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Le
Pakistan : une aide officieuse mais pas officielle
Malgré
les démentis répétés d'Islamabad, l'aide pakistanaise aux Talibans n'est
pas un secret. Selon un rapport de l'ONG Human Rights Watch publié en
juillet 2001, elle consiste essentiellement en un soutien militaire (pas
d'entrave pour les convois chargés de munitions qui traversent la frontière
pakistano-afghane et la mise à disposition d'officiers pakistanais qui
conseillent les Talibans). Elle porte aussi sur le recrutement et l'entraînement
de jeunes volontaires pakistanais voués à se battre aux côtés des
Talibans.
Du côté de l'Alliance du Nord, ce sont l'Iran et la Russie qui soutiennent
le commandant Massoud. L'Iran fourni une aide militaire diversifiée :
livraison d'armes et de munitions, présence d'instructeurs militaires auprès
de l'Alliance du Nord ou envoi d'équipes d'ingénieurs, par exemple chargées
de construire un pont au-dessus du fleuve Amou Daria. Cette aide est
toutefois soumise à un aléa géographique de taille : le territoire contrôlé
par Massoud partage une frontière avec le Tadjikistan mais il se situe au
nord-est du pays, soit à l'opposé de l'Iran. L'aide iranienne doit donc être
acheminée par voie terrestre et traverser le Turkménistan, l'Ouzbékistan,
le Kirghizstan et le Tadjikistan.
Fondamental, le rôle de la Russie porte plutôt sur l'approvisionnement de
Massoud. Un approvisionnement qui passe obligatoirement par le Tadjikistan.
Moscou a d'ailleurs parqué plusieurs milliers de soldats à la frontière
afghane pour faciliter le passage des convois à destination de l'Alliance
du Nord. Les Russes contrôlent en outre la base aérienne de Kouliob
(Tadjikistan), qui sert à redistribuer vers les positions de l'Alliance du
Nord l'aide militaire parvenue au Tadjikistan.
Occulter
le problème Pachtoun : l'enjeu «oublié» du Pakistan
En
soutenant les Talibans, le Pakistan suit une ligne stratégique limpide :
gagner en puissance face à son voisin et éternel rival indien. Pour les
stratèges militaires, le Pakistan tente d'acquérir de la «profondeur
stratégique». De surcroît, dans le contexte de l'après guerre froide,
Islamabad doit trouver de nouveaux alliés puisque la Chine et la Russie se
méfient de sa puissance nucléaire et de ses ambitions islamiques dans la région.
Dès
lors, quoi de mieux que de «vassaliser» le voisin afghan ? Pour cela,
Islamabad a misé sur le trait d'union entre les deux pays : un régime
islamique. «Pour les Pakistanais, il fallait éradiquer le nationalisme
afghan et le remplacer par un islamisme capable de gommer le particularisme
afghan en soumettant le pays à une école théologique pakistanaise extrémiste»,
explique Mike Barry, spécialiste de l'Afghanistan, dans une interview
accordée à l'Humanité en mars 2001. «En déstructurant l'Etat afghan
par des mesures obscurantistes, les Talibans ne font que renforcer le
protectorat pakistanais».
En outre, maintenir les Talibans, majoritairement issus de l'ethnie Pachtoun,
à Kaboul permet à Islamabad d'occulter l'épineux problème du
Pachtounistan. Retour en arrière. En 1893, la ligne Durand délimite
arbitrairement la frontière entre l'Empire des Indes et l'Afghanistan.
Problème : elle divise les tribus Pachtouns en deux. Dès 1947, date de création
du Pakistan, l'Afghanistan adopte une attitude hostile à l'encontre de son
nouveau voisin : vote contre son admission aux Nations Unies et
revendication du droit des Pachtouns à choisir entre former un Etat indépendant,
être Afghans ou Pakistanais. Pour Islamabad, soutenir le régime Taliban,
c'est aussi neutraliser toute velléité d'indépendance Pachtoun.
Russie
: les nouvelles républiques d'Asie Centrale en ligne de mire
L'intervention
de la Russie est de toute autre nature. En aidant Massoud, Moscou défend
indirectement ses intérêts géopolitiques en Asie Centrale. Les Russes
savent qu'ils ne peuvent garantir la prospérité économique des nouvelles
Républiques. Une faiblesse qui ouvre grand la porte à l'influence d'autres
puissances, dont les Etats-Unis, la Chine, la Turquie et l'Iran.
Pour
tenter de replacer ces républiques dans son giron, Moscou se présente
comme le garant de leur sécurité, comme un rempart contre l'islamisme qui
les menace. Premier objectif : créer avec le Turkménistan, l'Ouzbékistan,
le Tadjikistan et le Kirghizstan un front contre l'intégrisme. Deuxième
objectif : établir un cordon sanitaire entre l'Afghanistan et la Russie en
matière de drogues et de terrorisme. Une partie qui est loin d'être gagnée
car certaines Républiques, notamment l'Ouzbékistan, voient en Moscou un
danger pour leur indépendance. Elles préfèrent se rapprocher d'autres
puissances occidentales pour les aider à lutter contre les islamistes.
Même si
agiter la menace terroriste est avant tout une parade stratégique de
Moscou, la Russie n'en n'est pas moins consciente du danger islamiste.
D'abord parce que la crise économique et l'attitude répressive de certains
leaders d'Asie Centrale pourrait en faire une alternative à une gestion de
type " soviétique ". Aussi parce que la Russie, marquée par la
Tchétchénie, perçoit comme une menace les incursions du Mouvement
Islamique d'Ouzbékistan (MIO) au Tadjikistan, en Ouzbékistan et au
Kirghizstan. Un conflit potentiel où plane l'ombre des… Talibans. En
effet, il semblerait que les rebelles du MIO provenaient d'Afghanistan, où
les Talibans leur avaient fourni des bases dans le nord du pays.
