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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 12/10/03





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 








Côte d’Ivoire :

la persistance de la crise délite l’économie nationale et celle de la sous-région

 

Par Bernard CONTE

EMPIRES
Centre d’Etude d'Afrique Noire
IEP de Bordeaux

mel : conte@u-bordeaux4.fr
site web : http://conte.u-bordeaux4.fr

 

Il y a un an, le 19 septembre 2002, débutait en Côte d’Ivoire une nouvelle vague de violence politico-militaire. Elle a débouché sur une partition géographique du pays, avec les rebelles, ou « forces nouvelles » au Nord, et les « loyalistes » au Sud, séparés par un contingent militaire d’interposition issu de l’ancienne puissance colonisatrice.

Malgré la signature des accords de Marcoussis et la nomination difficile d’un gouvernement de « réconciliation », la situation reste tendue et semble pouvoir dégénérer à tout instant. La persistance de turbulences entraîne le délitement progressif de l’économie ivoirienne et la crise menace de s’étendre à l’ensemble de la sous-région.

 

La croissance économique se délite depuis 2000

En dépit d’une certaine divergence dans les estimations, il apparaît que la Côte d’Ivoire est entrée en récession économique depuis le coup d’Etat du général Guéï en décembre 1999. L’élection de Laurent Gbagbo à la présidence de la république en octobre 2000 et la mise en œuvre de son « programme de refondation » n’ont pas inversé la tendance, même si un léger mieux s’est fait sentir en 2001. Pour 2002 les experts tablaient sur une croissance positive de 3%, mais les évènements du 19 septembre ont changé la donne, entraînant un résultat négatif.

Pour l’année 2003, deux scénarios étaient proposés. Le premier, aujourd’hui dépassé, envisageait le règlement du conflit et le retour à la stabilité au cours du premier semestre. Dans cette hypothèse la chute du PIB aurait été comprise entre -2,7% (UEMOA) et -3,9% (AFD). Le second scénario se fondait sur une hypothèse de paix « réelle » à la fin de l’année 2003, la contraction du PIB aurait été alors de l’ordre de -12% (AFD).

 

Croissance du PIB en volume

 

Sources

1998

1999

2000

2001

2002

UEMOA

5,4

1,6

-2,3

0,1

-1,2

Jumbo (AFD)

5,7

1,6

-2,5

-0,7

-0,5

 

Face à un taux de croissance démographique de 2% par an, le PIB par habitant subit une chute continue qui se traduit par une extension de la pauvreté.

 

L’impact sectoriel de la crise

La crise attachée au conflit a un impact sectoriel et géographique différencié. Les secteurs primaire et tertiaire ont été les plus touchés. Selon l’UEMOA l’activité du secteur primaire s’est inscrite en baisse de 4% en 2002. La production de coton, dont la culture se situe au Nord du pays, aurait été réduite de moitié. La baisse de la production s’est conjuguée, notamment pour le cacao, par une forte valorisation des cours mondiaux1. Principalement en raison de la partition du pays, la valeur ajoutée du secteur tertiaire a régressé de 0,2%. Le secteur des transports a beaucoup souffert avec la fermeture de la voie ferrée Abidjan-Ouagadougou et la forte réduction, de l’ordre de 50%, du trafic du port autonome d’Abidjan.

En 2003, l’impact de la crise sur le secteur agricole primaire pourrait s’avérer plus important. Le retour de nombreux immigrés dans leur pays d’origine fait craindre une pénurie de main d’œuvre tant pour l’entretien des plantations que pour la récolte.

De plus, la récurrence des troubles depuis décembre 1999 engendre, de la part des opérateurs étrangers, des désinvestissements qui sont susceptibles d’entraîner la ‘désindustrialisation’ du pays. Dans cette hypothèse, la Côte d’Ivoire pourrait voir s’estomper son rôle de base régionale en Afrique de l’Ouest pour certaines entreprises, notamment au profit du Ghana, qui est jusqu’à présent épargné par l’instabilité.

 

Le risque inflationniste

L’inflation, qui semblait contenue l’année précédente, devrait connaître une accélération en 2003, en raison, entre autres, des divers rationnements générés par la crise. Selon l’AFD, l’augmentation des prix à la consommation pourrait dépasser les 7%, faisant planer des doutes sur l’évolution future de la compétitivité de l’économie ivoirienne2.

