Mais depuis la chute de l'empire soviétique, l'occident veut
imposer un axe est-ouest par lequel transiteraient, via le Caucase
et la mer Noire, les richesses énergétiques et minérales en
provenance de l'Asie Centrale et de la Caspienne et destinées à
l'Europe et potentiellement aux Etats-Unis, richesses qui
transitaient jusqu'alors via le territoire russe.
Washington
veut notamment accroître ses sources d'approvisionnement en
hydrocarbures grâce au désenclavement des productions de la
Caspienne et privilégie officiellement des routes multiples pour
les pipelines à partir de l'Azerbaïdjan, du Kazakhstan et du
Turkménistan, favorisant surtout les projets de désenclavement
suivant l'axe est-ouest, c'est à dire évitant à la fois le
territoire russe et celui de l'Iran.
La
politique américaine en Caspienne est d'abord stratégique. Elle
vise à assurer l'influence prépondérante des Etats-Unis dans la
zone et à prévenir l'émergence d'un nouvel empire russe en
Eurasie. Washington veut donc promouvoir le développement d'une
Asie centrale détachée de l'influence exclusive de la Russie et
aussi de celle potentielle de l'Iran.
Washington
veut de plus s'offrir la possibilité de positionner des moyens
politiques et militaires propres à fermer l'axe russe vers le Sud
et le Moyen-Orient (d'où la volonté américaine d'intégrer la
Géorgie dans l'OTAN) et la stratégie américaine heurte donc de
plein fouet la stratégie de la Russie qui veut, quant à elle,
conserver un contrôle sur les flux énergétiques eurasiatiques,
garder un accès vers le Sud et établir, en mer Noire, en
Caspienne et en Asie Centrale, une ceinture de protection d'états
amis autour de la Russie.
Voir
la carte
Medvedev,
encore, délivre une autre clé le 31 Août dans une interview à
trois chaînes de télévision russes : " La Russie ne
peut accepter un système mondial où les décisions sont prises
par les seuls Etats-Unis ".
En
d'autres termes, l'ordre unipolaire a vécu et la Russie est
aujourd'hui déterminée à s'affirmer comme puissance première
d'un ordre multipolaire nouveau. Et il ne s'agit plus là d'un
discours, comme celui délivré par Vladimir Poutine à la
Conférence de Munich sur la sécurité en Février 2007, accusant
les États-Unis et leurs alliés de vouloir imposer une vision
unipolaire du monde qui ne ferait qu'attiser les conflits.
Aujourd'hui, la Russie montre de facto, et par la force, qu'elle
n'accepte pas, qu'elle n'acceptera plus une expansion de l'OTAN
toujours plus à l'Est et qu'elle s'opposera donc par la force au
diktat américain (et à la présence de l'Otan) en Géorgie.
La
détermination moscovite, tranquillement préparée, affirmée et
poursuivie chaque jour de la crise sur le terrain et dans l'espace
de communication, nous délivre une dernière clé qui éclaire la
stratégie russe et illumine un peu plus l'échec et la décadence
américaine :
-
Moscou a minutieusement anticipé, voire un peu provoqué, la
folie de Tbilissi lançant l'assaut contre sa province infidèle
avec l'assentiment imbécile de ses parrains occidentaux et les
chars russes se sont immédiatement précipités dans
l'opportunité ainsi ouverte pour prétendre garantir la paix et
montrer le risque d'une Géorgie déstabilisante au sein de
l'espace occidental.
-
Moscou a exploité, jusqu'à la limite extrême de la rupture, le
flou de l'accord de paix signé sous l'égide de Nicolas Sarkozy
pour bien signifier sa détermination et montrer que le point de
non-retour était bien dépassé. N'intervenez pas car nous ne
cèderons pas !
-
Moscou a bloqué toutes possibilités de condamnation par le
Conseil de Sécurité des Nations Unies (droit de veto) et porté
très vite des menaces de ruptures contre l'Europe (flux
énergétiques) et contre l'OTAN (facilité de transit vers
l'Afghanistan) pour bien marquer quels pourraient être les prix
de la résistance occidentale.
-
Moscou a clairement signifié que tous les pipelines construits
dans la région en dehors de l'espace russe étaient maintenant à
portée de ses armes, accroissant ainsi drastiquement le risque
des investisseurs (Tbilissi accuse Moscou d'avoir bombardé durant
le conflit deux principaux oléoducs en Géorgie:
Bakou-Tbilissi-Ceyhan et Bakou-Soupsa, ainsi que le gazoduc du
Caucase Sud, qui transporte du gaz vers la Turquie). Le choc
géostratégique est majeur pour l'environnement sécuritaire de
tous les investissements internationaux dans la région et les
Etats-Unis craignent déjà que l'Azerbaïdjan ne commence à
transporter ses ressources énergétiques à travers la Russie au
lieu de la Géorgie (Début juin, le géant gazier russe Gazprom a
proposé d'acheter à l'Azerbaïdjan des volumes de gaz importants
"aux prix du marché" et lors de sa visite à
Bakou en juillet, le président russe Dimitri Medvedev a estimé
qu'il y avait "des perspectives" de coopération
entre Moscou et Bakou dans le domaine des hydrocarbures).
-
Moscou a reconnu les indépendances ossètes et abkhases au risque
de provoquer une déstabilisation accrue du Nord-Caucase, déjà
sous son contrôle mais marqué par de graves tensions
ethnico-politiques. La Russie a ainsi montré qu'elle exclut tout
recul, que la crise géorgienne ne peut plus être soldée par un
retour aux équilibres précédent et que Moscou entend rester
dans l'avenir, quel qu'en soit le prix, la puissance régionale
déterminante pour le contrôle de l'ensemble du Caucase et de la
Caspienne.
