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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 24/02/02

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  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 







Chine - Perspectives 2002

par Ludovic WOETS, woets.ludovic@wanadoo.fr ,
Consultant auprès du Ministère de la Défense
ainsi que pour plusieurs groupes industriels et sociétés du secteur de l’armement,
expert auprès de la BFCE, ACECO, et de l’APM

Zhongguo (l’Empire du milieu, le centre du monde) est aujourd’hui à la croisé des chemins. Ce que sera la Chine de demain ne peut être prédit avec exactitude. Néanmoins, certains scénarios existent, dont deux extrêmes. La désintégration de la Chine est un des scénarios couramment évoqués. Les chinois définissent traditionnellement leur pays par le terme : Zhongguo (l’Empire du milieu, le centre du monde) ou par le terme : Tianxia (Monde, univers). Le ciel (Tian) a conféré à son fils (l’Empereur) le mandat de régner sur terre avec justice et morale. Dans le cas contraire, tian créé le Chaos (luan) donnant droit au fameux Ge Ming, le défi au mandat1. Ce concept du défi au mandat est d’une importance considérable pour comprendre, non seulement la structure politique de l’Etat chinois, mais aussi les structures mentales de la population. Le chinois craint le vide. Le vide et le chaos. Le vide car entraînant le chaos. Le chaos car étant toujours accompagné pour la Chine de « grands malheurs ». Le comportement de la population chinoise n’est donc prévisible que dans les circonstances ou le pouvoir est fort. En très large partie, l’avenir de la Chine dépendra du degré de cohésion de l’Etat. De ce fait, des désordres n’ont rien d’invraisemblable. Le contrôle du pouvoir central en Chine, aujourd’hui comme hier, et ce à travers toutes les époques de l’histoire de la Chine, repose sur un concept culturel : l’important n’est pas le contrôle économique , mais le contrôle politique et moral. Le défi aujourd’hui lancé à la Chine est considérable. Nul ne peut vraiment saisir la portée de la mutation en cours. Et pour les dirigeants chinois, demeure essentiel l’aspect politique et moral.

La réforme économique ne semble pas être un but mais l’instrument d’une stratégie de puissance dont l’objectif est de rétablir toute l’influence de la Chine impériale . Le concept de « modernisation » s’applique en réalité aux instruments de la puissance chinoise, ce que le Japon avait déjà compris avec l’ère Meiji et mis en pratique durant l’entre-deux guerres. La Chine ne sera l’alliée de personne n’en déplaise à certains stratèges, notamment américains. Etre chinois signifie être civilisé, les autres étant à la fois barbares et inférieurs. Ils doivent donc être déférents. Ce sentiment mêlé à une historicité d’humiliation collective, l’assurance d’une suprématie chinoise envers les autres, donnera à terme un statut de puissance dominante à la Chine. Les longues périodes de l’histoire chinoise où ce pays à été diminué et humilié auront leurs répercussions à l’inverse. Ce rappel historique à son importance, il permet de comprendre pourquoi la Chine, qui estime avoir souffert de l’occident (La Chine reste aujourd’hui un pays blessé dans son orgueil), ne veut pas se voir imposer un modèle occidental, y compris au sein des relations internationales. Elle exige d’être respectée et admirée pour sa longue science du monde (tianxia). Pour les chinois, la situation actuelle n’est qu’un incident de l’histoire (à son apogée en l’an 88 de notre ère, la Chine contrôlait l’un des plus vastes empires que le monde ait connu). La Chine parviendra à corriger cette situation et tendra à retrouver sa « centralité » face aux Etats-Unis, qui forment aujourd’hui réellement l’Empire du Milieu. Deux empires qui se rencontrent. L’idéal de l’Empire, c’est les deux empires, l’harmonie du déséquilibre, le ying et le Yang chinois, le jeu de go. La Chine veut engager un dialogue avec l’autre empire. Les chinois prennent les règles de logique de leur adversaire, tout en gardant fondamentalement leur logique ancestrale. La Chine veut faire croire aux Etats-Unis qu’elle intègre les mêmes règles et logiques. La Chine a un problème de dialogue, de « grammaire » avec l’occident et avec les Etats-Unis ; dialogue dans lequel l’Europe n’a pas sa place (les Etats-Unis comme la Chine savent qu’un dialogue et une coexistence entre égaux n’existe pas). La seule conception du monde perçu par les Etats-Unis est la conception américaine. C’est une « douleur » pour la Chine que de devoir faire comme l’occident. Or, l’occident n’existe qu’au travers de son impérialisme (la « grammaire » de l’occident), c’est-à-dire l’élargissement des zones de contrôle, de pouvoir et de conquête. Où est la frontière chinoise ? La Chine est l’Empire du Milieu, c’est un pays fermé. L’hégémonie chinoise n’existe pas, de même que l’impérialisme chinois (à l’exception notable, ancienne et très certainement future, du territoire « russe » du fleuve amour, et de la mer de Chine pour ses débouchés et ressources). La Chine a traversé le Pacifique bien avant les occidentaux, et elle n’a pas cherché la conquête ou l’absorption, car elle était déjà un espace fermé qui se suffit à lui-même. Aujourd’hui, si la Chine force sa nature dans une idéologie de modernité et d’ouverture, elle n’en devient pas occidentale pour autant. L’instant ne compte pas, nous ne pouvons comprendre la Chine qu’avec la « distance », c’est-à-dire un retour dans l’instant de l’histoire. La Chine vit une « implosion » de l’Empire, comme la Russie des années 80. D’où, une volonté farouche (et compréhensible) de préserver l’Empire central alors même que Pékin ne contrôle que difficilement les provinces du Sud. La seule grande « paranoïa » chinoise, c’est la préservation de l’Empire et de son unité. Et l’un des moyens de conservation, c’est la guerre, surtout la guerre « symbolique ».

