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La
croissance économique se délite depuis 2000
En dépit
d’une certaine divergence dans les estimations, il apparaît que la Côte d’Ivoire
est entrée en récession économique depuis le coup d’Etat du général
Guéï en décembre 1999. L’élection de Laurent Gbagbo à la présidence de
la république en octobre 2000 et la mise en œuvre de son « programme de
refondation » n’ont pas inversé la tendance, même si un léger mieux s’est
fait sentir en 2001. Pour 2002 les experts tablaient sur une croissance positive
de 3%, mais les évènements du 19 septembre ont changé la donne, entraînant
un résultat négatif.
Pour l’année
2003, deux scénarios étaient proposés. Le premier, aujourd’hui dépassé,
envisageait le règlement du conflit et le retour à la stabilité au cours du
premier semestre. Dans cette hypothèse la chute du PIB aurait été comprise
entre -2,7% (UEMOA) et -3,9% (AFD). Le second scénario se fondait sur une
hypothèse de paix « réelle » à la fin de l’année 2003, la
contraction du PIB aurait été alors de l’ordre de -12% (AFD).
Croissance
du PIB en volume
|
Sources |
1998 |
1999 |
2000 |
2001 |
2002 |
|
UEMOA |
5,4 |
1,6 |
-2,3 |
0,1 |
-1,2 |
|
Jumbo
(AFD) |
5,7 |
1,6 |
-2,5 |
-0,7 |
-0,5 |
Face à
un taux de croissance démographique de 2% par an, le PIB par habitant subit une
chute continue qui se traduit par une extension de la pauvreté.
L’impact
sectoriel de la crise
La crise
attachée au conflit a un impact sectoriel et géographique différencié. Les
secteurs primaire et tertiaire ont été les plus touchés. Selon l’UEMOA l’activité
du secteur primaire s’est inscrite en baisse de 4% en 2002. La production de
coton, dont la culture se situe au Nord du pays, aurait été réduite de
moitié. La baisse de la production s’est conjuguée, notamment pour le cacao,
par une forte valorisation des cours mondiaux1. Principalement en
raison de la partition du pays, la valeur ajoutée du secteur tertiaire a
régressé de 0,2%. Le secteur des transports a beaucoup souffert avec la
fermeture de la voie ferrée Abidjan-Ouagadougou et la forte réduction, de l’ordre
de 50%, du trafic du port autonome d’Abidjan.
En 2003,
l’impact de la crise sur le secteur agricole primaire pourrait s’avérer
plus important. Le retour de nombreux immigrés dans leur pays d’origine fait
craindre une pénurie de main d’œuvre tant pour l’entretien des plantations
que pour la récolte.
De plus,
la récurrence des troubles depuis décembre 1999 engendre, de la part des
opérateurs étrangers, des désinvestissements qui sont susceptibles d’entraîner
la ‘désindustrialisation’ du pays. Dans cette hypothèse, la Côte d’Ivoire
pourrait voir s’estomper son rôle de base régionale en Afrique de l’Ouest
pour certaines entreprises, notamment au profit du Ghana, qui est jusqu’à
présent épargné par l’instabilité.
Le risque
inflationniste
L’inflation,
qui semblait contenue l’année précédente, devrait connaître une
accélération en 2003, en raison, entre autres, des divers rationnements
générés par la crise. Selon l’AFD, l’augmentation des prix à la
consommation pourrait dépasser les 7%, faisant planer des doutes sur l’évolution
future de la compétitivité de l’économie ivoirienne2.
Evolution
de l’indice des prix à la consommation (en%)
|
1998 |
1999 |
2000 |
2001 |
2002 |
|
4,5 |
0,8 |
2,5 |
4,4 |
3,1 |
Source : UEMOA
La
dégradation des finances publiques
« Le
déficit budgétaire global hors dons a été de 1,1 % du PIB en 2002 contre un
excédent de 0,4 % en 20013 ». Cette dégradation des finances
publiques est imputable à l’augmentation des dépenses. En effet, les
recettes budgétaires ont augmenté en liaison avec la fiscalité sur le cacao
(Droit unique de sortie de 220 francs CFA/kg et taxe ad valorem de 2,3%
du prix au producteur) ainsi qu’avec la forte progression des recettes non
fiscales liées au pétrole et au gaz. L’augmentation des dépenses est en
mettre en relation avec la crise. Le gouvernement a effectué d’importantes
dépenses d’armement et a distribué de la « rente », sous forme d’emplois
publics4 et de subventions, pour stabiliser, voire élargir sa base
de soutien populaire. Cette politique s’est poursuivie en 2003. Il est à
noter qu’une partie de ces dépenses a été financée par l’argent
« gris » du cacao prélevé par l’interprofession (10% de la
valeur CAF) dans le cadre d’institutions privées opaques, dirigées par des
proches du Président5.
