Strategic-Road.com
Analysis
Chine-USA,
le nouveau grand jeu pétrolier
par Jean-Philippe Miginiac, Strategic-Road.com
Analysis 30/09/2005
"Collision course" ! L’avertissement est venu du Département d’Etat
américain, à mots directs, en prélude à la visite à la Maison Blanche que
devait effectuer le 7 Septembre le President Chinois Hu Jintao. Et le
Secrétaire d’Etat adjoint, Robert Zoellick, d’ajouter qu’il était
peu probable que Pékin puisse garantir sa sécurité énergétique auprès de
pays que Washington considère comme gênants " parce que vous ne
pouvez pas verrouiller des ressources énergétiques " dans un marché
global.
L’avertissement dénote l’inquiétude et l’irritation croissante de
Washington à voir la Chine (et l’Inde) tenter de monopoliser des ressources
énergétiques sur le marché mondial en piétinant quelques-unes de ses
sphères d’influence et, trouble voire sacrilège, investir et développer ses
approvisionnements dans des Etats, Iran, Soudan, Venezuela, Cuba, Burma… que
les Etats-Unis considèrent (au minimum) comme hostiles à ses intérêts, voire
comme voyous, minant par là les tentatives des Etats-Unis pour isoler ces Etats.
Soif de
pétrole et risques de ruptures
La très
forte croissance économique chinoise génère une demande en hydrocarbures que
la production nationale n’est pas à même de fournir et les importations
nettes, qui étaient de 61,91 Millions de tonnes (Mt) en 2002 devraient
atteindre au minimum 200 Mt en 2020. En 2010, la moitié des besoins pétroliers
de la Chine dépendra ainsi de ses importations et en 2020, jusqu’à 80% des
besoins pétroliers de la Chine dépendront de ses importations.
La tendance récente de la politique énergétique chinoise va dans le sens d’une
libéralisation et d’une intégration plus poussée dans le marché mondial
sur lequel, en théorie du moins, les raffineurs et les consommateurs chinois
devraient obtenir, au prix du marché, tous les hydrocarbures dont ils ont
besoin dans la limite de la production mondiale. La sécurité énergétique est
cependant trop importante aux yeux des dirigeants chinois pour être laissée au
marché ! La vision chinoise de sécurité énergétique est hantée par la
crainte de l’insécurité due à la nouvelle dépendance énergétique de la
Chine. La transition rapide vers une dépendance au pétrole et au gaz importés
augmente la vulnérabilité face aux risques de pénurie et de volatilité des
prix, faisant peser le spectre d’un ralentissement de la croissance et ses
conséquences sur la stabilité sociale fragile du pays. Pour la Chine, enfin,
les Etats-Unis ont lancé une politique sécuritaire unilatérale favorisant le
contrôle des ressources énergétiques et la domination des marchés mondiaux
et la stratégie américaine de containment de la Chine pourrait amener
Washington à couper les approvisionnements énergétiques chinois, notamment en
cas de conflit autour de Taiwan.
Une priorité très nette a, par conséquent, été donnée par les dirigeants
chinois à la sécurité énergétique de l’Empire du Milieu, renforçant la
stratégie de " Going Out " (Zou chu qu) ou
" Going West ", ce pour faire face à quatre
inquiétudes majeures :
Ces
inquiétudes ont été fortement aggravées par l’extension profonde de la
puissance des Etats-Unis dans le cadre de la guerre contre le terrorisme,
extension qui a conduit les dirigeants chinois à décider de la création d’une
réserve pétrolière stratégique.
Pour répondre à ces inquiétudes, la Chine a très rapidement, depuis la fin
des années 1990, développé sa stratégie de sécurité énergétique sur
plusieurs fronts pour apparaître aujourd’hui, brutalement, comme un nouvel
acteur majeur du pétrole (et du gaz) mondial, heurtant de plein fouet,
globalement et régionalement, l’omniprésence et la domination américaine.
La Chine a d’abord cherché à renforcer ses relations avec ses fournisseurs,
notamment au Moyen Orient, tout en diversifiant la distribution géographique de
ses approvisionnements de pétrole brut et de ses routes de transport, notamment
en Afrique, en Amérique Latine, en Asie Centrale et en Russie. Développement
des relations bilatérales, " spéciales " et stratégiques,
développement des relations commerciales et investissements croisés dans les
principaux pays exportateurs, intervention agressive des compagnies publiques,
China National Petroleum Corporation (CNPC), China National Offshore Oil
Corporation (CNOOC) et China Petroleum & Chemical Corporation (SINOPEC) dans
des projets de développement de champs pétroliers, dans des projets de
construction de pipelines, dans des projets de construction de raffineries etc…
La stratégie de sécurité énergétique de la Chine est multidimensionnelle et
se déploie aussi bien dans les dimensions diplomatiques et économiques.
Un des éléments clé de la stratégie de sécurité énergétique de la Chine
consiste en outre à ne pas laisser de côté, voire à cibler des pays victimes
de sanctions unilatérales des Etats-Unis. Cette politique offre de belles
opportunités à la Chine tout en minant les politiques Etats-Uniennes de
sanctions contre, par exemple, l’Iran et le Soudan.
Le
business chinois du pétrole
Au Moyen
Orient, qui représentait environ la moitié des importations pétrolières
chinoises en 2004, la Chine a développé ses relations avec ses fournisseurs
habituels, Iran, Arabie Saoudite, Oman et Yémen, en investissant dans leurs
industries et infrastructures énergétiques et, au moins pour l’Iran et l’Arabie
Saoudite, en leur fournissant ses technologies militaires.
