviétique ne se justifiait plus. Il s’agissait bel et bien alors de la seule traque d’Oussama Ben Laden et des sympathisants d’Al Qaida, surtout des arabes et des Tchétchénes, qui furent du reste faits prisonniers après l’assaut sur Tora Bora. A partir de cette époque, il semble que la localisation, bien plus que la capture de Ben Laden, ait pu être privilégiée, afin que cette dernière, ou plus exactement sa mort, puisse intervenir au moment opportun. Entre fin 2001 et mars 2003, l’Administration états-unienne ne parlera plus d’Al Qaida et de Ben Laden, sauf pour établir des rapprochements avec l’Irak ou répondre sur l’authenticité des différentes cassettes de Ben Laden transmises à la chaine quatarie Al Jazira. Il faudra attendre mars 2003, sur fond de bourbier irakien et de campagne électorale aux Etats-Unis, pour que la traque d’Oussama Ben Laden redevienne une priorité. Cette fois, les forces mobilisées sont plus importantes et consécutivement au réalignement du général Musharaf, 10.000 soldats des forces pakistanaises participent aux opérations de l’autre côté de la frontière, mais semble-t-il, toujours avec aussi peu de succès.

La confusion des genres dans la chronologie des priorités et la légitimité des actions tout comme dans la disproportion des moyens utilisés pour capturer Oussam Ben Laden et Saddam Hussein posent question. La similitude dans les méthodes utilisée au plan de la sous-traitance, pachtounes contre Ben Laden, kurdes irakiens contre Saddam, avec des opérations qui s’achèvent pourtant par des résultats opposés, laissent la place à certaines interrogations majeures : Oussama Ben Laden n’a-t-il pas été au fond délaissé et donc"de facto" ménagé, au moins temporairement par l’Administration Bush, au profit d’un ennemi plus intéressant et d’intérêts stratégiques plus conséquents en Irak ? Certains néoconservateurs dans l’entourage du président Bush n’ont-ils pas préféré laisser courir Ben Laden, qui devenait ainsi le symbole et la justification durable de la guerre contre le terrorisme tout en leur permettant d’établir un lien invérifiable avec Saddam Hussein, à la base de l’intervention en Irak ? En d’autres termes, la justice post 11/9 n’a-t-elle pas été délibérément placée au second plan, au moins temporairement, pour asseoir et renforcer la crédibilité d’un agenda des priorités plus conformes aux intérêts des stratèges civils du Pentagone ? Subsidiairement, cela pourrait aussi indiquer que les Etats-Unis, malgré leur formidable puissance militaire, n’ont peut être pas tous les moyens requis pour gérer simultanément deux conflits militaires de forte intensité, en maintenant parallèlement une présence stratégique suffisante ailleurs dans le monde. Les armées des Etats-Unis avec un effectif total de plus de 1,4 million de personnels est certes impressionnant, a fortiori lorsque l’on considère l’avance technologique des équipements et matériels, quelle que soit l’arme. Ces effectifs militaires sont complétés par un peu plus de 450.000 membres de la garde nationale.

On voit pourtant avec la première grande rotation de presque un quart de million de soldats états-uniens démarrée fin février 2004 en Irak, avec 130.000 retours au pays pour 110.000 arrivées, que les effectifs semblent poser problème à l’Etat-major. Le rappel de nombreux réservistes de la Garde nationale, s’il permet d’éviter de recourir à des unités d’active, qui restent potentiellement opérationnelles, est un peu surprenant et pourrait confirmer une carence en termes d’effectifs et/ou d’autres projets. Quant à cette rotation gigantesque, elle devrait s’achever en mai après avoir acheminé par bateaux 450.000 tonnes d’équipements et rapatrié dans l’autre sens 700.000 tonnes de matériels, ce qui pourrait laisser supposer que des changements tactiques en termes d’utilisation des armes et des équipements, pourraient voir le jour dans la deuxième phase des opérations en Irak.

Cette guerre voulue par les civils du Pentagone et faite, au moins en partie, par les civils de la société états-unienne ne peut rester durablement populaire. Les premières images, même partiellement censurées, de carnages risquent de réveiller dans l’opinion le syndrome somalien, qui avait déjà contraint Bill Clinton à demander le retrait des forces US de Somalie en mars 1994. En outre, même si les soldats US se sont temporairement repliés à l’abri de camp retranchés bunkerisés, ils sont obligés de faire circuler un peu partout de nombreux convois de ravitaillement qui deviennent les seules cibles potentielles des "terroristes", avec les coopérants civils et les personnels des entreprises en charge de la reconstruction. Pour toutes ces cibles, bien plus que pour le gros des forces états-uniennes, l’Irak est durablement dangereux en attendant la deuxième phase des opérations. Cette double capacité de frappe figurait pourtant au nombre des axiomes stratégiques en matière de défense élaborés durant les deux mandats de l’ère Clinton. Si elle existe bel et bien en terme de frappe, rien n’est moins sûr en ce qui concerne une double capacité d’engagement conséquent et durable comme en Irak, sauf sur quelques théâtres d’opération ou le pré-positionnement stratégique US est déjà important. Par delà la caution politique, l’importance des alliés pourrait être renforcée. Les coupes budgétaires, les arbitrages dans les programmes, le reformatage des effectifs et la redéfinition des missions de certains services, notamment dans le secteur des renseignements et plus largement dans la redéfinition et l’emploi de certaines armes, entrepris durant l’ère Clinton pourraient expliquer, s’il est fondé, ce constat de carence, au moins temporaire, vu l’explosion du budget de la défense programmé par l’équipe Bush pour les années à venir.

Nous savons aussi qu’au lendemain des attentats du 11/9, Donald Rumsfeld aurait déclaré qu’il n’y avait rien à bombarder en Afghanistan, signifiant par là que la machine de guerre états-unienne serait plus utile ailleurs. C’est ce qui fut fait avec l’Irak. Quant aux opérations en Afghanistan et outre la mise au pas du régime des Talibans, elles avaient pleinement justifiées leur raison d’être en permettant aux Etats-Unis d’effectuer une percée stratégique majeure, en obtenant, sans la moindre contestation, le droit d’établir des bases aériennes militaires en Ouzbékistan et au Kirghizistan.

La faiblesse des moyens US déployés en Afghanistan, qui seront du reste rapidement appuyés au sol par les forces de l’OTAN, comparé aux 150.000 hommes et aux 4 porte-avions avec leur flotte de combat déployés sur le théâtre irakien confirme que la traque d’Oussama Ben Laden n’a jamais été véritablement une priorité dans l’esprit des faucons de Washington, davantage intéressés par les intérêts géostratégiques états-uniens en Irak.

Car dès son arrivée à la maison Blanche, cette Administration s’est préparée à une guerre en Irak, avant même les évènements du 11 septembre aux Etats-Unis. Ces faits ont été récemment décrits avec précision par Richard Clarke, l'ancien patron de la lutte anti-terrorisme de la Maison Blanche, sous Bill Clinton, puis sous George W. Bush. Dans son livre paru aux Etats-Unis le 22 mars dernier. Clarke accuse George W. Bush et ses principaux conseillers d'avoir ignoré les signes avant-coureurs des attentats et d'avoir privilégié la guerre contre l'Irak au lieu de jeter toutes leurs forces contre Oussama Ben Laden. L’actuelle commission d’enquête parlementaire sur les attentats du 11/9, instituée par l’Administration Bush, qui en a limité le mandat, n’a pas permis à Richard Clarke de faire état de cette priorité donnée à la guerre en Irak, cette question n’entrant pas dans le champ d’investigation de la commission. L’argument qui consiste à faire de Richard Clarke un soutien politique de John Kerry ne paraît pas établi contrairement à certains fait troublant qu’il révèle. Même si les arcanes de la politique à Washington, surtout en période électorale, deviennent encore plus byzantines qu’à l’ordinaire, il est tout à fait possible que dans les mois qui viennent une commission sénatoriale cette fois, avec un mandat élargi, s’efforce de faire la lumière sur cette gestion chaotique de l’après 11/9 et des liens avec la guerre en Irak. C’est un des risques pris par l’Administration Bush, par son attitude intransigeante sur la mise en place de la commission d’enquête bi-partisane sur les attentats du 11/9, qui ne pouvait effectuer que des investigations tronquées et faussées d’entrée, indépendamment de sa coloration partisane très républicaine. En autorisant Condoleezza Rice et Dick Cheney à témoigner prochainement devant cette commission, il semble que le président Bush cherche à éviter cette éventualité.

La lutte contre le terrorisme a enfin une dernière caractéristique et non des moindres. : son aspect fédérateur qui place la quasi totalité des Etats de la planète en ordre de marche derrière les Etats-Unis, même si les degrés de ralliement sont parfois discrets pour ne pas choquer les opinions publiques. Tout manquement coupable d’un Etat ou toute dissimulation serait évidemment durement sanctionnés.

Si les approches multilatérales en matière de lutte et de coopération contre le terrorisme sont les bienvenues, il n’en va pas de même dans de relations internationales pour les néoconservateurs.

 

L’unilatéralisme états-unien, un vecteur tactique récent mais durable

Cet élément est désormais fort utile car il fournit une grille de lecture pertinente pour décrypter notamment la politique étrangère des Etats-Unis. Les Etats-Unis et non les seuls néoconservateurs, estiment qu'ils incarnent des valeurs universelles, qu'ils ont les moyens et le devoir d’exporter. Partant de ce postulat, tous ceux qui s'opposent à eux, ne s'opposent plus seulement à l'intérêt national des Etats-Unis mais à ces valeurs universelles. L’étape suivante au plan de la rhétorique a pris tout son sens avec les néoconservateurs et leur manichéisme basic consistant à proclamer que ceux qui n’étaient pas avec eux étaient contre eux. Cette formulation aux relents bibliques n’est au fond que le prolongement du combat du bien contre le mal, dans lequel les néoconservateurs prétendent assumer le leadership. Les objectifs ont du reste été clairement définis dans "l’axe du mal". Ce dernier impose que chacun se positionne, pour ou contre et refuse toute possibilité de nuance. Pourtant le choix même des trois pays figurants sur l’axe du mal méritait d’être discuté. Pourquoi l’Irak, l’Iran et la Corée du nord, alors que le Pakistan qui a permis le développement des programmes nucléaires iranien et coréen n’était même pas évoqué ? L’un des grands avantages de l’unilatéralisme pour l’hyper puissance US, c’est précisément de pouvoir à la fois tenter d’imposer leurs vues politiques sans avoir à subir celles des autres, sauf quand elles sont conformes à leurs propres intérêts.

Au plan théorique, l’unilatéralisme US s’appuie aussi sur un constat selon lequel, le droit international ou les organisations internationales chargé de le définir et de le faire appliquer ne sont pas (ou n’ont plus) les moyens de mettre en oeuvre des règles collectives planétaires acceptables par les Etats-Unis. Ces organisations internationales sont devenues des freins à la libre action des Etats-Unis. L’élargissement à venir du nombre de pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, quels que soient les élus, ne fait que renforcer cette idée, même si cet élargissement devrait s’inscrire dans le cadre d’une réforme plus vaste de l’institution onusienne, où le principal contributeur financier que sont les Etats-Unis aura son mot à dire. Il convient de noter ici que ces organisations, de type ONU, CPI, où les Etats-Unis risquent de voir leur hyper puissance non pas directement menacée mais accusée, discutée, remise en cause et parfois mise en minorité, comme sur l’Irak, sont à distinguer soigneusement des enceintes internationales à vocation plus clairement économique. Dans ces dernières règne un multilatéralisme de façade. La puissance des Etats-Unis, fondée notamment sur le consensus libéral qui unit la plupart des grandes nations industrielles, n’y est pas contestée, pas plus que son leadership basé sur cette puissance économico-financière, qu’il s’agisse du FMI, de la Banque mondiale ou de toute autre instance internationale, y compris dans les organisations régionales à caractère économique et commercial. C’est en quelque sorte le corollaire du sacro-saint libéralisme, même si l’on sait que les Etats-Unis peuvent opportunément remettre en cause ce principe lorsqu’il s’agit de leur intérêt national, comme en matière de subventions à l’exportation déguisées sous forme d’abattements fiscaux, ou de surtaxes protectionnistes pures et dures comme sur l’acier en 2003. L’OMC constitue à cet égard, un simple contre-exemple théorique aux principes qui précèdent. Les Etats-Unis en ont besoin pour étendre et asseoir le champ d’influence du libéralisme planétaire. Ils peuvent donc accepté de payer d’hypothétiques sanctions économiques en cas de non respect de ces principes, qui globalement leur permettent d’étendre chaque jour un peu plus leur domination économique.

Cette dernière, pourtant affaiblie par des déficits records, une guerre et une monnaie instrumentalisée à la baisse, ne semble pas devoir être remise en cause par les usages actuels du capitalisme mondialisé, qui consacrent et renforcent chaque jour l’interdépendance des marchés. Corollairement et même si c’est paradoxal, cette "logique" consolident le leadership états-unien alors même qu’il devrait être davantage affaibli. Mais dès lors que les marchés financiers, apatrides par nature, persistent à considérer que la croissance ne peut venir que des Etats-Unis et agissent en conséquence, ces derniers auraient tort de ne pas en profiter, même si à terme, cela risque d’être très périlleux pour tout le monde.

