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LES
VECTEURS TACTIQUES DE LA STRATEGIE DES ETATS-UNIS
La
question des droits de l’homme et de la démocratie illustrée à
travers quelques exemples
La
question des droits de l’homme est un vecteur tactique traditionnel de
la stratégie des Etats-Unis.
Ce
combat en faveur des droits de l’homme a été instrumentalisé de
façon systématique par les Etats-Unis au lendemain de leur défaite au
Vietnam, dans la poursuite de leur lutte contre le communisme et l’Union
soviétique. Ne pouvant combattre directement les régimes communistes par
des moyens militaires et en complément des conflits menés par
procuration jusqu’à la fin de la Guerre froide, les Etats-Unis ont
aussi placé la lutte sur le terrain des droits de l’homme et de la
démocratie. On pourra utilement se souvenir de l’application très
sélective de ces principes entre 1975, année de la chute de Saïgon,
jusqu’à l’effondrement de l’URSS en 1991, de la Grenade au Zaïre
en passant par l’ensemble des pays dits pro-américains au Moyen-Orient
comme en Irak dans les années 1980 ou encore au Cambodge, au moment de
"l’invasion" vietnamienne de 1979, etc. Le combat en faveur de
la démocratie tel qu’avancé aujourd’hui par l’Administration Bush
en constitue à mon sens le dernier avatar, dans une version plus globale,
réactualisée et adaptée au nouveau contexte géopolitique post-Union
soviétique. Bien sûr, ceci vaut surtout pour certaines régions jugées
stratégiquement prioritaires comme le Moyen-Orient. Lorsque l’on
examine par exemple la situation de la démocratie en Amérique latine en
Bolivie, au Pérou, en Equateur, en Colombie ou au Venezuela, dans l’arrière
cour des Etats-Unis, il apparaît clairement que cette zone n’est plus
stratégiquement prioritaire pour ces derniers. Le Brésil et l’Argentine,
deux des trois plus gros débiteurs du FMI, concentrent l’essentiel des
intérêts politico-économiques de Washington dans la région. Nous
verrons que trois ou quatre autres pays présentent toujours un intérêt
certain, ce qui est relativement peu pour cette zone qui regroupe
plusieurs dizaines de pays et qui était encore il y a peu jalousement
gardée, dans la logique d’affrontement Est-Ouest.
Plus
au nord, en Haïti, les retrouvailles diplomatico-militaires
franco-américaines post-Irak illustrent indirectement la portée limitée
du message démocratique des néoconservateurs. La question des limites du
modèle démocratique, en terres américaines, comme partout ailleurs, en
l’absence de réformes et d’une certaine prospérité économique
correctement partagée, a le mérite d’être clairement posée. Au plan
politique, l’accord conclu sur l’intervention et le départ forcé du
président élu J-B Aristide, entre la France et les Etats-Unis s’est
fait en échange du feu vert donné par Washington, au Conseil de
sécurité de l’ONU, sur le principe de l’envoi de casques bleus en
Côte d’Ivoire. Les Etats-Unis qui financent 25 % des opérations de
maintien de la paix, n’étaient pas favorables à cet envoi, préférant
laisser la France gérer seule ce dossier explosif, dans ce qui était
alors une punition, suite au refus de l’alignement français sur l’Irak.
En filigrane se trouve posé dans cette crise, l’avenir du modèle
démocratique en Afrique subsaharienne, lorsque les critères ethniques ou
en l’espèce celui encore plus abstrait d’ivoirité, tiennent lieu de
programme politique. La complicité passive des pays occidentaux, qui se
satisfont régulièrement des apparences démocratiques est en cause, au
même titre que la responsabilité d’une grande partie des élites
politiques africaines.
En
Asie, dans un pays développé et démocratique comme Taïwan, on pourrait
aussi s’interroger sur le soutien pondéré des Etats-Unis, tantôt
très appuyé, notamment en matière militaire, d’autre fois plus
critique, comme lors du référendum organisé le 21 mars dernier par le
président Chen Shui-bian sur l’indépendance de l’île, en marge de l’élection
présidentielle. La relation avec le Kuomintang, qui a toujours soutenu l’existence
d’une seule Chine, est manifestement plus conforme aux intérêts de
Washington, que celle incarnée par l’encombrant trublion
indépendantiste réélu en mars dernier. Le soutien à Taïwan pour
Washington, ne se conçoit qu’en tant que moyen de pression sur la Chine
continentale. Il suppose à ce titre, une convergence de vue et d’analyse
qui conduit les Etats-Unis à exercer aussi des pressions indirectes sur
le système démocratique taïwanais.
Etrangement,
les Etats-Unis restent plutôt discrets sur Hong Kong. Ils savent que c’est
probablement là que la question de la démocratie risque de se poser avec
le plus d’acuité pour Pékin, notamment dans la perspective des
élections législatives de septembre 2004, que les démocrates pourraient
fort bien remporter. Ce serait un précédent fâcheux malgré le postulat
théorique: un pays, deux systèmes.
La
question de la démocratie et des droits de l’homme en Chine populaire
est devenue un axe central dans les relations entre les deux grandes
puissances. Cette question a été régulièrement soulevée devant le
Congrès à Washington, notamment lors des fameux débats sur l’octroi
ou non de la clause de la nation la plus favorisée à partir de la
seconde moitié des années 1990. Ces débats au fil du temps ont fini par
donner lieu à l’adoption de textes distincts en marge du débat sur
ladite clause qui permettaient à la Chine d’en bénéficier, alors que
dans le même temps, le Congrès et surtout la Chambre des représentants
adoptait des résolutions législatives, qui reflétaient une stratégie
exprimant les inquiétudes du Congrès concernant le comportement de la
Chine. Les apparences étaient sauves et dans le pire des cas le
président aurait pu mettre son veto.
Plus
près de nous, en mars 2004, les Etats-Unis ont déposé une résolution
devant la commission des droits de l’homme des Nations unies à Genève
contre les violations chinoises dans ce domaine, alors qu’en 2003, ils n’avaient
pas soutenu une telle initiative. Ce revirement illustre assez bien ce qu’est
la question de droits de l’homme dans la stratégie des Etats-Unis. En
2003, les Etats-Unis recherchaient le concours de Pékin pour traiter le
dossier nucléaire nord-coréen et les soutenir ou au moins les laisser
faire dans leur intervention en Irak. Le prétendu recul chinois en
matière de droit de l’homme allégué cette année par les Etats-Unis
et qui contredirait les engagements pris par Pékin en décembre 2002, ne
semble pas très sérieux. Ce vote en 2004 s’inscrit davantage dans une
double logique de long terme et de court terme.
Sur
la durée, les Etats-Unis savent que la progression de la démocratie en
Chine favorisera inévitablement une montée des revendications, voire une
explosion sociale, tant le modèle socio-économique chinois en transition
génère tensions et ruptures potentielles, via l’accélération des
disparités sociales et régionales. Soutenir la démocratie permet à
moyen-long terme d’affaiblir la puissance chinoise tout en essayant de l’orienter,
sur la durée, vers un système politico-économique, qui ne soit plus une
menace pour les Etats-Unis, bien au contraire.
A
court terme, ce vote sur les droits de l’homme s’inscrivait
probablement dans la perspective du prochain déplacement du
vice-président Dick Cheney en avril au Japon, en Chine et en Corée du
sud. L’ordre du jour des discussions avec les Chinois concernera bien
sûr la Corée du nord, d’où l’intérêt cette fois de remettre la
pression sur la Chine, notamment pour rassurer les deux alliés régionaux
de Washington, qui soutiennent accessoirement la coalition en Irak. Mais
sur un autre plan, énergétique celui là, la Chine doit attribuer très
prochainement, un important contrat pour la fourniture de 4 centrales
nucléaires de 1.000 mégawatts chacune, à deux milliards de dollars l’unité.
Sur ce dossier, la firme états-Unienne Westhinghouse est en concurrence
avec des entreprises canadienne, russe et française. Le vote de Genève
pourrait traduire aussi un geste de dépit de l’Administration US qui
saurait que ses entreprises sont d’ores et déjà disqualifiées.
Peut-être le seraient-elles au profit d’entreprises françaises que le
resserrement des liens fortement médiatisé entre Paris et Pékin, par
plusieurs visites officielles au sommet de l’Etat, la condamnation du
référendum taiwanais par Paris et des manœuvres militaires conjointes
en mer de Chine, juste avant les élections présidentielles taiwanaises,
pourraient favoriser. La France espère aussi obtenir pour ses
entreprises, au détriment du projet allemand concurrent du groupe
Siemens, l’attribution du marché du train à grande vitesse
Pékin-Shanghaï, qui doit être décidé avant fin 2004. Valorisation
estimée du projet pour le bénéficiaire : 16 milliards d’euros.
Ces
quelques exemples nous rappellent que la pertinence des concepts de
diffusion de la démocratie et de respect des droits de l’homme doit
être, comme souvent dans les relations internationales, davantage
mesurée à l’aune de son utilité dans la stratégie des différents
acteurs sur la scène internationale, qu’à celle d’un prétendu
message philosophico-politique universel. Ce constat s’applique aussi
bien à la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine qu’aux rapports
des ex-puissances coloniales européennes avec leurs anciennes colonies d’Afrique,
etc. Derrière l’affirmation du modèle démocratique et le volontarisme
des droits de l’homme, sous les apparences de la respectabilité
idéologique et du "politiquement correct", c’est toujours de
"real politic" qu’il s’agit. Quant à la diplomatie de
négoce, elle est désormais pratiquée par tous les Etats sans exception.
Il arrive dans ce cas que le politiquement correct s’efface, faute d’une
marge de manœuvre suffisante, devant la "real politic". C’est
ce que l’on appelle alors dans la rhétorique politique des démocraties
occidentales "prendre ses responsabilités".
Les
pays démocratiques sont en fait les seuls à s’imposer cette obligation
morale, au moins en théorie, sous peine d’être critiqués par leurs
oppositions politiques intérieures. Mais au fond, qu’il s’agisse de
considérations de politique intérieure ou extérieure, la question de la
démocratie et des droits de l’homme, pour louable qu’elle soit, n’en
constitue pas moins, le plus souvent un simple moyen d’exercer des
pressions pour affaiblir un adversaire, qui paradoxalement est en
situation de force, tant sa marge de manœuvre domestique est bien supérieure.
Ce raisonnement ne concerne bien sûr que les pays considérés comme
"utiles" par les Etats-Unis.
Du
combat en faveur de la démocratie et des droits de l’homme à la lutte
contre le trafic de stupéfiants et autres mafias: dynamisation et
complémentarités stratégiques spatiales pour les Etats-Unis.
L’échec
des pressions états-uniennes dans le cas de la junte birmane fournit une
double illustration au plan des droits de l’homme comme sur celui de la
lutte contre le trafic de stupéfiants, même si la présidence à venir
de l’ASEAN, par la Birmanie en 2006, devrait conduire cette dernière à
faire quelques efforts dans ces deux domaines. Ce pays, à la différence
de la Chine n’était plus stratégique pour les Etats-Unis, depuis la
fin des opérations au Vietnam. Après vingt six années d’isolement
provoqué par le choix de "la voie birmane vers le socialisme"
du dictateur Ne Win, le SLORC prit le pouvoir en 1988, malgré les
protestations de la rue regroupées derrière l’opposante Aung San Suu
Kyi, et le concert de critiques des pays démocratiques. La junte
putschiste, peu impressionnée, a décidé d’imposer au pays la voie
birmane vers une économie de marché tout en transformant le pays en
narco-Etat. Cette attitude fut indirectement confortée par les Etats-Unis
qui ont considéré qu’ils n’avaient pas les moyens d’infléchir la
politique des dirigeants de Rangoon. Vu l’arsenal des mesures de
rétorsion dont Washington dispose, ceci tendrait à prouver que les
pressions en matière de droits de l’homme, comme dans une certaine
mesure l’intensité et les priorités en matière de lutte contre le
trafic de stupéfiants et autres mafias, peuvent être décidées au gré
des intérêts et des préoccupations des Etats-Unis. C’est
particulièrement vérifiable pour la période 1996-1997, lorsque l’on
se penche sur le processus de "certification"des Etats sur la
liste noire du trafic de drogue. Cette période est intéressante car elle
se situe sous une présidence démocrate, et illustre la persistance de
certains usages par delà les clivages politiques. Les Etats-Unis
certifiaient ainsi les bons élèves et décertifiaient les autres, avec
pour effet immédiat pour ces pays, de faciliter le blocage de toutes
obtentions de crédits auprès d’institutions financières
internationales. Cet aspect permet aussi de mieux mesurer les
contradictions de la politique des Etats-Unis dans ce domaine.
A
cette époque, les Etats-Unis estimaient n'avoir qu'une influence
extrêmement limitée sur les deux principaux producteurs mondiaux
d'héroïne: l'Afghanistan et la Birmanie. Ces deux pays figuraient en
1997, comme en 1996, sur la "liste noire" des 6 pays n'ayant pas
fait d'efforts suffisants dans le domaine de la lutte contre les drogues,
aux yeux de l’Administration Clinton. Dans le cas de l'Afghanistan,
cette condamnation, qui intervint le 1er avril 1996 était
absurde, dans la mesure où l'année précédente le gouvernement de
Kaboul ne contrôlait qu'une infime partie du territoire, les grandes
régions de culture du pavot lui échappant. Un an plus tard, elle était
injuste car prématurée puisque les Taliban n'avaient pu constituer un
gouvernement qu'avec la prise de Kaboul à la fin du mois de septembre
1996. Ici, la décertification peut être interprétée de deux façons. D’abord
comme un moyen, pour les Etats-Unis, de faire oublier qu'ils ont fermé
les yeux sur l'implication d'un certain nombre de leurs alliés à
commencer par des commandants Moudjahiddins et surtout des membres des
services secrets de l'armée pakistanaise. Le rôle de l’Inter Services
Intelligence (ISI) dans le trafic des opiacés a été largement
documenté depuis dans plusieurs rapports. Autre raison possible, mettre d’entrée
la pression sur le régime taliban, pour qu’il agisse contre la culture
du pavot. Le régime taliban, soutenu par le Pakistan et l’Arabie
saoudite, n’était pas encore à cette époque, la cible des attaques de
Washington, sur fond d’atteintes massives aux droits de l’homme et de
soutien au terrorisme. Ce même régime taliban a finalement obtenu, en
collaboration avec l’ONU, les meilleurs résultats jamais enregistrés
en Afghanistan, en matière d’éradication de la culture du pavot, jusqu’à
ce qu’il soit renversé par l’invasion états-unienne en octobre 2001.
Depuis cette date, le trafic d’opium est reparti de plus belle, pour le
plus grand bonheur des seigneurs de la guerre et des chefs de clans. Les
responsables du bureau de la lutte anti-drogue des Nations unies
estimaient en février 2004, que ce trafic en très forte hausse
représentait désormais environ 2 milliards de dollars et faisait vivre
une part très importante de la population afghane. Les 8 milliards de
dollars promis par les 55 pays réunis à Berlin le 1er avril
2004, dont 4 milliards alloués pour cette année, qui vont être surtout
consacré à des projets d’infrastructures dans le cadre de la
reconstruction et du développement du pays, n’ont pas vocation à
directement faire vivre les populations dans l’immédiat, à la
différence des 2 milliards de dollars du trafic de drogue.
En
ce qui concerne la Birmanie, avec laquelle la coopération dans le domaine
de la lutte anti-drogue a été interrompue après la répression du
mouvement démocratique de 1988, un durcissement de la politique
états-unienne s’est produit à partir de l'automne 1996. Il a eu pour
origine le refus de Rangoon d’extrader Khun Sa, le potentat local en
matière d’opium, après sa reddition comme le réclamait la justice
américaine. L'implication de la junte militaire dans le trafic
d'héroïne dénoncée publiquement pour la première fois en 1996 par le
leader de l’opposition Aung San Suu Kyi, qui jouit d'un grand prestige
aux Etats-Unis, a également favorisé ce durcissement. Il convient
toutefois de noter que la Thaïlande, qui est avec la Chine un grand
territoire de transit de l'héroïne birmane, et qui héberge beaucoup d’intermédiaires
et de bénéficiaires du trafic, nombreux dans l’économie, les partis
politiques, le monde des affaires et dans l'armée, se voit délivrer un
satisfecit à la suite de l'extradition aux Etats-Unis de plusieurs barons
de la drogue.
Dans
le cas du Nigeria, il est évident que les violations répétées en
matière de droit de l’homme du régime de Sani Abacha, notamment envers
les minorités de la région pétrolière du Delta, ont pesé lourdement
dans la décertification du pays en 1997, alors que le bilan de la lutte
anti-drogue était en très net progrès depuis que le général Musa
Bamaiyi avait été nommé à la tête de la Nigerian Drug Law Enforcement
Agency (NDLEA). Dans cette confusion des genres, on pourra s’étonner
que malgré les menaces d’embargo pétrolier proférées par les
Etats-Unis en guise de sanction après la pendaison de huit activistes
Ogoni dont l’écrivain Ken Saro Wiwa en 1995, les Etats-Unis n’en ont
pas moins continué d’importer durant les cinq années de l’ère
Abacha, plus de 600.000 baril/jour en provenance du Nigeria. Ces
importations représentaient environ 1/3 de la production totale du pays
sur cette période. La mise au ban des nations de la junte nigériane,
assortie de restrictions à la liberté de circulation de ses dirigeants
dans bon nombre de pays occidentaux, ne s’appliquait manifestement pas
au pétrole brut nigérian.
S’agissant
de la décertification de la Syrie, et alors que le Liban, contrôlé par
l'armée syrienne, et qui produisait et transformait le pavot dans la
vallée de la Bekaa, était certifié "dans l'intérêt" des
Etats-Unis, cette décertification syrienne constituait à l’évidence
un moyen d'exercer des pressions supplémentaires sur ce pays pour l’inciter
à faire des concessions dans le cadre du processus de paix au
Moyen-Orient, qui à l’époque progressait entre Israéliens et
Palestiniens. Sinon comment justifier cette différence de traitement.
Autre
injustice l'Iran : ce pays qui faisait d'énormes efforts, même si
l'on ne peut écarter la corruption de certains agents de l'Etat, pour
lutter contre le transit des opiacés en provenance d'Afghanistan et du
Pakistan en construisant notamment des verrous pour barrer les vallées de
communication avec ces pays et qui perdait chaque année des dizaines
d'hommes au cours de combats avec les convois de trafiquants puissamment
armés, était décertifié en 1997. Etrangement ces efforts avait
pourtant été reconnus dans les rapports du Département d'Etat en 1995
et 1996. En tout état de cause, la Turquie voisine, dont des membres des
élites militaires et politiques sont très impliqués dans le trafic,
bien plus que ceux de l'Iran, aurait dû être montrée du doigt. Mais
après avoir joué un rôle de base avancée du dispositif américain face
à l'URSS, la Turquie jouait depuis la 1ère guerre du golfe en
1991, le rôle de poste avancé du dispositif de contrôle états-unien
sur l’Irak, qui bombardait régulièrement les zones d’exclusion
aérienne irakiennes, à partir des bases de l’OTAN en Turquie. Des
fonctionnaires de l'Administration américaine et des parlementaires
interrogés à l’époque par l’Observatoire Géopolitique des drogues
n'avaient pas caché que l'unique raison de la décertification de l'Iran
tenait au soutien que ce pays apportait au terrorisme international.
