Pour une théorie du secret - François-Bernard Huyghe
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Pour une théorie du secret par François-Bernard Huyghe, Résumé: Le secret, relation conflictuelle, délibérée et asymétrique, oppose le ou les détenteurs d'une information à ceux qui en menacent, même virtuellement la rétention. Pour les affronter les premiers recourent aux stratégies de l'abstention (ne_pas laisser de trace) de la contrainte (faire taire) ou de la confusion (coder), agissant sur choses, gens et signes. Le secret traverse tous_les domaines de l'activité humaine, le sacré (avec les catégories de l'initiatique et l'ésotérique), l'économique (avec le monopole, l'identification ou la raréfaction de l'information/valeur), l'esthétique, etc. mais le rapport secret/politique est essentiel Face_au paradoxe qui fait de nos sociétés dites de l'information des sociétés du secret (ne serait-ce_que par les enjeux de la confidentialité ou de la sécurité), il est temps d'imaginer une polémologie de l'information. Ce projet appelle comme complément une médiologie du secret. À l'ère du numérique et des réseaux, les instruments et processus de conservation, circulation et traitement de l'information modifient les facilités, les vulnérabilités, les formes, les acteurs, les buts du secret. Nous vivons-on finira par le savoir-dans une société_de_l'information. Pour les optimistes, ce sera la société du savoir: la connexion des intelligences et le partage des connaissances, nous rendront plus créatifs, plus innovants; d'où davantage de choix, donc de liberté. Société du spectacle, protestent les critiques: nous nous épuisons à poursuivre et consommer des signes, esclaves des apparences, aliénés, trompés. Société de l'exhibition, peut-être: à l'ère de loft_story, des web cams, des psyshows, et des reality shows, chacun, de l'homme_politique au manager branché, dévoile sa personnalité voire son intimité. Histoire d'être'star un quart_d_heure, 'de'changer le regard des autres 'ou'd'être visible, 'il montre tout: âmes, fesses et confesse. Place à la transparence. Les juges et les caméras pourchassent les mystères. Internet se rit des censures et des frontières. Les hommes_politiques promettent plus de clarté et moins de langue_de_bois. L'entreprise se veut communicante, en réseaux, ouverte. La vie_privée fait le succès public. Quelle place alors pour l'archaïque secret? Obsolète, condamné? Dans un monde de la communication, de l'attention et du jeu des apparences, où il s'agit de simuler pour stimuler, pourquoi encore dissimuler? Pourtant le secret semble partout (et la vérité ailleurs, proclame le slogan de X-files). La lutte par, pour et contre le secret s'aggrave. Son domaine s'étend. Les indices pullulent, à en croire les médias: affaires étouffées, données sensibles recelées par des organisations politiques ou économiques, fonds occultes et argent dissimulé, zones interdites. Sans parler de faits par définition mal connus: place_de l'économie clandestine, crime organisé, espionnage, moyens de manipulation subreptices. Sans parler des secrets douteux ou fantasmatiques. En cette ère dite de surinformation l'ésotérisme et les sociétés secrètes attirent plus_que jamais. Nombre de gens sont_persuadés que, derrière les paravents médiatiques, sévissent puissances occultes, services spéciaux, réalités et dangers dissimulés, faits ignorés. Secret et conflit Le secret, ce sont de multiples opérations de rétention, observation, dissimulation, pénétration, impliquant des acteurs étatiques et infra-étatiques, économiques et idéologiques ou politiques, des groupes et des_particuliers. Quelques indices:--Le nombre de documents classifiés (des millions! qui augmente-Les révélations vraies ou fausses sur diverses formes d'Omerta dans nos sociétés, qu'elles couvrent les agissements de pédophiles, les turpitudes financières des partis_politiques ou divers scandales de type épidémies agroalimentaires-Le système Echelon et ses 120 satellites, les fameuses'grandes oreilles'de la National_security_agency (qui, soit_dit_en_passant, ont_fait quasiment passer inaperçu la formidable montée en puissance de la N. R. O.,National Recognition