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L’Islam et la
turcité appartiennent à la conscience historique de ces peuples et en
témoignent de sa spécificité. Un islam au visage chamanisé dans les steppes
kazakhes auprès des bergers nomades, un islam plus orthodoxe chez les peuples
tadjiks tolérant le prosélytisme religieux, un islam traqué par le discours
obsessionnel ouzbèk focalisé sur son hypothétique maturation politique, un
islam plus éparpillé sur les hauts plateaux kirghizes, un islam imprégné par
un culte de la personnalité incarné par un turkménebashi.
Malgré la
volonté politique d’écarter l’islam et de russifier les contrées et
populations, cet islam identitaire a subsister avec ses cultes, rites et
traditions emprunts de cultures nomado-sédentaires. Dans cette immensité
géographique la renaissance de l’Asie Centrale se nourrit d’islam comme
identité des peuples. Après soixante-dix ans de communisme son ambiguïté se
situe non pas dans une renaissance ex-nihilo, mais dans une survivance de
l’islam. Cette confession religieuse sunnite de rite hanéfite (modérée
parmi les quatre branches juridiques de l’islam) est aussi vécue comme source
d’instabilité. L’invasion soviétique en Afghanistan et la révolution
iranienne ont généré la diffusion du Coran mais aussi du trafic d’armes et
de drogues manipulé par les extrémistes religieux. La vallée de Ferghana sert
de plaque tournante aux terroristes fondamentalistes alimentant les réseaux du
M.I.O. (Mouvement Indépendantiste Ouzbèk) et du Hizb-Ut-Tahrir, et nourrissant
les causes de l’embrasement ethnique du Caucase et conflictuel de la
Tchétchénie. Les influences fondamentalistes, les soutiens logistiques et
financiers, « l’importation » de prédicateurs extrémistes
proviennent d’Arabie Saoudite, du Pakistan, de Palestine, d’Iran et de
Turquie.
Au lendemain de la
chute de l’URSS en 1991, ces cinq républiques « subissent » une
indépendance non-revendiquée. Projetées dans un vide structurel et politique,
elles se heurtent aujourd’hui à des caractéristiques communes. Enclavées
géographiquement, elles subsistent à travers un système politique
embryonnaire régenté par des apparatchiks autoritaires et corrompus
appartenant à la vieille garde soviétique, trop stigmatisés pour assurer la
transition. Un contexte qui s’inscrit dans un paysage social en crise et une
désarticulation économique générant des réformes désorganisées mais s’inscrivant
dans une volonté d’autonomie face à la tutelle omniprésente de la Russie.
Sur le plan militaire, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan
acceptent de jouer le rôle de bases militaires américaines. Le Kazakhstan pour
sa part sert de base de coordination humanitaire pour les Etats-Unis sur toute l’Asie
Centrale, alors même qu’il répond à une logique de continuum géographique
de l’empire russe puis soviétique. Le territoire Kazakh sert de zone tampon,
de bouclier stratégique face au « ventre mou » de l’Asie
Centrale. Il s’affirme comme protection de la Russie si les relations
sino-russes venaient à se dégrader (la Chine : partenaire / adversaire
colossal). De son côté, le Turkménistan joue cavalier seul dans sa dite
« neutralité perpétuelle ».
On parle d’enclavement
des républiques centrasiatiques « prises en tenaille » par le jeu
de puissances des pays avoisinants (Chine, Russie, Afghanistan, Iran, Inde,
Turquie). La mer Caspienne, centre névralgique de la géopolitique
centrasiatique s’affirme comme bassin international d’énergies mondiales.
Mer enclavée, elle est une zone d’influence des intérêts étrangers comme
riverains et voisins de la Caspienne. Un déchirement paradoxal : un pivot
énergétique et région enclavée !
Son avenir se joue
autour d’une recomposition géopolitique de ses richesses énergétique. Un
nouveau « Grand Jeu » mondial met en scène la Russie, la Turquie,
la Chine, l’Iran, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, jusqu’à l’Union
Européenne et les Etats-Unis, pour atteindre aussi les antipodes des rives de l’Océan
Indien via l’Afghanistan, le Pakistan. Tandis que le bouleversement du paysage
géopolitique de la Caspienne s’inscrit instinctivement au cœur des intérêts
américains, la logique diplomatique d’écarter l’Iran de la redistribution
des richesses de la Caspienne se heurte à un paradoxe : l’Iran s’affirme
comme une voie de désenclavement majeure des ressources gazières et
pétrolières de la Caspienne, tout comme la Turquie et la Russie, ouvrant les
portes à l’Europe.
Ce Grand Jeu sur
les rivages caspiens longtemps considérés comme « vase clos » de
la Russie contraint cette ex-puissance à redéfinir dans la zone une politique
d’influence alliant menaces, pressions, et déploiements de forces dans le but
d’intimider les puissances régionales : à terme la militarisation de la
Caspienne n’est pas exclue…
Pour autant, le
transport du gaz et du pétrole en dehors de cette mer fermée impose
incontournablement les investissements (extraction, exploitation, raffinage)
étrangers. Le tracé des gazoducs et oléoducs (BTC, BTE, Traceca, CPC…) est
le reflet des visées stratégiques et diplomatiques d’alliances et de
rivalités sur cette région convoitée.