On
le voit, le mélange des genres, ne favorise pas toujours la clarté du
message des différentes Administrations états-uniennes.
Si
l’on quitte l’héroïne pour s’intéresser à la cocaïne notamment
en Amérique du sud, on constate que la priorité donnée par les
Etats-Unis à l'Amérique latine dans le domaine des drogues répond à
deux impératifs : d'abord, il s'agit de la région qui fournit la plus
grande partie des substances illicites consommées chez eux ; ensuite, ils
la considéraient, au moins jusqu’à une période récente comme leur
pré-carré. Aujourd’hui, quatre ou cinq pays sont toujours importants
pour les Etats-Unis : le binôme Panama-Colombie pour des raisons
stratégiques ; le Brésil et l’Argentine pour des raisons
économiques. Le Venezuela via son pétrole joue sur les deux tableaux. C’est
au fond l’Amérique latine utile vu de Washington.
En
1996, le refus de démissionner du président Ernesto Samper a entraîné
la décertification de la Colombie. Cependant, les Etats-Unis n'ont pris
aucune sanction économique à l'encontre de ce pays et leurs
représentants se sont contentés d'exprimer une opposition symbolique
lors de discussions relatives à l'octroi de prêts par les organismes
financiers internationaux. Seule l'image de la Colombie a finalement été
affectée par la décision états-unienne. Le renouvellement de la
décertification le 1er mars 1997, en dépit d'efforts
incontestables sur le plan de la législation et de la répression, a
été précédé d'un intense débat à l'intérieur de l'Administration
Clinton. Mais même les partisans de la ligne dure reconnaissaient que la
décertification ne devait pas être accompagnée de sanctions
économiques qui auraient en fait pénalisé certains secteurs de
l'économie américaine tout autant que ceux de la Colombie. On a en
particulier évoqué les 15.000 emplois générés en Floride par les
exportations de fleurs coupées colombiennes. Le Mexique avait également
été désigné comme la menace la plus importante dans la mesure où il
produit ou laisse transiter sur son territoire une partie importante des
drogues (dont 70 % de la cocaïne) qui entrent aux Etats-Unis. Les
institutions mexicaines sont impliquées dans le narco-trafic comme l'ont
montré, parmi tant d'autres, l'affaire Salinas et l'arrestation, en
février 1997, du général Gutiérrez Rebollo, chef des services de lutte
anti-drogue. Mais décertifier le Mexique aurait abouti, de la part de
l'Administration Clinton, à reconnaître que l'ALENA a donné une
formidable impulsion au trafic de drogues, comme l'avaient prévu un
certain nombre de parlementaires qui réclamaient la décertification du
voisin du sud. Quelques jours avant l'annonce de la décision de Bill
Clinton, le peso avait perdu 2,2 % face au dollar et le ministre des
Finances, Guillermo Ortiz avait déclaré que la décertification pouvait
affecter les milliards de dollars d’investissements états-uniens au
Mexique ainsi que le florissant commerce bilatéral. Cette mesure aurait
pu en outre créer des problèmes lors de la visite officielle que le
président Clinton s'apprêtait à effectuer au Mexique les 11 et 12 avril
1997 et qui a finalement eu lieu début mai.
Le
Panama, place importante de transit de la drogue avec 25,8 tonnes saisies
en 1996 et plus encore pour le blanchiment des dollars du trafic, a
bénéficié de la même mansuétude dans la perspective de la remise de
la zone du canal aux autorités nationales en 1999.
Ces
petits arrangements entre les objectifs légitimes affichés en matière
de lutte contre les trafic de stupéfiants et d’autres intérêts plus
politiques, fort compréhensibles, mais plus difficilement justifiables,
illustrent les incohérences et le mélange des genres entretenu par l’Administration
Clinton.
L’affaire
Montesinos du nom du chef des services de renseignements péruviens et
l'éminence grise du régime du président Fujimori démontre que la CIA,
sous les deux Administrations, d’abord avec W. Clinton, puis avec George
Bush a volontairement vendu des armes aux "terroristes" des FARC
pour justifier l’envoi des forces états-uniennes dans le cadre de l’Opération
Colombie, lancée en 1999. Cette affaire mérite d’être un peu
développée car elle illustre à merveille la dérive de quelques grands
principes.
Soit
une cargaison de kalachnikovs parachutée par un avion cargo russe sur les
jungles des guérilleros colombiens. Un vendeur d'armes libanais protégé
par la justice américaine. D'obscurs intermédiaires proches de la CIA.
Et Vladimir Montesinos dans le rôle du cerveau présumé. Son procès
s'est ouvert fin janvier 2004, dans la prison de haute sécurité d'El
Callao, où il purgeait déjà une peine de neuf ans pour usurpation de
fonctions.
C'est
le cinquième d'une série de 67 procès destinés à faire la lumière
sur le tentaculaire empire de corruption édifié par Montesinos entre
1990 et 2000, dates du règne du président déchu Alberto Fujimori,
aujourd'hui en fuite au Japon. Surnommé "le Doc", Montesinos
était alors le chef des services de renseignements péruviens et
l'éminence grise du régime. C’était aussi un collaborateur notoire de
la CIA depuis les années 1970, connu de ses services sous le nom de
"Mister Fix". En cavale au Venezuela, il fut capturé en 2001,
puis extradé vers le Pérou. La justice péruvienne l'accuse
d'assassinats, d'enrichissement illicite, de blanchiment d'argent, de
trafic de drogues et d'armes.
C'est
ce dernier chef d'accusation qui était examiné devant la Cour spéciale
anti-corruption, créée pour juger les délits de l'ère Fujimori. Au
côté de 35 autres prévenus, dont l'intermédiaire français Charles
Acelor, Montesinos est accusé d'avoir vendu en 1999, 10.000 fusils
d'assaut AKM 47, aux guérilleros des Forces armées révolutionnaires de
Colombie (FARC) qui comptent environ 17.000 combattants. Une intrigue dans
laquelle il aurait obtenu l'appui de la CIA, selon le procureur Ronald
Gamarra, bien que ce dernier précise qu’il ne dispose pas de preuves
factuelles, mais de nombreux indices recueillis après trois ans
d'enquête. Sur une requête de la défense de Montesinos, le tribunal a
invité le directeur de la CIA, George Tenet, à donner sa version, mais
l'ambassade des Etats-Unis à Lima s'est contentée de s’indignée de
ces allégations dès l’ouverture du procès, qui n’en a pas moins
été fort instructif.
Sous
couvert d'achat d'armement pour l'armée péruvienne, l'arsenal, d'origine
biélorusse, a été acquis à la Jordanie par l'intermédiaire du
marchand de canons libanais Sarkis Soghanalian. L'homme aurait scellé la
transaction à Lima avec Montesinos en personne. Parachutés à l'aube en
quatre fois sur les forêts du Vichada, dans l’est colombien, entre
février et août 1999 par un avion russe Iliouchine 76, les fusils ont
fini dans les campements du front 16 des FARC. Deux mafieux péruviens à
la solde de Montesinos auraient au préalable conclu le marché avec les
guérilleros.
Une
partie des armes aurait été payée en dollars, l'autre en cocaïne. Le
trafic a été dévoilé à la presse par Montesinos lui-même en août
2000. En grande pompe, il annonçait le démantèlement du réseau de
contrebande, jetait en pâture à la justice quelques-uns de ses sbires et
s'attribuait tous les mérites de la découverte. Malgré cette diversion,
il est rapidement devenu le suspect numéro un.
Selon
la commission d'enquête du Congrès péruvien, la CIA était au courant
de toute la machination. Informée par des militaires jordaniens de la
destination réelle des AK 47, elle a approuvé l'opération. C’est du
moins ce que déclarait Sarkis en 2000, au quotidien péruvien La
Republica. Tout comme Montesinos, cet anticommuniste libanais serait
d'ailleurs un collaborateur historique de l'agence. Il aurait notamment
organisé dans les années 1980 des livraisons d'armes à Saddam Hussein
en guerre contre l'Iran, et aux Contras du Nicaragua. Le ministère public
péruvien a révélé fin janvier 2004, que les Etats-Unis refusaient de l’extrader
vers le Pérou et demandait au contraire l'extradition de Montesinos. Une
requête bien compréhensible pour étouffer l’affaire.
Autre
élément troublant, l'énorme avion russe chargé de 25 tonnes d'armes a
traversé par quatre fois un corridor aérien scanné en permanence par
quatre puissants radars installés dans des bases colombiennes, mais
contrôlés par les forces états-uniennes. Il semble que ces vols ont
été détectés, mais les Colombiens n'ont pas été mis dans la
confidence. Selon les enquêteurs péruviens, la CIA aurait avalisé
l'opération afin d'accroître la puissance de feu des FARC.
L'accord
initial entre Montesinos et la guérilla portait d'ailleurs sur un lot de
60.000 kalachnikovs, 150 millions de balles et 600 missiles sol-air. De
quoi changer durablement la donne du conflit colombien et, partant,
justifier la mise en place du Plan Colombie. Ce colossal programme
militaire états-unien d'assistance anti-drogue, étendu par la suite à
la guerre contre l'insurrection, a été signé l'année suivante. Il a
permis, depuis, à Washington de placer ses pions sur la zone.
D'après
le parlementaire péruvien Robinson Rivadeneyra, cité par le journaliste
colombien German Castro Caycedo, l'affaire est emblématique de la
"conception géopolitique des Etats-Unis. Ils pratiquent une
ingérence directe et sans précédent dans la région amazonienne,
formidable réserve d'eau douce et de ressources biologiques. Et cela
grâce à deux prétextes : la cocaïne et la puissante guérilla
colombienne".
Quant
au Plan Colombie, proposé par les Etats-Unis et initié par le président
d’alors, Andrès Pastrana, il avait pour objectif de diminuer la
consommation de drogue aux Etats-Unis et de renforcer l’armée
colombienne dans sa lutte contre les guérillas de gauche, tout en luttant
contre le narco-trafic. Aujourd’hui, le Plan Colombie n’a pas réussi
à réduire de façon significative l’étendue des surfaces de cultures
illégales, malgré l’aide militaire et policière des Etats-Unis.
Désormais, plus personne ne parle du Plan Colombie, ni à Washington, ni
à Bogota : le bureau du programme a été fusionné avec deux autres
bureaux, et le nom institutionnel du plan a disparu lui aussi.
Dommages
collatéraux s’il en est en Colombie, en décembre 2003 et selon le
CODHES (Organisme colombien de conseil pour les droits humains et le
déplacement forcé), près de 15.000 personnes ont fui la Colombie, entre
janvier et septembre 2003, à cause de la violence des guérilleros, des
paramilitaires et des narcotrafiquants, pour se réfugier dans les pays
voisins. En Équateur, quelque 8.000 colombiens ont demandé asile en
2003, et le nombre de réfugiés a été multiplié par 36 depuis 2000. Le
flot des réfugiés a encore augmenté en 2004, notamment vers le
Venezuela, sans parler des déplacés à l’intérieur du pays, qui
chassés des campagnes, viennent grossir la masse des indigents des
villes.
Outre
ces pitoyables résultats, la nouvelle loi antiterroriste, largement
approuvée par le Sénat colombien mercredi 10 décembre 2003, par 67
votes contre 28, préoccupe aussi les divers organismes de droits de l’homme.
Elle autorise l’armée à procéder à des arrestations pour un maximum
de 36 heures, à procéder à des perquisitions et à intercepter des
communications sans contrôle judiciaire préalable. Un registre
comprenant des données privées sur tous les habitants du pays est en
cours de création. L’ensemble des autorités militaires pourront y
avoir accès. L’armée pourra aussi exercer des pouvoirs de police
judiciaire, avec notamment la pratique d’interrogatoires. Les acquis de
la loi votée en 2000, sur la disparition forcée, qui prévoyaient des
mécanismes destinés à favoriser la prévention et l’éradication de
cette pratique, sont ainsi remis en cause par la nouvelle loi. Le Comité
contre la torture de l’ONU a demandé au gouvernement, dans une
recommandation du 18 novembre 2003, de reconsidérer son projet d’adopter
des mesures qui octroieraient des pouvoirs de police judiciaire à l’armée,
permettant des interrogatoires et des détentions durant des périodes
prolongées sans contrôle judiciaire. Le comité a donné un délai d’un
an au gouvernement pour qu’il rende compte du respect de la
recommandation. Affaire à suivre.
Si
les résultats de la lutte anti-drogue sont très incertains, ce qui l’est
moins c’est la responsabilité accrue des militaires, partout dans le
monde, dans la lutte contre la drogue, qui risque fort, comme nous venons
de le voir avec la Colombie, de remettre en cause une autre des priorités
stratégiques officielles des Etats-Unis : la défense des Droits de
l'homme et de la démocratie. Et cela d'autant plus que l'existence, dans
certains pays, de mouvements de guérilla qui peuvent être liés plus ou
moins directement au trafic, crée une confusion supplémentaire, comme le
suggèrent les exemples de la Colombie, du Mexique et du Pérou. Dans la
plupart des pays, l'intervention de l'armée contre les cultures illicites
ou le narco-trafic s'accompagne de nombreuses violations des Droits de
l'homme. En Colombie, la lutte contre la guérilla se fait, comme l’ont
démontré plusieurs rapports d'Americas Watch, en liaison avec les
groupes paramilitaires qui sont eux-mêmes impliqués dans le trafic de
drogue.
Conscients
de ces difficultés, les "faucons" de la guerre secrète du
Pentagone, ont essayé de faire accepter l'idée de la création de forces
militaires "spéciales" des Etats-Unis qui, opérant dans le
plus grand secret, s'attaqueraient, par des actions coup de poing au-delà
des frontières, aux trafiquants de drogues et aux terroristes. Cet
amalgame qui date de la seconde moitié des années 1990 et qui se
référait à la situation colombienne, pourrait utilement resurgir
ailleurs, en temps opportun. Un premier scénario élaboré en 1998 se
situait le long des frontières turques avec l'Irak et l'Iran. Ce projet
allait directement à l'encontre du principe de renforcement des Etats
face à ces menaces qu'il prétendait vouloir conjurer. Sans doute fut-il
abandonné en partie pour cette raison, indépendamment des enjeux pour le
moins risqués, d’une telle opération, dans le contexte de l’époque.
Dans l’avenir, ce type d’actions pourrait redevenir d’actualité.
Conclusion
provisoire
Qu’il
s’agisse de la démocratie et des droits de l’homme ou de la lutte
contre le trafic de stupéfiants, ces nobles causes fournissent finalement
aux Etats-Unis des moyens de pression et des vecteurs d’approche bien
commodes sur un certain nombre d’Etats, pour promouvoir au passage leurs
intérêts plus personnels. Ces justes causes permettent aussi aux
Etats-Unis de centraliser et d’utiliser énormément d’informations en
provenance des pays amis En diversifiant les motifs de leurs interventions
généreuses, les Etats-Unis prennent directement position dans un nombre
toujours plus importants de pays et de région du monde. D’un point de
vue géopolitique, la lutte contre le trafic de stupéfiants recoupe pour
partie des aires géographiques sensibles, qu’il s’agisse du triangle
d’or limitrophe de la Chine ou du croissant d’or, aux confins du
Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Ces deux régions sont situées sur
le pourtour du limes eurasiatique, elles sont donc par essence
géostratégique, comme nous le verrons plus loin. Quant à la coca
sud-américaine, elle s’étend de la Bolivie à la Colombie, là où
commence l’Amazonie, une zone qui justifie sa propre logique
stratégique en termes de biodiversité, de ressources en eau et de
matières premières énergétiques. Ces immenses ressources naturelles,
bois, pétrole, gaz, or, minerai de fer, bauxite, etc, ne peuvent laisser
indifférents les Etats-Unis. L’un des objectifs de la ZLEA (Zone de
libre-échange des Amériques) est précisément de faire main basse sur
ces matières premières et de remplacer la tutelle politique du passé
par une interdépendance économico-financière dont le centre de gravité
serait bien sûr à Washington.
Le
géant économique potentiel du sous-continent qu’est le Brésil est en
train de découvrir cette dépendance. Après quinze mois d'austérité
budgétaire qui ont fait du Brésil le chouchou des marchés financiers,
via une extrême rigueur du président Lula, qui maintient les taux
d'intérêt à des niveaux astronomiques pour freiner l'inflation et qui
parallèlement réduit les dépenses publiques afin de limiter la
progression de la dette, l’activité au Brésil est presque totalement
paralysée. En 2003, avec la récession, le chômage a explosé. Une
situation d'autant plus incompréhensible aux yeux de la population que
les exportations s'envolent, dopées par une devise dépréciée face au
dollar et à l'euro. Le président Lula, qui voudrait bien assouplir ces
mesures est prisonnier des marchés financiers qui ne manqueraient pas d’interpréter
ce geste comme un retour au laxisme et reverraient le risque brésilien à
la hausse et replongeraient le Brésil dans la spirale du surendettement.
Seul un signal fort de Washington peut augmenter sa marge de manœuvre.
Si
sur ces questions économiques les points de vue peuvent diverger, à la
différence, les démocraties dans leur ensemble n’ont aucune raison de
remettre en cause toutes ces actions menées au nom de l’intérêt
général par les Etats-Unis, qu’il s’agisse de la démocratie et des
droits de l’homme ou de la lutte contre le trafic de stupéfiants et
autres mafias. Mais comme nous l’avons vu, les limites entre l’intérêt
général et les intérêts plus strictement états-uniens sont très
floues. Le premier peut habilement cacher les seconds. La lutte contre le
terrorisme, pour légitime qu’elle soit, peut aussi procéder de cette
logique.
La
guerre contre le terrorisme, un nouveau vecteur tactique au service des
orientations stratégiques US
La
guerre contre le terrorisme, s’est véritablement imposée au grand jour
aux Etats-Unis au lendemain du 11septembre 2001. Pour autant, peut-on dire
qu’elle constitue véritablement un nouvel axe prioritaire de la
stratégie des Etats-Unis ? C’est moins sûr. Il s’agit davantage
un instrument au service de sa politique internationale, mais aussi au
plan intérieur, même si bien sûr les menaces existent réellement et
sont depuis le 11/9 considérées à leur juste valeur. Mais là encore,
il est permis de se poser certaines questions.