Organisation, les'yeux'des satellites_espions)- Les luttes quotidiennes des internautes pour le droit_de crypter, contre le traçage, et le fichage, pour la protection de la vie_privée-La place dans les doctrines militaires et géostratégiques de notions comme la domination informationnelle, la panoptisme, ou l'intelligence totale, que ce soit dans le cyberespace ou l'espace stratosphérique-Les multiples affaires de guerre_économique de l'information: elles se résument généralement à des affaires de vrais secrets violés ou de faux secrets révélés dans un but de déstabilisation Le secret, rappelons-le, est une information que son détenteur rend délibérément inaccessible. Il n'est ni l'invisible, ni l'ineffable, ni l'incompréhensible ni l'inconnu même_s'il en adopte les apparences. L'essence du secret, suivant son étymologie latine (secernere), est d'être_séparé, exclu, choisi, mis à_part. Il est_voulu donc délibérément comme tel par quelqu'un et à_l'égard_de quelqu'un. Pas_de secret sans autre, repoussé et peut-être hostile. Un secret pour personne_n'existe pas, sinon sous_la forme plaisante du secret_de_polichinelle. Un secret caché à tous, donc sans détenteur, est un mystère. Un secret sans objet est apparence ou farce. Si le secret est toujours pour quelqu'un, cela veut dire qu'il est contre quelqu'un. Donc qu'il faut des moyens de lutte et de défense contre cet agresseur au_moins potentiel. La trilogie détenteur-contenu-menace, appelle un quatrième élément: la protection. Il faut des moyens matériels (et souvent une organisation collective) pour maintenir ce rapport délibéré et asymétrique qui se nomme secret. Il se peut que l'existence même du secret soit ignorée, qu'il n'en existe ni indice ni soupçon et que seul le détenteur puisse le trahir et se trahir par un aveu. Dans_ce_cas limite, la situation est psychologiquement difficile mais stratégiquement simple: silence égale secret. Mais le plus souvent, sa préservation implique des manoeuvres complexes: dissimulation ou protection de traces physiques (enfermer un document, préserver une zone d'accès), brouillage des signes et signaux, par chiffrement par_exemple ou stéganographie. La stéganographie est l'art de recourir à des cachettes sur le corps_humain, à des encres sympathiques, à des supports truqués, à des microfilms, bref de rendre invisible le support physique du message, par opposition avec la cryptographie (paradoxalement le numérique donne une nouvelle jeunesse à la technique de l'image dissimulée dans un pixel).. Souvent aussi, ce seront des méthodes de déception destinées à égarer l'autre sur le contenu (ou l'existence du secret. Enfin, certains modes de protection recourent à la contrainte effective. Ce peut être l'exécution mafieuse qui impose la loi_du_silence, ou une menace, celle des foudres de la loi, de la religion ou de l'honneur. Bref, le secret repose à_la_fois sur des moyens techniques permettant de contrôler des traces, des signes ou des gens, sur des organisations et sur des puissances symboliques, c'est-à-dire sur des croyances partagées. Le secret comme combat Le secret doit garantir immunité ou supériorité. L'immunité permet suivant les cas, d'échapper à la paire de baffes pour vol de confiture, au bombardement de sa base de missiles, à l'opprobre ou à_un procès. Quant_à la supériorité, elle peut être d'ordre matériel-réaliser grâce_à un secret technique des performances dont la concurrence est incapable, -symbolique-accéder à_un statut refusé au non initié-voire tactique-surprendre par une ruse ou une initiative inattendue. La quête du secret oscille ainsi entre la protection contre une catastrophe (répression, offensive adverse, colère divine, honte, révélation publique) et des tactiques visant à désorienter, leurrer, incapaciter l'adversaire comme disent les militaires Parfois, plus subtilement, il existe des secrets dont l'unique fonction est d'être secrets. Ils identifient des possesseurs légitimes, certifient ou limitent les copies autorisés d'objets ou données reproductibles: tel un mot_de_passe, un marqueur caché, ou une ligne_de_code informatique interdisant la duplication. Le secret, à la frontière entre apparence et réalité, licite