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 AccueilGéopolitique / Réflexions stratégiques / Mise à jour 06/01/02





  Réflexions stratégiques,
  Strategic thinks 








Des balkans au caucase le même grand jeu

par Nadim Mallat-Lopez
Avocat, Spécialiste en affaires militaires
01/2002

N’en déplaise aux dupes, la guerre contre l’Afghanistan n’est pas uniquement une guerre du bien contre le mal comme l’a laissé entendre Georges W. Bush. Cette région du monde abrite à elle seule plus du cinquième des réserves mondiales de Pétrole et de Gaz, et ce n’est pas un hasard si les pays qui la composent n’ont jamais encore connu de répit.

L’axe Pakistan-Afghanistan a toujours été voulu par les Américains comme une source d’instabilité dans la région, empêchant tout pays dans cette partie du monde de devenir (ou de rester) assez puissant pour contrecarrer leurs ambitions Géostratégiques, et surtout d’être capable de défendre ses ressources pétrolières. Cela était vrai pendant la guerre froide et le reste de nos jours, même si les acteurs ont changé de nom. L’URSS en a fait les frais lorsque son armée, défaite, quitte le territoire afghan en 1989, 10 ans après son entrée à Kaboul. Les Etats Unis ont pu enfin établir leur périmètre géostratégique en Eurasie. Jusqu’à lors, avec l’appui d’un régime stable (celui des Talibans) tout semblait aller pour le mieux. Et le contrôle du pétrole caucasien, ainsi que de son acheminement, n’était plus qu’une question de temps. Or c’est justement là que le bât blesse : le temps justement, fait défaut !

 

La situation énergétique Américaine

De la situation de nation détenant des ressources pétrolières et gazières suffisantes, les Etats Unis ont vu, au cours des dernières dix années leur situation se dégrader dramatiquement. Dans son rapport annuel faisant état de la situation énergétique mondiale pour l’année 2000-2001, la compagnie pétrolière Britannique, Amoco British Petroleum, dresse un état des lieux alarmant : «… les Etats Unis détiendraient moins de trois milliards de tonnes de pétrole en réserves nationales, ce qui pourrait leur permettre de tenir exactement huit ans et demi, en gardant le même rythme d’extraction (soit 370 millions de tonnes par an). Les Etats Unis importent actuellement près de 500 millions de tonnes de brut par an. La situation du Gaz est de loin plus alarmante ; les états Unis extraient près de 550 millions de mètres cubes de gaz annuellement, alors que les réserves nationales sont de l’ordre de 3,6 milliards de mètres cube. A ce rythme là les réserves en gaz seront épuisées en moins de 7 ans. »

En faisant un simple calcul mathématique, dans 6 ou 7 ans, et en ne tenant compte que de leur croissance économique, les Etats Unis seront obligés d’importer, afin de maintenir leur balance énergétique, prés de 1,4 milliards de tonnes de brut par an, alors que la production mondiale annuelle est de 1,2 milliards. Ce qui ne laissera rien aux autres grands importateurs mondiaux. Quand on pense que les Etats Unis dépendent à plus de 50 pour cent de l’énergie fossile pour leurs besoins énergétiques, on comprend mieux la hâte du gouvernement américain à mettre la main sur n’importe quel gisement d’hydrocarbures, et ce, à n’importe quel prix.

Dans un article du 12 octobre 2000, le Herald Tribune, reprenant un article du New York Times, affirmait que : «… les Etats Unis étaient sur le point de perdre une campagne de lobbying intense qu’ils menaient depuis deux ans, afin de convaincre les compagnies pétrolières de construire ‘‘rapidement’’ un pipeline (dont le coût est estimé à plusieurs milliards de dollars) allant du Caucase à la méditerranée… ». Cette campagne de lobbying était devenue la pièce maîtresse de leur politique étrangère.

Dès lors, les Etats-Unis sont obligés, de facto, d’élargir très rapidement leur sphère d’influence en cette partie du monde afin d’acheminer la matière énergétique et de sécuriser les gisements.

La Géopolitique de l’acheminement

Le tracé du Pipeline reliant la Caspienne à la méditerranée est un vrai casse-tête géopolitique. Plusieurs scénarios sont prévus par les différents acteurs de ce grand Jeu (voir Document), mais aucun ne remporte l’adhésion de tout les autres. Les grands consortiums pétroliers refusent toujours d’adhérer au tracé iranien ; il faut dire que l’administration Américaine à explicitement opposé son veto (l’Iran restant l’ancien ennemi des Etats-Unis). Le tracé russe rencontre deux sortes d’opposition : Les ex-républiques soviétiques sont peu ou pas enthousiasmées à renouer ce genre de relation avec l’Ex-URSS, motifs historiques obligent. De plus les Etats-Unis sont fortement opposés à un tracé qui passe par un pays dans lequel ils ne pourront garantir eux-mêmes la sécurité de leur approvisionnement. Enfin, le tracé préconisé par l’administration américaine est celui qui passerait par l’Azerbaïdjan pour se terminer en Turquie dans le port de Ceyhan. Ce tracé est celui qui assure aux Etats Unis un acheminement sûr à travers un pays allié.

Toutefois les Grands majors sont peu enclins à accepter ce tracé car, premièrement, la production actuelle de brut en provenance de la Mer Caspienne ne justifie pas les dépenses de construction d’un Pipeline de 2,5 milliards de dollars (la majeure partie des installations reste doit encore être construite), et deuxièmement, il existerait un tracé moins onéreux et plus court (actuellement en construction) qui passerait par… les Balkans. Le Pipeline traverserait l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Bulgarie, la Macédoine et l’Albanie pour atteindre la méditerranéenne à travers l’Adriatique. Et c’est apparemment cette solution qui semble avoir été finalement retenue par les Américains.

