Information et Stratégie - Éric De_la_maisonneuve
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Information et Stratégie par Éric De_la_maisonneuve Entre l'information et la stratégie, il_y_a d'abord une intimité qui ressort aussi_bien de leurs définitions que de la généalogie de la stratégie, mais également et sans_doute plus aujourd'hui une rivalité, voire une contradiction, qui rend difficile, parfois impossible, l'exercice même de la stratégie, considérée dans sa généralité. Étudier l'évolution de ces relations information stratégie devrait permettre de mieux comprendre la problématique nouvelle dans laquelle elles sont l'une et l'autre impliquées, elle-même déterminante de nos futurs sociopolitiques.''Art de la guerre, 'puis, par extension, de toute conflictualité, la stratégie dans son concept original est avant tout et de façon exhaustive'l'intelligence des rapports_de_force'.'Dans cette compréhension du concept, l'information est présente sous_son double aspect; d'abord celui de la matière brute, celle des données du savoir et de la connaissance; ensuite celui de la matière transformée en relation ou communication, c'est-à-dire modifiée par la finalité de toute information, qui est à_la_fois elle-même et son propre produit. Cette première approche permet de mettre_en_valeur le lien vital entre l'information et la stratégie: la première alimentant la seconde, celle-ci n'aura de réalité qu'en_fonction_du développement des moyens d'information, c'est-à-dire de la connaissance au sens le plus large. Dans la préface qu'il a_écrite pour présenter Stratégie, l'oeuvre_maîtresse de Liddell Hart, Lucien Poirier propose une analyse de la stratégie par'catégories';'il distingue ainsi une'triade systémique'caractéristique de'tout système fonctionnel finalisé (qui) implique que ses éléments soient_organisés pour produire, consommer, stocker, transformer et échanger de l'énergie; pour produire, recevoir, stocker et communiquer de l'information, entre eux et avec l'extérieur. Énergétique, information et organisation constituent les trois modes corrélés sous lesquels se manifeste le travail global du système militaire 'Ce_qui laisse entendre que la stratégie comme système ne peut naître et s'exercer que dans l'équilibre de ses trois fonctions. C'est en ayant présentes à l'esprit ces deux approches, celle du lien vital information stratégie tel_qu'il ressort de leurs définitions, et celle de la'triade systémique'décrite par Lucien Poirier, qu'on peut tenter d'esquisser à_grands_traits l'évolution du rapport information stratégie de l'intimité à la rivalité. I/Argument fondamental de la stratégie Il faut d'abord revenir sur la définition même de la stratégie pour constater que l'information, que ce soit dans son sens premier de'données 'ou dans un sens plus élaboré de'relations ou de communication',matière_première dans le premier cas, enjeu dans le second, est sous_ses diverses formes à_la_fois la cheville_ouvrière et l'élément moteur de la stratégie conçue dans ses deux dimensions, celle de la pensée et celle de l'action. L'information agit aux trois niveaux auxquels se situent la pensée puis l'action stratégique:--au premier stade, celui de l'accumulation des données, du recueil des éléments de connaissance, puis de leur tri, de leur façonnage et de leur classement, comme le font aujourd'hui les services_de_renseignements ou les sociétés de médias.--au second stade, où l'information alimente les différentes étapes de la démarche stratégique. Celle-ci n'est que'rapport, 'c'est-à-dire relation entre des données, renseignements qui permettent d'organiser, de combiner des moyens, d'imaginer des procédés, de proposer des choix. A ce stade, il s'agit de déterminer des'possibles, 'c'est-à-dire de classer des informations.