et interdit, défenseurs et ennemis, initiés et profanes est sous_le double signe de la lutte et de la quête: défendu et désiré. Tous ces constats nous ramènent au même point: le secret est_lié au conflit et n'est pas moins inhérent à la vie_sociale. Il n'y a pas plus de société sans conflit que sans secret, au_moins sous une forme atténuée, rituelle et culturellement acceptable. Même_si, une_fois encore, le secret est multiforme: il intervient comme enjeu du conflit (la lutte_pour connaître le secret ou le défendre), comme arme (par la dissimulation des moyens ou des objectifs pour mener l'offensive) ou comme pratique d'évitement du conflit (en cachant à l'autre sa faute ou sa faiblesse). Le secret reflète une relation duale, puisque les objectifs de chacun des camps sont incompatibles. Leurs intentions sont hostiles car chacun s'efforce de vaincre la résistance de l'autre, passivement ou activement. Interdire de faire par l'usage de la force,(y_compris sous_la forme extrême qui consiste à éliminer l'autre), ou interdire de savoir par le contrôle d'informations, (et notamment par le secret): ce sont au final deux manifestations d'un même dessein. Mystique du secret Le secret hante tant de formes de l'activité sociale, qu'il décourage presque l'inventaire. Ainsi, sacré et secret sont_liés: des rites magiques aux théologies monothéistes en passant par les cultes à mystères, partout existe une forme quelconque d'initiation, il_y_a secret. Un enseignement traditionnel conférant des pouvoirs, éventuellement un statut, tel celui de jeune chasseur, myste, apprenti, acousmatique, initié... ne peut être_dispensé sans rites, épreuves et serments. La transmission est_réservée à_un impétrant spirituellement préparé, fiable, faute_de quoi la connaissance deviendrait folle ou dangereuse. Elle serait_profanée littéralement. Le secret rituel ou spirituel relie les initiés en quête de voies du salut, de moyens de fabriquer la pierre philosophale ou des desseins du grand Architecte. Souvent aussi, une forêt de symboles, un enchevêtrement d'indices ou d'arcanes sont censé protéger le secret de Dieu ou du cosmos. Même les monothéismes connaissent la tentation ésotérique voire gnostique: réinterpréter l'écriture sacrée ou la Création comme le cryptogramme, lui arracher un sens sacré parce_qu'inaccessible. Entre l'initiation qui restreint la transmission pour protéger la vérité, et l'ésotérisme qui rajoute un sens dissimulé au sens apparent, le sacré s'entoure de défenses. Secret et rareté Ce n'est pas moins vrai pour l'économique. Le secret est un moyen de produire de la rareté, donc d'augmenter ou de conserver une valeur. Cette rareté peut être celle des moyens et ressources. Garder le secret d'une technique, ou de l'emplacement d'une ressource rare en est la forme la plus évidente. D'où un avantage: se réserver ou fabriquer ce_que le rival ne peut faire ou trouver. Ce fut le cas pour des matériaux ou objets, des plus traditionnels aux plus modernes: soie, verre, épices, poudre, papier, porcelaine ont suivant les siècles fait la fortune de leurs détenteurs exclusifs. À_l'époque moderne le secret de Coca_cola ou tel_ou_tel secret industriel protégé par des brevets ou des coffres-forts constituent un capital important. Même l'instrument de l'échange, l'argent repose sur un secret, comme un identifiant, tel un filigrane de billet qui interdit l'imitation par le faussaire. Un système bancaire ou financier est une machine à gérer le secret, celui des comptes_bancaires ou des transactions électroniques. Désormais, on recourt à des méthodes sophistiquées combinant cryptographie et moyens de contrôle high_tech pour, garantir que le payement émane bien de un tel et est valable. Le tout, sans dévoiler pour autant la nature de la transaction, ni celle des moyens de certification. À_mesure_que notre économie devient'immatérielle, 'la richesse repose sur la possession de savoirs, de marques, de brevets, de fichiers et données, sur un capital intangible, plus le secret devient une valeur économique. Pour gagner, il faut empêcher la concurrence d'accéder à des informations sensibles, un fichier de clientèle ou un projet de