Menaces, conflit, information: vers_une infostratégie - François-Bernard Huyghe
http://www.strategic-road.com/intellig/infostrategie/pub/menaces_conflit_information_infostrategie_txt.htm


Menaces, conflit, information: vers_une infostratégie par François-Bernard Huyghe, L'idée d'une guerre_cognitive suscite des résistances, tout comme le terme mal défini d'infoguerre (même_si l'information_warfare constitue une des piliers de la pensée stratégique U_s.).On objecte souvent que la vraie guerre suppose mort d'homme. C'est l'éventualité de la mort collective, symboliquement acceptée et techniquement organisée, qui fonde cette catégorie anthropologique propre: la guerre. Elle est cette province de la vie et de la mort dont parle le sage chinois. On comprend bien en quel sens métaphorique est_employé ici le mot guerre. Le problème n'est pas linguistique. Il est idéologique. Il ne trouve pas sa source dans une réticence à admettre une évidence, à savoir que le_progrès des moyens de connaissance ait_été_associé toujours à celui des moyens de destruction. Ni dans des considérations vagues sur la méchanceté de la nature humaine. La gêne provient de l'idée que le rapport de la connaissance avec la violence implique autre chose qu'un mauvais usage de la connaissance, son détournement au service de finalités offensives (fabriquer des armes plus perfectionnées par_exemple). Pour le dire autrement, nous héritons d'une tradition intellectuelle, remontant sans_doute à Saint-simon et à son rêve du gouvernement des choses: elle fait de l'amélioration conjointe des connaissances scientifique-techniques et des moyens de communication une force par nature pacificatrice. Réduction des obstacles que l'ignorance dresse entre les hommes, amélioration des méthodes de gestion et de prédiction sociale, effets bénéfiques et apaisants de l'abondance engendrée par la technologie, mais aussi transfert de l'essentiel de l'activité humaine de la production de choses (dont la possession est, par nature, objet de rivalité) vers l'accroissement des savoirs ou le maniement des signes: voilà une thématique optimiste qui traverse le siècle précédent. Elle débouche au final sur l'idée de l'abolition de la politique (par nature irrationnelle et passionnelle) au profit de la technique et de la communication. Dans les dernières décennies du XX°siècle, ce rêve d'une société post-industrielle devient celui d'un monde que l'on dira indifféremment du savoir, de l'information ou de la communication (même_si ces trois notions nous y reviendrons ne se recouvrent que très partiellement). L'idée est que l'accroissement du savoir disponible-joint à la facilité de traitement et de partage des données grâce_aux technologies numériques et aux réseaux-devient le moteur du changement social. L'innovation technique est_jugée porteuse d'un impact sans_précédent sur les champs politiques, économiques, culturels, etc..La connaissance est_envisagée comme source du changement et ressource essentielle, chaque jour davantage disponible. L'élimination de l'aléa, du risque, de la friction et du conflit apparaissent comme des objectifs proches. Dans cette optique, penser le politique en termes de luttes pour le pouvoir, l'économique comme compétition pour des ressources et la culture comme expression de valeurs hétérogènes, c'est pire_que pessimiste, ringard. Il s'agit de suivre le nouveau sens de l'histoire. Tout ceci est dans l'air_du_temps. Le législateur se donne pour tâche d'aider la France à s'y adapter sans trop de dégâts ( la loi en préparation dite sur la société_de_l'information est_destinée à combattre retards, fracture numérique, inégalités, périls de la technologie. Les économistes s'interrogent sur la réalité, la durabilité ou la désirabilité d'une nouvelle_économie. Les chantres de l'ère numérique, du monde en réseaux ou de la cyberculture prospèrent. Les sciences dites de l'information et de la communication répugnent à intégrer les phénomènes stratégiques d'infodominance, de guerre ou de chaos informationnel; elles préfèrent s'interroger sur l'impact des NTIC . Et le débat intellectuel