Peu
d’observateurs s’étaient étonnés jusqu’à présent de la
faiblesse de la réaction des Etats-Unis aux attentats, perpétrés et
revendiqués par Al Qaida, sur leurs ambassades de Nairobi et Dar el
Salam, en août 1998. Bien sûr ces attentats avaient surtout tués des
Kenyans et des Tanzaniens, mais l’agression contre les Etats-Unis était
déjà semble-t-il caractérisée. En réponse, l’Administration Clinton
2 s’est pourtant contenté, si l’on peut dire, de faire tirer une
soixantaine de missiles Cruise sur des camps d’entraînement d’Al
Qaida, qui auraient été préalablement désertés.. Idem pour l’attentat
contre l’USS Cole dans le golfe d’Aden en 2000, resté lui sans
riposte officielle de la part de l’équipe Bush. Mêmes questions s’agissant
du premier attentat contre le World Trade Center en 1993, dont on sait qu’il
aurait dû être beaucoup plus meurtrier si la charge explosive avait
été "mieux" placée. Une simple enquête judiciaire ayant
conduit à l’arrestation des coupables puis à leur condamnation
refermera le dossier. Si l’on considère tous ces évènements, il faut
bien admettre que la lutte contre le terrorisme a été mal évaluée et
surtout insuffisamment traitées par les autorités états-uniennes de
1993 au 11/9/2001. Depuis, la menace terroriste est omniprésente et
surmédiatisée par les néoconservateurs. Elle est devenue un moyen pour
l’Administration Bush de justifier sa politique au plan intérieur et de
favoriser les intérêts stratégiques des Etats-Unis au plan
international. Cette manipulation est patente s’agissant des liens
supposés entre Al Qaida et le régime de Saddam Hussein. Cette
contre-vérité martelée sans relâche par l’Administration Bush, pour
justifier les préparatifs de l’invasion de l’Irak à partir d’octobre
2002, n’a pas été sans effet dans le soutien de l’opinion publique
états-unienne à l’intervention militaire. Aujourd’hui encore, un
sondage réalisé en mars 2004 aux Etats-Unis indique que pour 66 % de la
population, il existe bien des liens entre les auteurs des attentats du
11/9 et Saddam Hussein.
Toujours
au chapitre de la lutte anti-terroriste côté riposte, on peut aussi s’étonner
de la hiérarchie des priorités de l’Administration Bush et des moyens
donnés à chacune d’elles, en Afghanistan et en Irak.
Dans
le cadre de la légitime riposte militaire des Etats-Unis en terre afghane
consécutive aux évènements du 11/9, peu de commentateurs s’étonnèrent
de la relative faiblesse des moyens militaires états-uniens directement
déployés sur le terrain en Afghanistan, notamment dans la. la guerre
contre les Talibans et la traque contre Oussama Ben Laden. Certes la force
de frappe des bombardiers US était suffisante pour contraindre les
Talibans à ce rendre. Il en allait autrement s’agissant des troupes d’Al
Qaida. Pourtant la même méthode fut appliquée.
Etrangement,
là où l’usage des formidables capacités militaires états-uniennes n’aurait
provoqué aucune réaction, tant il était légitime, l’Administration
Bush envoie l’aviation US bombarder les positions des Talibans et d’Al
Qaida, mais n’expédie sur le terrain que quelques unités des forces
spéciales, sous-traitant pour l’essentiel, les opérations au sol à
des forces alliées afghanes. Ce fut le cas avec l’appui fournit par les
troupes pachtounes de l’Alliance de l’Est de Gul Khadim, commandant
des forces afghanes à l’assaut des grottes de Tora Bora, en décembre
2001, là où Oussama Ben Laden avait trouvé refuge. Résultat, alors que
le repérage et la localisation d’Oussama Ben Laden étaient
parfaitement établis début décembre 2001, les supplétifs afghans en
charge de la traque aux côtés de quelques unités des forces spéciales
états-uniennes le laissent s’enfuir vers les zones tribales
frontalières du Pakistan en compagnie de son fidèle mentor, le mollah
Omar. Les compétences sur le terrain des sous-traitants afghans dans ce
type d’opération ne sont pas en cause, au contraire. C’est davantage
leurs motivations, voire pour certains leur loyauté, qui pourrait être
sujet à caution, sachant que dans sa fuite, Ben Laden aurait bénéficié
de la complicité de certains membres des tribus pachtounes locales.
L’hypothèse
selon laquelle l’engagement US aurait été a minima pour limiter les
pertes en vies humaines semble bien fragile. En décembre 2001, l’essentiel
des forces talibans était déjà défait et donc la perspective d’un
syndrome d’enlisement à la soviétique ne se justifiait plus. Il s’agissait
bel et bien alors de la seule traque d’Oussama Ben Laden et des
sympathisants d’Al Qaida, surtout des arabes et des Tchétchénes, qui
furent du reste faits prisonniers après l’assaut sur Tora Bora. A
partir de cette époque, il semble que la localisation, bien plus que la
capture de Ben Laden, ait pu être privilégiée, afin que cette
dernière, ou plus exactement sa mort, puisse intervenir au moment
opportun. Entre fin 2001 et mars 2003, l’Administration états-unienne
ne parlera plus d’Al Qaida et de Ben Laden, sauf pour établir des
rapprochements avec l’Irak ou répondre sur l’authenticité des
différentes cassettes de Ben Laden transmises à la chaine quatarie Al
Jazira. Il faudra attendre mars 2003, sur fond de bourbier irakien et de
campagne électorale aux Etats-Unis, pour que la traque d’Oussama Ben
Laden redevienne une priorité. Cette fois, les forces mobilisées sont
plus importantes et consécutivement au réalignement du général
Musharaf, 10.000 soldats des forces pakistanaises participent aux
opérations de l’autre côté de la frontière, mais semble-t-il,
toujours avec aussi peu de succès.
La
confusion des genres dans la chronologie des priorités et la légitimité
des actions tout comme dans la disproportion des moyens utilisés pour
capturer Oussam Ben Laden et Saddam Hussein posent question. La similitude
dans les méthodes utilisée au plan de la sous-traitance, pachtounes
contre Ben Laden, kurdes irakiens contre Saddam, avec des opérations qui
s’achèvent pourtant par des résultats opposés, laissent la place à
certaines interrogations majeures : Oussama Ben Laden n’a-t-il pas
été au fond délaissé et donc"de facto" ménagé, au moins
temporairement par l’Administration Bush, au profit d’un ennemi plus
intéressant et d’intérêts stratégiques plus conséquents en
Irak ? Certains néoconservateurs dans l’entourage du président
Bush n’ont-ils pas préféré laisser courir Ben Laden, qui devenait
ainsi le symbole et la justification durable de la guerre contre le
terrorisme tout en leur permettant d’établir un lien invérifiable avec
Saddam Hussein, à la base de l’intervention en Irak ? En d’autres
termes, la justice post 11/9 n’a-t-elle pas été délibérément
placée au second plan, au moins temporairement, pour asseoir et renforcer
la crédibilité d’un agenda des priorités plus conformes aux
intérêts des stratèges civils du Pentagone ? Subsidiairement, cela
pourrait aussi indiquer que les Etats-Unis, malgré leur formidable
puissance militaire, n’ont peut être pas tous les moyens requis pour
gérer simultanément deux conflits militaires de forte intensité, en
maintenant parallèlement une présence stratégique suffisante ailleurs
dans le monde. Les armées des Etats-Unis avec un effectif total de plus
de 1,4 million de personnels est certes impressionnant, a fortiori lorsque
l’on considère l’avance technologique des équipements et matériels,
quelle que soit l’arme. Ces effectifs militaires sont complétés par un
peu plus de 450.000 membres de la garde nationale.
On
voit pourtant avec la première grande rotation de presque un quart de
million de soldats états-uniens démarrée fin février 2004 en Irak,
avec 130.000 retours au pays pour 110.000 arrivées, que les effectifs
semblent poser problème à l’Etat-major. Le rappel de nombreux
réservistes de la Garde nationale, s’il permet d’éviter de recourir
à des unités d’active, qui restent potentiellement opérationnelles,
est un peu surprenant et pourrait confirmer une carence en termes d’effectifs
et/ou d’autres projets. Quant à cette rotation gigantesque, elle
devrait s’achever en mai après avoir acheminé par bateaux 450.000
tonnes d’équipements et rapatrié dans l’autre sens 700.000 tonnes de
matériels, ce qui pourrait laisser supposer que des changements tactiques
en termes d’utilisation des armes et des équipements, pourraient voir
le jour dans la deuxième phase des opérations en Irak.
Cette
guerre voulue par les civils du Pentagone et faite, au moins en partie,
par les civils de la société états-unienne ne peut rester durablement
populaire. Les premières images, même partiellement censurées, de
carnages risquent de réveiller dans l’opinion le syndrome somalien, qui
avait déjà contraint Bill Clinton à demander le retrait des forces US
de Somalie en mars 1994. En outre, même si les soldats US se sont
temporairement repliés à l’abri de camp retranchés bunkerisés, ils
sont obligés de faire circuler un peu partout de nombreux convois de
ravitaillement qui deviennent les seules cibles potentielles des
"terroristes", avec les coopérants civils et les personnels des
entreprises en charge de la reconstruction. Pour toutes ces cibles, bien
plus que pour le gros des forces états-uniennes, l’Irak est durablement
dangereux en attendant la deuxième phase des opérations. Cette double
capacité de frappe figurait pourtant au nombre des axiomes stratégiques
en matière de défense élaborés durant les deux mandats de l’ère
Clinton. Si elle existe bel et bien en terme de frappe, rien n’est moins
sûr en ce qui concerne une double capacité d’engagement conséquent et
durable comme en Irak, sauf sur quelques théâtres d’opération ou le
pré-positionnement stratégique US est déjà important. Par delà la
caution politique, l’importance des alliés pourrait être renforcée.
Les coupes budgétaires, les arbitrages dans les programmes, le
reformatage des effectifs et la redéfinition des missions de certains
services, notamment dans le secteur des renseignements et plus largement
dans la redéfinition et l’emploi de certaines armes, entrepris durant l’ère
Clinton pourraient expliquer, s’il est fondé, ce constat de carence, au
moins temporaire, vu l’explosion du budget de la défense programmé par
l’équipe Bush pour les années à venir.
Nous
savons aussi qu’au lendemain des attentats du 11/9, Donald Rumsfeld
aurait déclaré qu’il n’y avait rien à bombarder en Afghanistan,
signifiant par là que la machine de guerre états-unienne serait plus
utile ailleurs. C’est ce qui fut fait avec l’Irak. Quant aux
opérations en Afghanistan et outre la mise au pas du régime des
Talibans, elles avaient pleinement justifiées leur raison d’être en
permettant aux Etats-Unis d’effectuer une percée stratégique majeure,
en obtenant, sans la moindre contestation, le droit d’établir des bases
aériennes militaires en Ouzbékistan et au Kirghizistan.
La
faiblesse des moyens US déployés en Afghanistan, qui seront du reste
rapidement appuyés au sol par les forces de l’OTAN, comparé aux
150.000 hommes et aux 4 porte-avions avec leur flotte de combat déployés
sur le théâtre irakien confirme que la traque d’Oussama Ben Laden n’a
jamais été véritablement une priorité dans l’esprit des faucons de
Washington, davantage intéressés par les intérêts géostratégiques
états-uniens en Irak.
Car
dès son arrivée à la maison Blanche, cette Administration s’est
préparée à une guerre en Irak, avant même les évènements du 11
septembre aux Etats-Unis. Ces faits ont été récemment décrits avec
précision par Richard Clarke, l'ancien patron de la lutte anti-terrorisme
de la Maison Blanche, sous Bill Clinton, puis sous George W. Bush. Dans
son livre paru aux Etats-Unis le 22 mars dernier. Clarke accuse George W.
Bush et ses principaux conseillers d'avoir ignoré les signes
avant-coureurs des attentats et d'avoir privilégié la guerre contre
l'Irak au lieu de jeter toutes leurs forces contre Oussama Ben Laden. L’actuelle
commission d’enquête parlementaire sur les attentats du 11/9,
instituée par l’Administration Bush, qui en a limité le mandat, n’a
pas permis à Richard Clarke de faire état de cette priorité donnée à
la guerre en Irak, cette question n’entrant pas dans le champ d’investigation
de la commission. L’argument qui consiste à faire de Richard Clarke un
soutien politique de John Kerry ne paraît pas établi contrairement à
certains fait troublant qu’il révèle. Même si les arcanes de la
politique à Washington, surtout en période électorale, deviennent
encore plus byzantines qu’à l’ordinaire, il est tout à fait possible
que dans les mois qui viennent une commission sénatoriale cette fois,
avec un mandat élargi, s’efforce de faire la lumière sur cette gestion
chaotique de l’après 11/9 et des liens avec la guerre en Irak. C’est
un des risques pris par l’Administration Bush, par son attitude
intransigeante sur la mise en place de la commission d’enquête
bi-partisane sur les attentats du 11/9, qui ne pouvait effectuer que des
investigations tronquées et faussées d’entrée, indépendamment de sa
coloration partisane très républicaine. En autorisant Condoleezza Rice
et Dick Cheney à témoigner prochainement devant cette commission, il
semble que le président Bush cherche à éviter cette éventualité.
La
lutte contre le terrorisme a enfin une dernière caractéristique et non
des moindres. : son aspect fédérateur qui place la quasi totalité
des Etats de la planète en ordre de marche derrière les Etats-Unis,
même si les degrés de ralliement sont parfois discrets pour ne pas
choquer les opinions publiques. Tout manquement coupable d’un Etat ou
toute dissimulation serait évidemment durement sanctionnés.
Si
les approches multilatérales en matière de lutte et de coopération
contre le terrorisme sont les bienvenues, il n’en va pas de même dans
de relations internationales pour les néoconservateurs.
L’unilatéralisme
états-unien, un vecteur tactique récent mais durable
Cet
élément est désormais fort utile car il fournit une grille de lecture
pertinente pour décrypter notamment la politique étrangère des
Etats-Unis. Les Etats-Unis et non les seuls néoconservateurs, estiment
qu'ils incarnent des valeurs universelles, qu'ils ont les moyens et le
devoir d’exporter. Partant de ce postulat, tous ceux qui s'opposent à
eux, ne s'opposent plus seulement à l'intérêt national des Etats-Unis
mais à ces valeurs universelles. L’étape suivante au plan de la
rhétorique a pris tout son sens avec les néoconservateurs et leur
manichéisme basic consistant à proclamer que ceux qui n’étaient pas
avec eux étaient contre eux. Cette formulation aux relents bibliques n’est
au fond que le prolongement du combat du bien contre le mal, dans lequel
les néoconservateurs prétendent assumer le leadership. Les objectifs ont
du reste été clairement définis dans "l’axe du mal". Ce
dernier impose que chacun se positionne, pour ou contre et refuse toute
possibilité de nuance. Pourtant le choix même des trois pays figurants
sur l’axe du mal méritait d’être discuté. Pourquoi l’Irak, l’Iran
et la Corée du nord, alors que le Pakistan qui a permis le développement
des programmes nucléaires iranien et coréen n’était même pas
évoqué ? L’un des grands avantages de l’unilatéralisme pour l’hyper
puissance US, c’est précisément de pouvoir à la fois tenter d’imposer
leurs vues politiques sans avoir à subir celles des autres, sauf quand
elles sont conformes à leurs propres intérêts.
Au
plan théorique, l’unilatéralisme US s’appuie aussi sur un constat
selon lequel, le droit international ou les organisations internationales
chargé de le définir et de le faire appliquer ne sont pas (ou n’ont
plus) les moyens de mettre en oeuvre des règles collectives planétaires
acceptables par les Etats-Unis. Ces organisations internationales sont
devenues des freins à la libre action des Etats-Unis. L’élargissement
à venir du nombre de pays membres permanents du Conseil de sécurité de
l’ONU, quels que soient les élus, ne fait que renforcer cette idée,
même si cet élargissement devrait s’inscrire dans le cadre d’une
réforme plus vaste de l’institution onusienne, où le principal
contributeur financier que sont les Etats-Unis aura son mot à dire. Il
convient de noter ici que ces organisations, de type ONU, CPI, où les
Etats-Unis risquent de voir leur hyper puissance non pas directement
menacée mais accusée, discutée, remise en cause et parfois mise en
minorité, comme sur l’Irak, sont à distinguer soigneusement des
enceintes internationales à vocation plus clairement économique. Dans
ces dernières règne un multilatéralisme de façade. La puissance des
Etats-Unis, fondée notamment sur le consensus libéral qui unit la
plupart des grandes nations industrielles, n’y est pas contestée, pas
plus que son leadership basé sur cette puissance économico-financière,
qu’il s’agisse du FMI, de la Banque mondiale ou de toute autre
instance internationale, y compris dans les organisations régionales à
caractère économique et commercial. C’est en quelque sorte le
corollaire du sacro-saint libéralisme, même si l’on sait que les
Etats-Unis peuvent opportunément remettre en cause ce principe lorsqu’il
s’agit de leur intérêt national, comme en matière de subventions à l’exportation
déguisées sous forme d’abattements fiscaux, ou de surtaxes
protectionnistes pures et dures comme sur l’acier en 2003. L’OMC
constitue à cet égard, un simple contre-exemple théorique aux principes
qui précèdent. Les Etats-Unis en ont besoin pour étendre et asseoir le
champ d’influence du libéralisme planétaire. Ils peuvent donc accepté
de payer d’hypothétiques sanctions économiques en cas de non respect
de ces principes, qui globalement leur permettent d’étendre chaque jour
un peu plus leur domination économique.
Cette
dernière, pourtant affaiblie par des déficits records, une guerre et une
monnaie instrumentalisée à la baisse, ne semble pas devoir être remise
en cause par les usages actuels du capitalisme mondialisé, qui consacrent
et renforcent chaque jour l’interdépendance des marchés.
Corollairement et même si c’est paradoxal, cette "logique"
consolident le leadership états-unien alors même qu’il devrait être
davantage affaibli. Mais dès lors que les marchés financiers, apatrides
par nature, persistent à considérer que la croissance ne peut venir que
des Etats-Unis et agissent en conséquence, ces derniers auraient tort de
ne pas en profiter, même si à terme, cela risque d’être très
périlleux pour tout le monde.
Mais
c’est surtout au plan politique que cette vision tactique
unilatéraliste s’est bien sûr notablement développée depuis l’effondrement
de l’URSS. L’unilatéralisme en politique n'est pas né avec George W.
Bush. C'est sous Bill Clinton que les grands textes internationaux, de la
convention de Kyoto à la Cour pénale internationale en passant par le
traité d'interdiction totale des essais nucléaires ou celui sur les
mines anti-personnelles ont été rejetés par les Etats-Unis.
L'unilatéralisme états-unien ne devrait donc pas disparaître avec
George W. Bush. Un président démocrate sera peut-être plus conciliant,
plus ouvert et plus à l'écoute, notamment des pays européens, au moins
de certains d’entre eux. Mais ce serait une erreur de penser que
l'élection d'un démocrate à la Maison Blanche aplanira nécessairement
toutes les différences d’analyse entre Paris et Washington. Elle les
réduira certainement mais ne les effacera pas totalement, a fortiori
lorsqu’il s’agira des intérêts stratégiques des Etats-Unis, tels qu’ils
découleront des suites de la guerre en Irak.
