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" L’Afrique,
Impératif Stratégique Mondial pour l’Amérique "
C’est
en ces termes que le Général James JONES résume les raisons de l’intérêt
croissant que les Etats-Unis portent à l’ensemble du continent africain (1).
Il
importe, précise-t-il, de reconnaître au plus tôt que :
Les
questions de sécurité africaines pèseront de plus en plus sur la sécurité
du territoire américain.
Le
continent africain connaît une instabilité politique endémique, déclare
Jones, laquelle est aggravée par les problèmes sociaux, économiques et sécuritaires
eux-mêmes générés par de multiples facteurs : fort taux de natalité,
questions agricoles et problèmes environnementaux, déplacements massifs de
population et pandémies…Tous ces facteurs servent de fourrier au terrorisme
et à l’insécurité.
Après
avoir rappelé que la lutte contre le terrorisme est la raison d’être première
de l’AFRICOM suite aux évènements du 9/11, et la genèse controversée du
nouveau Commandement, et présenté le mandat qui lui fut donné, l’on
abordera les activités de l’AFRICOM dans le cadre de la TSCTI et de l’APS
et sa chaîne hiérarchique.
Enfin,
l’on verra que la création de ce nouveau Commandement représente autant un défi
pour les Américains qu’une ligne de fracture pour les nations du continent.
Facteur aggravant, de nouveaux acteurs ont précédé le renouveau du tête à tête
avec les Européens désormais à la traîne de leur allié américain :
l’Aigle américain se trouve dorénavant en concurrence directe avec le très
entreprenant Dragon chinois, suivi de loin par le précautionneux Tigre indien.
LA
LUTTE CONTRE LE TERRORISME
Après
avoir réagi à diverses crises humanitaires et à des situations politiques
dangereuses (Somalie, Liberia, Sierra Leone, Soudan), les Etats-Unis ont décidé
d’adopter des mesures préventives ainsi qu’une politique proactive tant en
Afrique du Nord qu’en Afrique Occidentale et dans la Corne de l’Afrique,
toutes contrées pouvant servir de sanctuaires de prédilection aux criminels et
terroristes refluant d’Afghanistan et du Moyen-Orient (2).
Déjà
en 2004 les experts américains soutenaient que l’Afrique, avec ses " zones
grises ", était en train de se transformer en base arrière du
terrorisme. Dans le cadre de l’Initiative Pan Sahel (devenue depuis Programme
de Lutte contre le Terrorisme au Pan Sahel ou TSCTI, avec un budget de $ 500
millions sur cinq ans), Washington fournit entraînement et équipement à des
pays initialement au nombre de quatre (Mali, Mauritanie, Tchad, Niger), puis étendit
ce dispositif aux trois pays du Maghreb, encourageant la collaboration entre eux
tous comme dans l’Exercice FLINTLOCK 2005 (3).
Au-delà
du Sahel, les Etats-Unis se sont rapprochés des plus importants producteurs de
pétrole de l’Afrique Occidentale et du Golfe de Guinée, à savoir les deux géants
que sont le Nigeria, l’Angola, et aussi Sao Tome et Principe (STP).
Après
la date charnière de 9/11, Washington accorda une importance stratégique à la
Corne de l’Afrique (HOA) située à l’extrémité occidentale de " l’arc
d’instabilité " recélant les ressources stratégiques pour
lesquelles les Etats-Unis sont en compétition avec les BRIC (Brésil, Russie,
Inde, Chine) (4).
La
création du sixième (5) et nouveau Commandement Unifié Combattant entièrement
dédié à l’Afrique (moins l’Egypte), l’AFRICOM (AFRICA COMMAND) est donc
indissociablement liée à la " longue guerre " contre le
terrorisme mondial, la Global War Against Terror (GWAT), susceptible de
durer une génération, voire davantage, si ce n’est indéfiniment selon John
McCain, candidat à la Maison Blanche. Et le Général Jones d’expliquer :
En
nous efforçant de contribuer à endiguer la détérioration de la situation
de ce continent qui ne cesse de prendre de l’importance, nous diminuons le
potentiel que présente l’Afrique pour devenir le prochain front dans la
guerre contre le terrorisme.
L’Afrique
est devenue une priorité dans la GWAT (6). L’Afrique sera " le
prochain champ de bataille dans la Guerre contre le terrorisme " (7).
L’Amérique
entend faire régner l’ordre dans les " zones grises ",
ces " zones qui échappent plus ou moins au contrôle de l’Etat "
(undergoverned spaces) (8).
Vu
de Washington, le Sahel et la Corne de l’Afrique sont ce " nouveau
champ de bataille " où les mesures de lutte contre le terrorisme (CT)
mises en œuvre à l’initiative de Washington dès 2000 (9) ont conduit à une
évolution de la situation, en clair à un affaiblissement de la menace
salafiste (10).
Ce
nouveau " champ de bataille ", estiment les experts américains,
constitue un vivier pour les prêcheurs islamistes extrémistes et les
(nouveaux) groupes terroristes (GSPC, AQIM, Black Taliban in Nigeria, Tablighi
Jamaat en Afrique Occidentale…), implantés notamment dans les pays
producteurs de pétrole (11)(12).
Certains
spécialistes américains estiment que 25 % des " combattants étrangers "
(foreign fighters) enrôlés par al-Qaeda pour combattre les
forces américaines en Irak viennent d’Afrique où, éventuellement, ils
retournent pour conduire le jihad. S’appuyant sur le témoignage de J.
Peter Pham devant la Chambre des Représentants, Commission des Affaires Etrangères,
Sous-Commission pour l’Afrique et la Santé mondiale, Isaac Kfir (de Herzlyia,
Israel) cite Abu Azzam al-Ansari :
Il
n’y a aucun doute qu’al-Qaeda et les saints guerriers jugent à sa juste
valeur l’importance des régions africaines pour entreprendre des
campagnes militaires contre les Croisés. Nombreux sont ceux qui pressentent
que ce continent n’a pas encore trouvé son rôle propre qui lui est dû
et que les prochaines étapes du conflit feront de l’Afrique son champ de
bataille…l’Afrique est un sol fertile pour promouvoir le jihad et la
cause jihadiste (13).
Unicité
de Commandement
Pour
la première fois, un Grand Commandement unique est créé par les Américains
afin de coordonner les différents déploiements militaires et actions civiles
américains sur le continent africain.
Le
programme militaire américain trouve(ra) dans l’AFRICOM sa focale géographique.
