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 AccueilGéopolitique / Analysis / Mise à jour 17/12/07





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Analysis 17/12/07 - Les nouveaux " deals " nucléaires de Nicolas Sarkozy - par Jean-Philippe Miginiac



On croit généralement, on nous laisse croire, qu’il fallait accepter d’accueillir Mouammar Kadhafi à Paris pour permettre (l’accélération de) la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien otages en Libye. Il faut en fait inverser la proposition car il semble bien que, pour Nicolas Sarkozy, il fallait (d’urgence) libérer les infirmières bulgares et le médecin palestinien otages en Libye pour permettre la venue à Paris de Mouammar Kadhafi.

Nicolas Sarkozy n’aura fait qu’accélérer la libération des otages. Ne nous en plaignons pas car les otages sont enfin libres et le plus tôt a été le mieux.

Il faut parler aux dictateurs. Il faut même les recevoir à Paris si c'est utile et nécessaire.

Il eut mieux valu, par contre, attendre un peu avant de dérouler des kilomètres de tapis rouges sous les pieds de Mouammar Kadhafi et avant de lui faire briller dans le regard les fastes et les ors de la République, tout en laissant entendre, par la voix de Ramada Yade notre secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme, qu’il restait quand même un peu de mauvaise conscience à l’Elysée.

Raisonne encore, en effet, la promesse d'un soir d'élection : " la France sera du côté des opprimés du monde ".

Le dictateur libyen aura rapidement mis à bas une communication sarkosienne pourtant considérée comme sans égale et attisé un peu plus encore l’évidence : Nicolas Sarkozy est un homme pressé à disséminer tout azimut la technologie nucléaire française.


Nicolas Sarkosy a t-il " grillé " les européens ?

Beaux joueurs, les Etats-Unis ont immédiatement apporté leur bénédiction au deal nucléaire franco-libyen confirmé à Paris, par la voix du porte-parole du Département d’Etat, Kurtis Cooper : " A la lumière de la décision historique prise par la Libye en 2003 de se débarrasser elle même de ses programmes d’armes de destruction massives, nous nous attendons à ce que toute coopération avec la Libye sur une utilisation pacifique et responsable de l’énergie nucléaire soit conséquente avec les plus hauts standards de non-prolifération ".

Aussitôt après la libération des infirmières et du médecin otages en Libye, la Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice avait déjà exprimé son souhait de se rendre rapidement à Tripoli, notant qu’un ambassadeur US à Tripoli avait déjà été désigné et que " les entreprises américaines sont très intéressées à travailler en Libye ".

Après Nicolas Sarkozy, les dirigeants européens se pressent, quant à eux, pour accueillir Mouammar Kadhafi. Il sera reçu, peut-être en moins grandes pompes qu’à Paris, le 17 décembre par l'Espagnol José Luis Rodriguez Zapatero et dans quelques semaines par l'Italien Romano Prodi.

Pour libérer les otages, Tripoli souhaitait une " normalisation complète des relations de la Libye avec les pays de l’Union européenne dans tous les domaines " et voulait que l’Union européenne participe également, selon une source diplomatique à Tripoli citée par l’AFP, à une série de projets industriels ambitieux, tels que la construction d’une autoroute traversant le pays et reliant ses frontières avec la Tunisie, à l’ouest, à celles avec l’Egypte à l’est, ou la construction d’une ligne de chemin de fer reliant les ports libyens, en Méditerranée, à des villes africaines, ainsi que la réhabilitation de ses sites archéologiques. Tripoli souhaitait aussi, bien sur, conclure des accords militaires et d’achat d’armes avec les pays européens.

L'Union européenne avait levé en octobre 2004 l'embargo sur les armes qui pesait contre la Libye. Le ministre français de la défense de l’époque, Michèle Alliot-Marie, s’était d’ailleurs rendue dans ce pays dès février 2005 pour renouer des contacts sur le plan militaire. Les industriels français et européens devaient commencer à prospecter dans ce pays dès 2005. Mais l'interdiction était dans les faits demeurée en vigueur, à en croire Saïf Al-Islam, le fils de Mouammar Kadhafi, qui met en cause la responsabilité de Berlin dans le fait que des accords militaires n'aient pas été conclus plus tôt. Des missiles antichars Milan et des moyens de communications radio ont cependant déjà été vendus à la Libye par la France.

