L'ennemi à l'ère numérique. Chaos, information, domination - François-Bernard
Huyghe
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L'ennemi à l'ère numérique. Chaos, information, domination par François-Bernard Huyghe, Un virus_informatique fait des millions de victimes en proclamant:''I love you, 'et les généraux se vantent d'exécuter des guerres à zéro mort. L'économie se militarise, la guerre se veut humanitaire. Les citoyens réclament des codes secrets, les espions de la publicité. Nous voulions des technologies douces, voici des conflits durs. Nous n'avons plus d'ennemi, on se bat partout. Tous ces paradoxes n'en font qu'un: la société_de_l'information produit son contraire: conflit et secret. Au_delà des sempiternels'dangers des nouvelles_technologies'(mon enfant peut-il se faire voler sa carte_bleue par un pédophile révisionniste islamiste sur la Toile? voici les nouvelles formes du chaos et de la domination, voilà des fragilités et des agressivités inédites. Piraterie, attaques contre les géants de la nouvelle_économie, surveillance planétaire par le système Echelon, concurrence'hypercompétitive'-traduisez élimination cynique des rivaux, -mais aussi cybermilitants, cyberterrorisme Tels sont les premiers symptômes, en_attendant les cyberguerres zéro_défauts que concoctent les futurologues. La question est géopolitique: c'est-à-dire politique et militaire d'abord. Le nouvel ordre mondial n'a_aboli pas la violence archaïque qui martyrise les corps: il la met en scène dans ses cérémonies cathodiques. Au_même_moment, une autre violence se gère depuis une chambre de guerre, elle se joue sur des écrans numériques. Elle accompagne, facilite, occulte, justifie ou remplace la brutalité physique. Les stratèges l'ont_rêvée, la technique l'a_réalisée, avec des satellites, des drones, des avions furtifs, des télétransmissions depuis le champ_de_bataille, des frappes virtuelles et des armes intelligentes. La définition canonique de la guerre, conflit collectif, organisé, durable, se déroulant sur un territoire et entraînant mort d'homme est obsolète. Quand celui qui possède la carte domine le territoire, et quand être_perçu, c'est être_vaincu, quand la guerre propre, immatérielle et en réseaux devient le prolongement de la technique par d'autres moyens, nos conceptions du politique sont_ébranlées. Les technologies de communication redéfinissent frontières, institutions, normes, et critères de puissance. La question est géoéconomique. Avec la guerre_économique, la concurrence se fait conflit. Sabotage ou espionnage, intoxication, déstabilisation ou manipulation se banalisent. La mondialisation implique des zones_d'influence et des stratégies planétaires; on se bat pour imposer les règles_du_jeu; l'intelligence_économique'offensive'mobilise de redoutables panoplies. La nouvelle_économie doit mondialiser et normaliser, donc conquérir des territoires. Or, qu'il s'agisse d'espaces ou de têtes, les conquêtes se font rarement sans combats. Le simple citoyen aurait tort de se croire à l'abri. Il est_devenu'traçable';'nul n'échappe à la surveillance. Sur le Web, chacun peut tout dire, mais chacun est_exposé. Après la peur de Big_brother, voici la crainte des Little Brothers, les entreprises qui épient leurs clients. Invisibilité et anonymat seraient-ils les premiers droits_de_l'homme numérique? Nous hésitons entre diverses craintes: les firmes qui nous'profilent',les épidémies numériques, le flicage génétique, le fichage étatique, le vandalisme cybernétique, la caméra au_coin de la rue, le satellite au_dessus de nous. En retour, la technique offre aux groupes en guerre, les armes du faible pour mener actions militantes et prédations. De nouvelles communautés se forment, de nouvelles tribus aux noms bizarres, hackers, cyberpunks, lancent des attaques. Plus déconcertant: les affrontements ne se déroulent pas seulement sur un plan horizontal (État contre État, particuliers contre particuliers) mais'diagonalement':'moyens étatiques, voire militaires contre entreprises, citoyens contre État ou entités économiques, etc. sans oublier le rôle perturbateur d'organisations criminelles parfois aussi puissantes que des États. Le conflit devient multiforme. Il_y_a un noyau_dur, des agressions bien repérables. Tels des actes, de destruction ou de prédation effectués sur des systèmes_d'information. Souvent, il s'agit de simples délits. Et_puis, autour de ce noyau, s'organisent des cercles concentriques: tout ce_qui touche à l'action indirecte, toutes_les formes de contrôle ou d'influence sur les esprits, tout ce_qui ressort à la manipulation de l'opinion. L'hégémonie invisible rend inutiles les attaques spectaculaires Dernière source d'incertitude: où passe la frontière entre réalité et fantasme? Telle attaque cybernétique qui a_coûté des millions_de_dollars est_menée-elle par un informaticien qui s'ennuie ou par une officine au service d'un gouvernement? Canular ou géostratégie? Telle'cyberarme'que prépare le Pentagone: rêverie de crâne_d'oeuf ou panoplie des futurs maîtres du monde? À monde global, guerre totale? Un