--au dernier stade, qui précède et accompagne l'action stratégique, il faut décider et conduire l'action proprement dite, c'est-à-dire convaincre et mobiliser d'un côté, surmonter et contraindre de l'autre, tous actes qui supposent que le flux d'information soit transformé en moyens, voire en système de communication. À tous_les stades, l'information est donc la matière_première indispensable pour penser, préparer, puis conduire l'action stratégique. En_outre, se situant au_centre_de la démarche stratégique, elle en devient elle-même l'enjeu; si elle nourrit la stratégie par son argumentaire, elle donne à celui qui la possède (savoir et renseignement) et qui la maîtrise (analyse, démarche) un avantage concurrentiel déterminant. II/Évolutions historiques Pour entreprendre l'analyse de l'évolution des relations information stratégie, les réflexions de Lucien Poirier sont précieuses. Initialement et dans_les_temps anciens, la'triade systémique'ne pouvait être_mise_en_oeuvre, les deux éléments moteurs énergie et information demeurant à_un état embryonnaire tel_qu'ils ne suffisaient pas à animer une'organisation'.'Rareté de l'information (au_sens_du savoir) et précarité des systèmes de communication qui en découlait d'une_part, formes primaires, élémentaires, purement physiques et limitées des sources_d'énergie comme vecteurs de'force, 'expliquent finalement l'inexistence de la'stratégie'au sens moderne du terme; on ne parle alors_que de'stratèges, 'c'est-à-dire d'hommes exerçant en_quelque_sorte un'commandement'sur leurs semblables. Faute_de connaissance sur les moyens, sur soi-même, sur l'environnement et surtout sur l'Autre, la stratégie était_limitée à'l'art du commandement',privilège du chef qui s'en remettait certes à ses propres forces, mais pour_l'essentiel au destin sinon au_hasard.--au stade oral, l'information était_réduite au discours dont la portée physique était_limitée dans l'espace et dans_le_temps, comme le savoir était_assujetti à la mémoire, donc à une transmission holistique.--au premier stade écrit, l'information s'inscrit dans_le_temps au_delà du discours; le savoir s'organise et se stratifie; l'Histoire s'écrit . Mais elle reste entièrement soumise au système autoritaire et hiérarchique qui maîtrise l'espace et le temps et qui dispose de l'information. III/Première révolution de l'information La stratégie comme système organisé ne naît vraiment que de la première révolution de l'information; celle-ci est contemporaine des grandes inventions et des découvertes: celle de l'imprimerie bien_sûr, mais aussi celle de la'technologie de l'armement'par l'arme_à_feu, et celle du'nouveau_monde',premier_pas vers l'info-monde. Cette révolution change totalement la donne dans l'ordre du politique: la naissance de l'Etat annonce la séparation du politique et du religieux, jusqu'alors confondus dans l'ordre féodal, ordre qui interdisait de distinguer entre information et vérité; elle dégage donc un espace de'liberté intellectuelle 'qui va permettre à la pensée rationnelle de se fixer et de s'étendre. réflexion beaucoup dans l'ordre philosophique avec la primauté du rationalisme. Ces deux éléments, l'Etat et le rationalisme, vont permettre la naissance de la stratégie moderne, le premier comme acteur et organisateur, le second comme moteur de la réflexion, l'un et l'autre se consacrant à ce_qu'on appelle l'action collective, autrement_dit la vie_sociale, le bien commun, le service_public, la gestion des ensembles Ainsi se mettent en place les éléments constitutifs de la triade systémique. Côté énergie, il s'agit de l'arme_à_feu et de ses développements ultérieurs, étroitement dépendants des'révolutions industrielles'successives (chemin_de_fer, moteur_à_explosion), dont l'importance dans le système stratégique dépendra étroitement de son association avec la fonction mobilité; la combinaison feu mobilité sera pendant trois siècles l'étalon de la'puissance',l'élément surdéterminant de_ce_que nous appelons le'rapport_de_forces, 'exprimé en termes de chars, canons, porte-avions, sous-marins, fusées... Côté information, si le savoir progresse de façon magistrale à_partir_de cette époque, déclenchant les révolutions industrielles successives, il ne favorise aucune rupture en_matière_de communication, laquelle se contente d'accompagner le_progrès technique (boussole et cartographie, gazettes et tracts, transmissions optiques, etc). Pour simplifier, le cheval reste jusqu'au milieu du 19 ème siècle la référence en_matière_de communications. Le moteur (vapeur ou explosion) ne change pas fondamentalement le rapport stratégique entre énergie et information; celle-ci