Mais c’est surtout au plan politique que cette vision tactique unilatéraliste s’est bien sûr notablement développée depuis l’effondrement de l’URSS. L’unilatéralisme en politique n'est pas né avec George W. Bush. C'est sous Bill Clinton que les grands textes internationaux, de la convention de Kyoto à la Cour pénale internationale en passant par le traité d'interdiction totale des essais nucléaires ou celui sur les mines anti-personnelles ont été rejetés par les Etats-Unis. L'unilatéralisme états-unien ne devrait donc pas disparaître avec George W. Bush. Un président démocrate sera peut-être plus conciliant, plus ouvert et plus à l'écoute, notamment des pays européens, au moins de certains d’entre eux. Mais ce serait une erreur de penser que l'élection d'un démocrate à la Maison Blanche aplanira nécessairement toutes les différences d’analyse entre Paris et Washington. Elle les réduira certainement mais ne les effacera pas totalement, a fortiori lorsqu’il s’agira des intérêts stratégiques des Etats-Unis, tels qu’ils découleront des suites de la guerre en Irak.

 

 

LES TROIS POSTULATS STRATEGIQUES DES ETATS-UNIS

 

Hydrocarbures et géostratégie

L’obsession irakienne des néoconservateurs permet précisément de mettre en lumière les trois éléments déterminants pour la sécurité actuelle et à venir des Etats-Unis. Ces trois éléments constituent les véritables axes stratégiques des néoconservateurs, à la différence des vecteurs tactiques développés jusqu’à présent. Les néoconservateurs ont dès leur arrivée fixé leurs priorités stratégiques. Il leur fallait premièrement s’attaquer rapidement au problème de la dépendance croissante des Etats-Unis en matière d’hydrocarbures, qui commençait déjà à se confirmer lors du deuxième mandat Clinton, à un moment où la demande mondiale devenait durablement de plus en plus forte. Corollairement, on peut considérer que les Etats-Unis, au delà des hydrocarbures se préoccupe déjà plus généralement de leur autonomie sur un ensemble de matières premières stratégiques. Les deux autres axes stratégiques, plus anciens et plus conventionnels, consistaient à occuper l’espace laissé vacant par l’effondrement de l’URSS et à contrôler la montée en puissance de la Chine, seul et unique pays capable à terme de menacer leur hégémonie. La question énergétique comme celle des matières premières s’inscrit du reste en filigrane dans les relations à développer avec la Russie, comme avec la Chine.

On pourrait bien sûr trouver d’autres orientations stratégiques notamment au plan économique avec la généralisation des privatisations et l’ouverture des marchés au libéralisme, ou le maintien de la suprématie états-unienne dans le domaine spatiale, etc. Mais au plan géostratégique, ces trois postulats me semblent les plus importants à moyen long-terme. Chaque postulat pris séparément et a fortiori dans une vision plus globale, commande aux Etats-Unis de renforcer leur présence sur tout le pourtour du limes eurasiatique et notamment au Moyen-Orient. Je ne reviendrai pas ici sur des considérations géopolitiques générales et théoriques parfaitement fondées concernant l’importance du heartland eurasiatique par rapport au rimland constitué par sa périphérie. Mon analyse repose ici davantage, comme souvent en géostratégie, sur des observations assez simples qui masquent en fait des enjeux beaucoup plus complexes.

Au plan géopolitique et depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, dans cette logique de renforcement de leurs positions sur le pourtour du limes eurasiatique, les Etats-Unis ont réussi à pousser leurs pions en Europe de l’est, dans le Caucase et en Asie centrale.

En juin prochain, à la conférence de l’OTAN à Istanbul, sept nouveaux pays feront leur entrée comme la Roumanie et la Bulgarie, qui après la Hongrie, font assaut d’amabilité pour accueillir les futures bases avancées états-uniennes en Europe de l’est. De même pour les pays baltes, même s’il s’agit là d’ex-républiques de l’URSS. La présence des Etats-Unis à trois minutes de vol de Saint Pétersbourg, pour un avion de chasse, constitue une menace directe pour Moscou, qui devrait se battre bec et ongle pour repousser ce projet moins stratégique qu’il y paraît pour les Etats-Unis. Ces derniers devraient pouvoir obtenir de Moscou d’autres avantages en contrepartie de ce renoncement total ou partiel non essentiel pour eux, mais vital pour la Russie. Des compensations pourraient être données sous forme d’accords au plan énergétique et/ou géostratégique.

Ce pourrait être dans le Caucase, où les Etats-Unis ont déjà pris pied en Géorgie, notamment pour asseoir leur contrôle sur la sécurité des acheminements pétroliers de la Caspienne. En effet, la Géorgie est frontalière de l'Azerbaïdjan, qui depuis son indépendance en 1991, ne veut plus dépendre de Moscou pour exporter son pétrole de la Caspienne. Par conséquent, depuis 1997, l’Azerbaïdjan utilise l'oléoduc Bakou-Soupsa qui transite par la Géorgie. A terme, c’est un oléoduc entre Bakou, Tbilissi et Ceyhan, (BTC) qui exportera le pétrole azéri (l¹oléoduc devrait être opérationnel en 2005). Un gazoduc est également prévu pour 2007 entre Bakou et Erzurum en Turquie via la Géorgie, pour exporter le gaz du Turkménistan. Ces projets d'infrastructures sont la clé de voûte de la politique américaine dans la région, dans le but de pouvoir accéder aux hydrocarbures de la Caspienne et d’en contrôler l’acheminement. Dans ces conditions, il est possible que les Etats-Unis, profitent de leur présence en Géorgie, à proximité des gorges de Pankissi, qui constituent un accès naturel direct à la Tchétchénie, pour initier, au moment opportun sur leur agenda, l’amorce d’une concrétisation du partenariat OTAN-Russie, même si les Etats-Unis ne sont peut-être pas mécontents de voir l’armée russe durablement embourbée dans le Caucase. Que ce soit en solo, via l’OTAN, ou par procuration, via le nouveau pouvoir en place à Tbilissi qui ne demande pas mieux, les mouvements tchétchènes considérés comme terroristes et figurant sur la liste noire de Washington, pourraient un jour faire les frais de tractations russo-américaines. Pour les Etats-Unis, la Géorgie constitue à l’évidence une carte maîtresse, dans la partie engagée avec la Russie. La part importante des réserves d’hydrocarbures russes par rapport aux réserves mondiales (5,6 % pour le pétrole et 30,5 % pour le gaz) devrait conduire Washington, sur la durée, à utiliser davantage la carotte que le bâton à l’égard de Moscou. De leur côté, les Russes ont besoin des investissements occidentaux pour optimiser l’exploitation de leurs importantes ressources naturelles, notamment au plan des hydrocarbures.

Les néoconservateurs sont du reste assez peu critiques envers Vladimir Poutine dans sa gestion fort peu démocratique de la transition, qui s’éternise en Russie. Il est vrai qu’ils ne sont pas les seuls. En Europe comme aux Etats-Unis, on semble attendre la deuxième vague des privatisations qui devraient consacrer l’émergence de nouveaux oligarques et des perspectives d’associations fructueuses pour les entreprises et les capitaux occidentaux. Le signal fort attendu par les marchés est une clarification sur le régime des investissements, qui outre le fait qu’elle favoriserait la privatisation de certains secteurs de l’économie russe, consacrerait dans le même temps le virage du Kremlin vers une certaine forme de libéralisme, sans qu’il s’agisse bien sûr pour Moscou d’abandonner tout contrôle. Pour les néoconservateurs, le scénario d’un libéralisme même strictement encadré aurait le mérite d’éloigner le spectre d’une possible nouvelle alliance entre Moscou et Pékin au contenu néocommuniste.

Mais la Géorgie représente aussi aux yeux des Russes un levier stratégique pour se maintenir dans la région. Elle est frontalière de la Turquie, donc de l'OTAN et elle sert au transit du pétrole de la Caspienne. En outre, même si le nouveau président géorgien, Michaïl Shakashvili cherche à faire partir les russes, la Géorgie a toujours sur son sol deux bases russes en Adjarie et au Djavakheti, au sud de la Géorgie.

Au fond dans le Caucase, ce sont deux logiques d’alliance qui s’entrecroisent. Les Etats-Unis cherchent à créer un rapprochement est-ouest entre l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, (qui est avec 500.000 hommes, la deuxième armée de l'OTAN en effectifs), pour faire contrepoids à l'axe nord-sud Russie-Arménie-Iran. Dès septembre 2001, la Géorgie, qui était encore à l’époque celle d’Edouard Chevernadze, avait mis à la disposition de Washington son espace aérien et ses renseignements. Depuis, l'accord signé en mars 2003, sur le statut du personnel militaire américain, laisse présager un important et durable déploiement américain sur le sol géorgien, même si pour le moment les Etats-Unis ne disposent que d’une base aux environs de la capitale Tbilissi.

Comme le Caucase, l’Asie centrale devrait bientôt prendre encore plus d’importance dans la stratégie US. Cette région constitue le prolongement de ce rapport de force russo-américain sur fond politico-énergétique à ceci prêt qu’il intègre en plus, un autre axe stratégique pour les Etats-Unis, lié à la proximité de la Chine et aux gisements d’hydrocarbures situés au Turkménistan et au Kazakhstan. Les Etats-Unis pourraient s’intéresser à ces gisements peut-être pas tant pour eux-mêmes, que pour en priver la Chine.

En Asie centrale et sur fond d’intervention en Afghanistan, les Etats-Unis ont réussi à se positionner en Ouzbékistan et au Kirghizistan, Etat frontalier de la Chine. La présence des Etats-Unis en Ouzbekistan renforce aussi leur emprise sur la Caspienne à l’ouest.

La question de l’Asie centrale s’inscrit dans une analyse complexe des relations triangulaires entre la Chine, la Russie et les Etats-Unis. Pour cette raison, il est difficile de l’aborder ici.

 

Enfin, l’occupation de l’espace laissé vacant par l’URSS correspondait, pour les Etats-Unis, à un alignement indéfectible des pays d’Europe de l’est, anciens satellites de l’URSS, sur les positions de Washington, que le partenariat sur les questions de Défense au sein de l’OTAN, favorisait. L’intérêt est double : pousser leur pions vers l’est au contact de la Biélorussie, de la Moldavie et de l’Ukraine, dernières frontières ou corridor sanitaire, selon les points de vue ; diviser durablement l’Union européenne élargie au moins sur les questions de Défense, dans le sens des intérêts de Washington. Après la crise irakienne, les Etats-Unis se méfient de la vieille Europe et d’une possible alliance tactique durable avec la Russie, seule alternative à l’unilatéralisme et à la puissance des Etats-Unis, surtout vu de Paris. La visite du président Chirac, début avril, à Moscou va dans ce sens et semble réinscrire la France dans une posture stratégique néo-gaullienne. Le 6 juin prochain, tous les principaux protagonistes seront réunis en Normandie dans une ambiance qui risque d’être glaciale, malgré les congratulations d’usage. Pour masquer ces dissensions, ces commémorations pourraient ressembler à un hymne à la paix et à l’union (comprendre du monde occidentalisé au sens très large) contre le terrorisme, qui pourrait utilement resservir, faute de mieux, de programme fédérateur.

 

 

Les orientations stratégiques US eurasiatiques : un rapport direct avec l’Irak et réciproquement

Pour ce qui concerne le lien entre la stratégie US et la guerre en Irak, la question peut se poser à différents niveaux d’analyse spatiale : d’abord au plan Moyen-Oriental, ensuite au plan eurasiatique. Elle peut aussi se lire de façon transversale en examinant les retombées possibles de cette intervention en Irak sur quelques questions majeures comme celles de la prolifération nucléaire, de la distribution mondiale des ressources énergétiques, de l’alliance stratégique Israël/Etats-Unis sur fond de conflit israélo-palestinien, ou celle du remodelage géopolitique annoncé du Moyen-Orient, quelles que soient les raisons avancées pour le justifier.

Il était important pour les Etats-Unis de compléter leurs avancées géostratégique en Europe de l’est, dans le Caucase et en Asie centrale par un renforcement de leur présence au Moyen-Orient. Cette région du monde est à la fois vitale pour le devenir énergétique de la planète au plan des hydrocarbures, mais elle l’est aussi au plan géostratégique, adossée à l’Afrique et située aux confins de l’Europe et de l’Asie, dans une zone de tensions persistantes du fait du conflit israélo-palestinien.

Dans leur croisade démocratique moyen-orientale et via la guerre en Irak, les Etats-Unis peuvent potentiellement compter sur quelques dividendes majeurs en rapport direct avec les trois postulats stratégiques évoqués plus haut.

Avant de voir les conséquences stratégiques majeures liées à la guerre en Irak, il me semble important de rappeler qui, aux Etats-Unis, est à l’origine de ce projet irakien. Cette question en géopolitique est importante car elle détermine les possibilités d’infléchissement à moyen terme de certaines de ces orientations, dans le fond comme dans la forme.

 

Les initiateurs du projet d’invasion de l’Irak

L’un des "stratèges" à l’origine de cette proposition est sans conteste Paul Wolfowitz, l’actuel secrétaire d’état adjoint à la Défense. Pour lui, il y avait deux raisons essentielles de mettre fin au régime de Saddam Hussein. D'abord, le dictateur de Bagdad n'avait jamais cessé d'être dangereux pour ses voisins, pour toute la région et, par conséquent, pour le monde entier. Depuis la guerre du Golfe, en 1991, il n'avait pas renoncé à conserver ou à fabriquer de nouveau des armes terrifiantes, sur lesquelles il comptait pour prendre sa revanche.