Nicolas Sarkozy a t-il cherché à accélérer le mouvement et à " griller " les autres pays européens en voulant répondre le premier aux demandes de Tripoli, avec pour carte maîtresse, la vente d’une ou plusieurs centrales nucléaires à la Libye ?

D’après le journal Les Echos, le montant annoncé de 10 milliards d'euros de contrats " signés " entre la France et la Libye, au premier jour de la visite de Mouammar Kadhafi, est, pour l’Elysée, une " estimation " de ce que pourrait à terme rapporter l'ensemble des textes paraphés.

La plus grosse part (4,5 milliards d'euros) devrait potentiellement revenir aux industriels de la défense dans le cadre d'un " mémorandum sur la coopération en matière d'armement " aux termes duquel Tripoli s'est engagé à négocier en exclusivité, jusqu'au 1er juillet 2008, pour acquérir des matériels militaires (14 avions de chasse Rafale et leur armement, 35 hélicoptères, 6 vedettes rapides, 2 patrouilleurs, des batteries d'artillerie et quelque 150 véhicules blindés ou de soutien). Toutes ces commandes doivent cependant encore aboutir.

Les commandes confirmées de 21 avions du constructeur européen Airbus (10 long-courriers A350, 4 long-courriers A330 et 7 mono-couloirs A320) au profit des compagnies Libyan Airlines et Afriqiyah, sont pour leur part évaluées par l'Elysée à 2,7 milliards d'euros, au-dessus du prix catalogue de la commande annoncé à environ 2 milliards d'euros (3,2 milliards de dollars).

L'Elysée estime par ailleurs " grossièrement " à environ 2 milliards d'euros le montant de ce que pourrait rapporter à terme l'accord de coopération signé en matière d'énergie nucléaire civile, qui prévoit la fourniture " d'un ou plusieurs réacteurs " pour alimenter une usine de dessalement de l'eau de mer.

Le reste des contrats signés à Paris, notamment avec le groupe de BTP Vinci, le groupe nucléaire Areva et l'entreprise Veolia, devrait pour sa part rapporter quelque 2 milliards d'euros supplémentaires, selon l'Elysée. Selon Areva, le contrat déjà conclu est d'un montant de 300 millions d'euros pour des systèmes de transmission d'électricité.

Lors d’une rencontre mercredi 12 décembre avec les chefs d’entreprise français, le " guide " libyen a cependant lui-même pondéré les estimations élyséennes, indiquant que les contrats étaient " en négociations, d'autres en cours d'exécution ". " Ce genre de gros contrats est négocié longtemps à l'avance. Et ce sont des investissement de très long terme ", a relativisé lui aussi l'analyste Nicolas Bouzou cité par l’AFP, ajoutant que " si entre 5 et 10 milliards sont récupérés au final ce sera pas mal ".


Une mer de pétrole

Dès 2001 le Vice-Président Dick Cheney avait ouvert la possibilité de lever quelques unes des sanctions économiques prises contre la Libye dans l’intention d’augmenter les approvisionnements américains de pétrole et, le 13 Avril 2004, George L. Kirkland, President de Chevron-Texaco Overseas Petroleum avait remarqué, dans un discours intitulé " La santé économique de l’Afrique : Clé de la sécurité énergétique des Etats-Unis " que le renouveau des relations pouvait signifier plus de stabilité et de croissance pour la Libye, et une plus grande sécurité énergétique pour les Etats-Unis.

La Libye a effectivement dans son sol parmi les plus importantes réserves de pétrole et de gaz encore à exploiter et ce n’est pas pour rien que, pour inciter les entreprises françaises à investir dans son pays, Mouammar Kadhafi a présenté la Libye comme " une mer de pétrole et un réservoir de gaz qui jouit de la stabilité " politique.

La croissance économique libyenne dépends des hydrocarbures. Selon la Banque Mondiale, l’exportation d’hydrocarbures représente 95% des exportations de produits et les revenus de l’exportation de pétrole et de gaz représentent la moitié du produit intérieur brut. La Libye voudrait augmenter ses capacités de production de pétrole de 40% au cours des six prochaines années pour les voir passer de 1,8 millions de barils/jour à 3 millions de barils/jour.