Trois des cinq Grands Commandements Combattants Unifiés actuels comportaient
des aires qui se recoupaient en Afrique : cette division artificielle
s’articulait tant géographiquement que fonctionnellement : ainsi une
partie de l’Afrique relevait de l’EUCOM (QG à Stuttgart, Allemagne), une
autre du CENTCOM (QG à Tampa, Floride) et la dernière du PACOM (QG à Hawaï).
Chaque Commandement s’occupait donc, pour ainsi dire à temps partiel, d’une
certaine zone plus ou moins grande de l’Afrique.
La
création d’un Commandement spécifique géographiquement délimité et
recentré correspond donc bien une nécessaire et indispensable rationalisation
puisque la totalité du continent africain (hormis l’Egypte) passe sous la
responsabilité de l’AFRICOM et ce, à temps complet. Et Ryan Henry, sous-secrétaire
principal à la politique de défense de résumer :
Nous
prenons en charge la zone de responsabilité du continent africain et la
confions à un seul chef, lequel ne s’occupera que des questions
africaines 24 heures par jour, 7 jours par semaine (14).
GENESE
DE L’AFRICOM
Après
avoir été annoncé en février 2007 par le Président Bush, le nouveau
Commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM) fut officiellement lancé le
1er octobre de la même année. Objectif : rendre le
Commandement pleinement opérationnel (Full Operational Capability ou
FOC) au plus tard le 1er Octobre 2008.
En
mettant sur pied un sixième Commandement dont l’appellation désigne
clairement la zone géographique ciblée, les Etats-Unis officialisent, si
besoin était, l’accroissement de leur présence au large et sur le territoire
même de " l’Afrique utile " (15), et même au-delà.
Ce
qui fait encore débat, c’est l’étendue géographique et la permanence de
cette présence accrue (16).
Pour
ses partisans, l’AFRICOM représente une occasion tant pour l’Afrique que
pour les Etats-Unis de resserrer les liens déjà existants de coopération en
matière de sécurité. La définition des " menaces "
portant atteinte à la sécurité de ces pays demeure aussi imprécise que
commode.
L’AFRICOM
est également conçu comme un terrain d’expérimentation devant permettre une
meilleure intégration des actions civilo-militaires en vue de traiter les
causes sous-jacentes et à long terme de l’insécurité invoquée plus haut.
Washington prend acte de l’incapacité de l’Union Africaine à confier à
ses " casques verts " des opérations de maintien de la
paix, voire d’imposition de la paix dans des zones en crise ou en proie à des
conflits ouverts (sauf aux Comores !).
D’aucuns
se demandent si le carnet de route de l’AFRICOM ne pêche pas par excès
d’ambition : en effet, s’interrogent-ils, les questions censées être
traitées par l’AFRICOM ne relèvent-elles pas plutôt du Conseil de Sécurité
des Nations Unies ? Dans quelle mesure l’AFRICOM n’empiète-t-il pas
sur le domaine d’action de l’ONU ? Va-t-il coopérer avec d’autres
membres de la " communauté internationale " (Chine, France,
Union Européenne…) ou, au contraire, faire cavalier seul et peut-être entrer
en concurrence avec eux ?
A
défaut de réussir la professionnalisation de leur outil militaire, les Etats
africains vont-ils pouvoir / devoir continuer à recourir aux services onéreux,
et pas forcément désintéressés, des Sociétés Militaires Privées (SMP)(17)?
Quoi
qu’il en soit, l’AFRICOM a aussi ses détracteurs. Et c’est ici
qu’apparaît l’autre préoccupation, ou plus exactement la vraie raison d’être
de ce nouveau Commandement géographique : les enjeux économiques, et plus
particulièrement énergétiques.
Le
Pentagone ne risque-t-il pas de prendre le pas sur le Département d’Etat ?
Les priorités à court terme de la Guerre Mondiale contre le Terrorisme ne
vont-elles pas compromettre les investissements et intérêts à long terme des
Etats-Unis dans le domaine de la sécurité énergétique ? Les actions
entreprises par l’AFRICOM ne vont-elles pas aiguiser une compétition de type
neo-coloniale entre les Etats-Unis et la Chine ? Nonobstant les conséquences
négatives probables à moyen et long terme pour la région…
LE
MANDAT D’AFRICOM
Le
mandat initial
A
vrai dire, le mandat initialement donné à l’AFRICOM comportait des
insuffisances, voire des failles. On déplorait, par exemple, le manque de
planification systématique ab initio par le Département de la Défense (DoD)
qui s’était abstenu d’organiser des consultations préalables. Mal définie,
la mission impartie ne pouvait que manquer de clarté. Les acteurs extérieurs
n’avaient, eux non plus, pas été conviés pour être entendus.
Qui
plus est, l’annonce faite par le Président Bush en février 2007 semblait
entretenir une confusion entre les objectifs civils et les fins militaires.
Impression renforcée par des explications ultérieures incomplètes. Les
domaines de responsabilité dévolus aux ONGs n’étaient pas bien délimités.
Ces dernières redoutaient donc que les militaires n’empiètent sur leurs
activités " traditionnelles " où elles avaient fait leurs
preuves…
Le
projet d’AFRICOM se heurtait à une opposition croissante tant parmi les
gouvernements et ténors africains que de la part de la classe politique à
Washington, particulièrement au Département d’Etat et au Département de
l’Aide Internationale (USAID), qui redoutaient d’être marginalisés, si ce
n’est ignorés.
En
avril 2007, Ryan Henry, avait rencontré des dirigeants du Nigeria, d’Afrique
du Sud, d’Ethiopie, du Ghana et du Sénégal à qui il avait expliqué les
buts généraux poursuivis par l’AFRICOM.
Le
21 juin 2007, une délégation américaine qui comprenait des représentants du
DoD, du Département d’Etat et de l’USAID conclut un deuxième tour de
consultations avec des hauts fonctionnaires de la Défense et des Affaires
Etrangères de plusieurs pays africains (Algérie, Maroc, Libye, Egypte,
Djibouti et Union Africaine). A cette nouvelle occasion, Ryan Henry répéta que :
l’AFRICOM
n’ambitionnait pas de diriger les efforts visant à assurer la sécurité
du continent, mais plutôt d’aider les pays et organisations africains en
place à prendre la tête de ces opérations et à réussir (18).
Les
représentants américains se rendirent également à Paris pour rencontrer des
représentants du gouvernement français et des Attachés de Défense de pays
africains.
Le
Service de Recherche du Congrès américain (CRS) fit valoir que le législateur
souhaitait obtenir des précisions et éclaircissements quant aux rôles des
" contractors " (les SMPs) dans le nouveau
Commandement, à la priorité qui serait donnée aux opérations de
contre-terrorisme (CT) par ce Commandement, et recevoir l’assurance que les
forces armées africaines formées et entraînées par les conseillers américains
ne seraient utilisées ni à des fins de répression interne ni contre
d’autres Etats (19).