LES
TROIS POSTULATS STRATEGIQUES DES ETATS-UNIS
Hydrocarbures
et géostratégie
L’obsession
irakienne des néoconservateurs permet précisément de mettre en lumière
les trois éléments déterminants pour la sécurité actuelle et à venir
des Etats-Unis. Ces trois éléments constituent les véritables axes
stratégiques des néoconservateurs, à la différence des vecteurs
tactiques développés jusqu’à présent. Les néoconservateurs ont dès
leur arrivée fixé leurs priorités stratégiques. Il leur fallait
premièrement s’attaquer rapidement au problème de la dépendance
croissante des Etats-Unis en matière d’hydrocarbures, qui commençait
déjà à se confirmer lors du deuxième mandat Clinton, à un moment où
la demande mondiale devenait durablement de plus en plus forte.
Corollairement, on peut considérer que les Etats-Unis, au delà des
hydrocarbures se préoccupe déjà plus généralement de leur autonomie
sur un ensemble de matières premières stratégiques. Les deux autres
axes stratégiques, plus anciens et plus conventionnels, consistaient à
occuper l’espace laissé vacant par l’effondrement de l’URSS et
à contrôler la montée en puissance de la Chine, seul et unique pays
capable à terme de menacer leur hégémonie. La question énergétique
comme celle des matières premières s’inscrit du reste en filigrane
dans les relations à développer avec la Russie, comme avec la Chine.
On
pourrait bien sûr trouver d’autres orientations stratégiques notamment
au plan économique avec la généralisation des privatisations et l’ouverture
des marchés au libéralisme, ou le maintien de la suprématie
états-unienne dans le domaine spatiale, etc. Mais au plan
géostratégique, ces trois postulats me semblent les plus importants à
moyen long-terme. Chaque postulat pris séparément et a fortiori dans une
vision plus globale, commande aux Etats-Unis de renforcer leur présence
sur tout le pourtour du limes eurasiatique et notamment au Moyen-Orient.
Je ne reviendrai pas ici sur des considérations géopolitiques
générales et théoriques parfaitement fondées concernant l’importance
du heartland eurasiatique par rapport au rimland constitué par sa
périphérie. Mon analyse repose ici davantage, comme souvent en
géostratégie, sur des observations assez simples qui masquent en fait
des enjeux beaucoup plus complexes.
Au
plan géopolitique et depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, dans
cette logique de renforcement de leurs positions sur le pourtour du limes
eurasiatique, les Etats-Unis ont réussi à pousser leurs pions en Europe
de l’est, dans le Caucase et en Asie centrale.
En
juin prochain, à la conférence de l’OTAN à Istanbul, sept nouveaux
pays feront leur entrée comme la Roumanie et la Bulgarie, qui après la
Hongrie, font assaut d’amabilité pour accueillir les futures bases
avancées états-uniennes en Europe de l’est. De même pour les pays
baltes, même s’il s’agit là d’ex-républiques de l’URSS. La
présence des Etats-Unis à trois minutes de vol de Saint Pétersbourg,
pour un avion de chasse, constitue une menace directe pour Moscou, qui
devrait se battre bec et ongle pour repousser ce projet moins stratégique
qu’il y paraît pour les Etats-Unis. Ces derniers devraient pouvoir
obtenir de Moscou d’autres avantages en contrepartie de ce renoncement
total ou partiel non essentiel pour eux, mais vital pour la Russie. Des
compensations pourraient être données sous forme d’accords au plan
énergétique et/ou géostratégique.
Ce
pourrait être dans le Caucase, où les Etats-Unis ont déjà pris pied en
Géorgie, notamment pour asseoir leur contrôle sur la sécurité des
acheminements pétroliers de la Caspienne. En effet, la Géorgie est
frontalière de l'Azerbaïdjan, qui depuis son indépendance en 1991, ne
veut plus dépendre de Moscou pour exporter son pétrole de la Caspienne.
Par conséquent, depuis 1997, l’Azerbaïdjan utilise l'oléoduc
Bakou-Soupsa qui transite par la Géorgie. A terme, c’est un oléoduc
entre Bakou, Tbilissi et Ceyhan, (BTC) qui exportera le pétrole azéri
(l¹oléoduc devrait être opérationnel en 2005). Un gazoduc est
également prévu pour 2007 entre Bakou et Erzurum en Turquie via la
Géorgie, pour exporter le gaz du Turkménistan. Ces projets
d'infrastructures sont la clé de voûte de la politique américaine dans
la région, dans le but de pouvoir accéder aux hydrocarbures de la
Caspienne et d’en contrôler l’acheminement. Dans ces conditions, il
est possible que les Etats-Unis, profitent de leur présence en Géorgie,
à proximité des gorges de Pankissi, qui constituent un accès naturel
direct à la Tchétchénie, pour initier, au moment opportun sur leur
agenda, l’amorce d’une concrétisation du partenariat OTAN-Russie,
même si les Etats-Unis ne sont peut-être pas mécontents de voir l’armée
russe durablement embourbée dans le Caucase. Que ce soit en solo, via l’OTAN,
ou par procuration, via le nouveau pouvoir en place à Tbilissi qui ne
demande pas mieux, les mouvements tchétchènes considérés comme
terroristes et figurant sur la liste noire de Washington, pourraient un
jour faire les frais de tractations russo-américaines. Pour les
Etats-Unis, la Géorgie constitue à l’évidence une carte maîtresse,
dans la partie engagée avec la Russie. La part importante des réserves d’hydrocarbures
russes par rapport aux réserves mondiales (5,6 % pour le pétrole et 30,5
% pour le gaz) devrait conduire Washington, sur la durée, à utiliser
davantage la carotte que le bâton à l’égard de Moscou. De leur
côté, les Russes ont besoin des investissements occidentaux pour
optimiser l’exploitation de leurs importantes ressources naturelles,
notamment au plan des hydrocarbures.
Les
néoconservateurs sont du reste assez peu critiques envers Vladimir
Poutine dans sa gestion fort peu démocratique de la transition, qui s’éternise
en Russie. Il est vrai qu’ils ne sont pas les seuls. En Europe comme aux
Etats-Unis, on semble attendre la deuxième vague des privatisations qui
devraient consacrer l’émergence de nouveaux oligarques et des
perspectives d’associations fructueuses pour les entreprises et les
capitaux occidentaux. Le signal fort attendu par les marchés est une
clarification sur le régime des investissements, qui outre le fait qu’elle
favoriserait la privatisation de certains secteurs de l’économie russe,
consacrerait dans le même temps le virage du Kremlin vers une certaine
forme de libéralisme, sans qu’il s’agisse bien sûr pour Moscou d’abandonner
tout contrôle. Pour les néoconservateurs, le scénario d’un
libéralisme même strictement encadré aurait le mérite d’éloigner le
spectre d’une possible nouvelle alliance entre Moscou et Pékin au
contenu néocommuniste.
Mais
la Géorgie représente aussi aux yeux des Russes un levier stratégique
pour se maintenir dans la région. Elle est frontalière de la Turquie,
donc de l'OTAN et elle sert au transit du pétrole de la Caspienne. En
outre, même si le nouveau président géorgien, Michaïl Shakashvili
cherche à faire partir les russes, la Géorgie a toujours sur son sol
deux bases russes en Adjarie et au Djavakheti, au sud de la Géorgie.
Au
fond dans le Caucase, ce sont deux logiques d’alliance qui s’entrecroisent.
Les Etats-Unis cherchent à créer un rapprochement est-ouest entre
l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, (qui est avec 500.000 hommes,
la deuxième armée de l'OTAN en effectifs), pour faire contrepoids à
l'axe nord-sud Russie-Arménie-Iran. Dès septembre 2001, la Géorgie, qui
était encore à l’époque celle d’Edouard Chevernadze, avait mis à
la disposition de Washington son espace aérien et ses renseignements.
Depuis, l'accord signé en mars 2003, sur le statut du personnel militaire
américain, laisse présager un important et durable déploiement
américain sur le sol géorgien, même si pour le moment les Etats-Unis ne
disposent que d’une base aux environs de la capitale Tbilissi.
Comme
le Caucase, l’Asie centrale devrait bientôt prendre encore plus d’importance
dans la stratégie US. Cette région constitue le prolongement de ce
rapport de force russo-américain sur fond politico-énergétique à ceci
prêt qu’il intègre en plus, un autre axe stratégique pour les
Etats-Unis, lié à la proximité de la Chine et aux gisements d’hydrocarbures
situés au Turkménistan et au Kazakhstan. Les Etats-Unis pourraient s’intéresser
à ces gisements peut-être pas tant pour eux-mêmes, que pour en priver
la Chine.
En
Asie centrale et sur fond d’intervention en Afghanistan, les Etats-Unis
ont réussi à se positionner en Ouzbékistan et au Kirghizistan, Etat
frontalier de la Chine. La présence des Etats-Unis en Ouzbekistan
renforce aussi leur emprise sur la Caspienne à l’ouest.
La
question de l’Asie centrale s’inscrit dans une analyse complexe des
relations triangulaires entre la Chine, la Russie et les Etats-Unis. Pour
cette raison, il est difficile de l’aborder ici.
Enfin,
l’occupation de l’espace laissé vacant par l’URSS correspondait,
pour les Etats-Unis, à un alignement indéfectible des pays d’Europe de
l’est, anciens satellites de l’URSS, sur les positions de Washington,
que le partenariat sur les questions de Défense au sein de l’OTAN,
favorisait. L’intérêt est double : pousser leur pions vers l’est
au contact de la Biélorussie, de la Moldavie et de l’Ukraine,
dernières frontières ou corridor sanitaire, selon les points de
vue ; diviser durablement l’Union européenne élargie au moins sur
les questions de Défense, dans le sens des intérêts de Washington.
Après la crise irakienne, les Etats-Unis se méfient de la vieille Europe
et d’une possible alliance tactique durable avec la Russie, seule
alternative à l’unilatéralisme et à la puissance des Etats-Unis,
surtout vu de Paris. La visite du président Chirac, début avril, à
Moscou va dans ce sens et semble réinscrire la France dans une posture
stratégique néo-gaullienne. Le 6 juin prochain, tous les principaux
protagonistes seront réunis en Normandie dans une ambiance qui risque d’être
glaciale, malgré les congratulations d’usage. Pour masquer ces
dissensions, ces commémorations pourraient ressembler à un hymne à la
paix et à l’union (comprendre du monde occidentalisé au sens très
large) contre le terrorisme, qui pourrait utilement resservir, faute de
mieux, de programme fédérateur.
Les
orientations stratégiques US eurasiatiques : un rapport direct avec
l’Irak et réciproquement
Pour
ce qui concerne le lien entre la stratégie US et la guerre en Irak, la
question peut se poser à différents niveaux d’analyse spatiale :
d’abord au plan Moyen-Oriental, ensuite au plan eurasiatique. Elle peut
aussi se lire de façon transversale en examinant les retombées possibles
de cette intervention en Irak sur quelques questions majeures comme celles
de la prolifération nucléaire, de la distribution mondiale des
ressources énergétiques, de l’alliance stratégique Israël/Etats-Unis
sur fond de conflit israélo-palestinien, ou celle du remodelage
géopolitique annoncé du Moyen-Orient, quelles que soient les raisons
avancées pour le justifier.
Il
était important pour les Etats-Unis de compléter leurs avancées
géostratégique en Europe de l’est, dans le Caucase et en Asie centrale
par un renforcement de leur présence au Moyen-Orient. Cette région du
monde est à la fois vitale pour le devenir énergétique de la planète
au plan des hydrocarbures, mais elle l’est aussi au plan
géostratégique, adossée à l’Afrique et située aux confins de l’Europe
et de l’Asie, dans une zone de tensions persistantes du fait du conflit
israélo-palestinien.
Dans
leur croisade démocratique moyen-orientale et via la guerre en Irak, les
Etats-Unis peuvent potentiellement compter sur quelques dividendes majeurs
en rapport direct avec les trois postulats stratégiques évoqués plus
haut.
Avant
de voir les conséquences stratégiques majeures liées à la guerre en
Irak, il me semble important de rappeler qui, aux Etats-Unis, est à l’origine
de ce projet irakien. Cette question en géopolitique est importante car
elle détermine les possibilités d’infléchissement à moyen terme de
certaines de ces orientations, dans le fond comme dans la forme.
Les
initiateurs du projet d’invasion de l’Irak
L’un
des "stratèges" à l’origine de cette proposition est sans
conteste Paul Wolfowitz, l’actuel secrétaire d’état adjoint à la
Défense. Pour lui, il y avait deux raisons essentielles de mettre fin au
régime de Saddam Hussein. D'abord, le dictateur de Bagdad n'avait jamais
cessé d'être dangereux pour ses voisins, pour toute la région et, par
conséquent, pour le monde entier. Depuis la guerre du Golfe, en 1991, il
n'avait pas renoncé à conserver ou à fabriquer de nouveau des armes
terrifiantes, sur lesquelles il comptait pour prendre sa revanche.
L’idée
était qu’ensuite, une fois Saddam chassé du pouvoir, il serait
possible que se construise, en Irak, une société démocratique, qui
donnerait envie aux autres peuples arabes et musulmans d'emprunter la
même voie. L’un des problèmes politiques en démocratie, c’est qu’il
est très difficile de combattre une idée a priori généreuse, fut-elle
sans aucun doute idéaliste voire dangereuse, et surtout non dénuée d’arrières
pensées beaucoup moins avouables auprès de l’opinion publique. Il
semble que de ce point de vue, les militaires du Pentagone n’étaient
pas favorables au projet irakien, en tout cas pas dans la forme qu’il a
pris. Idem pour les différentes agences de renseignement US et le
Département d’Etat. Cette guerre a donc été principalement initiée
et pensée par les civils du Pentagone et relayée par la conseillère à
la sécurité nationale du président Bush, Condoleezza Rice, ancienne
cadre dirigeante du groupe pétrolier Chevron Texaco. Cette dernière,
davantage préoccupée par les programmes de défense que par la lutte
anti-terroriste, s’était distinguée, début 2003, en répondant
benoîtement, lors d’une conférence de presse à un journaliste qui s’inquiétait
de la perspective d’une guerre en Irak, qu’il fallait bien que les
Etats-Unis profitent de leur supériorité, sinon a quoi cela pouvait-il
bien servir d’être la première puissance dans le monde. Ce sont ces
conseillers civils du Pentagone et de la Maison Blanche, qui, soutenus par
quelques faucons dans l’Administration et appuyés par un certain nombre
de think tanks néoconservateurs ont décidé de la guerre en Irak.
L’impréparation logistique et les erreurs d’appréciation
stratégique sur le terrain irakien, s’agissant notamment de la
réaction des populations et de l’anarchie qu’elle a générée, peut
expliquer ce fiasco imputable à des civils, qui semblent avoir largement
sous-estimé l’ampleur et la complexité de la tâche, et donc les
moyens nécessaires pour la mener à bien.
La
certitude de la malfaisance de Saddam Hussein n'était pas récente chez
Paul Wolfowitz, dont l'un des points forts était, la capacité d'analyse
et de prévision, que les cercles dirigeants à Washington lui ont
toujours reconnu. Son premier exploit, dans cette veine, est un document
de 1979. Travaillant alors sous les ordres d'un adjoint au secrétaire à
la défense, chargé des programmes régionaux, il avait détaillé la
menace que représentait Saddam Hussein pour ses voisins.
Mais
en pleine révolution iranienne, la politique du gouvernement de Jimmy
Carter consistait à chercher des contrepoids, et l'Irak pouvait en être
un, comme l’a fort bien démontré Donald Rumsfeld, qui en sa qualité d’ambassadeur
extraordinaire de Ronald Reagan pour le Moyen-Orient, fit au moins deux
séjours en Irak. Un document confidentiel, dévoilé fin décembre 2003,
par le quotidien américain Washington Post, révèle que l'actuel
secrétaire américain à la Défense, s'était rendu à Bagdad en mars
1984 pour rassurer l'Irak, en l’espèce Tarek Aziz, à propos d'une
déclaration américaine, qui dénonçait l'emploi d'armes chimiques, à l’époque
contre les forces iraniennes. Sa mission consistait alors à assurer au
gouvernement irakien que cette déclaration n'entraverait pas les
relations entre les deux pays. Cette rencontre suivait une autre visite de
M. Rumsfeld à Bagdad, en décembre 1983, au cours de laquelle le
responsable américain avait été chargé de persuader l'Irak de renouer
ses relations diplomatiques avec les Etats-Unis. Selon le document
confidentiel déclassifié, M. Rumsfeld, aurait alors rencontré Saddam
Hussein et Tarek Aziz. En septembre 1988, le Département états-unien du
Commerce donne son accord sur la fourniture à l’Irak de toxines à
usage militaire du charbon et du botulisme.
En
1988, la société US Bechtel, après le bombardement de la localité
kurde d’Halabja par des armes chimiques au mois de mars, remporte le
contrat de construction d’une importante usine chimique dans la banlieue
de Bagdad, destinée à des fins aussi bien civiles que militaires. A l’époque,
deux études du Pentagone attribuaient étrangement ce bombardement à l’Iran.
La construction de l’usine a été interrompue par l’invasion du
Koweït par l’Irak. Les employés de Bechtel ont alors été placés en
résidence surveillée. Le dernier d’entre eux a quitté l’Irak en
décembre 1990, parmi les tout derniers otages libérés. Rien de
surprenant dès lors, à ce que la possession par l’Irak d’armes de
destruction massives, au moins chimiques, n’est pas fait de doute dans l’esprit
des néoconservateurs. Bechtel sera l’une des premières entreprises a
bénéficier des contrats de la reconstruction en 2003.
Quant
aux ventes d’armes, au moins vingt pays ont été accusés d'avoir aidé
l'Irak, avant la guerre du Golfe de 1991, à acquérir les technologies
nécessaires à la réalisation de différents programmes d'armement, dont
un concernant la mise au point d'armes chimiques. Même la Suisse a
participé au programme d’armement de l’Irak. En décembre 2002, le
gouvernement irakien a remis aux Nations unies un dossier de 12.000 pages
dans lequel il citait diverses entreprises britanniques, françaises,
russes, américaines et chinoises qui lui ont fourni des technologies
militaires. D'après ce dossier irakien, 17 entreprises britanniques et 24
sociétés américaines ont vendu des armes à l'Irak ainsi que des
technologies pour des armes nucléaires et des fusées. En outre, selon le
même dossier, environ "50 filiales d'entreprises étrangères ont
mené leurs transactions portant sur la fourniture d'armes à l'Irak
depuis le territoire des États-Unis". L'Allemagne apparaît dans ce
dossier comme le plus important partenaire de l'Irak dans le secteur de
l'armement, avec 80 entreprises ayant vendu des technologies militaires à
Bagdad.
Au
moment de la guerre du Golfe en 1990, Paul Wolfowitz était de retour au
Pentagone comme sous-secrétaire d’Etat, chargé de l'élaboration des
politiques. George Bush, père du président actuel, était à la Maison
Blanche, et le ministre de la défense s'appelait Richard Cheney, devenu
vice-président auprès de George W. Bush. Chargé de la planification,
Wolfowitz a préparé l'opération "Tempête du désert" et
assuré son financement en présentant aux alliés une facture de 50
milliards de dollars pour les services des forces américaines. Il a
contribué, aussi, à convaincre les Israéliens de ne pas entrer en
guerre, malgré les Scuds tirés sur Israël par l'Irak, afin de ne pas
heurter les partenaires arabes de la coalition.