oscille souvent entre la célébration d'une promesse naïve, les paradis informationnels, et l'éternelle dénonciation de l'aliénation technologique. Certes, les critiques ne manquent pas: le culte, l'idéologie ou l'utopie de technologies de la communication trouvent des dénonciateurs. Il y en a même de_plus_en_plus qui protestent contre les mauvais usages de ces technologies, ou leur inégale répartition. Ils les soupçonnent de reproduire rapports de pouvoir et inégalités (voire, tout simplement, de dissimuler l'hégémonie américaine). Cependant, les faits ne justifient guère les promesses de l'ère numérique. La nouvelle_économie a du plomb_dans_l'aile. La fin de l'histoire ou le nouvel ordre mondial sont_repoussées sine_die. Le culte des technologies de communication apparaît à beaucoup comme un alibi de la globalisation honnie. Le 11 septembre est_venu réveiller les plus aveugles. Bref, l'optimisme technophile trouve moins de justifications. Dans_le_même_temps aussi, naissent de surprenants mouvements_culturels et sociaux pour, contre et par la technologie. En témoignent les revendications du droit à la cryptologie, les pirates_informatiques et libertaires les'e-militants'antiglobalisation ou les associations anti Big_brother défendant les libertés via les nouvelles_technologies. Le retour du conflit L'hypothèse que la société_de_l'information se révèle être celle du conflit du contrôle et du secret prend quelque consistance. Sur fond d'interrogations sur le pouvoir des mass_media, les Nouvelles_technologies de l'Information et de la Communication bouleversent les conditions de l'affrontement. Elles permettent de nouvelles hégémonie. Elles facilitent destruction et chaos high_tech..L'infoguerre militaire ou économique, les stratégies d'infodominance, la cyberdélinquance ou le cyberterrorisme occupent le premier plan de l'actualité. Dans tout_cela, il_y_a un point_commun: l'information qui apparaît à_la_fois désirable, redoutable et vulnérable, et ses technologies qui produisent des hybrides mi-médias, mi-armes, Bref, il faut bien rapprocher deux termes que l'esprit du temps tend pourtant à imposer: Conflit et Information. C'est bien là que se situe le débat. Pour les_uns, bien_que les idées dominantes opposent communication et violence, bien_que le programme d'une société du partage et de la connaissance soit un idéal pacifique, les conflits subsistent. Ils refléteraient les changements ou résistances liés à la globalisation et à l'extension des NTIC. Pour les autres au_contraire, c'est parce_que notre société dépend de l'information en_tant_que ressource, facteur d'organisation et de désorganisation, que se produisent ces conflits d'un nouveau type. Et c'est de côté là qu'il faut réfléchir. En France au_moins ces phénomènes ne sont_décrits ni systématiquement, ni pensés dans leur ensemble. La conflictualité de l'information ne peut plus s'envisager seulement en termes de mauvaise croyance, ou mauvais partage des savoirs. Le conflit_informationnel apparaît au croisement de trois domaines. D'abord les stratégies géopolitiques ou militaires: toutes_les méthodes visant en temps de guerre à surveiller, paralyser ou dissuader un adversaire, en temps de paix à contrôler ses perceptions et initiatives, et dans_tous_les_cas à diriger l'opinion Ensuite les dérives de l'économie, et surtout de la nouvelle_économie, de la concurrence vers_des activités d'agression, de prédation, de déstabilisation...Enfin, toutes_les luttes liées aux Nouvelles Technologie de l'Information et de la Communication, qu'elles aient des motivations militantes, ludiques, délictueuses. De pareils phénomènes sont à_la_fois stratégiques, symboliques et techniques Ils sont stratégiques: les groupes recourent aux ressources de leurs intelligences pour agir sur les autres via l'information qu'ils propagent, traitent, organisent, interdisent. Cette mobilisation des moyens informationnels au services de desseins de pouvoir dessine des infostratégies. Ils sont symboliques: le symbolique ce sont les images, les croyances, les valeurs et les représentations que partagent les acteurs. Comme