La réforme
économique ne semble pas être un but mais l’instrument d’une
stratégie de puissance dont l’objectif est de rétablir toute l’influence
de la Chine impériale . Le concept de « modernisation » s’applique
en réalité aux instruments de la puissance chinoise, ce que le Japon avait
déjà compris avec l’ère Meiji et mis en pratique durant l’entre-deux
guerres. La Chine ne sera l’alliée de personne n’en déplaise à
certains stratèges, notamment américains. Etre chinois signifie être
civilisé, les autres étant à la fois barbares et inférieurs. Ils doivent
donc être déférents. Ce sentiment mêlé à une historicité d’humiliation
collective, l’assurance d’une suprématie chinoise envers les autres,
donnera à terme un statut de puissance dominante à la Chine. Les longues
périodes de l’histoire chinoise où ce pays à été diminué et humilié
auront leurs répercussions à l’inverse. Ce rappel historique à son
importance, il permet de comprendre pourquoi la Chine, qui estime avoir
souffert de l’occident (La Chine reste aujourd’hui un pays blessé dans
son orgueil), ne veut pas se voir imposer un modèle occidental, y compris
au sein des relations internationales. Elle exige d’être respectée et
admirée pour sa longue science du monde (tianxia). Pour les chinois,
la situation actuelle n’est qu’un incident de l’histoire (à son
apogée en l’an 88 de notre ère, la Chine contrôlait l’un des plus
vastes empires que le monde ait connu). La Chine parviendra à corriger
cette situation et tendra à retrouver sa « centralité » face
aux Etats-Unis, qui forment aujourd’hui réellement l’Empire du Milieu.
Deux empires qui se rencontrent. L’idéal de l’Empire, c’est les deux
empires, l’harmonie du déséquilibre, le ying et le Yang chinois, le jeu
de go. La Chine veut engager un dialogue avec l’autre empire. Les chinois
prennent les règles de logique de leur adversaire, tout en gardant
fondamentalement leur logique ancestrale. La Chine veut faire croire aux
Etats-Unis qu’elle intègre les mêmes règles et logiques. La Chine a un
problème de dialogue, de « grammaire » avec l’occident et
avec les Etats-Unis ; dialogue dans lequel l’Europe n’a pas sa
place (les Etats-Unis comme la Chine savent qu’un dialogue et une
coexistence entre égaux n’existe pas). La seule conception du monde
perçu par les Etats-Unis est la conception américaine. C’est une
« douleur » pour la Chine que de devoir faire comme l’occident.
Or, l’occident n’existe qu’au travers de son impérialisme (la
« grammaire » de l’occident), c’est-à-dire l’élargissement
des zones de contrôle, de pouvoir et de conquête. Où est la frontière
chinoise ? La Chine est l’Empire du Milieu, c’est un pays fermé. L’hégémonie
chinoise n’existe pas, de même que l’impérialisme chinois (à l’exception
notable, ancienne et très certainement future, du territoire
« russe » du fleuve amour, et de la mer de Chine pour ses
débouchés et ressources). La Chine a traversé le Pacifique bien avant les
occidentaux, et elle n’a pas cherché la conquête ou l’absorption, car
elle était déjà un espace fermé qui se suffit à lui-même. Aujourd’hui,
si la Chine force sa nature dans une idéologie de modernité et d’ouverture,
elle n’en devient pas occidentale pour autant. L’instant ne compte pas,
nous ne pouvons comprendre la Chine qu’avec la « distance », c’est-à-dire
un retour dans l’instant de l’histoire. La Chine vit une
« implosion » de l’Empire, comme la Russie des années 80. D’où,
une volonté farouche (et compréhensible) de préserver l’Empire central
alors même que Pékin ne contrôle que difficilement les provinces du Sud.
La seule grande « paranoïa » chinoise, c’est la préservation
de l’Empire et de son unité. Et l’un des moyens de conservation, c’est
la guerre, surtout la guerre « symbolique ».
