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Analysis
15/08/06 -
Stratégie du
ko chaos
- par Jean-Philippe Miginiac
On peut
aujourd’hui raisonnablement émettre l’hypothèse qu’au prétexte d’une
des nombreuses provocations du Hezbollah libanais Israël ait mis en
œuvre une stratégie depuis longtemps préparée, initiée et appuyée
par Washington, en prémisse à une possible montée en puissance
militaire contre l’Iran.
Détruire les capacités militaires du Hezbollah, et notamment les
réseaux souterrains fortifiés de lancement, commande et contrôle de
missiles largement mis en place au Liban depuis six ans avec l’aide et l’appui
de l’Iran et de la Syrie, permettait d’anticiper et d’annihiler le
risque potentiel de représailles sur Israël en cas de déclenchement de
frappes aériennes sur les capacités nucléaires iraniennes. Opérer une
guerre de bombardements aériens massifs sans invasion terrestre, avec
ciblage de ces réseaux souterrains du Hezbollah construits sur le modèle
iranien, permettait par ailleurs de tester en grandeur nature un modèle
de frappe aérienne potentielle des infrastructures nucléaires iraniennes
également enterrées.
Détruire systématiquement les infrastructures de l’Etat libanais,
cibler peut-être volontairement des civils, comme l’affirme l’organisation
Human Right Watch, et désorganiser l’acheminement des ressources
humanitaires sur le terrain, bombarder volontairement les communautés
chrétiennes, ex-alliées d’Israël, permettait d’inciter les libanais
à se retourner contre le Hezbollah et tenter de
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provoquer
une nouvelle guerre civile. C’était aussi " chauffer
à blanc " la Syrie pour provoquer réactions et
incidents potentiels de sa part. C’était enfin forcer à l’intervention
rapide d’une force multinationale combattante qui se serait
retrouvée, sur le terrain, confrontée directement au Hezbollah.
Israéliens comme américains auront tout fait pour appeler au
piège de l’intervention d’une force militaire européenne
" musclée " sans cessez-le-feu et sans accord
politique préalable.
S’attaquer à la puissance régionale de l’arc chiite redouté
par les pays arabes à majorité sunnite permettait en outre d’aider
à la création potentielle d’une coalition d’états, Arabie
Saoudite, Jordanie, Egypte, qui auraient pu appuyer Europe et
Etats-Unis dans leurs pressions sur les mollahs chiites iraniens
et sur les dirigeants syriens à ne plus soutenir le Hezbollah.
Si telle était bien la stratégie des Etats-Unis, elle aura
échoué dans toutes ses dimensions et laisse place à une
prospective chaotique de la situation au Moyen-Orient.
La guerre israélienne était sensée décimer et anéantir le
Hezbollah. Un mois de bombardements massifs de ses capacités
militaires n’auront pas réussi à briser une résistance
inattendue de la milice armée chiite et à l’empêcher de tirer
plus de 4.000 roquettes et missiles sur le Nord d’Israël, dont
plus de 300 au cours de la seule dernière journée de combats
avant le cessez-le-feu. L’armée israélienne a du changer
brutalement de stratégie pour mobiliser tardivement ses réserves
et tenter en vain une invasion terrestre du sud-Liban quelques
heures seulement avant la fin, peut-être provisoire, des combats.
La résistance forcenée de la diplomatie américaine aux efforts
de la communauté internationale, et plus particulièrement à
ceux de la France, à obtenir un cessez-le-feu protecteur des
populations civiles devant le Conseil de Sécurité des Nations
Unies n’aura même pas permis à Israël de gagner le temps
suffisant à obtenir, après un mois de guerre, une victoire
significative sur le terrain.