toute activité humaine, le conflit est_régi par ces puissances invisibles, y_compris sous_les aspects d'utopies, idéologies ou mythologies. Leur force d'attraction ne diminue pas avec la sophistication des techniques, bien au_contraire. Ils sont techniques: les technologies autorisent (mais ne déterminent pas) les manifestations du conflit. De_la_même_façon, elle modifient les rapports de pouvoir, de savoir ou de croire, les rapports avec l'espace et le temps d'une époque. Il faut donc penser simultanément ces trois dimensions. Par_exemple analyser les menaces contemporaines de type infoguerre uniquement en terme de dangers de la technologie (que devrait résoudre une bonne dose d'humanisme ou une bonne protection informatique ou juridique), c'est se condamner à ne pouvoir ni comprendre ni anticiper. L'information comme processus Tout_cela nous ramène à la notion centrale d'information. L'information se présente au regard tantôt comme mémoire, tantôt comme savoir, tantôt comme message, tantôt comme programme, tantôt comme matrice organisationnelle'comme le note Edar Morin. Elle ne peut se réduire ni aux données, ces unités quantifiables qui sont_traitées stockées ou quelque_part et qui servent notamment à la mesurer. Ni aux messages qui lui permettent de circuler. Les messages ont donc à_la_fois une valeur de nouveauté (informer c'est alors révéler un contenu, réduire une incertitude entre des possibles) et, contradictoirement, une valeur de relation (être_accepté aisément compris , mis en_commun). L'information ne peut pas non_plus être_assimilée à la connaissance qui en résulte lorsqu'un cerveau en intègre la signification et relie des informations pour les rendre productrices de savoir. Enfin, l'information ce ne sont pas non_plus les programmes (ceux des logiciels ou ceux de notre code_génétique) qui contiennent en puissance d'autres états de la réalité et agissent comme des commandes. L'information c'est tout_cela à_la_fois. C'est le processus qui explique la continuité de ces quatre états. Nos machines à communiquer (N. T. I. C technologies reposant sur le code numérique et la structure en réseaux) fonctionnent par le perpétuel passage par les quatre stades de l'information et exploitent leurs quatre dimensions. D'où la complexité de toute réflexion stratégique sur le sujet. Pour le dire autrement, l'information est une différence faisant sens pour un interprétant dans un contexte. Il n'y a pas_d'information'en soi',de ressource qu'il serait souhaitable d'accumuler pour ses vertus miraculeuses et bonne par essence. L'information résulte de la conjonction d'un contenu, d'un code qui en permet la représentation et d'une organisation humaine (des groupes partageant des systèmes d'interprétation de l'information) et techniques (l'appareillage qui la formate, la traite, la conserve, etc..Elle vaut dans un environnement et une conjoncture. Si nous l'envisageons dans une optique stratégique, l'information paraît se prêter à trois usages offensifs:--Une appropriation non désirée, rançon de sa durabilité. Qu'elles soient relatives à des choses (techniques autorisant des performances, connaissances déterminant des stratégies) ou_qu'elles concernent des acteurs (localisation, repérage, surveillance), les informations sont génératrices de pouvoir. Avec la perte de la confidentialité protectrice, allant du vol de brevet au viol de la vie_privée, il_y_a toujours danger et perte. L'information menace la confidentialité. Mais savoir ce_qu'ignore l'autre, le savoir au moment juste (le facteur temps, notamment par obsolescence de la connaissance et l'importe de la vitesse de réaction, devient crucial), c'est aussi une source de pouvoir.--Une pénétration dommageable, rançon de sa transmissibilité. L'information est une force agissante. Elle crée des choses ou des relations et en détruit. Elle produit de l'ordre et du désordre. En_particulier l'information fausse, déstructurante occulte la vérité, enlève la capacité de réagir de façon appropriée, détruit la mémoire ou annihile la capacité de traitement. De la désinformation politique au virus_informatique, du bobard au sabotage, l'information menace l'information.