En 1995, la Chine s’accordait avec l’Iran pour tripler ses importations de
pétrole, de 20.000 barils/jour à 60.000 barils/jour. Dix ans après, Pékin
vient d’annoncer un accord d’investissement de 100 milliards de dollars sur
25 ans dans l’industrie pétrolière et gazière iranienne. L’Iran, qui
fournit déjà à la Chine 13,6% de ses importations de pétrole, exportera
chaque année 10 millions de tonnes de gaz naturel vers la Chine à partir de
2009 et la National Iranian Oil Company (NIOC) a par ailleurs offert à SINOPEC
une participation de 50% dans le champ pétrolier encore inexploité de
Yadavaran, participation qui s’ajoute à celle, 20%, acquise à CNPC. Pékin
espère aussi s'associer à un projet d'oléoduc traversant l'Iran jusqu'à la
mer Caspienne (où pourrait ensuite s’établir une connexion avec un autre
oléoduc reliant le Kazakhstan à la Chine occidentale). L'objectif affiché de
Téhéran est de hisser la Chine au rang de premier acheteur de son pétrole et
de son gaz, en lieu et place du Japon, ce qui pourrait expliquer pourquoi la
Chine s’oppose à toute saisine du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur
le problème du programme nucléaire iranien et ignore délibérément (avec la
Russie) les sanctions unilatérales américaines qui veulent limiter à 20
millions de dollars les investissements iraniens de toute compagnie étrangère
(US Iran-Libya Sanctions Act) et interdire la vente de missiles ou
technologies de missiles à l’Iran (US-Iran non-proliferation act).
En 1997, SAUDI ARAMCO, la compagnie nationale saoudienne, annonçait que la
Chine voulait tripler ses importations de pétrole saoudien pour les porter à
60.000 barils/jour. Aujourd’hui, un partenariat stratégique sino-saoudien,
dont les Etats-Unis s’inquiétaient déjà en 2002, pourrait bien s’installer
dans le long terme et prendre de l’ampleur aux côtés du partenariat
stratégique saudi-états-uniens mis à mal par les attentats du 11 Septembre.
En Septembre 2004, les deux pays décidaient de consultations régulières
" chacun des pays devant appuyer l’autre sur les questions
internationales " et les relations bilatérales devant se développer
durablement. C’est déjà le cas avec, par exemple, les premiers
investissement croisés réalisé par SAUDI ARAMCO dans l’industrie et les
infrastructures pétrolières de la province chinoise de Fujian et le droit
accordé aux chinois d'explorer les champs gaziers saoudiens de Rub al-Khali,
là où des compagnies américaines avaient échoué. En raison de la dominance
de l’Arabie Saoudite sur les marchés énergétiques mondiaux, la Chine
focalise de plus en plus son attention sur le royaume. Signe de cette fixation,
le Parti Communiste Chinois aurait récemment désigné un de ses très hauts
membres pour liaison avec l’Arabie Saoudite, ce qui indique l’importance à
laquelle les relations saoudiennes sont perçues à Pékin. De leur côté, les
saoudiens souhaitent développer une présence très forte en Chine, à la
hauteur du potentiel illimité du marché chinois.
En Irak CNPC avait été la première compagnie étrangère à signer, en 1997,
un important contrat de développement des champs pétroliers d’al-Ahdab,
contrat dépendant de la levée des sanctions de l’ONU. CNPC essaye aujourd’hui
de développer de nouveaux accords avec le nouveau gouvernement intérimaire
irakien.
En Janvier 2003, le président chinois Hu Jintao rencontrait le secrétaire
général de la Ligue arabe, Amr Moussa, et inaugurait le " Forum de
Coopération entre la Chine et le Monde Arabe ". La création de ce
nouveau forum multilatéral marquait une volonté de renforcement de la
coopération dans les domaines économique, politique, commercial et culturel.
En Janvier 2004, le même président chinois Hu Jintao rencontrait les
délégations des 22 membres de la Ligue Arabe réunis au Caire pour leur
proposer un " nouveau type de partenariat " qui puisse à la
fois augmenter leurs exportations de pétrole vers la Chine et développer le
commerce bilatéral.
L’axe bilatéral de la diplomatie moyen-orientale de la Chine s’étend
aujourd’hui à la totalité des pays de la région, de l’Iran à Israël, la
Chine accordant une attention particulière à l’équilibre de sa balance
commerciale et mettant soigneusement de côté les aspects politiques. L’achat
d’hydrocarbures dans des pays comme l’Iran et l’Arabie Saoudite est
compensé par des exportations massives de biens divers et par des
investissements dans les champs pétroliers et gaziers. Les ventes aux autres
pays ont pour contrepartie des investissements dans les champs pétroliers et
gaziers. C’est le cas de l’Égypte et, aucun pays n’étant négligé, les
relations bilatérales se développent aussi dans le Golfe Persique, en Syrie et
en Libye.
En Afrique, qui fournit 28,7 % des importations chinoises de pétrole brut en
2004, la Chine a récemment développé ses relations avec plusieurs pays. Jusqu’en
1992, l’Angola était l’unique fournisseur africain de la Chine en
hydrocarbures, dans des proportions très modestes. Les livraisons angolaises
ont depuis augmenté de façon très importante, cette croissance allant de pair
avec d’importantes livraisons d’armes chinoises.
