| Le différentiel
entre le prix officiel d’achat aux planteurs et les cours mondiaux générait
un volume important de rente distribué selon des règles officieuses d’équilibre,
politiques, géographiques et ethniques. Le contrôle du système était assuré
le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), parti unique fortement
structuré jusque dans les plus petits villages de la brousse. Les années
fastes ont permis une redistribution de la rente jusqu’aux niveaux les plus
bas de la hiérarchie sociale à travers l’élargissement du secteur public,
le recrutement obligatoire des diplômés dans la fonction publique, l’emploi
d’immigrés dans l’agriculture…
L’élargissement
et l’intensification du système clientéliste ont été grandement
facilités, dans la deuxième moitié des années 70, par le choc externe
positif de la forte amélioration des termes de l’échange. Engendrée par le
renversement de tendance sur les marchés internationaux des produits de base,
la crise des années 80 a fortement réduit le volume de la rente agricole. Pour
pérenniser tant bien que mal un système frappé par le « syndrome
hollandais », Félix Houphouët-Boigny fait appel à l’endettement ainsi
qu’à ses relations privilégiées avec l’ancienne métropole.
La
spirale de l’endettement a poussé la Côte d’Ivoire à suspendre
unilatéralement, en mai 1987, ses remboursements au titre de la dette
extérieure. Cette décision du « vieux » hypothèque l’avenir et
sème les graines de la violence future. Son décès, en décembre 1993, ponctue
la fin d’une époque notamment marquée par des relations privilégiées avec
l’ancienne métropole, « financier en dernier ressort » du
clientélisme homogénéisateur, et qui laisse un maigre héritage, qu’on peut
apprécier à travers le montant de la dette extérieure, 5 042,7 milliards CFA,
dont 1 632,3 milliards d’arriérés de paiement, et par celui de la dette
intérieure, 1 263 milliards de francs CFA, dont 378,3 d’arriérés.
Konan
Bédié : l’héritage dilapidé
Henri
Konan-Bédié, président de l’Assemblée nationale, est désigné selon l’article
11 de la constitution, pour assurer l’intérim jusqu’à la fin du mandat en
cours (septembre 1995). Son arrivée au pouvoir s’accompagne de la
dévaluation du Franc CFA en janvier 1994, conséquence logique de la
« doctrine Balladur », qui marque l’acceptation par la France de
la cotutelle des institutions de Bretton Woods (IBW) sur son « pré
carré ». A l’ajustement « en termes réels » prôné par la
France, succède un nouvel ajustement plus rigoureux, dont l’objectif
principal est de « casser » le système d’économie de rente, par
la suppression de l’organisme de collecte (Caistab) et par la mise sous
contrôle renforcé des mécanismes de redistribution, principalement ceux liés
à la dépense publique.
Le
changement de parité fait naître un climat d’euphorie trompeuse. Portée par
l’augmentation conjoncturelle des cours mondiaux du café et du cacao ainsi
que par d’importants flux d’aide extérieure, la croissance ivoirienne se
redresse temporairement, passant en termes réels de -0,3 % en 1993 à 2,1 % en
1994 et à 7,1% en 1995.
Néanmoins,
dès 1996 le ralentissement de la croissance induit une réduction progressive
de la rente et compte tenu des contraintes liées à l’héritage et à l’ajustement,
son volume est insuffisant pour satisfaire l’importante demande léguée par
le système houphouétiste. La promotion du concept d’ « ivoirité »
lui permettant d’exclure les populations du Nord, Konan-Bédié recentre la
distribution de la rente, dans un premier temps sur les populations du Sud,
puis, dans un second temps, sur la forteresse Baoulé, avant de finalement la
restreindre à des cercles de plus en plus proches du pouvoir.
Au cours
de cette période, la mauvaise gouvernance et la corruption sont les principaux
vecteurs de la captation et de la distribution de la rente, à travers la
dépense publique, le processus de privatisation et les détournements de fonds.