Le
nouveau Commandement devrait être pleinement opérationnel (Full Operational
Capability ou FOC) le 1er Août 2008. Un certain nombre de
questions soulevées dès le départ étant restées sans réponse, le projet
initial semblait mal " ficelé ", d’où une fâcheuse
impression générale d’improvisation hâtive.
Le
mandat actuel
L’AFRICOM
reçut, par conséquent, un mandat moins ambitieux qui ne donna satisfaction ni
à ses partisans ni à ses détracteurs.
Le
site internet du nouveau Commandement décrit ainsi le nouveau rôle qui lui est
attribué (20):
L’Afrique
revêt une importance stratégique et économique. Nous nous attachons à
donner à nos partenaires africains les capacités nécessaires à :
Réduire
les conflits
Améliorer
la sécurité
Vaincre
les terroristes
Appuyer
les réponses aux crises
Selon
les termes de la Quadriennal Defense Review (QDR) de février 2006,
l’objectif premier de l’AFRICOM est d’
empêcher
les problèmes de dégénérer en crises et les crises de dégénérer en
catastrophes.
Et
ce faisant d’empêcher le basculement des " zones grises "
dans la catégorie des " Etats faillis " (failed states).
La
mission impartie à l’AFRICOM s’inscrit dans le cadre général suivant (Draft
Mission statement) : d’une part l’AFRICOM doit appuyer et faire
avancer les initiatives américaines déjà en cours de réalisation afin
d’aider les pays africains, l’Union Africaine et les communautés de la région
(on notera au passage que ce terme de " communautés "
n’est ni défini ni illustré) ; d’autre part le DoD est placé à la
poignée de l’éventail pour prendre en charge les questions de sécurité
(pour chaque pays africain ainsi que pour les organisations régionales) et, également,
s’occuper des questions relatives à la sécurité (prospérité économique,
développement, éducation, santé, démocratie…).
LES
ACTIVITES DE L’AFRICOM
Le
spectre des activités où l’AFRICOM se trouve impliqué n’est ni nouveau ni
unique.
Le
programme ACRI (African Crisis Response Initiative) devenu ACOTA (African
Contingency Operations and Training Assistance) a impliqué la formation de
quelque 43.000 militaires appartenant à 19 pays (dont le Nigeria, le Ghana, le
Sénégal, le Rwanda, l’Afrique du Sud, le Bénin et le Kenya), pays qui
fournissent la quasi-totalité des " gardiens de la paix ".
En
effet, nombreux sont les programmes déjà initiés par les Etats-Unis : le
programme de formation et d’entraînement militaire international (IMET),
l’entraînement aux échanges interalliés et interarmées (JCET),
l’initiative d’opération de paix mondiale (GPOI), sans compter les opérations
visant à assurer la sécurité maritime régionale (21), à mener la lutte
anti-terroriste dans le Sahel, l’Afrique Orientale, plus particulièrement la
Corne de l’Afrique (le Camp LEMONIER établi par les Marines à Djibouti en
mai 2003 sert de base opérationnelle à 1.800 personnels), sans oublier le
soutien aux opérations de maintien de la paix menées par l’Union Africaine
ni la coopération entre militaires (mil-mil) dans le domaine du
renseignement, de la santé et de la lutte contre le SIDA.
Il
n’est pas anodin de remarquer que ces programmes couvrent tous les pays du
continent, à l’exception de l’Eritrée, de la Libye, du Soudan et du
Zimbabwe.
L’AFRICOM
a pour mission de conduire des campagnes d’actions militaires directes ciblées
dans la Corne de l’Afrique (22).
L’AFRICOM
devra améliorer le renseignement au service du combat (actionable
intelligence) et les opérations de commandement et de contrôle (C2).
Toutefois,
l’AFRICOM gardera un profil bas : seuls seront établis des bases (appelées
lily pads ou bare bones facilities) fonctionnant avec du personnel
non opérationnel initialement limité à cinq cents militaires et civils tout
au plus.
Le
concept de sea-basing, c’est-à-dire de déploiement à partir de la
mer convient parfaitement à cette présence (footprint) réduite sur
terre (23). Il permet de sécuriser l’environnement maritime menacé par la pêche
illégale, le trafic de stupéfiants, le trafic d’êtres humains, la
contrebande de pétrole et les atteintes à l’environnement.
L’AFRICOM
a fait savoir qu’il ne s’immiscerait point dans les problèmes de sécurité
du delta du Niger où le Mouvement pour l’Emancipation du Delta du Niger
(MEND) combat le gouvernement de Lagos en effectuant des opérations dans le
delta et contre les installations offshore des " majors " pétrolières.
La
Base de Partenariat Africaine (APS) enverra ses équipes (Expeditionary
Partnership Teams ou EPT) au Sénégal (Dakar, 07 novembre 2007), au
Liberia, au Ghana, au Cameroun, au Gabon, en Angola et à Sao Tome et Principe
(STP). Au cours de son déploiement l’APS appuiera aussi une vingtaine de
projets d’assistance humanitaire se déroulant dans huit pays (24).
|
LE
CONCEPT DE SEA BASING DANS L’AFRICAN PARTNERSHIP BASE (APS)
La
nouvelle doctrine stratégique la US Navy dévoilée le 17 octobre
2007 lors de l’International Seapower Symposium au Naval
War College de Newport, intitulée " Une Stratégie de
Co-opération pour la Puissance Navale du 21è Siècle " (A
Co-operative Strategy for 21st Century Seapower) met effectivement
l’accent sur le resserrement des liens entre les marines de divers
pays appelées à assurer la sécurité maritime à une époque de
mondialisation croissante.
Dans
ce document la US Navy souligne l’importance du nouveau Commandement
pour l’Afrique et
reconnaît
l’importance croissante et la nécessité d’une augmentation
des activité de temps de paix en Afrique et dans l’Hémisphère
Occidental (25).
Fin
2007, la US Navy déploya une Task Force navale amphibie dans le cadre
d’une initiative des Forces Navales US en Europe offrant ainsi une
formation maritime embarquée aux personnels de nations d’Afrique
Occidentale et Centrale partenaires de l’APS. Cette base mobile
offre le triple avantage de la sécurité pendant l’entraînement,
de l’absence d’implantation sur le sol africain et donc de
minimiser la présence visible des Américains.