Pour la
Russie, soutenir Massoud c'est en quelque sorte limiter sa débâcle en Asie
Centrale. Tout d'abord en empêchant un axe MIO-Talibans de se former, dont
le seul rempart est Massoud puisqu'il contrôle le quart nord-est de
l'Afghanistan. C'est aussi une façon de préserver la dernière république
frontalière de l'Afghanistan où elle exerce une forte influence, le
Tadjikistan. La victoire des Talibans patchouns ne manquerait pas de
provoquer un afflux massif de réfugiés tadjiks qui déstabiliserait cette
république et, qui sait, réanimerait peut-être le vieux rêve d'un Grand
Tadjikistan.
Les
Talibans : un danger religieux pour l'Iran
L'intervention
iranienne dans le conflit afghan se base sur des motifs religieux. À
majorité chiite, l'Iran voit d'un mauvais œil l'extrémisme sunnite prôné
par les Talibans. D'autant que ces derniers affichent ouvertement une
attitude anti-chiite, comme le montre les exactions commises contre cette
minorité en Afghanistan. Face à l'extrémisme Taliban, le projet politique
du commandant Massoud qui veut instaurer un régime multiethnique issu d'un
consensus correspond à ce qui a toujours été une constante de la
politique iranienne en Afghanistan : préserver la minorité chiite.
Depuis
que les Talibans sont à Kaboul, l'Iran doit faire face à un danger qui a
acquis une ampleur inquiétante : le trafic de drogue. Selon le service
iranien des narcotiques, près de la moitié des crimes commis en Iran y
seraient liés. Autre conséquence : les nombreux accrochages armés entre
la police iranienne et les trafiquants de drogue à la frontière afghane.
Il faut savoir en effet que l'opium, l'héroïne et le haschich, en
provenance d'Afghanistan et du Pakistan, transitent par l'Iran avant d'être
acheminés vers les marchés européens et du Golfe persique.
L'Iran est d'autant plus vulnérable qu'il partage une frontière longue de
900 km avec l'Afghanistan. Menace sunnite, trafic de drogues, mais aussi
afflux de réfugiés - en 2000, l'Iran hébergeait environ 2 millions de réfugiés
afghans - … Téhéran se serait bien passé de ces tensions sur son flanc
Est, entretenant déjà des relations tendues avec son voisin irakien.
L'Asie
Centrale, futur eldorado ?
Même si soutenir une
des deux parties en conflit rime avec intérêts régionaux, le Pakistan, la
Russie et l'Iran partagent le même objectif géoéconomique : à terme,
tirer profit des richesses en hydrocarbures des nouvelles Républiques
d'Asie Centrale. Comment ? En faisant de leur territoire le passage obligé
des futurs gazoducs et oléoducs acheminant les matières premières vers
les marchés européens et asiatiques. Ainsi, le but de la Russie est de
conserver une position centrale sur le corridor est/ouest. Celui-ci passe
par le Nord de l'Afghanistan et relie les Républiques d'Asie Centrale à
l'Europe. En clair, elle veut éviter que le gaz et le pétrole ouzbek ou
turkmène n'emprunte l'option sud, qui rallie l'Europe à l'Asie Centrale en
passant par la Turquie. Mais elle est handicapée par sa faiblesse économique.
En effet, seuls les Américains, les Turcs, les Européens ou les Chinois
sont capables d'apporter les capitaux nécessaires à l'exploitation des
matières premières d'Asie Centrale.
Une
rivalité Iran/Pakistan ?
De leur côté,
le Pakistan et l'Iran parient sur l'incapacité de la Russie à affirmer son
influence politique et économique dans la région. Ils se disputent le
privilège d'être la future porte de sortie des hydrocarbures d'Asie
Centrale. Leur rivalité s'accroît au fur et à mesure que le Pakistan
affine le financement de son projet portuaire de Gwadar. À terme, ce méga
port pourrait devenir le grand rival du port iranien de Bander Abbas et
faire du Pakistan une plaque tournante en hydrocarbures.
Les
ambitions pakistanaises sont d'autant plus motivées que le Pakistan ne possède
ni sources d'énergie ni matières premières et traverse une grave crise économique,
aggravée par le soutien aux Talibans. Pour Islamabad, cet effort pourrait
se révéler payant en cas de victoire des Talibans. Soumis, l'Afghanistan
serait alors le corridor idéal pour amener le gaz et le pétrole vers le
Pakistan.
En misant
sur l'Asie Centrale, l'Iran vise plutôt à conserver une place stratégique
dans le trafic d'hydrocarbures. En plus du Pakistan, deux obstacles peuvent
le freiner. Le radicalisme sunnite des Talibans, soutenu par le Pakistan et
tacitement par l'Arabie Saoudite, pourrait s'étendre à l'Asie Centrale, à
majorité musulmane et contrarier les objectifs de Téhéran. Seconde
menace, les mouvements terroristes soutenus par le dissident saoudien
Oussama ben Laden. Ils risquent de déstabiliser l'Asie Centrale et, devant
la marge de manœuvre réduite de la Russie, d'entraîner une présence
accrue des Etats-Unis, vieil ennemi de l'Iran.
Mais les
dés ne sont pas encore jetés. Il subsiste une grande inconnue dans ce système
à multiples équations. Quelle sera la politique de l'administration Bush
en Asie Centrale ? Qu'en sera-t-il de son attitude à l'égard de l'Iran, de
la Russie mais aussi de la Chine ? Les réponses ne devraient pas tarder à
venir du côté de Washington…
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