De même, la
reconfucianisation actuelle de la société chinoise, vise avant tout à
restaurer l’ancien processus de confucianisation sur les pays dits
« sinisés » (Corée, Vietnam et même Japon), donnant naissance
au concept de « Chine culturelle » en cercles
concentriques : un noyau central constitué de la Chine, Taiwan et
Singapour, le cercle des pays sinisés, puis le cercle des diasporas
chinoises, enfin, le dernier cercle, celui des « intellectuels
sinisés ». Selon, Anne Cheng, sinologue et professeur à l’INALCO,
cette vision, qui correspond à celle plus ancienne de Kang Youwei, qui
voyait la Chine, non pas comme le centre du monde, mais comme le monde dans
son entier, sorte de tentative d’universalisation chinoise, est avant tout
un aveu d’impuissance, d’impossibilité d’exister autrement.
Les réformes
économiques contraignent par ailleurs, le régime à s’ajuster en
permanence aux différents tiraillements, qui existent y compris au sein
même du Parti Communiste Chinois (PCC). A terme, rien n’exclu un retour
des partisans de la faction réformatrice du PCC du « printemps de
Pékin » de 1989. La seule quête du pouvoir aujourd’hui semble
être celle de la survie du pouvoir. De là, la doctrine du président Jiang
Zemin sur « les trois représentations » : « les
forces productives avancées (…), la culture avancée (…), les
intérêts des larges masses » ; doctrine qui vise à conforter
le régime sur une nouvelle assise sociale, celle des classes urbaines
issues des réformes économiques. Il ne s’agit pas là, pour autant de
démocratisation du régime au sens occidental, mais d’une mise en exergue
d’un nouveau patriotisme, s’appuyant sur une confrontation nationaliste
avec l’occident à l’extérieur, et une nouvelle forme d’autoritarisme
à l’intérieur, par le biais d’une rationalisation des méthodes de
pouvoir. Toute la difficulté du PCC est de concevoir ses méthodes de
pouvoirs (et de contre-pouvoirs) dans le périmètre du parti (l’infaillibilité
de ce dernier pouvant être contestée dans tous les domaines à l’exclusion
du domaine politique). Or, le prix de l’infaillibilité du PCC, c’est
son imprévisibilité. De là, toute la dérive politique du Président
chinois (nouveau culte de la personnalité ?) jusqu’au prochain
congrès du Parti (automne 2002) qui verra de nouvelles équipes émerger.
La relève qui
devra être assurée par la quatrième génération de leaders retiendra
l'attention de l'élite politique en Chine à la veille du 16éme Comité
central du Parti communiste chinois en 2002. Cette période entraînera des
transitions à la tête de l'État, du Parti et des forces armées. Du
simple fait que tous les « candidats » potentiels ont en commun
la nécessité de la poursuite de la réforme économique, de la stabilité
et de l’unité du pays comme la poursuite de la politique nationaliste
vis-à-vis de Taiwan, les risques d’une succession chaotique paraissent
faibles. Pour autant, les indices de polarisation en Chine sont aujourd’hui
importants (entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, entre ceux qui sont
et ceux qui ne sont pas, …) et peuvent provoquer une implosion de la
Chine. Les mouvements de revendications sont souterrains. Partout dans les
campagnes, il y a des soulèvements contre les autorités locales. Pour le
moment, ces différents soulèvements restent circonscris à une usine, un
village, à un échelon local. Mais, s’il y a une lutte importante pour le
pouvoir entre deux factions, l’histoire de la Chine nous apprend que le
mécontentement social sera utilisé avec violence. Or, il y a aujourd’hui
un problème de succession. La Chine est stable, oui mais uniquement en
apparence. Les suites de Tien An Men n’ont toujours pas été réellement
résolues. Certains demande aujourd’hui une réforme politique. Quid au
mois d’août 2002 avec une possible réhabilitation du mouvement de
1989 ?