De même, la reconfucianisation actuelle de la société chinoise, vise avant tout à restaurer l’ancien processus de confucianisation sur les pays dits « sinisés » (Corée, Vietnam et même Japon), donnant naissance au concept de « Chine culturelle » en cercles concentriques : un noyau central constitué de la Chine, Taiwan et Singapour, le cercle des pays sinisés, puis le cercle des diasporas chinoises, enfin, le dernier cercle, celui des « intellectuels sinisés ». Selon, Anne Cheng, sinologue et professeur à l’INALCO, cette vision, qui correspond à celle plus ancienne de Kang Youwei, qui voyait la Chine, non pas comme le centre du monde, mais comme le monde dans son entier, sorte de tentative d’universalisation chinoise, est avant tout un aveu d’impuissance, d’impossibilité d’exister autrement.

Les réformes économiques contraignent par ailleurs, le régime à s’ajuster en permanence aux différents tiraillements, qui existent y compris au sein même du Parti Communiste Chinois (PCC). A terme, rien n’exclu un retour des partisans de la faction réformatrice du PCC du « printemps de Pékin » de 1989. La seule quête du pouvoir aujourd’hui semble être celle de la survie du pouvoir. De là, la doctrine du président Jiang Zemin sur « les trois représentations » : « les forces productives avancées (…), la culture avancée (…), les intérêts des larges masses » ; doctrine qui vise à conforter le régime sur une nouvelle assise sociale, celle des classes urbaines issues des réformes économiques. Il ne s’agit pas là, pour autant de démocratisation du régime au sens occidental, mais d’une mise en exergue d’un nouveau patriotisme, s’appuyant sur une confrontation nationaliste avec l’occident à l’extérieur, et une nouvelle forme d’autoritarisme à l’intérieur, par le biais d’une rationalisation des méthodes de pouvoir. Toute la difficulté du PCC est de concevoir ses méthodes de pouvoirs (et de contre-pouvoirs) dans le périmètre du parti (l’infaillibilité de ce dernier pouvant être contestée dans tous les domaines à l’exclusion du domaine politique). Or, le prix de l’infaillibilité du PCC, c’est son imprévisibilité. De là, toute la dérive politique du Président chinois (nouveau culte de la personnalité ?) jusqu’au prochain congrès du Parti (automne 2002) qui verra de nouvelles équipes émerger.

La relève qui devra être assurée par la quatrième génération de leaders retiendra l'attention de l'élite politique en Chine à la veille du 16éme Comité central du Parti communiste chinois en 2002. Cette période entraînera des transitions à la tête de l'État, du Parti et des forces armées. Du simple fait que tous les « candidats » potentiels ont en commun la nécessité de la poursuite de la réforme économique, de la stabilité et de l’unité du pays comme la poursuite de la politique nationaliste vis-à-vis de Taiwan, les risques d’une succession chaotique paraissent faibles. Pour autant, les indices de polarisation en Chine sont aujourd’hui importants (entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, entre ceux qui sont et ceux qui ne sont pas, …) et peuvent provoquer une implosion de la Chine. Les mouvements de revendications sont souterrains. Partout dans les campagnes, il y a des soulèvements contre les autorités locales. Pour le moment, ces différents soulèvements restent circonscris à une usine, un village, à un échelon local. Mais, s’il y a une lutte importante pour le pouvoir entre deux factions, l’histoire de la Chine nous apprend que le mécontentement social sera utilisé avec violence. Or, il y a aujourd’hui un problème de succession. La Chine est stable, oui mais uniquement en apparence. Les suites de Tien An Men n’ont toujours pas été réellement résolues. Certains demande aujourd’hui une réforme politique. Quid au mois d’août 2002 avec une possible réhabilitation du mouvement de 1989 ?