La Libye, membre de l’Organization of Petroleum Exporting Countries (OPEC), détiendrait, selon les chiffres du Département de l’Energie américain, les plus importantes réserves prouvées de pétrole en Afrique, devant le Nigeria et l’Algérie. Selon l’Oil and Gas Journal (OGJ), la Libye aurait un total de réserves prouvées de pétrole de 41,5 milliards de barils. La Libye resterait " fortement inexploitée " selon les rapports de Wood Mackenzie et seulement 25% des gisements seraient couverts par des accords d’exploration avec des compagnies pétrolières. 37% des exportations libyennes de pétrole seraient à destination de l’Europe.

La Libye aurait aussi d’énormes réserves de gaz naturel dont elle souhaite augmenter l’exportation , notamment vers l’Europe. Ces réserves prouvées de gaz naturel étaient estimées, au premier janvier 2007, à 52.700 milliards de " cubic feet " (52.7 Tcf ) par OGJ (un " cubic foot " a le volume d’un cube ayant des côtés d’un pied, soit de 0.3048 m) et pour certains experts libyens ces réserves atteindraient même 70 Tcf. Le plus gros des exportations est à destination de l’Europe, les Etats-Unis important environ 100 milliards de " cubic feet " de gaz libyen chaque année (15% des importations américaines de gaz liquéfié en 2005).

Déjà une trentaine de groupes énergétiques sont en compétition pour obtenir des concessions libyennes de pétrole ou de gaz ou jouent un rôle dans le secteur dérégulé des hydrocarbures libyens.

L’Europe dominant déjà le commerce avec la Libye, plusieurs pays européens n’attendaient que la libération des otages pour envisager de signer, au cours des mois à venir, une série d’accords de partenariat avec Tripoli qui bétonnent leur rôle dans le secteur des hydrocarbures libyens. Ce sera pour eux un juste retour des investissements et de l’aide européenne attendus dans les secteurs bancaire, de l’éducation ou de la santé.

Avec la visite parisienne de Mouammar Kadhafi, Nicolas Sarkozy espère sans nul doute que les entreprises françaises seront à la fête, dans le pétrole, dans le gaz, dans la banque, dans les infrastructures etc… et le processus a commencé avant même la visite parisienne avec l’accord signé entre BNP Paribas et la banque d’Etat Sahara Banque, dans la première privatisation partielle d’une institution financière libyenne.


Un cartel Algérie Russie

Avec 12,3 milliards de barils, l’Algérie détient les troisièmes plus importantes réserves d’Afrique, après la Libye et le Nigeria (chiffres du Département de l’Energie américain). Elle en exporte 1,8 millions de barils/jour, dont un tiers vers les Etats-Unis (2006). 37% de ses exportations de pétrole (2006) sont à destination de l’Europe.

L’Algérie est aussi le huitième plus important producteur mondial de gaz naturel et possède les deuxièmes plus importantes réserves prouvées d’Afrique (161,7 Tcf). Le plus gros de ses exportations est à destination de l’Europe, les Etats-Unis important, comme de Libye, environ 100 milliards de " cubic feet " de gaz algérien chaque année (15% des importations américaines de gaz liquéfié en 2005).

En 2004 l’Algérie a voulu acquérir une hégémonie régionale en terme de puissance militaire et le partenariat stratégique qu’elle venait de conclure avec Moscou n’a pas été limité aux seules questions énergétiques. En Avril 2006 Alger signait pour 1,8 milliards de $ de contrats d'armement avec Moscou prévoyant entre autres l’achat de 42 MiG-29 SMT (single seat multi-role aircraft) ) et de 7 MiG-29 UBT (two-seater operational trainers), le deal prévoyait en outre l’achat ultérieur de MiG-29M1/M2 (multi-role fighters and short/medium-range surveillance aircraft). Moscou, qui avait décidé de renforcer ses liens militaires avec l’Algérie proposa ni plus ni moins que de remplacer les dettes algériennes de l’ère soviétique par un deal très sophistiqué " armes contre dettes ". L’Algérie paierait ainsi ses dettes en achetant des armes russes dans le même cadre qui avait déjà vu Gazprom signer un protocole d’accord préliminaire avec le géant pétrolier algérien, Sonatrach.