Il semble
aujourd’hui que Jian Zémin quittera la présidence juste avant le 16éme
Comité central, mais qu’il conservera la présidence de la Commission
Militaire Centrale (CMC) jusqu’en 2007. Qui remplacera le leader chinois
qui tentera d’exercer le pouvoir dans les coulisses comme avant lui Deng
Xiaoping ? Li Peng, peu populaire a déjà dépassé l’âge
obligatoire de la retraite (70 ans), tandis que le Premier Ministre actuel,
Zhu Rongji, a indiqué à de multiples reprises qu’il désirait quitter le
pouvoir dés 2002, et ce malgré les « invitations » à sa
nomination à la tête du CNP. Alors qui ? Les experts ont identifié
trois dirigeants possibles (avec toutes la prudence et les réserves qu’il
se doit) : le vice-président Hu Jintao ; le secrétaire du Parti
au Guangdong, Li Changchun ; enfin, Zeng Qinghong, collaborateur de
longue date de Jiang Zemin, qui dirige actuellement le Département de
l'organisation du Comité central du PCC. Hu Jintao est actuellement le
candidat favori pour assurer la succession de Jiang. Depuis sa nomination au
Politburo en 1992, à la vice-présidence de la RPC en 1998 et à la
vice-présidence de la Commission mifitaire centrale en 1999, Hu
« trust » tous les postes au sein du Parti comme de l’Etat et
des forces armées mais ne dispose pas d'une d'influence importante. Li
Changchun, actuellement au Guangdong pour réaliser une mission
quasi-impossible (mater les conflits sociaux tout en éliminant la
corruption et la fraude fiscale) pourrait se voir octroyer le poste de
Premier ministre. Enfin, Zeng Qinghong, bénéficie de l’appui de Jiang
Zemin, mais avec d’étonnantes réserves.
Néanmoins,
plusieurs facteurs devraient (logiquement ?) compliquer la succession.
D’abord, il semble que Jian Zemin, malgré de nombreuses déclarations,
souhaite garder le pouvoir. Il est en ce sens soutenu par les représentants
(puissants) de certaines villes comme ceux de Shanghai. Certes, la
constitution limite à deux mandats la présidence (Jiang achévera son
deuxième mandat en 2003), mais elle ne limite aucunement l’attribution et
la tenue des postes de secrétaire général du parti et de la présidence
de la Commission militaire centrale. Par ailleurs, Jian Zemin pourrait
« jouer » Zheng Qinghong contre Hu afin de se maintenir au
pouvoir jusqu’en 2007 en se présentant comme le seul garant d’un
non-affrontement entre Hu et Zheng Qinghong.
Les attentats
du 11 septembre modifient la carte géopolitique du monde. Toute première
modification, le basculement de la Russie. La Chine constitue, ensuite, une
autre modification d’importance. Certes, les premières manifestations à
Pékin lors de l’effondrement des Twin Towers furent de joie car perçues
comme « la rançon de la politique américaine ». Pour autant,
dés le lendemain du 11 septembre, Jiang Zemin affirmait au président
américain le soutien de son pays contre le « terrorisme
international ». Pour la Chine, il s’agit de profiter de l’occasion
pour renforcer sa tutelle sur les Ouïgours, dont le mouvement nationaliste
qui combat la domination Han au Xinjiang est considéré comme une
« force terroriste dont le but est de faire éclater la Chine »
(déclaration de Jiang Zemin), et de lancer des offensives diplomatiques sur
la question de Taiwan, notamment lors de la conférence de l’APEC à
Shanghai. De même, elle vieille à ses investissements au Kazakhstan. Tout
autant, la crise entre l’Inde et le Pakistan, permet à la Chine de
renouer un étroit contact avec le Pakistan et de rompre un tête à tête
trop américain. En réalité, la Chine, confrontée à une contradiction
dogmatique entre sa volonté d’affirmer sa « puissance
stratégique » vis-à-vis de l’Occident (de là, une politique
nationaliste visant à recouvrer les frontières de l’Empire des Qing qui
se résume en un slogan couramment repris : « la Chine peut dire
non ! ») et la nécessité de développer son économie par le
biais de bonnes et étroites relations commerciales avec ce dernier
(notamment la recherche du renouvellement de la clause de la nation la plus
favorisée) ; se retrouve « bloquée » sur ses marges par
les différentes avancées américaines, qu’elle veut définir provisoire.
De là, une volonté évidente de redéfinir une « offre »
chinoise globale (la Pax sinisa face à la Pax americana), en
reprenant position en Asie du Sud face aux mouvements américains et à
leurs récentes prises de position stratégiques, alors même que le
rapprochement Poutine-Bush hypothèque le partenariat stratégique noué
avec la Russie2. Quel nouvel avenir ? Car l’épreuve
des faits doit être distinguée du déclamatoire : lorsque de tels
pays « bougent », d’autres se voient
« bousculés ».
Enfin, d’autres
interrogations demeurent, au premier rang desquelles la place et le rôle
dévolu au sein de cette succession à l’Armée populaire de libération (APL).
