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21/09/06 -
Guerre contre
la terreur et distorsions de réalité
- par Jean-Philippe Miginiac
Au cinquième
anniversaire des attentats du 11 Septembre 2001, le discours de George W.
Bush pouvait difficilement faire état de progrès décisifs et de
victoires engrangées dans la lutte contre le terrorisme et le verbe s’est
donc évertué à distiller la crainte et à ancrer l’action de l’orateur
dans l’imaginaire des héros de l’histoire américaine :
" La menace [est] encore devant nous "
et les dangers de la " guerre contre la terreur "
doivent être comparés à ceux de la " guerre froide "…
Les Etats-Unis, une " nation en guerre ", ne
peuvent aspirer qu’à une " victoire complète "
de la " civilisation " sur l’ " ennemi ".
La rhétorique avait déjà permis la réélection du " Commandant
en chef " au mois de Novembre dernier et l’augmentation
des prérogatives et du pouvoir de l’exécutif à un niveau jamais
atteint dans le passé par aucun des prédécesseurs de l’actuel
Président des Etats-Unis. Elle procède cependant d’une distorsion
complète de la réalité.
Guerre froide ? Comment un Président des Etats-Unis peut-il comparer
la menace d’une possible nouvelle attaque terroriste, même nucléaire
dans le pire des cas virtualistes, avec celle de l’arsenal
soviétique d’hier ! Comment un Président des Etats-Unis peut-il
mettre à même échelle et comparer l’ " ennemi "
militaire surarmé d’hier avec la menace diffuse, asymétrique de
groupes extrémistes fantômes ! Comment un Président des Etats-Unis
peut-il mettre à même échelle et
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comparer
les forces stratégiques soviétiques d’alors avec la possible
future menace nucléaire des Mollahs d’Iran dont les
experts s’accordent à penser qu’elle n’est certainement pas
immédiate !
Qu’on nous comprenne bien, il ne s’agit pas ici de minimiser
la menace terroriste. Les criminels engagés sous la bannière
islamiste cherchent à tuer, en masse et sans discrimination. Le
risque biologique, voire nucléaire, est bien réel et, le jour
même où George W. Bush l’invoquait, ce 11 Septembre, en
provoquant délibérément la crainte des américains, un article
d’Hamid Mir, le journaliste pakistanais qui a interviewé
plusieurs fois Osama Bin Laden, faisait état (al-Arabiya) d’informations
lui indiquant l’accumulation par Al Qaeda d’explosifs et de
matières nucléaires au cœur même des Etats-Unis via la
frontière mexicaine en vue de la confection d’une
" bombe sale ".
La " Guerre contre la terreur "
justifie t-elle pour autant de prêcher la peur des américains
(à quelques semaines des élections de mi-mandat) ? Le
rapport du potentiel de destruction est lointain entre une
" bombe sale " d’Al Qaeda et l’arsenal de
bombes H soviétiques. Et si 45 kilos d’uranium hautement
enrichi suffiraient à la confection d’une vraie, quoique
sommaire, bombe nucléaire, que fait vraiment George W. Bush
devant l’urgence absolue de sécurisation totale des sites de
production ou de stockage de matières fissiles là où le danger
est réel, c’est à dire dans l’ancienne Union Soviétique, au
Pakistan, ou en Corée du Nord ? Comment croire en effet que
des terroristes pourraient s’approvisionner aujourd’hui
en Iran quand la communauté américaine du renseignement estime
elle-même clairement qu’une bombe iranienne est encore loin de
voir le jour, que la menace ne saurait prospérer avant dix ans et
qu’elle n’a rien d’inéluctable si la diplomatie est capable
d’apporter quelques garanties sécuritaires au régime des
Mollahs.
Et la propagande des néocons ne saurait suffire à donner quelque
crédibilité que ce soit à une affirmation contraire. L’Agence
Internationale pour l’Energie Atomique vient de le rappeler en
critiquant très violemment, le qualifiant de " scandaleux ",
" malhonnête ", " inexact "
et " trompeur ", un rapport au Congrès
du Republican-led House Intelligence Committee intitulé
" Reconnaître l’Iran comme une menace stratégique "
et publié le 23 Août dernier. Dans ce rapport, quelques faucons
proches du Vice-Président Dick Cheney n’hésitaient pas à
affirmer que le programme d’enrichissement de Téhéran était
plus avancé que ne l’affirmaient l’IAEA et les services de
renseignement américains et que l’Iran enrichissait, depuis
Avril, de l’uranium de qualité militaire en utilisant 164
centrifugeuses en cascade dans la centrale de Natanz.
Comme l’a rappelé l’Agence, les 164 centrifugeuses de la
centrale de Natanz sont sous sa surveillance et ont pour le moment
produit de l’uranium enrichi à 3,6% alors que la qualité
militaire nécessaire à la production d’une bombe suppose un
enrichissement à au moins 90%. L’Iran a certes des plans pour
doubler le nombre de centrifugeuses en service à Natanz mais les
nouvelles centrifugeuses n’étaient pas, selon l’IAEA, encore
en service en Août dernier alors que les experts estiment que
1.500 à 1.800 centrifugeuses en cascade seront nécessaires pour
produire au bout d’un an d’enrichissement continu la quantité
de matériaux de qualité militaire nécessaire à la construction
d’une seule bombe A grossière.
