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28/10/07 -
Iran : Il
faut écouter et ré-écouter Dominique de Villepin
- par Jean-Philippe Miginiac
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Il faut, sur l'Iran
et à quelques jours d'une visite de Nicolas Sarkozy à Washington, écouter et ré-écouter Dominique de Villepin.
En quelques mots, tout est dit de l'impasse des négociations sur le
nucléaire iranien, de la responsabilité de l'administration Bush et de la montée des tensions dans
laquelle la France semble se livrer pieds et poings liés.
En 2003, L’ambassadeur Suisse en Iran informait le Département d'État américain que les Iraniens faisaient une offre de négociation sans
restrictions, et que celle-ci avait l’approbation du "guide suprême"
iranien, l’Ayatollah Ali Khamenei, ainsi que du Président d'alors, Mohammad
Khatami.
"J’ai la nette impression qu’il y a une volonté forte de la part du régime de résoudre tous les problèmes avec les USA en ce moment, et que
ce document est un essai pour y parvenir", écrivait M. Tim Guldimann dans la lettre d’une page qu’il avait faxé au Département
d’État le 4 mai 2003. Il y joignait un document iranien nommé
"Feuille de Route" listant les objectifs de la négociation.
Parmi ceux-ci, la lutte anti-terroriste, et la reconnaissance du droit à l’existence
d’Israël.
Il n'y eut aucune réponse des américains.
Tim Guldimann a raconté les conversations engagées à l’époque avec Sadegh Kharrazi, l’ambassadeur d’Iran à Paris, qui lui avait affirmé que
le "guide suprême", l’Ayatollah Khamenei et le président Mohammad Khatami étaient engagés sur chaque mot de la proposition iranienne.
Interrogée en février dernier par le sénat, Condolezza Rice affirmait n’avoir aucun souvenir de ce document (elle dirigeait alors le Conseil
National de Sécurité), niant même son existence : "si un document avait mentionné la reconnaissance d’Israël je m’en
souviendrais" (Washington
Post 8 février 2007).
Flint Leverett, employé au Conseil National de Sécurité lorsqu’il était dirigé par Condolezza Rice, avait à l’époque considéré la proposition
Iranienne comme étant d’une importance comparable à celle de l’offre Chinoise de 1972 qui avait conduit à la reprise des relations entre
Pékin et Washington. Pour lui, il est certain que ce document a été vu par Condolezza Rice et Colin Powell, alors à la tête du Département
d'État. Flint Leverett rapporte une discussion qu’il aurait eu avec Colin
Powell, ou celui ci affirmait qu’il ne " pouvait pas 'vendre' cette offre à
la maison Blanche", preuve selon lui que ce document avait bien été discuté au Département
d’État. S’exprimant devant l’auditoire d’une conférence organisée par la New America
Foundation, il déclarait : "L’administration Bush, jusque et y compris Mme Rice trompent le Congrès et les américains au sujet de cette proposition
iranienne".
Le Président Mohammad Khatami, réformiste, prônait alors la détente et le
"dialogue des civilisations" et Téhéran agréait à l'extension des inspections de l'IAEA (International Atomic Energy Agency) et à la suspension de l'enrichissement de l'uranium. Les ministres des Affaires
Étrangères britannique, Allemand et Français se rendaient à Téhéran en Octobre 2003 et, pour la première fois dans l'histoire de la
République Islamique, le terrain était prêt pour des négociations d'ouverture avec l'Ouest. Même s'ils estimaient que l'enrichissement de
l'uranium était un "droit naturel" du peuple iranien, les réformistes pensaient en effet ne pas devoir engager un bras de fer avec l'ouest,
bras de fer qui aurait pu mettre en péril leur sécurité et leur développement économique. Pour eux, l'enrichissement de l'uranium pouvait
être réalisé dans le cadre d'un processus de négociation et de construction de rapports de confiance avec l'Ouest.