reste assujettie à la force. Evidemment, l'information et son utilisation militaire progressent, mais pas_de façon décisive: en 1918 comme d'ailleurs en 1945, ce sont bien'les forces_armées 'qui pèsent de tout leur poids dans la balance; le discours du 18 juin n'a_eu aucun impact sur l'opinion_publique, et n'aurait_eu aucun effet stratégique sans le débarquement et l'action des armées alliées. Jusqu'en 1945 au_moins, la triade systémique est_dominée par le facteur énergie. Côté organisation, la période qui va des Traités de Westphalie au_milieu_du 20 ème siècle se caractérise par le triomphe de la stratégie classique, comme science de l'organisation, comme capacité à mettre_en_oeuvre des moyens au service de fins, donc à réaliser la synergie entre les fonctions stratégiques. Cette capacité se traduit essentiellement en termes militaires, car le rapport énergie information, ou puissance influence demeure en_faveur_de la première. Bien_sûr, depuis la Révolution, les projets politiques ayant tendance à s'idéologiser cherchent à s'appuyer sur les capacités d'influence autant_que sur les éléments de puissance, menant en_quelque_sorte deux guerres en parallèle, celle des militaires et celle de l'information, la persuasion morale ou intellectuelle renforçant la contrainte physique. Les régimes totalitaires, menant par définition des guerres totales, s'essayant à cette combinaison des genres pendant l'essentiel du 20 ème siècle. Il s'agit en_fait d'un transfert dans la triade stratégique du terme énergie, encore jugé trop aléatoire malgré les progrès techniques, au terme organisation; autrement_dit, du passage progressif de la stratégie considérée comme l'art de la guerre à la stratégie devenant science de l'organisation, du passage de la stratégie militaire à la stratégie civile, du passage de la'guerre classique'au'conflit'sous toutes ses formes, économiques, psychologiques, sociales, ethniques, religieuses Dans ce cadre nouveau, en_raison_de la transformation des buts politico-stratégiques d'enjeux strictement territoriaux vers_des objectifs de nature idéologique, l'information a tendance à établir un raccourci entre les moyens et les fins, à sortir de la neutralité que sa faiblesse lui imposait de respecter, donc à s'autonomiser, à s'isoler du processus stratégique et in_fine à créer sa propre logique. Elle reste évidemment la matière_première de la stratégie, mais elle en devient de_plus_en_plus l'enjeu. Pour reprendre la comparaison initiale, on est encore dans l'intimité, mais on n'est plus loin de la rivalité. Ce déséquilibre naissant est stigmatisé par Tzvetan Todorov:''Ayant compris que la conquête des terres et des hommes passe par celle de l'information et de la communication, les tyrannies du XXE siècle ont systématisé leur mainmise sur la mémoire et tenté de la contrôler jusque dans ces recoins les plus secrets.'('Mémoire du mal, tentation du bien, page 127, Robert_laffont, Paris, 2001. Le dernier point qui semble décisif dans cette étude de la triade stratégique, c'est que depuis les origines, celle-ci a_évolué dans un environnement politique et social constant. Certes, il_y_a eu la mutation de la Renaissance avec la création de l'Etat moderne; mais cette mutation s'est_faite toutes choses égales, c'est-à-dire sans_que soit_modifié l'unité de la société, son mode d'organisation et son type de structures verticales, autoritaires et hiérarchiques. La stratégie, en_tant_que processus d'organisation de l'action collective, restait dans la main du'pouvoir d'en_haut'.'Les révolutions industrielles successives, ayant de fortes exigences capitalistiques, seront_initiées toutes et conduites par le haut; elles confirment le pouvoir en renforçant le facteur énergétique, c'est-à-dire le poids du rapport des forces. Malgré les évolutions sensibles en trois siècles, on reste dans une même logique. IV/Seconde révolution de l'information La seconde révolution de l'information va accentuer la propension de l'information à s'autonomiser, mais non_plus au seul profit des systèmes structurés, autoritaires et hiérarchiques, mais de façon horizontale au_niveau_des individus et de leurs entreprises. La diffusion à_un grand nombre de personnes (400 millions d'ordinateurs portables, plus d'un milliard de postes téléphoniques..) de moyens d'information, de relation et de communication enlève aux'pouvoirs'traditionnels le monopole de l'information, donc la garantie et le contrôle de l'ordre. Il s'ensuit une véritable inversion du processus hiérarchique, initié à_partir_du haut et ayant pour but de'faire exécuter 'et atteindre les objectifs décidés au sommet. Toute l'information, quelle_que fût son origine, était_assujettie jusqu'alors à ce système centralisé vertical. La diffusion du savoir, la démocratisation et l'appropriation de l'information, la banalisation de la communication vont à_l'encontre de toutes_les organisations sociales et politiques antérieures, fondées sur la verticalité. D'argument ou moteur de la stratégie, l'information contemporaine en est_devenue l'enjeu. Sa maîtrise est d'ores_et_déjà pleinement l'objectif commun de tous_les acteurs du champ stratégique: les Etats bien_sûr, mais aussi et de_plus_en_plus les organisations, les entreprises, les sociétés diverses, les associations, les sectes...Elle dispose désormais de son propre système_de_son organisation autonome avec les médias, de son clergé avec les journalistes, et s'érige (tout en s 'en défendant) comme un'pouvoir'concurrent des autres pouvoirs qui lui sont de fait subordonnés. C'est flagrant pour le politique qui n'a de légitimité que par l'information; c'est vrai aussi de l'économique dont le développement passe par la maîtrise de la publicité, des circuits financiers, etc. tous éléments dépendants exclusivement des technologies de l'information.**Ainsi l'information impose-t-elle une emprise totale et permanente sur nos sociétés:--par le haut selon les critères de la stratégie classique;--par le_bas sous_l'effet de la démocratisation et de la diffusion des moyens de communication;--par le milieu, pourrait-on dire, grâce_au nouveau pouvoir d'influence des médias. Elle inhibe en_quelque_sorte la stratégie construite sous_la forme d'une triade systémique, parce_qu'elle en déforme l'harmonie. Ce désaccord inter stratégique est source de confusion, voire de nombreux conflits dans toute_la gamme des actions collectives des sociétés; elle détourne la stratégie de sa fonction de'rapport_de_forces'où l'énergie avait la primauté. Elle tend à favoriser une nouvelle équation qui est celle de la'relation d'influence, 'dont on voit bien (conflit pour le Kossovo, bataille des grands médias) qu'elle tend à prendre la relève dans les frictions humaines. C'est le passage ambigu du'rapport_de_forces'à la'relation d'influence 'qui met, face_à la violence primaire, nos sociétés'civilisées'dans l'embarras. Notre rapport à la guerre, à la militarisation des relations humaines, qui a_été la norme et la règle pendant des siècles, est en_voie_d'évolution sous_la pression de l'information, prise dans toutes ses acceptions, et de sa démocratisation exponentielle. Ce passage n'est pas une formalité; il remet en question toutes_les structures politiques, sociales, militaires des Etats classiques. Seule l'économie, souple par nécessité, a_su prendre le virage; c'est pourquoi elle est aujourd'hui l'aile marchante de nos sociétés, obscurcissant de son poids notre horizon politique. L'information livrée à l'économie, devenant en_quelque_sorte sa propre finalité, c'est_garantie la de faire descendre à_nouveau la violence aux niveaux infra-sociétaux, ce_que nous constatons déjà ici_et_là dans le_monde. démarche entre les moyens (essentiellement énergétiques: forces) de sa fonction sociopolitique telle que nous l'entendions jusqu'à_présent et, de ce fait, entretient la confusion, les contradictions et les paradoxes de notre époque. Il n'y a pas_d'autre solution pour sortir de cette ambiguïté que de mettre, mais de façon démocratique et consensuelle, l'information, entendue dans son sens le plus large, au service d'un'projet'de société-un projet politique-dont elle devrait d'ailleurs faciliter et permettre la définition. Sinon, nous entrerons dans une logique du tout-information, c'est-à-dire une forme de'dictature de l'information','ce_qui est le contraire de la liberté


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