recherche_et_développement, interdire la diffusion ou l'usage de données, ou plus brutalement encore se défendre contre l'espionnage économique, la déstabilisation ou le cybersabotage. La protection du patrimoine informationnel, donc son intégrité, son authenticité, sa pérennité ou sa confidentialité deviennent une branche capitale de l'activité économique. Elle implique d'empêcher la concurrence de savoir autant_que d'imiter, de propager et de contrôler. Politique du secret Il est un domaine de l'activité humaine qui entretient un rapport essentiel avec le secret: le politique. D'abord, le politique, activité conflictuelle opposant des groupes poursuivant des finalités inconciliables, met le secret au service de ses desseins. Des conspirateurs qui se dissimulent, une censure qui interdit l'accès à des documents gênants, une police_secrète, d'autant plus efficace que les citoyens en ignore les pouvoirs effectifs et les crimes réels, obéissent ici à une seule et même logique: la conservation d'un avantage contre l'adversaire. Dès la Renaissance, la pensée politique européenne fait dans le secret une virtu ou un trait_de_caractère qui rend son possesseur plus redoutable ('qui ne sait dissimuler ne sait régner'disait LOUIS_XI). Savoir surprendre est une des qualités majeures du Prince, impassible et riche en stratagèmes. Le secret se rattache aux'arcanes'(un mot qui évoque l'alchimie). Ce sont les méthodes occultes du souverain, armes d'exception répondant à_des_fins exceptionnelles. Les arcana Republicae puissances dissimulées au_sein_de l'État, les arcana dominandi, méthodes pour manipuler le peuple ou l'opinion, les arcana belli techniques guerrières constituent une panoplie. Quelques siècles auparavant, les légistes chinois avaient_découvert déjà la force hégémonique du secret:''Le Prince a_perdu son mystère Des tigres s'attachent à ses pas'avertissait le_livre de Han Fei, faisant l'éloge de qui'point ne révèle ses ressorts, sans_cesse actif'.'Le secret s'épanouit avec la forme moderne de l'État. Quant_aux États totalitaires, le secret leur est consubstantiel et forme un moyen de terreur: chacun se méfie de chacun, personne_n'ose dire à_haute_voix des vérités connues de tous . Quand le système ne dissimulent pas_des pans entiers de réalité: l'existence du Goulag, ou des villes stratégiques non photographiées, non mentionnées sur les cartes dans l'ex U_r_s_s. Le régime le plus démocratique suppose des droits au secret, secret du vote ou de correspondance, conditions de l'exercice de la citoyenneté; il protège la vie_privée, en limitant la connaissance mutuelle que les individus peuvent acquérir sur leurs vies respectives. Enfin, ce même État possède son propre secret, garant de sa liberté d'action: procédés, fonds, services, traités secrets, et autres attributs d'une raison_d'état échappant au droit ordinaire. Bref, le souverain, de_la_même_façon qu'il est maître, au_moins en théorie, du degré de violence et de la puissance des moyens techniques en action sur son territoire, détermine ce_qu'il est licite de lui cacher à lui même et ce_qu'il peut ou doit dissimuler. Mais aussi ce_que les_particuliers sont en mesure savoir des_particuliers. Ce système de régulation compliqué trouve sa clef_de_voûte dans le rapport du secret et du conflit ouvert. Comme le montre sa forme ultime: la guerre. Le secret, vu d'un point_de_vue polémologique, répond à une logique millénaire. Il fait partie des techniques de lutte par l'information . Or celles-ci ne sont que de quatre sortes: amplification (impressionner, convaincre, faire des partisans, proclamer, etc..) perturbation (affaiblir l'autre par tromperie, intoxication ou désinformation), vision (surveillance, espionnage, intelligence) et_enfin dissimulation (donc secret. Monopole de la violence et monopole du secret vont de pair. L'archaïque et le moderne Il n'y a_jamais eu de société sans secret. Il forme le contrepoint de la confiance et de l'interdépendance entre les membres du groupe, comme le conflit est celui de leur coopération. Partout, toujours, les dieux, les bonnes_moeurs, la prudence, le Prince, la Loi ou les contraintes de la survie, décident ce_que l'on peut ou doit dissimuler: ses