Exit Mohammad Khatami. L’ancien président réformateur ne s’est pas représenté à l’élection Présidentielle de Juin 2005, laissant le
conservateur "pragmatique" Ali Akbar Rafsandjani, à qui il avait lui même succédé en 1997, apparaître comme réformateur face à
l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad qui sera élu à la surprise des occidentaux. Mahmoud Ahmadinejad, ultra-islamiste populiste et dur
parmi les durs du régime, n’avait quant à lui aucune considération pour les accords internationaux et encore moins pour un dialogue avec le
"Grand Satan". Avec la crise nucléaire et ses déclarations fracassantes sur Israël il a même, en très peu de temps, mis fin à toute velléité
iranienne de négociation ou de rapprochement et réussi l’exploit de rassembler dans la surenchère les plus hauts caciques du régime des
mollahs avec qui il dispute pourtant un pouvoir contesté (voir Guerres de palais à Téhéran).
La rupture des négociations avec la troïka européenne (France, Allemagne, Royaume-Uni) et la reprise du programme de recherche nucléaire
iranien ouvraient-elles pour autant un boulevard obligé vers la guerre ? (voir Quelles options sur
l'Iran ?).
En Octobre 2005, l’Ayatollah Ali Khamenei étendait les pouvoirs d’Ali Akbar Rafsandjani, président du Conseil chargé de la sauvegarde des
intérêts supérieurs du régime (appelé aussi le Conseil de Discernement), qui avait été largement battu par Mahmoud Ahmadinejad aux élections
présidentielles. Le conseil supervisait désormais la politique du régime. Ali Akbar Rafsandjani devenait ainsi, malgré sa défaite, le numéro
deux du régime iranien et en supervisait trois des quatre branches. L’Ayatollah Ali Khamenei et Ali Akbar Rafsandjani soutenait dorénavant la position
" ultra" de Mahmoud Ahmadinejad sur le nucléaire, peut-être parce qu’ils ne pouvaient apparaître comme moins nationalistes que lui, mais l’une des premières décisions prises par Ali Akbar
Rafsandjani, une fois ses pouvoirs renforcés, a été de nommer le président sortant, le réformateur Mohammad Khatami, comme principal
conseiller du Conseil, le ramenant ainsi sur le devant de la scène. Tous deux ont cherché à adoucir les propos tenus par Mahmoud Ahmadinejad
sur Israël (voir Guerres de palais à Téhéran).
Au cours de l'année 2006, une nouvelle opportunité d'engager des négociations directes entre Téhéran et Washington est apparue. Ali Akbar
Rafsandjani, numéro deux du régime, Ali Larijani, qui présidait alors le Conseil National de Sécurité iranien et était connu pour être très
proche du "guide suprême", l’Ayatollah Ali Khamenei, tout comme le Dr Hasan Rowhani, autre membre du Conseil de Sécurité iranien
également nommé par l’Ayatollah Ali Khameini, ou Javad Zarif, représentant iranien à l'ONU, ont multiplié les signaux indiquant que
l’Ayatollah Ali Khameini souhaitait des négociations directes avec Washington sur le dossier nucléaire
(voir Le
pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad).
Ali Larijani, dorénavant chargé des négociations sur le nucléaire avec la troïka européenne, s'était immédiatement fait remarquer par ses
reproches à l'équipe de négociation précédente, sous le mandat de l'ex-Président Mohammad Khatami,
l'accusant d'être trop conciliante et d'être prête à céder "la perle" nucléaire contre
"le bonbon" proposé par les Européens, c'est-à-dire une coopération nucléaire civile, économique et
politique. Au cours des négociations il s'est en fait montré plus conciliant et ses rencontres avec Javier Solana, le porte-parole de la
diplomatie européenne, et Mohammed El Baradei, le directeur de l'AIEA, l'ont révélé ouvert au dialogue.