L’armée israélienne aura pourtant sérieusement amoindri la
puissance militaire du Hezbollah, détruisant la plupart de ses
missiles de plus longue portée Zelzal et tuant plus de 500 de ses
combattants dont nombre d’officiers supérieurs. Mais,
confrontée à une organisation de guérilla très organisée et
entraînée, Tsahal a aussi montré ses vulnérabilités et a
perdu sa réputation d’invincibilité. Le Hezbollah a emporté
la guerre de l’information, réussissant à donner l’image de
la victoire à sa forte résistance et au maintien de capacités
de riposte sur le territoire même d’Israël alors que l’objectif
premier de la guerre israélienne était justement de détruire
ces capacités. Le Hezbollah a aussi emporté la guerre des
images, les victimes civiles libanaises occultant largement celles
des victimes civiles israéliennes des tirs aveugles du Hezbollah.
Les conséquences en sont déjà considérables dans l’opinion
arabe et peuvent renforcer, partout dans ces pays, l’opposition
à tout accord avec Israël, influant ainsi gravement sur la
stabilité à court et à moyen terme du Moyen-Orient.
Sensée affaiblir l’Iran en vainquant, par guerre israélienne
interposée, un de ses bras armés le Hezbollah, et contraindre,
peut-être, les mollahs à reculer sur le front nucléaire, la
stratégie américaine, dans son échec, place pour la première
fois un pays non-arabe à la tête de la résistance
" anti-sioniste " et le confirme, de facto,
comme puissance à vocation régionale. Ce n’est plus le
nationalisme arabe qui enflamme les foules mais l’Islam chiite
radical d’Iran, d’Irak et du Liban et c’est le leader du
Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui remplace dorénavant Nasser dans
l’imaginaire guerrier des populations des pays sunnites dont
Washington attendait une modération de leur critiques publiques
à l’égard d’Israël et un blâme net des actions du
Hezbollah. Sur la scène régionale c’est aussi le Président
iranien, Mahmoud Ahmadinejad, qui symbolise de plus en plus la
résistance " anti-américaine " et la perte d’influence
des Etats-Unis, obligeant encore les mollahs plus modérés à le
suivre dans la surenchère et rendant de plus en plus improbable
une solution négociée du problème nucléaire iranien.
Israël n’aura pas plus réussi, au moins pour le temps de la
guerre, à diviser les communautés libanaises dont le
ressentiment envers l’" agresseur
israélien " n’aura cessé de se renforcer au fur et
à mesure des destructions et des victimes civiles au Liban. Il
faut donc s’attendre, aujourd’hui, à ce que le Hezbollah
tente de capitaliser sa victoire politique et prenne l’ascendant
sur la scène libanaise, aux dépens du Gouvernement Siniora
actuellement en place. Hassan Nasrallah, sans doute assuré d’un
soutien populaire encore plus important que celui dont
bénéficiait son organisation au début de la crise, affirme d’ailleurs
déjà que " la force militaire de Hezbollah
constitue le fondement d'un Etat libanais fort ", se
posant ainsi en leader politique national et rendant hypothétique
tout désarmement accéléré de sa milice.
La force internationale en cours de constitution pour renforcer
les forces de l’ONU déjà en place au sud-Liban, sous l’égide
de la résolution 1701 du Conseil de Sécurité imposant le
cessez-le-feu, n’a pas, aux termes même de la résolution,
mandat de désarmer le Hezbollah mais d’
" assister " l’armée libanaise à qui la
mission de rétablissement de souveraineté et de désarmement des
milices est entièrement dévolue. La perspective d’un conflit
ouvert entre l’armée libanaise, mal équipée et mal
entraînée, et le Hezbollah est donc entièrement inscrite dans
la sortie de crise et seul un afflux massif d’aide militaire
américaine et française pourrait changer le rapport de force
actuel si un Etat libanais multi-communautaire voulait enfin
affirmer sa volonté de souveraineté et d’indépendance totale
tant à l’égard d’Israël, de la Syrie et de l’Iran.
Un accord politique et diplomatique global avec Damas et Téhéran
a en effet peu de chance de voir le jour sous les administrations
iraniennes et américaines actuelles et on pourrait, au contraire,
assister très vite à de nouveaux épisodes de la guerre déjà
engagée entre les Etats-Unis et l’Iran.
Jean-Philippe Miginiac is the CEO and
managing editor at Strategic-Road.com.
1.162 mots sur 2.220
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