actes, ses messages, ses connaissances, ses desseins...Le secret est tantôt un droit, tantôt une obligation. Il peut être un plaisir ou un jeu, tels ces secrets d'enfants qui n'existent que pour être_confiés. Il peut être une souffrance pour celui qui peine de ne pouvoir le partager ou le confesser. On peut le craindre parce_qu'il rend les puissants plus redoutables encore de ne_pas montrer toute leur puissance ou tous leurs crimes. On peut le désirer parce_qu'il nous conférera une protection face_à l'opinion ou à la répression. Il procure du prestige, de la liberté du tourment ou de la honte. Mais on ne peut vivre sans. Pas_de religion sans initiation ou ésotérisme, pas_de guerre sans stratagèmes et espions, pas_de dictature sans police_secrète, mais pas_de révolution sans conspiration, et pas_de démocratie sans secret du vote ou de la correspondance. Pas_d'État sans secrets_d'état. Pas_d'individu libre sans droit à l'intimité et au jardin secret. Pas_d'entreprise sans secret de fabrique, etc.. Alors, pourquoi le thème du secret est_devenu-il aujourd'hui si obsédant? Le secret est un savoir dont la valeur dépend du nombre et de l'identité de ses possesseurs. Et cette relation asymétrique ne se maintient (ou ne se détruit) que par un effort constant qui tend à mobiliser les instruments les plus puissants qu'il puisse rencontrer. En clair: valeur et instruments du secret varient historiquement. Globalement le secret a trois fonctions qui se mêlent souvent: 1) se réserver le monopole d'une connaissance autorisant certaines performances (les performances peuvent être la cuisson d'un gâteau ou la fabrication de la bombe_atomique, voire l'obtention du salut éternel dans_le_cadre_des religions à mystères, peu_importe) 2) protéger, c'est-à-dire empêcher que quelqu'un par la connaissance de nos défenses, de nos actes passés ou de nos projets futurs ne soit en_mesure_de nous infliger un dommage (le dommage peut être la honte sociale, la sanction pénale, la copie illicite d'un fichier MP3 ou la destruction de l'aile gauche de votre armée..) 3) surprendre, permettre d'attaquer à coup sur, ou, au_moins amener l'adversaire à disperser ses forces, le plonger dans le brouillard. Tout stratagème, toute conspiration, toute police_secrète, etc. repose sur ce principe stratégique: le secret est_employé ici comme arme et non_plus seulement comme bouclier. Or, chacune de ces fonctions prend une importance croissante. Dans un âge que l'on croit de la communication, se multiplient ces informations qu'il_y_a intérêt (financièrement, stratégiquement, humainement, etc..) à empêcher de reproduire, de dérober ou de transformer. Plus l'information vaut cher-celle que publient les journaux, celle qui dirige les flux financiers, celle qui s'accumule dans des bases_de_données, celle qui fait de l'innovation et de l'invention les principales sources de richesse, etc.--plus vaut le secret. Il_y_a intérêt à les protéger, non_seulement contre leur diffusion, contre la connaissance que pourraient en avoir les autres, mais aussi contre la destruction ou perversion, contre une forme quelconque de sabotage. Ou encore, il faut se prémunir contre la tromperie: plus on opère de transactions à_distance, plus il est important de vérifier que l'autre est bien qui il prétend être et qu'il est_autorisé à pénétrer là où il va, fut-ce par modem interposé, etc. Enfin la valeur offensive du secret croit avec la vitesse des opérations. Que l'offensive en question soit un raid boursier, la diffusion d'un virus_informatique par un hacker, ou une frappe de l'Otan, plus on agit vite et à_distance, plus il importe que la victime soit_sidérée par la surprise. De_la_même_façon, les'stratégies du secret'subissent de_plein_fouet le bouleversement du numérique.: Il_y_a, depuis_toujours, une stratégie de l'interdit qui consiste à empêcher de savoir, de dire ou d'aller voir par la menace, qu'il s'agisse d'une sanction pénale, d'un tabou, d'une obligation morale; c'est généralement la stratégie de la loi ou des institutions. La stratégie du coffre comprend toutes_les méthodes d'enfermement, de dissimulation, de mise à_l'abri_de tout support physique du secret: receler un papier