A l’été 2006, Gazprom et Sonatrach paraphaient des protocoles d'accord prévoyant de coopérer dans " l'exploration, l'extraction, le transport d'hydrocarbures, le développement d'infrastructures gazières, le traitement et la vente de gaz " en Russie, en Algérie ou dans des pays tiers. Le pétrolier algérien Sonatrach signait également des protocoles d'accord avec Loukoïl dans l'exploration et le développement de gisements gaziers et pétroliers. Ces accords provoquaient immédiatement de vives réactions en Italie, très dépendante des deux pays pour son gaz et la Commission européenne indiquait de son côté " suivre " le projet, de nombreux analystes estimant que les deux pays puissent ainsi bâtir les prémices d’une OPEP du gaz.

La ministre française déléguée au Commerce extérieur d’alors, Christine Lagarde, plaidait quant à elle pour une " grande vigilance " à la suite du rapprochement annoncé de Gazprom et de Sonatrach, deux des principaux fournisseurs d'hydrocarbures de la France : " Tout mouvement de consolidation dans le secteur de la distribution nous interpelle et nous amène à une grande vigilance quant au respect du droit de la concurrence… La politique énergétique française continue d'être fondée sur la diversification des sources d'approvisionnement… " (les principaux fournisseurs d'hydrocarbures de la France sont dans l'ordre la Russie, la Norvège et l'Algérie).

La perspective de voir se concrétiser un " cartel " du gaz dominé par Moscou représentait en effet une menace directe pour la France et pour l’Europe qui risquaient de se voir de plus en plus dépendants et contraints dans leurs politiques d’approvisionnement énergétique.

Le deal militaro-énergétique russo-algérien devait évidemment, dans l’esprit des russes, servir à compliquer la tâche des compétiteurs énergétiques de Moscou puisqu’à Alger, l’élite militaire était alors dominante et dominait l’élite énergétique. Quand en Septembre 2006, le gouvernement algérien annonça que Sonatrach devait dorénavant détenir 51%, au lieu de 29% précédemment, des parts de toute concession entourant le transport d'hydrocarbures dans les infrastructures nationales de pipelines et de conduites de gaz, nombre d’analystes estimaient immédiatement que Sonatrach était parti pour devenir en quelque sorte l’équivalent algérien de Gazprom et qu’en matière de politique énergétique, les russes essayaient d’influencer profondément Sonatrach pour tenter de contrôler strictement les marchés du pétrole et du gaz algériens et augmenter encore leur contrôle des fournitures énergétiques européennes.


Voyage en Algérie

Au même moment, les Etats-Unis avançaient leurs pions en Algérie en matière de coopération nucléaire, la France de Jacques Chirac ayant décliné depuis longtemps les demandes algériennes, et les Etats-Unis signaient, en Juin 2007, une convention de coopération avec l’Algérie. Nicolas Sarkozy, juste élu, avait pourtant immédiatement fait une offre de service en technologie nucléaire à Alger : " l'Algérie a d'immenses ressources énergétique. La France maîtrise les technologies de l'électricité nucléaire. Nous devons trouver les bases d'une coopération équitable ". Nicolas Sarkozy avait dans ce sens préconisé un rapprochement du groupe GDF avec la compagnie nationale Sonatrach. " Je souhaite proposer à l'Algérie, avant d'autres Etats, de l'aider à développer une capacité nucléaire civile ", avait-t-il déclaré lors d'une conférence de presse destinée à présenter son programme de politique internationale, mais il avait aussi souhaité que cette coopération nucléaire soit accompagnée " d'un partenariat sur l'exploitation des champs gaziers ". Les propos de Nicolas Sarkozy n'avaient, semble t-il, pas retenu l’attention d’Alger qui, pour son nucléaire civil, choisissait donc, en Juin 2007, les Etats-Unis.

Mais surprise, la visite officielle de Nicolas Sarkozy à Alger, au début du mois de décembre 2007, voyait la France et l’Algérie parapher un accord sur " l’utilisation et le développement de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques ". Cet accord, prévoyant des transferts de technologie, porte sur tous les domaines de la recherche fondamentale et appliquée, la formation et la production d’électricité à partir de centrales nucléaires, ainsi que le développement d’applications du nucléaire dans l’agriculture, la biologie et les ressources en eau, ainsi que la prospection et exploitation de l’uranium. Il s’agissait, selon l’Elysée, du premier accord de ce type conclu entre la France et un pays arabo-musulman.