L’accumulation
d’arriérés sur la dette
La
situation délicate des finances publiques a conduit à l’accumulation d’arriérés
de paiement. En 2002, l’Etat a accumulé 126,2 milliards CFA d’arriérés
extérieurs et 3,8 milliards d’arriérés intérieurs. Le stock de la dette
totale s’élèverait pour l’année 2003, à 7 128,4 milliards dont
6 350,7 pour la dette extérieure. Le service « théorique » de
la dette représente 56% du budget de l’Etat cette année. Compte tenu des
contraintes budgétaires, et notamment des salaires et traitements qui
représentent 46,3% des recettes fiscales, le service de la dette inscrit au
budget 2003 ne se chiffre qu’à 365,1 milliards. La situation de la dette
publique devient extrêmement préoccupante d’autant plus que l’instabilité
et la mauvaise gouvernance éloignent l’espoir d’un bénéfice rapide de l’initiative
pour les pays pauvres très endettés (PPTE).
Au total,
malgré quelques frémissements conjoncturels de reprise engendrés par la
conjoncture internationale, la crise politique et sociale que subit la Côte d’Ivoire
depuis décembre 1999 a pour conséquence le délitement progressif de l’économie,
qui se transmet principalement par le biais des échanges aux pays voisins.
L’impact
régional de la crise
Réunies
au sein de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), les
économies francophones de l’Afrique de l’Ouest sont étroitement
imbriquées. La crise ivoirienne se répercute lourdement sur les pays
enclavés : le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Le principal canal de
transmission passe par les échanges extérieurs de ces pays. En effet, avant la
crise actuelle, le port d’Abidjan assurait 43% du total des importations du
Mali, du Burkina Faso et du Niger avant la crise actuelle6, et aussi,
par exemple, 77% du trafic maritime à l’exportation du Burkina7.
Certes,
dès le début de la crise les opérateurs ont réorienté les flux vers d’autres
ports de la sous-région : Tema au Ghana, Lomé au Togo, Cotonou au Bénin,
Dakar au Sénégal et même Conakry en Guinée. Il est vrai que cette
diversification des points d’accès maritimes s’était déjà dessinée,
pour des raisons de sécurité, après le coup d’Etat du Général Guéï en
décembre 1999. Néanmoins, ces itinéraires de substitution présentent un
certain nombre d’inconvénients.
D’une
part, ils se traduisent par un surcoût lié à la longueur et à la faible
qualité des infrastructures routières. Pour le Mali par exemple, le coût de
transport d’une tonne de marchandise passant par le corridor Tema-Burkina s’élève
à 43 112 franc CFA contre 37 000 francs par la voie classique
Abidjan-Bamako, soit un surcoût de 16,5%8. D’autre part, le report
de trafic du port d’Abidjan vers d’autres ports aux infrastructures plus
modestes engendre la saturation des voies de circulation, l’apparition de
files d’attente et l’allongement des délais de rotation des véhicules,
réduisant de ce fait la capacité globale de transport régionale.
Outre les
tensions inflationnistes, cette situation fait planer un risque de pénurie,
notamment pour l’agriculture d’exportation des pays enclavés. « Si
les engrais et les produits phytosanitaires ne sont pas en place en temps pour
la campagne prochaine, celle-ci sera irrémédiablement moins abondante »9.
De plus,
la partition de fait de la Côte d’Ivoire a porté un coup d’arrêt aux
exportations ‘traditionnelles’ des pays enclavés vers ce pays. C’est le
cas pour le bétail et la viande dont la Côte d’ivoire constitue le plus
important marché de la sous-région, avec 6 milliards de francs CFA en 200110.
Enfin,
les pays de l’hinterland enregistrent une diminution des importants transferts
financiers de leurs nombreux émigrés11 en Côte d’Ivoire, dont
certains (environ 500 000) ont rejoint leur pays d’origine en raison des
troubles et du climat xénophobe ambiant.