compromettant dans un tiroir par_exemple. La stratégie du masque suppose que l'on devienne invisible, clandestin ou au_moins anonyme, non repéré. Elle porte sur les gens, non sur les choses. Il s'agit de devenir imperceptible . Enfin la stratégie du code agit sur les messages et les signes par_où pourrait transpirer le secret. C'est l'art de rendre incompréhensible le sens d'une information, par la cryptographie, par_exemple. Ces méthodes immémoriales doivent se réadapter-quand les techniques de fichage, d'interception ou d'écoute, mais aussi les possibilités de publier en échappant aux censures ou d'effectuer des transactions numériques se multiplient -quand l'information repose de_moins_en_moins sur des supports tangibles-quand la multiplication des'traces'et'signatures'électroniques et l'interconnexion des grands_systèmes de contrôle rendent difficile d'échapper au fichage informatique-quand le code secret, reposant sur des algorithmes sophistiqués devient le_mode banal de protection de la correspondance électronique privée, mais aussi et surtout le_mode d'identification et de certification obligatoire des transactions à_distance. Technologies de transmission et de dissimulation L'histoire du secret reflète on le voit-celle des moyens physiques de transmission des_biens symboliques, donc des technologies d'une époque. Une idée, un savoir, pour vaincre le temps (se conserver) ou l'espace (atteindre son destinataire) demandent un support matériel, mais aussi un traitement, une mise_en_ordre, donc un code. Une information est reproductible, publiable, stockable, transportable, falsifiable, commercialisable, contrôlable, etc. en_fonction_de facteurs médiologiques. Le secret, qui vise à restreindre cette reproduction, cette publication, etc., est, très logiquement, un des domaines où se manifestent le plus visiblement les changements dans les modes de transmission, communication ou propagation. Ainsi la'révolution numérique 'dont on rappellera au_moins trois conséquences sur le secret.--Des satellites qui tournent autour de nos têtes à la caméra du parking en passant par les outils pour pénétrer dans le disque_dur d'un ordinateur, les panoplies permettant de violer le secret explosent. Au Pentagone, on fantasme déjà un camp aurait les capacité de vision totale et d'interception globale qui le rendraient quasi tout-puissant.''L'oeil de Dieu'pour les_uns, qui dirigent tout_de leurs'chambres de guerre, 'mais pour les autres zéro secret, donc zéro défense et zéro chance..--Le passé nous poursuit. Tout s'enregistre. Par l'informatique et la connexion de données, on peut non_seulement dire ce_que nous sommes, ou recueillir une multitude de renseignements sur toutes_les facettes de notre identité, mais aussi noter ce_que nous avons_fait, où nous sommes_passés physiquement ou par moyens de communication interposés. Voire vendre ces informations.--La valeur des secrets augmente à_mesure_que l'économie devient'immatérielle'.'Du code barre au code_génétique, des satellites aux puces, de l'artisanat à la recherche de pointe, des bases_de_données à l'économie criminelle une constante: toute information peut être dissimulée et tout secret peut être précieux ou dangereux. D'autant_qu'on l'a_vu, le secret ne préserve plus seulement des moyens de savoir, mais aussi des moyens de dépouiller ou de détruire. Si je possède votre mot_de_passe, je peux diriger votre ordinateur. Si je connais le code de votre carte_bleue, je peux dépenser votre argent. Si je publie ce_que tente de dissimuler votre entreprise, je ruine son image_de_marque, qui est son principal capital. Si je sais'déplomber'ce logiciel, je peux faire_fi de vos droits_de propriété intellectuelles. La stratégie et l'idéologie Une polémologie du secret encore à inventer ferait notamment la part belle aux mentalités, stratégies et idéologies. C'est ce_qu'illustre l'actuelle doctrine stratégique des U_s_a..Elle s'articule autour de la notion de domination informationnelle ou infodominance. L'infodominance est d'abord un concept tactique: c'est, dans l'idéal, la situation du stratège qui dispose sur le champ_de_bataille de capteurs perfectionnés, de satellites et instruments