 

Document «Le Monde »- Oil Routes.

L’OTAN comme garant sécuritaire

En ayant une vue globale sur cette région du monde et sur les actions menées depuis prés de trois ans par les Etats Unis, les pièces du Puzzle semblent s’emboîter plus distinctement.

Le premier Acte requière la nécessité de sécuriser la région des Balkans, ce qui impliquerait un protectorat américain sur ladite région. Sans toutefois commenter l’opportunité et la légitimité de l’intervention de l’OTAN au Kosovo, ce premier acte a été mené à terme.

Le deuxième acte requière, quant à lui, la nécessité d’imposer un protectorat sur les républiques du Caucase ; condition actuellement en cours d’exécution « accélérée ». Les Etats Unis placent peu à peu leurs pions dans les républiques caucasiennes. Des bases militaires sont déjà établies au Tadjikistan et en Ouzbékistan, tandis que le Kazakhstan, décrit par les experts comme «la nouvelle Arabie Saoudite », à déjà rejoint la sphère d’influence US. Le Kazakhstan en effet détiendrait, selon les estimations américaines, plus de 30 milliards de barils de pétrole en réserves prouvées. Les conseillers des plus grandes firmes US de conseil en énergie (Gump, Strauss, Hauer and Feld et James Giffen l’opérateur de la Mercator Bank) sont déjà fortement implantés dans la machine gouvernementale du président Nazarbayev et contrôlent les orientations énergétiques du pays. Il est certain que les grands acteurs Américains de la politique énergétique profiteront pleinement de la croisade entamée par l’administration américaine contre le terrorisme mondial suite aux attaques du 11 septembre, pour s’assurer la domination du pétrole dans cette partie du monde. En clair, aussi répressif et obscurantiste qu’il puisse être, le régime Taliban ne justifie pas à lui seul cette action militaire. Les derniers développement nous ont clairement montré que l’appareil militaire US table plutôt sur des actions commandos pour abattre Ben Laden et ses sbires, et que le commandement US ne souhaitait pas s’implanter en Afghanistan. Et à moins de mener une guerre avec tout les régimes, arabes ou autres, soutenant directement ou indirectement le terrorisme, la guerre en Afghanistan ne peut être considérée que comme étant un prétexte. Les Etats Unis sont, sous couvert des actions en Afghanistan, entrain de déployer en Eurasie les instruments militaires d’un protectorat de l’énergie, appelé à agir sous couvert de l’OTAN*. Un diplomate américain affirmait à juste titre « que l’OTAN était devenue la force organisationnelle en cette partie du monde ».

En mettant bout à bout ces informations, on distingue parfaitement un couloir allant de la Caspienne jusqu’aux Balkans entièrement sous contrôle des Etats-Unis. Il est plus que certain que le pipeline suivra ce tracé.

Réconfortant cette théorie, est l’action menée par la Russie dans les républiques de Géorgie et d’Abkhazie afin de déstabiliser ces deux pays dans le but de compromettre le tracé américain. Pas plus tard que le 19 octobre 2001, et sous couvert de riposte aux actions des terroristes tchétchènes en Abkhazie, des avions russes ont survolé et bombardé des positions rebelles sur ce territoire. Il est évident que la Russie cherche à faire perdurer un foyer de tension dans cette région afin de pouvoir imposer son tracé ou, au moins, se positionner en tant qu’acteur indispensable dans la sécurisation du pipeline.

Les inconnues Russes et Europeennes

Les grandes inconnues de ce puzzle de l’énergie resteront les réactions à long terme de la Russie et de l’Europe. En effet la région du Caucase est doublement importante pour la Russie. Au niveau sécuritaire tout d’abord, la présence militaire Américaine dans cette région est ressentie comme une ingérence directe; et sur le plan énergétique, les réserves en hydrocarbures du Caucase sont vitales du fait de leur proximité géographique (donc un pétrole moins cher que celui de la Sibérie) et un revenu se chiffrant en milliards de dollars pour son acheminement à travers son territoire.

Mis à part la Grande Bretagne, alliée traditionnelle des Etats Unis, l’Europe ne pourra jamais accepter une dépendance énergétique des Etats Unis. Afin de rester indépendante politiquement et économiquement, l’Europe a besoin d’être ravitaillée de manière normale et sûre, sans avoir à passer en second. L’impatience de la France à vouloir s’impliquer directement dans ce conflit est, à cet égard, assez éloquente.

« Ce qui est sur à ce stage, c’est que ces pipelines ne transporteront pas uniquement du pétrole, mais de par leur existence, ils définiront les nouveaux corridors du pouvoir et du commerce, et celui qui les contrôlera dominera la région pour les décades à venir » affirmait un haut fonctionnaire américain. Ce qui laisse présager que les batailles les plus dures et les plus pernicieuses sont encore à venir.

*En vertu de l’article 5 de la charte du Traité de l’Atlantique Nord, légitimant une intervention de l’Organisation en cas d’attaque menée par un pays tiers contre un de ses membres.

Nadim Mallat-Lopez

 

Bibliographie

Kissinger, H. A. "A World We Have Not Known", Newsweek, January 27, 1997.

"The Changing Geopolitics of Energy", Anthony H. Cordesman and Sarin Hacatoryan, Strategic Energy Initiative - Center for Strategic and International Studies, August 11, 1998.

The Economics of Pipeline Routes:  "The Conundrum of Oil Exports from the Caspian Basin"  , Ronald Soligo and Amy Jaffe, April 1998.

"Meeting on Azeri Gas", Rashid Djevanshir (President du Shah Deniz Consortium) et Joseph Welge (Vice President, Gas and Power Marketing, BP Amoco Group), 2 Mars 2000.










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