Au Soudan CNPC s’est associée en 1997 avec PETRONAS (Malaisie) et avec
TALISMAN (Canada) pour développer et exploiter le site du bassin de Muglad, au
Sud du Soudan. Washington avait interdit au compagnies pétrolières
américaines de traiter avec Khartoum en raison de la guerre menée par le
gouvernement Musulman contre les rebelles chrétiens du Sud. Les compagnies
pétrolières chinoises ont immédiatement pris la place laissée vacante par
les compagnies pétrolières américaines et le Soudan représente aujourd’hui
environ 5% des importations chinoises de pétrole brut. CNPC a terminé en 2003
le développement du grand champ pétrolier de Muglad qui produira plus de
500.000 barils/jour à partir de 2005, ainsi qu’une raffinerie capable de
traiter 2,5 millions de tonnes par an et un oléoduc de 1.500 km pour l’exportation
de brut à partir d’un terminal sur la Mer Rouge. Selon des experts chinois,
Pékin a investi 3 milliards de dollars dans ce projet qui constitue un des plus
important investissement chinois à l’étranger. Certaines informations font
aussi état de 4.000 soldats chinois stationnées au Soudan pour y protéger les
infrastructures pétrolières.
Concernant le Soudan, la Chine s’est abstenue, en 1996, de répondre à la
résolution 1054 des Nations Unies lui demandant d’expulser de son sol les
agents diplomatiques soudanais. En septembre 2004, la Chine a menacé d’utiliser
son droit de veto en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU,
pour s’opposer à l’adoption de sanctions pétrolières contre le Soudan à
propos du conflit militaro-humanitaire dans le Darfour et, plus récemment, s’est
abstenue de voter la résolution 1593 dans laquelle le Conseil de sécurité de
l’ONU décide de déférer au Procureur de la Cour pénale internationale la
situation au Darfour depuis le 1er juillet 2002.
En 2000 Pékin mettait en place le " Forum de Coopération entre la
Chine et l’Afrique " pour promouvoir le commerce et l’investissement
avec 44 pays africains. En 2003 le Premier Ministre chinois visitait plusieurs
pays africains producteurs de pétrole, accompagné de dirigeants des compagnies
pétrolières chinoise, et le Président chinois lui-même effectuait une visite
en Algérie, en Egypte et au Gabon. En Afrique la Chine établit des relations
de plus en plus étroites, à vocation pétrolière, avec les gouvernements des
Etats du Golfe de Guinée, de l’Angola au Nigeria, et avec ceux d’autres
Etats tels le Maroc, la République Centre Africaine, le Tchad, le Congo, le
Niger etc…
En Amérique Latine, zone d’influence des Etats-Unis, la Chine est tout aussi
active. Durant sa visite dans plusieurs pays sud-américains en Novembre 2004,
le Président Hu Jintao a annoncé que la Chine investirait 100 milliards de
dollars en Amérique Latine au cours des 10 années à venir ( Le Président
Jiang Zemin avait déjà effectué un tour d’Amérique Latine en 2001). Parmi
les projets, un deal énergétique de 10 milliards de dollars au Brésil
et plusieurs projets énergétiques au Venezuela, à Cuba, en Equateur, en
Bolivie, au Pérou, en Colombie et en Argentine.
Au Venezuela (qui a fourni 12% des importations de pétrole brut des Etats-Unis
en 2003) plusieurs accords ont été signés à la suite de la visite du
Président Vénézuélien Hugo Chavez à Pékin en Décembre 2004 et à celle du
Vice-Président Chinois au Venezuela en Janvier 2005. Parmi ces accords 400
millions de dollars seront investis par CNPC dans le développement des
réserves de pétrole et de gaz vénézuélien. Petroleos de Venezuela (PdVSA),
qui avait exporté 12.300 barils/jour en Chine en 2004, devrait en exporter
68.000 en 2005 et envisage d’exporter 300.000 barils/jour vers l’Asie en
2012. Très récemment, le Président Hugo Chavez, héraut d'un nouvel
antiaméricanisme de l'hémisphère Sud, déclarait à un parterre de diplomates
et d’hommes d’affaire chinois visitant le Venezuela qu’il souhaitait
partager les réserves stratégiques du pays avec la Chine au travers d’accords
pétroliers bilatéraux.
La diplomatie chinoise du pétrole a même permis l’accès de Pékin aux
ressources canadiennes, directement dans le jardin des Etats-Unis (les
ressources canadiennes sont actuellement considérées comme les deuxièmes
réserves mondiales derrière celles de l’Arabie Saoudite). En 2004, à la
suite de la visite en Chine du Premier Ministre Canadien Paul Martin, les deux
pays ont conclu une série d’accords énergétiques (Canada-China Statement
on Energy Cooperation in the 21st Century) pour une implication
de la Chine dans le développement des secteurs pétrolier, gazier et nucléaire
canadiens. Au mois d’Avril dernier PETROCHINA (filiale de CNPC) et le canadien
ENBRIDGE signaient un Memorandum of understanding pour investir 2
milliards de dollars dans la construction d’un pipeline qui devrait
transporter le pétrole canadien vers sa côte ouest afin d’y être acheminé
par tankers vers l’Asie. De nouveaux deals sont par ailleurs en cours
de signature entre compagnies chinoises et canadiennes.
Ailleurs dans le monde la Chine poursuit une politique identique pour
développer ses participations. En Australie, CNOOC a signé en Mai 2005 des
accords pour le financement, la construction et la vente de gaz importé. En
Papouasie Nouvelle Guinée, CNPC s’intéresse à des investissements dans un
pipeline gazier. En Indonésie, PetroChina et CNOOC ont acquis en Janvier 2004 d’importantes
participations, notamment dans le champ de Tangguh. A Burma, CNOOC et SINOPEC se
lancent dans le développement de champs pétroliers à grande échelle, suivant
CNPC qui y produit du gaz naturel depuis une dizaine d’années. Chinois et
Burmeses négocient par ailleurs la construction de pipelines pétroliers et
gaziers qui relieraient le Nord de Burma au Sud-Ouest de la Chine.