d'interception high_tech, de moyens de communication et réaction instantanée. Cette vision, qui est celle de la Révolution_dans_les_affaires_militaires, postule le'panoptisme'de l'armée dominante qui sait tout_de l'adversaire. Ce dernier est sourd, aveugle, incapable de communiquer, ses infrastructures critiques de communication bientôt paralysées par un bombardement chirurgical ou une cyberattaque. Mais très vite l'infodominance a_débordé ce domaine strictement guerrier pour devenir un projet géostratégique. Du point_de_vue qui nous intéresse, il équivaut au monopole planétaire du secret. Dans un monde qu'ils pensent déterminé par la révolution numérique, les U_s_a. se voient une mission de'monitoring de la globalisation',par la détection, la prévention ou au pire la préclusion de tout péril: État-voyou, opération mafieuse, péril écologique, toute forme de désordre...Ceci justifie la nécessité de tout voir et tout savoir, aussi_bien par les drones qui circuleront sur les champs_de_bataille, que par surveillance géostationnaire. Cette quête de l'intelligence totale, voire de l'omniscience au profit de l'hyperpuissance, implique un monde zéro secret. Contre les archaïques de tout poil, s'y imposeraient valeurs démocratiques, triomphe de la société_de_l'information et de l'économie_de_marché. Dans cette optique, le répertoire des actions informationnelles, diplomatiques, économiques, militaires, dont la National Missile Defense de Bush n'est qu'une composante, a) se confondent au_sein_d'une seule politique de contrôle, b) supposent une transparence totale au profit de l'acteur principal. La même obsession du secret se retrouve chez d'autres acteurs, en_apparence à_l'opposé des stratèges du Pentagone, chez les internautes libertaires ou protestataires. Tout tourne autour du secret, celui qu'ils réclament pour l'indivicu et qui serait illimité au nom_des droits à l'autonomie temporaire ou de la liberté des doubles numériques, ou celui qu'ils soupçonnent ou dénoncent derrière toute forme d'autorité ou d'institution. Vers l'infoguerre Certes, les facteurs qui poussent à la guerre généralisée du secret ne tiennent pas seulement à l'imaginaire des hackers ou à celui des généraux, il_y_a des raisons beaucoup plus tangibles qui poussent États, entreprises, groupes militants ou particuliers à s'affronter par, pour, contre le secret . Ce_que l'on nomme guerre_de_l'information_économique ou technologique tourne toujours autour de la possibilité de savoir, préserver ses systèmes_d'information ou pénétrer dans des zones contre le gré de l'autre. Ici les intérêts sont très clairs. Premier constat: il_y_a de_plus_en_plus d'informations dont il_y_a intérêt à conserver le monopole: découvertes ou techniques très performantes, mais aussi connaissances plus triviales, telle une base_de_données portant sur les habitudes de consommateurs. Même extension des informations dont il faut empêcher la reproduction pour des raisons patrimoniales, droits intellectuels et financiers sur des information reproductibles. Et comme ces secrets sont_gardés eux mêmes par des secrets, mots_de_passe ou système logiciels, l'ensemble repose sur le contrôle de l'accès et de la diffusion. Du coup, la frontière s'atténue entre informations rares qu'il est légitime voire astucieux de collecter par l'intelligence dite ouverte et de véritables secrets protégés par la loi ou par des boucliers techniques. Économie de l'information et des connaissances, réseaux, globalisation, visibilité, entreprise par projets, coopération compétitive, image_de_marque, connexions, complexité, nomadisme, auto-organisation , innovation, adaptabilité, employabilité, etc. chacun des slogans à la_mode par lesquels la nouvelle entreprise se décrit et se glorifie sont autant de justifications du secret. Plus l'entreprise compte sur son image, y_compris son image déontologiquement écologiquement ou politiquement correcte, plus elle a intérêt à contrôler tout ce_qui pourrait porter atteinte à cette image. Plus elle repose sur la connexion de compétences, de gisements de savoir et d'innovation, sur l'anticipation de tendances, etc. plus grand l'avantage que confère un temps d'avance sur le