monde sans ennemi Et pourtant! À cette vision terrifiante s'opposent des indices d'apaisement. Contrairement aux générations précédentes, nous pouvons dire'Je ne mourrai pas à la guerre'.'Un baby boomer français, comme l'auteur, trop jeune pour combattre en Algérie, grandi à_l'abri_de la dissuasion nucléaire, ayant_vu s'effondrer le mur_de_berlin, n'a plus guère de chance de connaître le sort le'plus beau, le plus digne_d'envie'des hymnes républicains: mourir pour la Patrie. Pendant des millénaires, le petit mâle survivait à crédit: un jour peut-être le souverain ou l'Etat l'imposerait d'une vie; un citoyen était_condamné un en sursis et un bourreau en puissance. L'ordre militaire suicidaire au temps de la guerre_froide est_devenu judiciaire, humanitaire. En_ces temps où il n'est question que de la montée de la violence et où nous nous repentons d'avoir_traversé le siècle de la barbarie, la nouvelle, pourtant attendue depuis Neandertal, mériterait commentaire. Certes, nous savons ce_qu'il en fut des paix perpétuelles ou des fins de l'Histoire sporadiquement claironnées désormais l'idée de fin de l'hostilité prend un poids particulier. Elle implique non_seulement:''Nous sommes à_l'abri_des machines, des spécialistes, des organisations, bientôt des tribunaux internationaux se chargent de gérer voire d'éliminer la part de violence qu'implique la vie des nations.''Mais aussi'Nous n'avons plus d'ennemis.''Même_si nous trouvons des coupables. Suivant les statistiques pénales, les probabilités qu'un citoyen Lambda périsse sous_le couteau ou la balle d'un assassin n'ont_été jamais si faibles. En_ce début de siècle pour qui a la chance de naître ni rwandais, ni dans un ghetto suburbain, un homme qui tue un homme, c'est une image sur un écran, pas une réalité. Que la mort violente quitte le domaine du probable ou du fatal pour rentrer dans celui de l'imaginaire ou du spectaculaire est une innovation inouïe. Le processus de civilisation des moeurs pour ne_pas dire de domestication, parviendra-t-il bientôt à son terme? À_défaut_d'atteindre le bonheur du genre humain, nous épargnerons toute souffrance au corps_humain. Dans_le_même_temps, nous disons notre horreur de la brutalité: toute idéologie qui flatte le militant ou le militaire est suspecte; il n'est plus question que de globalisation, de négociation, de solidarité. Notre intolérance à l'intolérable s'accroît, soutenue par le spectacle médiatique et par la morale dominante. Le concert des Nations n'acceptera plus, c'est_juré, que les frontières abritent des bourreaux et des massacres. Dénonçons, dénonçons...L'émergence d'une société planétaire de l'information nourrit la nouvelle utopie technologique d'une expulsion de la violence. Les mêmes flux de marchandises, images, données, messages couvrent la Terre, reçus, traités, conservés partout suivant les mêmes procédés. Pour les chantres du monde en réseaux, c'est une promesse d'unité. Pour eux, le marché est pacifique par essence, la communication s'oppose à la violence et le partage des mêmes biens, des mêmes savoirs ou des mêmes affects constitue le meilleur antidote au conflit. Ne subsisteraient donc que des affrontements marginaux: ceux qui dressent entre elles quelques tribus archaïques, ou encore l'opposition politique au processus de la mondialisation. Histoires de talibans, de paysans, de barbarie et de retards. Qui croire? Jean qui rit ou Jean qui pleure? L'ambition de ce livre n'est pas_d'arbitrer une controverse sur le caractère inéluctable de la violence pas_d'avantage sur sa relativité historique. Ni de discuter des périls de la mondialisation ou les dangers de la technologie, pas même de relancer un débat entre Hobbes et Rousseau remis à la_mode cyber. Il paraît plus urgent de s'interroger sur les rapports inédits et négligés qui naissent entre violence, technologie et information. Et de reconsidérer quelques pseudo évidences, celle-ci par_exemple: la violence agit sur les corps, la communication sur les cerveaux, et la technique sur les choses. Arme, mesure, enjeu On voit se multiplier de bizarres conflits informationnels: des relations hostiles, organisées et médiatisées entre groupes mobilisant de l'information. Par son acquisition, son altération ou sa propagation, l'information produit un dommage et contribue à une puissance. De là, des hypothèses: la guerre_de_l'information prendrait la succession de la guerre_froide, la révolution postindustrielle ne modifierait pas moins les modes d'affrontement que les modes_de_production ou de pensée...La plupart des crises actuelles naissent de faits de violence, conflits armés ou non, et de faits de communication. Ils impliquent la puissance visible des mass médias, de leurs mots, de leurs images ou l'action invisible des bits informatiques. Il s'agit enfin-c'est_faits évident-de technologiques: Internet est à_la_fois le symbole de leur prédominance et le réceptacle des fantasmes qu'ils nourrissent. Ces crises ou conflits nous incitent à repenser le rôle des technologies de l'information: pas seulement ce_qu'elles font aux gens, ou ce_que