La nature même des relations entre forces armées et dirigeants civils est
difficile à cerner, d’autant que l’ordre imposé en 1998 par Jiang
Zemin et Zhu Rongji à l’APL de cesser toute activité économique ne fut
pas sans conséquence (par ailleurs, qui peut assurer de la réalité de
cette cessation d’activité ?). Certes, les généraux en chef Liu
Huaqing et Zhang Zhen, écartés du pouvoir et mis à la retraite demeurent
influents, mais pour autant, Chi Haotian et Zhang Wannian, actuellement en
charge des affaires militaires, ont été nommés grâce à Jiang Zemin. De
plus, si des tensions existent concernant le budget militaire, ou encore
concernant le recours à la force contre Taiwan, il ne semble pas exister
aujourd’hui de dirigeant militaire possédant une envergure nationale de
nature à éclipser les équipes en place. Enfin, il convient de noter qu’aucun
membre de l’APL ne siége depuis 1997 au Comité permanent du Politburo
(une première depuis 1949).
Pour autant, l’APL
a-t-elle été évincée réellement du processus politique
décisionnel ? L’influence des généraux en chef (en place comme en
retraite) est tout autant officieuse qu’indéniable. Pour les observateurs
attentifs, les dirigeants militaires semblent n’accorder aux dirigeants
actuels et à leurs équipes qu’un soutien pragmatique reposant sur trois
critères : la garantie de la stabilité sociale et donc de l’unité,
l’allocation d’un budget militaire permettant à la fois la
modernisation et la professionnalisation des forces armées (deux
caractéristiques qui, en séparant les forces armées du Parti et de l’Etat,
unifient davantage encore les militaires et augmente leur base d’influence
face aux civils), enfin, la mise en œuvre d’une politique nationaliste,
tout particulièrement concernant Taiwan. De la, aujourd’hui, des rapports
de force, qui poussent l’APL à tenter d’accroître son influence tant
sur les dirigeants actuels que sur les futurs dirigeants éventuels, en
fonction des grands sujets. Pour autant, si les dirigeants civils
parviennent à assurer la stabilité du pays, l’augmentation constante du
budget de la défense et la continuité d’une politique nationaliste
vis-à-vis de Taiwan, la politique chinoise devrait être relativement
stable de 2001 à 2006. Pour autant, Taiwan restera durant ces années de
transition politique, la question cruciale de la succession chinoise en n’oubliant
pas le fait, souvent omis par les occidentaux, que ce n’est pas parce que
l’équilibre des forces militaires ne lui serait pas favorable que la
Chine ne tentera pas une réunification par la force. Aujourd’hui, de
nombreux indices nous parviennent indiquant une nette augmentation des
possibilités d’un recours à la force. Certains généraux auraient même
fixés au Politburo un délai de cinq à sept ans pour assurer la
réunification, accentuant davantage les pressions sur Jiang Zemin. Or,
alors que ce dernier désire passer à l’histoire en réglant la question
taiwanaise, l’aggravation de difficultés intérieures dans les années à
venir risquerait d’entraîner les dirigeants chinois à l’invasion de
Taiwan pour « distraire » la population.
À terme, l’essor
de la Chine posera la question de la pérennité de Taiwan (un
« jeu » complexe) et de la Corée du Sud comme du Nord, ce qui
risque d’avoir des répercutions importantes. La Chine exigera la
réunification avec Taiwan (Elle a obtenu celle de Hongkong en 1997 et celle
de Macao en 1999). A l’inverse, Taiwan tentera de se définir une
« vie propre », en voulant mettre fin au dogme d’une seule
Chine. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les déclarations
du Président Taiwanais Lee Teng-Hui à l’été 1999, désireux d’instaurer
avec la République Populaire de Chine, des « relations spéciales d’Etat
à Etat ». Or, Taïwan, c’est la Chine depuis plus de 3 000 ans et
sera toujours chinoise dans 3 000 ans. Vis-à-vis des deux Corée, la
réunification se fera avec la Chine et cette dernière imposera
certainement comme condition, la neutralité du nouveau pays Corée
vis-à-vis des Etats-Unis. Le Japon a déjà commencé à se reconfigurer
dans une optique de « collaboration » avec la Chine. Le Japon ne
devrait jouer aucun pays contre la Chine et il « collera » au
mieux à la Chine. Le Japon sera en fait déguisé en facteur d’ordre,
toujours solidaire de la position chinoise mais indépendant. Un ancien
suzerain qui regarde un vassal devenu plus fort. Cependant, le Japon peut-il
continuer à maintenir son dispositif de puissance militaire
virtuelle ? De confier sa sécurité aux seuls Etats-Unis ? La
question n’est pas de déterminer si le Japon possède les capacités de
devenir une grande puissance militaire (y compris nucléaire), mais s’il
décidera de le faire ou s’il y sera contraint ? Le Japon, pourrait
être tenté dans cette optique par une alliance stratégique avec l’Inde,
alliance faisant office de contrepoids face à la Russie et à la Chine.