La
composition de cette escadre répond parfaitement tant à la
conception du cadre civilo-militaire de l’AFRICOM qu’à la
nouvelle doctrine navale américaine qui met en œuvre conjointement
les trois " Armées de Mer " regroupant désormais
la Marine (US Navy), les Gardes Côtes (US Coast Guard) et les Marines
(USMC).
Lors
du dernier exercice en Mars 2008 au large du Liberia dans le Golfe de
Guinée, le Commandement du Transport Maritime Stratégique Militaire
(Military Sealift Command ou MSC) dépêcha quatre bâtiments
formant une Escadre Maritime de Navires de Prépositionnement (MPSRON) :
Deux
bâtiments de transport de type T-AK, le MV 2nd Lt. John
P. BOBO Class (T-AK 3008) et le USNS Lance Cpl. Roy M. WHEAT Class
(T-AK 3016), avec chacun un équipage de quelque cinquante
personnels ;
Un bâtiment
de transbordement, le rapide catamaran dernier cri le High Speed
Vessel-2 (HSV-2) SWIFT (quarante sept marins d’équipage,
cabines pour cent sept personnels et, éventuellement quatre vingt
sept autres) ;
Un bâtiment
amphibie le USS FORT MCHENRY (LSD 43), avec quelque neuf cents
personnels à bord.
Le
Commandant de l’Escadre (MPSRON), le CV Clay SAUNDERS, très
enthousiaste à
l’idée de participer à l’APS se félicita de :
l’occasion
qui nous est donnée de valider notre concept de base en mer (seabasing)
et de mettre en œuvre nos capacités de transbordement (ship-to-shore)
et, dans le même temps, d’appuyer une opération d’aide
humanitaire, qui ne soit pas un exercice, qui fasse la preuve des
larges capacités de notre force pré-positionnée (26).
|
UN
COMMANDEMENT MILITAIRE
AUX ORDRES DES CIVILS
En
révisant à la baisse ses prétentions pour l’AFRICOM, le DoD entend donner
des gages au Département d’Etat et au Département de l’Aide
Internationale. Afin de lever les soupçons et d’apaiser les tensions avec ces
deux ministères, le DoD a innové en créant une chaîne hiérarchique hybride :
certes, un Général quatre étoiles (William E. ‘Kip’ WARD) sera à la tête
de l’AFRICOM, mais, et c’est là la première nouveauté : il sera
assisté de deux adjoints de rang égal, chacun occupant une fonction différente,
le premier étant le Vice Amiral Robert T. MOELLER chargé des opérations, et
le second un haut fonctionnaire, un diplomate du Foreign Service chargé
de l’assistance et du développement (Mrs Mary Carlin YATES, Ambassadeur)
(27).
Personne
d’expérience, cette dernière est fin connaisseur de l’Afrique et est
parfaitement au fait des procédures en vigueur au Département d’Etat et au Département
de l’Aide Internationale. C’est à ce diplomate qu’incombera la tâche de
mieux intégrer l’assistance en matière de défense et les programmes
d’assistance purement civils. A elle également reviendra la charge d’améliorer
les relations entre l’AFRICOM et les ambassades américaines mises à
contribution pour la réalisation des programmes prévus.
Cela
explique, et il s’agit là de la seconde nouveauté, et non la moindre,
puisqu’elle est sans précédent, que les activités du Pentagone seront désormais
subordonnées au Département d’Etat et au Département pour l’Aide
Internationale.
Le
DoD est mis aux ordres pour exécuter la partition que lui ont écrite les deux
autres ministères. Ce sont les civils qui tiennent les rênes, et non les
militaires (28).
Après
une année de fonctionnement, l’AFRICOM dresse son premier bilan : un équilibre
prudent a été réalisé entre les activités militaires et les tâches civiles ;
le lien entre les programmes d’assistance militaire et les priorités de sécurité
africaine a été renforcé.
La
subordination des activités militaires de l’AFRICOM aux objectifs fixés par
les civils a été réalisée tant concrètement que symboliquement.
Restera
à assurer la pérennité de cette coopération entre civils et militaires. La sécurité
apportée par les militaires doit permettre développement et prospérité. La
guerre contre le terrorisme et autres opérations de police musclée entreprises
dans le court terme ne doivent pas compromettre les objectifs à long terme fixés
par les civils.
Enfin,
en raison de la subordination sans précédent historique des militaires aux
civils, ces derniers attendent des premiers qu’ils satisfassent à une
obligation de résultat.
L’AFRICOM
ET LES AFRICAINS
Si,
dans un premier temps, Washington ne semble pas mécontent du bilan qui vient
d’être dressé, qu’en pensent les intéressés eux-mêmes, les Africains ?
Le
Bon Samaritain
Les
Etats-Unis ne ménagent pas leurs efforts pour justifier leur présence dans le
Golfe de Guinée (29) ou dans la Corne de l’Afrique : ils se sont attribués
la mission de prévenir les conflits, promouvoir la stabilité régionale et
protéger les intérêts de leurs " amis africains "
lesquels ont d’ailleurs sollicité leur aide, comme en témoigne le
Contre-Amiral Phil Greene, commandant la CJTF-HOA :
Nous
nous attachons à développer des partenariats et à forger des relations
avec nos amis africains.
Nous
sommes là parce qu’ils le veulent et nous nous employons à les aider à
résoudre les défis africains. En fin de compte, il s’agit d’aider les
Africains à résoudre des problèmes africains, et nous participons à
leurs efforts et à leur aptitude et à leur capacité à y parvenir (30).
Interrogé
par la Commission de la Défense du Sénat américain en septembre 2007, le Général
Ward avait pris grand soin de souligner que l’AFRICOM limiterait son rôle à
la protection des frontières, à assurer la sécurité maritime, à opérer des
actions de lutte anti-terroriste (CT), à conduire des opérations de maintien
de la paix (OMP) et garantir la sécurité régionale ; il avait écarté
toute possibilité d’impliquer les Etats-Unis dans la protection des
ressources d’hydrocarbures, la lutte contre les extrémistes islamiques ou
l’endiguement de l’activisme chinois sur le continent africain.
En
préconisant une utilisation " soft " de la puissance
américaine (s’appuyant sur le Three D Agenda, à savoir les " trois
piliers " que sont la défense, la diplomatie, et le développement,),
et en réduisant au maximum la présence américaine visible sur le continent
noir, l’AFRICOM entend projeter une image attirante et rassurante pour les
Africains.
L’APS
constitue le volet africain du concept de Global Fleet Station (GFS) de
la US Navy, destiné à sensibiliser les Africains aux problèmes de sécurité
maritime et à trouver des moyens nouveaux de faire face aux défis rencontrés
par les pays africains en mer, ou plus exactement dans leurs zones côtières et
portuaires (domaine d’expertise de la US Coast Guard, surtout depuis 9/11).