En
janvier 1998, au commencement de la crise qui allait aboutir à
l'expulsion des inspecteurs de l'ONU, Wolfowitz a signé une "lettre
ouverte" au président Bill Clinton, l'invitant à entreprendre une
action militaire, puisque la diplomatie était selon lui, en train
d'échouer en Irak. La politique des Etats-Unis devait avoir pour
objectif, selon lui, de chasser du pouvoir Saddam Hussein et son régime.
Parmi les autres signataires de cette lettre, il y avait Donald Rumsfeld,
aujourd'hui ministre de la défense, Richard Armitage, actuel secrétaire
d'Etat adjoint de Colin Powell, John Bolton, sous-secrétaire d'Etat
chargé du contrôle des armements, Robert Zoellick, représentant des
Etats-Unis pour le commerce international, et Zalmay Khalilzad, qui
deviendra l’ambassadeur de G. W. Bush auprès de l'opposition irakienne.
Il
y avait aussi parmi les signataires, un ancien secrétaire-adjoint à la
Défense de Ronald Reagan, Richard Perle, qui a dirigé pendant deux ans,
jusqu’en avril 2003, le Defense Policy Board, une commission
consultative au sein du Pentagone doublée d’un centre de recherches
très influent et très en pointe dans le déclenchement de la guerre.
Recruté
par Global Crossing, le géant américain des télécommunications, comme
intermédiaire auprès du Pentagone, M. Perle, qui n’hésite pas à
mélanger ses intérêts privés et ses fonctions publiques a également
animé fin mars 2003, une semaine après le début des opérations
militaires en Irak, un forum de la banque Goldman Sachs pour conseiller
les futurs investisseurs sur les opportunités dans la reconstruction.
Intime d'Adnan Khashoggi, marchand d’armes d’envergure planétaire,
qui défraya la chronique lors du scandale de l'Irangate, puis dans la
faillite de la BCCI, la banque de crédit et de commerce international,
Richard Perle a continué à faire d’importantes affaires avec les
milieux saoudiens les plus influents de la monarchie tout en dénonçant
l'implication de Riyad dans les attentats du 11 septembre 2001.
Président
d'une société spécialisée dans la vente de systèmes de sécurité
qu'il gère avec son ami Henry Kissinger, Richard Perle profite également
des conseils avisés de Paul Wolfowitz. Ne cachant pas ses liens étroits
avec le Likoud israélien, Richard Perle est à l’origine du
rapprochement entre le Likoud d’Ariel Sharon et la fraction messianique
des néoconservateurs US, dans cette croisade politico-démocratique en
terre d’islam. Il a été aussi directement associé aux projets
pétroliers de l'Irak post-Saddam Hussein. Ce scandale en réseau qui n'a
pas encore produit tous ses effets, et que l'on appelle outre-Atlantique
l'Irakgate, constitue désormais un aspect plutôt gênant de
l'exportation triomphante de la démocratie. Prudent, Richard Perle a
préféré quitter la présidence du Defense Policy Board, fin mars 2003,
son nom revenant notamment dans trois dossiers d’affairisme touchant à
l’armement et la sécurité. Il pouvait dès lors profiter pleinement,
à titre privé, de la politique dont il avait été l'un des promoteurs,
après sa mise en œuvre en Irak,
Ce
serait toutefois une erreur d'assimiler totalement MM. Perle et Wolfowitz.
Les deux hommes, se connaissent certes depuis qu'ils avaient travaillé
ensemble, à la fin des années 1970, pour l'ancien sénateur démocrate
Henry Jackson, pionnier du combat moral contre le communisme. Mais Richard
Perle, est encore plus proche de l’aile dure du Likoud israélien. Il
estime en outre que la seule politique possible pour l'Occident, et en
tout cas pour les Etats-Unis, est celle d'un affrontement prolongé et
multiforme avec le monde arabe et musulman. Ancien ambassadeur en
Indonésie, Wolfowitz rejette lui, au contraire, le "choc des
civilisations", popularisé par Samuel Huntington. C’est du moins
son approche officielle.
De
son côté, Richard Perle cosigna avec Douglas J. Feith en 1996, un
rapport à l’intention du Premier Ministre israélien Benyamin Nethayahu
intitulé "A clean break". Ce rapport conseillait au Premier
ministre issu du Likoud de "rompre proprement" avec le processus
de paix israélo-palestinien. Douglas Feith moins connu du grand public,
occupe depuis juillet 2001 un des postes clé du Pentagone, comme
sous-secrétaire adjoint en charge des questions politiques. Douglas Feith
était déjà en charge des questions du Moyen-Orient, sous Ronald Reagan
de 1981 à 1982, alors qu’il travaillait pour la NSA auprès de la
Maison Blanche, avant d’être transféré au Pentagone comme assistant
adjoint du secrétaire à la défense Kaspar Weinberger, en charge des
négociations politiques, de mars 1984 à septembre 1986. Il fit son grand
retour aux affaires en étant nommé conseiller spécial de Richard Perle
après l’investiture de George W. Bush.
Douglas
Feith ne cache pas ses convictions sionistes. Entre 1986 et son retour aux
affaires au Pentagone, son activité d’avocat au sein du cabinet qu’il
a créé à Washington lui a laissé le temps de publier quelques
articles. Ainsi fin 1993, il déclare dans la revue trimestrielle
"National interest" que "le mandat de la Ligue des Nations
a accordé aux Juifs des droits irrévocables de s’établir en
Cisjordanie". En moins lyrique, alors que le processus d’Oslo
commence péniblement à se mettre en place avec notamment un accord sur
Hébron conclu le 15 janvier 1997, Feith dans "Une Stratégie pour
Israël", demande à l’Etat hébreu de réoccuper "les zones
sous contrôle de l’Autorité palestinienne" même si "le prix
du sang en sera élevé". On comprend pourquoi le 13 octobre 1997,
Douglas Feith et son père reçurent une distinction de la très à droite
Zionist Organisation of America, qui décrivit les lauréats comme
"de remarquables Juifs philanthropes et activistes pro-Israël".
La
droite radicale sioniste à laquelle Richard Perle et Douglas Feith
appartiennent est peu importante en termes quantitatifs, mais elle est
devenu progressivement une force significative dans les cercles qui
contribuent à l’élaboration de la politique du parti républicain. C’est
un phénomène récent qui remonte à la fin des années 1970 et aux
années 1980, lorsque beaucoup d’intellectuels juifs quittèrent le
parti démocrate, qui avait été historiquement leur parti de
prédilection, pour rejoindre la large coalition pro-Reagan. Dès le
retour des républicains avec George W. Bush, bon nombre de ces faucons
parlent en public d’une croisade mondiale en faveur de la démocratie,
mais dans l’esprit de beaucoup de ces néoconservateurs, c’est la
grandeur et le rayonnement d’Israël qui dominent. William Kristol,
directeur de l’hebdomadaire néoconservateur Weekly Standard, expliqua
les raisons de cette rhétorique sur la "démocratie globale"
dans une interview donnée au quotidien de droite israélien Jerusalem
Post, daté du 27 juillet 2000 : "J’ai toujours pensé qu’il
valait mieux pour Israël et pour les Etats-Unis, que nous soyons les plus
liés possible et le plus fortement possible, de cette façon l’engagement
envers Israël découle directement de la politique étrangère
[états-unienne] dans son ensemble". On peut difficilement être plus
clair. Les 28 veto opposés par les Etats-Unis pour éviter une
condamnation d’Israël devant le Conseil de sécurité de l’ONU
illustrent de façon concrète ce discours. Le dernier veto en date, au
lendemain de l’assassinat de Cheikh Yassine, confirme cette
"sainte-alliance", quelles qu’en soit les conséquences.
Ces
initiateurs du projet irakien ont en bonne logique bien identifié les
multiples avantages stratégiques de la guerre en Irak vus dans une
optique conjointe Etats-Unis/Israël.
Dans
le monde de l’après guerre froide tel qu’envisagé par les
néoconservateurs et singulièrement au Moyen-Orient, la position des
Etats-Unis, notamment en Arabie saoudite, devenait de plus en plus
inconfortable. Les Etats-Unis dominait cette région, mais ne la
contrôlait pas véritablement. Des ennemis notoires des Etats-Unis et de
leur seul véritable allié régional Israël, continuaient de disposer d’un
formidable pouvoir de nuisance, sans rapport avec leur puissance réelle.
C’était le cas pour l’Irak et la Syrie, mais aussi pour l’Iran. Le
projet irakien de Paul Wolfowitz pouvait opportunément fournir aux
néoconservateurs une occasion de modifier à leur avantage l’ensemble
du Moyen-Orient et cela dans une perspective durable, que les évènements
du 11/9 n’ont fait que conforter et accélérer.
Le
partenariat stratégique Washington-Tel Aviv : un partenariat
traditionnel ancien désormais renforcé au sein du courant
néoconservateur
L’obsession
irakienne de l’Administration Bush possède en fait de très nombreux
avantages stratégiques, a fortiori si l’on se place dans cette logique
de partenariat américano-israélien au Moyen-Orient. Si les Etats-Unis
ont une "relation spéciale" largement commentée avec la
Grande-Bretagne, ils en ont une autre avec Israël. Ce partenariat
stratégique israélo-américain est à mon sens déterminant dans la
lecture qu’il convient de faire de la guerre en Irak et sur le New Deal
moyen-oriental à l’œuvre sous la houlette des néoconservateurs.
Vu
sous ce double aspect, l’invasion de l’Irak prend tout son sens et
dépasse très largement la supposée main-mise des Etats-Unis sur le
pétrole irakien, qui est accessoire. C’est aussi, au delà d’un plan
régional moyen-oriental lui même, son inscription directe dans les
orientations durables de la stratégie mondiale des Etats-Unis, telle que
définies à partir des trois axes dont j’ai parlé plus haut.
Avant
d’examiner le remodelage possible sur le terrain en faveur d’Israël,
il convient de revenir sur le rapprochement qui s’est établi entre une
partie de l’entourage néoconservateurs de George Bush et la droite
radicale sioniste aux Etats-Unis et en Israël.
La
communauté juive des Etats-Unis constitue le seul groupe ethnique de race
blanche à avoir constamment voté largement en faveur des démocrates. A
l’inverse, entre la présidence d’Eisenhower et celle de George Bush
père, les républicains par opposition ont toujours pensé que les Juifs
importaient peu dans leur politique puisqu’ils ne votaient pas pour eux.
Davantage influencés par les milieux d’affaires et l’industrie
pétrolière en particulier, les républicains penchaient plutôt du
côté des régimes arabes. Bien que Nixon, plutôt anti-sémite dans ses
convictions, se porta au secours d’Israël durant la guerre de 1973,
Einsenhower à l’inverse se mit à dos la communauté juive
états-unienne en faisant échouer la prise de contrôle des deux rives du
canal de Suez par Israël, la France et la Grande-Bretagne, en 1956. Un
autre président républicain, George Bush père, s’attira les foudres
du lobby israélien durant la première guerre du Golfe, en faisant
pression sur les Israéliens pour qu’ils ne répondent pas aux attaques
des scuds irakiens, en choisissant de ne pas occuper Bagdad et en
promettant aux alliés arabes des Etats-Unis, que des pressions seraient
exercées sur Israël sur la question palestinienne.
Le
lobby pro-israélien n’est pas nécessairement uni par un consensus à
propos des choix politiques de Tel Aviv, mais par un consensus concernant
les politiques des Etats-Unis envers Israël. La plupart des éléments
pour le moins disparates composant la coalition pro-Israël s’accordent
sur deux points essentiels. Le premier concerne les financements massifs d’Israël
par les Etats-Unis. Il convient de se rappeler qu’en 1967, les dépenses
israéliennes en matière de Défense représentaient moins de la moitié
des dépenses combinées de l’Egypte, l’Irak, la Jordanie et la Syrie
dans ce domaine. En 2001, les dépenses israéliennes pour la Défense
étaient de 30 % plus importantes que celles combinées de ces quatre pays
arabes. Israël reçoit des Etats-Unis plus que n’importe quel autre
pays au monde en matière d’aide extérieure, avec au minimum 3
milliards de dollars par an, ces dernières années, dont deux tiers au
titre de la coopération militaire. Depuis 1979, l’aide US à Israël s’élèverait
au bas mot à 70 milliards de dollars.
En
plus de ce soutien militaro-financier, le lobby pro-israélien demande une
protection diplomatique inconditionnelle d’Israël à l’ONU et dans d’autres
enceintes internationales. C’est en vertu de cet accord que les
Etats-Unis ont refusé d’assimiler le sionisme au racisme à l’ONU, de
même qu’ils ont, de manière répétée, bloqué toute initiative de
leurs propres alliés, notamment européens, condamnant Israël pour sa
répression et ses colonisations dans les territoires occupés.
Le
courant néoconservateur est lui principalement issu des communautés
juives et chrétiennes. Les néoconservateurs aux Etats-Unis ne sont pas
des politiciens traditionnels mais plutôt des analystes politiques, des
idéologues activistes et des universitaires qui ont contribué à forger
les orientations politiques de nombreux think tanks, à droite de l’échiquier
politique. Ils sont imprégnés de la supériorité morale des Etats-Unis,
ce qui facilite leur alliance avec la droite chrétienne et d’autre
groupes sociaux conservateurs. Ils occupent un espace laissé vacant au
sein de la droite états-unienne, où ils sont les seuls à s’intéresser
de près aux questions extérieures, tandis que les élus, comme une part
significative de l’électorat aux Etats-Unis, n’y sont guère
sensibles. Sur la question du Moyen-Orient, leur soutien à Israël a
été constant depuis 1967, et ils entretiennent des relations étroites
avec le Likoud.
Leur
influence a été renforcée après l'élection de George W. Bush, et plus
encore après les attentats du Il septembre 2001, en particulier sur les
questions de sécurité. Des think tanks tels que le American
Enterprise Institute, le Cato Institute, la Heritage Foundation ou le
Hudson Institute, se font souvent l’écho de leur travaux et sont
aujourd’hui les centres les plus influents en matière de politique
étrangère. Plusieurs membres de l’Administration Bush en sont issus.
En plus de ceux déjà mentionnés auparavant, et parmi les réseaux
décisionnels qui comptent, citons Irving Kristol, Gary Bauer et Daniel
Pipes, mais également des éditorialistes comme Charles Krauthammer du
Washington Post, William Safire journaliste au New York Times ou Abe
Rosenthal, ancien éditorialiste et rédacteur en chef du New York Times.
Ces néoconservateurs constituent le cerveau du "war party" tant
ils sont bien organisés. implantés
au
sein des structures du pouvoir, et dotés de ressources financières
solides comme d'une importante influence dans les médias. Sur ce dernier
point, leur soutien a été capital dans le ralliement, à plus de 80 %,
de l’opinion publique états-unienne derrière le président Bush, en
faveur de la guerre en Irak. À ce titre, le mouvement s'appuie aussi sur
des publications telles que Commentary. New Republic et le Weekly
Standard, qui servent de vecteurs à leurs idées politiques. On les
retrouve également dans les lignes éditoriales du Wall Street Journal et
de National Review, et parfois même dans le Washington Times.
Les
bénéfices stratégiques collatéraux au plan régional pour l’alliance
Etats-Unis/Israël, via la guerre en Irak
L’une
des raisons évoquée pour justifier l’action entreprise en Irak
reposait sur le constat partagé à Londres et Washington (comme à Tel
Aviv), que le statu quo qui perdurait depuis plusieurs décennies au
Moyen-Orient n’était plus supportable pour les deux alliés, qui
avaient chacun leurs propres analyses mais qui convergeaient sur cette
conclusion.
Si
l’on s’en tient au partenariat Washington-Tel Aviv, la crise irakienne
constitue en théorie, comme provisoirement dans les faits, une avancée
stratégique majeure.
Avec
le départ forcé de Saddam Hussein et l’occupation de l’Irak, c’est
la disparition de l’un des régimes pivot de toute les coalitions arabes
anti-Israël, et c’est aussi l’anéantissement de l’un des plus
importants potentiels militaires arabes, au moins théorique, qui se
confirme. C’est aussi la disparition d’un leader encore emblématique
pour une partie de la rue arabe. C’est aussi la fin de l’un des plus
farouches opposant d’Israël au plan régional.
Au
delà de l’Irak, l’étau se referme également sur la Syrie qui perd
son ouverture vers l’Est après avoir déjà dû accepter le partenariat
stratégique turco-israélien au nord et au sud. Aux termes de ce
partenariat négocié sous le regard bienveillant des Etats-Unis, l’aviation
israélienne, qui ne dispose pas de l’espace nécessaire sur son
territoire, s’entraîne en Turquie sur les hauteurs du plateau
anatolien. La Turquie de son côté, maîtrise via la chaîne du Taurus,
le débit de l’Euphrate, qui fournit 90 % de l’eau dont la Syrie a
besoin. Ce partenariat est donc pour le moins contrariant pour la Syrie,
au même titre que la signature par la Jordanie du traité de paix avec
Israël en octobre 1994, qui affaibli encore plus son front sud. En outre,
les pressions de Washington sur la Syrie, devraient se préciser avec la
présentation prochaine devant le Congrès, en mai 2004, du rapport sur le
Syria Accountability Act. Les Etats-Unis comme Israël verrait bien à
terme un leader alaouite modéré à la tête d’un Etat syrien
durablement affaibli, comme il l’est déjà. Les émeutes qui ont fait
170 morts, mi-mars 2004, dans le Kurdistan syrien, procèdent de cette
même logique de fragilisation de la Syrie, qui devrait à terme
entraîner son départ du Liban, favorisant à son tour un nouveau partage
du pouvoir entre chrétiens et druzes, au détriment des sunnites jusqu’à
présent soutenu par Damas. Si le remodelage va à son terme, il est
possible, que de petits Etats constitués sur une base communautariste
émergent au Liban, en Syrie et en Irak
Dans
la péninsule arabique
Les
Etats-Unis en quittant l’Arabie saoudite et les lieux saints de l’islam,
ont privé Oussama Ben Laden et tous les fondamentalistes musulmans de la
planète, de l’un de leurs arguments favori à l’appui du Jihad contre
les Etats-Unis. Ils prenaient aussi leurs distances avec l’allié
saoudien devenu moins fréquentable après les évènements du 11/9 mais
aussi du fait de la question de la succession du roi Fahd et des querelles
dynastiques qui pourraient s’ensuivrent, le prince héritier Abdallah n’étant
pas sans rivaux, à l’intérieur comme à l’extérieur. En outre, la
dynastie des Saoud elle même ne fait plus l’unanimité dans le pays.