--Une propagation périlleuse rançon de sa reproductibilité. Le monopole de sa diffusion ou le contrôle exercé sur sa réception, via la manipulation ou la propagande, menacent la pensée critique et interdit tout possibilité de réponse, et partant toute relation humaine libre. L'information menace alors la communication. Dans une relation stratégique l'information représente trois valeurs (qui se mêlent largement). C'est d'abord la valeur'décisionnelle'(ici'être_informé'c'est savoir des choses vraies qui permettent des actions appropriées. Ainsi l'information permet l'anticipation (prévoir la situation ou les comportements du concurrent ou de l'adversaire, donc en_quelque_sorte gagner sur le temps pour agir); elle permet la précision ou la coordination (c'est_à_dire une meilleure utilisation de ses ressources: gagner sur de l'énergie. Elle permet enfin la reproduction (rééditer une performance, utiliser les moyens les plus appropriés, telle une invention technique, pour atteindre ses buts: gagner sur des ressources) L'information possède ensuite une valeur relationnelle (celle qui en permet l'échange et la communication). Ici la relation peut être de l'ordre du lien et du partage: sa forme la plus évidente est_partagée la croyance par une communauté humaine . Mais la relation peut aussi être marchande: l'information est après tout désirable donc monnayable. L'information a, enfin, une valeur'cumulative'(celle d'agir sur l'information). Celle-ci peut être positive: une information structurante qui permet d'accumuler d'autres informations, de mettre en rapport des éléments, de les rendre plus signifiants encore, cela s'appelle tout simplement le savoir . Mais cette valeur implique son contraire: la capacité de détruire l'information, d'ajouter de l'entropie et du désordre (telle serait la'valeur d'usage'd'un virus ou d'une opération de désinformation pour son promoteur). Le problème étant qu'il n'existe aucune technologie qui garantisse la réussite dans les trois domaines, et qui confère ce_que l'on pourrait résumer sommairement comme capacité d'agir sur la réalité, capacité d'agir sur les gens, et capacité d'agir sur la capacité. Les'tuyaux, les vecteurs, moyens et procédures de traitement de l'information n'accroissent nécessairement ni la valeur de décision de l'information, ni sa capacité d'engendrer du savoir; mais dans_tous_les_cas elle ne garantit aucun succès communicationnel. Elle produit même parfois des échecs pitoyables quand on confond technique et culture et qu'on se demande avec angoisse pourquoi les gens qu'on veut si généreusement faire pénétrer dans le_monde de la modernité vous haïssent si fort..Stratégies du savoir et du croire Donc l'information est un facteur stratégique. C'est un facteur négatif (par sa capacité de plonger l'Autre dans le chaos ou de l'amener à des comportements dommageables). C'est aussi une facteur positif (pour autant_qu'elle permet la décision, mais aussi par la capacité de contrôler les croyances ou les connaissances des autres qu'il confère). Le problème est qu'il ne suffit pas_d'en acquérir (de monopoliser des représentations vraies et opérationnelles de la réalité, comme dirait le stratège, de produire, distribuer ou répartir des_biens informationnels, comme dirait l'économiste). Il est également de diriger l'information, et_enfin souvent de l'éliminer (soit pour se protéger de l'information fausse ou étouffante, soit pour interdire sa propagation). Il est enfin, idéalement, de décider des modes d'acquisition de l'information et, en somme, de_ce_qui sera_considéré comme information. Ceci implique la nécessité de distinguer dans l'analyse les différents stades de l'information (et, par_exemple, de ne_pas confondre la quantité de données disponibles avec acquisition d'une connaissance opérante). Mais cela implique aussi le refus d'une vision angélique. Par vision angélique, entendons la célébration naïve de l'information immatérielle, ressource se partageant sans appauvrir personne. Cette vision occulte un facteur fondamental. Si