Plus près de la terre mère, enfin, la diplomatie chinoise est engagée dans
nombre de disputes territoriales avec ses proches voisins, Malaisie,
Philippines, Taiwan, Vietnam, Brunei (Iles Spratley et Paracel), Indonésie
(archipel des Iles Natuna), Japon (Iles Senkaku – ou Diaoyu pour les chinois)
etc… Derrière chacune de ces disputes s’accumulent les réserves
potentielles de pétrole ou de gaz.
Eviter l’US
Navy !
A plus
long terme la Chine cherche à augmenter ses approvisionnements en provenance d’Asie
Centrale et de Sibérie grâce à plusieurs projets de pipelines. Ces
approvisionnements terrestres auront le grand avantage, aux yeux de Pékin, de
réduire les vulnérabilités de rupture sur les voies maritimes en provenance
du Golfe Persique et d’Afrique.
En Asie Centrale, la Chine est un acteur actif depuis Juin 1997 quand CNPC pris
une participation de 60% dans la compagnie Casaque, Aktyubinsk Oil. Au
Kazakhstan la CNPC détient aujourd’hui 85% de la joint-venture Aktobemunaigaz,
qui développe le gisement d’Aktobe et celui de Zhanazhol. Elle est
majoritaire dans la joint-venture créée pour le gisement pétrolier de North
Buzachi. SINOPEC a quant à elle signé un memorandum of understanding
pour l’acquisition de deux blocs controlés par KazMunaiGaz avec des réserves
estimées à 700 millions de tonnes d’hydrocarbures. Le 22 Août dernier CNPC
a annoncé le rachat de la société canadienne PétroKazakhstan pour 4,18
milliards de dollars, mettant ainsi la main, au prix fort, sur d’importantes
réserves au Kazakhstan. En Octobre 2004 a commencé la construction d’un
pipeline de 988 km reliant Atasu, au Nord-Ouest du Kazakhstan, et Alataw Shankou,
dans la province chinoise du Xinjiang. Ce pipeline, qui sera achevé en 2005,
pourra charrier 10 millions de tonnes de pétrole chaque année dans un premier
temps, 20 millions de tonnes par la suite. Le pipeline gazier de 4.200 km qui
relie le bassin de Tarim à Shanghai pourrait potentiellement être étendu
jusqu’au Kazakhstan et au Turkménistan, voire même jusqu’à l’Iran et à
la mer Caspienne. Pékin aide aussi au développement de champs pétroliers en
Ouzbékistan et soutien des projets hydroélectriques au Kirghizstan et au
Tadjikistan. Les compagnies publiques chinoises ont également acquis des
participations dans la région Caspienne, en Azerbaïdjan (CNPC a notamment
investi 800 millions de dollars dans le développement du champ
Kursengi-Garabagly) et au Turkménistan.
L’engagement croissant de la Chine en Asie Centrale est motivé par plusieurs
intérêts stratégiques majeurs. Notamment, Pékin et Moscou travaillent de
concert à la cohésion des Etats du Shanghai Cooperation Organization
(Chine, Russie, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Ouzbékistan) pour leur
permettre de mieux résister à l’enracinement des Etats-Unis dans la région
depuis les attentats du 11 Septembre (le 5 Juillet dernier, Russie et Chine ont
fait adopter par le SCO une déclaration réclamant le retrait des troupes
américaines de la région). La Chine a aussi développé sa présence militaire
en Asie Centrale, établissant un centre anti-terreur à Tachkent et réalisant
ses premiers exercices militaires communs avec une armée étrangère au
Kirghizstan en 2002 et 2003 (et, depuis, avec tous les autres membres du SCO sur
des scénarios décrivant des attaques anti-terroristes). D’une façon
générale les stratèges chinois regardent l’Asie Centrale comme une région
dans laquelle les importations chinoises sont moins vulnérables au pouvoir des
Etats-Unis. Même si les Etats-Unis sont en compétition avec la Chine sur les
marchés énergétiques d’Asie Centrale, leur capacité à menacer les
approvisionnements chinois y est limitée. La géographie dicte également,
toujours pour les stratèges chinois, qu’une coopération énergétique avec
la Chine a plus de chances d’être plus importante, pour les Etats d’Asie
Centrale, qu’une coopération énergétique avec les Etats-Unis (certains
analystes occidentaux considèrent cependant qu’en Asie Centrale la Chine a
une importance secondaire par rapport à celle de la Russie ou à celle des
Etats-Unis).
A long terme la Chine cherche très certainement à acquérir, via l’Asie
Centrale, une route énergétique terrestre vers le Moyen Orient et à se
positionner comme le pivot du " pont énergétique
pan-asiatique " qui reliera un jour les fournisseurs (Moyen-Orient,
Asie Centrale et Russie) aux consommateurs asiatiques (Chine, Japon et Corée).
L’intérêt chinois pour le développement des ressources énergétiques
sibériennes peut également être expliqué par leur localisation dans une
région à l’abri du pouvoir des Etats-Unis et de l’US Navy. Avec l’affaire
Yucos, cependant, les exportations par rail de pétrole russe vers la chine ont
décru de 10 millions de tonnes à 7 millions de tonnes en 2005 alors qu’elles
avaient triplé en quelques années. Mais elles devraient de nouveau exploser
pour atteindre 15 millions de tonnes en 2006 et l’avenir est aux futurs
pipelines pétroliers sibériens.
