L'information, c'est la guerre, Des missiles, des émissions, des électrons
- François-Bernard Huyghe
http://www.strategic-road.com/intellig/infostrategie/pub/information_est_la_guerre_txt.htm
L'information, c'est la guerre, Des missiles, des émissions, des électrons par François-Bernard Huyghe, Les optimistes prophétisent que le_monde sera_unifié par les nouvelles_technologies, pacifié, voué au partage de l'intelligence et de la connaissance. L'esprit du temps exalte la communication et ses outils. Il les oppose à la violence forcément'archaïque'.'À_l'heure de la globalisation, de l'économie de l'immatériel, du nouvel ordre mondial, des réseaux, du village électronique et de la cybercitoyenneté, qui pourrait encore recourir à la guerre et aux armes, sinon des intégristes ou des extrémistes en proie à une'crispation identitaire'?'Tout au_plus concède-t-on que les nouvelles_technologies de l'information et de la communication se prêtent à de mauvais usages. En témoigne de_temps_en_temps un fait_divers spectaculaire: virus, cyberpirates, escroquerie, sans compter les inévitables pédophiles et révisionnistes sur la toile. Mais ce ne serait qu'une crise de croissance d'Internet, bref un'retard'.'Quant_aux pessimistes, ils répètent: aliénation, Big_brother, inégalités, catastrophe. Bref, le méchant Système. Tout est foutu. Alors, technophiles ou technophobes? Paradis ou enfer? Et si rien n'était_joué? Si l'alternative était plutôt: guerre ou paix dans le cybervillage? Depuis les révolutions militaires que concoctent stratèges et futurologues jusqu'au piratage qui menacerait tout ordinateur, en passant par les risques de chaos dans la nouvelle_économie, deux facteurs communs: l'information et le conflit. L'information y participe dans tous_les sens de ce terme (les connaissances que nous possédons, les messages que nous recevons, les données que nous conservons, voire les informations au_sens_des programmes informatiques). Le conflit, lui aussi, prend des formes nouvelles, hybrides, bizarres: pays à haute_technologie contre États dits'voyous',entreprise contre entreprise, groupes militants contre institutions économiques ou étatiques, internautes contre internautes, cyberterrorisme ou concurrence dite'hypercompétitive, 'c'est-à-dire guerre_économique sauvage, etc. Notre société dite de l'information risque donc fort d'être celle du conflit. Un conflit qui aura l'information pour arme, pour enjeu ou pour mesure. Il s'agira d'en contrôler le contenu, la possession ou la diffusion, à l'insu d'une victime ou au_détriment_d'un adversaire. Dans_le_même_temps, l'accès instantané à d'énormes mémoires interconnectées ou l'impossibilité de contrôler Internet feront du secret et de son viol de paradoxaux enjeux, de nouvelles stratégies se développeront. Nous vivrons sans_doute aussi dans la société du secret. Quels sont les usages offensifs avérés des Nouvelles_technologies, en temps de paix et en temps de guerre? Et les'vielles'technologies, celles des mass_media? Quels jeux d'intérêts ou quelles croyances feront que ces moyens seront_employés ou non? Par qui et_comment? Quels sont les risques réels et quelle est la part des mythes? Que faut-il craindre le plus: des mots mensongers, des images trompeuses ou des moyens de destruction ou d'investigation invisibles, algorithmes, virus, satellites_d'observation? Information, prédation, destruction Longtemps la guerre s'est_définie comme la lutte durable de groupes_armés. Des siècles durant, les hommes prêts à donner et à recevoir la mort se rencontraient en un lieu, le front, pour une période, les hostilités. Vieilleries? Voici maintenant_qu'en_dépit_de tous_les discours sur la mondialisation la fin de l'histoire, les affrontements armés se multiplient -qu'il devient de_plus_en_plus difficile d'identifier de'vraies guerres'déclarées entre Etats-Nations, mais que prolifèrent d'autres conflits sanglants souvent sporadiques. Suivant son point_de_vue, chacun les nomme guérilla, troubles ethniques, opérations de maintien de la paix, émeutes, terrorisme, criminalité...-que plus personne_ne sait où est le front: là où explose un missile, là où a lieu un attentat, là où sont les troupes, les morts, les réfugiés?--que la séparation n'est pas plus claire entre la violence privée, fruit d'une avidité ou d'une inimité et la guerre qui obéirait en_principe à des finalités politiques et symboliques.