L’idée était qu’ensuite, une fois Saddam chassé du pouvoir, il serait possible que se construise, en Irak, une société démocratique, qui donnerait envie aux autres peuples arabes et musulmans d'emprunter la même voie. L’un des problèmes politiques en démocratie, c’est qu’il est très difficile de combattre une idée a priori généreuse, fut-elle sans aucun doute idéaliste voire dangereuse, et surtout non dénuée d’arrières pensées beaucoup moins avouables auprès de l’opinion publique. Il semble que de ce point de vue, les militaires du Pentagone n’étaient pas favorables au projet irakien, en tout cas pas dans la forme qu’il a pris. Idem pour les différentes agences de renseignement US et le Département d’Etat. Cette guerre a donc été principalement initiée et pensée par les civils du Pentagone et relayée par la conseillère à la sécurité nationale du président Bush, Condoleezza Rice, ancienne cadre dirigeante du groupe pétrolier Chevron Texaco. Cette dernière, davantage préoccupée par les programmes de défense que par la lutte anti-terroriste, s’était distinguée, début 2003, en répondant benoîtement, lors d’une conférence de presse à un journaliste qui s’inquiétait de la perspective d’une guerre en Irak, qu’il fallait bien que les Etats-Unis profitent de leur supériorité, sinon a quoi cela pouvait-il bien servir d’être la première puissance dans le monde. Ce sont ces conseillers civils du Pentagone et de la Maison Blanche, qui, soutenus par quelques faucons dans l’Administration et appuyés par un certain nombre de think tanks néoconservateurs ont décidé de la guerre en Irak. L’impréparation logistique et les erreurs d’appréciation stratégique sur le terrain irakien, s’agissant notamment de la réaction des populations et de l’anarchie qu’elle a générée, peut expliquer ce fiasco imputable à des civils, qui semblent avoir largement sous-estimé l’ampleur et la complexité de la tâche, et donc les moyens nécessaires pour la mener à bien.

La certitude de la malfaisance de Saddam Hussein n'était pas récente chez Paul Wolfowitz, dont l'un des points forts était, la capacité d'analyse et de prévision, que les cercles dirigeants à Washington lui ont toujours reconnu. Son premier exploit, dans cette veine, est un document de 1979. Travaillant alors sous les ordres d'un adjoint au secrétaire à la défense, chargé des programmes régionaux, il avait détaillé la menace que représentait Saddam Hussein pour ses voisins.

Mais en pleine révolution iranienne, la politique du gouvernement de Jimmy Carter consistait à chercher des contrepoids, et l'Irak pouvait en être un, comme l’a fort bien démontré Donald Rumsfeld, qui en sa qualité d’ambassadeur extraordinaire de Ronald Reagan pour le Moyen-Orient, fit au moins deux séjours en Irak. Un document confidentiel, dévoilé fin décembre 2003, par le quotidien américain Washington Post, révèle que l'actuel secrétaire américain à la Défense, s'était rendu à Bagdad en mars 1984 pour rassurer l'Irak, en l’espèce Tarek Aziz, à propos d'une déclaration américaine, qui dénonçait l'emploi d'armes chimiques, à l’époque contre les forces iraniennes. Sa mission consistait alors à assurer au gouvernement irakien que cette déclaration n'entraverait pas les relations entre les deux pays. Cette rencontre suivait une autre visite de M. Rumsfeld à Bagdad, en décembre 1983, au cours de laquelle le responsable américain avait été chargé de persuader l'Irak de renouer ses relations diplomatiques avec les Etats-Unis. Selon le document confidentiel déclassifié, M. Rumsfeld, aurait alors rencontré Saddam Hussein et Tarek Aziz. En septembre 1988, le Département états-unien du Commerce donne son accord sur la fourniture à l’Irak de toxines à usage militaire du charbon et du botulisme.

En 1988, la société US Bechtel, après le bombardement de la localité kurde d’Halabja par des armes chimiques au mois de mars, remporte le contrat de construction d’une importante usine chimique dans la banlieue de Bagdad, destinée à des fins aussi bien civiles que militaires. A l’époque, deux études du Pentagone attribuaient étrangement ce bombardement à l’Iran. La construction de l’usine a été interrompue par l’invasion du Koweït par l’Irak. Les employés de Bechtel ont alors été placés en résidence surveillée. Le dernier d’entre eux a quitté l’Irak en décembre 1990, parmi les tout derniers otages libérés. Rien de surprenant dès lors, à ce que la possession par l’Irak d’armes de destruction massives, au moins chimiques, n’est pas fait de doute dans l’esprit des néoconservateurs. Bechtel sera l’une des premières entreprises a bénéficier des contrats de la reconstruction en 2003.

Quant aux ventes d’armes, au moins vingt pays ont été accusés d'avoir aidé l'Irak, avant la guerre du Golfe de 1991, à acquérir les technologies nécessaires à la réalisation de différents programmes d'armement, dont un concernant la mise au point d'armes chimiques. Même la Suisse a participé au programme d’armement de l’Irak. En décembre 2002, le gouvernement irakien a remis aux Nations unies un dossier de 12.000 pages dans lequel il citait diverses entreprises britanniques, françaises, russes, américaines et chinoises qui lui ont fourni des technologies militaires. D'après ce dossier irakien, 17 entreprises britanniques et 24 sociétés américaines ont vendu des armes à l'Irak ainsi que des technologies pour des armes nucléaires et des fusées. En outre, selon le même dossier, environ "50 filiales d'entreprises étrangères ont mené leurs transactions portant sur la fourniture d'armes à l'Irak depuis le territoire des États-Unis". L'Allemagne apparaît dans ce dossier comme le plus important partenaire de l'Irak dans le secteur de l'armement, avec 80 entreprises ayant vendu des technologies militaires à Bagdad.

 

Au moment de la guerre du Golfe en 1990, Paul Wolfowitz était de retour au Pentagone comme sous-secrétaire d’Etat, chargé de l'élaboration des politiques. George Bush, père du président actuel, était à la Maison Blanche, et le ministre de la défense s'appelait Richard Cheney, devenu vice-président auprès de George W. Bush. Chargé de la planification, Wolfowitz a préparé l'opération "Tempête du désert" et assuré son financement en présentant aux alliés une facture de 50 milliards de dollars pour les services des forces américaines. Il a contribué, aussi, à convaincre les Israéliens de ne pas entrer en guerre, malgré les Scuds tirés sur Israël par l'Irak, afin de ne pas heurter les partenaires arabes de la coalition.

En janvier 1998, au commencement de la crise qui allait aboutir à l'expulsion des inspecteurs de l'ONU, Wolfowitz a signé une "lettre ouverte" au président Bill Clinton, l'invitant à entreprendre une action militaire, puisque la diplomatie était selon lui, en train d'échouer en Irak. La politique des Etats-Unis devait avoir pour objectif, selon lui, de chasser du pouvoir Saddam Hussein et son régime. Parmi les autres signataires de cette lettre, il y avait Donald Rumsfeld, aujourd'hui ministre de la défense, Richard Armitage, actuel secrétaire d'Etat adjoint de Colin Powell, John Bolton, sous-secrétaire d'Etat chargé du contrôle des armements, Robert Zoellick, représentant des Etats-Unis pour le commerce international, et Zalmay Khalilzad, qui deviendra l’ambassadeur de G. W. Bush auprès de l'opposition irakienne.

Il y avait aussi parmi les signataires, un ancien secrétaire-adjoint à la Défense de Ronald Reagan, Richard Perle, qui a dirigé pendant deux ans, jusqu’en avril 2003, le Defense Policy Board, une commission consultative au sein du Pentagone doublée d’un centre de recherches très influent et très en pointe dans le déclenchement de la guerre.

Recruté par Global Crossing, le géant américain des télécommunications, comme intermédiaire auprès du Pentagone, M. Perle, qui n’hésite pas à mélanger ses intérêts privés et ses fonctions publiques a également animé fin mars 2003, une semaine après le début des opérations militaires en Irak, un forum de la banque Goldman Sachs pour conseiller les futurs investisseurs sur les opportunités dans la reconstruction. Intime d'Adnan Khashoggi, marchand d’armes d’envergure planétaire, qui défraya la chronique lors du scandale de l'Irangate, puis dans la faillite de la BCCI, la banque de crédit et de commerce international, Richard Perle a continué à faire d’importantes affaires avec les milieux saoudiens les plus influents de la monarchie tout en dénonçant l'implication de Riyad dans les attentats du 11 septembre 2001.

Président d'une société spécialisée dans la vente de systèmes de sécurité qu'il gère avec son ami Henry Kissinger, Richard Perle profite également des conseils avisés de Paul Wolfowitz. Ne cachant pas ses liens étroits avec le Likoud israélien, Richard Perle est à l’origine du rapprochement entre le Likoud d’Ariel Sharon et la fraction messianique des néoconservateurs US, dans cette croisade politico-démocratique en terre d’islam. Il a été aussi directement associé aux projets pétroliers de l'Irak post-Saddam Hussein. Ce scandale en réseau qui n'a pas encore produit tous ses effets, et que l'on appelle outre-Atlantique l'Irakgate, constitue désormais un aspect plutôt gênant de l'exportation triomphante de la démocratie. Prudent, Richard Perle a préféré quitter la présidence du Defense Policy Board, fin mars 2003, son nom revenant notamment dans trois dossiers d’affairisme touchant à l’armement et la sécurité. Il pouvait dès lors profiter pleinement, à titre privé, de la politique dont il avait été l'un des promoteurs, après sa mise en œuvre en Irak,

Ce serait toutefois une erreur d'assimiler totalement MM. Perle et Wolfowitz. Les deux hommes, se connaissent certes depuis qu'ils avaient travaillé ensemble, à la fin des années 1970, pour l'ancien sénateur démocrate Henry Jackson, pionnier du combat moral contre le communisme. Mais Richard Perle, est encore plus proche de l’aile dure du Likoud israélien. Il estime en outre que la seule politique possible pour l'Occident, et en tout cas pour les Etats-Unis, est celle d'un affrontement prolongé et multiforme avec le monde arabe et musulman. Ancien ambassadeur en Indonésie, Wolfowitz rejette lui, au contraire, le "choc des civilisations", popularisé par Samuel Huntington. C’est du moins son approche officielle.

De son côté, Richard Perle cosigna avec Douglas J. Feith en 1996, un rapport à l’intention du Premier Ministre israélien Benyamin Nethayahu intitulé "A clean break". Ce rapport conseillait au Premier ministre issu du Likoud de "rompre proprement" avec le processus de paix israélo-palestinien. Douglas Feith moins connu du grand public, occupe depuis juillet 2001 un des postes clé du Pentagone, comme sous-secrétaire adjoint en charge des questions politiques. Douglas Feith était déjà en charge des questions du Moyen-Orient, sous Ronald Reagan de 1981 à 1982, alors qu’il travaillait pour la NSA auprès de la Maison Blanche, avant d’être transféré au Pentagone comme assistant adjoint du secrétaire à la défense Kaspar Weinberger, en charge des négociations politiques, de mars 1984 à septembre 1986. Il fit son grand retour aux affaires en étant nommé conseiller spécial de Richard Perle après l’investiture de George W. Bush.

Douglas Feith ne cache pas ses convictions sionistes. Entre 1986 et son retour aux affaires au Pentagone, son activité d’avocat au sein du cabinet qu’il a créé à Washington lui a laissé le temps de publier quelques articles. Ainsi fin 1993, il déclare dans la revue trimestrielle "National interest" que "le mandat de la Ligue des Nations a accordé aux Juifs des droits irrévocables de s’établir en Cisjordanie". En moins lyrique, alors que le processus d’Oslo commence péniblement à se mettre en place avec notamment un accord sur Hébron conclu le 15 janvier 1997, Feith dans "Une Stratégie pour Israël", demande à l’Etat hébreu de réoccuper "les zones sous contrôle de l’Autorité palestinienne" même si "le prix du sang en sera élevé". On comprend pourquoi le 13 octobre 1997, Douglas Feith et son père reçurent une distinction de la très à droite Zionist Organisation of America, qui décrivit les lauréats comme "de remarquables Juifs philanthropes et activistes pro-Israël".

La droite radicale sioniste à laquelle Richard Perle et Douglas Feith appartiennent est peu importante en termes quantitatifs, mais elle est devenu progressivement une force significative dans les cercles qui contribuent à l’élaboration de la politique du parti républicain. C’est un phénomène récent qui remonte à la fin des années 1970 et aux années 1980, lorsque beaucoup d’intellectuels juifs quittèrent le parti démocrate, qui avait été historiquement leur parti de prédilection, pour rejoindre la large coalition pro-Reagan. Dès le retour des républicains avec George W. Bush, bon nombre de ces faucons parlent en public d’une croisade mondiale en faveur de la démocratie, mais dans l’esprit de beaucoup de ces néoconservateurs, c’est la grandeur et le rayonnement d’Israël qui dominent. William Kristol, directeur de l’hebdomadaire néoconservateur Weekly Standard, expliqua les raisons de cette rhétorique sur la "démocratie globale" dans une interview donnée au quotidien de droite israélien Jerusalem Post, daté du 27 juillet 2000 : "J’ai toujours pensé qu’il valait mieux pour Israël et pour les Etats-Unis, que nous soyons les plus liés possible et le plus fortement possible, de cette façon l’engagement envers Israël découle directement de la politique étrangère [états-unienne] dans son ensemble". On peut difficilement être plus clair. Les 28 veto opposés par les Etats-Unis pour éviter une condamnation d’Israël devant le Conseil de sécurité de l’ONU illustrent de façon concrète ce discours. Le dernier veto en date, au lendemain de l’assassinat de Cheikh Yassine, confirme cette "sainte-alliance", quelles qu’en soit les conséquences.