Tous
problèmes auxquels les pays africains sont confrontés, mais qu’ils sont
actuellement incapables de résoudre par leurs propres moyens (31).
En
embarquant à bord du USS Fort McHenry des représentants de la France, de
l’Allemagne, du Portugal, du Danemark, de l’Espagne et du Royaume Uni, les
Etats-Unis comptent tirer le meilleur parti des relations étroites que ces pays
européens entretiennent avec divers pays africains.
Les
alliés européens de Washington sont donc partie prenante, à leur échelle
certes, de la nouvelle politique africaine dévolue à l’AFRICOM.
Loger
l’AFRICOM
Soucieux
de se rapprocher de sa " base clients ", l’AFRICOM
envisage de déménager de Stuttgart, où se situe son PC provisoire,… à
condition de trouver une terre d’accueil pour son bureau régional sur le
territoire africain.
La
présence permanente de troupes américaines, voire l’établissement d’un véritable
QG, sur le continent africain est loin d’être unanimement souhaitée. Les
vertueuses intentions avancées par Washington sont accueillies avec
scepticisme, et même défiance. La théorie du complot resurgit. Et ce
d’autant plus que la formulation nébuleuse de la mission stratégique de
l’AFRICOM ne peut qu’alimenter craintes et suspicions.
Le
choix d’un emplacement pour établir le QG de l’AFRICOM relève de critères
sur lesquels le DoD et le Département d’Etat se sont mis d’accord.
Dès
2004, le Général Wald, commandant alors l’EUCOM, qui englobait donc la
majeure partie du territoire africain dans sa zone de responsabilité, faisait
clairement savoir que si les Etats-Unis apporteraient volontiers leur aide à
des Etats comme l’Afrique du Sud (durement touchée par le SIDA/virus HIV),
ils n’envisageaient en aucune manière d’installer une base permanente à
Alger.
Cette
position demeure inchangée en 2008, comme l’a répété lors d’une
visioconférence, l’Ambassadrice Mary Carlin Yates, Adjointe au Chef de
l’AFRICOM, en charge des activités civiles : s’il est une certitude,
c’est que la création de l’AFRICOM :
fait
de la région Afrique une priorité
souligna-t-elle,
tout en concédant du bout des lèvres que :
le
continent est important pour la sécurité énergétique des Etats-Unis,
préoccupation
officiellement secondaire par rapport à la lutte contre le terrorisme (32). Par
ailleurs, indiqua Madame Yates, les Etats-Unis savent pouvoir tirer profit de la
longue et précieuse expérience française en terre d’Afrique (33).
En
effet, précisa la diplomate, certains pays africains souhaitent ouvertement
collaborer avec l’AFRICOM afin de professionnaliser leurs forces armées.
Mais, ajouta-t-elle par souci d’apaisement, l’AFRICOM n’a aucunement
vocation à se substituer aux Africains :
Les
pays africains sont capables d’assurer leur sécurité. Nous sommes là
pour les aider à maintenir la stabilité et garantir le développement.
Notre engagement est durable.
Les
Africains se méfient de plus en plus de l’Occident en général, et des
Etats-Unis en particulier (34), d’où leurs réactions allant d’une prudente
réticente à une hostilité ouverte envers l’AFRICOM.
Les
Etats favorables à l’AFRICOM
Dans
l’état actuel des choses, seul le Liberia d’Ellen Johnston Sirleaf (35)
s’est déclaré officiellement prêt à accueillir l’AFRICOM qui, par
ailleurs, mènera des discussions avec le Ghana, l’Ethiopie et Djibouti en vue
d’installer soit un bureau soit une unité.
Réticence
envers l’AFRICOM
Bien
qu’il soit le plus ferme allié de Washington dans la Guerre Mondiale contre
le Terrorisme (36), le Maroc demeure en retrait.
Les
Etats défavorables, voire hostiles à l’AFRICOM
La
Libye du Colonel Khaddafi a demandé aux trois Etats du Maghreb de repousser les
demandes de Washington à cet égard, craignant que la présence de troupes américaines
ne serve plutôt d’aimant que de repoussoir aux terroristes. Faisant du passé
table rase, et fort de son nouvel entregent en Europe, le Colonel/Président
s’est refait une virginité politique…
Suivant
une logique qui lui est propre, Tripoli relâcha le 09 avril 2008 quatre vingt
dix prisonniers présumés proches de membres appartenant à al-Qaeda…
Effectivement,
dont acte au Guide libyen : l’on ne peut que constater que le résultat
obtenu par la TSCTI depuis 2004 semble être l’inverse de celui recherché :
le Chad, le Niger et le Mali ont tous trois connu une nette recrudescence des
insurrections.
Au
Kenya, la presse dénonce avec virulence une " militarisation "
de l’aide et du développement en l’Afrique :
L’Afrique
regardera tous ses efforts de développement à travers le prisme du
Pentagone. C’est une situation vraiment dangereuse. Nous n’avons nul
besoin d’une militarisation de l’Afrique, nous n’avons nul besoin
d’adopter une approche sécuritaire en matière d’aide et de développement
en Afrique (37).
Et
pourtant, malgré les attentats contre son ambassade (et celle de Tanzanie) en
1998, et jusqu’aux récentes violences inter-tribales début 2008, Washington
voyait en Nairobi une implantation idéale.
Le
23 octobre 2007, le Chef d’Etat-Major des Armées (CEMA) du Nigeria, le Général
Owoye Azazi considérait que l’AFRICOM et la présence militaire américaine
dans le Golfe de Guinée ne menaçait nullement son pays (38). Ce qui n’empêcha
point le Conseil National d’Etat réuni le 19 novembre 2007 à Abuja d’étaler
son désaccord avec ses propres chefs militaires et de se déclarer hostile à
l’installation de l’AFRICOM sur le sol nigerian (39).
Le
29 Août 2007, s’exprimant au nom de la SADC (Southern African Development
Community) réunie à Dar-es-Salaam, le Ministre de la Défense
Sud-Africain, Mosivoa Lekota, déclara que la Communauté inter-étatique de la
SADC avait adopté une position commune, à savoir avait émis une
recommandation de n’accueillir ni l’AFRICOM ni des troupes américaines en
raison des effets négatifs sur la solidarité africaine et sur la sécurité du
continent qu’une telle présence occasionnerait.
Le
Président de la Zambie, Levy Mwanasawa, partage ce point de vue, affirmant
qu’aucun des quatorze Etats membres de la SADC ne voulait voir une base américaine
sur son territoire (40).