La
relation militaro-énergétique américano-saoudienne, qui reste, pour le
moment, un axe majeur de la politique états-unienne dans la région,
remonte aux accords du Quincy, signés en 1945 par le président Roosevelt
et le roi Ibn Saoud. Ces accords prévoyaient que l'Arabie Saoudite
fournisse du pétrole bon marché, et que les Etats-Unis soient les seuls
à l'exploiter. En échange, les Américains garantissaient la sécurité
du royaume. Les aléas des affaires pétrolières depuis les années 1960,
avec les nationalisations et la création de l’OPEP ont profondément
modifié le cadre de ces accords. Le refus saoudien essuyé par le
président Bush, le 1er avril dernier, à propos de la seconde
baisse de production programmée pour le printemps 2004, illustre assez
bien l’obsolescence partielle de cet accord, au moins en termes de prix
du baril. Cet accord ayant toutefois été conclu en 1945 pour une durée
de 60 ans, il devra être renégocié, l’année prochaine, ce qui
pourrait ne pas être une simple formalité, loin de là. La relation
privilégiée entre Washington et Riyad devrait malgré tout perdurer avec
les Saoud, même si à moyen terme, elle pourrait générer quelques
turbulences dans le pays. Cette observation vaut du reste pour l’ensemble
du Moyen-Orient où pendant longtemps on a redouté des réactions de
"la rue arabe". Aujourd’hui beaucoup d’observateurs pensent
que les populations sont durablement résignées. Paradoxalement, c’est
peut-être au moment où on ne les attend plus que les opinions arabes
dont l’amertume et la colère ne font que croître, pourraient s’embraser.
C’est une éventualité qu’il ne faut peut-être pas enterrer trop
vite. La situation en Irak couplée au conflit israélo-palestinien
constituent deux mèches lentes qui se font dangereusement écho.
Les
Etats-Unis en repositionnant donc leur QG stratégique régional au Qatar,
qui recèle accessoirement 10 % des réserves mondiales de gaz, dont ils
sont aussi de très gros consommateurs avec plus de 26 % de la
consommation mondiale, confortaient plus durablement leur assise
politico-stratégique régionale. La pétro-monarchie quatarie à l’instar
de celle du Koweït n’aspirent qu’à jouir de leur prospérité à l’ombre
du parapluie militaire US. Idem pour Bahreïn qui abrite le quartier
général de la Vème flotte US. La doctrine fondamentaliste wahabite y
étant peu ou pas développée, ces trois Etats constituent des points d’appui
durables à la présence régionale US, notamment dans la perspective de
la guerre contre l’Irak mais aussi au delà. Les Etats-Unis se sont d’ores
et déjà durablement installés sur les rives du golfe arabo-persique.
En
Irak, fin mars 2004, il semble que l’Administration Bush ait finalement
trouvé un moyen de se maintenir dans le pays jusqu’en décembre 2005,
via la résolution 1511 de l’ONU, d’octobre 2003. Cette dernière
approuvait la présence d’une force multinationale et donnait à son
commandement US l’autorité requise pour maintenir un contrôle après
restitution de la souveraineté à l’Irak, Cette résolution devra
toutefois être confirmée par une autre résolution avant octobre 2004. D’ici
là, les Etats-Unis pourraient aussi chercher à faire adopter une
nouvelle résolution impliquant davantage l’ONU, pour satisfaire l’Espagne
de M. Zapatero et ouvrir la coalition à de nouveaux pays, opposants d’hier
à l’intervention, tout en favorisant le maintien en Irak de pays comme
la Pologne, la Corée du sud ou le Japon, qui sont de plus en plus
perplexes sur leur présence. La participation politico-diplomatique de
Nauru ou du Nicaragua, comme soutien à la coalition ne peut suffire.
Cette
résolution pourrait confier un rôle à l’OTAN élargie à 26 membres,
sous mandat onusien et commandement états-unien, un peu sur la base du
montage actuellement en place en Afghanistan. La France dans une telle
configuration, comme dans toute hypothèse d’intervention en Irak
sacrifierait tous les gains accumulés par son refus initial, en termes d’amitié
et de respect dans le monde arabo-musulman. Mais si comme c’est
probable, la situation en Irak se dégrade régulièrement d’ici au 30
juin, date du transfert du pouvoir aux autorités irakiennes, la France
pourra-t-elle rester plus longtemps spectatrice, a fortiori si
parallèlement des manœuvres diplomatiques états-uniennes cherchent à l’impliquer
dans le processus, pour précisément lui faire perdre ce capital
sympathie dans le monde arabe. Cette posture attentiste confirmerait l’opinion
états-unienne qu’elle ne peut plus compter sur la vieille Europe. Par
ailleurs, même si la France et l’Allemagne cherchent toutes deux à
faire bloc et à proposer des solutions alternatives notamment à l’initiative
états-unienne sur le Grand Moyen-Orient, ni l’une ni l’autre ne
pourront laisser durablement les Etats-Unis et leurs alliés européens en
situation délicate, si d’aventure le contexte irakien se détériorait
radicalement. De même, un départ précipité des Etats-Unis serait une
défaite pour l’ensemble des pays occidentaux et de leurs alliés, qui
laisserait des traces durables dans les deux camps, de part et d’autre
de l’Atlantique. A l’inverse, un succès des plans états-uniens en
Irak et au delà au Moyen-Orient, hypothéqueraient durablement les
intérêts français dans la région. Pour la France et l’Allemagne la
marge est étroite. Un changement de majorité en Allemagne conduirait
sans doute les chrétiens démocrates allemands vers une position
traditionnellement plus atlantiste, même si à terme la "logique
européenne" devrait à nouveau s’imposer..
Du
côté des Etats arabes, la situation est globalement plus simple.
Pourtant l’alignement sur Washington de la plupart des pays, y compris
parmi certains ennemis traditionnels des Etats-Unis qui ont senti passer
le vent du boulet avec l’Irak, n’est pourtant pas un gage de
tranquillité et de sécurité. Le plan états-unien sur le Grand
Moyen-Orient risque de faire des victimes.
A
titre d’illustration, le report du sommet de la Ligue arabe qui devait
se tenir à Tunis les 29 et 30 mars 2004 est sans précédent dans l’histoire
de l’organisation, fondée en 1945. Les chefs de la diplomatie des 22
membres de la Ligue arabe, après plus de neuf heures de réunions, le 27
mars, n’ont pu se mettre d'accord notamment sur l'adoption de deux
documents, à propos d'un plan de réformes arabes et du conflit
israélo-palestinien. La Tunisie a motivé sa décision par le fait que
des dissensions seraient apparues sur certains amendements importants qu’elle
a présenté concernant les réformes, le développement et la
modernisation du monde arabe. Le soir même le président yéménite Ali
Abdallah Saleh et son homologue égyptien Hosni Moubarak convenaient,
après un entretien téléphonique, que le sommet arabe se tiendrait au
Caire le 16 avril.
Ce
report en dit long sur les hésitations arabes quant à l’attitude à
adopter notamment vis à vis du plan des néoconservateurs pour le Grand
Moyen-Orient et alors que la situation en Irak et dans le conflit
israélo-palestinien devrait conduire les pays arabes vers une unité
manifestement impossible, tant leurs intérêts divergent. Des pressions
elles aussi discordantes, en provenance de Washington ou de Paris ne sont
pas à exclure. La plus grande circonspection semble caractériser à des
degrés divers les 22 membres de la ligue. C’est pourquoi l’Egypte s’est
empressée de proposer d’accueillir le sommet. Les Etats-Unis cherchent
manifestement à précipiter et forcer un accord de principe des
dirigeants arabes, qui serait la pierre d’achoppement de leur plan pour
le Grand Moyen-Orient. Cet accord permettrait aux Etats-Unis d’obtenir
une sorte de légitimité pour lancer leur grande offensive diplomatique
dans le cadre des grands sommets internationaux à venir en juin prochain.
Les pays arabes qui ont émis des doutes sur la viabilité d’un plan
venu de l’extérieur, semblent avoir bien des difficultés à formuler
un refus poli. Il y a aussi en leur sein des partisans du projet.
Sur
le conflit israélo-palestinien
L’un
des objectifs les plus immédiats de l’invasion de l’Irak au plan
régional devrait donc être d’offrir un environnement international
proche moins menaçant pour Israël mais aussi d’une certaine façon
plus favorable à Israël dans la perspective non avouable, vu les risques
collatéraux, d’un règlement définitif du conflit
israélo-palestinien, qui viendrait alors conclure et stabiliser ce
remodelage du Proche-Orient, version néoconservateurs. Cette stratégie
est aussi intéressante et audacieuse qu’elle est risquée.
Car
s’agissant de la Palestine, il semble que l’on doive malheureusement
considérer au moins jusqu’aux prochaines élections présidentielles
américaines, la situation en Cisjordanie et à Gaza comme une affaire de
police intérieure israélienne, soumise au seul bon vouloir du
gouvernement d’Ariel Sharon, qui va mettre à profit cette période pour
pacifier cette zone à sa façon. Même si Ariel Sharon doit légitimer
par un vote au sein du Likoud, le retrait unilatéral de Gaza après son
"nettoyage", ce retrait est un peu à l’image de l’occupation
israélienne du sud-Liban, qui était aussi, en son temps, une épine dans
le pied d’Israël. La question de la zone contestée des fermes de
Cheba, continue d’ailleurs de fournir un prétexte au Hezbollah libanais
pour bombarder à la roquette le nord d’Israël. L’élimination des
radicaux islamistes palestiniens par le gouvernement d’Ariel Sharon s’inscrit
dans cette double logique de sécurité et de préparation des
éventuelles négociations à venir sur le futur Etat palestinien. C’est
aussi un geste vers l’aile droite du Likoud et les colons qui ne lui
pardonnent pas le retrait unilatéral de Gaza.
Les
problèmes d’Ariel Sharon pourraient être définitivement réglés s’il
décidait de démissionner en cas d’inculpation dans deux affaires de
corruption présumée. Dans ce cas de figure, ce serait Benyamin Netanyahu
qui redeviendrait Premier ministre et serait appelé à terme à négocier
sur le futur Etat palestinien, comme en octobre 1998, à Wye Plantation.
Signe avant coureur, en octobre 1999, alors que B. Netanyahu avait été
battu aux élections par les travaillistes et remplacé par Ehoud Barak,
et tandis que Palestiniens et Israéliens progressaient pas à pas sur la
voie de la paix, le Congrès des Etats-Unis à majorité républicaine
avait refusé de débloquer le financement des accords de Wye Plantation.
Le vote avait été précédé d'une mobilisation massive des cercles
proches de la droite israélienne et des groupes de la droite chrétienne
fondamentaliste opposés à la paix, qui soutenaient déjà la campagne
présidentielle de George W. Bush.
A
cette même période, le Premier ministre israélien Ehoud Barak a tenté
en vain pendant trois semaines d'obtenir une conversation téléphonique
avec le président du groupe républicain à la Chambre, Tom Delay, pour
le convaincre d'approuver le financement. Il a aussi envoyé son
vice-ministre de la Défense Ephraim Sneh pour tenter de débloquer la
situation. Parlant devant les dirigeants du Comité américano-israélien
des Affaires publiques (AIPAC), un des plus importants composants du lobby
de la droite israélienne, Sneh commenta publiquement le vote en s’étonnant
que l’on torpille ainsi quelqu’un comme Ehoud Barak, qui était
tellement sérieux dans son intention de faire avancer le processus de
paix. Personne ne put lui expliquer rationnellement pourquoi les
républicains avaient voté contre l'accord. E. Sneh en vint même à se
demander publiquement si les républicains ne souhaitaient pas le retour
de Netanyahu. C’était manifestement une bonne question.
L'accord
de Wye Plantation, inacceptable pour le Likoud, prévoyait notamment 1,2
milliard de dollars pour financer le redéploiement des troupes
israéliennes hors de la Cisjordanie, 400 millions de dollars pour
l'Autorité palestinienne et 300 millions de dollars pour la Jordanie. Le
18 octobre 1999, le président Clinton dût opposer son veto à la loi sur
l'aide extérieure votée par le Congrès républicain qui avait rejeté
ces demandes de crédit. L’accord de Wye Plantation périclita, faute de
financement, sous les coups répétés des extrémistes des deux bords.
Puis ce fut la négociation de la dernière chance d’abord à camp
David, jusqu’à l’échec in extremis à Taba. Clinton fut remplacé
dans les semaines qui suivirent par Bush début 2001, Barak le fut par
Sharon en février 2001. Seul Yasser Arafat, le principal responsable de l’échec
final de Taba, qui n’a pas osé signer et faire accepter un accord somme
toute raisonnable, est encore aujourd’hui, si l’on peut dire, toujours
en exercice. Signe des temps là encore, le patriarche chrétien de
Jérusalem, qui est palestinien, a publiquement prié, fin mars 2004,
Yasser Arafat de quitter la présidence de l’Autorité palestinienne.
On
l’aura compris les liens entre les néoconservateurs du congrès d’octobre
1999, dont certains sont aujourd’hui dans l’Administration Bush, et la
droite israélienne sont anciens et solides. Que dans l’avenir ce soit
Ariel Sharon ou Benyamin Nethanyu qui négocie à la tête du Likoud, les
Palestiniens n’auront pas grand chose à espérer de ce côté et la
paix au Proche-Orient dans cette configuration restera une utopie.
Sur
ce point, le gouvernement Sharon aura parfaitement su tiré profit du
contexte irakien pour accélérer et modifier la construction de la
"clôture de sécurité" sur la base de ses propres impératifs
de sécurité, qui lui permettront ultérieurement de négocier en
position de force, si nécessaire, la question du découpage des contours
du futur Etat palestinien. En outre, le contexte irakien et la confusion
qu’il génère dans la lutte contre le terrorisme aura permis à la
stratégie d’assassinats ciblés de leaders et de
"terroristes" palestiniens mise en place par Ariel Sharon de se
perpétuer. L’assassinat du leader du Hamas, cheik Yassine le 21 mars
2004, alors qu’il était unanimement condamné à travers le monde, ne l’a
pas été par le Département d’Etat qui s’est simplement déclaré
"profondément troublé". Un trouble qui pourrait en générer
bien d’autres. Mais à l’évidence, il semble que l’Administration
Bush, embarquée dans sa guerre contre le terrorisme et la pacification de
l’Irak, maintient coûte que coûte sa position et s’interdit toute
critique de l’Etat hébreu..
Israël
n’a jamais été autant en rupture avec la communauté internationale,
hors Etats-Unis et Grande-Bretagne. Mais l’Etat hébreu n’a jamais
été aussi puissant militairement non plus. A l’abri du veto et de la
couverture des Etats-Unis au plan militaro-diplomatique, Israël n’a
rien à redouter. Seules des sanctions économiques, notamment
européennes pourraient entamer un peu cette puissance. Un changement de
président en novembre aux Etats-Unis, encore plus.
Les
mesures sécuritaires d’Ariel Sharon et singulièrement les assassinats
ciblés pourraient bien être le grain de sable capable de gripper la
mécanique stratégique états-unienne de remodelage du Moyen-Orient. Les
britanniques au sein de l’Union européenne et même certains
représentants de l’Administration Bush commencent à considérer qu’Ariel
Sharon en fait décidément un peu trop. Rien ne dit cependant qu’en cas
de départ forcé, son successeur, Benyamin Nethanyu en ferait moins, vu
le soutien dont il dispose pour le moment à Washington.
En
Iran
Enfin,
sur la rive Est du golfe arabo-persique, la présence militaire
états-unienne en Irak ne peut que tempérer les ardeurs belliqueuses des
mollahs dogmatiques radicaux iraniens, prêts à s’allier avec à peu
près n’importe quel ennemi du grand satan. L’ayatollah Khameiney a
réussi à les marginaliser dans le contexte des élections législatives
de février dernier, comme il l’a fait avec les réformateurs du
président Khatami. Le renforcement du pouvoir des mollahs pragmatiques
devrait offrir aux Etats-Unis pour l’avenir, une base de discussion plus
constructive avec le deuxième figurant dans "l’axe du mal",
tel que défini par George W. Bush, dans le discours sur l’Etat de l’Union
de janvier 2002. Il est en effet parfaitement concevable que cette
démonstration de force plutôt convaincante, au moins dans sa phase de
destruction, marque le point de départ de négociations portant sur la
fin du soutien iranien au Hezbollah libanais (parallèlement à l’opération
de sape du pouvoir de Damas au Liban) et la supervision du programme
nucléaire iranien par l’AIEA en échange d’une levée des sanctions
liées à la loi d’Amato. Cette loi, par les sanctions qu’elle fait
peser sur les entreprises qui travailleraient en Iran, handicape
considérablement le développement du pays malgré ses formidables
potentialités pétrolières mais aussi et surtout gazières, avec 14,8 %
des réserves mondiales.
En
outre des signes tangibles d’inflexion forte des orientations de la
politique extérieure existent depuis quelques temps. II ne faut pas
associer la reprise en main partielle de la politique intérieure
iranienne comme un durcissement envers l'extérieur. Au contraire, tout se
passe comme si l’Iran de Khameiney voulait éviter une fragilité trop
grande de l'État au moment même où l’Iran semble avoir décidé d’un
rapprochement avec l'Occident, en particulier avec Washington, et même à
terme, et plus vite peut-être qu’on ne l’imagine, avec Israël.
Pendant la période de soi-disant durcissement à Téhéran, à quoi
a-t-on assisté dans la région ? A un accord secret de désarmement par l’Iran
de ses missiles à longue portée en accord avec Israël; à un
rapprochement chaleureux avec la Jordanie et poli avec l'Égypte - les
deux Etats arabes qui reconnaissent Israël -; à une dénonciation en
bonne et due forme du lobby nucléaire pakistanais pour avoir vendu du
matériel très dangereux à l'Iran, ce qui a permis aux Etats-Unis
d'exercer une pression décisive sur Musharraf; à une accentuation des
pressions sur l'Arabie saoudite en faveur des chiites locaux et à une
coopération plus grande avec l'Occident en Afghanistan, le tout couronné
par une visite de courtoisie du prince Charles d'Angleterre.
A
partir de ce constat, il ne fait guère de doute que l’Iran est appelée
à jouer un rôle majeur au Moyen-Orient, dans l’équation des
néoconservateurs. Le futur Moyen-Orient dans l’esprit de ces derniers
semble conduire vers la disparition des puissances arabes en tant qu’Etats
forts et l’intronisation d’Israël, de la Turquie et de l’Iran,
trois Etats non arabes comme puissances régionales de premier plan. L’axe
Tel Aviv-Ankara est déjà opérationnel. Il ne reste plus qu’à
réintégrer Téhéran, dans le jeu régional. Quant aux Etats arabes, il
semble que leur avenir dans les plans des néoconservateurs, doivent se
terminer, sans état d’âme et faute de solutions permettant de
maintenir les frontières actuelles, par un éclatement en micro-Etats
constitués sur une base communautariste, notamment au Liban et en Syrie
et peut-être même en Irak. La question d’un Kurdistan indépendant
pose bien sûr un problème à la Turquie, mais pas pour tout le monde.
