La guerre_de_l'information du faible_au_fort - Christian Harbulot
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La guerre_de_l'information du faible_au_fort par Christian Harbulot 1 Les dix dernières années ont_été_marquées par la disparition de la menace principale soviétique. Ce changement fondamental de l'échiquier a_induit en Occident un double phénomène: le dépérissement de l'Etat-nation à_travers la mondialisation des échanges et un affaiblissement de la notion d'ennemi. C'est ce point qui me semble le plus déterminant dans_la_mesure_où il fait passer au_second_plan la recherche de puissance qui rythme l'histoire des relations internationales depuis l'origine des temps. La réflexion sur les rapports_de_force dans notre pays a_été_dominée toujours par une question: qui est l'ennemi? la plupart des auteurs qui ont écrit sur ce sujet considèrent que la guerre est l'élément qui l'emporte sur tous_les autres pour mesurer le niveau d'affrontement. Ce discours cherche à imposer aujourd'hui une vision dominante des écrits sur la guerre par_rapport_à toute réflexion sur la stratégie. Dans un monde développé où la géostratégie fait aujourd'hui jeu égal avec la géoéconomie, une telle orientation de l'esprit peut générer une lecture erronée voire trompeuse des rapports_de_force entre puissances . Si on ne peut plus répondre à la question: qui est l'ennemi, il faut en_revanche étudier avec beaucoup de soin la ligne_de_démarcation qui différencie ponctuellement ou durablement, de_manière globale ou locale, dans un secteur industriel ou dans une zone_géographique, un allié militaire d'un adversaire économique. Cette entrée dans l'analyse de la complexité n'est pas un travail de sophiste mais s'inscrit bien dans la définition d'une nouvelle grille de lecture. La nouvelle dimension de la puissance L'absence d'ennemi principal modifie les attributs de la puissance. La menace militaire n'est plus le facteur déterminant qui définit la supériorité de l'empire dominant sur ses vassaux. L'influence économique et culturelle fait souvent jeu égal avec le pouvoir des armes. Ce renversement de valeurs est réel mais déjà ancien. Un autre lui succède déjà avec Internet en ligne_de_mire. Dans ce nouveau contexte, la grande différence entre le_monde militaire et le_monde civil tient à_la_fois à la nécessité de la vitesse et à la fragilité des alliances de circonstances. Dans cette dimension spécifique de la relation allié/adversaire, le rôle dominant du fort s'exprime par sa capacité de créer et de faire circuler la connaissance au niveau mondial dans une logique que l'on pourrait qualifier d'accoutumance. Elle porte sur les points suivants: familiariser les élites des économies émergentes au développement durable made in USA, formater les outils de contrôle et de fonctionnement de l'économie_de_marché (notation, audit, conseil, marketing, business_intelligence, competitive_intelligence, knowledge_management), cadrer le débat moral sur les échanges (lutte_contre la corruption, promotion de la démocratie, préservation de l'environnement, santé du consommateurs. Dans ces opérations d'influence indirecte, la supériorité de la gestion offensive des sources ouvertes sur les opérations classiques de renseignement est_devenue une évidence. Face_à cette volonté hégémonique du fort, la marge_de_manoeuvre du faible se réduit le plus souvent au rôle de perturbateur. A ce titre, la déstabilisation par les sources ouvertes est_devenue une arme bon_marché quasi sans effet colatéral et non létal. La mutation progressive de l'ancienne à la nouvelle_économie ne sera pas sans effets sur la définition des critères de puissance. Jusqu'à une période récente, la puissance d'un pays était_évaluée en_fonction_de sa force_militaire, de son influence diplomatique et de la préservation des intérêts majeurs dans le domaine économique (ressources énergétiques, industries stratégiques, finances et assurances). La nouvelle_économie génère d'autres priorités qui pourraient être_répertoriées de_la_manière suivante: maîtriser les règles et la sécurisation du commerce_électronique, être leader dans l'économie de la connaissance, garder l'initiative dans la création, la fusion et la diffusion des connaissances et des standards éducatifs, consolider les points d'appui géoéconomiques, influencer par le droit et la culture. Ces impératifs sont_exprimés de_manière plus_ou_moins claire dans de nombreux discours officiels américains depuis 1994. Une telle volonté hégémonique suscite l'émergence d'un esprit de résistance en Europe et en Asie. Peu_à_peu s'esquisse un contre-discours pour freiner les prétentions de la superpuissance. Pour les pays concernés, ces critères de résistance sont le contrepoids des critères de domination de la superpuisssance: lutter contre l'hégémonie sur le commerce_électronique, relever le défi de l'économie de la connaissance, développer ses points forts dans ce domaine, profiter des maladresses géoéconomiques de la superpuissance, favoriser le dialogue interculturel. La crise de rejet du statut de vassal est une évolution logique dans l'histoire des rapports_de_force. Elle conduit les plus rusés à développer des espaces de mouvement en recourant systématiquement aux stratégies indirectes