D’après
le Ministre Lekota, la majorité des régions d’Afrique s’est alignée sur
cette décision qui a été communiquée à l’administration de l’Union
Africaine (UA) sise à Addis Abeba (Ethiopie) (41).
Dans
la région de la Corne, des pays tels que la Somalie, l’Eritrée, et le Soudan
soupçonnent Washington de préparer à partir de bases à terre (Djibouti,
Ethiopie, Kenya ou autres " pieds à terre " (les lily
pads) occasionnels ou prépositionnés) des opérations combinant frappes aériennes
et actions des forces spéciales contre des " terroristes "
repérés dans cette région (42). De la théorie les Américains du CJTF-HOA
sont passés à la pratique en encadrant, renseignant et appuyant leur vieil
allié, les forces armées éthiopiennes volant au secours du gouvernement de
Mogadiscio en 2006/2007 contre les " Tribunaux Islamiques "
(Union of Islamic Courts ou UIC) auxquels appartiendraient des affidés
d’al-Qaeda liés aux attentats de 1998 et 2002 (43).
Militarisation
de l’AFRICOM
Helmut
Heitman, envoyé spécial de Jane’s Defence Weekly en Afrique du Sud, discerne
nettement la volonté américaine de contrecarrer en Afrique à la fois
l’influence croissante de la Chine et l’influence potentielle de l’Inde
(44).
Jane’s
Defence Weekly ne fait pas mystère que lors de sa présentation de l’AFRICOM
au Royal United Services Institute (RUSI) de Londres, le 18 Février
2008, le Général Ward fut tout sauf convaincant quant à la non militarisation
du continent.
Il
est vrai, renchérit le Dr David Francis, Directeur de l’Africa Center for
Peace and Conflict Studies de l’Université de Bradford, que l’histoire
récente des interventions américaines en Afrique ne plaide pas en faveur de
cette thèse.
Theresa
Whelan, Assistante Adjointe au Secrétaire de la Défense en charge des Affaires
Africaines, s’évertua à nier toute militarisation de la politique africaine
de Washington à travers l’AFRICOM :
Les
faits et les chiffres démontrent que les questions et les programmes
traitant de commerce, santé, développement et gouvernance, et non pas
les programmes militaires, dominent le paysage de la politique américaine
envers l’Afrique aujourd’hui et qu’il continuera à en être ainsi à
l’avenir. La création d’un Commandement pour l’Afrique par le DoD ne
changera en aucune manière cet axe de la politique américaine (45).
En
fait, précisa-t-elle, rassurante, l’AFRICOM ne vise qu’à :
compléter
l’Union Africaine, et non à entrer en concurrence avec elle (46).
Toutefois,
pour le Center for Strategic and International Studies (CSIS), il n’est
pas souhaitable de présenter l’AFRICOM comme un Commandement " préventif ",
car :
Il
est hautement probable que l’AFRICOM, un jour à venir, sera utilisé
comme un véritable Commandement Combattant (COCOM) pour répondre à des
menaces ou réagir à des désastres sur le continent (47).
L’AFRICOM
doit, par conséquent, d’ores et déjà se préparer à assumer un rôle opérationnel,
recommande le CSIS.
Selon
un récent rapport du Centre de Recherche du Congrès (CRS), le Pentagone sait
pouvoir compter sur l’accès, le cas échéant, à un certain nombre de bases
aériennes africaines, à des ports et à des installations rudimentaires (les Bare
Bones Facilities) où du matériel pré-positionné est prêt à l’emploi,
matériel dont l’entretien est assuré par les armées du pays concerné
(Gabon, Kenya, Mali, Maroc, Namibie, STP, Sénégal, Tunisie, Ouganda et Zambie)
(48).
Le
dessous des cartes
Theresa
Whelan, reconnut sans difficulté que les Etats-Unis, comme d’autres pays
d’ailleurs, étaient évidemment intéressés par les hydrocarbures africains.
Néanmoins, tient-elle à préciser, la raison première de la création de
l’AFRICOM n’est pas de permettre à Washington de faire main basse sur les
hydrocarbures africains. Bien au contraire, la mission de l’AFRICOM est
d’aider les Etats africains à protéger leurs ressources naturelles (le pétrole,
entre autres). D’où l’importance de la contribution américaine à la sécurité
maritime des côtes africaines et à la protection des parcs naturels, comme ce
fut le cas dans les années 1980 et 1990, le rappela-t-elle.
Les
intentions réelles, c’est-à-dire non avouées, (hidden agenda) des
Etats-Unis, insinue-t-on, sont loin d’être pures : derrière l’aide au
développement se cache la prédation des ressources naturelles du continent (pétrole,
bois, cobalt, uranium…). L’aide généreuse de Washington est-elle aussi désintéressée
qu’elle le prétend ?, demande-t-on.
Au
regard du passé colonial de l’Europe, bon nombre de dirigeants africains
doutent de la prétendue convergence des intérêts de l’Afrique et de ceux
des Etats-Unis.
Quel
sont les véritables desseins à long terme de Washington en Afrique ?
Selon
le Dr Francis, ceux en faveur de l’AFRICOM y voient un moyen d’assurer leur
survie et la protection de leur régime, ceux qui y sont hostiles craignent, par
contre, d’être victimes d’un changement de régime au travers d’une
intervention militaire. Les uns comme les autres, conclut-il, voient dans
l’AFRICOM l’instrument privilégié de la protection des ressources tant
convoitées par les Etats-Unis.
L’Afrique
a tous les atouts en main,
se
réjouissait le magazine Africa Today. Certes, constatait Thilo Thielke,
journaliste à Der Spiegel :
les
deux grandes puissances, américaine et chinoise, ne se sont jamais autant
intéressées à l’Afrique et leur intérêt ne fera que croître
fortement car la bataille pour les richesses du continent a commencé depuis
longtemps (49).
L’AFRICOM
dévoile son jeu : au fur et à mesure que se précisent les démarches du
nouveau Commandement pour trouver une implantation pour son QG en Afrique, les
Africains perçoivent de plus en plus clairement la double raison d’être de
ce nouvel organisme : la prise de contrôle des ressources en hydrocarbures
et la lutte contre l’influence chinoise en Afrique (50).
L’une
des craintes exprimées par les Africains est que l’AFRICOM connaisse une dérive
de sa mission initiale (mission creep) et glisse vers un mode beaucoup
plus interventionniste dans les affaires africaines.