Il semble aujourd’hui que Jian Zémin quittera la présidence juste avant le 16éme Comité central, mais qu’il conservera la présidence de la Commission Militaire Centrale (CMC) jusqu’en 2007. Qui remplacera le leader chinois qui tentera d’exercer le pouvoir dans les coulisses comme avant lui Deng Xiaoping ? Li Peng, peu populaire a déjà dépassé l’âge obligatoire de la retraite (70 ans), tandis que le Premier Ministre actuel, Zhu Rongji, a indiqué à de multiples reprises qu’il désirait quitter le pouvoir dés 2002, et ce malgré les « invitations » à sa nomination à la tête du CNP. Alors qui ? Les experts ont identifié trois dirigeants possibles (avec toutes la prudence et les réserves qu’il se doit) : le vice-président Hu Jintao ; le secrétaire du Parti au Guangdong, Li Changchun ; enfin, Zeng Qinghong, collaborateur de longue date de Jiang Zemin, qui dirige actuellement le Département de l'organisation du Comité central du PCC. Hu Jintao est actuellement le candidat favori pour assurer la succession de Jiang. Depuis sa nomination au Politburo en 1992, à la vice-présidence de la RPC en 1998 et à la vice-présidence de la Commission mifitaire centrale en 1999, Hu « trust » tous les postes au sein du Parti comme de l’Etat et des forces armées mais ne dispose pas d'une d'influence importante. Li Changchun, actuellement au Guangdong pour réaliser une mission quasi-impossible (mater les conflits sociaux tout en éliminant la corruption et la fraude fiscale) pourrait se voir octroyer le poste de Premier ministre. Enfin, Zeng Qinghong, bénéficie de l’appui de Jiang Zemin, mais avec d’étonnantes réserves.

Néanmoins, plusieurs facteurs devraient (logiquement ?) compliquer la succession. D’abord, il semble que Jian Zemin, malgré de nombreuses déclarations, souhaite garder le pouvoir. Il est en ce sens soutenu par les représentants (puissants) de certaines villes comme ceux de Shanghai. Certes, la constitution limite à deux mandats la présidence (Jiang achévera son deuxième mandat en 2003), mais elle ne limite aucunement l’attribution et la tenue des postes de secrétaire général du parti et de la présidence de la Commission militaire centrale. Par ailleurs, Jian Zemin pourrait « jouer » Zheng Qinghong contre Hu afin de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2007 en se présentant comme le seul garant d’un non-affrontement entre Hu et Zheng Qinghong.

Les attentats du 11 septembre modifient la carte géopolitique du monde. Toute première modification, le basculement de la Russie. La Chine constitue, ensuite, une autre modification d’importance. Certes, les premières manifestations à Pékin lors de l’effondrement des Twin Towers furent de joie car perçues comme « la rançon de la politique américaine ». Pour autant, dés le lendemain du 11 septembre, Jiang Zemin affirmait au président américain le soutien de son pays contre le « terrorisme international ». Pour la Chine, il s’agit de profiter de l’occasion pour renforcer sa tutelle sur les Ouïgours, dont le mouvement nationaliste qui combat la domination Han au Xinjiang est considéré comme une « force terroriste dont le but est de faire éclater la Chine » (déclaration de Jiang Zemin), et de lancer des offensives diplomatiques sur la question de Taiwan, notamment lors de la conférence de l’APEC à Shanghai. De même, elle vieille à ses investissements au Kazakhstan. Tout autant, la crise entre l’Inde et le Pakistan, permet à la Chine de renouer un étroit contact avec le Pakistan et de rompre un tête à tête trop américain. En réalité, la Chine, confrontée à une contradiction dogmatique entre sa volonté d’affirmer sa « puissance stratégique » vis-à-vis de l’Occident (de là, une politique nationaliste visant à recouvrer les frontières de l’Empire des Qing qui se résume en un slogan couramment repris : « la Chine peut dire non ! ») et la nécessité de développer son économie par le biais de bonnes et étroites relations commerciales avec ce dernier (notamment la recherche du renouvellement de la clause de la nation la plus favorisée) ; se retrouve « bloquée » sur ses marges par les différentes avancées américaines, qu’elle veut définir provisoire. De là, une volonté évidente de redéfinir une « offre » chinoise globale (la Pax sinisa face à la Pax americana), en reprenant position en Asie du Sud face aux mouvements américains et à leurs récentes prises de position stratégiques, alors même que le rapprochement Poutine-Bush hypothèque le partenariat stratégique noué avec la Russie2. Quel nouvel avenir ? Car l’épreuve des faits doit être distinguée du déclamatoire : lorsque de tels pays « bougent », d’autres se voient « bousculés ».