de contre-influence. Nous sommes à_peine au commencement de cette nouvelle étape des relations internationales. On y verra cohabiter un discours officiel politiquement correct, tenu par des représentants d'Etats comme par des chercheurs, et une guerre_de_l'information prolongée menée aussi_bien par des acteurs défendant des intérêts nationaux ou transnationaux que des courants d'opinion issus de la société civile. Méthodologies de la guerre_de_l'information Ce nouvel échiquier induit un changement des règles_du_jeu. L'évolution des critères de puissance est_identifié depuis un certain nombre d'années par les services_de_sécurité. C'est ainsi_que la Direction_de_la_surveillance_du_territoire répertorie les nouvelles cibles possibles des puissances étrangères en_matière_de protection du patrimoine. Cette sécurité économique active trouve ses limites dans l'univers Internet. Comment définir une protection efficace de l'immatériel? Si l'intrusion et le piratage informatique constituent des infractions répréhensibles par la loi, les opérations d'influence et de manipulation par la connaissance réduisent à la portion congrue l'efficacité des procédés défensifs classiques. Dans_le_cadre_d'un rapport allié/adversaire, l'affrontement ne doit pas apparaître au_grand_jour. L'expulsion des agents de la Central_intelligence_agency par Charles Pasqua est une exception qui confirme la règle. Mais personne_n'est dupe sur ce point. La superpuissance américaine a_anticipé cette réalité en inventant le concept de perception_management. La traduction de la définition officielle donnée par le Département de La_défense américain mérite d'être_lue attentiverment. Le perception_management recouvre les actions consistant à fournir et/ou à camoufler une information sélectionnée et des indices à des audiences étrangères de_façon_à influencer leurs émotions, leurs motivations et leurs raisonnements objectifs. Pour les organismes de renseignement et les décideurs de tous niveaux, ces actions consistent à influencer les évaluations officielles pour parvenir en final à rendre les comportements et les agissements officiels étrangers favorables aux objectifs de l'émetteur. De plusieurs façons, le perception_management combine l'apport d'informations authentiques avec des opérations de sécurité, de dissimulation et d'intoxication et des opérations psychologiques. Ce concept peut être_décliné sous_un angle offensif: manipuler les systèmes de connaissance adverses, tromper l'adversaire, pousser une cible à la faute, désinformer, décridibiliser. Relu et corrigé par C4ifr 2, il peut être_décliné aussi sous_un angle contre-offensif: éviter le piège du discours justificatif, être capable de dissuader par l'information, contre-attaquer avec les mêmes armes que l'attaquant, prendre appui sur certains courants contestataires de la société civile. Ce détournement du concept n'est pas le fruit de la réactivation de la pensée sur la guerre révolutionnaire née de la guerre d'Indochine et d'Algérie 3. Il s'agit plutôt d'un processus de fusion de connaissances entre militaires et civils à_partir_d'une lecture non-idéologique du savoir-faire subversif. Il suffit de relire les textes rédigés aux Etats-unis sur la question de l'information_warfare pour saisir à quel point il est difficile pour un militaire ou un expert civil américain de saisir les subtilités opérationnelles cachées derrière la langue_de_bois des écrits militaires de Mao_tsé_toung ou de Giap. Dans un dialogue noué avec les responsables de l'Ecole de Guerre_économique 4, le journaliste Claude Angéli, rédacteur_en_chef du Canard_enchaîné, avait_souligné l'importance de la valeur dissuasive de l'information utilisée dans un rapport du faible_au_fort. Une telle démarche n'est pas à exclure au_niveau_d'une entreprise et même d'un Etat cherchant à contenir les appétits prédateurs des concurrents les plus agressifs sur le marché. Les apports des cultures subversives Une attaque indirecte par l'information oblige les pays-cibles à répondre par des initiatives offensives non revendiquées. Les principes de cette guerre_de_l'information dans un rapport du faible_au_fort sont relativement simples: contourner et prendre à revers, attaquer là où on ne vous attend pas, affablir (de_manière réelle ou ressentie) et dissuader, contre-argumenter (avec une notion d'anticipation) plutôt que désinformer. Les origines de cette guerre_de_l'information sont très anciennes (voir Sun Zi et la pensée grecque précédant Aristote). Mais ses facteurs-clés de succès ont_pu être_vérifiés au_cours_du XX ème siècle dans la pratique du mouvement communiste international. Quatre courants_de_pensée ont_été particulièrement innovants dans ces domaines: école kominternienne (approche mondialiste, techniques d'agit-prop), école soviétique (désinformation, manipulation des élites, caisses_de_résonance), école trotskyste (entrisme, noyautage), école maoiste (combat du faible_au_fort, travail d'enquête, contre-information. Ces méthodes de combat par l'information ont_été_employées dans un objectif de propagande idéologique. Un des meilleurs exemples est la campagne pour la paix dans le_monde lancée dans_le_cadre_de l'appel de Stockholm en 1950. Plusieurs dizaines de millions de