Le 16 Mars 2006, il annonçait que Téhéran était prêt à des discussions avec les Etats-Unis, suggérant que les deux pays travaillent à
surmonter leur mutuelle défiance (voir Négociations
USA-Iran : Trop tard pour les pragmatiques ?).
La première réaction officielle du Secrétaire d’Etat américain, Condolezza Rice, aura été de relever, le 17 Mars 2006, que
"cela pourrait être utile", notant que l’Ambassadeur US en Irak, Zalmay Khalilzad, avait été autorisé (par elle et par Georges W. Bush) à discuter de
l’Irak avec l’Iran depuis la fin de l’année 2005. Un mois auparavant, elle affirmait devant la Commission Budgétaire du Sénat, que l’Iran
était "la banque centrale du terrorisme dans le monde", propos réitérés à maintes reprises depuis, ajoutant le 10 Mars, devant le même
Sénat, qu’il n’y avait pas pour les Etats-Unis de plus grand défi "que celui de l’Iran dont les agissements mènent à développer un Moyen
Orient qui serait à 180 degrés différent du Moyen Orient que nous voulons voir se développer… Nous n’avons pas de problème avec le peuple
iranien. Nous voulons que le peuple iranien soit libre. Notre problème est avec le régime iranien".
Le 18 Mars, dès le lendemain de l’appréciation plus que négative de Condolezza Rice sur l'opportunité d'une
prochaine ouverture de négociations avec l’Iran, Stephen J. Hadley, Conseiller à la Sécurité Nationale à la Maison Blanche, relevait avec force que Zalmay Khalilzad avait été
autorisé à discuter avec les iraniens uniquement sur leur ingérence en Irak et sur le fait qu’ils apportent
"confort et, dans certains cas, équipement aux terroristes qui tuent des irakiens et qui tuent des membres des forces de la coalition", et s’empressait de dénigrer ces
négociations, affirmant qu’elles étaient "simplement un truc des iraniens pour tenter de détourner la pression qu’ils ressentent à New York". Hadley suggérait de plus qu’il n’était aucun besoin de négocier avec l’Iran puisque
"nous discutons en permanence : nous faisons des déclarations et ils font des déclarations".
Le même jour, Scott McClellan, attaché de presse de la Maison Blanche, insistait sur le fait que les négociations resteraient cantonnées à la
situation en Irak et ne concerneraient pas le programme nucléaire iranien tandis qu’un officiel US de haut niveau, discutant avec des
journalistes sous le sceau de l’anonymat, traitait l’offre iranienne de
"coup", ajoutant que Washington ne participerait à ces discussions
que pour éviter les critiques affirmant que les Etats-Unis ne font pas tout ce qu’ils peuvent pour éviter les sanglantes confrontations
entres irakiens. Un autre officiel de la Maison Blanche poursuivait au même moment d’autres journalistes pour leur affirmer que l’offre
iranienne était "de la réclame" et Zalmay Khalilzad déclarait au journal Le Monde
"Nous sommes prêts à parler avec tous les voisins de l'Irak, l'Iran inclus. Mais, soyons clairs, il ne s'agit pas de négocier l'avenir de l'Irak avec eux. Nous avons quelques soucis concernant
la politique qu'ils mènent et le rôle qu'ils entendent jouer en ce qui concerne l'Irak. Nous allons en parler avec eux, nous sommes ouverts à
une discussion sur toutes les questions à propos de ce pays. Ils ont les leurs, nous avons les nôtres, nous en parlerons. Vous savez, ce
n'est pas la première fois que je fais cela avec les Iraniens, ce n'est pas nouveau pour moi"
(voir Négociations
USA-Iran : Trop tard pour les pragmatiques ?).
Le parti réformateur de Mohammad Khatami appelait le 20 Mars 2006, à un "gel" du programme nucléaire et à un
"dialogue" avec les Etats-Unis. Le même jour, Georges W. Bush confirmait son accord pour des négociations en les limitant au seul cadre irakien, excluant ainsi,
de facto, toutes possibilités de négociations directes entre Téhéran et Washington sur le programme nucléaire iranien, sur la guerre contre
le terrorisme et sur la sécurité du Moyen-Orient.