--bref que ni le temps, ni le lieu, ni les acteurs, ni les composantes de la guerre ne sont plus les mêmes. Voici que fleurissent sous_la plume de stratèges, économistes, spécialistes des nouvelles_technologies des mots inquiétants, souvent précédés de'cyber'ou'hyper'ou'info':'cyberterrorisme, hypercompétitivité, cyberguerre, infodominance, etc (voir glossaire en_fin_de numéro. Le tout se résume dans l'idée de'guerre_de_l'information'.'Elle consiste à dérober, détruire, pervertir l'information, depuis les connaissances intellectuelles jusqu'aux données informatiques. Son but est de produire un dommage, de gagner une hégémonie. Sa devise:''Information, prédation, destruction'.'Cette guerre mobilise des panoplies militaires high-tech, des satellites ou des armes intelligentes, des moyens de fichage ou d'espionnage au service d'États ou d'entreprises, des outils logiciels destinés à violer des bases_de_données ou à saboter des systèmes informatiques. Le conflit est immatériel sans front dans le cyberspace, sans déclaration de guerre ni traité_de_paix. Ses menaces inédites reflètent la complexité des systèmes numériques: des virus dans notre ordinateur aux satellites qui nous observent. La société dite de l'information serait donc soumise à_un double danger: celui de la violence archaïque toujours récurrente, celle qui martyrise les corps, et une violence nouvelle, qui brutalise ou altère des cerveaux, d'hommes ou d'ordinateurs. L'actualité fourmille d'exemples: chaque jour il est question de révélations sur le système de surveillance Echelon qui intercepte des millions de communications ou d'attaques numériques contre les géants de l'économie de l'immatériel. Dans cette guerre-là, l'élément tragique et symbolique, la mort d'homme a_disparu. Subsistent en_revanche la volonté d'agression, l'organisation, l'usage d'armes, même_si les armes en question produisent plutôt des bits, des ondes, ou des images que des amas de chairs. Pour ne_pas s'en tenir à la plainte sur l'éternelle méchanceté de l'homme, ni se borner au catalogue des menaces technologiques, mieux vaut aller voir la réalité des choses; c'est d'ailleurs l'objet de ce numéro. Certes, le front ne coïncide plus avec un lieu concret et le conflit n'a plus pour but de gagner des arpents de terre . Pourtant, il_y_a bien bataille quelque_part et le conflit fait bouger des frontières. Au_moins celles de nos catégories mentales. La frontière entre mass_media et nouvelles_technologies Si les manières de croire et de faire dépendent pour une_part des systèmes de transmission et de transport d'une époque, les modes d'affrontement n'échappent pas à cette règle. En clair: la guerre n'est pas affaire que de missiles et de mégatonnes mais aussi d'écrans et mégabits. Nous vivions à moitié dans le_monde_des mass_media et à moitié dans celui des nouvelles_technologies. Les premiers reproduisent et propagent les mêmes spectacles partout au même rythme, les seconds transforment toute information en unités numériques indéfiniment modifiables et accessibles. Les deux mondes se déterminent mutuellement: ainsi Internet change les lois de la télévision (ne serait-ce_qu 'en allant plus vite qu'elle), mais le_monde virtuel se nourrit des idées, des mythes et des références des médias plus anciens. Pendant des siècles, mots et images ont_accompagné l'emploi de la force: ils exaltaient un camp, son identité et ses héros et dénigraient l'adversaire. La télévision a_changé cette loi de la guerre stylisée: le front, l'adversaire et la victime sont_transportés de l'autre bout de la planète jusqu'à notre salon. Une image résume un conflit, une scène juge une cause. La guerre est_devenue à_la_fois drame humain impliquant tous_les hommes parce_qu'il met en scène des individus qu'il rend proches, mais aussi un spectacle que remplaceront demain d'autres images dans la perpétuelle urgence du temps médiatique . Qui contrôle l'image, gère la pitié. Il_y_a des guerres avec et sans images (donc ignorées: pas vu pas tué), des guerres où l'on voit les victimes que l'on fait et celles que l'on a (tel fut le cas du Vietnam), des guerres où l'on voit tout sauf les morts adverses (Irak), des guerres où l'on ne voit que des réfugiés (Kosovo)..De servante de la guerre, l'image en est_devenue théâtre