Concernant ces pipelines, la Chine s’est trouvée engagée dans une violente
concurrence avec le Japon. Pékin appuyait le projet d’un pipeline de 2.400 Km
reliant Angarsk en Sibérie à Daqing dans la province du Heilongjiang au
Nord-Est de la Chine. Tokyo appuyait pour sa part le projet d’un pipeline de
4.000 km reliant Taishet au port de Nakhodka sur le Pacifique. Tokyo a été
annoncé comme vainqueur en 2004 et des discussions restaient ouvertes pour qu’une
branche du pipeline japonais puisse atteindre la Chine vers 2020. Lors du
dernier sommet du G8 en Ecosse, Vladimir Poutine a annoncé qu’il donnait la
priorité à l’approvisionnement chinois et que la Russie ne commencerait pas
à construire un pipeline transportant le pétrole sibérien vers le Japon avant
que celui transportant le pétrole sibérien vers la Chine ne soit achevé, vers
2008.
Concernant les futurs pipelines gaziers une première voie d’exportation russe
pourrait se matérialiser à l’horizon 2015 à partir du gisement de Kovytha
dans la province d’Irkustk. Ce gazoduc, long de plus de 4.000 km permettrait d’exporter
20 milliards de m3 par an vers la Chine. Un autre projet pourrait se réaliser
après 2020 et porte sur des exportations à partir des gisements de la
République de Sakha (Chayandinskoye et Talakan).
La Chine reste par ailleurs un des premiers marchés cible des champs gaziers de
Sakhaline qui sont essentiellement le fait de compagnies pétrolières
internationales au travers d’accords de partage de production (la Chine
souhaite d’ailleurs pouvoir intégrer le consortium qui gère Sakhaline-2 et
pourrait s’intéresser à Sakhaline-3).
De
nouvelles cartes diplomatiques et militaires
Jusqu’à
ces toutes dernières années, la quête chinoise de pétrole et de gaz était
restée confinée dans des sphères purement économiques et diplomatiques. La
compétition semblait avant tout commerciale et politique avec les Etats-Unis et
le Japon, et plus récemment avec l’Inde.
Pour s’en tenir aux deux premiers compétiteurs, l’appétit de Washington
est tout aussi vorace que celui de Pékin car les Etats-Unis sont eux même
plongés dans une crise énergétique majeure constatée en 2001 par le rapport
du National Energy Policy Developpement Group, dît rapport Cheney, et en
2005 par l’Energy Policy Act. En 2003 les Etats-Unis ont consommé 20
millions de barils/jour de pétrole (contre 6,5 pour la Chine) et ont importé
11,2 millions de barils/jour (contre 2,6 pour la Chine). En 2025, les Etats-Unis
devraient consommer 27,9 millions de barils/jour de pétrole (contre 14,2 pour
la Chine) et en importer 19 millions de barils/jour (contre 10,9 pour la Chine).
La dépendance pétrolière des Etats-Unis devrait donc croître de 56% à 68% d’ici
2025.
Rien pourtant dans le rapport Cheney n’invitait vraiment à une décroissance
de la dépendance pétrolière et gazière américaine. Le rapport Cheney constatait
en effet que rien ne pourrait enrayer la croissance des importations
pétrolières et indiquait que les Etats-Unis pouvaient renforcer leur propre
sécurité énergétique (et une prospérité partagée de l’économie
globale) en travaillant avec les autres pays pour
" augmenter " la production totale d’énergie. Ceci
traduisait, avec l’insertion complète du marché américain dans le marché
mondial, une acceptation fondamentale de la dépendance extérieure des
Etats-Unis. Dans ce contexte se posait forcement la question de la stabilité de
régions aussi essentielles à l’approvisionnement mondial que le Moyen
Orient, l’Asie Centrale et le Sud-Est asiatique. La tonalité très
sécuritaire et unilatérale de la politique étrangère de l’Administration
de G.W. Bush et son passage dans les actes avec la guerre " contre le
terrorisme " et ses batailles en Afghanistan, en Irak… ne pouvaient
que poser la question de l’intention réelle des Etats-Unis. Dans ce contexte,
comment les stratèges chinois pouvaient-ils interpréter l’intervention
américaine en Afghanistan quand, pour combattre les Talibans, le Pentagone
établissait des bases militaires destinées à rester
" permanentes " au Kirghizstan, en Ouzbékistan et en
Afghanistan ? Dans ce contexte, comment les stratèges chinois
pouvaient-ils interpréter la " Pax Americana " quand le
Pentagone envoyait d’importantes forces spéciales en Indonésie, en Malaisie
et aux Philippines et accroissait sa présence militaire à Singapour ?
Dans ce contexte et sachant que l’Irak fournissait déjà, en 2002, 566.000
barils/jour aux Etats-Unis, comment les stratèges chinois pouvaient-ils
interpréter, en Janvier 2003, les déclarations d’un " senior
Defense official " américain, présumé être le Secrétaire
Adjoint à la Défense Paul Wolfowitz lui même, révélant que le Pentagone
avait mis au point, en prélude à la guerre d’Irak, des stratégies pour
" sécuriser " et " protéger " le plus
vite possible les champs pétroliers irakiens.
Les guerres en Afghanistan et en Irak ne pouvaient qu’être interprétées par
les dirigeants chinois comme des guerres de domination, pour l’encerclement et
le containment de la Chine, pour le contrôle du pétrole et pour le
contrôle des routes du pétrole et, changeant la donne, elles pourraient bien,
au final, avoir fait basculer l’affrontement économique et diplomatique dans
la sphère militaire.