les gens pourraient en faire, mais ce_que les gens font aux gens avec ces technologies . Et ce n'est pas toujours très tendre. Nos prédécesseurs ont_lutté avec des mots, des images, des monuments, des symboles, autant_qu'avec des lances et des fusils. Vinrent les médias de masse, cinéma, radio, télévision, vite suspects de mobiliser les esprits. Demain, on s'en doute, la violence ne disparaîtra pas grâce_à Internet, pas plus_que train ou télégraphe n'ont_rapproché les peuples ou empêché les guerres. Et alors? Faut-il conclure que les algorithmes, s'ils sont plus raffinées que les tanks ou les bombes, restent au service des mêmes appétits et qu'il n'y a donc rien de nouveau sous_le Soleil.?Certainement pas. Car il_y_a précisément beaucoup de nouveau. Nouveaux acteurs, nouveaux motifs économiques, politiques ou idéologiques de lutte, nouvelles méthodes, nouvelles armes. Nos stratégies (nos luttes partagées), nos technologies (nos instruments partagés) et nos croyances au_sens_large (nos représentations partagées) interfèrent. D'où ces antagonismes inédits tandis_que l'information se fait arme, enjeu et mesure, contradiction que traduit une maladroite floraison de néologismes: bataille informatique, cyberguerre, cyberterrorisme, infodominance, infoguerre. Chez les Anglo-saxons, des dizaines de Pages_web initient les néophytes aux terreurs orwelliennes des Psysops , de la Compsec, de l'Infosec, de la netwar, de la third wawe war et autres information_warfare. Une guerre aurait_éclaté donc et nous l'ignorerions? Cent batailles d'un type inédit commencent. Leurs armes: symboles, images, électrons et réseaux. Leur enjeu: le contrôle de richesses intangibles, des croyances, des savoirs, des données, des ressources. Des territoires virtuels, une hégémonie réelle. Leur résultat: parfois des morts, souvent des milliards volés ou envolés, des millions de citoyens menacés ou mobilisés. Leur finalité: le contrôle ou le chaos. Le contrôle par les maîtres du monde de_ce_qui se sait, se pense ou s'échange. Le chaos comme sanction pour les concurrents ou les opposants: l'incapacité de savoir, de s'exprimer, de se coordonner . Ce_que les nouvelles doctrines stratégiques nomment'sidération'.'On n'envahit plus, on sidère. On ne massacre plus, on déconnecte. On n'asservit plus, on contrôle. On ne conquiert plus des zones, on maîtrise l'infosphère. Le fort menace le faible et le faible le fort. Certains scenarii pour demain sont un mélange de 1984, du Meilleur_des_mondes et de Matrix, d'autres prédisent un'Pearl_harbour'informatique, ou un'Waterloo'numérique de notre système rendu vulnérable par sa complexité et sa connectivité. Nos sociétés ultra sécurisées sont_condamnées à vivre avec cette angoisse. Elles vantent la globalisation, mais elles pourraient être_frappées par une attaque venue de n'importe où et sont_menacées par des électrons sans frontières. Elles pratiquent l'économie de l'immatériel elles seront à_la_merci_d'armes intangibles. Elles veulent démocratiser la technologie, elles mettent le chaos technique à la portée des pauvres. Les désordres cybernétiques de la jungle numérique répondront à ceux, plus ostensibles, de la jungle urbaine. Entre Big_brother et Big Bug, entre l'asservissement et l'anarchie, entre les deux catastrophes annoncées, un lien: l'information sous toutes ses formes: bits informatiques, images, mots, connaissances...Société ou ère'de l'information'évolueraient donc entre Charybde et Sylla. D'un côté le monopole de l'information'l'infodominance'(un concept cher aux nouveaux stratèges pour désigner le pouvoir de tout savoir, de tout faire_croire et peut-être de tout faire_faire par la technologie) et de l'autre, le chaos qui est le contraire de l'information. Pour comprendre, il ne faut pas se contenter d'énumérer (les périls pour le citoyen ou l'entreprise, les mauvais usages des nouvelles_technologies, les crises qui menacent) ou de fulminer (contre le Système, l'ultra libéralisme, la Nature humaine ou la technoscience. Car le conflit à l'ère numérique repose sur plusieurs conditions. Ce sont des techniques qui autorisent les agressions mais ne les déterminent pas mécaniquement des stratégies, facteur d'explication et d'imprévisibilité à_la_fois, et_enfin des forces symboliques, croyances, identités, imaginaires, qui nourrissent nos luttes. Il faut donc faire dialoguer des mondes qui n'ont guère l'habitude de se parler, celui des militaires ou des économistes, de l'informatique et des sciences_humaines, de l'histoire culturelle et de l'information et de la communication. Chahuter les disciplines. Faire dialoguer les admirateurs de Sun Tse (IV°siècle avant Jésus-christ) avec les branchés de Wired Magazine Chercher une logique et des constantes dans cette nouvelle forme d'affrontements. Entre les lois éternelles de la ruse, du secret, de la manipulation et les panoplies high-tech. Entre le_monde_des médias-pouvoir visible du visible et par le visible-et celui des hypermédias avec leur action invisible dans un cybermonde impalpable
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