et tribunal. Mais, dans la vidéosphère, véridique ou non, le média est censé refléter une réalité et n'agit qu'autant_qu'il convainc. Les Nouvelles_technologies de l'Information et de la Communication créent un rapport inédit entre l'information et la force destructrice. Des techniques sophistiquées d'observation, de calcul, de visée permettent de diriger ces forces: distance et territoire sont quasiment abolis pour ceux qui disposent des armes de haute_technologie. Les belligérants observent du ciel et frappent à leur gré tout point du globe. Cliniquement, proprement,(en théorie). Qui voit gagne. Furtivité, virtualité, transmission, maillage, détection, précision, direction, tels sont les facteurs de la victoire. Ces panoplies intelligentes éloignent techniquement une guerre que la télévision rapproche émotionnellement. Commence le stade où l'information devient la force. Mi-armes, mi-médias, les ordinateurs permettent et subissent des formes de prédation ou d'agression inconnues auparavant. Ici le procédé d'abstraction atteint son comble: non_seulement il n'y a plus de distance, ni de frontière dans le cybermonde, mais il n'y a plus de véritable durée du conflit (instantané dans ses actions, permanent dans son déroulement même_si la victime ne sait même pas toujours qu'elle est_attaquée). Plus rien de tangible non_plus dans les opérations: des bits reproduits, des mémoires pénétrées, des algorithmes perturbés. Certes, les conséquences de cette bizarre violence par électrons interposés sont, elles, très visibles: chaos, perte financière, domination. Une des dernières composantes de la guerre classique s'est_dissoute: la notion de civil et de militaire. Qui servent les guerriers de l'information: un pays, une entreprise, leur intérêt, une idéologie, un jeu? Les victimes sont-elles des organisations, des entreprises, des armées, des richesses, des gens? Comment cohabiteront trois guerres: celle des écrans qui conquièrent les têtes, celle des armes intelligentes et celle de l'intelligence militarisée? Comment s'emboîteront le'vrai monde'où l'on tue et où l'on meurt, le_monde représenté et le_monde virtuel? De cette première question dépendra l'avenir du conflit. La frontière entre les sphères politique_économique et privée Là encore, nos certitudes s'effondrent. Autrefois, il y avait le politique. Il déclenchait la guerre, une violence rare, sporadique, dirigée vers l'ennemi extérieur. Il exerçait la violence légitime intérieure (donc la répression et le contrôle de la violence privée. Enfin il réglait la violence ritualisée, celle du jeu politique pacifique, théoriquement au_moins dans une démocratie. L'économie était le domaine de la concurrence, compétition aux règles conventionnelles pour s'approprier des ressources rares avant l'autre, mais non pour combattre l'autre. Et_puis, dans la sphère privée, l'individu poursuivait ses intérêts et ses passions. Il y avait son intimité et ses inimitiés. Ces séparations claires sont_menacées. Lorsque les moyens gigantesques d'Echelon, le système d'écoute et d'espionnage né de la guerre_froide, sont mis au service de l'économie américaine ou quand des entreprises luttent par des moyens d'espionnage ou de sabotage dignes de cette même guerre_froide, il devient évident que conflit et concurrence se rapprochent . Quand'faire de la politique'ne consiste plus à participer à des élections ou à dresser des barricades, mais à militer dans le_monde virtuel d'Internet en attaquant un site d'organisme ou de société situé à l'autre bout_du_monde, les mots changent de sens . Quand des milliers de gens réclament de leur gouvernement le droit_d'utiliser la cryptologie et combattent en Bill_gates comme un avatar de Big_brother, la distinction entre vie_privée et vie_publique s'obscurcit . Quand la conquête des marchés se militarise, qu'il_y_a des armées privées ou des États mafieux et qu'un conflit dans un monde globalisé et interconnecté implique toute_la planète, alors plus personne_ne sait plus où finit la paix. Quand l'État ne contrôle ni les flux d'argent, ni les flux d'information, ni les flux humains, quand les entreprises n'ont plus de frontières et quand les individus se regroupent en tribus virtuelles éparpillées dans le cybermonde, territoires, pouvoirs et normes sont_bouleversés . Quand dominer équivaut à contrôler des