Pour la Chine,
la disparition de l’éventualité du conflit mondial disparu (ou
relativement impensable), reste les conflits limités3
ou localisés qui correspondent à la carte des revendications chinoises de
l’environnement périphérique immédiat de la RPC. Et la Chine entend
bien profiter de la situation stratégique mondiale pour renforcer ses
propres positions, notamment afin d’assurer l’accès de la Chine aux
régions pétrolifères de l’Asie centrale. Pour Valérie Niquet :
« Les stratèges chinois semblent ainsi raisonner, au risque de tous
les dérapages, en terme d’urgence et d’occasions à saisir4 »
. La Chine paraît bien être le seul pays capable de bouleverser les
équilibres stratégiques internationaux. Dans cette optique, les stratèges
chinois considèrent le Japon comme un adversaire potentiel en cas de
conflit limité, et définissent le retour de ce dernier à une posture de
puissance régionale comme « inacceptable ». Face à cette
situation « d’ossification ou de radicalisation de l’empire
chinois » selon les analystes japonais, le « Japon doit se
liquéfier pour mieux contourner les obstacles5 »
. Tout autant, il convient de garder à l’esprit que l’histoire de la
Chine est celle d’un immense balancier oscillant entre unification et
division. Le fameux Ge Ming toujours.
Le
renforcement national auquel nous assistons en Asie pourrait nous conduire
à l’apparition de guerres. Le développement de leurs composants
nationaux, de leurs structurations nationales dans le temps et dans l’espace,
peuvent tout autant aboutir à un développement harmonieux, ou, à l’image
de l’Europe au XIX et XX ème siècle, à des conflits violents. Nous
devrions assister – à terme – à des conflits indirects en Asie, où
nombres de pays (Inde et Chine notamment) ont des intérêts fortement
concurrents. L’Inde redoute par-dessus tout une attaque conjointe
sino-pakistanaise. De là, la logique de chaque protagoniste : tenter d’encercler
l’adversaire par le biais de traité d’amitié et de défense. Or, il s’agit
aussi de masses démographiques dépassant les trois milliards d’individus.
De là aussi, le regain de l’atome militaire. Pour nombres de penseurs, la
prochaine « grande guerre » se déroulera autour du triangle
Chine-Inde-Pakistan. Et ce triangle est aujourd’hui devenu un triangle
nucléaire. Ce qui ne fait d’ailleurs peur à aucun des protagonistes, l’un
des derniers chefs d’Etat-major indien n’hésitait pas à
déclarer : « l’Inde devrait être capable d’encaisser une
première frappe. Ensuite, il faudrait répliquer en frappant 5 villes
pakistanaises ou 10 villes chinoises. Il faudrait utiliser des charges de 20
kilotonnes détonnées à faible altitude6 ».
Parallèlement, la Chine craint que l’Asie Centrale ne devienne la zone à
risque pour elle. Elle redoute que l’ancien pays de Tammerlan7
ne renaisse entraînant au Tadjikistan ou en Ouzbékistan (les
fondamentalistes d’Alach prônent le panturquisme, c’est-à-dire une
Asie centrale unifiée) de graves troubles dans les vingt années à venir.