Ces dérives durables ont conduit les IBW a suspendre leurs concours financiers
à la fin de 1998, aggravant ainsi la crise du système.
En
violant les règles officieuses de répartition, caractéristique du
clientélisme houphouétiste qui assurait la stabilité du pays, le recentrage
de la distribution de rente provoque une montée de la contestation même au
sein des Baoulés.
En
conséquence, le régime se durcit et tente de fédérer les populations du Sud,
non plus autour de la rente, mais autour du thème de l’ivoirité, réveillant
le sentiment xénophobe à travers des campagnes dans les médias sous
contrôle. Le volet politique de l’ivoirité, exprimé dans le code
électoral, est complété d’un volet rural par le vote en décembre 1998 de
la loi foncière, qui dans une de ses dispositions exclut les non-ivoiriens de
la propriété foncière rurale.
En
tentant de reconduire le système clientéliste malgré sa faillite, Henri Konan
Bédié en a produit un avatar, « le système clientéliste
appauvri », qui, en élargissant la fracture Nord-Sud, a inexorablement
conduit au coup de force de l’armée.
Au
départ d’Henri Konan Bédié, le pays avait une dette extérieure estimée à
6 246 milliards de FCFA et une dette interne d'environ 820 milliards de FCFA.
Le
général Gueï : le « balayeur » otage de l’armée
Sous la
longue présidence d’Houphouët-Boigny, l’armée est restée relativement
discrète, revendiquant simplement, au cours de rares crises (1973, 1975 et
1977), une plus grande implication dans la gestion du pays. Pour répondre à
cette attente, Houphouët-Boigny a doté l’armée d’un statut privilégié
(solde, conditions matérielles favorables) et impliqué les militaires de rang
supérieur dans l’Administration, par des affectations hors-cadre
(administration civile, douanes et entreprises publiques). Ainsi, une partie de
l’armée profitait de la rente (du système clientéliste), jusqu’à l’arrivée
d’Alassane Ouattara à la primature, qui a progressivement mis fin à cette
situation. Après le décès d’Houphouët-Boigny, Konan-Bédié a poursuivi la
tendance à la marginalisation de l’armée.
En
décembre 1999, l’armée « prend la parole » par des
manifestations corporatistes qui dégénèrent en coup d’Etat. Robert Gueï
est alors accueilli en libérateur par la population, lassée des débordements
du régime Bédié. Si Robert Gueï a initialement eu l’intention de réformer
un tant soit peu le système, notamment à travers la constitution d’un
gouvernement de compromis, le lancement de l’opération « mains
propres » destinée à lutter contre la corruption, ou la modification de
la constitution assortie d’un code électoral transparent, il est sans
véritable assise politique et se retrouve rapidement en situation minoritaire
tant au sein du gouvernement qu’à l’intérieur du Conseil national de salut
public (CNSP). Il se retranche alors sur l’armée, dont le contrôle lui
échappe en grande partie, et s’attache à satisfaire des revendications que
les militaires estiment légitimes envers celui qu’ils ont porté au pouvoir.
Les caisses de l’Etat étant vides, Robert Gueï tentait de la sorte de
rétablir partiellement le système clientéliste sans en avoir les moyens. Par
la suite, l’ivresse du pouvoir, l’avis de conseillers peu avisés… l’ont
amené à adopter un comportement dictatorial qui s’est terminé par son
départ précipité au mois d’octobre 2000.
Fin 2000,
la situation économique et financière de la Côte d’Ivoire est
préoccupante. L’activité économique a enregistré une croissance de -2,3 %
contre 1,5 % en 1999 ; la priorité à la revalorisation des salaires des
militaires a sacrifié le remboursement de la dette et les échéances non
honorées entraînent la suspension des concours extérieurs de la part des
créanciers bilatéraux et multilatéraux (le service de la dette extérieure
exigible en 2000, évalué à 655,1 milliards, a été honoré à hauteur de
240,8 milliards). En outre, l’encours de la dette (totale) était estimé à 7
785,9 milliards de francs CFA, soit 116,7 % du PIB et celui de la dette
extérieure à 6 594,8 milliards (6490,1 milliards en 1999), soit 98,9 % du
PIB.).