connaissances et des réseaux, des opinions et des électrons, tout change. La frontière entre violence, communication et technique Il faut renoncer à l'idée simple que la violence agit sur les corps, la communication sur les cerveaux et la technique sur les choses. Et plus encore à la croyance que toute communication est bonne et toute technique neutre. Or nous vivons dans un monde où prédomine une idée, pour ne_pas dire une idéologie: à savoir que les technologies de l'information et de la communication seraient par nature pacifiques, éclairantes, démocratiques. La conviction qu'Internet nous délivrera de la rareté, de la matérialité, de la censure, de l'archaïsme identitaire, de l'ignorance, etc... bref l'utopie qui décrit comment nos moyens de communiquer feront de l'humanité une unité intelligente et heureuse, tout_cela est d'une naïveté évidente . Ce_qui ne justifie pas la naïveté inverse: découvrir en toute technologie une domination cachée et dénoncer le Système diabolique. À ces simplifications, il faudrait opposer quelques vérités anciennes. Les technologies, et en_particulier les technologies de transmission ne changent les sociétés qu'autant_qu'un milieu humain les reçoit (l'imprimerie n'a pas le même impact dans La_chine confucéenne, dans le_monde islamique et dans l'Europe de la Renaissance). Un nouveau média ne donne pas à l'humanité en_général de nouvelles possibilités d'expression et de communication, mais il réorganise nos biens symboliques (les idées, croyances et représentations) et nos façons de lutter pour imposer ou répandre ces biens symboliques. Tout langage est_partie pour un combat et toute guerre aussi un langage. Nos stratégies (nos luttes partagées), nos technologies (nos instruments partagés) et nos croyances au_sens_large (nos représentations partagées) s'interpénètrent. Des arguments moins philosophiques et plus pratiques devraient surtout nous faire_comprendre l'importance des conflits informationnels. L'agression devient plus facile: il est plus aisé d'envoyer du courrier_électronique ou d'attaquer des bases_de_données par modem interposé que de créer un parti ou de dépêcher une canonnière. Ses motivations changent: un hacker ludique ou intéressé, ou un cyberterroriste ne sont pas un guérillero ni un soldat. Les formes d'agression par les technologies intelligentes n'ont plus guère de lien avec l'emploi de la force_physique. Elles consistent à créer le chaos dans un système, prélever ou altérer des bases_de_données intangibles, accéder à des niveaux de contrôle ou d'autorisation, emprunter des identités ou des signatures électroniques, sidérer ou saturer l'adversaire, le rendre numériquement parlant amnésique, muet et aveugle...À_côté_de cela, les vieilles pratiques de l'espionnage, de l'intoxication ou de la désinformation paraissent antédiluviennes. Enfin et surtout, de nouvelles fragilités se révèlent: les méga-organisations sont à_la_merci_d'un algorithme, les individus sont_menacés de méga-systèmes de surveillance. Les premières peuvent être_paralysées par quelques électrons via une ligne de téléphone, les seconds peuvent être_tracés',suivis par des réseaux de surveillance qui couvrent la planète, archivés dans des mémoires interconnectées. Pour comprendre ces formes mixtes et instables du conflit, il est inutile de compulser les dizaines d'essais ou de rapports qui prophétisent la future société_de_l'information, ou célèbrent le cybermonde et l'économie de l'immatériel, car ils évacuent superbement la question du conflit. Quant_aux propos alarmistes sur les dangers de la technologie, descriptions de futurs Pearl_harbour informatiques, anthologies de crimes et délits numériques, histoires de pirates sur Internet ou de sorcellerie logicielle, ils réduisent souvent les faits au fait_divers. Il faudra reconnaître ces frontières, cartographier ces nouveaux territoires, observer les occurrences, les régularités, les caractères de ces conflits informationnels. Rapporter ces nouvelles violences aux conditions économico-techniques qui les favorisent, certes, mais aussi aux mentalités et aux mythologies qui les sous-tendent, aux stratégies, aux intérêts qui les animent. C'est à cette condition que nous apprendrons à maîtriser le conflit, pas en nous réfugiant dans l'angélisme
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