Enfin, d’autres interrogations demeurent, au premier rang desquelles la place et le rôle dévolu au sein de cette succession à l’Armée populaire de libération (APL). La nature même des relations entre forces armées et dirigeants civils est difficile à cerner, d’autant que l’ordre imposé en 1998 par Jiang Zemin et Zhu Rongji à l’APL de cesser toute activité économique ne fut pas sans conséquence (par ailleurs, qui peut assurer de la réalité de cette cessation d’activité ?). Certes, les généraux en chef Liu Huaqing et Zhang Zhen, écartés du pouvoir et mis à la retraite demeurent influents, mais pour autant, Chi Haotian et Zhang Wannian, actuellement en charge des affaires militaires, ont été nommés grâce à Jiang Zemin. De plus, si des tensions existent concernant le budget militaire, ou encore concernant le recours à la force contre Taiwan, il ne semble pas exister aujourd’hui de dirigeant militaire possédant une envergure nationale de nature à éclipser les équipes en place. Enfin, il convient de noter qu’aucun membre de l’APL ne siége depuis 1997 au Comité permanent du Politburo (une première depuis 1949).

Pour autant, l’APL a-t-elle été évincée réellement du processus politique décisionnel ? L’influence des généraux en chef (en place comme en retraite) est tout autant officieuse qu’indéniable. Pour les observateurs attentifs, les dirigeants militaires semblent n’accorder aux dirigeants actuels et à leurs équipes qu’un soutien pragmatique reposant sur trois critères : la garantie de la stabilité sociale et donc de l’unité, l’allocation d’un budget militaire permettant à la fois la modernisation et la professionnalisation des forces armées (deux caractéristiques qui, en séparant les forces armées du Parti et de l’Etat, unifient davantage encore les militaires et augmente leur base d’influence face aux civils), enfin, la mise en œuvre d’une politique nationaliste, tout particulièrement concernant Taiwan. De la, aujourd’hui, des rapports de force, qui poussent l’APL à tenter d’accroître son influence tant sur les dirigeants actuels que sur les futurs dirigeants éventuels, en fonction des grands sujets. Pour autant, si les dirigeants civils parviennent à assurer la stabilité du pays, l’augmentation constante du budget de la défense et la continuité d’une politique nationaliste vis-à-vis de Taiwan, la politique chinoise devrait être relativement stable de 2001 à 2006. Pour autant, Taiwan restera durant ces années de transition politique, la question cruciale de la succession chinoise en n’oubliant pas le fait, souvent omis par les occidentaux, que ce n’est pas parce que l’équilibre des forces militaires ne lui serait pas favorable que la Chine ne tentera pas une réunification par la force. Aujourd’hui, de nombreux indices nous parviennent indiquant une nette augmentation des possibilités d’un recours à la force. Certains généraux auraient même fixés au Politburo un délai de cinq à sept ans pour assurer la réunification, accentuant davantage les pressions sur Jiang Zemin. Or, alors que ce dernier désire passer à l’histoire en réglant la question taiwanaise, l’aggravation de difficultés intérieures dans les années à venir risquerait d’entraîner les dirigeants chinois à l’invasion de Taiwan pour « distraire » la population.

À terme, l’essor de la Chine posera la question de la pérennité de Taiwan (un « jeu » complexe) et de la Corée du Sud comme du Nord, ce qui risque d’avoir des répercutions importantes. La Chine exigera la réunification avec Taiwan (Elle a obtenu celle de Hongkong en 1997 et celle de Macao en 1999). A l’inverse, Taiwan tentera de se définir une « vie propre », en voulant mettre fin au dogme d’une seule Chine. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les déclarations du Président Taiwanais Lee Teng-Hui à l’été 1999, désireux d’instaurer avec la République Populaire de Chine, des « relations spéciales d’Etat à Etat ». Or, Taïwan, c’est la Chine depuis plus de 3 000 ans et sera toujours chinoise dans 3 000 ans. Vis-à-vis des deux Corée, la réunification se fera avec la Chine et cette dernière imposera certainement comme condition, la neutralité du nouveau pays Corée vis-à-vis des Etats-Unis. Le Japon a déjà commencé à se reconfigurer dans une optique de « collaboration » avec la Chine. Le Japon ne devrait jouer aucun pays contre la Chine et il « collera » au mieux à la Chine. Le Japon sera en fait déguisé en facteur d’ordre, toujours solidaire de la position chinoise mais indépendant. Un ancien suzerain qui regarde un vassal devenu plus fort. Cependant, le Japon peut-il continuer à maintenir son dispositif de puissance militaire virtuelle ? De confier sa sécurité aux seuls Etats-Unis ? La question n’est pas de déterminer si le Japon possède les capacités de devenir une grande puissance militaire (y compris nucléaire), mais s’il décidera de le faire ou s’il y sera contraint ? Le Japon, pourrait être tenté dans cette optique par une alliance stratégique avec l’Inde, alliance faisant office de contrepoids face à la Russie et à la Chine.