 

Ces initiateurs du projet irakien ont en bonne logique bien identifié les multiples avantages stratégiques de la guerre en Irak vus dans une optique conjointe Etats-Unis/Israël.

Dans le monde de l’après guerre froide tel qu’envisagé par les néoconservateurs et singulièrement au Moyen-Orient, la position des Etats-Unis, notamment en Arabie saoudite, devenait de plus en plus inconfortable. Les Etats-Unis dominait cette région, mais ne la contrôlait pas véritablement. Des ennemis notoires des Etats-Unis et de leur seul véritable allié régional Israël, continuaient de disposer d’un formidable pouvoir de nuisance, sans rapport avec leur puissance réelle. C’était le cas pour l’Irak et la Syrie, mais aussi pour l’Iran. Le projet irakien de Paul Wolfowitz pouvait opportunément fournir aux néoconservateurs une occasion de modifier à leur avantage l’ensemble du Moyen-Orient et cela dans une perspective durable, que les évènements du 11/9 n’ont fait que conforter et accélérer.

 

 

Le partenariat stratégique Washington-Tel Aviv : un partenariat traditionnel ancien désormais renforcé au sein du courant néoconservateur

L’obsession irakienne de l’Administration Bush possède en fait de très nombreux avantages stratégiques, a fortiori si l’on se place dans cette logique de partenariat américano-israélien au Moyen-Orient. Si les Etats-Unis ont une "relation spéciale" largement commentée avec la Grande-Bretagne, ils en ont une autre avec Israël. Ce partenariat stratégique israélo-américain est à mon sens déterminant dans la lecture qu’il convient de faire de la guerre en Irak et sur le New Deal moyen-oriental à l’œuvre sous la houlette des néoconservateurs.

Vu sous ce double aspect, l’invasion de l’Irak prend tout son sens et dépasse très largement la supposée main-mise des Etats-Unis sur le pétrole irakien, qui est accessoire. C’est aussi, au delà d’un plan régional moyen-oriental lui même, son inscription directe dans les orientations durables de la stratégie mondiale des Etats-Unis, telle que définies à partir des trois axes dont j’ai parlé plus haut.

Avant d’examiner le remodelage possible sur le terrain en faveur d’Israël, il convient de revenir sur le rapprochement qui s’est établi entre une partie de l’entourage néoconservateurs de George Bush et la droite radicale sioniste aux Etats-Unis et en Israël.

La communauté juive des Etats-Unis constitue le seul groupe ethnique de race blanche à avoir constamment voté largement en faveur des démocrates. A l’inverse, entre la présidence d’Eisenhower et celle de George Bush père, les républicains par opposition ont toujours pensé que les Juifs importaient peu dans leur politique puisqu’ils ne votaient pas pour eux. Davantage influencés par les milieux d’affaires et l’industrie pétrolière en particulier, les républicains penchaient plutôt du côté des régimes arabes. Bien que Nixon, plutôt anti-sémite dans ses convictions, se porta au secours d’Israël durant la guerre de 1973, Einsenhower à l’inverse se mit à dos la communauté juive états-unienne en faisant échouer la prise de contrôle des deux rives du canal de Suez par Israël, la France et la Grande-Bretagne, en 1956. Un autre président républicain, George Bush père, s’attira les foudres du lobby israélien durant la première guerre du Golfe, en faisant pression sur les Israéliens pour qu’ils ne répondent pas aux attaques des scuds irakiens, en choisissant de ne pas occuper Bagdad et en promettant aux alliés arabes des Etats-Unis, que des pressions seraient exercées sur Israël sur la question palestinienne.

Le lobby pro-israélien n’est pas nécessairement uni par un consensus à propos des choix politiques de Tel Aviv, mais par un consensus concernant les politiques des Etats-Unis envers Israël. La plupart des éléments pour le moins disparates composant la coalition pro-Israël s’accordent sur deux points essentiels. Le premier concerne les financements massifs d’Israël par les Etats-Unis. Il convient de se rappeler qu’en 1967, les dépenses israéliennes en matière de Défense représentaient moins de la moitié des dépenses combinées de l’Egypte, l’Irak, la Jordanie et la Syrie dans ce domaine. En 2001, les dépenses israéliennes pour la Défense étaient de 30 % plus importantes que celles combinées de ces quatre pays arabes. Israël reçoit des Etats-Unis plus que n’importe quel autre pays au monde en matière d’aide extérieure, avec au minimum 3 milliards de dollars par an, ces dernières années, dont deux tiers au titre de la coopération militaire. Depuis 1979, l’aide US à Israël s’élèverait au bas mot à 70 milliards de dollars.

En plus de ce soutien militaro-financier, le lobby pro-israélien demande une protection diplomatique inconditionnelle d’Israël à l’ONU et dans d’autres enceintes internationales. C’est en vertu de cet accord que les Etats-Unis ont refusé d’assimiler le sionisme au racisme à l’ONU, de même qu’ils ont, de manière répétée, bloqué toute initiative de leurs propres alliés, notamment européens, condamnant Israël pour sa répression et ses colonisations dans les territoires occupés.

Le courant néoconservateur est lui principalement issu des communautés juives et chrétiennes. Les néoconservateurs aux Etats-Unis ne sont pas des politiciens traditionnels mais plutôt des analystes politiques, des idéologues activistes et des universitaires qui ont contribué à forger les orientations politiques de nombreux think tanks, à droite de l’échiquier politique. Ils sont imprégnés de la supériorité morale des Etats-Unis, ce qui facilite leur alliance avec la droite chrétienne et d’autre groupes sociaux conservateurs. Ils occupent un espace laissé vacant au sein de la droite états-unienne, où ils sont les seuls à s’intéresser de près aux questions extérieures, tandis que les élus, comme une part significative de l’électorat aux Etats-Unis, n’y sont guère sensibles. Sur la question du Moyen-Orient, leur soutien à Israël a été constant depuis 1967, et ils entretiennent des relations étroites avec le Likoud.

Leur influence a été renforcée après l'élection de George W. Bush, et plus encore après les attentats du Il septembre 2001, en particulier sur les questions de sécurité. Des think tanks tels que le American Enterprise Institute, le Cato Institute, la Heritage Foundation ou le Hudson Institute, se font souvent l’écho de leur travaux et sont aujourd’hui les centres les plus influents en matière de politique étrangère. Plusieurs membres de l’Administration Bush en sont issus. En plus de ceux déjà mentionnés auparavant, et parmi les réseaux décisionnels qui comptent, citons Irving Kristol, Gary Bauer et Daniel Pipes, mais également des éditorialistes comme Charles Krauthammer du Washington Post, William Safire journaliste au New York Times ou Abe Rosenthal, ancien éditorialiste et rédacteur en chef du New York Times. Ces néoconservateurs constituent le cerveau du "war party" tant ils sont bien organisés. implantés

au sein des structures du pouvoir, et dotés de ressources financières solides comme d'une importante influence dans les médias. Sur ce dernier point, leur soutien a été capital dans le ralliement, à plus de 80 %, de l’opinion publique états-unienne derrière le président Bush, en faveur de la guerre en Irak. À ce titre, le mouvement s'appuie aussi sur des publications telles que Commentary. New Republic et le Weekly Standard, qui servent de vecteurs à leurs idées politiques. On les retrouve également dans les lignes éditoriales du Wall Street Journal et de National Review, et parfois même dans le Washington Times.

 

 

Les bénéfices stratégiques collatéraux au plan régional pour l’alliance Etats-Unis/Israël, via la guerre en Irak

L’une des raisons évoquée pour justifier l’action entreprise en Irak reposait sur le constat partagé à Londres et Washington (comme à Tel Aviv), que le statu quo qui perdurait depuis plusieurs décennies au Moyen-Orient n’était plus supportable pour les deux alliés, qui avaient chacun leurs propres analyses mais qui convergeaient sur cette conclusion.

Si l’on s’en tient au partenariat Washington-Tel Aviv, la crise irakienne constitue en théorie, comme provisoirement dans les faits, une avancée stratégique majeure.

Avec le départ forcé de Saddam Hussein et l’occupation de l’Irak, c’est la disparition de l’un des régimes pivot de toute les coalitions arabes anti-Israël, et c’est aussi l’anéantissement de l’un des plus importants potentiels militaires arabes, au moins théorique, qui se confirme. C’est aussi la disparition d’un leader encore emblématique pour une partie de la rue arabe. C’est aussi la fin de l’un des plus farouches opposant d’Israël au plan régional.

 

Au delà de l’Irak, l’étau se referme également sur la Syrie qui perd son ouverture vers l’Est après avoir déjà dû accepter le partenariat stratégique turco-israélien au nord et au sud. Aux termes de ce partenariat négocié sous le regard bienveillant des Etats-Unis, l’aviation israélienne, qui ne dispose pas de l’espace nécessaire sur son territoire, s’entraîne en Turquie sur les hauteurs du plateau anatolien. La Turquie de son côté, maîtrise via la chaîne du Taurus, le débit de l’Euphrate, qui fournit 90 % de l’eau dont la Syrie a besoin. Ce partenariat est donc pour le moins contrariant pour la Syrie, au même titre que la signature par la Jordanie du traité de paix avec Israël en octobre 1994, qui affaibli encore plus son front sud. En outre, les pressions de Washington sur la Syrie, devraient se préciser avec la présentation prochaine devant le Congrès, en mai 2004, du rapport sur le Syria Accountability Act. Les Etats-Unis comme Israël verrait bien à terme un leader alaouite modéré à la tête d’un Etat syrien durablement affaibli, comme il l’est déjà. Les émeutes qui ont fait 170 morts, mi-mars 2004, dans le Kurdistan syrien, procèdent de cette même logique de fragilisation de la Syrie, qui devrait à terme entraîner son départ du Liban, favorisant à son tour un nouveau partage du pouvoir entre chrétiens et druzes, au détriment des sunnites jusqu’à présent soutenu par Damas. Si le remodelage va à son terme, il est possible, que de petits Etats constitués sur une base communautariste émergent au Liban, en Syrie et en Irak

 

Dans la péninsule arabique 

Les Etats-Unis en quittant l’Arabie saoudite et les lieux saints de l’islam, ont privé Oussama Ben Laden et tous les fondamentalistes musulmans de la planète, de l’un de leurs arguments favori à l’appui du Jihad contre les Etats-Unis. Ils prenaient aussi leurs distances avec l’allié saoudien devenu moins fréquentable après les évènements du 11/9 mais aussi du fait de la question de la succession du roi Fahd et des querelles dynastiques qui pourraient s’ensuivrent, le prince héritier Abdallah n’étant pas sans rivaux, à l’intérieur comme à l’extérieur. En outre, la dynastie des Saoud elle même ne fait plus l’unanimité dans le pays.

La relation militaro-énergétique américano-saoudienne, qui reste, pour le moment, un axe majeur de la politique états-unienne dans la région, remonte aux accords du Quincy, signés en 1945 par le président Roosevelt et le roi Ibn Saoud. Ces accords prévoyaient que l'Arabie Saoudite fournisse du pétrole bon marché, et que les Etats-Unis soient les seuls à l'exploiter. En échange, les Américains garantissaient la sécurité du royaume. Les aléas des affaires pétrolières depuis les années 1960, avec les nationalisations et la création de l’OPEP ont profondément modifié le cadre de ces accords. Le refus saoudien essuyé par le président Bush, le 1er avril dernier, à propos de la seconde baisse de production programmée pour le printemps 2004, illustre assez bien l’obsolescence partielle de cet accord, au moins en termes de prix du baril. Cet accord ayant toutefois été conclu en 1945 pour une durée de 60 ans, il devra être renégocié, l’année prochaine, ce qui pourrait ne pas être une simple formalité, loin de là. La relation privilégiée entre Washington et Riyad devrait malgré tout perdurer avec les Saoud, même si à moyen terme, elle pourrait générer quelques turbulences dans le pays. Cette observation vaut du reste pour l’ensemble du Moyen-Orient où pendant longtemps on a redouté des réactions de "la rue arabe". Aujourd’hui beaucoup d’observateurs pensent que les populations sont durablement résignées. Paradoxalement, c’est peut-être au moment où on ne les attend plus que les opinions arabes dont l’amertume et la colère ne font que croître, pourraient s’embraser. C’est une éventualité qu’il ne faut peut-être pas enterrer trop vite. La situation en Irak couplée au conflit israélo-palestinien constituent deux mèches lentes qui se font dangereusement écho.