personnes ont_signé les pétitions contre un recours à l'arme nucléaire. Les Etats-unis étaient à ce moment-là la seule puissance capable de la mettre_en_oeuvre. Afin_de diaboliser l'Oncle_sam aux yeux de l'opinion_publique mondiale, les soviétiques mobilisèrent les partis_communistes et leurs mouvances pour prêcher la bonne parole. Les leçons à tirer de cet évènement sont relativement simples. Contrairement au fort qui a les moyens_financiers et humains sans oublier les moyens de pression sur ses vassaux, le faible ne peut compter que sur ses propres forces. Il doit donc concentrer toute son énergie sur l'identification des failles et des contradictions de l'adversaire en ciblant ses points les plus vulnérables afin_de l'user par des frappes informationnelles répétées. Le fort veut écraser ou se faire obéir. Le faible ne peut que contenir, affaiblir et éventuellement dissuader. Les premiers affrontements qui ont_vu le jour par_le_biais_d'Internet (débat sur le retrait de l'Accord_multilatéral_sur_l'investissement, mise_en_cause des négociations de Seattle revendication de la taxe Tobin par l'association Attac) reposent sur le principe de la stratégie du grain de sable. Face_au rouleau_compresseur du marché mondial, les réseaux protestaires ont_adapté de vieilles recettes subversives au nouvel échiquier virtuel de la société_de_l'information. Le terrain idéologique a_changé mais les revendications conservent l'habillage moral utilisé par les chefs_d'orchestre des campagnes démocratiques soutenues par le mouvement communiste international: opposer les qualités de l'esprit aux défauts du profit, opposer les constantes humanitaires (valeurs humaines, voire humanistes) aux variables économiques, mobiliser les intellectuels contre les intérêts marchands monopolistiques. La différence entre ces deux types de guerre_de_l'information du faible_au_fort, c'est justement le pilotage stratégique de l'action. Avant la chute du Mur, il était le plus souvent sous_la tutelle du bloc de_l'est. Aujourd'hui, il peut être_éclaté en plusieurs points du globe sans_qu'il y ait forcément de coeur idéologique bien défini . Mais les règles principales de combat sont toujours les mêmes: privilégier autant_que_possible la contradiction principale de l'adversaire par_rapport_aux contradictions secondaires (dans certaines stratégies, attaquer sur le plan secondaire permet de jauger la réactivité de l'adversaire et éventuellement de l'endormir par une défaite prévue), encercler dans l'encerclement (enfermer l'adversaire dans un discours justificatif), éviter au_maximum l'attaque frontale. Le changement porte surtout sur la communication et les modes opératoires. A l'époque du Komintern, la guerre_de_l'information du faible_au_fort se menait par les axes de communication disponibles, c'est-à-dire la voie maritime et les chemins_de_fer. Les ports et les noeuds ferroviaires étaient les premiers points d'appui militants que cherchaient à établir les activistes de la III ème Internationale 5 Les temps ont_changé bien. A_l'heure de l'électronique, les points d'appui sont aujourd'hui les forums de discussion et les sites sur la toile. Cette nouvelle géographie de la circulation des messages bouleverse les procédés conçus à_l'époque de la ronéo viet et du dazibao 6. Au_lieu_de créer des restaurants dans les ports_de_commerce pour faire discuter les marins sur les thèmes de propagande communiste comme c'était le cas au_début_des années 20, les groupes protestataires actuels passent par Internet pour articuler les débats avec les actions militantes classiques. En_revanche, il existe une continuité dans la démarche opérationnelle puisque quelque_soit le_point d'appui, il s'agit toujours de privilégier les actions exemplaires à forte résonance médiatique en exploitant au_maximum le cadre d'intervention légal. Le changement d'échiquier intervenu après la chute du mur_de_berlin a_réactivé une guerre_de_l'information du faible_au_fort que l'on croyait en_voie_de disparition en Occident depuis la course_aux_armements nucléaires. Cette forme d'affrontement, inexistant pour les économistes ultralibéraux et les psychorigides du discours sur la guerre, n'a_fini pas de nous surprendre. Il redonne du relief à des manières de combattre qui semblaient reléguées au rayon des accessoires. Les armes du faible, c'est-à-dire la ruse et l'art de la polémique, prennent une nouvelle dimension avec Internet. Leurs usages n'est_limité pas aux protestataires de la société civile. Le partage des zones_d'influence géoéconomiques, la recherche de suprématie dans la nouvelle_économie et l'uniformisation des modes_de_vie créent de fait de nouvelles aires d'affrontement par l'information dont il est bien difficile pour_l'instant de prévoir l'évolution. 1-directeur_de l'Ecole de Guerre_économique (www. ege. eslsca. fr), consultant associé chez C4ifr (www. c4ifr. com) 2-http://www. infoguerre. com. 3-cf les écrits de Roger Trinquier et les activités du V ème Bureau d'action psychologique. 4-http://www. ege. eslsca. fr 5-Jan Valtin Sans patrie, ni frontières, éditions Wapler, 1948.6-Terme désignant les affiches murales lors des grandes campagnes d'agitation maoiste En_chine


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