Pour la Chine, la disparition de l’éventualité du conflit mondial disparu (ou relativement impensable), reste les conflits limités3 ou localisés qui correspondent à la carte des revendications chinoises de l’environnement périphérique immédiat de la RPC. Et la Chine entend bien profiter de la situation stratégique mondiale pour renforcer ses propres positions, notamment afin d’assurer l’accès de la Chine aux régions pétrolifères de l’Asie centrale. Pour Valérie Niquet : « Les stratèges chinois semblent ainsi raisonner, au risque de tous les dérapages, en terme d’urgence et d’occasions à saisir4 » . La Chine paraît bien être le seul pays capable de bouleverser les équilibres stratégiques internationaux. Dans cette optique, les stratèges chinois considèrent le Japon comme un adversaire potentiel en cas de conflit limité, et définissent le retour de ce dernier à une posture de puissance régionale comme « inacceptable ». Face à cette situation « d’ossification ou de radicalisation de l’empire chinois » selon les analystes japonais, le « Japon doit se liquéfier pour mieux contourner les obstacles5 » . Tout autant, il convient de garder à l’esprit que l’histoire de la Chine est celle d’un immense balancier oscillant entre unification et division. Le fameux Ge Ming toujours.

Le renforcement national auquel nous assistons en Asie pourrait nous conduire à l’apparition de guerres. Le développement de leurs composants nationaux, de leurs structurations nationales dans le temps et dans l’espace, peuvent tout autant aboutir à un développement harmonieux, ou, à l’image de l’Europe au XIX et XX ème siècle, à des conflits violents. Nous devrions assister – à terme – à des conflits indirects en Asie, où nombres de pays (Inde et Chine notamment) ont des intérêts fortement concurrents. L’Inde redoute par-dessus tout une attaque conjointe sino-pakistanaise. De là, la logique de chaque protagoniste : tenter d’encercler l’adversaire par le biais de traité d’amitié et de défense. Or, il s’agit aussi de masses démographiques dépassant les trois milliards d’individus. De là aussi, le regain de l’atome militaire. Pour nombres de penseurs, la prochaine « grande guerre » se déroulera autour du triangle Chine-Inde-Pakistan. Et ce triangle est aujourd’hui devenu un triangle nucléaire. Ce qui ne fait d’ailleurs peur à aucun des protagonistes, l’un des derniers chefs d’Etat-major indien n’hésitait pas à déclarer : « l’Inde devrait être capable d’encaisser une première frappe. Ensuite, il faudrait répliquer en frappant 5 villes pakistanaises ou 10 villes chinoises. Il faudrait utiliser des charges de 20 kilotonnes détonnées à faible altitude6 ». Parallèlement, la Chine craint que l’Asie Centrale ne devienne la zone à risque pour elle. Elle redoute que l’ancien pays de Tammerlan7 ne renaisse entraînant au Tadjikistan ou en Ouzbékistan (les fondamentalistes d’Alach prônent le panturquisme, c’est-à-dire une Asie centrale unifiée) de graves troubles dans les vingt années à venir. Et là, les préoccupations stratégiques chinoises rejoignent celles des russes. Autant Moscou que Pékin se doivent de maintenir la division de l’Asie centrale sur le plan ethnique, religieux mais aussi politique. Or, l’Ouzbékistan vise aujourd’hui à une hégémonie culturelle et économique sur l’Asie centrale, mais aussi géopolitique, Tachkent devenant dans cette vision, le pivot de l'Asie centrale. La vallée du Ferghana est depuis l’été 2000, le théâtre d’une offensive majeure du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (M.I.O.). Ce mouvement, formé en large partie par d’anciens d’Afghanistan proclame « vouloir renverser le régime impie » du Président ouzbeck, Islam Karimov. Le MIO intervient, non seulement en Ouzbékistan (région de Ferghana, mais aussi la région frontalière de Sourkhandaria), mais aussi au Kirghizstan et au Tadjikistan. L’appui des Talibans est aujourd’hui évident dans toute la zone, et celui de Moscou et de Téhéran plus discret. Parallèlement, au Tadjikistan, les trafiquants de drogue (liés à la mafia russe) ne cessent de renforcer leur pouvoir, à l’instar de Djouma Namangani, celui là même qui avait mené des incursions dans la région de Batken au Kirghizstan en 1999 pour augmenter sa « part de marché », donc sa puissance (il avait alors pris quatre géologues japonais en otages, les libérant contre une rançon de 5 millions de dollars). Et, de fait, toutes les conditions d’une déconflagration sont aujourd’hui réunies : dégradation de l’économie, crise démographique (50 % de la population à moins de 16 ans), corruption généralisée et narco-trafics, répression arbitraire (voir les rapports des dernières années de l’organisation HRW), forts développement des mouvements extrémistes.