l'information devient une valeur cardinale (et au sens stratégique, et au sens économique), il_y_a forcément intérêt à en organiser la rareté. Savoir avant, savoir ce_que sait, interdire de savoir, faire_croire, décider comment l'autre sait ou croit, diriger son attention deviennent de nouveaux facteurs de puissance. Penser uniquement l'information en termes de valeur d'usage (elle permet de) ou en valeur d'échange (elle se transmet) c'est oublier cela. Il faut au_contraire en développer une vision complexe et en terme d'interaction. Bien sûr, bien avant_que tout_cela soit_théorisé ainsi, et bien avant même que ne soit_découvert ce mot-valise d'information, les praticiens en connaissaient déjà l'emploi offensif. Même au temps de la guerre_du_feu, les adversaires cherchaient à s'impressionner, à se dissimuler, à se guetter et à se tromper. De_tous_temps, on a_lutté avec des mots, des images, des signaux. Bref, les antagonistes avaient_connu toujours des stratégies (ou des infostratégies) qu'on peut grossièrement classer en quatre catégories Stratégies d'amplification (faire partager ses convictions, persuader, mais aussi impressionner, menacer, rassembler, proclamer. Stratégies de rétention (toutes_les variétés du secret, qu'il porte sur le futur, les plans ou projets des acteurs, sur le passé, afin se mettre à_l'abri_de la répression ou de la dénonciation). Stratégies d'acquisition (guetter, observer, bref, les divers types d'intelligence ou de surveillance). Enfin des stratégies de perturbation: telle l'intoxication qui s'adresse plutôt aux ennemis pour les leurrer, la désinformation qui consiste à propager délibérément des informations fausses pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire, ou encore l'attaque contre ses systèmes_d'information, etc. Qu'y a-t_changé-il de à l'ère d'Internet et de l'infoguerre, au_delà des facteurs évidents: puissance de traitement des NTIC, rôle crucial de l'information dans nos sociétés, instantanéité et universalité des moyens de communication, etc.?Il est évident que les missiles sont plus puissants et plus précis, les ordinateurs plus rapides, que les satellites surveillent mieux, bref que les moyens de lutte et de contrainte connaissent le même progrès dû aux NTIC que les moyens de communication ou de production. Mais le changement va bien au_delà. Toute technique est une économie d'énergie et un gain de complexité (génératrice à_la_fois de liberté et de dépendance) et ceci est particulièrement vrai pour les technologies de la mémoire, de l'intelligence et de la communication qui prolongent notre cerveau au_dehors. Elles ne servent pas seulement à accroître nos possibilités elles supposent une réorganisation y_compris de nos rapports_sociaux. Et notamment, du conflit. En somme: quels changements de ces règles immémoriales dans une époque dominée par les 4 M.? Marché (pour ne_pas dire marchandisation générale de l'existence. Mondialisation (interdépendance planétaire des hommes, des richesses et des savoirs circulants. Médias (et hypermédias: les N. T. I. C. et l'idéal du tout savoir, tout exprimer qu'elles favorisent. Morale (le politiquement correct, le droit_d'ingérence, la judiciarisation de tous_les rapports_sociaux, la diffusion d'une sensibilité hostile à tout mode de discrimination ou d'autoritarisme, le culte médiatique de la victime , de la repentance, etc.. Insistons ici surtout sur le troisième M: les médias. Les NTIC ont_produit un changement de règles qui n'est pas seulement de l'ordre du quantitatif (puissance), ou la vitesse (c'est-à-dire de l'apparente abolition de la distance physique et du délai). Il est également qualitatif et structurel Les bouleversements portent sur les facilités, les fragilités et les finalités du conflit. Facilités, fragilités, finalités. Facilités? elles sont multiples. Les technologies numériques, en réduisant toute information, qu'il s'agisse d'une image animée ou d'un texte ou un programme, en un code unique digital (0 ou 1) permettent des modifications de la moindre de leur composante. Du_fait_des réseaux, cette intervention peut s'effectuer