L’AIGLE,
LE DRAGON ET LE TIGRE
L’Administration
Bush a toujours fait du contrôle des ressources, surtout de l’Or Noir, une
priorité stratégique. En 2001, le Vice-Président Dick Cheney recommandait
dans sa Politique Nationale de l’Energie de :
faire
de la sécurité énergétique une priorité de notre politique commerciale
et étrangère.
En
2002, la Maison Blanche énonçait la " doctrine West Point "
selon laquelle les Etats-Unis ne pouvaient tolérer aucun rival potentiel dans
les sphères économique, politique ou militaire.
La
convergence de ces deux politiques fait donc du contrôle du " carburant
de la guerre ", c’est-à-dire des ressources énergétiques et matières
premières stratégiques, un enjeu planétaire qui ne peut, à terme, que déboucher
sur une confrontation avec ses concurrents, à commencer par la Chine (51).
L’obsession
de l’Or Noir
Seules
des importations massives de pétrole africain permettront à l’Amérique d’étancher
sa soif croissante en hydrocarbures, notamment en raison de son intention de
diminuer de réduire de 25 % ses importations en provenance d’Arabie Séoudite
d’ici 2025.
Lors
de son périple en Afrique en février 2008, le Président Bush, panachant
messianisme et pragmatisme, se fit bon apôtre, apportant aide et espoir :
L’Amérique
voit l’Afrique à la fois en fonction de ses idéaux et de ses intérêts…
L’Afrique
est aussi de plus en plus vitale pour nos intérêts stratégiques. Nous
avons vu que les conditions de vie à l’autre bout du monde peuvent avoir
un impact direct sur notre propre sécurité.
Nous
savons que si l’Afrique devait continuer à emprunter le vieux sentier du
déclin, elle serait davantage susceptible de produire des Etats faillis,
encourager les idéologies extrémistes, et relancer la violence entre les
Etats.
Nous
savons aussi que si l’Afrique connaît davantage de liberté, et de prospérité
et de justice, ses peuples choisiront une meilleure voie.
Les
gens qui vivent dans des sociétés fondées sur la justice et la liberté
sont plus enclins à rejeter la fausse promesse offerte par l’idéologie
extrémiste. Les citoyens qui entrevoient un avenir où ils ont des chances
sont davantage susceptibles de bâtir des économies pleines d’espérance
dont tous profitent. Des pays qui remplacent la maladie et le désespoir par
la guérison et l’espoir aideront l’Afrique à faire plus que seulement
survivre – cela aidera l’Afrique à réussir.
La
nouvelle époque est enracinée dans une puissante vérité : la
ressource la plus riche de l’Afrique n’est pas son pétrole, ce n’est
pas ses diamants, c’est le talent et la créativité de son peuple.
C’est
pourquoi nous concluons des partenariats avec des dirigeants africains pour
donner à leur peuple les moyens d’émanciper leur pays et d’écrire un
nouveau chapitre de leur Histoire (52).
Du
non-alignement de Bandoeng au réalignement sur Pékin
L’aide
occidentale étant de plus en plus dépendante des réformes économiques et des
progrès en matière de droits de l’homme, l’Afrique a trouvé plus commode
de saisir la main tendue de la Chine (53), intéressée certes, mais généreuse,
et peu regardante sur la question sensible des droits de l’homme et, pour le
moment, respectueuse de la souveraineté des pays africains (54).
Pékin
n’éprouve aucun état d’âme à fréquenter des régimes mis au ban des
Nations Unies tels que le Soudan ou le Zimbabwe. La non-ingérence dans les
affaires intérieures est la pierre angulaire de ces relations ainsi que la non
reconnaissance de Taiwan (55).
Désormais
l’Afrique fournit 1/3 du pétrole importé par Pékin. La priorité absolue de
Pékin est la sécurité de ses approvisionnements qui passe, en l’occurrence,
par la stabilité des régimes en place, précise Eric Laurent spécialiste des
questions de pétrole (56). A la différence des occidentaux, Pékin ne formule
aucune exigence en matière de droits de l’homme, démocratie, bonne
gouvernance et propose gratuitement des services et de la main d’œuvre,
confirme-t-il.
Les
nombreuses et régulières visites tant par le Président Hun Jintao que par son
Premier Ministre Wen Jiabao et de nombreux autres hauts responsables chinois ont
depuis longtemps porté leurs fruits puisque plus de 800.000 chinois travaillent
déjà pour plus de 900 entreprises de toutes tailles en Zambie, au Congo, au
Zimbabwe, Gabon, Cameroun, Mozambique, Liberia, Sénégal, Angola, Nigeria,
Soudan, en Guinée Equatoriale, Cap Vert…
L’importance
que la Chine accorde à l’Afrique se manifesta lors du Sommet Chine-Afrique
qui se déroula à Pékin en 2006 et où se rendirent bien volontiers quarante
six des cinquante trois pays du continent.
L’accès
stratégique à l’Afrique
Au
vu de ces données empiriques, il parait difficile de soutenir, comme le fait
Richard Reeve dans Jane’s Intelligence Review, que :
L’explication
selon laquelle les Etats-Unis chercheraient à contrecarrer l’influence
grandissante de la Chine en Afrique manque de crédibilité…( sous
prétexte que)…la
Chine entretient des relations militaires directes avec des douzaines de
pays africains depuis les années 1960 et ne cherche pas à développer ses
propres bases hors d’Asie (57).
S’assurer
d’un accès stratégique à des marchés et/ou théâtres d’opérations est
un impératif absolu pour des nations qui commercent et importent l’essentiel
de leurs ressources de l’étranger.
La
présence massive de la Chine sur l’ensemble du continent africain a changé
la donne stratégique en Afrique ; elle ne permet pas de sous-estimer,
voire ignorer une entrave aux activités de Washington en Afrique.
La
RAND avait déjà élaboré une Stratégie à Long Terme pour l’Asie du
Sud-Est, le Pacifique, l’Amérique Latine et les Caraïbes (58). Le caractère
expéditionnaire des forces armées américaines en est une preuve a fortiori.
D’où
l’étude par la NATIONAL DEFENCE UNIVERSITY portant sur la menace que
l’influence chinoise fait/ferait peser sur l’accès opérationnel aux ports
d’Afrique pour les navires américains :
Il
se peut que la capacité de projeter la puissance américaine, hormis dans
le cas d’un scénario d’entrée par la force, à travers et par les
ports maritimes commerciaux existants en Afrique lors d’une crise régionale
soit gênée par l’influence grandissante, économique et politique, exercée
par la République de Chine Populaire(59).
