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 AccueilGéopolitique / Analysis / Mise à jour 17/04/05

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Analyses, Analysis

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Analysis 17/04/06 - Guerres de palais à Téhéran - par Jean-Philippe Miginiac


En révélant aux iraniens, le 10 Avril, qu’il leur annoncerait une " bonne nouvelle " nucléaire d’ici quelques jours, le Président Mahmoud Ahmadinejad ne s’attendait peut-être pas à être doublé par son rival des dernières élections présidentielles ! C’est effectivement celui-ci, Ali Akbar Rafsandjani, qui, dès le lendemain et le premier, diffusera l’information selon laquelle l’Iran avait successivement enrichi de l’uranium, dans une interview donnée à Téhéran à la Kuwait News Agency. Quelques heures plus tard, Mahmoud Ahmadinejad emphatisera la même annonce dans un discours télévisé prononcé dans la ville sainte de Mashad en déclarant " que l’Iran a rejoint le club des puissances nucléaires ".

Le quotidien ultra-conservateur Kayhan, a titré sa une d’un retentissant " Echec et mat à l'Occident ", félicitant le Président comme les autres journaux conservateurs. Les journaux réformateurs, quant à eux, dénoncent la récupération et insistent sur le rôle des gouvernements passés et notamment sur celui du précédent Président, le réformateur Mohammad Khatami " qui est à l'origine de cette bonne nouvelle pour notre pays, mais l'homme a toujours fait preuve d'humilité et de sagesse. Il ne se met pas en avant pour souligner que c'est lui qui a mis ces programmes en œuvre " (quotidien réformateur Aftab-e Yazd). L’ancien président réformateur ne s’était pas représenté à l’élection Présidentielle de Juin 2005, laissant le conservateur " pragmatique " Ali Akbar Rafsandjani, à qui il avait

lui même succédé en 1997, apparaître comme réformateur face à l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad qui sera élu à la surprise des occidentaux.

Mohammad Khatami, le réformateur, et Ali Akbar Rafsandjani, le conservateur, ont eu ces derniers temps des relations de plus en plus tendues avec Mahmoud Ahmadinejad, l’ultra-conservateur, notamment depuis que du matériel d’écoute a été découvert dans plusieurs bureaux très proches du Président, dans plusieurs Ministères dont ceux de l’Intérieur et des Affaires étrangères (la nouvelle est parue le 22 Mars dans le très conservateur hebdomadaire Tehran Ya Lesarat ol-Hoseyn et n’a pas encore filtré dans la presse internationale). Depuis la chasse est ouverte à Téhéran avec la recherche effrénée d’autres micros cachés et de ceux qui ont commandité leur installation. Les premières pistes semblent remonter à la rue Somayyeh qui mène aussi bien à l’Hôtel Marmar, un des lieux de rencontre préféré entre les dignitaires du régime et leurs informateurs, à une des prisons secrètes du Ministère de l’Information et de la Sécurité et surtout au siège du Mosharekat, le parti réformateur de Mohammad Khatami.

La théocratie iranienne se livre en effet, derrière son apparence monolithique, à une véritable guerre des clans, des pouvoirs et des palais. Après l’élection de l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad, le Guide suprême, l’Ayatollah conservateur Ali Khamenei, a voulu soutenir le nouveau Président, sans doute pour contrer le très puissant Ali Akbar Rafsandjani, conservateur trop proche des réformateurs, qui, bien que sévèrement battu par Mahmoud Ahmadinejad, restait un des piliers du régime des mollahs et qui, disait-on dans les cercles du pouvoir, envisageait peut-être de succéder lui-même à l’Ayatollah Ali Khamenei. Conservateurs et ultra-conservateurs ne devaient-ils pas rester alliés contre les " traîtres " conservateurs-réformateurs qui avaient déjà failli, sous la Présidence de Mohammad Khatami, miner la révolution islamique de l’intérieur en montrant une trop grande tolérance envers les dissidents !

Mais à peine élu, le nouveau Président, théoriquement numéro deux du régime, décide d’ordonner un audit des finances publiques et menace d’en révéler les résultats qui indiqueraient que 120 des 600 milliards de dollars de revenus pétroliers encaissés par l’Iran depuis le début de la révolution islamique de 1979 n’auraient " pas été correctement comptabilisés ". Le nouveau Président fait également savoir que les mollahs du régime sont compromis et qu’ayant ainsi exploité le système pour devenir richissimes ils ne peuvent plus partager les aspirations révolutionnaires des masses pauvres.