concurrent, donc de savoir ce_que sait l'autre et s'en dissimuler. Plus il faut pressentir les tendances porteuses dans les technologies, les goûts du public, etc.. plus l'avantage relatif de la rétention ou de la prédation informationnelles devient facteur de survie. Plus la part du capital intangible est importante, plus il est tentant de le protéger par le secret Sans parler d'un dernier lien évident, entre nouvelle_économie et secret: l'économie criminelle donc clandestine. À l'évidence, dans les sociétés de contrôle dont parlait Deleuze. le pouvoir consiste à savoir avant les autres, à savoir ce_que savent les autres et à faire_savoir aux autres. Autant de raison qui mettent le secret au_coeur_des jeux de pouvoir, puisque la précision, la primauté, l'exclusivité, l'authenticité, la véracité, l'intégrité ou la confidentialité d'informations constituent un avantage décisif. Fragilités Si les secrets sont, nous l'avons_vu, de_plus_en_plus désirables, ils sont aussi de_plus_en_plus vulnérables et redoutables. Même logique soulignée plus haut, mais cette_fois sur le plan technique. Tous_les traits que l'on prête aux nouvelles_technologies-se jouer du temps et de la distance, rendre accessibles et navigables des mémoires quasi illimitées, réunir en un code unique sons, images, textes et programmes, permettre la connexion de toutes_les intelligences-toutes impliquent autant de possibilités de violer des secrets. Plus nos mémoires sont_externalisées 'c'est-à-dire confiées à des puces de silicone dont nous ne voyons aucune trace visible ou à des réseaux, plus il est aisé de les violer à_distance, instantanément, avec des moyens modestes, sans risque. De plus, en période de'monoculture technique'si une faille apparaît dans un système de sécurité, la façon de contourner ses défenses se répand vite. Plus nos transactions ou communications se font à_distance par des procédés numériques, plus elles laissent de traces qu'il est possible de récupérer, rapprocher pour'profiler'les citoyens. Plus l'information est facile à reproduire, plus elle est falsifiable ou piratable. Plus il_y_a de transactions à_distance, plus il est aisé de se_faire_passer_pour un autre et d'agir à sa place. Plus nous employons les mêmes vecteurs, protocoles et logiciels plus gagne de puissance celui qui en découvre le secret. Voire celui qui y introduit un moyen de contrôle dissimulé dès l'origine, notamment dans une ligne_de_code d'un logiciel. Cette équation-traçabilité, plus accessibilité, plus externalisation des savoirs, plus dépendance des procédés de traitement-se prête aussi_bien à l'action hégémonique des puissants qu'à l'activité de déstabilisation ou de prédation des faibles. C'est finalement le statut de l'information elle-même qui change. Autrefois avoir un secret consistait à empêcher quelqu'un de savoir, généralement quelque_chose de vrai, désormais le secret protège l'information contre les risques de publicité, et, dans_le_même_temps, en garantit la disponibilité et la lisibilité: il est indissociable du système même, au_coeur_du processus de traitement et de décision Conclusion Le secret a_perdu son caractère romantique et exceptionnel. Ce n'est plus une ombre qui recouvre des mystères. C'est une pratique quotidienne: de la gestion des niveaux et autorisations dépend la vie économique et l'autonomie de chacun . Qui a le droit_de savoir, de mémoriser ou de divulguer quoi, est_devenu un enjeu pour tous le citoyens Au modèle du Panoptique, un surveillant dans un poste central, contrôlant tout, ou au fantasme de Big_brother, qui est tout secret et pour qui rien n'est secret, se substitue celui du régulateur. C'est une affaire de partage des zones de connaissance et d'ignorance entre les individus et les institutions. Il_y_a urgence politique, non_plus à révéler des secrets scandaleux (par_exemple les rouages occultes d'un système qui nous manipulerait) mais à en imaginer un mode de contrôle. Dominera qui possédera les moyens technologiques, organisationnels, mentaux de gérer les flux de secrets comme les flux d'images et de mots. À nous de décider entre quelles mains reposera ce pouvoir


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