à_distance. En clair: toute information peut-être truquée, altérée, traitée par un une utilisation du code numérique. Un virus remplace une bombe. Un modem suffit à rentrer sur le champ_de_bataille. Un forum suffit pour lancer une rumeur ou une désinformation. Une recette reprise sur un site transforme n'importe quel gamin (un script kiddie) en redoutable pirate. Une pétition sur la Toile vaut brevet de résistance au totalitarisme . Bousiller la mémoire (ou la réputation) d'un concurrent est_risqué moins que de lui envoyer des saboteurs. Un écran vous permet de vous battre sur un autre continent. Un site anonymiseur suffit à assurer l'impunité. Une page_perso vous transforme en éditeur de brûlot d'opinion. Un algorithme permet de prendre le contrôle d'une machine distante. Vos victimes ne rendent pas les coups et n'agonisent pas disgracieusement sous vos yeux. Tentant, non? Du coup, la possibilité d'agression s'ouvre à des acteurs divers, économiques, privés, militants, délinquants, qui n'ont plus besoin d'avoir le monopole de la violence légitime caractéristique de l'État, maître de la guerre. Mais il s'agit aussi d'une facilité de propagation. Dans le_monde_des réseaux, ce_qui est_entré en un point (un libelle subversif, un_livre interdit, une rumeur électronique, un virus) n'en sort plus. Toute chaîne vaut ce_que vaut son maillon le plus faible. Quand se combine le_mode de diffusion pyramidal des mass_media (un émetteur une multitude de récepteurs) plus le_mode de propagation viral des nouveaux médias (tous émetteurs tous récepteurs, tous connectés), le résultat est redoutable. Contrôler les flux d'informations (qu'il s'agisse de nouvelles du monde, d'ordres de Bourse, de_ce_qu'il est_convenu d'appeler économie de l'attention, de savoirs scientifiques), qu'ils soient positifs ou négatifs devient le ressort le plus intime du véritable pouvoir. À ces facilités, correspondent autant de fragilités Elles sont d'abord organisationnelles. La solidarité de fait des structures vitales d'un pays (transport, communication, approvisionnement énergétique, etc..) la monoculture technologique évoquée plus haut, notre dépendance de circuits informationnelles fiables pour tous_les modes de coordination ou de transactions, les interrelations incessantes et les transferts de donnée décisives au_sein_des entreprises, la possibilité au_moins théorique d'acquérir un pouvoir sur la vie d'un citoyen en corrélant des bases_de_données, parfois isolément très triviales et innocentes Autant de possibilités de propagation de mini-catastrophes. Les réseaux sont difficiles à interrompre: Arpanet, ancêtre d'Internet avait_été_conçu justement pour résister à une attaque soviétique sur les systèmes de communication et commandement. Ils sont sensibles à la contagion. Celle des virus et celle des rumeurs, mais surtout celle du désordre. À preuve, la superpuissance se sent vulnérable. L'obsession américaine d'une attaque cyberterroriste qui paralyserait ses réseaux_informatiques, financiers, routiers, énergétiques, est flagrante. Ce sont aussi des fragilités temporelles. Le fait évident que l'information aille toujours plus vite dans nos sociétés, qu'elle fonctionne en flux tendus et qu'il faille réagir instantanément implique aussi que nous sommes_entrés dans une économie du temps. Symétriquement, le temps perdu ou gagné a acquis une valeur stratégique. Gagner quinze jours sur le concurrent par l'intelligence_économique est un avantage important, gagner quelques secondes sur des réactions instantanées peut décider d'une guerre. Corollaire du corollaire: faire perdre du temps à l'autre, c'est lui infliger un préjudice. Quant un virus provoque un déni d'accès sur quelques sites importants (c'est_à_dire les bloque quelques heures) la nouvelle_économie frémit. Faire perdre du temps par des leurres ou des ruses, c'est déjà vaincre. Les facilités sont enfin psychologiques et symboliques. Zéro-risque, zéro-mort, zéro_défaut: nous vivons dans des sociétés obsédées par l'élimination de l'aléa, et ultrasensibles. Le refus d'accepter la mort et la souffrance est_amplifié par