Le nouveau Président veut aussi augmenter considérablement les dépenses de l’Etat, notamment au profit des Gardiens de la Révolution, dont il est un des anciens officiers, et du Basij (mouvement de jeunesse semi-militaire), dont il est un des anciens leaders. Il se livre à de véritables purges au sein du Ministère des Affaires Etrangères et du Ministère des Finances pour y placer des proches, tous anciens des Gardes de la Révolution ou des services de renseignement. Mahmoud Ahmadinejad veut également remplacer vingt-neuf des trente Gouverneurs Généraux des Provinces, la moitié des Gouverneurs et la plupart des hauts fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur par des proches, tous issus des services de sécurité ou de renseignement.

Mahmoud Ahmadinejad, enfin, déclare vouloir que le régime revienne aux sources de la révolution khomeyniste et adopte le pacte qu’il a, dit-il, lui-même signé avec le Mahdi, l’Himam caché, l’attendu douzième Himam de la religion chiite dont le retour, toujours d’après Mahmoud Ahmadinejad, serait imminent pour apporter la justice dans le monde. Exit le pouvoir des Mollahs ! Exit le pouvoir du peuple ! Comme le dira plus tard l’Ayatollah Taqi Mesbah, un des proches de Mahmoud Ahmadinejad, " le gouvernement requiers uniquement l’approbation de Dieu ".

L’ Ayatollah Mesbah est un extrémiste " dira un des proches de l’Ayatollah Ali Khamenei, le Guide Suprême, qui craint dorénavant lui-même de se voir remplacé par le mentor de Mahmoud Ahmadinejad, l’Ayatollah Mesbah Yazdi. L’Ayatollah Mesbah Yazdi est la personnalité religieuse dominante du groupe ultra-conservateur militariste fondamentaliste qui détient aujourd’hui la Présidence et regroupe les membres de la sécurité, notamment les Gardiens de la Révolution, le Basij (mouvement de jeunesse semi-militaire) et les services de renseignement. C’est lui qui a fait le résultat de l’élection à la présidence en émettant une fatwa ordonnant aux supposés 20 millions de membres des Basij de voter pour Mahmoud Ahmadinejad. Il voudrait mettre en place " l’Islam réel ", tel qu’il le voit, dans un " kelafat " (califat). Il proclame lui aussi être en lien direct avec le Madhi et être capable de convertir toute l’Amérique au chiisme. L’Ayatollah Mesbah Yazdi dirige notamment l’" Institut d’Education et de Recherche de l’Imam Khomeini ", une très influente école théologique (hawza) de la ville sainte de Qom, et est un des fondateurs de l’influent " Institut religieux Haghani " qui a formé nombre de Ministres et collaborateurs de Mahmoud Ahmadinejad. Outre Mahmoud Ahmadinejad, l’Ayatollah Mesbah Yazdi a ainsi pour disciples Mojtaba Hashemi Samareh, un des plus proches conseiller du Président au Ministère des Affaires Etrangères, ancien Garde de la Révolution comme lui et ancien des services de renseignement, et plusieurs anciens ou actuels dirigeants du Ministère du Renseignement et de la Sécurité, tels Ali Fallahian, Ali Younesi, et Gholam Hossein Mohseni Ezhei.

Le Guide Suprême n’a pas tardé à réagir (ou à accepter de réagir) et, corrigeant son erreur, à se rapprocher d’Ali Akbar Rafsandjani pour réduire l’influence du groupe ultra-conservateur militariste fondamentaliste. Il a ainsi étendu en Octobre 2005 les pouvoirs d’Ali Akbar Rafsandjani, président du Conseil chargé de la sauvegarde des intérêts supérieurs du régime (appelé aussi le Conseil de Discernement). Le Conseil supervise désormais la politique du régime et Ali Akbar Rafsandjani en est ainsi devenu le numéro deux et en supervise trois des quatre branches : sur le plan hiérarchique, il se trouve maintenant au-dessus du nouveau Président Mahmoud Ahmadinejad, du Président du Majlis (Parlement), Gholam-Ali Hadad-Adel, et de l’Ayatollah Mahmoud Hashemi Shahroudi, qui dirige le système judiciaire (le seul à rester au-dessus de Ali Akbar Rafsandjani est, bien sûr, l’Ayatollah Ali Khamenei lui-même, Guide suprême et chef de l’Etat).