Et là, les préoccupations stratégiques chinoises rejoignent celles des
russes. Autant Moscou que Pékin se doivent de maintenir la division de l’Asie
centrale sur le plan ethnique, religieux mais aussi politique. Or, l’Ouzbékistan
vise aujourd’hui à une hégémonie culturelle et économique sur l’Asie
centrale, mais aussi géopolitique, Tachkent devenant dans cette vision, le
pivot de l'Asie centrale. La vallée du Ferghana est depuis l’été 2000,
le théâtre d’une offensive majeure du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan
(M.I.O.). Ce mouvement, formé en large partie par d’anciens d’Afghanistan
proclame « vouloir renverser le régime impie » du Président
ouzbeck, Islam Karimov. Le MIO intervient, non seulement en Ouzbékistan
(région de Ferghana, mais aussi la région frontalière de Sourkhandaria),
mais aussi au Kirghizstan et au Tadjikistan. L’appui des Talibans est
aujourd’hui évident dans toute la zone, et celui de Moscou et de
Téhéran plus discret. Parallèlement, au Tadjikistan, les trafiquants de
drogue (liés à la mafia russe) ne cessent de renforcer leur pouvoir, à l’instar
de Djouma Namangani, celui là même qui avait mené des incursions dans la
région de Batken au Kirghizstan en 1999 pour augmenter sa « part de
marché », donc sa puissance (il avait alors pris quatre géologues
japonais en otages, les libérant contre une rançon de 5 millions de
dollars). Et, de fait, toutes les conditions d’une déconflagration sont
aujourd’hui réunies : dégradation de l’économie, crise
démographique (50 % de la population à moins de 16 ans), corruption
généralisée et narco-trafics, répression arbitraire (voir les rapports
des dernières années de l’organisation HRW), forts développement des
mouvements extrémistes.
La Chine joue
un rôle de plus en plus important dans cette zone, comme dans une Asie en
pleine mutation vers le XXIe siècle. L’augmentation de sa puissance
militaire dans cet espace est aussi à mettre en parallèle de la diminution
du poids militaire de la Russie. Sur les dix dernières années, le budget
militaire chinois a connu une croissance impressionnante passant
officiellement de 24,5 milliards de yuans (1 yuan = 0,7 franc) en 1989 à
90,99 milliards de yuans en 1998. Aucun changement majeur n’arrivera en
Chine (dans un sens ou l’autre de la balance) sans la participation de l’Armée
et de ses responsables. L’Armée demeure acquise au pouvoir et aux
réformes de ce pouvoir. Pourquoi ? Tout simplement, car sans ces
réformes, l’armée chinoise n’aurait jamais pu entreprendre sa
modernisation. La Chine compte aujourd’hui, selon toute vraisemblance, le
deuxième budget militaire de la planète après celui des Etats-Unis.
Certes, les estimations varient dans une très large fourchette, alors même
que ce budget est en augmentation de 11 à 21 % par an. Pour l’année
2001, le budget officiel « avoué » est de 17,7% soit 141
milliards de yuans (19 milliards d’Euros).
L’Asie est
certainement une des régions au monde dans laquelle les risques d’escalade
conflictuelle sont les plus importants (la part de l’Asie dans les
dépenses militaires est ainsi passée de 10 % en 1987 à 20 % en 1997),
avec une question majeure : la Chine, puissance régionale aspirant à
plus, permettra-t-elle la montée en puissance d’autres pays ? Nombre
de grandes puissances de demain se trouvent en Asie, c’est-à-dire dans la
seule zone au monde où perdure la course aux armements. Les exacerbations
nationalistes, les ambitions mondiales ou régionales, les rivalités et les
conflits potentiels constituent autant de menaces. Comme l’écrit
Thérèse Delpech : « la sécurité de l’Asie importe
désormais au monde entier » car cette zone devrait représenter en
2020, 40 % du PNB mondial. Les Etats-Unis sont aujourd’hui la seule
puissance globale maritime. Et elle entend bien le rester, comme rester la
puissance « centrale » du monde. Or, aujourd’hui, la Chine
vise à détrôner les Etats-Unis de cette centralité, afin de retrouver la
sienne, millénaire, historique : l’Empire du Milieu.
La croissance
a fragilisé l’unité du pays (certains évoquent la continuité du pays).
La Chine de l’intérieur est aujourd’hui à l’écart de l’expansion
économique. La Chine fonctionne donc aujourd’hui à plusieurs vitesses,
fragilisation qui s’ajoute à la fracture entre les classes urbaines et
les masses paysannes rurales, toujours démunies. Il convient d’ajouter à
tout cela des incertitudes quand aux dissidences du Tibet et du Xinjiang.