 

Evolution de l’indice des prix à la consommation (en%)

 

1998

1999

2000

2001

2002

4,5

0,8

2,5

4,4

3,1

Source : UEMOA

 

La dégradation des finances publiques

« Le déficit budgétaire global hors dons a été de 1,1 % du PIB en 2002 contre un excédent de 0,4 % en 20013 ». Cette dégradation des finances publiques est imputable à l’augmentation des dépenses. En effet, les recettes budgétaires ont augmenté en liaison avec la fiscalité sur le cacao (Droit unique de sortie de 220 francs CFA/kg et taxe ad valorem de 2,3% du prix au producteur) ainsi qu’avec la forte progression des recettes non fiscales liées au pétrole et au gaz. L’augmentation des dépenses est en mettre en relation avec la crise. Le gouvernement a effectué d’importantes dépenses d’armement et a distribué de la « rente », sous forme d’emplois publics4 et de subventions, pour stabiliser, voire élargir sa base de soutien populaire. Cette politique s’est poursuivie en 2003. Il est à noter qu’une partie de ces dépenses a été financée par l’argent « gris » du cacao prélevé par l’interprofession (10% de la valeur CAF) dans le cadre d’institutions privées opaques, dirigées par des proches du Président5.

 

L’accumulation d’arriérés sur la dette

La situation délicate des finances publiques a conduit à l’accumulation d’arriérés de paiement. En 2002, l’Etat a accumulé 126,2 milliards CFA d’arriérés extérieurs et 3,8 milliards d’arriérés intérieurs. Le stock de la dette totale s’élèverait pour l’année 2003, à 7 128,4 milliards dont 6 350,7 pour la dette extérieure. Le service « théorique » de la dette représente 56% du budget de l’Etat cette année. Compte tenu des contraintes budgétaires, et notamment des salaires et traitements qui représentent 46,3% des recettes fiscales, le service de la dette inscrit au budget 2003 ne se chiffre qu’à 365,1 milliards. La situation de la dette publique devient extrêmement préoccupante d’autant plus que l’instabilité et la mauvaise gouvernance éloignent l’espoir d’un bénéfice rapide de l’initiative pour les pays pauvres très endettés (PPTE).

Au total, malgré quelques frémissements conjoncturels de reprise engendrés par la conjoncture internationale, la crise politique et sociale que subit la Côte d’Ivoire depuis décembre 1999 a pour conséquence le délitement progressif de l’économie, qui se transmet principalement par le biais des échanges aux pays voisins.

 

L’impact régional de la crise

Réunies au sein de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), les économies francophones de l’Afrique de l’Ouest sont étroitement imbriquées. La crise ivoirienne se répercute lourdement sur les pays enclavés : le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Le principal canal de transmission passe par les échanges extérieurs de ces pays. En effet, avant la crise actuelle, le port d’Abidjan assurait 43% du total des importations du Mali, du Burkina Faso et du Niger avant la crise actuelle6, et aussi, par exemple, 77% du trafic maritime à l’exportation du Burkina7.

Certes, dès le début de la crise les opérateurs ont réorienté les flux vers d’autres ports de la sous-région : Tema au Ghana, Lomé au Togo, Cotonou au Bénin, Dakar au Sénégal et même Conakry en Guinée. Il est vrai que cette diversification des points d’accès maritimes s’était déjà dessinée, pour des raisons de sécurité, après le coup d’Etat du Général Guéï en décembre 1999. Néanmoins, ces itinéraires de substitution présentent un certain nombre d’inconvénients.

D’une part, ils se traduisent par un surcoût lié à la longueur et à la faible qualité des infrastructures routières. Pour le Mali par exemple, le coût de transport d’une tonne de marchandise passant par le corridor Tema-Burkina s’élève à 43 112 franc CFA contre 37 000 francs par la voie classique Abidjan-Bamako, soit un surcoût de 16,5%8. D’autre part, le report de trafic du port d’Abidjan vers d’autres ports aux infrastructures plus modestes engendre la saturation des voies de circulation, l’apparition de files d’attente et l’allongement des délais de rotation des véhicules, réduisant de ce fait la capacité globale de transport régionale.

Outre les tensions inflationnistes, cette situation fait planer un risque de pénurie, notamment pour l’agriculture d’exportation des pays enclavés. « Si les engrais et les produits phytosanitaires ne sont pas en place en temps pour la campagne prochaine, celle-ci sera irrémédiablement moins abondante »9.

De plus, la partition de fait de la Côte d’Ivoire a porté un coup d’arrêt aux exportations ‘traditionnelles’ des pays enclavés vers ce pays. C’est le cas pour le bétail et la viande dont la Côte d’ivoire constitue le plus important marché de la sous-région, avec 6 milliards de francs CFA en 200110.