Une des premières décisions prises par Ali Akbar Rafsandjani, une fois ses pouvoirs renforcés à la tête du Conseil chargé de la sauvegarde des intérêts supérieurs du régime, a été de nommer le président sortant, le réformateur Mohammed Khatami, à la tête du " Conseil Suprême du Centre d’Etudes Stratégiques du Conseil de Discernement ", le ramenant ainsi sur le devant de la scène. Dans l’ombre, Ali Akbar Rafsandjani a également mis tout son poids politique et économique dans l’opposition du Majlis (Parlement) qui a défié le nouveau Président sur nombre de ses nominations, rejetant notamment trois de ses candidats successifs au poste de Ministre du Pétrole, et sur son budget, ne le votant qu’après de violentes critiques. La bataille fait encore rage au sein du Majlis sur les nominations de Mahmoud Ahmadinejad dans les Provinces iraniennes, nominations dont certains relèvent qu’elles créent une " nouvelle élite " non-cléricale qui pourrait influencer les prochaines élections.

Ali Akbar Rafsandjani et Mohammad Khatami ont également cherché à adoucir les propos tenus par Mahmoud Ahmadinejad sur la prochaine destruction d’Israël. Si ils soutiennent la position " ultra " de Mahmoud Ahmadinejad sur le nucléaire, peut-être parce que c’est le Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei, qui le premier a déclaré que le programme nucléaire iranien était " irréversible " et qu’eux même estiment que l’Iran a droit à développer un programme nucléaire civil, ils craignent que la position inflexible développée par Mahmoud Ahmadinejad en politique étrangère et sur le dossier nucléaire n’isole encore un peu plus l’Iran sur la scène internationale, dans un nationalisme qui ne ferait que renforcer encore le clan ultra-conservateur. Ils craignent également que la position tout aussi inflexible de l’Administration Bush, dont l’objectif reste un " changement de régime " en Iran, ne fasse que renforcer un peu plus l’image de " héros " déjà attribuée à Mahmoud Ahmadinejad. Ali Akbar Rafsandjani ne peut de plus que craindre, comme nombre de Mollahs dont le business est florissant, de perdre beaucoup en cas de sanctions économiques décidées par le Conseil de Sécurité (les investissements internationaux d’Ali Akbar Rafsandjani sont connus pour être nombreux et couvrir la planète entière). Le parti réformateur de Mohammad Khatami n’appelait-il pas, d’ailleurs, le 20 Mars dernier, à un " gel " du programme nucléaire et à un " dialogue " avec les Etats-Unis et l’Ayatollah Ali Khamenei ne dérogeait t-il pas lui-même, le 21 Mars, à un décret de l’Ayatollah Ruhollah Khomeini datant de 1979, interdisant toute négociation directe avec le " Grand Satan ", pour accepter l’ouverture de négociations officielles avec les Etats-Unis sur l’Irak (L’Ayatollah Ali Khamenei avait déjà tenté d’ouvrir, avec les Etats-Unis, des négociations secrètes sur le nucléaire en 2003, négociations avortées par un veto des néocons).

Certains évoquent même l’ombre d’Ali Akbar Rafsandjani dans le possible sabotage d’un avion Falcon qui s’est écrasé le 11 Janvier, entraînant dans la mort onze des plus hauts gradés du Corps des Gardiens de la Révolution tous proches de Mahmoud Ahmadinejad. Mais un autre événement, à la même époque, a également attiré l’attention des observateurs. Lors d’une visite dans la ville de Mashad, le 19 Janvier, Ali Akbar Rafsandjani a soudainement interrompu son voyage pour rentrer de toute urgence à Téhéran et y rencontrer l’Ayatollah Ali Khamenei. Quelques jours après, le 29 Janvier, Ali Akbar Rafsandjani se rendait au cœur du chiisme iranien, à Qom, où il rencontrait successivement 11 des 14 Grands Ayatollahs du régime. Certains y ont vu le signe d’une recherche de consensus pour un changement majeur de politique dans le dossier nucléaire. D’autres ont rapproché l’événement de la prochaine élection, cet été ou à l’automne, qui doit renouveler le " Conseil des Experts "