D’autres accords et contrats étaient aussi annoncés dans les domaines de la pétrochimie et de l’exploitation d’hydrocarbures : le groupe pétrolier Total concluait ainsi un contrat avec le groupe algérien Sonatrach pour la construction d’un complexe pétrochimique à Arzew, à l’ouest de l’Algérie, pour un montant de l’ordre de trois milliards de dollars. Le craqueur sera alimenté par le gaz provenant du sud de l’Algérie et produira plus d’un million de tonnes d’éthylène par an. Gaz de France (GDF) officialisait de son côté le renouvellement jusqu'en 2019 de ses contrats à long terme d'approvisionnement en gaz (GNL) algérien. Jean-François Cirelli, PDG de GDF, précisait que ces contrats représentaient quelque 15 milliards d'euros (2,5 milliards par an) à verser par GDF à l'Algérie sur la période 2014-2019. En revanche, le PDG de GDF déclarait que le dossier du développement du gisement de gaz de Touat, dans le sud de l'Algérie, n'était pas encore totalement bouclé : " Nous avons encore à discuter d'un certain nombre de sujets dont la construction d'un gazoduc. Il y a plusieurs milliards de dollars en jeu ".

Le groupe Alstom, en partenariat avec l’égyptien Orascom, signait quant à lui un contrat pour une centrale électrique à gaz à cycle combiné de 1 200 mégawatts pour 1,3 milliard d’euros, dont 800 millions pour le groupe français. Cette centrale, équipée de trois turbines, sera la première de ce type en Algérie. Elle va être construite dans la région de Terga, dans la partie occidentale du pays.


La France a-t-elle réussi à damner le pion au partenariat stratégique russo-algérien ?

En saluant, seul en Europe, les succès électoraux de son " ami " Vladimir Poutine, Nicolas Sarkozy a peut-être voulu le consoler du deal énergétique signé entre la France et l’Algérie. Ce deal provoque en effet des remous considérables à Moscou, remous révélés le 13 Décembre 2007 par le journal Kommersant et repris par Novosti. 

Le Kommersant vient en effet de confirmer les déclarations faites au Wall Street Journal par Mohamed Meziane qui dirige Sonatrach : " le pacte de coopération entre les compagnies pétrolières d’état algériennes et russes, signé en Août 2006, a expiré il y a deux mois " et deux sources russes ont confirmé au Kommersant la fin des accords russo-algériens

Un peu plus tôt, des fuites du côté algérien avaient fait état de critiques formulées à l'égard de la qualité du matériel de guerre fourni par la Russie. Le plus étonnant, c'est que ces celles-ci n'émanent pas essentiellement des clients directs au sein des forces armées, mais de l'entourage civil du président Abdelaziz Bouteflika " écrit Novosti, ajoutant : " En raison de leurs atouts en matière de ressources naturelles, les deux pays auraient pu contrôler environ 40% des livraisons de gaz à l'Union européenne. Mais, en essayant de neutraliser la pression croissante de Gazprom, les consommateurs européens de gaz ont décidé de miser sur l'Algérie et la Libye. La lutte opiniâtre engagée par l'UE pour la diversification des livraisons énergétiques rend la présence de Gazprom dans ces pays inadmissible pour les acheteurs de gaz. Les Etats-Unis manifestent également une certaine inquiétude: ils comptent continuer à importer leur propre gaz d'Algérie, et non du gaz russe ".

Selon Novosti, la situation s'est détériorée pour la Russie parce qu’une pression extérieure sur l'Algérie a coïncidé avec l'aggravation de la lutte entre les clans et les groupes d'influence, " la fin de la guerre et l'accroissement des recettes provenant des exportations de pétrole et de gaz ont eu pour résultat un repartage de plus en plus rapide de l'influence politique, de l'élite militaire au profit du lobby énergétique. Après avoir observé une certaine neutralité pendant plusieurs années, le président Abdelaziz Bouteflika s'est finalement rangé du côté des énergéticiens, ce qui lui a valu l'approbation de ses "parrains" occidentaux, en premier lieu des Etats-Unis... L'armée et les structures de force algériennes ont été méthodiquement écartées de l'économie, ensuite, de la politique intérieure et, enfin, de la politique étrangère ".