Enfin, les pays de l’hinterland enregistrent une diminution des importants transferts financiers de leurs nombreux émigrés11 en Côte d’Ivoire, dont certains (environ 500 000) ont rejoint leur pays d’origine en raison des troubles et du climat xénophobe ambiant.

Ainsi, le coût de la crise ivoirienne se chiffre en termes de perte de plusieurs points de croissance du PIB pour les pays de la sous-région. Selon l’UEMOA, en 2002, « la croissance économique de l'Union a été de 1,7 % contre 3,9 % en 2001 et pour des prévisions de 3,9 %12 ». Dans son rapport semestriel d’exécution de la surveillance multilatérale de juillet 2003, l’UEMOA a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour 2003 des pays enclavés, moins 3 points pour le Burkina, moins 0,8 pour le Mali et moins 0,4 pour le Niger13. En fait, la baisse de la croissance devrait se révéler plus importante car ces dernières prévisions se fondaient sur un scénario de résolution de la crise ivoirienne au cours du premier semestre 2003.

Le conflit en Côte d’Ivoire présente des dimensions régionales importantes qui pourraient accroître l’instabilité dans la sous-région.

En effet, depuis plusieurs années l’Afrique de l’Ouest est devenue une zone de conflits violents récurrents. Une explication de cette tendance réside dans l’échec des « transitions démocratiques » qui ont abouti à l’instauration de pseudo-démocraties au sein desquelles le parti au pouvoir se comporte comme un parti unique refusant toute alternance démocratique. Il en résulte la reconduction de régimes patrimonialistes-clientélistes-prédateurs générateurs de conflits souvent violents, pour le partage de la rente agricole ou minière (cacao, diamant…). La nature des régimes mis en place ne permet pas une résolution interne des conflits. En conséquence, lorsque les conflits dégénèrent jusqu’à devenir intolérables pour l’opinion publique internationale ou bien lorsque les intérêts géostratégiques ou économiques d’une puissance du Nord sont menacés, celle-ci intervient directement ou sous couvert de la communauté internationale. Cette nécessaire intervention extérieure acceptée, voire sollicitée par les africains, se retrouve dans le domaine économique. Bien trop souvent, aux yeux des (dirigeants) africains la solution à la crise économique doit obligatoirement passer par une « pluie  de milliards » apportés tant par les bailleurs de fonds internationaux que par les investisseurs privés étrangers. La vraie solution aux problèmes de l’Afrique réside peut être dans une mutation cultuelle : l’abandon du « culte du cargo ».

 

Bernard Conte

 

Notes:

1 - Entre août 2002 et février 2003, le cours du cacao exprimé en dollars s’est accru de 30%.

2 - Pour 2003, le taux d’inflation prévu par l’UEMOA (en juillet 2003) était de 3,1%, la BCEAO indiquait un taux de 5% en glissement annuel en mai 2003.

3 - UEMOA, Rapport semestriel de la surveillance multilatérale, juillet 2003.

4 - En juillet 2003, le FMI a dénoncé le recrutement de 5 098 fonctionnaires et de 2 588 agents d’autres catégories. Voir, L’Inter du 1/08/2003.

5 - A ce propos, les principaux bailleurs de fonds de la Côte d’Ivoire ont récemment demandé un audit de la filière cacao.

6 - Agence française de développement (AFD), Perspectives économiques et financières de la zone franc, Paris, AFD, 2003.

7 - Chiffres relatifs à l’année 2000. Source :
http://www.izf.net/izf/ee/pro/index_frameset.asp?url=http://www.izf.net/
izf/EE/pro/burkinafaso/5020_transports.asp

8 - http://www.malipages.com/presse/news_12/news_0005.asp

9 - Agence française de développement (AFD), Perspectives économiques et financières de la zone franc, Paris, AFD, 2003.

10 - http://www.lepays.bf/Quotidiens/lumieres2.asp?Numero=3246

11 - « Par exemple, les transferts effectués par les travailleurs burkinabé vers leurs pays représentent plusieurs dizaines de milliards de francs CFA (entre 40 et 50 milliards en 1999 selon les sources) », Agence française de développement (AFD), Perspectives économiques et financières de la zone franc, Paris, AFD, 2003.

12 - UEMOA, Rapport semestriel de la surveillance multilatérale, juillet 2003.

13 - Prévisions du rapport de surveillance multilatérale de juillet 2003 par rapport aux prévisions du rapport de décembre 2002.










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