Depuis 2003, l'extrémisme de Washington n'a cessé de renforcer l'extrémisme de Téhéran qui
n'a cessé lui même de renforcer l'extrémisme de Washington et la montée continue des tensions marque tragiquement les renoncements des occasions définitivement
perdues par l'administration Bush et son obstination à refuser toute
négociation directe avec l'Iran.
Aujourd'hui, cependant, les extrémistes de Téhéran voient de nouveau l'ex-Président Mohammad Khatami comme une menace et la possibilité que
les réformistes reviennent au pouvoir semble attiser de plus en plus la peur de l'entourage du Président Mahmoud Ahmadinejad à quelque mois
des prochaines élections au Parlement prévues pour Mars 2008 (les prochaines élections présidentielles sont, elles, prévues en 2009). Ali Akbar Rafsandjani,
le "conservateur modéré" qui
pourrait soutenir les réformistes, a récemment consolidé
ses pouvoirs en gagnant les élections à la tête de l'Assemblée des
Experts. La démission surprise d'Ali Larijani de ses fonctions de négociateur
du dossier nucléaire, immédiatement réintégré comme conseil du "guide suprême", l’Ayatollah Ali
Khamenei, témoigne enfin de la persistance d'âpres
luttes de pouvoir entre le "guide suprême"
et le Président Mahmoud Ahmadinejad et pourrait signifier l'affaiblissement
définitif de ce dernier. Il faut d'ailleurs noter la relation
évidente entre la visite de Vladimir Poutine, qui semble inviter
fermement le pouvoir iranien au compromis tout en essayant de
maintenir les "durs" de Washington et de Paris à
distance, avec la démission d'Ali Larijani.
A Washington, la récente victoire des Démocrates au Congrès aurait pu ouvrir la brèche
du changement stratégique majeur prôné par le rapport Baker (Irak Study Group) qui préconisait notamment un début de retrait majeur des troupes américaines d’Irak dès 2007 et l’ouverture de
négociations avec l’Iran et la Syrie (voir Etats-Unis
: la période de tous les dangers ?). Après le refus de Georges W. Bush d'appliquer le rapport Baker, la victoire attendue des Démocrates à
l'élection Présidentielle de 2008 pourrait changer radicalement, s'il en est encore temps, la stratégie américaine au
Moyen-Orient. Beaucoup de responsables politiques, aux Etats-Unis, pensent
aujourd'hui qu'un tel revirement stratégique pourrait totalement changer les
rapports de force à Téhéran, au profit des conservateurs pragmatiques et des
réformistes.
Mohammed El Baradei, lui même, directeur général de l'Agence
Internationale de l'Energie Atomique (IAEA) et qui est à ce titre celui qui connaît
sans doute le mieux les jeux et enjeux du dossier nucléaire iranien, affirme
et ré-affirme
qu'il n'existe actuellement aucune preuve d'un quelconque programme nucléaire
militaire iranien. Il martèle aussi que la montée des tensions et les menaces
américaines ne font que jeter "de l'huile sur le
feu" alors qu'il reste, selon lui, du temps et de l'espoir
pour la négociation.
La France a donc sans doute choisi le pire moment pour sembler rejoindre et
renforcer, sans gloire et sans aucune pression nouvelle sur Téhéran (où sont
nos porte-avions ?), le clan des extrémistes de Washington au lieu d'affirmer
encore son indépendance, de tenter de convaincre l'ami américain de changer
ses obstinations qui ne font que renforcer les extrêmes à Téhéran, et de pousser à de nouvelles opportunités de dialogue
direct. Plus qu'une erreur, c'est une véritable faute.
Jean-Philippe Miginiac is the CEO and
managing editor at Strategic-Road.com.
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