Opportuniste Nicolas Sarkozy ? qui dénonçait pour l’occasion, à Alger, le système " profondément injuste " du colonialisme.


Des centrales nucléaires françaises pour tout le monde ?

Le mot serait d’Anne Lauvergeon, patronne d’Areva : " avec Sarkozy à l’Elysée, Areva peut se débarrasser de ses services des ventes ".

Après avoir signé des accords nucléaires avec la Libye, le Maroc et l’Algérie, Nicolas Sarkozy devrait en discuter avec l’Arabie Saoudite au mois de Janvier 2008 et Areva et EDF prépareraient déjà le terrain avec la Jordanie, les Emirats Arabes Unis, la Turquie, l’Egypte, le Quatar et la Tunisie.

La stratégie nucléaire de Nicolas Sarkozy est emblématique de son ambition déclarée de conquérir de nouveaux marchés et de réaffirmer l’influence de la France. Elle est aussi au cœur d’un dilemme du 21ème siècle : l’intérêt croissant pour la sécurité énergétique et les conséquences du réchauffement climatique mettent en avant l’énergie nucléaire au moment même où les questions de non-prolifération agitent les agendas politiques, notamment en relation avec le problème iranien.

Et, de facto, Nicolas Sarkozy joue maintenant un rôle important dans les pressions contre l’Iran et dans les suspicions de programme nucléaire militaire " masqué ", jouant de toute l’influence française pour faire augmenter le niveau des sanctions contre Téhéran.

La contradiction gène en premier lieu Angela Markel qui ne recevra sans doute pas Mouammar Kadhafi à Berlin car la chancelière allemande ne manque pas une occasion de prôner une politique étrangère " morale " et veut montrer cette volonté dans les actes.

L’accord nucléaire franco-libyen a d’ailleurs, dès la visite de Nicolas Sarkozy à Tripoli, été immédiatement dénoncé par l’Allemagne qui a regretté des décisions prises en " solitaire " par Nicolas Sarkozy. Berlin a reproché à la France de ne pas avoir consulté ses partenaires européens dans le domaine pourtant sensible du nucléaire. " Même si Kadhafi ne s'intéresse plus aux armes nucléaires, on ne peut pas savoir qui sera au pouvoir après lui, et ce qui se passera alors ", a fait remarquer l’adjoint du chef de file du groupe social-démocrate au parlement, Ulrich Kalber. " Même si cela prend du temps, la France devrait s'intéresser au renforcement des politiques extérieures et de sécurité de l'Europe ", a commenté de son côté le chef de file de la commission des Affaires étrangères au Bundestag, Rupretch Polenz. La presse allemande a même qualifié le président français de " problème sérieux pour l’Europe ", ou encore d’ " homme politique incontrôlable ", le quotidien conservateur Die Welt allant jusqu’à dire que Nicolas Sarkozy se jetait " au cou des despotes ".

Le sujet est même devenu une affaire interne en Allemagne, le secrétaire d'Etat parlementaire au ministère allemand de l'Environnement, Michael Müller, ainsi que les Verts (opposition) mettant en garde dans la presse le groupe allemand Siemens contre une participation au projet nucléaire franco-libyen (Nicolas Sarkozy a d’ailleurs récemment fait part de son intention de racheter les parts, 34%, détenues par Siemens dans Areva).

" Nous devons savoir, ce que Siemens dit sur cette affaire immorale… Des marchés comparables sont souvent arrangés via des filiales étrangères, il y a justement beaucoup de cas étranges dans le secteur de l'énergie nucléaire ", déclarait le social-démocrate Müller dans le quotidien économique Handelsblatt.