Les Etats-Unis en repositionnant donc leur QG stratégique régional au Qatar, qui recèle accessoirement 10 % des réserves mondiales de gaz, dont ils sont aussi de très gros consommateurs avec plus de 26 % de la consommation mondiale, confortaient plus durablement leur assise politico-stratégique régionale. La pétro-monarchie quatarie à l’instar de celle du Koweït n’aspirent qu’à jouir de leur prospérité à l’ombre du parapluie militaire US. Idem pour Bahreïn qui abrite le quartier général de la Vème flotte US. La doctrine fondamentaliste wahabite y étant peu ou pas développée, ces trois Etats constituent des points d’appui durables à la présence régionale US, notamment dans la perspective de la guerre contre l’Irak mais aussi au delà. Les Etats-Unis se sont d’ores et déjà durablement installés sur les rives du golfe arabo-persique.

En Irak, fin mars 2004, il semble que l’Administration Bush ait finalement trouvé un moyen de se maintenir dans le pays jusqu’en décembre 2005, via la résolution 1511 de l’ONU, d’octobre 2003. Cette dernière approuvait la présence d’une force multinationale et donnait à son commandement US l’autorité requise pour maintenir un contrôle après restitution de la souveraineté à l’Irak, Cette résolution devra toutefois être confirmée par une autre résolution avant octobre 2004. D’ici là, les Etats-Unis pourraient aussi chercher à faire adopter une nouvelle résolution impliquant davantage l’ONU, pour satisfaire l’Espagne de M. Zapatero et ouvrir la coalition à de nouveaux pays, opposants d’hier à l’intervention, tout en favorisant le maintien en Irak de pays comme la Pologne, la Corée du sud ou le Japon, qui sont de plus en plus perplexes sur leur présence. La participation politico-diplomatique de Nauru ou du Nicaragua, comme soutien à la coalition ne peut suffire.

Cette résolution pourrait confier un rôle à l’OTAN élargie à 26 membres, sous mandat onusien et commandement états-unien, un peu sur la base du montage actuellement en place en Afghanistan. La France dans une telle configuration, comme dans toute hypothèse d’intervention en Irak sacrifierait tous les gains accumulés par son refus initial, en termes d’amitié et de respect dans le monde arabo-musulman. Mais si comme c’est probable, la situation en Irak se dégrade régulièrement d’ici au 30 juin, date du transfert du pouvoir aux autorités irakiennes, la France pourra-t-elle rester plus longtemps spectatrice, a fortiori si parallèlement des manœuvres diplomatiques états-uniennes cherchent à l’impliquer dans le processus, pour précisément lui faire perdre ce capital sympathie dans le monde arabe. Cette posture attentiste confirmerait l’opinion états-unienne qu’elle ne peut plus compter sur la vieille Europe. Par ailleurs, même si la France et l’Allemagne cherchent toutes deux à faire bloc et à proposer des solutions alternatives notamment à l’initiative états-unienne sur le Grand Moyen-Orient, ni l’une ni l’autre ne pourront laisser durablement les Etats-Unis et leurs alliés européens en situation délicate, si d’aventure le contexte irakien se détériorait radicalement. De même, un départ précipité des Etats-Unis serait une défaite pour l’ensemble des pays occidentaux et de leurs alliés, qui laisserait des traces durables dans les deux camps, de part et d’autre de l’Atlantique. A l’inverse, un succès des plans états-uniens en Irak et au delà au Moyen-Orient, hypothéqueraient durablement les intérêts français dans la région. Pour la France et l’Allemagne la marge est étroite. Un changement de majorité en Allemagne conduirait sans doute les chrétiens démocrates allemands vers une position traditionnellement plus atlantiste, même si à terme la "logique européenne" devrait à nouveau s’imposer..

 

Du côté des Etats arabes, la situation est globalement plus simple. Pourtant l’alignement sur Washington de la plupart des pays, y compris parmi certains ennemis traditionnels des Etats-Unis qui ont senti passer le vent du boulet avec l’Irak, n’est pourtant pas un gage de tranquillité et de sécurité. Le plan états-unien sur le Grand Moyen-Orient risque de faire des victimes.

A titre d’illustration, le report du sommet de la Ligue arabe qui devait se tenir à Tunis les 29 et 30 mars 2004 est sans précédent dans l’histoire de l’organisation, fondée en 1945. Les chefs de la diplomatie des 22 membres de la Ligue arabe, après plus de neuf heures de réunions, le 27 mars, n’ont pu se mettre d'accord notamment sur l'adoption de deux documents, à propos d'un plan de réformes arabes et du conflit israélo-palestinien. La Tunisie a motivé sa décision par le fait que des dissensions seraient apparues sur certains amendements importants qu’elle a présenté concernant les réformes, le développement et la modernisation du monde arabe. Le soir même le président yéménite Ali Abdallah Saleh et son homologue égyptien Hosni Moubarak convenaient, après un entretien téléphonique, que le sommet arabe se tiendrait au Caire le 16 avril.

Ce report en dit long sur les hésitations arabes quant à l’attitude à adopter notamment vis à vis du plan des néoconservateurs pour le Grand Moyen-Orient et alors que la situation en Irak et dans le conflit israélo-palestinien devrait conduire les pays arabes vers une unité manifestement impossible, tant leurs intérêts divergent. Des pressions elles aussi discordantes, en provenance de Washington ou de Paris ne sont pas à exclure. La plus grande circonspection semble caractériser à des degrés divers les 22 membres de la ligue. C’est pourquoi l’Egypte s’est empressée de proposer d’accueillir le sommet. Les Etats-Unis cherchent manifestement à précipiter et forcer un accord de principe des dirigeants arabes, qui serait la pierre d’achoppement de leur plan pour le Grand Moyen-Orient. Cet accord permettrait aux Etats-Unis d’obtenir une sorte de légitimité pour lancer leur grande offensive diplomatique dans le cadre des grands sommets internationaux à venir en juin prochain. Les pays arabes qui ont émis des doutes sur la viabilité d’un plan venu de l’extérieur, semblent avoir bien des difficultés à formuler un refus poli. Il y a aussi en leur sein des partisans du projet.

 

Sur le conflit israélo-palestinien 

L’un des objectifs les plus immédiats de l’invasion de l’Irak au plan régional devrait donc être d’offrir un environnement international proche moins menaçant pour Israël mais aussi d’une certaine façon plus favorable à Israël dans la perspective non avouable, vu les risques collatéraux, d’un règlement définitif du conflit israélo-palestinien, qui viendrait alors conclure et stabiliser ce remodelage du Proche-Orient, version néoconservateurs. Cette stratégie est aussi intéressante et audacieuse qu’elle est risquée.

Car s’agissant de la Palestine, il semble que l’on doive malheureusement considérer au moins jusqu’aux prochaines élections présidentielles américaines, la situation en Cisjordanie et à Gaza comme une affaire de police intérieure israélienne, soumise au seul bon vouloir du gouvernement d’Ariel Sharon, qui va mettre à profit cette période pour pacifier cette zone à sa façon. Même si Ariel Sharon doit légitimer par un vote au sein du Likoud, le retrait unilatéral de Gaza après son "nettoyage", ce retrait est un peu à l’image de l’occupation israélienne du sud-Liban, qui était aussi, en son temps, une épine dans le pied d’Israël. La question de la zone contestée des fermes de Cheba, continue d’ailleurs de fournir un prétexte au Hezbollah libanais pour bombarder à la roquette le nord d’Israël. L’élimination des radicaux islamistes palestiniens par le gouvernement d’Ariel Sharon s’inscrit dans cette double logique de sécurité et de préparation des éventuelles négociations à venir sur le futur Etat palestinien. C’est aussi un geste vers l’aile droite du Likoud et les colons qui ne lui pardonnent pas le retrait unilatéral de Gaza.

Les problèmes d’Ariel Sharon pourraient être définitivement réglés s’il décidait de démissionner en cas d’inculpation dans deux affaires de corruption présumée. Dans ce cas de figure, ce serait Benyamin Netanyahu qui redeviendrait Premier ministre et serait appelé à terme à négocier sur le futur Etat palestinien, comme en octobre 1998, à Wye Plantation. Signe avant coureur, en octobre 1999, alors que B. Netanyahu avait été battu aux élections par les travaillistes et remplacé par Ehoud Barak, et tandis que Palestiniens et Israéliens progressaient pas à pas sur la voie de la paix, le Congrès des Etats-Unis à majorité républicaine avait refusé de débloquer le financement des accords de Wye Plantation. Le vote avait été précédé d'une mobilisation massive des cercles proches de la droite israélienne et des groupes de la droite chrétienne fondamentaliste opposés à la paix, qui soutenaient déjà la campagne présidentielle de George W. Bush.

A cette même période, le Premier ministre israélien Ehoud Barak a tenté en vain pendant trois semaines d'obtenir une conversation téléphonique avec le président du groupe républicain à la Chambre, Tom Delay, pour le convaincre d'approuver le financement. Il a aussi envoyé son vice-ministre de la Défense Ephraim Sneh pour tenter de débloquer la situation. Parlant devant les dirigeants du Comité américano-israélien des Affaires publiques (AIPAC), un des plus importants composants du lobby de la droite israélienne, Sneh commenta publiquement le vote en s’étonnant que l’on torpille ainsi quelqu’un comme Ehoud Barak, qui était tellement sérieux dans son intention de faire avancer le processus de paix. Personne ne put lui expliquer rationnellement pourquoi les républicains avaient voté contre l'accord. E. Sneh en vint même à se demander publiquement si les républicains ne souhaitaient pas le retour de Netanyahu. C’était manifestement une bonne question.

L'accord de Wye Plantation, inacceptable pour le Likoud, prévoyait notamment 1,2 milliard de dollars pour financer le redéploiement des troupes israéliennes hors de la Cisjordanie, 400 millions de dollars pour l'Autorité palestinienne et 300 millions de dollars pour la Jordanie. Le 18 octobre 1999, le président Clinton dût opposer son veto à la loi sur l'aide extérieure votée par le Congrès républicain qui avait rejeté ces demandes de crédit. L’accord de Wye Plantation périclita, faute de financement, sous les coups répétés des extrémistes des deux bords. Puis ce fut la négociation de la dernière chance d’abord à camp David, jusqu’à l’échec in extremis à Taba. Clinton fut remplacé dans les semaines qui suivirent par Bush début 2001, Barak le fut par Sharon en février 2001. Seul Yasser Arafat, le principal responsable de l’échec final de Taba, qui n’a pas osé signer et faire accepter un accord somme toute raisonnable, est encore aujourd’hui, si l’on peut dire, toujours en exercice. Signe des temps là encore, le patriarche chrétien de Jérusalem, qui est palestinien, a publiquement prié, fin mars 2004, Yasser Arafat de quitter la présidence de l’Autorité palestinienne.

On l’aura compris les liens entre les néoconservateurs du congrès d’octobre 1999, dont certains sont aujourd’hui dans l’Administration Bush, et la droite israélienne sont anciens et solides. Que dans l’avenir ce soit Ariel Sharon ou Benyamin Nethanyu qui négocie à la tête du Likoud, les Palestiniens n’auront pas grand chose à espérer de ce côté et la paix au Proche-Orient dans cette configuration restera une utopie.

Sur ce point, le gouvernement Sharon aura parfaitement su tiré profit du contexte irakien pour accélérer et modifier la construction de la "clôture de sécurité" sur la base de ses propres impératifs de sécurité, qui lui permettront ultérieurement de négocier en position de force, si nécessaire, la question du découpage des contours du futur Etat palestinien. En outre, le contexte irakien et la confusion qu’il génère dans la lutte contre le terrorisme aura permis à la stratégie d’assassinats ciblés de leaders et de "terroristes" palestiniens mise en place par Ariel Sharon de se perpétuer. L’assassinat du leader du Hamas, cheik Yassine le 21 mars 2004, alors qu’il était unanimement condamné à travers le monde, ne l’a pas été par le Département d’Etat qui s’est simplement déclaré "profondément troublé". Un trouble qui pourrait en générer bien d’autres. Mais à l’évidence, il semble que l’Administration Bush, embarquée dans sa guerre contre le terrorisme et la pacification de l’Irak, maintient coûte que coûte sa position et s’interdit toute critique de l’Etat hébreu..

Israël n’a jamais été autant en rupture avec la communauté internationale, hors Etats-Unis et Grande-Bretagne. Mais l’Etat hébreu n’a jamais été aussi puissant militairement non plus. A l’abri du veto et de la couverture des Etats-Unis au plan militaro-diplomatique, Israël n’a rien à redouter. Seules des sanctions économiques, notamment européennes pourraient entamer un peu cette puissance. Un changement de président en novembre aux Etats-Unis, encore plus.

Les mesures sécuritaires d’Ariel Sharon et singulièrement les assassinats ciblés pourraient bien être le grain de sable capable de gripper la mécanique stratégique états-unienne de remodelage du Moyen-Orient. Les britanniques au sein de l’Union européenne et même certains représentants de l’Administration Bush commencent à considérer qu’Ariel Sharon en fait décidément un peu trop. Rien ne dit cependant qu’en cas de départ forcé, son successeur, Benyamin Nethanyu en ferait moins, vu le soutien dont il dispose pour le moment à Washington.