-
Washington, affaibli par sa campagne présidentielle en cours,
toujours drogué par ses illusions d'hégémonie absolue,
incapable de tirer les leçons de ses échecs et
irrémédiablement discrédité par les spectres de l'Irak, de
Guantanamo, d'Abou Ghraib et des prisons secrètes de la CIA,
peine à porter ses accusations contre " l'immoralité
" de l'ours " soviétique " et sa
condamnation de l'oukase russe rencontre peu d'écho dans le vaste
monde.
-
Washington, à bout de forces économiques, englué militairement
en Irak, en Afghanistan, peut-être d'ici peu en Iran, et sans
doute inéluctablement au Pakistan, ne peut supporter une guerre
de plus. Le syndrome d'échec a en outre divisé profondément
pouvoir politique et encadrement militaire et il suffit d'entendre
le silence étourdissant du Pentagone dans la crise actuelle pour
mesurer le KO américain.
Pour
mesurer l'extraordinaire de cette situation nouvelle, il faut se
souvenir qu'une des premières destinations de Donald Rumsfeld,
après le 11 Septembre 2001, fut la Georgie et que ce voyage fut
suivi, début 2002, d'un déploiement significatif de forces
spéciales. La stratégie américaine était alors clairement
d'utiliser la " guerre contre la terreur " pour
bâtir les infrastructures militaires du " Nouveau siècle
américain " en mer Noire, en Caspienne et en Asie
Centrale. Les protestations russes d'alors, pliant sous le joug et
la supériorité américaine conquérante, avaient été
totalement inaudibles.
Il
faut entendre, aujourd'hui, Dimitri Rogozine, Ambassadeur russe à l'OTAN,
qualifier le rôle de George W. Bush dans l'affaire du BMDE
(bouclier anti-missile américain installé en Pologne et en
République tchèque) : " Je pense que le président
américain George W. Bush ne comprend même pas ce qu'on lui a
"refilé". Il ne s'agit en fait que des ambitions du
complexe militaro-industriel convoitant de grosses commandes."
Il
faut entendre, aujourd'hui, Nurusultan Nazarbayev, le Président
du Kazakhstan, croulant pendant des années sous les millions de
dollars de Washington et qui était reçu en grande pompe à la
Maison Blanche en Septembre 2006, assurer Vladimir Poutine de son
soutien dans la crise géorgienne lors du sommet de l'Organisation
de Coopération de Changhaï (SCO) qui vient de se tenir à
Douchanbé, capitale du Tadjikistan, le communiqué final du
sommet assurant en outre Moscou du soutien de l'ensemble des
membres du SCO (Chine, Russie, Kazakhstan, Kyrgyzstan, Tajikistan
et Uzbekistan) quant au " rôle actif de la Russie pour la
paix et la coopération dans la région " (curieusement
la plupart des médias occidentaux ont relevé un échec russe à
Douchanbé parce que les membres du SCO n'ont pas reconnu les
indépendances ossètes et abkhases).
Il
faut voir enfin, pour mesurer la rupture totale du rapport de
force, l'aisance et la décontraction de Vladimir Poutine,
interviewé le 27 Août sur CNN, accusant les américains d'être
derrière l'attaque géorgienne contre l'Ossétie du Sud pour
favoriser la candidature McCain tout en appelant l'intervieweur de
CNN par son prénom et en rappelant sa rencontre avec George W.
Bush, aussi désigné par son prénom, aux JO de Pékin. Deux
jours plus tard, Vladimir Poutine confirmait sa version sur une
chaîne de télévision allemande, ajoutant que des conseillers US
avaient participé à l'attaque géorgienne. Aujourd'hui, ce sont
les dénégations américaines qui restent complètement
inaudibles dans les médias.
Et
l'Europe ? Plus que jamais divisée et en pleine crise de
schizophrénie, elle a encore une fois démontré que, géant
économique, elle n'en demeure pas moins nain politique et
militaire, incapable de répondre aux défis des guerres
proactives pour l'énergie (hier l'Irak, aujourd'hui la Géorgie,
demain l'Iran ?) ! Porteuse (trop vite ?) d'un accord de paix qui
oublie la garantie des frontières géorgiennes et accorde à la
Russie des arrangements de sécurité qui ne dépendent que de son
bon vouloir, elle se réfugie, tremblante, dans les bras
américains dès que Vladimir Poutine hausse le ton et ordonne à
ses chars de parader à quarante kilomètres de Tbilisi pour
saluer la visite de Condoleeza Rice. La question posée est
pourtant maintenant la suivante : l'Europe doit-elle poursuivre
l'utopie purement atlantiste dans les bras d'un ami américain
aujourd'hui épuisé et discrédité pour constater, demain, que
ses livraisons énergétiques sont toutes entières à la merci du
bon vouloir russe, ou l'Europe doit-elle enfin considérer et
affirmer avec force, y compris en moyens militaires communs et en
politique de défense intégrée, ses intérêts propres et son
propre équilibre géostratégique entre Ouest et Est ? Dans le
Caucase, intérêts russes et européens mériteraient peut-être
alors d'être pris en compte à égalité dans le partenariat
stratégique en suspension, au risque de primer sur l'intérêt de
l'imperium américain. Il ne s'agit pas de rompre avec nos amis de
Washington mais, comme vient de le déclarer Dominique de
Villepin, " il y a quelque chose à inventer entre l'Union
Européenne et la Russie ".
Jean-Philippe Miginiac is the CEO and
managing editor at Strategic-Road.com.
1.830 mots
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