En
Turquie
L’autonomie
des Kurdes d’Irak est déjà acquise et sera difficilement remise en
cause. En outre, un kurdistan irakien indépendant, malgré le problème
posé par les autres minorités, pourrait avoir certains avantages pour
les néoconservateurs : fonder un Etat démocratique non arabe et
riche en pétrole au Moyen-Orient, un laboratoire en quelque sorte, qui
aurait le mérite d’affaiblir durablement la Syrie et l’Iran, qui doit
compter dans l’avenir, mais pas trop, et qui affaiblirait aussi
paradoxalement la Turquie. Car des trois futures puissances régionales,
la suprématie doit rester à Israël. Ceux qui pensent que cette
perspective ne sera jamais accepté par la Turquie se laissent aveuglé
par les discours. La Turquie a-t-elle les moyens de remettre en cause son
partenariat stratégique avec les Etats-Unis, notamment au plan financier
et/ou de quitter l’OTAN. Rien n’est moins sûr et l’Europe ne serait
d’aucun secours dans cette hypothèse.
L'accord
signé par le FMI avec la Turquie et qui couvre la période 2002-2004
prévoit le déblocage de 2,5 milliards de dollars de manière
échelonnée d'ici à la fin de l'année 2004. Ce qui portera sa dette
totale à l'égard du FMI à 19,2 milliards de dollars, y compris les
intérêts capitalisés, faisant de la Turquie le plus grand risque du FMI
derrière le Brésil et juste avant l’Argentine. Au fil des dix-neuf
accords qui jalonnent l'histoire des liaisons financière avec le FMI, la
Turquie a fini par dépasser trente fois le quota d'encours autorisé par
le FMI calculé en fonction de son poids économique. Cette bienveillance
des Etats-Unis via le FMI devrait perdurer, même si Ankara veut plus que
jamais sortir de cette tutelle financière, surtout à l'heure de frapper
à la porte de l'Union européenne. Recep Tayyip Erdogan, le premier
ministre turc, ne souhaite certainement pas le renouvellement d'un accord
avec le FMI à l'expiration. D'où la vigueur avec laquelle la Turquie
veut rembourser sa dette. Dans le budget de cette année, 44 milliards de
dollars, soit 42% des dépenses, seront consacrés au remboursement de la
dette publique qui atteint 187 milliards de dollars.
Depuis
l’avènement de la Turquie moderne et singulièrement depuis 1945, les
intérêts états-Uniens ont dominé la Turquie. La perspective de l’adhésion
à l’UE ne devrait pas changer la donne, au contraire. Dans une
politique du donnant-donnant, la Turquie en acceptant la création d’un
Etat kurde indépendant à ses frontières, pourrait se voir récompensée
par l’Europe comme par les Etats-Unis et obtenir toutes sortes de
garanties concernant le Kurdistan turc et ses populations. Ce sont d’ailleurs
surtout les militaires turcs qui sont intransigeants sur le Kurdistan,
leurs revendications allant jusqu’à récupérer toute la zone au nord d’une
ligne Alep-Kirkouk, là où étaient leurs positions au moment de la paix
en 1919 et que seuls les traités démembrant l’empire ottoman signés
ultérieurement, leur ont fait perdre. Mais une Turquie certes fragilisée
mais définitivement en voie de pacification sur cette question aurait
encore plus besoin du soutien de Washington. Cette situation ne
déplairait pas aux Etats-Unis qui n’ont que moyennement apprécié le
refus turc de faire transiter les troupes alliées par la Turquie au
moment du déclenchement des opérations militaires dans le nord de l’Irak.
Ce cavalier seul d’Ankara pourrait n’être plus qu’un lointain
souvenir dans la perspective d’un partenariat renforcé euratlantique
étendu à la Turquie et Israël. Toutes sortes de contreparties en
provenance de l’Europe et des Etats-Unis pourraient récompenser ce
renoncement. La Turquie pourrait ainsi se voir conférer un rang d’allié
de premier plan dans ce qui pourrait bien être après le Moyen-Orient, le
prochain terrain de manœuvre des néoconservateurs : l’Asie
centrale et ses peuples turcophones. La Turquie pourrait se voir offrir à
l’Est, bien plus que ce qu’elle abandonne au sud.
Au
delà du Grand Moyen Orient : l’intervention en Irak, la lutte
contre le terrorisme, le Maghreb et l’Afrique
La
démonstration de force états-unienne a également produit quelques
effets au delà de la zone de crise Moyen-orientale, avec l’abandon par
la Libye de ses programmes d’armes de destruction massive, qui après le
règlement de la question des indemnisations des victimes de l’attentat
de Lockerbie, ouvre un boulevard aux compagnies pétrolières
anglo-saxonnes. La visite de Tony Blair à Tripoli le 24 mars -après un
crochet par Madrid aux obsèques des victimes des attentats du 11 mars
dans la capitale espagnole- et le contrat de la Shell sur le pétrole et
le gaz libyen discuté à cette occasion en illustre les retombées
indirectes. La France (même si le quai d’Orsay s’est officiellement
effacé devant l’association des victimes mis en avant dans la
négociation) a fini fort à propos par se contenter d’une moindre
indemnisation des victimes de l’attentat contre le DC10 d’UTA, ce qui
lui permet aussi de ménager les intérêts de ses entreprises en Libye.
La
guerre en Irak a aussi permis de finaliser la normalisation des relations
entre les Etats-Unis et le Soudan, qui tourne ainsi définitivement la
page des soutiens logistiques passés à Al Qaida, ouvrant une nouvelle
ère de coopération renforcée, centrée notamment sur le pétrole
soudanais. Le règlement des conflits au sud-Soudan et dans le Darfour,
pour cause de règlement de compte à Karthoum entre le président Al
Béchir et Hassan Al Tourabi, restent temporairement dans l’impasse,
même si la France préoccupée par le nombre croissant de réfugiés du
Darfour dans le Tchad voisin, tente de faire son possible.
Subsidiairement, le groupe pétrolier français Total possède une
concession de 120.000 km2 dans le sud du Soudan.
L’Afrique
grande oubliée dans l’immédiate après-guerre froide, redevient
stratégique, pour certaines régions du moins, qu’il s’agisse des
ressources énergétiques du golfe de Guinée ou de la lutte
anti-terroriste au Maghreb, dans la bande sahélo-soudanienne ou dans la
corne de l’Afrique, c’est à dire l’Afrique pétro-gazière et l’Afrique
musulmane.
Dans
la corne de l’Afrique, le dispositif militaro-diplomatique US s’est
avantageusement complété fin 2002, sur fond de lutte anti-terroriste,
par la "réquisition" du camp Lemonier, qui appartenait
précédemment à la Légion étrangère française et qui est situé en
bordure de l'aéroport à Djibouti. Le président djiboutien Omar Guélé
n’a pas eu à se faire prier pour accueillir un détachement US de 1500
GI’s, Marines, Forces spéciales, et CIA, travaillant en liaison une
Task Force maritime internationale, qui croise au large des côtes en mer
Rouge et dans le golfe d’Aden, de part et d’autre du détroit de Bab
El Mandeb. Le prix du loyer payable au gouvernement djiboutien a été,
concurrence oblige, fortement revu à la hausse pour les 2.750 hommes du
contingent français. Il est passé fin avril 2003, de 18 à 30 millions d’euros
par an. Les Etats-Unis contrôlent ainsi directement et non plus par
France interposée, l’axe stratégique du canal de Suez.
Toujours
en mer Rouge, en 2003, Donald Rumsfeld a noué des pourparlers avec l’Erythrée
et l’Ethiopie, concernant un projet de pré-positionnement US à l’étude
sur ces pays. Ceci confirme que les Etats-Unis au nom de la guerre contre
le terrorisme cherchent à occuper l’espace dans la corne de l’Afrique,
comme ils le font aussi en Afrique de l’ouest, au confins de la bande
sahélo-soudanienne, qui constitue une zone grise, où des mouvements
terroristes pourraient chercher à s’établir. Ces pré-positionnements
US ne seront pas des bases à l’ancienne en dur avec des effectifs
importants, mais davantage des camps assez légers avec de cent à
quelques centaines d’hommes, qui entraînerons en théorie les armées
des pays à la traque anti-terroristes mais qui empêcherons surtout ces
derniers de s’établir dans ces zones.
Avec
la fin de la guerre froide, le besoin de grandes bases, avec leurs
dizaines ou leurs centaines de milliers d'hommes capables de vivre en
autarcie, est jugé dépassé. Pour faire face à des risques comme
"le terrorisme ou le banditisme" en Afrique, des "bases
avancées" sont à l'étude. Simples camps destinés à accueillir
des hélicoptères et une cinquantaine d'hommes des forces spéciales tout
au plus, qui "ne s'y installeraient qu'en fonction des besoins
opérationnels", elles pourraient être disséminées aux quatre coin
du continent.
Pour
le moment et contrairement à ce qui a pu être dit, cette traque
anti-terroriste n’a rien donné. La cinquantaine d’islamistes tués ou
arrêtés par l’armée tchadienne dans le nord-Tibesti début mars 2004,
grâce aux renseignements satellites et à la logistique états-unienne,
avait malgré les informations officielles fournies, assez peu de rapport
avec le terroriste. Il s’agirait selon certaines sources tchadiennes
non-officielles, d’une bande armée de "pirates du désert",
sans rapport avec le GSPC (Groupe salafiste pour la Prédication et le
Combat), régulièrement cité lorsqu’il s’agit de lutte
anti-terroriste dans cette région. Les jeunes Nigériens, Nigérians,
Maliens et Algériens composant le groupe capturé au Tibesti
relèveraient plus de la grande criminalité que du terrorisme et
reflèteraient davantage l’existence dans cette région d’une jeunesse
déboussolée et sans avenir, que d’un véritable réseau de groupes
terroristes islamiques. Sans nier que le contexte socio-politique
sahélo-soudanais, comme les caractéristiques géographiques même du
Sahara, font de cette région un terrain et un terreau potentiellement
fertile pour l’implantation du terrorisme islamique, peu d’éléments
confirment jusqu’à présent son existence à grande échelle dans cette
région. Il est aussi vrai que la frontière ténue qui peut exister
localement entre grand banditisme, islamisme radical et terrorisme se
prête facilement à toutes sortes d’amalgames, de la part des
criminels, comme des autorités. L’affaire des touristes allemands et
autrichiens pris en otages, contre rançon, dans le sud-algérien en
avril-mai 2003, là encore par le GSPC disait tous les spécialistes dans
un premier temps, en est une illustration. Mokhtar Belmokhtar, finalement
identifié comme le commanditaire de l’opération, est une vieille
connaissance des services algériens de sécurité. Spécialisé dans le
trafic d’armes, de voitures et de cigarettes, ce personnage haut en
couleurs n’est pas un chef islamiste mais un grand contrebandier qui
défraie la chronique locale entre le Mali, le Niger et la Mauritanie
depuis la fin des années 1980.
La
présence de bandes armées islamistes disait-on là encore, qui auraient
conduit l’organisation du rallye Paris-Dakar à annuler les étapes au
Niger en janvier 2004, est tout aussi invérifiable. La coopération à
l'échelle régionale, téléguidée par Washington, aurait toutefois
enregistré un premier succès. Sur la base d'informations fournies par
l'armée malienne, une colonne de véhicules du GSPC, a été interceptée
fin janvier 2004, par les troupes d'Alger, en provenance du nord du Mali.
Dans
chacune de ces affaires, il est difficile de faire la part du vrai et de l’intoxication,
car les gouvernements en place ont aussi intérêt à grossir la menace
pour attirer toujours plus d’aides de Washington, qui de son côté
justifie sa présence militaire aussi légère soit-elle. Quoi qu’il en
soit, en termes stratégiques, les Etats-Unis disposent désormais d’importants
points d’appui régionaux si nécessaire, sans avoir à mobiliser et
immobiliser d’importantes forces militaires, la sous-traitance de la
sécurité à des pays alliés, semble s’imposer. Ces derniers, en
échange d'un appui matériel américain, ont à charge de renforcer la
surveillance dans leur propre région. Parallèlement, Washington négocie
des accords pour poser ses avions, en cas d'intervention urgente. Ce
concept est déjà mis en pratique dans l'initiative Pan Sahel, dont
l'objet est de fournir entraînement et équipement, notamment de
communications, à quatre pays (Mali, Mauritanie, Tchad, Niger). Le
dispositif s'étend désormais à l'Algérie, où un entraînement de
l'armée par des spécialistes américains est en cours. Ce dispositif
concerne aussi la Tunisie et au Maroc, établissant ainsi un pont entre le
sud-Sahara et le Maghreb.
On
l’aura compris, sous couvert de lutte anti-terroriste, les Etats-Unis se
sont durablement installés en Amérique latine, en Afrique, et au
Moyen-Orient, en plus de leurs positions antérieures en Europe et en
Asie. En Asie du sud-est et notamment pour ce qui concerne l’Indonésie,
qui jouxte le détroit stratégique de Malacca par où transitent une part
très importante du commerce maritime mondial et notamment plus de 25 % de
la production mondiale de pétrole, qui vient du Moyen-Orient et navigue
à destination du Japon et de la côte ouest des Etats-Unis. L’Australie
a reçu mandat des Etats-Unis de sécuriser la zone, en coopération si
nécessaire dans l’avenir avec les puissantes flottes US régionales. L’archipel
indonésien avec ses 13.000 îles dispersées sur un arc de cercle de
5.000 kilomètres est située sur un axe stratégique. L’Indonésie est
aussi avec ses 210 millions d’habitants, le plus grand Etat musulman au
monde. Pour les Etats-Unis, il y a bien sûr dans cette zone où l’islamisme
radical est en forte recrudescence, aux Philippines, en Malaisie, comme
dans le sud de la Thaïlande, toutes les raisons d’être vigilants. L’Océanie
fait aussi partie des compétences territoriales australiennes.
Le
poids de l'économie australienne et l'importance de l'aide qu'elle
accorde à cette région en font un partenaire incontournable pour tous
les pays du Pacifique Sud. La réapparition d'un conflit communautariste
aux îles Salomon et l'assassinat aux îles Samoa d'un Ministre,
commandité par deux de ses collègues, comme les récentes tentatives de
coup d'Etat aux îles Fidji et aux îles Salomon ont mis en évidence la
permanence de l'instabilité politique et des problèmes structurels des
petits pays insulaires du Pacifique. L'intervention aux îles Salomon, en
proie depuis quatre ans à une guerre civile larvée, d'une force
multinationale dirigée par l'Australie, en juillet 2003, illustre ce
statut de puissance régionale, déléguée ou non.
Les
Britanniques de leur côté, de Gibraltar à Diego Garcia en passant par
Oman, etc, ne sont pas en reste dans cette surveillance globale, qui
reprend pour l’essentiel les principaux protagonistes du réseau
Echelon, avec Israël en plus, dans une version un peu plus musclée.
Qu’il
y ait ou non un choc des civilisations entre l’orient musulman et l’occident
judéo-chrétien, les néoconservateurs et l’alliance anglo-saxonne
semble indéniablement s’y préparer déjà. Dans ce contexte, quel peu
bien être l’utilité du plan états-unien de Grand Moyen-Orient ?
Les
grandes lignes du plan US sur le Grand Moyen-Orient
Avant
de voir son contenu il convient de se rappeler que les orientations de la
politique états-unienne dans cette région au cours des trois dernières
décennies ont toujours été contraire à la démocratie et à l’autodétermination
arabes.
La
constance de la politique états-unienne au Moyen-Orient est articulée
autour de trois grands axes : le financement de la défense d’Israël
et la promotion d’un certain type de processus de paix ; le soutien
aux gouvernements pro-états-uniens d’Egypte puis de Jordanie ; le
développement d’une alliance étroite avec les familles régnantes des
Etats pétroliers du golfe arabo-persique, en particulier avec la famille
royale saoudienne.
Partant
d’un tel constat, l’occupation de l’Irak ne pouvait qu’aggraver
les problèmes de légitimité des Etats-Unis et renforcer le sentiment d’hostilité
parmi les peuples de la région.
Ce
sentiment croissant d’hostilité allié à l’absence d’armes de
destruction massive en Irak ont conduit les néoconservateurs à augmenter
le volume de l’argumentaire démocratique. A cette fin, le président
Bush prononça début novembre 2003, devant le National Endowment for
Democracy, une sorte de discours programme sur la démocratie dans le
monde musulman. Le caractère original de cette conception fut illustré
par une série de satisfecit à destination de huit Etats arabes :
Maroc, Bahreïn, Oman, Qatar , Yémen, Koweït, Jordanie et même l’Arabie
saoudite. A l’inverse, le président Bush critiqua les dirigeants
palestiniens qui bloquaient et sapaient la réforme démocratique.
Quelques
jours plus tard en Irak, c’est l’ayatollah Al-Sistani, principale
autorité spirituelle des chiites d’Irak qui exige le suffrage universel
tant pour l’élection d’une assemblée constituante que pour la
ratification d’une nouvelle Constitution, tandis que Paul Bremer en
qualité de représentant de l’autorité occupante oppose l’impossibilité
d’organiser un scrutin à court ou moyen terme, afin de justifier le
transfert formel du pouvoir à un gouvernement irakien désigné par
Washington. Finalement, pour débloquer la situation et après médiation
onusienne, l’ayatollah finit par obtenir une promesse d’organisation
des élections vers la fin 2004.
C’est
dans ce contexte éminament paradoxal et fort nuisible à l’image
démocratique, qu’un document de travail intitulé "Partenariat G8
Grand Moyen-Orient", qui avait été distribué aux sherpas en charge
de la préparation du G8 de Sea Island, du 8 au 10 juin prochain, est
publié dans le quotidien en arabe Al-Hayat, basé à Londres, du 13
février 2004.
Ce
document reprend en grande partie les rapports préparés par le Fonds
arabe de développement économique et social (Fades) et le bureau
régional du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Ce
document vise à alerter les membres du G8 dont les intérêts communs
seraient menacés par une augmentation de l’extrémisme, du terrorisme,
du crime international et de l’immigration illégale. On constatera qu’il
y en a pour tout le monde. L’amalgame continue ensuite au niveau des
initiatives régionales présentées comme complémentaires alors que le
Partenariat euro-méditerranéen de Barcelone est plutôt concurrent de la
Middle East Partnership initiative du département d’Etat US. Le même
document invoque ensuite les efforts multilatéraux de reconstruction en
Afghanistan et en Irak, comme si tout cela était inscrit dans une seule
et même démarche.
Au
plan concret, le document se résume à quelques mesures soient ingénues
s’agissant de la micro-fiance pour faire sortir de la pauvreté 1,2
millions d’entrepreneurs en leur octroyant 400 dollars chacun, soit plus
convenues comme la création d’une Banque du Grand Moyen-Orient pour le
développement sur le modèle de la BERD, alors que les pays arabes ont
déjà avec le Fades, une institution de ce type qui n’est pas dirigée
par les pays occidentaux. Idem s’agissant du renforcement du secteur
privé, sésame de la prospérité et de la démocratie, qui devrait
permettre aux pays arabes d’entreprendre une transformation économique
aussi importante que celles entreprises par les pays ex-communistes d’Europe
centrale et orientale. Au plan de l’aide technique proposée au G8 à la
rubrique démocratie, le document mentionne une assistance
pré-électorale (aide technique à l’enregistrement des électeurs et
formation de personnel) et surtout pas une surveillance des élections
elles-mêmes.