 

 

En Iran

Enfin, sur la rive Est du golfe arabo-persique, la présence militaire états-unienne en Irak ne peut que tempérer les ardeurs belliqueuses des mollahs dogmatiques radicaux iraniens, prêts à s’allier avec à peu près n’importe quel ennemi du grand satan. L’ayatollah Khameiney a réussi à les marginaliser dans le contexte des élections législatives de février dernier, comme il l’a fait avec les réformateurs du président Khatami. Le renforcement du pouvoir des mollahs pragmatiques devrait offrir aux Etats-Unis pour l’avenir, une base de discussion plus constructive avec le deuxième figurant dans "l’axe du mal", tel que défini par George W. Bush, dans le discours sur l’Etat de l’Union de janvier 2002. Il est en effet parfaitement concevable que cette démonstration de force plutôt convaincante, au moins dans sa phase de destruction, marque le point de départ de négociations portant sur la fin du soutien iranien au Hezbollah libanais (parallèlement à l’opération de sape du pouvoir de Damas au Liban) et la supervision du programme nucléaire iranien par l’AIEA en échange d’une levée des sanctions liées à la loi d’Amato. Cette loi, par les sanctions qu’elle fait peser sur les entreprises qui travailleraient en Iran, handicape considérablement le développement du pays malgré ses formidables potentialités pétrolières mais aussi et surtout gazières, avec 14,8 % des réserves mondiales.

En outre des signes tangibles d’inflexion forte des orientations de la politique extérieure existent depuis quelques temps. II ne faut pas associer la reprise en main partielle de la politique intérieure iranienne comme un durcissement envers l'extérieur. Au contraire, tout se passe comme si l’Iran de Khameiney voulait éviter une fragilité trop grande de l'État au moment même où l’Iran semble avoir décidé d’un rapprochement avec l'Occident, en particulier avec Washington, et même à terme, et plus vite peut-être qu’on ne l’imagine, avec Israël. Pendant la période de soi-disant durcissement à Téhéran, à quoi a-t-on assisté dans la région ? A un accord secret de désarmement par l’Iran de ses missiles à longue portée en accord avec Israël; à un rapprochement chaleureux avec la Jordanie et poli avec l'Égypte - les deux Etats arabes qui reconnaissent Israël -; à une dénonciation en bonne et due forme du lobby nucléaire pakistanais pour avoir vendu du matériel très dangereux à l'Iran, ce qui a permis aux Etats-Unis d'exercer une pression décisive sur Musharraf; à une accentuation des pressions sur l'Arabie saoudite en faveur des chiites locaux et à une coopération plus grande avec l'Occident en Afghanistan, le tout couronné par une visite de courtoisie du prince Charles d'Angleterre.

A partir de ce constat, il ne fait guère de doute que l’Iran est appelée à jouer un rôle majeur au Moyen-Orient, dans l’équation des néoconservateurs. Le futur Moyen-Orient dans l’esprit de ces derniers semble conduire vers la disparition des puissances arabes en tant qu’Etats forts et l’intronisation d’Israël, de la Turquie et de l’Iran, trois Etats non arabes comme puissances régionales de premier plan. L’axe Tel Aviv-Ankara est déjà opérationnel. Il ne reste plus qu’à réintégrer Téhéran, dans le jeu régional. Quant aux Etats arabes, il semble que leur avenir dans les plans des néoconservateurs, doivent se terminer, sans état d’âme et faute de solutions permettant de maintenir les frontières actuelles, par un éclatement en micro-Etats constitués sur une base communautariste, notamment au Liban et en Syrie et peut-être même en Irak. La question d’un Kurdistan indépendant pose bien sûr un problème à la Turquie, mais pas pour tout le monde.

 

En Turquie

L’autonomie des Kurdes d’Irak est déjà acquise et sera difficilement remise en cause. En outre, un kurdistan irakien indépendant, malgré le problème posé par les autres minorités, pourrait avoir certains avantages pour les néoconservateurs : fonder un Etat démocratique non arabe et riche en pétrole au Moyen-Orient, un laboratoire en quelque sorte, qui aurait le mérite d’affaiblir durablement la Syrie et l’Iran, qui doit compter dans l’avenir, mais pas trop, et qui affaiblirait aussi paradoxalement la Turquie. Car des trois futures puissances régionales, la suprématie doit rester à Israël. Ceux qui pensent que cette perspective ne sera jamais accepté par la Turquie se laissent aveuglé par les discours. La Turquie a-t-elle les moyens de remettre en cause son partenariat stratégique avec les Etats-Unis, notamment au plan financier et/ou de quitter l’OTAN. Rien n’est moins sûr et l’Europe ne serait d’aucun secours dans cette hypothèse.

L'accord signé par le FMI avec la Turquie et qui couvre la période 2002-2004 prévoit le déblocage de 2,5 milliards de dollars de manière échelonnée d'ici à la fin de l'année 2004. Ce qui portera sa dette totale à l'égard du FMI à 19,2 milliards de dollars, y compris les intérêts capitalisés, faisant de la Turquie le plus grand risque du FMI derrière le Brésil et juste avant l’Argentine. Au fil des dix-neuf accords qui jalonnent l'histoire des liaisons financière avec le FMI, la Turquie a fini par dépasser trente fois le quota d'encours autorisé par le FMI calculé en fonction de son poids économique. Cette bienveillance des Etats-Unis via le FMI devrait perdurer, même si Ankara veut plus que jamais sortir de cette tutelle financière, surtout à l'heure de frapper à la porte de l'Union européenne. Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre turc, ne souhaite certainement pas le renouvellement d'un accord avec le FMI à l'expiration. D'où la vigueur avec laquelle la Turquie veut rembourser sa dette. Dans le budget de cette année, 44 milliards de dollars, soit 42% des dépenses, seront consacrés au remboursement de la dette publique qui atteint 187 milliards de dollars.

Depuis l’avènement de la Turquie moderne et singulièrement depuis 1945, les intérêts états-Uniens ont dominé la Turquie. La perspective de l’adhésion à l’UE ne devrait pas changer la donne, au contraire. Dans une politique du donnant-donnant, la Turquie en acceptant la création d’un Etat kurde indépendant à ses frontières, pourrait se voir récompensée par l’Europe comme par les Etats-Unis et obtenir toutes sortes de garanties concernant le Kurdistan turc et ses populations. Ce sont d’ailleurs surtout les militaires turcs qui sont intransigeants sur le Kurdistan, leurs revendications allant jusqu’à récupérer toute la zone au nord d’une ligne Alep-Kirkouk, là où étaient leurs positions au moment de la paix en 1919 et que seuls les traités démembrant l’empire ottoman signés ultérieurement, leur ont fait perdre. Mais une Turquie certes fragilisée mais définitivement en voie de pacification sur cette question aurait encore plus besoin du soutien de Washington. Cette situation ne déplairait pas aux Etats-Unis qui n’ont que moyennement apprécié le refus turc de faire transiter les troupes alliées par la Turquie au moment du déclenchement des opérations militaires dans le nord de l’Irak. Ce cavalier seul d’Ankara pourrait n’être plus qu’un lointain souvenir dans la perspective d’un partenariat renforcé euratlantique étendu à la Turquie et Israël. Toutes sortes de contreparties en provenance de l’Europe et des Etats-Unis pourraient récompenser ce renoncement. La Turquie pourrait ainsi se voir conférer un rang d’allié de premier plan dans ce qui pourrait bien être après le Moyen-Orient, le prochain terrain de manœuvre des néoconservateurs : l’Asie centrale et ses peuples turcophones. La Turquie pourrait se voir offrir à l’Est, bien plus que ce qu’elle abandonne au sud.

 

Au delà du Grand Moyen Orient : l’intervention en Irak, la lutte contre le terrorisme, le Maghreb et l’Afrique

La démonstration de force états-unienne a également produit quelques effets au delà de la zone de crise Moyen-orientale, avec l’abandon par la Libye de ses programmes d’armes de destruction massive, qui après le règlement de la question des indemnisations des victimes de l’attentat de Lockerbie, ouvre un boulevard aux compagnies pétrolières anglo-saxonnes. La visite de Tony Blair à Tripoli le 24 mars -après un crochet par Madrid aux obsèques des victimes des attentats du 11 mars dans la capitale espagnole- et le contrat de la Shell sur le pétrole et le gaz libyen discuté à cette occasion en illustre les retombées indirectes. La France (même si le quai d’Orsay s’est officiellement effacé devant l’association des victimes mis en avant dans la négociation) a fini fort à propos par se contenter d’une moindre indemnisation des victimes de l’attentat contre le DC10 d’UTA, ce qui lui permet aussi de ménager les intérêts de ses entreprises en Libye.

La guerre en Irak a aussi permis de finaliser la normalisation des relations entre les Etats-Unis et le Soudan, qui tourne ainsi définitivement la page des soutiens logistiques passés à Al Qaida, ouvrant une nouvelle ère de coopération renforcée, centrée notamment sur le pétrole soudanais. Le règlement des conflits au sud-Soudan et dans le Darfour, pour cause de règlement de compte à Karthoum entre le président Al Béchir et Hassan Al Tourabi, restent temporairement dans l’impasse, même si la France préoccupée par le nombre croissant de réfugiés du Darfour dans le Tchad voisin, tente de faire son possible. Subsidiairement, le groupe pétrolier français Total possède une concession de 120.000 km2 dans le sud du Soudan.

L’Afrique grande oubliée dans l’immédiate après-guerre froide, redevient stratégique, pour certaines régions du moins, qu’il s’agisse des ressources énergétiques du golfe de Guinée ou de la lutte anti-terroriste au Maghreb, dans la bande sahélo-soudanienne ou dans la corne de l’Afrique, c’est à dire l’Afrique pétro-gazière et l’Afrique musulmane.

Dans la corne de l’Afrique, le dispositif militaro-diplomatique US s’est avantageusement complété fin 2002, sur fond de lutte anti-terroriste, par la "réquisition" du camp Lemonier, qui appartenait précédemment à la Légion étrangère française et qui est situé en bordure de l'aéroport à Djibouti. Le président djiboutien Omar Guélé n’a pas eu à se faire prier pour accueillir un détachement US de 1500 GI’s, Marines, Forces spéciales, et CIA, travaillant en liaison une Task Force maritime internationale, qui croise au large des côtes en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, de part et d’autre du détroit de Bab El Mandeb. Le prix du loyer payable au gouvernement djiboutien a été, concurrence oblige, fortement revu à la hausse pour les 2.750 hommes du contingent français. Il est passé fin avril 2003, de 18 à 30 millions d’euros par an. Les Etats-Unis contrôlent ainsi directement et non plus par France interposée, l’axe stratégique du canal de Suez.

Toujours en mer Rouge, en 2003, Donald Rumsfeld a noué des pourparlers avec l’Erythrée et l’Ethiopie, concernant un projet de pré-positionnement US à l’étude sur ces pays. Ceci confirme que les Etats-Unis au nom de la guerre contre le terrorisme cherchent à occuper l’espace dans la corne de l’Afrique, comme ils le font aussi en Afrique de l’ouest, au confins de la bande sahélo-soudanienne, qui constitue une zone grise, où des mouvements terroristes pourraient chercher à s’établir. Ces pré-positionnements US ne seront pas des bases à l’ancienne en dur avec des effectifs importants, mais davantage des camps assez légers avec de cent à quelques centaines d’hommes, qui entraînerons en théorie les armées des pays à la traque anti-terroristes mais qui empêcherons surtout ces derniers de s’établir dans ces zones.

Avec la fin de la guerre froide, le besoin de grandes bases, avec leurs dizaines ou leurs centaines de milliers d'hommes capables de vivre en autarcie, est jugé dépassé. Pour faire face à des risques comme "le terrorisme ou le banditisme" en Afrique, des "bases avancées" sont à l'étude. Simples camps destinés à accueillir des hélicoptères et une cinquantaine d'hommes des forces spéciales tout au plus, qui "ne s'y installeraient qu'en fonction des besoins opérationnels", elles pourraient être disséminées aux quatre coin du continent.

Pour le moment et contrairement à ce qui a pu être dit, cette traque anti-terroriste n’a rien donné. La cinquantaine d’islamistes tués ou arrêtés par l’armée tchadienne dans le nord-Tibesti début mars 2004, grâce aux renseignements satellites et à la logistique états-unienne, avait malgré les informations officielles fournies, assez peu de rapport avec le terroriste. Il s’agirait selon certaines sources tchadiennes non-officielles, d’une bande armée de "pirates du désert", sans rapport avec le GSPC (Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat), régulièrement cité lorsqu’il s’agit de lutte anti-terroriste dans cette région. Les jeunes Nigériens, Nigérians, Maliens et Algériens composant le groupe capturé au Tibesti relèveraient plus de la grande criminalité que du terrorisme et reflèteraient davantage l’existence dans cette région d’une jeunesse déboussolée et sans avenir, que d’un véritable réseau de groupes terroristes islamiques. Sans nier que le contexte socio-politique sahélo-soudanais, comme les caractéristiques géographiques même du Sahara, font de cette région un terrain et un terreau potentiellement fertile pour l’implantation du terrorisme islamique, peu d’éléments confirment jusqu’à présent son existence à grande échelle dans cette région. Il est aussi vrai que la frontière ténue qui peut exister localement entre grand banditisme, islamisme radical et terrorisme se prête facilement à toutes sortes d’amalgames, de la part des criminels, comme des autorités. L’affaire des touristes allemands et autrichiens pris en otages, contre rançon, dans le sud-algérien en avril-mai 2003, là encore par le GSPC disait tous les spécialistes dans un premier temps, en est une illustration. Mokhtar Belmokhtar, finalement identifié comme le commanditaire de l’opération, est une vieille connaissance des services algériens de sécurité. Spécialisé dans le trafic d’armes, de voitures et de cigarettes, ce personnage haut en couleurs n’est pas un chef islamiste mais un grand contrebandier qui défraie la chronique locale entre le Mali, le Niger et la Mauritanie depuis la fin des années 1980.