Si le 11 septembre
2001 a brutalement médiatisé les enjeux politico-stratégiques de l’Asie
Centrale, cette région faisait pourtant l’objet d’études approfondies des
Etats-Unis sur la zone depuis les années 90.
Trois jeux de
puissances s’imposent :
- Le
« jeu » russe vise à sauvegarder ses frontières méridionales dans
le but d’établir une ceinture protectrice d’Etats alliés à travers une
politique de coopération militaro-économique semblable à celle du traité de
Shanghai qui sert à Pékin de vecteur d’influence sur la zone. A cela s’ajoute
la méfiance traditionnelle de Moscou face à la politique de Washington.
- Le
« jeu » chinois : en réponse à ses besoins croissants en
hydrocarbures la Chine doit diversifier ses sources d’approvisionnements (en
2030 sa consommation pétrolière équivaudra à la production de l’OPEP). Un
accord bilatéral sino-kazakh (1997) permet la construction d’un oléoduc de
10 000 km devant fournir à la Chine 20 millions de tonnes de brut par an,
mais en attendant la mise en service un accord de troc a été établi entre l’Iran
et le Kazakhstan permettant de fournir la Chine en pétrole iranien. Les
ressources nécessaires à l’essor économique de la Chine et au renforcement
de sa position stratégique en Asie de l’Est permettent à la puissance
chinoise de contrôler le transit de ces hydrocarbures vers le marché japonais.
Ainsi, l’Asie Centrale confortée par la montée en puissance
économico-stratégique de la Chine devient incontournable dans le paysage
industriel chinois. Parallèlement, la Chine est préoccupée par sa
« nouvelle frontière » au Xinjiang, région séparatiste agitée
par les turbulences terroristes, et renforcée par l’instabilité de l’Afghanistan
après 2002. Autant de conséquences négatives sur la finalisation de l’intégration
du Xinjiang au territoire chinois qui remettent en cause sa souveraineté.
Depuis l’effondrement de l’URSS, le Turkestan russe et le Turkestan chinois
se sont rejoints formant chacun « l’arrière-cour », ou terminal d’empire,
des deux puissances. La Chine vise dans sa politique de développement à
conforter sa stabilité interne. La discrétion diplomatique chinoise sur les
affaires du monde, par le biais d’une image de puissance responsable,
« sage », évite toute confrontation économico-stratégique avec
les autres grandes puissances, y compris sur certains de ces intérêts en Asie
Centrale.
- Le
« jeu » américain : légitimés le 11 septembre, les
Etats-Unis interviennent avec une logique messianique partout où se
construisent leurs intérêts. Face aux anciens pôles impériaux (Chine,
Russie, Inde, Perse), les Etats-Unis occupent aujourd’hui une place de choix
sur l’échiquier régional en y jouant le rôle d’un nouvel acteur
stratégique. 10 ans après l’indépendance, la configuration géopolitique de
l’Eurasie s’est transformée avec ’intervention américaine en Afghanistan
puis en Irak, modifiant les enjeux politico-stratégiques de l’Asie Centrale.
Quatre axes
transparaissent :
- affaiblir la Russie dans ses
marges traditionnelles,
- isoler l’Iran dans le jeu
énergétique caspien,
- promouvoir l’Inde et
diversifier les influences,
- repousser la Chine dans ses
prétentions régionales (encerclement militaire).
Les Etats-Unis
aspirent au contrôle de « l’ellipse énergétique stratégique »
réunissant les atouts du Golfe Persique et de la mer Caspienne. Ainsi, l’hypothèse
d’une présence américaine au Moyen-Orient, au Caucase comme en Asie Centrale
favorise la possibilité d’un redéploiement américain autour des gisements
pétroliers majeurs. Le multilatéralisme américain a tendance, pour décupler
ses intérêts, à s’identifier à un unilatéralisme pragmatique, voir
« à la carte ».
Un nouvel horizon
mondial se profile dans l’après 11 septembre et s’ouvre sur un découpage
transversal de la zone centrasiatique. Emerge deux hypothèses : un
« Grand Moyen-Orient » s’étendant des eaux de la Caspienne à
celles du Golfe Persique et basculant sur la Turquie vers les eaux
méditerranéennes ; une « Grande Asie Centrale » reliant les
rivages Caspiens à ceux de la mer de Chine et plongeant vers ceux de l’Océan
Indien…
Paris, le 31
janvier 2004
Severine.delaguigneraye@geo-k.com
Severine
de La Guigneraye est consultante en Prospective Stratégique auprès du
Ministère de la Défense (Etat-major des Armées - EG, RE/RI, DGA/DRI, DAS,
C2SD, .), ainsi que pour plusieurs groupes industriels internationaux et des
sociétés du secteur de l'armement. Expert et conférencier auprès du MEDEF et
d'organismes de formation des armées
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