Si George W. Bush fait monter la crainte de la " Guerre
contre la terreur ", la guerre froide n’a pas,
elle, fait peur au peuple américain. Une attaque nucléaire
soviétique pouvait pourtant, à chaque instant, tuer 150 à 200
millions de personnes en moins de vingt-quatre heures. Les
Présidents des Etats-Unis d’alors se sont pourtant efforcés de
ne jamais porter le danger au cœur de leurs discours pour que la
crainte ne distille pas dans les veines du peuple et affaiblisse
le moral de la nation. Ils n’ont jamais prétexté du péril
pour corrompre libertés individuelles et droits civils.
Les Présidents américains d’alors ont patiemment construit,
malgré des échecs mais souvent avec succès, des politiques
destinées à unir leurs amis et diviser leurs ennemis,
réussissant chaque jour un peu plus, jusqu’à la victoire, à
justifier leur combat et à diaboliser celui de l’ennemi. Le
Président américain d’aujourd’hui semble, lui, exceller dans
des politiques inverses. En confondant dans un même creuset
stratégique lutte contre Al Qaeda, messianisme, guerre des
civilisations, guerre contre les ennemis d’Israël, et guerre
pour le pétrole, il ne réussit qu’à diviser ses amis et à
unir ses ennemis, à détruire une à une les valeurs qu’il
prétend défendre, et à élever de vulgaires criminels au statut
de héros de la civilisation musulmane et de grandes figures de la
troisième guerre mondiale !
Le Président américain d’aujourd’hui ne voit aucun des
périls qu’il sème lui-même en abondance. La " Guerre
contre la terreur " justifie t-elle que le terme
" terroriste " soit de plus en plus
indiscriminé et cible aujourd’hui des minorités (souvent
musulmanes) ou des origines ethniques dans la répression de leurs
droits, prétextant suspicions, arrestations arbitraires,
humiliations, voire torture et détentions illimitées sans
charges ni procès ? La " Guerre contre la terreur "
justifie t-elle que des lois nouvelles érodent chaque jour un peu
plus les droits civils, offrant ainsi aux terroristes une victoire
sur nos valeurs qu’ils seraient bien incapables d’obtenir par
eux-mêmes ?
La " Guerre contre la terreur "
justifie t-elle, alors que les bombes pleuvaient sur des enfants
du Liban, qu’un cessez-le-feu n’ait pour George W. Bush aucun
caractère d’urgence, son Secrétaire d’Etat qualifiant même
les victimes civiles libanaises de " tourments de l’accouchement
d’un nouveau Moyen-Orient " et son
représentant à l’ONU retardant au delà de l’insoutenable la
décision du Conseil de Sécurité imposant la fin des hostilités
? Le Président des Etats-Unis d’aujourd’hui a t-il entendu
son ami, Fuad Siniora, premier ministre libanais, lui crier :
" la valeur des droits de l’homme au Liban est-elle
moindre qu’ailleurs… Une larme israélienne a t-elle plus de
valeur qu’une goutte de sang libanais ? ".
La " Guerre contre la terreur "
justifie t-elle, alors que sont justement et dignement
célébrées les 2.700 victimes civiles des attentats du 11
Septembre, que le seul qualificatif de " dommages
collatéraux " soit attribué aux 60 à 100.000
victimes civiles des guerres d’Afghanistan et d’Irak ? Plus de
6.500 civils irakiens ont encore perdu la vie au cours des deux
derniers mois. Le Président des Etats-Unis d’aujourd’hui a
t-il pour autant entendu ses amis leaders arabes stigmatiser, par
la voix de Kofi Annan, le " désastre "
de la guerre d’Irak et de la politique de leur protecteur d’outre-Atlantique.
A t-il entendu leurs alertes, estimant tous que la région était
aujourd’hui profondément déstabilisée ?
Le Président des Etats-Unis a t-il une vision claire du chaos que
sa " Guerre contre la terreur " ne
cesse de provoquer et la moindre perception de la confusion
de ses discours ou déclarations successives ? Il semble en tous
cas incapable de résoudre dans sa propre pensée le conflit qui
mine son gouvernement, oscillant en permanence entre une politique
unilatérale de guerre étendue et permanente, souhaitée par les
néocons les plus acharnés réunis autour du Vice-Président Dick
Cheney, et une politique multilatérale de résolution
diplomatique des confrontations, voulue par des conseillers un peu
plus réalistes, réunis autour du Secrétaire d’Etat Condoleeza
Rice. Il semble même de plus en plus évident qu’il laisse se
dérouler, librement et sans aucune coordination, la course
inexorable de deux stratégies et de deux politiques
incompatibles, donnant dans le même temps des gages aux modérés
tout en inclinant par nature et messianisme aux extrêmes.
" Victoire complète " de la
" civilisation " sur l’ " ennemi " ?
Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller de sécurité nationale du
président Carter et l’un des plus prestigieux stratèges du
pouvoir américain, affirmait récemment : " les
prescriptions des néocons et leurs équivalents
israéliens sont mortels pour l’Amérique et en fin de compte
pour Israël. Elles retourneront totalement une majorité
écrasante de la population du Moyen-Orient contre les Etats-Unis.
Les leçons d’Irak parlent pour elles mêmes. Si les politiques
des néocons continuent à être poursuivies, les Etats-Unis
seront expulsés de la région et ce sera le commencement de la
fin pour Israël ".
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