Tant que la croissance économique sera là, répartie (même mal répartie)
la stabilité devrait être présente. Les ambitions territoriales de la
Chine devraient alors se limiter à son territoire, c’est-à-dire à
Taïwan. Si cette croissance venait à être affectée, la stabilité
interne de la Chine s’en trouverait elle-aussi affectée, permettant
toutes les craintes en terme d’expansionnisme, y compris maritime.
La Chine se
tourne aujourd’hui vers la mer. Elle a obtenu durant la dernière
décennie du XXéme siècle un accès permanent sur la mer du Japon (c’est-à-dire
un accès sur la Pacifique Nord), et un accès à l’océan indien (par la
Birmanie). La Chine revendique une marine de « mer verte », (jiji
de jinhai fangyu zhanlie) c’est-à-dire une marine de haute mer8,
reprenant un concept ancien : la puissance mondiale ou la déchéance.
Et l’histoire nous apprend que lorsque l’on vise à la puissance
mondiale, la puissance dynamique qui ressent une situation d’encerclement
recherche la capacité de la grande puissance maritime (les experts de la
Marine américaine estiment que la puissance maritime chinoise de posera pas
problème avant 2020). Les chinois n’aiment pas la mer. Culturellement,
ils se définissent d’ailleurs comme étant continentaux et terriens, mais
ils savent tous que les troupes les ayant envahis sont venus par la mer.
Voilà aussi pourquoi, la Chine s’est engagée dans un effort sans commune
mesure afin d’accroître ses capacités amphibies de projection de force.
Et, un argument revient depuis une décennie de manière constante
concernant la mer de Chine : celle-ci est définie comme sheng kong
jian, c’est-à-dire « notre espace vital ».
Espace vital,
car de fait, la Chine est confrontée à un problème majeur : l’alimentation
de sa population. Elle doit nourrir 20 % de la population mondiale avec 7 %
des terres cultivables dans le monde. De plus, cette population , d’ici
2030, devrait encore augmenter (de l’ordre de 350 millions d’habitants),
alors même que la surface agricole cultivée diminue. A cette date, la
Chine devra nourrir 1,6 milliards de ren-kou (les chinois ne s’expriment
pas en terme d’habitants, mais en terme de ren-kou :
« bouche à nourrir »). Non seulement l’urbanisation et l’industrialisation
consomment 2 millions d’hectares de terre par an, mais la pollution
industrielle et agricole a fait chuter les rendements tout en détruisant
plus d’un million d’hectares (par ailleurs, pour rappel, la Chine risque
de connaître un stress hydrique à partir de 2015). Enfin les habitudes
alimentaires des chinois sont en train d’évoluer (moins de riz et de
poisson, et plus de viande). La Chine devrait donc importer (malgré l’augmentation
des cultures hydroponiques) à l’avenir près de 400 millions de tonnes de
céréales par an, soit grosso modo l’équivalent de sa production
actuelle, mais aussi l’équivalent des exportations mondiales de
céréales. Or, la population chinoise n’entrera pas en régression avant
2040 (la population chinoise ne devrait plafonner que vers 2032-2035 avant
de redescendre au environ de 1 milliard 100 millions d’habitants à la fin
du siècle). Cette probable explosion du marché mondial des céréales
devrait aussi engendrer de graves crises dans les pays du Tiers Monde,
incapable de suivre l’augmentation des cours. Famine, troubles sociaux,
tensions et guerres sont donc à craindre. A cela s’ajoute que la Chine
devient l’un des principaux pays importateur de produits énergétiques.
De part sa démographie (à partir de 2040, sa population vieillira
rapidement : 1 chinois sur 4 aura plus de 60 ans en 2040 contre 1 sur
10 actuellement), la fenêtre d’opportunité stratégique de la Chine est
donc courte et se situe entre 2010 et 2030.