les médias prompts à exalter la figure de la victime ou à chercher des coupables à dénoncer. La peur de l'accident technique (bug de l'an_2000), biologique (contamination), écologique (pollution) devient un ressort de l'imaginaire voire des croyances politiques, tandis_que la superpuissance américaine (ou au_moins le Pentagone) souffre du paradoxe du vainqueur. Il se traduit par un discours qui décrit le_monde comme paradoxalement plus redoutable qu'à_l'époque de la puissance soviétique: États voyous, criminalité, dissémination des armes de destruction massive, terrorisme, infoguerre, menaces_asymétriques, périls menaçant les infrastructures critiques (notamment informationnelles), etc. Le désordre semble partout menacer un ordre qui n'a_jamais été si puissant. De façon moins dramatique chaque entreprise ou institution devient fragile. Soumise à l'impératif universel de séduction, elle est à_la_merci_d'un bruit, d'un mouvement d'opinion, dans_la_mesure_où tout dépend de son image_de_marque, d'un capital invisible de confiance ou d'attraction. Les nouvelles règles De nouvelles finalités sont_apparues également. Certaines pourraient être_qualifiées de mégastratégiques. Ce sont celles de l'hyperpuissance. La doctrine militaire U_s. en_particulier, a_intégré les technologies de l'information: Comme multiplicatrices (ou directrices) de forces (intégrée à des moyens de frappe à_distance, d'interception, de paralyse de l'adversaire dans un cadre d'intelligence absolue (l'oeil de Dieu dirigeant le doigt de Dieu) Comme préalable de la force: systèmes de surveillance et de détection des périls, mode de prévention ou de préemption voire dissuasion Comme organisatrices de la force: intégrée au_sein_du système des systèmes des moyens de défense et de prévention, l'information transforme les organisations militaires suivant le principe du réseau. Comme substitut de la force: la supériorité informationnelle devient dissuasive en soi et garantit de la paix; action militaire, diplomatique informationnelle, économique se confondent comme moyens d'assurer l'ordre du monde. L'élargissement (enlargment) du modèle de la société_de_l'information passe par l'exercice du soft_power, et de l'information_dominance, c'est-à-dire par les tous_les moyens de contrôler et favoriser en_douceur la globalisation: la notion de guerre perd quasiment son sens. Comme transcendant la force: le niveau atteint dans le développement des NTIC détermine le niveau de démocratie, de richesse ou de puissance, ennemi/ami est_remplacé par anciens/modernes. Les adversaires sont ceux qui ne peuvent ou ne veulent participer au processus de passage à la société planétaire de l'information. L'information devient le ressort de l'histoire. L'hyperpuissance rêve (ou rêvait) de garantir le nouvel ordre mondial en promouvant le modèle de la société_de_l'information, avec ses valeurs planétaires, politiques et économiques. En retour apparaissent des micro stratégies; leurs buts: profit, démarche militante, terrorisme, résistance, hypercompétition économique, déstabilisation, mais aussi jeu, goût de l'exploit gratuit. Les réseaux favorisent à_la_fois l'émergence de nouvelles communautés, de nouvelles motivations et d'enjeux idéologiques, dont les revendications technolibertaires d'autonomie totale dans le cyberespace, de nouveaux imaginaires et codes, tels ceux des hackers. Le but des acteurs, dans_le_cadre_d'une stratégie du faible_au_fort peut être non de remporter la victoire au sens clausewitzien (imposer sa volonté politique à l'autre) mais d'infliger un dommage ou simplement d'échapper aux règles de la société du contrôle que décrit Deleuze. Toute une gamme se trouve alors à leur disposition qui va de la protestation, à la punition temporaire, en passant par la perte financière, la déstabilisation infligée à la victime, jusqu'à la destruction des systèmes et le chaos. Et, bien_sûr, ces finalités sont_intéressées aussi. Que la richesse résulte de la production, de la distribution et de la demande de données, d'images ou symboles, qu'une_part non moins importante du travail consiste à manier