Ainsi, le
coût de la crise ivoirienne se chiffre en termes de perte de plusieurs points
de croissance du PIB pour les pays de la sous-région. Selon l’UEMOA, en 2002,
« la croissance économique de l'Union a été de 1,7 % contre 3,9 % en
2001 et pour des prévisions de 3,9 %12 ». Dans son rapport
semestriel d’exécution de la surveillance multilatérale de juillet 2003, l’UEMOA
a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour 2003 des pays enclavés,
moins 3 points pour le Burkina, moins 0,8 pour le Mali et moins 0,4 pour le
Niger13. En fait, la baisse de la croissance devrait se révéler
plus importante car ces dernières prévisions se fondaient sur un scénario de
résolution de la crise ivoirienne au cours du premier semestre 2003.
Le
conflit en Côte d’Ivoire présente des dimensions régionales importantes qui
pourraient accroître l’instabilité dans la sous-région.
En effet,
depuis plusieurs années l’Afrique de l’Ouest est devenue une zone de
conflits violents récurrents. Une explication de cette tendance réside dans l’échec
des « transitions démocratiques » qui ont abouti à l’instauration
de pseudo-démocraties au sein desquelles le parti au pouvoir se comporte comme
un parti unique refusant toute alternance démocratique. Il en résulte la
reconduction de régimes patrimonialistes-clientélistes-prédateurs
générateurs de conflits souvent violents, pour le partage de la rente agricole
ou minière (cacao, diamant…). La nature des régimes mis en place ne permet
pas une résolution interne des conflits. En conséquence, lorsque les conflits
dégénèrent jusqu’à devenir intolérables pour l’opinion publique
internationale ou bien lorsque les intérêts géostratégiques ou économiques
d’une puissance du Nord sont menacés, celle-ci intervient directement ou sous
couvert de la communauté internationale. Cette nécessaire intervention
extérieure acceptée, voire sollicitée par les africains, se retrouve dans le
domaine économique. Bien trop souvent, aux yeux des (dirigeants) africains la
solution à la crise économique doit obligatoirement passer par une
« pluie de milliards » apportés tant par les bailleurs de
fonds internationaux que par les investisseurs privés étrangers. La vraie
solution aux problèmes de l’Afrique réside peut être dans une mutation
cultuelle : l’abandon du « culte du cargo ».
Bernard
Conte
Notes:
1 -
Entre août 2002 et février 2003, le cours du cacao exprimé en dollars s’est
accru de 30%.
2 - Pour 2003, le
taux d’inflation prévu par l’UEMOA (en juillet 2003) était de 3,1%, la
BCEAO indiquait un taux de 5% en glissement annuel en mai 2003.
3 - UEMOA, Rapport semestriel
de la surveillance multilatérale, juillet 2003.
4 - En juillet 2003, le FMI a
dénoncé le recrutement de 5 098 fonctionnaires et de 2 588 agents d’autres
catégories. Voir, L’Inter du 1/08/2003.
5 - A ce propos, les
principaux bailleurs de fonds de la Côte d’Ivoire ont récemment demandé un
audit de la filière cacao.
6
- Agence française de développement (AFD), Perspectives économiques et
financières de la zone franc, Paris, AFD, 2003.
7 - Chiffres relatifs à
l’année 2000. Source :
http://www.izf.net/izf/ee/pro/index_frameset.asp?url=http://www.izf.net/
izf/EE/pro/burkinafaso/5020_transports.asp
8 - http://www.malipages.com/presse/news_12/news_0005.asp
9 - Agence
française de développement (AFD), Perspectives économiques et financières
de la zone franc, Paris, AFD, 2003.
10 - http://www.lepays.bf/Quotidiens/lumieres2.asp?Numero=3246
11 -
« Par exemple, les transferts effectués par les travailleurs burkinabé
vers leurs pays représentent plusieurs dizaines de milliards de francs CFA
(entre 40 et 50 milliards en 1999 selon les sources) », Agence française
de développement (AFD), Perspectives économiques et financières de la zone
franc, Paris, AFD, 2003.
12 - UEMOA, Rapport semestriel
de la surveillance multilatérale, juillet 2003.
13 - Prévisions du
rapport de surveillance multilatérale de juillet 2003 par rapport aux
prévisions du rapport de décembre 2002.
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