Le ministre délégué allemand aux Affaires étrangères Gernot Erler a également critiqué le protocole d'accord franco-libyen sur le nucléaire, mettant en garde contre le risque de prolifération. " Politiquement cette affaire est problématique… En outre, le risque de prolifération augmente avec chaque pays qui utilise l'énergie nucléaire ", déclarait-il, dans un entretien au quotidien Handelsblatt. Gernot Erler a aussi reproché au gouvernement français d'agir contre les intérêts allemands dans la mesure où " l'Allemagne avait déjà fait des propositions " à la Libye pour y développer le secteur des énergies renouvelables, propositions " auxquelles elle n'a pas réagi ".

L'accord est " une pilule amère pour l'UE ", réagissait également le président de la Commission des Affaires étrangères du Bundestag, le conservateur Ruprecht Polenz (CDU/CSU), dans le journal berlinois Tagesspiegel am Sonntag. Selon lui, le mémorandum signé par Nicolas Sarkozy à Tripoli affaiblit la capacité d'action de l'UE en politique étrangère. De plus, Mouammar Kadhafi, qui règne en " dictateur doté de pouvoirs illimitésreste un facteur d'insécurité pour tous ceux qui ont à faire avec son pays ", soulignait-t-il, considérant " très naïf de donner maintenant à Kadhafi une telle avance de confiance, contrairement à Téhéran " et ajoutant que la seule garantie " que l'uranium ne soit pas utilisé à des fins militaires dans le pays " est que la Libye retourne à l'avenir à la France la totalité des combustibles usés.

On ne peut pas montrer plus notoirement que l'on se fiche de la morale ", lançait encore le secrétaire d'Etat parlementaire au ministère de l'Environnement, le social-démocrate Michael Müller dans le Frankfurter Rundschau : " Celui qui propage l'idée que l'énergie atomique est la plus grande protectrice du climat risque de pouvoir difficilement dire aux Etats qui pourraient en abuser: vous ne pouvez pas l'avoir ".

Face aux ambitions nucléaires de la France sur le pourtour méditerranéen, l'Union européenne a également, à plusieurs reprises, exprimé ses craintes quant au risque de prolifération. " Le problème tient à l'usage dual de la technologie nucléaire : l'uranium est enrichi pour alimenter une centrale et produire de l'électricité, mais si ce combustible fait l'objet d'un nouvel enrichissement, il devient une arme de destruction massive ", a ainsi déclaré début novembre le haut représentant pour la politique étrangère de l'UE, Javier Solana. Et sa représentante personnelle sur les questions de prolifération, Annalisa Gianella, ajoutait quelques jours plus tard que " l’intérêt croissant pour l’énergie nucléaire nécessite une réponse appropriée du système de non-prolifération… Le défi est d’éviter une augmentation des utilisations militaires ".

A l’inverse, Nicolas Sarkozy a, dans un discours du 27 Août soulignant ses priorités en politique étrangère, martelé ses convictions : " prévenir une confrontation entre l’Islam et l’Occident, c’est aider les pays musulmans, comme la France le propose, à accéder à l’énergie du futur : l’énergie nucléaire ", ajoutant qu’un échec mènerait, selon lui, à une explosion du terrorisme.

Diplomatie du risque ? La réaction aux initiatives sarkosiennes reste mitigée. Le défi sécuritaire est pourtant d’autant plus sérieux que c’est justement dans le monde arabe que les questions de sécurité prennent autant d’importance en raison de la croissance du militantisme islamiste. Les derniers attentats en Algérie ou au Pakistan pointent en effet le risque de voir les organisations terroristes cibler les futures installations nucléaires ou le transport de matières fissiles. Qui peut dire aujourd’hui quel seront les rapports de force, demain, entre l’Organisation Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQIM) et les états de la région ? Qui peut dire aujourd’hui qui seront, demain, les successeurs des dirigeants en place ?

L’accession de certains états du pourtour méditerranéen ou du Moyen-Orient à l’énergie nucléaire pourrait aussi profondément modifier, si on n’y prend garde, les balances géostratégiques des pouvoir régionaux et, dans le cas de quelques pays arabes sunnites, les données de la rivalité avec l’Iran chiite .

Dennis Spurgeon, secrétaire adjoint à l’énergie nucléaire du Département US de l’Energie se contente, lui, d’observer que " les Etats-Unis soutiennent l’expansion de l’énergie nucléaire pour des objectifs pacifiques " !



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Jean-Philippe Miginiac is the CEO and managing editor at Strategic-Road.com.


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