La présence de bandes armées islamistes disait-on là encore, qui auraient conduit l’organisation du rallye Paris-Dakar à annuler les étapes au Niger en janvier 2004, est tout aussi invérifiable. La coopération à l'échelle régionale, téléguidée par Washington, aurait toutefois enregistré un premier succès. Sur la base d'informations fournies par l'armée malienne, une colonne de véhicules du GSPC, a été interceptée fin janvier 2004, par les troupes d'Alger, en provenance du nord du Mali.

Dans chacune de ces affaires, il est difficile de faire la part du vrai et de l’intoxication, car les gouvernements en place ont aussi intérêt à grossir la menace pour attirer toujours plus d’aides de Washington, qui de son côté justifie sa présence militaire aussi légère soit-elle. Quoi qu’il en soit, en termes stratégiques, les Etats-Unis disposent désormais d’importants points d’appui régionaux si nécessaire, sans avoir à mobiliser et immobiliser d’importantes forces militaires, la sous-traitance de la sécurité à des pays alliés, semble s’imposer. Ces derniers, en échange d'un appui matériel américain, ont à charge de renforcer la surveillance dans leur propre région. Parallèlement, Washington négocie des accords pour poser ses avions, en cas d'intervention urgente. Ce concept est déjà mis en pratique dans l'initiative Pan Sahel, dont l'objet est de fournir entraînement et équipement, notamment de communications, à quatre pays (Mali, Mauritanie, Tchad, Niger). Le dispositif s'étend désormais à l'Algérie, où un entraînement de l'armée par des spécialistes américains est en cours. Ce dispositif concerne aussi la Tunisie et au Maroc, établissant ainsi un pont entre le sud-Sahara et le Maghreb.

 

On l’aura compris, sous couvert de lutte anti-terroriste, les Etats-Unis se sont durablement installés en Amérique latine, en Afrique, et au Moyen-Orient, en plus de leurs positions antérieures en Europe et en Asie. En Asie du sud-est et notamment pour ce qui concerne l’Indonésie, qui jouxte le détroit stratégique de Malacca par où transitent une part très importante du commerce maritime mondial et notamment plus de 25 % de la production mondiale de pétrole, qui vient du Moyen-Orient et navigue à destination du Japon et de la côte ouest des Etats-Unis. L’Australie a reçu mandat des Etats-Unis de sécuriser la zone, en coopération si nécessaire dans l’avenir avec les puissantes flottes US régionales. L’archipel indonésien avec ses 13.000 îles dispersées sur un arc de cercle de 5.000 kilomètres est située sur un axe stratégique. L’Indonésie est aussi avec ses 210 millions d’habitants, le plus grand Etat musulman au monde. Pour les Etats-Unis, il y a bien sûr dans cette zone où l’islamisme radical est en forte recrudescence, aux Philippines, en Malaisie, comme dans le sud de la Thaïlande, toutes les raisons d’être vigilants. L’Océanie fait aussi partie des compétences territoriales australiennes.

Le poids de l'économie australienne et l'importance de l'aide qu'elle accorde à cette région en font un partenaire incontournable pour tous les pays du Pacifique Sud. La réapparition d'un conflit communautariste aux îles Salomon et l'assassinat aux îles Samoa d'un Ministre, commandité par deux de ses collègues, comme les récentes tentatives de coup d'Etat aux îles Fidji et aux îles Salomon ont mis en évidence la permanence de l'instabilité politique et des problèmes structurels des petits pays insulaires du Pacifique. L'intervention aux îles Salomon, en proie depuis quatre ans à une guerre civile larvée, d'une force multinationale dirigée par l'Australie, en juillet 2003, illustre ce statut de puissance régionale, déléguée ou non.

Les Britanniques de leur côté, de Gibraltar à Diego Garcia en passant par Oman, etc, ne sont pas en reste dans cette surveillance globale, qui reprend pour l’essentiel les principaux protagonistes du réseau Echelon, avec Israël en plus, dans une version un peu plus musclée.

 

Qu’il y ait ou non un choc des civilisations entre l’orient musulman et l’occident judéo-chrétien, les néoconservateurs et l’alliance anglo-saxonne semble indéniablement s’y préparer déjà. Dans ce contexte, quel peu bien être l’utilité du plan états-unien de Grand Moyen-Orient ?

 

Les grandes lignes du plan US sur le Grand Moyen-Orient 

Avant de voir son contenu il convient de se rappeler que les orientations de la politique états-unienne dans cette région au cours des trois dernières décennies ont toujours été contraire à la démocratie et à l’autodétermination arabes.

La constance de la politique états-unienne au Moyen-Orient est articulée autour de trois grands axes : le financement de la défense d’Israël et la promotion d’un certain type de processus de paix ; le soutien aux gouvernements pro-états-uniens d’Egypte puis de Jordanie ; le développement d’une alliance étroite avec les familles régnantes des Etats pétroliers du golfe arabo-persique, en particulier avec la famille royale saoudienne.

Partant d’un tel constat, l’occupation de l’Irak ne pouvait qu’aggraver les problèmes de légitimité des Etats-Unis et renforcer le sentiment d’hostilité parmi les peuples de la région.

Ce sentiment croissant d’hostilité allié à l’absence d’armes de destruction massive en Irak ont conduit les néoconservateurs à augmenter le volume de l’argumentaire démocratique. A cette fin, le président Bush prononça début novembre 2003, devant le National Endowment for Democracy, une sorte de discours programme sur la démocratie dans le monde musulman. Le caractère original de cette conception fut illustré par une série de satisfecit à destination de huit Etats arabes : Maroc, Bahreïn, Oman, Qatar , Yémen, Koweït, Jordanie et même l’Arabie saoudite. A l’inverse, le président Bush critiqua les dirigeants palestiniens qui bloquaient et sapaient la réforme démocratique.

Quelques jours plus tard en Irak, c’est l’ayatollah Al-Sistani, principale autorité spirituelle des chiites d’Irak qui exige le suffrage universel tant pour l’élection d’une assemblée constituante que pour la ratification d’une nouvelle Constitution, tandis que Paul Bremer en qualité de représentant de l’autorité occupante oppose l’impossibilité d’organiser un scrutin à court ou moyen terme, afin de justifier le transfert formel du pouvoir à un gouvernement irakien désigné par Washington. Finalement, pour débloquer la situation et après médiation onusienne, l’ayatollah finit par obtenir une promesse d’organisation des élections vers la fin 2004.

C’est dans ce contexte éminament paradoxal et fort nuisible à l’image démocratique, qu’un document de travail intitulé "Partenariat G8 Grand Moyen-Orient", qui avait été distribué aux sherpas en charge de la préparation du G8 de Sea Island, du 8 au 10 juin prochain, est publié dans le quotidien en arabe Al-Hayat, basé à Londres, du 13 février 2004.

Ce document reprend en grande partie les rapports préparés par le Fonds arabe de développement économique et social (Fades) et le bureau régional du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Ce document vise à alerter les membres du G8 dont les intérêts communs seraient menacés par une augmentation de l’extrémisme, du terrorisme, du crime international et de l’immigration illégale. On constatera qu’il y en a pour tout le monde. L’amalgame continue ensuite au niveau des initiatives régionales présentées comme complémentaires alors que le Partenariat euro-méditerranéen de Barcelone est plutôt concurrent de la Middle East Partnership initiative du département d’Etat US. Le même document invoque ensuite les efforts multilatéraux de reconstruction en Afghanistan et en Irak, comme si tout cela était inscrit dans une seule et même démarche.

Au plan concret, le document se résume à quelques mesures soient ingénues s’agissant de la micro-fiance pour faire sortir de la pauvreté 1,2 millions d’entrepreneurs en leur octroyant 400 dollars chacun, soit plus convenues comme la création d’une Banque du Grand Moyen-Orient pour le développement sur le modèle de la BERD, alors que les pays arabes ont déjà avec le Fades, une institution de ce type qui n’est pas dirigée par les pays occidentaux. Idem s’agissant du renforcement du secteur privé, sésame de la prospérité et de la démocratie, qui devrait permettre aux pays arabes d’entreprendre une transformation économique aussi importante que celles entreprises par les pays ex-communistes d’Europe centrale et orientale. Au plan de l’aide technique proposée au G8 à la rubrique démocratie, le document mentionne une assistance pré-électorale (aide technique à l’enregistrement des électeurs et formation de personnel) et surtout pas une surveillance des élections elles-mêmes.

On l’aura compris, mis à part le mélange des genres, il n’y a rien de vraiment nouveau, si ce n’est peut-être la définition même du Grand Moyen-Orient : outre les pays arabes, la zone concernée regroupe l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iran, la Turquie et Israël, soit autant de pays qui n’ont en commun que d’appartenir à la région où se manifeste l’hostilité la plus forte aux Etats-Unis et dans laquelle sévit avec la plus grande vigueur l’intégrisme islamique dans sa version anti-occidentale, érigé en ennemi public numéro un par Washington. A par cela, aucune raison géographique, culturelle ou économique ne justifie un tel amalgame. A l’exception d’Israël, les gouvernements concernés comme leurs populations n’ont aucune raison d’accepter cette logique et les critiques nourries en provenance du monde arabe s’en font l’écho. Les Etats-Unis cherchent manifestement à entraîner l’Europe et singulièrement les pays hostiles à la guerre en Irak, qui disposent de ce fait d’un capital de sympathie dans le monde arabe.

La France et l’Allemagne l’ont bien compris. Début mars, les deux pays se sont finalement mis d'accord sur un plan de développement pour le Moyen-Orient et ont proposé celui-ci à leurs partenaires européens. Cette contribution, qui se veut complémentaire de l'initiative américaine pour le "Grand Moyen-Orient" tout en affirmant une approche fort différente, est destinée à inspirer les réflexions de la présidence irlandaise de l'Union, qui a présenter un "rapport d'étape" sur ce sujet lors du conseil européen des 25 et 26 mars à Bruxelles.

Mais compte tenu des implications à venir au niveau du G8, Français et Allemands se devaient d’être à la fois conciliant envers Washington, et différent.

 

La réponse franco-allemande au plan de Grand Moyen-Orient

Ce "Partenariat stratégique pour un avenir commun avec le Moyen-Orient" est donc moins l'expression d'une ambition pour une région et ses peuples confrontés à de multiples retards de développement qu’un document politique énumérant les moyens stratégiques de parvenir à un objectif. Pour les Français et Allemands, toute initiative pour le Moyen-Orient doit répondre aux besoins et aux aspirations de la région, une manière de prendre ses distances avec un plan américain ressenti par plusieurs pays arabes comme un "modèle" importé plus ou moins imposé par Washington.

L'objectif est de mettre en place une coopération et une vision commune, impliquant à la fois les gouvernements et la société civile.

Dès le deuxième paragraphe, le texte rappelle implicitement que l'Union européenne n'a pas attendu les initiatives américaines pour s'intéresser au Moyen-Orient et à la Méditerranée, notamment via le "processus de Barcelone" (lancé en 1995), cette région constituant une "priorité centrale" pour l'action européenne. Le texte mentionne ensuite les "idées" américaines pour le "Grand Moyen-Orient".

Les deux pays soulignent aussi que le but de l'Union européenne doit être d'établir un partenariat transatlantique pour le Moyen-Orient.

Pour autant, l'UE doit définir une approche distincte qui complète celle des Etats-Unis, et travailler à travers ses propres institutions et instruments. C'est sur le plan des principes d'action que le document franco-allemand se démarque le plus des propositions américaines. Rappelant les objections collectives fortes émises par les Etats et sociétés concernés face à toute tentative de leur imposer un "modèle" de l'extérieur, les deux pays entendent répondre autant que possible à leurs propres demandes, et impliquer étroitement les pays concernés aussitôt que possible.

A la différence du document états-unien, la proposition franco-allemande parle d’incitation et de dialogue pas seulement avec les gouvernements mais aussi avec la société civile, en respectant le plus possible les réalités de chaque pays, en prenant en compte le sentiment national et l'identité de chaque pays. Pierre dans le jardin de Washington, le document invite à éviter les pièges d'une approche hâtive qui ignore les caractéristiques nationales et stigmatise l'islam comme étant incompatible avec la modernité. Il invite les pays concernés à exprimer leurs opinions, soit dans le cadre de la Ligue arabe, ou dans d'autres forums, afin de manifester leurs propres aspirations.

Ces quelques idées sont une critique implicite de l’approche états-unienne qui, dans le document préparé par Washington, a tendance à énumérer des "recettes" pour les pays concernés. Le document franco-allemand fait lui référence à la Stratégie de sécurité de l'Union européenne, adoptée en décembre 2003, qui insiste sur le caractère central du processus de paix israélo-palestinien, alors que le document états-unien postulait une intégration d’Israël dans l’ensemble géographique régional, sans même évoquer les droits des palestiniens.

Paris et Berlin insistent surtout sur l'efficacité de l'action multilatérale et sur les contributions positives que pourraient apporter à la fois l'Union européenne, les Nations unies et l'OTAN. S'agissant du volet sécuritaire de l'action en faveur du Moyen-Orient, Français et Allemands soulignent ainsi la nécessité, selon eux, de séparer le cadre défini par l'Union de celui de l'OTAN. Lors du sommet de l'Alliance atlantique, qui se tiendra à Istanbul les 28 et 29 juin, il est probable que l'OTAN devrait avancer une série d'initiatives visant à renforcer le dialogue méditerranéen, que l'Alliance poursuit déjà avec sept pays de la région et offrir à certains pays du Moyen-Orient des propositions dans le domaine de la sécurité. Une façon supplémentaire de diviser pour régner.