" Le dilemme de Malacca " ! Le commentaire concerne
aussi bien le détroit de Malacca que celui d’Ormuz (ou celui de Taiwan) et
est attribué au Président chinois Hu Jintao lui même :
" certaines puissances (lire les Etats-Unis) l’ont envahi et tentent
d’y contrôler la navigation ".
Les deux points d’étranglement majeurs des voies d’approvisionnement
énergétique de la Chine en provenance du Moyen Orient ou d’Afrique sont en
effet le détroit d’Ormuz, qui conditionne la sortie du Golfe Persique, et le
détroit de Malacca, entre Indonésie et Malaisie, qui conditionne le passage
entre l’Océan Indien et le Sud de la Mer de Chine (80% des importations
pétrolières de la Chine transitent par le détroit de Malacca). Les deux
détroits sont sous contrôle total de l’US Navy, qui dispose de ses
nombreuses bases dans le Golfe Persique et de la base de Diego Garcia dans l’Océan
Indien, et des forces spéciales Etats-Uniennes répandues au nom de la lutte
contre le terrorisme.
Dans un article publié en Janvier 2004 par le journal de Hong Kong, contrôlé
par Pékin, " Wen Wei Po ", un expert militaire
chinois recommandait l’adoption d’options aussi bien défensives qu’offensives
pour une nouvelle stratégie navale chinoise : " la
première option consiste en des réactions rapides, incluant des réactions
militaires, quand une crise survient… pour montrer notre force à sauvegarder
les intérêts du pays. L’autre option est la capacité de dissuasion… Si
vous pouvez menacer mes routes maritimes internationales, je peux aussi menacer
votre sécurité… dont la sécurité de vos routes maritimes
internationales ". L’article n’était pas prémonitoire puisque la
Chine modernise et développe sa flotte militaire, de surface comme sous-marine,
et puisque son évolution attendue, qui est prise très au sérieux à
Washington, suggère que modernisation et développements sont en particulier
axés sur un objectif de protection des lignes maritimes d’approvisionnement
énergétique.
" String of pearls " (collier de perles). Tel est le
nom donné, dans un rapport interne du Pentagone, à la nouvelle stratégie
chinoise de sécurisation de ses voies de transport énergétique. Ce rapport
destiné à Donald H. Rumsfeld, le Secrétaire américain à la Défense, et
intitulé " Energy Futures in Asia " a été
dévoilé par le Washington Times en Janvier dernier avec, sans nul
doute, l’accord du Pentagone. Il révélait que la Chine mettait en place tout
un chapelet d’accords stratégiques avec les pays bordant les routes maritimes
conduisant du Golfe Persique au Sud de la Mer de Chine et développait des
forces militaires, navales, aériennes et spatiales, spécifiquement adaptées
aux menaces potentielles, incluant l’US Navy, de rupture de ses voies d’approvisionnement
énergétique.
La première perle du collier est en eaux pakistanaises. Quatre mois à peine
après l’entrée des troupes américaines en Afghanistan, en 2001, Chine et
Pakistan décidaient de la construction du port en eau profonde de Gwadar qui
permettra à la Chine de franchir un pas gigantesque pour prendre pied
directement dans la région du Golfe Persique. Gwadar est en effet situé sur la
côte ouest du Pakistan, dans la province du Baloutchistan, et baigne
directement dans la Mer d’Arabie, à 72 km à peine de la frontière iranienne
et à 400 km seulement du détroit d’Ormuz. Le coût total du projet est
estimé à 1,2 milliards de dollars dont la Chine prendrait 80% directement à
sa charge, sans compter une assistance technique " amicale "
et l’envoi de quelques 450 ingénieurs. En contrepartie, la présence de la
Chine à Gwadar lui permettrait une surveillance rapprochée de l’activité
navale US dans le Golfe Persique et une surveillance de l’activité navale
dans l’Océan Indien. D’après le Washington Times qui cite le
rapport du Pentagone en sa possession, Gwadar est une " base
navale " (" naval base ") chinoise et des
installations d’écoute électronique sont déjà en place, bien que Pékin
affirme que Gwadar est un port " civil " et que ses
activités seront purement " commerciales ". Port militaire
ou non, l’importance de Gwadar sera de toutes façon stratégique pour les
approvisionnements énergétiques chinois puisque Gwadar procurera également à
la Chine un terminal de transit vers la région du Xinjiang et vers ses
arrière-cours d’Asie Centrale pour ses importations de pétrole en provenance
du Moyen Orient ou d’Afrique. Tout un réseau de voies ferrées et de routes
reliant Gwadar à la Chine, à l’Afghanistan et aux Républiques d’Asie
Centrale est en effet inclus dans le projet.
Autres perles du collier d’après le rapport du Pentagone, la Chine renforce
ses liens avec le gouvernement du Bengladesh et aide à la construction d’un
port à Chittatong, " cherchant à y obtenir un accès naval et
commercial plus important ". D’après le rapport du Pentagone,
Pékin a également accru ses liens avec le régime militaire de Burma (Myanmar)
et y construirait des bases navales et des stations de surveillance sur des
îles de la baie du Bengale proches du détroit de Malacca, fournissant au
régime militaire de Rangoon " des milliards de dollars d’assistance
militaire pour y supporter une alliance militaire de fait ". Au
Cambodge, toujours d’après le rapport du Pentagone, la Chine aurait signé un
accord militaire en Novembre 2003 pour fournir entraînement et équipement et,
en Thaïlande, la Chine financerait, pour 20 milliards de dollars, la
construction d’un canal au travers de l’isthme de Kra, canal qui permettrait
aux navires chinois de contourner le détroit de Malacca. Dans le sud de la Mer
de Chine, enfin, Pékin renforcerait également ses forces militaires pour être
capable de se projeter par air et par mer à partir du continent ou de l’Ile
de Hainan .