La
Chine, constate l’auteur, logisticien de formation, a dépensé et continue de
dépenser un temps et un argent considérable en vue de pouvoir accéder
politiquement et économiquement à la majeure partie du continent, notamment
aux pays ayant une bordure maritime permettant d’acheminer vers la mer les
ressources exploitées dans les terres reculées rendues accessibles grâce aux
infrastructures construites par les chinois.
Il
n’est donc pas réaliste d’exclure la possibilité qu’en cas de crise les
opérateurs des villes portuaires soient réticents à permettre à des navires
battant pavillon américain d’avoir accès à ces ports si cela devait
perturber le fonctionnement commercial habituel ou bien contrarier les objectifs
politiques poursuivis par la Chine dans la région.
L’influence
grandissante de la Chine est donc un sujet de préoccupation majeure pour les Américains
qui, si elle n’était pas contrée, pourrait :
…conduire
à des frictions, voire un conflit ouvert, entre Beijing et Washington.
Les
Etats-Unis, par conséquent, ont besoin d’une stratégie d’ensemble cohérente
qui coordonne ses instruments de pouvoir diplomatique, militaire et économique
afin de contrer l’influence grandissante de la Chine en Afrique (60).
Mais,
rappelle l’auteur, la confrontation n’est ni inévitable ni souhaitable. La National
Security Strategy de 2006 envisage de plus pacifiques scénarios :
Les
Etats-Unis salueront l’émergence d’une Chine qui soit pacifique et
prospère et qui coopère avec nous afin d’aborder les défis communs et
intérêts mutuels (61).
Une
coopération forte sino-américaine serait bénéfique non seulement pour les
deux pays, mais pour les Etats africains et leurs affaires, conclut-il. De son côté,
le Council on Foreign Relations invite également Washington à un
dialogue franc avec Pékin dont l’influence en Afrique n’est pas prête de
diminuer (62).
L’Inde
avance à pas feutrés
Les
pays occidentaux se sont moins intéressés à l’Inde qu’à la Chine. Et
pourtant, à l’instar de la Chine, l’Inde a conclu des marchés avec le
Soudan et évité de critiquer Khartoum sur la question du Darfour.
Comme
la Chine, la politique africaine de l’Inde est dictée par ses intérêts économiques.
Le pétrole au Nigeria, l’or en Afrique du Sud, les minerais, métaux et
uranium à l’île Maurice constituent d’importantes importations. La
relation avec l’Afrique Occidentale semble prometteuse (63).
C’est
la concurrence chinoise qui pousse New Delhi à approfondir ses relations avec
l’Afrique et à y accroître sa présence. Actuellement, l’Inde a dix neuf
missions dans les quelque quarante sept pays sub-Sahariens.
L’intense
trafic maritime de la Chine à travers l’Océan indien, que l’Inde considère
comme son arrière-pays, sa Mare Indicum, l’a amené à tisser des
liens et conclure des accords de défense avec les pays riverains (Mozambique,
Madagascar, Seychelles):
Aussi
lointain soit-il, l’objectif de Delhi semble être de faire de l’Océan
Indien une mare indicum. Certaine de sa puissance à venir, l’Inde semble
prête à avancer sur cette voie à l’ombre du nouvel ami américain (64).
L’Inde
n’a pas répondu favorablement aux avances de la France et de l’Allemagne
qui cherchaient à se rapprocher de New Delhi pour faire pièce à la
concurrence chinoise sur le continent africain (65).
Comme
la Chine, l’Inde n’entend pas salir sa réputation en se compromettant avec
d’anciennes puissances coloniales.
Ainsi,
un nouveau " Grand Jeu " a débuté en Afrique…depuis
longtemps, d’ailleurs. La Chine y a pris déjà plusieurs longueurs d’avance
pendant que les Américains et leurs coalisés s’embourbaient et ruinaient
aussi bien leurs finances que leur réputation dans des guerres impopulaires en
Irak et en Afghanistan.
Le
bras de fer entre le Vieux Monde et le Nouveau Monde d’une part et les grandes
puissances émergentes du 21è siècle d’autre part est engagé (66).
Nouvel
" homme malade " en cours de dépeçage par l’hégémon
d’hier et d’aujourd’hui et les " royaumes combattants "
(67) non européens, l’Afrique est au centre de toutes les convoitises (68).
Prise
en étau entre l’Est et l’Ouest, l’Afrique trouvera-t-elle son compte dans
cette course de vitesse?
NOTES
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Les cinq grands
commandements US recouvrant la planète sont respectivement le US NORTHERN
COMMAND (Amérique du Nord), US SOUTHERN COMMAND (Amérique du Sud), US EUCOM
(Europe de l’Atlantique au Pacifique), US CENTCOM (Proche et Moyen Orient),
US PACOM (Asie, Pacifique et Océan Indien).
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Le lecteur se réfèrera
aux divers sites traitant des rendition flights organisés par la CIA
pour mener, à des milliers de kilomètres et à l’abri des oreilles et
regards indiscrets, des interrogatoires musclés sur des suspects kidnappés
à l’étranger dans des Etats souverains. Outre de nombreux Etats (en Europe
et sur le pourtour du Bassin Méditerranéen), le Maroc est nommément mis en
cause dans une émission de Panorama consacré par la BBC à cette pratique.
BBC News,
the controversy over AFRICOM, 03 October 2007
http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/7026197.stm
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le site de china.org.cn à l’URL suivante :
http://www.china.org.cn/english/features/China-Africa/82055.htm
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Chine à l’assaut de l’Afrique, Bakchich N°74, 3 Avril 2008 - Ce
Grand Reporter a écrit entre autres chez PLON: la Fin du Pétrole ;
La Face cachée du 11 Septembre ; la Guerre des Bush ; le
monde secret de Bush
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Intelligence Review, Commanding presence, January 2008, p.31
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Africa Programme / Asia Programme Briefing Paper AFP/ASP BP 07/01, April 2007
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et l’Océan Indien, in L’Inde, grande puissance émergente,
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VINES Alex et
SIDIROPOULOS Elizabeth, India Calling, The World Today, Chatham House,
April 2008, p.26-27
MARCHAND Stéphane,
Quand la Chine Veut Vaincre , FAYARD, 2007 – Ouvrage lumineux à lire
absolument
Le lecteur se
reportera à la troisième partie intitulée " Les Royaumes
Combattants " (p.276 et sq) de l’ouvrage écrit par SUSBIELLE
Jean-François, Chine – Usa, la Guerre Programmée, First EDITIONS,
2007
SPIEGEL
Special, Kampf um Rohstoffe, Nr 5, 2006
STEINGART
Gabor, Weltkrieg um Wohlstand, Piper Verlag, 2007
7.400 mots + notes
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