On l’aura compris toute cette agitation risque fort de retomber comme un soufflé. Le caractère sensible et peu consensuel des réformes politiques dans le Grand Moyen-Orient devrait se limiter à une extension des accords de sécurité dans le cadre de l’OTAN, au gré des intérêts stratégiques de Washington. Seule certitude à l’horizon régional, la démocratisation du Grand Moyen-Orient devrait surtout se traduire par une certaine libéralisation économique via des privatisations en nombre. Pour le volet démocratique stricto sensu, "l’initiative saoudienne" du prince héritier Abdallah annoncée en janvier 2003 et déjà inspirée par Washington, devrait revenir sur le devant de la scène. Cette initiative "a minima" avait été préparée en vue du sommet de la ligue arabe qui devait se tenir à Bahreïn en mars 2003, mais qui avait été déplacé à Charm el-Cheikh, en Egypte, et réduit à une journée pour cause de crise irakienne. Cette initiative centrée sur "l’autoréforme", le soutien au secteur privé et le développement de la participation politique pour permettre à terme la création d’un marché commun arabe avait été repoussé par certains membres de la ligue arabe en mars 2003, juste avant l’intervention en Irak. Il pourrait recevoir aujourd’hui un accueil bien différent, même si sur le fond, les réformes politiques devront encore attendre dans le "petit Moyen-Orient". L’ajournement, deux jours avant sa tenue, du sommet de la ligue arabe prévu à Tunis les 29 et 30 mars, montre bien que malgré le vent du boulet de la guerre en Irak, les pays arabes restent divisés sur la façon de concevoir leur avenir.

 

 

Conclusion et agenda 2004 sur l’Irak

L’avenir de la situation en Irak comme les contributions respectives de chacun et le plan US sur le Grand Moyen-Orient seront à l’ordre du jour de tous les grands sommets internationaux du mois de juin prochain. Du sommet Etats-Unis/Union européenne de Dublin à celui de l’OTAN, comme au trentième sommet du G8 de Sea Island, du 8 au 10 juin prochain, au large des côtes de Géorgie, où le président Bush en tant qu’hôte sondera les intentions de ses invités en matière de financement et d’action dans la lutte anti-terrorisme et sur l’intervention en Irak. Idem à la conférence annuelle des Institutions de Bretton Woods, à Washington, où le FMI et la Banque mondiale pourraient être mis à contribution en termes de nouveaux programmes de développement pour le Grand Moyen-Orient, en plus de ceux déjà en cours.

 

Les Etats-Unis devraient rester en Irak, tant que le remodelage du grand Moyen-Orient, des stratèges du Pentagone le justifiera, car les deux sont depuis le début étroitement lié. L’année électorale 2004 sera donc déterminante. Si des avancées significatives apparaissent dans l’agenda régional, le futur vainqueur des élections de novembre, fut-il Kerry, ne pourra que suivre, à quelques variantes près dans le style vis à vis de ses partenaires, cette main-mise des Etats-Unis sur le Moyen-Orient et au delà, que les néoconservateurs ont tout fait pour rendre irréversible. La pose militaire observée par les néoconservateurs ainsi que les menées diplomatiques en vue d’entraîner l’ONU, au delà de la seule organisation des élections, sans perdre le contrôle des opérations politico-militaires, mais aussi pour élargir le nombre, comme l’éventail des pays présents en Irak en incluant peut-être quelques pays arabes. Cet intermède devrait se prolonger jusqu’en novembre prochain, pour cause d’élection et de légitimation a posteriori de cette action internationale. En cas de réélection, les néoconservateurs se donneront alors les moyens de finir le travail, que l’impréparation et les erreurs d’analyse initiales ne leur ont pas permis d’achever dans les délais impartis par la présidentielle américaine. S’ils perdent les élections, l’avenir de la présence militaire US en Irak, sera peut-être plus hypothétique sur le très long terme. L’élection de John Kerry, comme le choix de ses conseillers et de son Administration pourrait modifier la donne en Irak, sans que l’on puisse savoir aujourd’hui dans quelle mesure. Ce qui l’est moins, quel que soit les résultats de l’élection de novembre, c’est leur présence durable au Qatar, à Bahreïn et probablement au Koweït. Ces trois pétro-monarchies constituent un axe fort nord-ouest/sud-est des rives de la mer noire avec la Turquie, à la mer d’Oman. Mais ces trois positions, peuvent-elles être maintenues durablement sans un Irak, stabilisé ou définitivement acquis à la cause des intérêts états-uniens. Non . Avec l’Irak, se matérialise la mise en place d’un axe terrestre complémentaire et durable entre la VIème flotte qui croise en Méditerranée et la Vème flotte, basée à Bahreïn et qui croise dans le golfe persique et la mer d’Oman. Les Etats-Unis prennent directement le contrôle de cette position stratégique majeure sur le limes eurasiatique. Ils confortent durablement leurs besoins énergétiques en termes de production et d’acheminement, grignotent des positions hier encore acquise à Moscou, renforcent leurs capacité de contrôle sur le développement de la présence énergétique chinoise au Moyen-Orient tout en se rapprochant de son limes par l’ouest, axe sur lequel, les pré-positionnement états-uniens était jusqu’à présent le plus faible.

 

Il semble de plus en plus évident que les néoconservateurs ont d’ores et déjà atteint un certain nombre de leurs objectifs, en attaquant l’Irak. Fragiliser durablement les Etats arabes au plan politico-militaire avec pour principales cibles l’Irak et la Syrie. Ce dessein pourrait se concrétiser à terme par trois entités territoriales en Irak, autonomes dans un cadre fédéral ou chacune indépendante, là est la question. Le contexte qui prévaut en Irak offre de multiples possibilités en matière de déstabilisation et de manipulation. La majorité chiite quoi qu’il en soit, même si une élimination des radicaux chiites irakiens, sous une forme ou une autre posera problème, ne se laissera pas une nouvelle fois dominer par les sunnites. Le jeune imam ultra radical Moqtada Al Sadr et ses partisans risquent fort de faire de la surenchère pour se démarquer du Grand ayatollah Al Sistani, jugé trop conciliant avec les Etats-Unis.

Au plan pétrolier, la production se fait aujourd’hui pour l'essentiel, à partir de l'ensemble kurde au nord et de l'ensemble chiite au sud. Le régime de Saddam Hussein l'avait bien perçu en créant deux sociétés nationales de production, l'une au sud, l'autre au nord, coiffées par une société nationale centrale ayant son siège à Bagdad. Ces deux sociétés, centrées au nord sur le gisement géant de Kirkouk et au sud sur celui de Rumeïla, étaient relativement indépendantes l'une de l'autre. Elles exportaient leur production par des moyens indépendants : au nord par le pipeline débouchant en Turquie à Ceyhan et au sud par le port pétrolier de Bassora et le terminal de Fao. La partie centrale, la zone sunnite, si elle ne produit pas encore autant que les deux autres n'est cependant pas dépourvue de réserves, ce que l’on dit peu. L'énorme gisement de Bagdad, situé sous la ville même, et dont la partie Est est bien connue, pourrait, avec ses satellites, rivaliser avec les vieux gisements du nord et du sud.

D'autre part, le rattachement du désert de l'Ouest à la zone centrale, désert dont le potentiel pétrolier et gazier est non négligeable, pourrait, à terme, mettre les trois zones à égalité, sur le plan des réserves. De plus, la zone centrale pourrait disposer avec le pipeline débouchant en Syrie à Banias, moyennant des travaux minimes, d'une voie d'évacuation vers la Méditerranée, indépendante des deux autres zones. Certes, ce pipeline est ancien et nécessite une remise en état, mais il existe et il fonctionnait encore avant l'intervention en 2003. Si l'on ajoute à cela le fait que chaque zone dispose d'unités de raffinage indépendantes capables d'approvisionner en produits consommables leur population propre, on voit que les trois entités, pourraient disposer à terme de moyens de financement comparables. Reste à savoir si les partisans du tout ou rien côté chiite accepteront de perdre le contrôle d’une partie de la rente dans une perspective fédérale, et a fortiori pluri-indépendantiste. Rien n’est moins sûr.

Si la solution fédérale permettrait également à l'Irak de retrouver, à terme, au sein de l’OPEP une place dans le trio de tête, alors que, séparément, chacune des zones se situerait dans le peloton de queue des producteurs de pétrole, le quota global établi pour l'Irak lors des conférences de l'OPEP, qui devra être réparti entre les entités selon une clef de répartition basée sur les capacités de production et l'équilibrage des besoins, risque de poser problème, surtout pour la zone sunnite. En outre, un Irak découpé en trois et donc affaibli, affaiblirait aussi l’OPEP.

Enorme inconnue donc que celle de la forme à venir du futur Etat irakien démocratique. Respect des frontières actuelles ou création à terme de trois entités séparées ayant chacune leur capacité pétrolière, il est encore trop tôt pour échafauder un quelconque scénario. C’est là un des paradoxes de ce conflit. Les conséquences périphériques sont plus clairement identifiables que l’issue du conflit elle même. Sauf sur un point : la persistance de l’insécurité et des affrontements inter-communautaires, qui n’est pas prête de s’arrêter justifie à elle seule, le maintien des troupes états-uniennes en Irak, ce qui n’est pas fait pour déplaire aux néoconservateurs. Les élections passées, s’ils sont toujours au pouvoir, nous pourrions voir une démonstration de force militaire des Etats-Unis en Irak mais peut-être aussi au delà, dans d’autre pays du Moyen-Orient, au gré des développements intervenus d’ici là.

 

 

Compte tenu de ce qui précède et malgré les prévisions des organismes de conjoncture, que penser des perspectives économiques en 2004 ?

 

Même si c’est à des degrés divers, l’année 2004 sera celle de la reprise mondiale nous annoncent les oracles de la finance internationale, qu’il s’agisse des Institutions de Bretton Woods, de l’OCDE ou des gourous des marchés financiers. Ces derniers sont souvent prompts à s’autorassurer, comme ils le sont à paniquer, à chaque fois dans un panurgisme sans égal. Mais ces Cassandres de la finance, surtout coutumiers depuis deux ans des révisions à la baisse en matière de croissance, semblent une fois de plus adeptes du wishful thinking, en négligeant notamment les soubresauts de la géopolitique mondiale, qui vont dominer l’année 2004. Ces turbulences ne devraient pas restées sans effet sur les marchés et sur l’économie mondiale. Le plus grand discernement s’impose donc. Plus que jamais, il me semble que l’analyse prépondérante qui est faite des indicateurs macro-économiques et de certaines tendances économiques qualifiées abusivement de "lourdes" pourrait être la source d’importantes déconvenues, faute d’une meilleure prise en considération du contexte géopolitique et de la multiplication des crises internationales. En effet, certains conflits, faute d’avoir été durablement réglés, pourraient reprendre. De Dayton à Marcoussis, la liste est longue des accords qui visent à trouver des solutions aux conséquences des problèmes, sans pouvoir s’attaquer aux causes.

Quant aux prévisions économiques, en 1999, la Banque mondiale prédisait une stabilité des cours des matières premières pour la décennie à venir. Sur dix ans peut-être. En attendant, l’indice du Commodity Research Bureau de Chicago, qui fait la moyenne des prix de 22 matières premières, était fin mars 2004 à son plus haut niveau depuis vingt trois ans. A cette même date, les cours du brut étaient au plus haut depuis treize ans. La baisse du dollar n’est pas à elle seule une explication suffisante. Cette tendance haussière devrait durer un certain temps, même si le dollar retrouvait un cours plus proche de sa valeur réelle. Il est en effet peu vraisemblable que le comportement des actions freine en quoi que ce soit l’envolée des marchés des produits de base. Ceux-ci sont fondamentalement très tendus. En outre, vu la manière dont se comportent les cours sur les marchés à terme, il est visible qu’à partir de ce deuxième trimestre 2004, les approvisionnements seront de plus en plus difficiles. Je ne parle même pas des coûts de transport qui ont explosé depuis le début de l’année, du fait notamment de la forte hausse des volumes transportés, singulièrement à destination de la Chine et de la pénurie de navires qui en résulte. Dans une économie mondialisée très concurrentielle qui limite les possibilités de hausse des prix, les entreprises pour rester compétitives vont devoir délocaliser toujours plus, qu’il s’agisse aujourd’hui de l’industrie vers la Chine et des services vers l’Inde, ceci pour faire simple.

 

Ces tensions économiques globales doublées de tensions géopolitiques durables, émaillées ça et là, de conflits sociaux, ne vont certainement pas renforcer la lisibilité à moyen terme, alors qu’elles auront nécessairement un impact tout au long de 2004 et au-delà. Il va donc falloir faire preuve de bon sens, de courage, mais aussi d’énormément de finesse pour y voir clair. La période que nous traversons, parce qu’elle risque de modifier durablement la configuration géopolitique mondiale, devrait sans doute conduire certaines entreprises à réfléchir sur leur stratégie, encore plus qu’elle ne le font d’ordinaire.

 

 

Philippe Sébille-Lopez le 02-04-04










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