Sans confirmer le rapport du Pentagone, le Département d’Etat américain
semble suivre de près les activités diplomatiques et militaires chinoises dans
la région. Un de ses représentants officiels déclarait il y a peu
" savoir que la Chine examinait une variété d’actions concernant
la sécurité du détroit de Malacca ". Peut-être avait-il en
mémoire l’interview accordée peu avant au journal Zhongguo Qingnian Bao par
Wu Jianmin, ancien Ambassadeur chinois en France et actuellement Président de l’Université
Chinoise des Affaires Etrangères, interview dans laquelle il déclarait :
" la diplomatie chinoise se transforme en diplomatie ‘proactive’ (zhudong
shi waijiao) ".
Des
limites à ne pas franchir
Dans un
marché mondial les investisseurs sont encouragés à faire des offres d’achat
d’entreprises dans d’autres pays que les leurs, ce au nom de l’ouverture
des marchés et de la croissance économique. Les achats d’actifs étrangers
réalisés par les entreprises américaines ont ainsi atteint un record de 855,5
milliards de dollars en 2004, en croissance de 328,4 milliards de dollars sur
2003, et les actifs possédés par les Etats-Unis à l’étranger totalisaient
9.000 milliards de dollars à la fin de l’année 2004. Les entreprises
chinoises commencent elles aussi à acquérir des actifs en terre américaines.
En Mars 2005, LENOVO finalisait l’acquisition de la branche
" ordinateurs personnels " d’IBM pour 1,75 milliards de
dollars et en Juin 2005 QINGDAO HAIER lançait une offre d’achat sur le
fabricant d'électroménager MAYTAG, pour 1,13 milliards de dollars.
Le 23 Juin 2005, CNOOC s’aventurait elle aussi en terre américaine pour
surenchérir à une offre d’achat faîte par CHEVRON sur UNOCAL, septième
compagnie pétrolière américaine. UNOCAL avait précédemment accepté l’offre
de CHEVRON, pour un montant de 16,6 milliards de dollars et CNOOC
surenchérissait à 18,5 milliards de dollars. UNOCAL contrôlait moins de 1% de
la production de pétrole des Etats-Unis (0,23% de la production mondiale) et
0,3% de sa consommation. Elle détenait 1,75 millions de barils ou équivalent
en réserves dont 447 millions localisés aux Etats-Unis et 980 millions en
Asie.
Dès l’annonce de l’offre d’achat de CNOOC, le Congrès (sous pression d’un
lobbying intense de CHEVRON) prenait une posture défensive, appelait l’offre
une " menace pour la sécurité nationale " et pressait l’administration
de G.W. Bush de s’y opposer. Michael R. Wessel, un des membres de la
US-China Economic Security and Trade Commission, une des commissions
consultatives du Congrès, confirmait que " d’un point de vue
public, l’offre posait de sérieux problèmes de sécurité
nationale ", ajoutant à titre d’argument " CNOOC est une
compagnie d’Etat, pas une entreprise du marché libre ". Ce point de
vue était aussitôt repris par plusieurs membres du Congrès, menés par les
représentants du Texas et de la Louisiane (tous deux Etats producteurs de
pétrole) qui, dans une lettre adressée au Département du Trésor, demandaient
la saisine du Committee on Foreign Investment.
Le 30 Juin la Chambre des Représentants adoptait, par 333 voix contre 92, un
amendement pour bloquer toute éventuelle approbation de l’offre de CNOOC par
l’administration et votait, par 398 voix contre 15, une résolution affirmant
que la transaction menaçait la sécurité nationale.
Le 13 Juillet la campagne anti-CNOOC culminait devant le House Armed Service
Commitee devant lequel les membres du Congrès favorable à CHEVRON étaient
rejoints par les faucons néo-conservateurs pour demander une Loi bloquant l’offre
de CNOOC. Parmi les intervenants devant le Comité, l'ancien chef de la CIA, R.
James Woolsey, déclarait publiquement que la Chine " poursuivait une
stratégie nationale de domination des marchés de l’énergie et de dominance
stratégique de l’ouest du Pacifique ", ajoutant que CNOOC était
" un organe de la plus grande dictature communiste
mondiale " et qu’autoriser CNOOC à acheter UNOCAL
" serait dépasser les limites, en raison de la nature du gouvernement
chinois ". Autre intervenant, Frank G. Gaffney Jr., un des chefs de
file du mouvement néo-conservateur et par ailleurs Président du Think Tank Center
for Security Policy, qui déclarait " que les deals
chinois, de la Sibérie au Venezuela, de l’Indonésie au Soudan, de l’Iran
au Canada, de l’Azerbaïdjan à Cuba, n’ont pas pour seul but de sécuriser
les besoins [énergétiques] chinois… mais de les retirer d’un marché dont
les Etats-Unis sont de plus en plus dépendants ", ajoutant que les
chinois mènent une stratégie à long terme " de dominance des
ressources énergétiques stratégiques, matériaux, minéraux, technologies,
… pour servir les besoins militaires chinois… " et martelant sa
profession de foi " Je crois que le but de la Chine est d’inexorablement
supplanter les Etats-Unis comme première puissance économique mondiale et, si
nécessaire, de nous vaincre militairement ". Comme si cela ne
suffisait pas, Frank G. Gaffney Jr. mettait en avant, en guise de conclusion,
" le danger posé à notre nation et à notre mode de vie par la
menace d’une attaque par pulsations électromagnétiques… la Chine étant un
des adversaires potentiels qui connaît notre grave vulnérabilité à de telles
attaques ".