La Chine joue un rôle de plus en plus important dans cette zone, comme dans une Asie en pleine mutation vers le XXIe siècle. L’augmentation de sa puissance militaire dans cet espace est aussi à mettre en parallèle de la diminution du poids militaire de la Russie. Sur les dix dernières années, le budget militaire chinois a connu une croissance impressionnante passant officiellement de 24,5 milliards de yuans (1 yuan = 0,7 franc) en 1989 à 90,99 milliards de yuans en 1998. Aucun changement majeur n’arrivera en Chine (dans un sens ou l’autre de la balance) sans la participation de l’Armée et de ses responsables. L’Armée demeure acquise au pouvoir et aux réformes de ce pouvoir. Pourquoi ? Tout simplement, car sans ces réformes, l’armée chinoise n’aurait jamais pu entreprendre sa modernisation. La Chine compte aujourd’hui, selon toute vraisemblance, le deuxième budget militaire de la planète après celui des Etats-Unis. Certes, les estimations varient dans une très large fourchette, alors même que ce budget est en augmentation de 11 à 21 % par an. Pour l’année 2001, le budget officiel « avoué » est de 17,7% soit 141 milliards de yuans (19 milliards d’Euros).

 

L’Asie est certainement une des régions au monde dans laquelle les risques d’escalade conflictuelle sont les plus importants (la part de l’Asie dans les dépenses militaires est ainsi passée de 10 % en 1987 à 20 % en 1997), avec une question majeure : la Chine, puissance régionale aspirant à plus, permettra-t-elle la montée en puissance d’autres pays ? Nombre de grandes puissances de demain se trouvent en Asie, c’est-à-dire dans la seule zone au monde où perdure la course aux armements. Les exacerbations nationalistes, les ambitions mondiales ou régionales, les rivalités et les conflits potentiels constituent autant de menaces. Comme l’écrit Thérèse Delpech : « la sécurité de l’Asie importe désormais au monde entier » car cette zone devrait représenter en 2020, 40 % du PNB mondial. Les Etats-Unis sont aujourd’hui la seule puissance globale maritime. Et elle entend bien le rester, comme rester la puissance « centrale » du monde. Or, aujourd’hui, la Chine vise à détrôner les Etats-Unis de cette centralité, afin de retrouver la sienne, millénaire, historique : l’Empire du Milieu.

La croissance a fragilisé l’unité du pays (certains évoquent la continuité du pays). La Chine de l’intérieur est aujourd’hui à l’écart de l’expansion économique. La Chine fonctionne donc aujourd’hui à plusieurs vitesses, fragilisation qui s’ajoute à la fracture entre les classes urbaines et les masses paysannes rurales, toujours démunies. Il convient d’ajouter à tout cela des incertitudes quand aux dissidences du Tibet et du Xinjiang. Tant que la croissance économique sera là, répartie (même mal répartie) la stabilité devrait être présente. Les ambitions territoriales de la Chine devraient alors se limiter à son territoire, c’est-à-dire à Taïwan. Si cette croissance venait à être affectée, la stabilité interne de la Chine s’en trouverait elle-aussi affectée, permettant toutes les craintes en terme d’expansionnisme, y compris maritime.

La Chine se tourne aujourd’hui vers la mer. Elle a obtenu durant la dernière décennie du XXéme siècle un accès permanent sur la mer du Japon (c’est-à-dire un accès sur la Pacifique Nord), et un accès à l’océan indien (par la Birmanie). La Chine revendique une marine de « mer verte », (jiji de jinhai fangyu zhanlie) c’est-à-dire une marine de haute mer8, reprenant un concept ancien : la puissance mondiale ou la déchéance. Et l’histoire nous apprend que lorsque l’on vise à la puissance mondiale, la puissance dynamique qui ressent une situation d’encerclement recherche la capacité de la grande puissance maritime (les experts de la Marine américaine estiment que la puissance maritime chinoise de posera pas problème avant 2020). Les chinois n’aiment pas la mer. Culturellement, ils se définissent d’ailleurs comme étant continentaux et terriens, mais ils savent tous que les troupes les ayant envahis sont venus par la mer. Voilà aussi pourquoi, la Chine s’est engagée dans un effort sans commune mesure afin d’accroître ses capacités amphibies de projection de force. Et, un argument revient depuis une décennie de manière constante concernant la mer de Chine : celle-ci est définie comme sheng kong jian, c’est-à-dire « notre espace vital ».