On
l’aura compris, mis à part le mélange des genres, il n’y a rien de
vraiment nouveau, si ce n’est peut-être la définition même du Grand
Moyen-Orient : outre les pays arabes, la zone concernée regroupe l’Afghanistan,
le Pakistan, l’Iran, la Turquie et Israël, soit autant de pays qui n’ont
en commun que d’appartenir à la région où se manifeste l’hostilité
la plus forte aux Etats-Unis et dans laquelle sévit avec la plus grande
vigueur l’intégrisme islamique dans sa version anti-occidentale,
érigé en ennemi public numéro un par Washington. A par cela, aucune
raison géographique, culturelle ou économique ne justifie un tel
amalgame. A l’exception d’Israël, les gouvernements concernés comme
leurs populations n’ont aucune raison d’accepter cette logique et les
critiques nourries en provenance du monde arabe s’en font l’écho. Les
Etats-Unis cherchent manifestement à entraîner l’Europe et
singulièrement les pays hostiles à la guerre en Irak, qui disposent de
ce fait d’un capital de sympathie dans le monde arabe.
La
France et l’Allemagne l’ont bien compris. Début mars, les deux pays
se sont finalement mis d'accord sur un plan de développement pour le
Moyen-Orient et ont proposé celui-ci à leurs partenaires européens.
Cette contribution, qui se veut complémentaire de l'initiative
américaine pour le "Grand Moyen-Orient" tout en affirmant une
approche fort différente, est destinée à inspirer les réflexions de la
présidence irlandaise de l'Union, qui a présenter un "rapport
d'étape" sur ce sujet lors du conseil européen des 25 et 26 mars à
Bruxelles.
Mais
compte tenu des implications à venir au niveau du G8, Français et
Allemands se devaient d’être à la fois conciliant envers Washington,
et différent.
La
réponse franco-allemande au plan de Grand Moyen-Orient
Ce
"Partenariat stratégique pour un avenir commun avec le
Moyen-Orient" est donc moins l'expression d'une ambition pour une
région et ses peuples confrontés à de multiples retards de
développement qu’un document politique énumérant les moyens
stratégiques de parvenir à un objectif. Pour les Français et Allemands,
toute initiative pour le Moyen-Orient doit répondre aux besoins et aux
aspirations de la région, une manière de prendre ses distances avec un
plan américain ressenti par plusieurs pays arabes comme un
"modèle" importé plus ou moins imposé par Washington.
L'objectif
est de mettre en place une coopération et une vision commune, impliquant
à la fois les gouvernements et la société civile.
Dès
le deuxième paragraphe, le texte rappelle implicitement que l'Union
européenne n'a pas attendu les initiatives américaines pour
s'intéresser au Moyen-Orient et à la Méditerranée, notamment via le
"processus de Barcelone" (lancé en 1995), cette région
constituant une "priorité centrale" pour l'action européenne.
Le texte mentionne ensuite les "idées" américaines pour le
"Grand Moyen-Orient".
Les
deux pays soulignent aussi que le but de l'Union européenne doit être
d'établir un partenariat transatlantique pour le Moyen-Orient.
Pour
autant, l'UE doit définir une approche distincte qui complète celle des
Etats-Unis, et travailler à travers ses propres institutions et
instruments. C'est sur le plan des principes d'action que le document
franco-allemand se démarque le plus des propositions américaines.
Rappelant les objections collectives fortes émises par les Etats et
sociétés concernés face à toute tentative de leur imposer un
"modèle" de l'extérieur, les deux pays entendent répondre
autant que possible à leurs propres demandes, et impliquer étroitement
les pays concernés aussitôt que possible.
A
la différence du document états-unien, la proposition franco-allemande
parle d’incitation et de dialogue pas seulement avec les gouvernements
mais aussi avec la société civile, en respectant le plus possible les
réalités de chaque pays, en prenant en compte le sentiment national et
l'identité de chaque pays. Pierre dans le jardin de Washington, le
document invite à éviter les pièges d'une approche hâtive qui ignore
les caractéristiques nationales et stigmatise l'islam comme étant
incompatible avec la modernité. Il invite les pays concernés à exprimer
leurs opinions, soit dans le cadre de la Ligue arabe, ou dans d'autres
forums, afin de manifester leurs propres aspirations.
Ces
quelques idées sont une critique implicite de l’approche états-unienne
qui, dans le document préparé par Washington, a tendance à énumérer
des "recettes" pour les pays concernés. Le document
franco-allemand fait lui référence à la Stratégie de sécurité de
l'Union européenne, adoptée en décembre 2003, qui insiste sur le
caractère central du processus de paix israélo-palestinien, alors que le
document états-unien postulait une intégration d’Israël dans l’ensemble
géographique régional, sans même évoquer les droits des palestiniens.
Paris
et Berlin insistent surtout sur l'efficacité de l'action multilatérale
et sur les contributions positives que pourraient apporter à la fois
l'Union européenne, les Nations unies et l'OTAN. S'agissant du volet
sécuritaire de l'action en faveur du Moyen-Orient, Français et Allemands
soulignent ainsi la nécessité, selon eux, de séparer le cadre défini
par l'Union de celui de l'OTAN. Lors du sommet de l'Alliance atlantique,
qui se tiendra à Istanbul les 28 et 29 juin, il est probable que l'OTAN
devrait avancer une série d'initiatives visant à renforcer le dialogue
méditerranéen, que l'Alliance poursuit déjà avec sept pays de la
région et offrir à certains pays du Moyen-Orient des propositions dans
le domaine de la sécurité. Une façon supplémentaire de diviser pour
régner.
On
l’aura compris toute cette agitation risque fort de retomber comme un
soufflé. Le caractère sensible et peu consensuel des réformes
politiques dans le Grand Moyen-Orient devrait se limiter à une extension
des accords de sécurité dans le cadre de l’OTAN, au gré des
intérêts stratégiques de Washington. Seule certitude à l’horizon
régional, la démocratisation du Grand Moyen-Orient devrait surtout se
traduire par une certaine libéralisation économique via des
privatisations en nombre. Pour le volet démocratique stricto sensu,
"l’initiative saoudienne" du prince héritier Abdallah
annoncée en janvier 2003 et déjà inspirée par Washington, devrait
revenir sur le devant de la scène. Cette initiative "a minima"
avait été préparée en vue du sommet de la ligue arabe qui devait se
tenir à Bahreïn en mars 2003, mais qui avait été déplacé à Charm
el-Cheikh, en Egypte, et réduit à une journée pour cause de crise
irakienne. Cette initiative centrée sur "l’autoréforme", le
soutien au secteur privé et le développement de la participation
politique pour permettre à terme la création d’un marché commun arabe
avait été repoussé par certains membres de la ligue arabe en mars 2003,
juste avant l’intervention en Irak. Il pourrait recevoir aujourd’hui
un accueil bien différent, même si sur le fond, les réformes politiques
devront encore attendre dans le "petit Moyen-Orient". L’ajournement,
deux jours avant sa tenue, du sommet de la ligue arabe prévu à Tunis les
29 et 30 mars, montre bien que malgré le vent du boulet de la guerre en
Irak, les pays arabes restent divisés sur la façon de concevoir leur
avenir.
Conclusion
et agenda 2004 sur l’Irak
L’avenir
de la situation en Irak comme les contributions respectives de chacun et
le plan US sur le Grand Moyen-Orient seront à l’ordre du jour de tous
les grands sommets internationaux du mois de juin prochain. Du sommet
Etats-Unis/Union européenne de Dublin à celui de l’OTAN, comme au
trentième sommet du G8 de Sea Island, du 8 au 10 juin prochain, au large
des côtes de Géorgie, où le président Bush en tant qu’hôte sondera
les intentions de ses invités en matière de financement et d’action
dans la lutte anti-terrorisme et sur l’intervention en Irak. Idem à la
conférence annuelle des Institutions de Bretton Woods, à Washington, où
le FMI et la Banque mondiale pourraient être mis à contribution en
termes de nouveaux programmes de développement pour le Grand
Moyen-Orient, en plus de ceux déjà en cours.
Les
Etats-Unis devraient rester en Irak, tant que le remodelage du grand
Moyen-Orient, des stratèges du Pentagone le justifiera, car les deux sont
depuis le début étroitement lié. L’année électorale 2004 sera donc
déterminante. Si des avancées significatives apparaissent dans l’agenda
régional, le futur vainqueur des élections de novembre, fut-il Kerry, ne
pourra que suivre, à quelques variantes près dans le style vis à vis de
ses partenaires, cette main-mise des Etats-Unis sur le Moyen-Orient et au
delà, que les néoconservateurs ont tout fait pour rendre irréversible.
La pose militaire observée par les néoconservateurs ainsi que les
menées diplomatiques en vue d’entraîner l’ONU, au delà de la seule
organisation des élections, sans perdre le contrôle des opérations
politico-militaires, mais aussi pour élargir le nombre, comme l’éventail
des pays présents en Irak en incluant peut-être quelques pays arabes.
Cet intermède devrait se prolonger jusqu’en novembre prochain, pour
cause d’élection et de légitimation a posteriori de cette action
internationale. En cas de réélection, les néoconservateurs se donneront
alors les moyens de finir le travail, que l’impréparation et les
erreurs d’analyse initiales ne leur ont pas permis d’achever dans les
délais impartis par la présidentielle américaine. S’ils perdent les
élections, l’avenir de la présence militaire US en Irak, sera
peut-être plus hypothétique sur le très long terme. L’élection de
John Kerry, comme le choix de ses conseillers et de son Administration
pourrait modifier la donne en Irak, sans que l’on puisse savoir aujourd’hui
dans quelle mesure. Ce qui l’est moins, quel que soit les résultats de
l’élection de novembre, c’est leur présence durable au Qatar, à
Bahreïn et probablement au Koweït. Ces trois pétro-monarchies
constituent un axe fort nord-ouest/sud-est des rives de la mer noire avec
la Turquie, à la mer d’Oman. Mais ces trois positions, peuvent-elles
être maintenues durablement sans un Irak, stabilisé ou définitivement
acquis à la cause des intérêts états-uniens. Non . Avec l’Irak, se
matérialise la mise en place d’un axe terrestre complémentaire et
durable entre la VIème flotte qui croise en Méditerranée et la Vème
flotte, basée à Bahreïn et qui croise dans le golfe persique et la mer
d’Oman. Les Etats-Unis prennent directement le contrôle de cette
position stratégique majeure sur le limes eurasiatique. Ils confortent
durablement leurs besoins énergétiques en termes de production et d’acheminement,
grignotent des positions hier encore acquise à Moscou, renforcent leurs
capacité de contrôle sur le développement de la présence énergétique
chinoise au Moyen-Orient tout en se rapprochant de son limes par l’ouest,
axe sur lequel, les pré-positionnement états-uniens était jusqu’à
présent le plus faible.
Il
semble de plus en plus évident que les néoconservateurs ont d’ores et
déjà atteint un certain nombre de leurs objectifs, en attaquant l’Irak.
Fragiliser durablement les Etats arabes au plan politico-militaire avec
pour principales cibles l’Irak et la Syrie. Ce dessein pourrait se
concrétiser à terme par trois entités territoriales en Irak, autonomes
dans un cadre fédéral ou chacune indépendante, là est la question. Le
contexte qui prévaut en Irak offre de multiples possibilités en matière
de déstabilisation et de manipulation. La majorité chiite quoi qu’il
en soit, même si une élimination des radicaux chiites irakiens, sous une
forme ou une autre posera problème, ne se laissera pas une nouvelle fois
dominer par les sunnites. Le jeune imam ultra radical Moqtada Al Sadr et
ses partisans risquent fort de faire de la surenchère pour se démarquer
du Grand ayatollah Al Sistani, jugé trop conciliant avec les Etats-Unis.
Au
plan pétrolier, la production se fait aujourd’hui pour l'essentiel, à
partir de l'ensemble kurde au nord et de l'ensemble chiite au sud. Le
régime de Saddam Hussein l'avait bien perçu en créant deux sociétés
nationales de production, l'une au sud, l'autre au nord, coiffées par une
société nationale centrale ayant son siège à Bagdad. Ces deux
sociétés, centrées au nord sur le gisement géant de Kirkouk et au sud
sur celui de Rumeïla, étaient relativement indépendantes l'une de
l'autre. Elles exportaient leur production par des moyens
indépendants : au nord par le pipeline débouchant en Turquie à
Ceyhan et au sud par le port pétrolier de Bassora et le terminal de Fao.
La partie centrale, la zone sunnite, si elle ne produit pas encore autant
que les deux autres n'est cependant pas dépourvue de réserves, ce que l’on
dit peu. L'énorme gisement de Bagdad, situé sous la ville même, et dont
la partie Est est bien connue, pourrait, avec ses satellites, rivaliser
avec les vieux gisements du nord et du sud.
D'autre
part, le rattachement du désert de l'Ouest à la zone centrale, désert
dont le potentiel pétrolier et gazier est non négligeable, pourrait, à
terme, mettre les trois zones à égalité, sur le plan des réserves. De
plus, la zone centrale pourrait disposer avec le pipeline débouchant en
Syrie à Banias, moyennant des travaux minimes, d'une voie d'évacuation
vers la Méditerranée, indépendante des deux autres zones. Certes, ce
pipeline est ancien et nécessite une remise en état, mais il existe et
il fonctionnait encore avant l'intervention en 2003. Si l'on ajoute à
cela le fait que chaque zone dispose d'unités de raffinage indépendantes
capables d'approvisionner en produits consommables leur population propre,
on voit que les trois entités, pourraient disposer à terme de moyens de
financement comparables. Reste à savoir si les partisans du tout ou rien
côté chiite accepteront de perdre le contrôle d’une partie de la
rente dans une perspective fédérale, et a fortiori
pluri-indépendantiste. Rien n’est moins sûr.
Si
la solution fédérale permettrait également à l'Irak de retrouver, à
terme, au sein de l’OPEP une place dans le trio de tête, alors que,
séparément, chacune des zones se situerait dans le peloton de queue des
producteurs de pétrole, le quota global établi pour l'Irak lors des
conférences de l'OPEP, qui devra être réparti entre les entités selon
une clef de répartition basée sur les capacités de production et
l'équilibrage des besoins, risque de poser problème, surtout pour la
zone sunnite. En outre, un Irak découpé en trois et donc affaibli,
affaiblirait aussi l’OPEP.
Enorme
inconnue donc que celle de la forme à venir du futur Etat irakien
démocratique. Respect des frontières actuelles ou création à terme de
trois entités séparées ayant chacune leur capacité pétrolière, il
est encore trop tôt pour échafauder un quelconque scénario. C’est là
un des paradoxes de ce conflit. Les conséquences périphériques sont
plus clairement identifiables que l’issue du conflit elle même. Sauf
sur un point : la persistance de l’insécurité et des
affrontements inter-communautaires, qui n’est pas prête de s’arrêter
justifie à elle seule, le maintien des troupes états-uniennes en Irak,
ce qui n’est pas fait pour déplaire aux néoconservateurs. Les
élections passées, s’ils sont toujours au pouvoir, nous pourrions voir
une démonstration de force militaire des Etats-Unis en Irak mais
peut-être aussi au delà, dans d’autre pays du Moyen-Orient, au gré
des développements intervenus d’ici là.
Compte
tenu de ce qui précède et malgré les prévisions des organismes de
conjoncture, que penser des perspectives économiques en 2004 ?
Même
si c’est à des degrés divers, l’année 2004 sera celle de la reprise
mondiale nous annoncent les oracles de la finance internationale, qu’il
s’agisse des Institutions de Bretton Woods, de l’OCDE ou des gourous
des marchés financiers. Ces derniers sont souvent prompts à s’autorassurer,
comme ils le sont à paniquer, à chaque fois dans un panurgisme sans
égal. Mais ces Cassandres de la finance, surtout coutumiers depuis deux
ans des révisions à la baisse en matière de croissance, semblent une
fois de plus adeptes du wishful thinking, en négligeant notamment
les soubresauts de la géopolitique mondiale, qui vont dominer l’année
2004. Ces turbulences ne devraient pas restées sans effet sur les
marchés et sur l’économie mondiale. Le plus grand discernement s’impose
donc. Plus que jamais, il me semble que l’analyse prépondérante qui
est faite des indicateurs macro-économiques et de certaines tendances
économiques qualifiées abusivement de "lourdes" pourrait être
la source d’importantes déconvenues, faute d’une meilleure prise en
considération du contexte géopolitique et de la multiplication des
crises internationales. En effet, certains conflits, faute d’avoir été
durablement réglés, pourraient reprendre. De Dayton à Marcoussis, la
liste est longue des accords qui visent à trouver des solutions aux
conséquences des problèmes, sans pouvoir s’attaquer aux causes.
Quant
aux prévisions économiques, en 1999, la Banque mondiale prédisait une
stabilité des cours des matières premières pour la décennie à venir.
Sur dix ans peut-être. En attendant, l’indice du Commodity Research
Bureau de Chicago, qui fait la moyenne des prix de 22 matières
premières, était fin mars 2004 à son plus haut niveau depuis vingt
trois ans. A cette même date, les cours du brut étaient au plus haut
depuis treize ans. La baisse du dollar n’est pas à elle seule une
explication suffisante. Cette tendance haussière devrait durer un certain
temps, même si le dollar retrouvait un cours plus proche de sa valeur
réelle. Il est en effet peu vraisemblable que le comportement des actions
freine en quoi que ce soit l’envolée des marchés des produits de base.
Ceux-ci sont fondamentalement très tendus. En outre, vu la manière dont
se comportent les cours sur les marchés à terme, il est visible qu’à
partir de ce deuxième trimestre 2004, les approvisionnements seront de
plus en plus difficiles. Je ne parle même pas des coûts de transport qui
ont explosé depuis le début de l’année, du fait notamment de la forte
hausse des volumes transportés, singulièrement à destination de la
Chine et de la pénurie de navires qui en résulte. Dans une économie
mondialisée très concurrentielle qui limite les possibilités de hausse
des prix, les entreprises pour rester compétitives vont devoir
délocaliser toujours plus, qu’il s’agisse aujourd’hui de l’industrie
vers la Chine et des services vers l’Inde, ceci pour faire simple.
Ces
tensions économiques globales doublées de tensions géopolitiques
durables, émaillées ça et là, de conflits sociaux, ne vont
certainement pas renforcer la lisibilité à moyen terme, alors qu’elles
auront nécessairement un impact tout au long de 2004 et au-delà. Il va
donc falloir faire preuve de bon sens, de courage, mais aussi d’énormément
de finesse pour y voir clair. La période que nous traversons, parce qu’elle
risque de modifier durablement la configuration géopolitique mondiale,
devrait sans doute conduire certaines entreprises à réfléchir sur leur
stratégie, encore plus qu’elle ne le font d’ordinaire.
Philippe
Sébille-Lopez le 02-04-04
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