L’élection est cruciale car c’est le Conseil des Experts qui choisit, contrôle, et peut même renvoyer le tout puissant Guide Suprême. Il est constitué de 86 membres élus au suffrage universel, seuls pouvant se présenter les membres du clergé. C’est la clé de voûte du système dont un ministre décrivait ainsi la circularité : " c’est un cercle… le peuple élit le Conseil des Experts mais seuls les religieux peuvent concourir. le Conseil des Experts élit le Guide Suprême. Le Guide Suprême élit le Conseil des Gardiens. Le Conseil des Gardiens filtre les candidats aux élections présidentielles et parlementaires [et au Conseil des Experts] et le peuple croit qu’il peut élire n’importe qui ".

Le groupe dominant du Conseil des Experts actuel est constitué de mollahs ayant d’importants intérêts dans le business et des liens anciens avec le Guide Suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei, et les deux anciens Présidents, Ali Akbar Rafsandjani et Mohammad Khatami. Un changement de majorité pourrait bouleverser la donne actuelle du régime et, en cas de poussée ultra-conservatrice comme lors des dernières élections présidentielles, conduire à la destitution pure et simple du Guide Suprême actuel, l’Ayatollah Ali Khamenei. Par contre, si le Guide Suprême actuel, l’Ayatollah Ali Khamenei, réussit, avec l’aide d’Ali Akbar Rafsandjani et de Mohammad Khatami, à maintenir la majorité actuelle, il serait parfaitement en son pouvoir de démettre le Président Mahmoud Ahmadinejad à la moindre nouvelle incartade !

Et l’Ayatollah Ali Khamenei, comme Ali Akbar Rafsandjani et Mohammad Khatami, ne peut qu’être inquiet car il est maintenant certain que le mentor de Mahmoud Ahmadinejad, l’Ayatollah Mesbah Yazdi, convoite son poste de Guide Suprême. Il a en effet appris que l’Ayatollah Mesbah Yazdi a annulé ses cours habituels du Séminaire Théologique de Qom pour mettre en place des classes spéciales à l’attention de ses disciples pour les préparer à être candidats à l’élection du nouveau Conseil des Experts. Il a aussi appris que l’Ayatollah Mesbah Yazdi a ouvert un programme spécial à cette intention à l’Institut d’Education et de Recherche de l’Imam Khomeini et que Parviz Dawoodi, le premier adjoint de Mahmoud Ahmadinejad, y enseigne l’économie tandis que Mohammad Niazi, patron de l’Inspection de l’Etat et ancien patron des Tribunaux Militaires y enseigne le droit.

l’Ayatollah Ali Khamenei est d’autant plus inquiet qu’il sait que l’Ayatollah Jannati, qui est à la tête du Conseil des Gardiens, est un des plus proches amis et alliés de l’Ayatollah Mesbah Yazdi, l’ayant notamment aidé à fonder l’Institut Religieux Haghani, et que le Conseil des Gardiens a tout pouvoir de veto sur les candidats au Conseil des Experts. L’Ayatollah Jannati pourrait ainsi tenter d’éliminer tous les candidats qui ne seraient pas disposés à élire l’Ayatollah Mesbah Yazdi comme prochain Guide Suprême.

Et l’Ayatollah Ali Khameini craint par dessus tout que l’Ayatollah Mesbah Yazdi n’use de ses pouvoirs religieux pour l’éliminer, en lançant une nouvelle fatwa comme il l’a déjà fait pour favoriser l’élection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence. Le coup serait imparable car Ali Khameini n’a pas, quant à lui, ce pouvoir de lancer des fatwas, n’ayant pas un rang assez élevé dans la hiérarchie religieuse chiite. En 1989, à la mort de l’Ayatollah Ruhollah Khomeini, la Constitution de la République Islamique imposait un minimum de conditions religieuses pour postuler au titre de Guide Suprême. Ali Khameini n’était pas " Mujtahed " et ne pouvait donc émettre de fatwas. Et seuls les Ayatollahs pouvant émettre des fatwas pouvaient être élus Guide Suprême. Le Conseil des Experts avait passé outre en attendant une modification de la Constitution et avait élu Ali Khameini.



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Jean-Philippe Miginiac is the CEO and managing editor at Strategic-Road.com.


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