Espace vital, car de fait, la Chine est confrontée à un problème majeur : l’alimentation de sa population. Elle doit nourrir 20 % de la population mondiale avec 7 % des terres cultivables dans le monde. De plus, cette population , d’ici 2030, devrait encore augmenter (de l’ordre de 350 millions d’habitants), alors même que la surface agricole cultivée diminue. A cette date, la Chine devra nourrir 1,6 milliards de ren-kou (les chinois ne s’expriment pas en terme d’habitants, mais en terme de ren-kou : « bouche à nourrir »). Non seulement l’urbanisation et l’industrialisation consomment 2 millions d’hectares de terre par an, mais la pollution industrielle et agricole a fait chuter les rendements tout en détruisant plus d’un million d’hectares (par ailleurs, pour rappel, la Chine risque de connaître un stress hydrique à partir de 2015). Enfin les habitudes alimentaires des chinois sont en train d’évoluer (moins de riz et de poisson, et plus de viande). La Chine devrait donc importer (malgré l’augmentation des cultures hydroponiques) à l’avenir près de 400 millions de tonnes de céréales par an, soit grosso modo l’équivalent de sa production actuelle, mais aussi l’équivalent des exportations mondiales de céréales. Or, la population chinoise n’entrera pas en régression avant 2040 (la population chinoise ne devrait plafonner que vers 2032-2035 avant de redescendre au environ de 1 milliard 100 millions d’habitants à la fin du siècle). Cette probable explosion du marché mondial des céréales devrait aussi engendrer de graves crises dans les pays du Tiers Monde, incapable de suivre l’augmentation des cours. Famine, troubles sociaux, tensions et guerres sont donc à craindre. A cela s’ajoute que la Chine devient l’un des principaux pays importateur de produits énergétiques. De part sa démographie (à partir de 2040, sa population vieillira rapidement : 1 chinois sur 4 aura plus de 60 ans en 2040 contre 1 sur 10 actuellement), la fenêtre d’opportunité stratégique de la Chine est donc courte et se situe entre 2010 et 2030.

Par ailleurs, la guerre au Kosovo a engendré en Chine une incompréhension totale (celle de la primauté des droits de l’homme sur la souveraineté des Etats), une paranoïa résultant de l’histoire et des différentes humiliations occidentales du XIXe siècle : « La première étape de la nouvelle stratégie de l’OTAN visait les Balkans, la dernière sera dirigée contre la Chine9 » ; ainsi qu’une profonde prise de conscience de la nécessité d’une adaptation stratégique dans laquelle s’inscrivent les derniers essais du missile chinois Dong Feng 31 (missile mobile sur route à propergol solide) d’une portée de 8000 kms, donc capable théoriquement d’atteindre les Etats-Unis. En matière de puissance nucléaire, la Chine possède aujourd’hui une vingtaine de missiles capable d’atteindre les Etats-Unis, mais il s’agit de « vieux » missiles à propergols liquides (donc, ne pouvant être lancés sous faible préavis). En 1994, la Chine avait présentée la poursuite de ses essais nucléaires comme une « nécessité de défense nationale face à l’hégémonie américaine ». Sa doctrine repose sur deux types de missions : d’une part des frappes à moyenne et longue distance, deuxièmement des frappes tactiques. Dernièrement, le nombre de missiles tactiques s’est fortement accru dans la province de Fujian (prés de Taïwan). Surtout, il est vraisemblable d’estimer que la Chine alignera d’ici 2015 (2011 selon l’International Institute for Strategic Studies de Londres), un millier de missiles à têtes nucléaires, dont une centaine de type ICBM, ayant notamment les Etats-Unis comme objectif, sans omettre la Russie, toujours source d’inquiétude pour les Chinois. Enfin, la posture dissuasive devrait être à cette échéance, plus « agressive » : les chinois choisiront-ils une dissuasion tout azimuts (contre tous les adversaires possibles), ou au contraire une posture dissuasive minimale face aux Etats-Unis, voire une simple dissuasion de théâtre (notamment face à l’Inde et à son missile mobile Agni). De plus, la crise au Kosovo a procuré à la Corée du Nord, le soutien implicite de la Chine, y compris dans ses prétentions en matière balistique. Paul Bracken, expert des armements de cette région, pense que « la victoire des forces de la coalition derrière les Etats-Unis au Kosovo renforcera la diffusion des missiles et des armes de destruction massive en Asie. Pour la simple raison que les pays de la région ne veulent pas devenir un Kosovo, c’est-à-dire la cible d’une éventuelle attaque de l’occident, sans avoir de moyen de riposte10 ». La nouvelle bipolarité du monde Occident/Asie s’en trouve renforcée, d’autant que l’occident conserve les attributs de la puissance au sein du jeu et des règles de la diplomatie « classique » mais tente de définir parallèlement des modalités de suspension de souveraineté.