Par ailleurs,
la guerre au Kosovo a engendré en Chine une incompréhension totale (celle
de la primauté des droits de l’homme sur la souveraineté des Etats), une
paranoïa résultant de l’histoire et des différentes humiliations
occidentales du XIXe siècle : « La première étape de la
nouvelle stratégie de l’OTAN visait les Balkans, la dernière sera
dirigée contre la Chine9 » ; ainsi
qu’une profonde prise de conscience de la nécessité d’une adaptation
stratégique dans laquelle s’inscrivent les derniers essais du missile
chinois Dong Feng 31 (missile mobile sur route à propergol solide) d’une
portée de 8000 kms, donc capable théoriquement d’atteindre les
Etats-Unis. En matière de puissance nucléaire, la Chine possède aujourd’hui
une vingtaine de missiles capable d’atteindre les Etats-Unis, mais il s’agit
de « vieux » missiles à propergols liquides (donc, ne pouvant
être lancés sous faible préavis). En 1994, la Chine avait présentée la
poursuite de ses essais nucléaires comme une « nécessité de
défense nationale face à l’hégémonie américaine ». Sa doctrine
repose sur deux types de missions : d’une part des frappes à moyenne
et longue distance, deuxièmement des frappes tactiques. Dernièrement, le
nombre de missiles tactiques s’est fortement accru dans la province de
Fujian (prés de Taïwan). Surtout, il est vraisemblable d’estimer que la
Chine alignera d’ici 2015 (2011 selon l’International Institute for
Strategic Studies de Londres), un millier de missiles à têtes nucléaires,
dont une centaine de type ICBM, ayant notamment les Etats-Unis comme
objectif, sans omettre la Russie, toujours source d’inquiétude pour les
Chinois. Enfin, la posture dissuasive devrait être à cette échéance,
plus « agressive » : les chinois choisiront-ils une
dissuasion tout azimuts (contre tous les adversaires possibles), ou au
contraire une posture dissuasive minimale face aux Etats-Unis, voire une
simple dissuasion de théâtre (notamment face à l’Inde et à son missile
mobile Agni). De plus, la crise au Kosovo a procuré à la Corée du Nord,
le soutien implicite de la Chine, y compris dans ses prétentions en
matière balistique. Paul Bracken, expert des armements de cette région,
pense que « la victoire des forces de la coalition derrière les
Etats-Unis au Kosovo renforcera la diffusion des missiles et des armes de
destruction massive en Asie. Pour la simple raison que les pays de la
région ne veulent pas devenir un Kosovo, c’est-à-dire la cible d’une
éventuelle attaque de l’occident, sans avoir de moyen de riposte10 ».
La nouvelle bipolarité du monde Occident/Asie s’en trouve renforcée, d’autant
que l’occident conserve les attributs de la puissance au sein du jeu et
des règles de la diplomatie « classique » mais tente de
définir parallèlement des modalités de suspension de souveraineté.
Le tissu du
monde sera assez lâche, permettant aux intérêts régionaux de s’intercaler.
Nous verrons très probablement l’apparition d’une nébuleuse
multi-hétéro-polaire constituée d’ensembles et de sous-ensembles dans
une architecture complexe, aléatoire et fortement évolutive. Cette toile
sera structurée à partir d’une triangulation plus solide :
Etats-Unis, Asie, Europe-Eurasie. Chaque pôle aurait alors une stabilité
propre, mais dont le pourtour périphérique posséderait dans une
géopolitique de la proximité, un espace de désordre générateur de
tensions et de conflits. Une triade perfectionnée en somme. Mais ce
tripôle induirait alors une double bipolarisation : la première,
immédiate, entre inclus et exclus, existants et oubliés ; la seconde
se réalisant ensuite par le rapprochement du pôle nord américain au pôle
européen, et aboutissant à la redécouverte d’une bipolarité historique
dépassant le millénaire, celle de l’Orient et de l’Occident, de l’Asie/Occident
au sens de Marco Polo, par refus d’assimilation des choix et schémas
occidentaux au travers d’une identité spécificité asiatique s’exprimant
déjà largement comme le moteur nationaliste parfois xénophobe d’une
« guerre » commerciale face à l’occident. Alain Joxe nous
définit le monde comme devenant orwellien, « c’est-à-dire
semblable à celui qu’évoquait Georges Orwell dans son roman d’anticipation
1984 : trois puissances dominant le monde et s’associant
alternativement deux à deux11 » . Tout
autant, cette tripolarisation du monde risque d’engendrer une
fragmentation entre blocs, mais elle « oublie » aussi nombres de
pays et d’espaces. La mondialisation n’est que celle d’une minorité,
essentiellement occidentale qui plus est, celle des grandes firmes
internationales !
Ludovic
WOETS, woets.ludovic@wanadoo.fr,
Consultant auprès du Ministère de la Défense
ainsi que pour plusieurs groupes industriels et sociétés du secteur de
l’armement, expert auprès de la BFCE, ACECO, et de l’APM
01/2002
Notes