Richard D'Amato, Président d’une autre commission du Congrès, demandait
aussitôt " un système beaucoup plus agressif de contrôle des
acquisitions pour le cas où la folie d'achats chinois dans l'économie
américaine s'accélérerait ".
Le 11 Août 2005, le même Frank G. Gaffney Jr. était entendu par la
US-China Economic and Security Review Commission devant laquelle il
expliquait que " les investisseurs américains achetaient
inconsciemment la corde (chinoise) avec laquelle ils allaient être
pendus " et qu’ils " ne devaient pas accepter que leurs
pensions soient liées aux succès des fabricants d’armes chinoises et à ceux
des proliférateurs ".
Pendant toute la durée de la crise CNOOC, la Maison Blanche et le Département
d’Etat ont soigneusement évité de prendre part à la paranoïa d’une
partie du Congrès, adoptant officiellement une position neutre sur l’offre de
CNOOC sur UNOCAL. Les Etats-Unis savent en effet que Pékin est devenu l’une
des toutes premières sources de capitaux étrangers dont l’économie
américaine a besoin pour financer ses déficits. Les Etats-Unis savent aussi
avoir besoin de la coopération de la Chine pour convaincre la Corée du Nord de
mettre fin à son programme d’armement nucléaire.
Le 2 Août CNOOC, constatant l’échec de sa propre campagne de lobbying,
retirait officiellement son offre d’achat sur UNOCAL en déclarant son
amertume à ce que " l’environnement politique ait rendu si
difficile ses chances de succès ".
Apaisements
avant prochaines tempêtes ?
Un
conflit pour l’énergie ? Henri Kissinger l’évoquait le 6 Juin
dernier : " Le grand jeu se développe encore… la quantité d’énergie
est finie, jusqu’à maintenant en relation avec la demande, et la compétition
pour l’accès à l’énergie peut devenir la vie et la mort pour beaucoup de
sociétés. Il serait ironique que la direction des pipelines et leur
localisation devienne l’équivalent moderne des disputes coloniales du 19ème
siècle… ".
Le Président chinois Hu Jintao a annulé la rencontre qu’il devait avoir avec
le Président G.W. Bush à la Maison Blanche le 7 Septembre, officiellement en
raison des ravages causés par l’ouragan Katrina. Les deux hommes se sont
rencontrés rapidement le 13 Septembre à New York, dans les salons de l’Hôtel
Waldorf-Astoria à l’occasion du dernier sommet de l’ONU et le bref compte
rendu de leur rencontre ne mentionne aucune discussion sur les problèmes
énergétiques.
Le même jour, Zhang Guabo, Vice Président de la Commission Nationale Chinoise
pour le Développement et la Réforme, première agence chinoise de
planification, déclarait que les craintes sur l’impact de la croissance de la
demande chinoise de pétrole étaient erronées parce que la stratégie
pétrolière de la Chine était basée sur l’accroissement de production des
champs de pétrole nationaux, ajoutant que " le monde ne devait pas
réagir avec exagération à la croissance de la consommation chinoise d’énergie "
car " le principe fondamental du développement de l’énergie
chinoise est de la rattacher à des sources domestiques " .
Quelques jours auparavant, le Ministre chinois des Affaires Etrangères, Qin
Gang, avait répondu à l’avertissement (" collision
course ") du Secrétaire d’Etat adjoint américain, Robert Zoellick.
" la Chine n’a pas l’intention de s’emparer ou de contrôler des
ressources pétrolières… Nous sommes partisans d’engagements en
coopération et d’un développement commun sur la base de l'égalité et du
bénéfice mutuel ", ajoutant " Dans le secteur de l’énergie,
la Chine n’est pas seulement un consommateur majeur mais également un
producteur majeur. Nous engager dans des coopérations normales avec beaucoup de
pays dans le monde, dont les Etats-Unis, est mutuellement
bénéfique ".
Le message d’apaisement avait déjà été lancé de multiple fois au cours de
l’année 2005. En Juin déjà, quelques jours avant l’offre d’achat de
CNOOC sur UNOCAL, Zhang Hongtao, directeur adjoint du China Geological Survey,
affirmait sa confiance dans les possibilités de la Chine à résoudre ses
problèmes énergétiques avec ses propres ressources. " Des
découvertes majeures sont attendues pour bientôt " affirma t-il à
la tribune d’un forum d’investissements chinois, " je crois que la
Chine est encore une nation avec plein d’options. Nous avons des raisons d’être
confiants dans la découverte de nouvelles ressources ".
Il y a quelques jours, le 22 Septembre, le Secrétaire d’Etat adjoint, Robert
Zoellick, avertissait de nouveau la Chine dans un discours devant le National
Committee on U.S.-China Relations et lui demandait de faire des pas concrets
pour répondre à ce qu’il appelait " un chaudron d’anxiété ".
Sur les problèmes énergétiques, il constatait de nouveau que " La
Chine agit comme si elle pouvait en quelque sorte ‘verrouiller’ des
approvisionnements énergétiques autour du monde. Ce n’est pas une voie
raisonnable pour atteindre sa sécurité énergétique… Nous avons aussi un
intérêt commun dans la sécurisation des routes de transport et des pays
producteurs… ".
Se démarquant cependant des faucons néo-conservateurs Robert Zoellick
constatait : " Nous sommes trop interconnectés pour tenir la
Chine à distance et souhaiter promouvoir d’autres puissances en Asie à ses
dépens ".
Jean-Philippe Miginiac
Jean-Philippe Miginiac is the CEO and
managing editor at Strategic-Road.com.
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