Le tissu du monde sera assez lâche, permettant aux intérêts régionaux de s’intercaler. Nous verrons très probablement l’apparition d’une nébuleuse multi-hétéro-polaire constituée d’ensembles et de sous-ensembles dans une architecture complexe, aléatoire et fortement évolutive. Cette toile sera structurée à partir d’une triangulation plus solide : Etats-Unis, Asie, Europe-Eurasie. Chaque pôle aurait alors une stabilité propre, mais dont le pourtour périphérique posséderait dans une géopolitique de la proximité, un espace de désordre générateur de tensions et de conflits. Une triade perfectionnée en somme. Mais ce tripôle induirait alors une double bipolarisation : la première, immédiate, entre inclus et exclus, existants et oubliés ; la seconde se réalisant ensuite par le rapprochement du pôle nord américain au pôle européen, et aboutissant à la redécouverte d’une bipolarité historique dépassant le millénaire, celle de l’Orient et de l’Occident, de l’Asie/Occident au sens de Marco Polo, par refus d’assimilation des choix et schémas occidentaux au travers d’une identité spécificité asiatique s’exprimant déjà largement comme le moteur nationaliste parfois xénophobe d’une « guerre » commerciale face à l’occident. Alain Joxe nous définit le monde comme devenant orwellien, « c’est-à-dire semblable à celui qu’évoquait Georges Orwell dans son roman d’anticipation 1984 : trois puissances dominant le monde et s’associant alternativement deux à deux11 » . Tout autant, cette tripolarisation du monde risque d’engendrer une fragmentation entre blocs, mais elle « oublie » aussi nombres de pays et d’espaces. La mondialisation n’est que celle d’une minorité, essentiellement occidentale qui plus est, celle des grandes firmes internationales !

 

 

Ludovic WOETS, woets.ludovic@wanadoo.fr, Consultant auprès du Ministère de la Défense ainsi que pour plusieurs groupes industriels et sociétés du secteur de l’armement, expert auprès de la BFCE, ACECO, et de l’APM

01/200
2

Notes

1 - Toutes les dynasties qui ont dirigé la Chine (sans aucune exception) ont été renversés par un mouvement de révolte paysan suivant le concept du défi au mandat : le Ge Ming.
2 - Traité d’amitié et de coopération, signé le 16 juillet 2001, et d’une durée de 20 ans.
3 - Ainsi, Zhang Wannian, vice-président de la commission centrale militaire, n’a pas hésité à déclarer en novembre 2000 : « une guerre éclatera certainement dans le détroit de Taiwan au cours du dixième plan quinquennal », ajoutant que l’APL (Armée Populaire de Libération) se devait d’attaquer la première afin de s’assurer la victoire.
4 - Valérie NIQUET. Les relations Sino-Japonaises facteurs de crise et volonté d’apaisement. Mais aussi le document de Xiao Bing, Quing Bo. Zhongguo jundui nengtou daying xie yi chang zhangzeng, l’armée chinoise peut-elle gagner la prochaine guerre. 1993.
5 - Noda Nobuo. La mort de Deng Xiaoping. L’Empire chinois va-t’il absorber le Japon ? Shokun. Avril 1997.
6 - Tony EMERSON. Asia’s ground zero. In, Le Défi Chinois. P 401. Serge BESANGER. Ed Alban. 1996.
7 - Tamerlan (Tìmúr Lang, dit Tamerlan ou Timur le Boiteux, 1336 - 1405) se déclara l’héritier de Gengis Khân.
8 - En 2006, la Chine possédera ses premiers porte-avions, qu’elle pourra associer à ceux, de taille réduite, acquis en Espagne auprès de Bazan.
9 - Zhang ZHAOZHONG, professeur à l’Université nationale de défense chinoise, dans l’hebdomadaire Nanfang Zhoumo. In Le Monde. Article de Frédéric BOBIN. 22/06/99.
10 - Paul BRACKEN. Entretien au Los Angeles Times. In Le Monde du 28/07/99.
11 - Alain JOXE. Voyage aux sources de la guerre. PUF. Paris. Juin 1991. p 18.




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