des signes et non des choses, que l'invention d'informations nouvelles, sous_la forme de théories ou d'innovations techniques plus efficaces, d'images et spectacles plus séduisants, de discours plus convaincants soit jugée hautement, que les machines et dispositifs informationnels se multiplient, etc.: voilà autant de raisons qui militent pour inciter à lutter suivant la formule consacrée par, pour, contre l'information. Conséquences? Les conflits ne se déroulent plus horizontalement: État contre État, idéologie contre idéologie, puissance économique contre puissance économique. Via les nouvelles_technologies et les réseaux, les entités politiques affrontent les entités économiques (voir l'exemple d'Echelon qui reconvertit les moyens de surveillance de la guerre_froide dans la guerre_économique), des groupes privés, tels les hacktivistes, ces hackers politisés, s'en prennent à des États, etc. Il faut réviser nos distinctions stables: la guerre comme emploi des armes, la révolution comme prise_du_pouvoir institutionnel, l'économie comme domaine de la concurrence pour des_biens rares, non du conflit, la communication comme moyen de rapprocher les hommes... Nous savions l'importance de_ce_qu'il est_convenu d'appeler les zones grises (entre politique et économique, guerre_et_paix, crime et géostratégie, privé et public, etc.; nous réalisons que nous entrons aussi dans l'ère des stratégies_grises (entre violence et communication hégémonie et chaos, déstabilisation et contrôle, concurrence et conflit). Conclusion Tout ceci nous impose une responsabilité intellectuelle. Pour comprendre, peut-être prévoir et maîtriser, il faut rassembler des compétences, collecter des données et confronter les idées. Il ne s'agit d'être ni pour ni contre la technique, Internet ou la société_de_l'information. Il s'agit de traiter ces conflits comme des faits dont il faut déterminer les formes, les occurrences, la finalité, la genèse. De faire, en somme, pour le conflit_informationnel ce_que la polémologie entendait faire pour la guerre et le conflit physique. Car par un travail transdisciplinaire qu'intellectuels et chercheurs contribueront à la stratégie informationnelle dont ont besoin notre pays et l'Europe. Une géopolitique des grands desseins face_aux projets de l'infodominance globale une politique de l'autonomie technologique face_au risque de dépendance technologique, une politique des intérêts de puissance à_l'époque des offensives globales. Qu'est-ce que l'infodominance? En un sens initial, infodominance ou dominance_informationnelle, est un néologisme d'origine militaire. C'est un avantage tactique, opérationnel. Il se réfère aux moyens essentiellement technologiques de connaître le champ_de_bataille et de plonger l'Autre dans le brouillard. En un second sens, plus géostratégique, infodominance désigne un objectif économique, technologique et politique global: la gestion du monde par et pour les technologies de l'information. Par et pour le contrôle des perceptions, volontés, savoirs et modes de relation de ceux qu'il faudra bien appeler les infodominés. L'infodominance devient programme voire utopie. Il n's'agit plus du gain d'un avantage dans le conflit, mais de la transformation des règles du conflit, voire au stade ultime de l'abolition du conflit (le règne des choses et du droit). Ceci au prix d'une double extension. Il ne s'agit plus seulement de monopoliser ou d'anticiper de l'information, des données actuelles et pertinentes gérées en temps_réel. Il est désormais question de contrôler les normes, les standards, les réseaux qui servent à la répartition de l'information. Voire d'imposer à la planète entière un ensemble de croyances et objectifs. Le passage à la société_de_l'information, envisagé comme perspective inéluctable d'un nouveau déterminisme historique, entraîne l'oubli des vieilles catégories d'ami et d'ennemi. L'infodominance consiste donc également à propager ce modèle qui à son tour justifie l'infodominance


< Precedent - Suivant >


(Votre publicité ici)


Copyright © Strategic-Road.com
Tropes Web V1.0
Copyright Acetic, 2000-2002