En
quittant le pouvoir, la junte lègue une situation économique et financière
délicate qui réduit d’autant la marge de manœuvre du nouveau président.
Laurent
Gbagbo : malgré une volonté de réforme affichée, reconduite du
clientélisme appauvri
Dès la
confirmation de sa victoire, Laurent Gbagbo s’est empressé d’exprimer sa
volonté de rompre avec le passé : « la deuxième République sera la
république de l’intégration nationale, du développement équilibré, de la
solidarité et de la démocratie ».
Les
populations composant la mosaïque ivoirienne ont alors pu penser que Laurent
Gbagbo était l’homme providentiel porteur d’un projet alternatif au
système clientéliste en vigueur depuis l’indépendance.
Laurent
Gbagbo devait répondre à de nombreuses attentes. Celles, d’une part, des
exclus de l’ajustement : chômeurs, intellectuels prolétarisés,
« compressés » de la fonction publique, classes moyennes urbaines…
Celles, d’autre part, des exclus de la vie politique et sociale,
principalement les « gens du Nord », initialement marginalisés par
Henri Konan Bédié. Sur ce point, Laurent Gbagbo reconnaissait implicitement en
décembre 2000 que la résolution du conflit Nord-Sud impliquait notamment
la reprise de la distribution clientéliste de la rente dans les régions
septentrionales : « le Nord a été négligé, il est sous-équipé. A
l'avenir, il faudra pratiquer une sorte de ‘discrimination positive’ à leur
profit... et même un ‘plan Marshall’… ».
Malgré
la reprise progressive des financements externes, le Président n’a pu
élargir sa marge de manœuvre, principalement en raison : (i) de sa faible
assise politique vu les conditions de son élection, (ii) des exigences des
« barons » du FPI et de son ethnie concernant l’accès à la rente
agricole, (iii) de la nécessité de composer avec l’armée, la police et la
gendarmerie… (iv) de la « privatisation » de la rente du fait de
la réforme de la filière café-cacao et (v) du contrôle accru des bailleurs
de fonds sur la dépense publique qui réduit de façon drastique les
possibilités d’utilisation de la rente agricole ainsi que de l’aide à des
fins clientélistes.
Laurent
Gbagbo a donc reconduit le système clientéliste sous sa forme appauvrie en
intensifiant l’ethnicisation de la vie politique. Cette situation a conduit à
une nouvelle prise de parole d’une partie de l’armée le 19 septembre 2002.
Plusieurs mois après cet événement, la situation en Côte d’Ivoire est loin
d’être stabilisée.
Conclusion
La crise
ivoirienne est une crise structurelle du modèle clientéliste mis en place au
lendemain de l’indépendance et qui suppose un volume croissant de rente pour
alimenter une demande en augmentation constante. En effet, des éléments
déstabilisateurs conduisent inéluctablement à la faillite de ce modèle : d’une
part, le tarissement de la rente, qu’elle provienne du secteur agricole, de l’aide
extérieure ou de l’endettement ; d’autre part, la contrainte
extérieure, par ses exigences d’une « privatisation » du système
de captation de la rente et d’un contrôle strict du mécanisme de
redistribution à travers la dépense publique.
Dès
lors, le système survit sous une forme appauvrie, recentrant la distribution de
la rente sur une base toujours plus étroite et libérant des forces centrifuges
au sein de la société ivoirienne. Par ses caractéristiques, le clientélisme
appauvri ne peut fonctionner dans le cadre d’un régime
« démocratique ». La confiscation de la rente par une minorité
implique un régime fort, similaire à ceux de certains pays producteurs de
pétrole. Dans l’hypothèse où le gouvernement d’union nationale tenterait
de proroger le système actuel, il est à craindre que l’instabilité persiste
et conduise à une nouvelle prise de parole des forces de sécurité.
Bernard
Conte
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