Information, valeurs, menaces - François-Bernard Huyghe
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Information, valeurs, menaces François-Bernard Huyghe, Soit l'idée que l'information vaut quelque_chose. C'est une différence qualitative, une variation, qui peut être_ressentie différemment ou estimée par un interprétant. Telle est aussi la caractéristique de toute valeur qu'il s'agisse du sentiment esthétique, de l'approbation morale ou de la spéculation boursière L'information est elle-même une différence qui produit une différence pour quelqu'un.. C'est ce_que résume l'apologue Vous vous promenez dans la rue; vous donnez un coup_de_pied à une brique, elle bouge: vous lui avez_transmis de l'énergie. Vous donnez un coup_de_pied à_un chien, vous lui transmettez de l'information, la douleur. Il réagit différemment soit en fuyant, soit en grognant, soit en vous mordant,. L'information ne vaudrait donc, en positif ou en négatif, que pour un récepteur: votre shoot n'apporterait pas la même information à_un éléphant ou à_un ordinateur. Historicité d'une notion Que l'information soit une valeur semble encore plus évident aux tenants de la théorie dite de l'information de Shannon_et_weaver de 1949: sa fonction est précisément de mesurer la valeur en information, dans une vision probabiliste. Son maximum, sa plus grande densité, correspond à une réduction des choix possibles entre des éléments susceptibles d'être_discriminés. Plus large le choix, par_exemple plus les éléments ont une probabilité égale d'apparaître, donc plus forte l'entropie, plus riche la capacité de réduire l'incertitude de chaque élément faisant différence. Bien_sûr, il existe toutes_sortes_d'objections à la généralisation philosophique de cette théorie, à commencer par le rappel que ce n'est pas une théorie de l'information, mais une théorie mathématique de la communication voire de la signalétique. Qu'elle est fort utile pour résoudre des problèmes techniques d'utilisation optimale des signaux mais pas pour comprendre le sens véhiculé par les messages, sa réception, ses effets psychologiques et sociaux . Qu'elle implique ce paradoxe: le message le moins signifiant puisque le plus aléatoire serait le plus riche en information. De la restitution des variations à la reconnaissance des formes s'ouvre le gouffre du sens. Enfin et surtout, ladite théorie ne nous dit pas ce_qu'est ce concept bouche-trou: l'information existe puisqu'on la mesure ou plutôt qu'on mesure le coût de l'acquérir ou de la dupliquer . Or l'information est un processus. Nous ne le connaissons que par ses effets qui sont tout sauf simples. Il faut bien_qu'il y ait de l'information puisqu'il_y_a communication, donc victoire de l'information sur les distances, mais aussi transmission, donc succès contre le temps et l'oubli et_enfin propagation, donc lutte de l'information contre l'information, ou plutôt contre les résistances du déjà acquis et du déjà cru. L'information est quelque_part sur ce triple front et réside dans ce triangle des Bermudes. L'information se présente au regard tantôt comme mémoire, tantôt comme savoir, tantôt comme message, tantôt comme programme, tantôt comme matrice organisationnelle.''suivant Edgar Morin. Elle est data, knowledge et news pour les anglo-saxons. Or, elle ne peut se réduire aux données, des unités de variation stockées ou traitées quelque_part et produisent des traces. Ni aux messages qui lui permettent de circuler et n'en représentent qu'une forme d'existence temporaire. L'information ne peut pas non_plus être_assimilée à la connaissance qui en résulte lorsqu'un cerveau relie des informations pour faire émerger une forme mentale d'un fond. Enfin, l'information, ce ne sont pas non_plus les programmes (ceux des logiciels ou ceux de notre code_génétique) qui contiennent en puissance d'autres états de la réalité et agissent comme des commandes. L'information c'est tout_cela à la fois. C'est le processus qui explique la continuité de ces quatre états. Assez vite, la théorie de l'information, puis ses déclinaisons cybernétiques donnent lieu à une valorisation d'un autre ordre: la conviction que la bonne société repose sur un bon usage ou un bon partage d'une information disponible en pleine croissance. L'optimisme des premiers penseurs de l'information n'a pas_d'autre source. Voir Shannon définissant une bonne gestions cybernétique du politique comme remède à la barbarie. Voir Laswell exaltant la société démocratique comme capable d'assurer la répartition des connaissances donc des pouvoirs. Or c'est négliger trois ambiguïtés. D'abord elle qui porte sur le rapport entre données et connaissance. Il est évident que la disponibilité de données, ou les instruments qui en permettent le stockage, le traitement, le transport, ne garantit pas un savoir (une représentation organisée de la réalité, la rendant plus intelligible). Le savoir consiste aussi à éliminer, hiérarchiser, classer les données accessibles, non à les accumuler. L'information, processus d'acquisition d'éléments informés au sens étymologique, ne repose qu'en partie la multiplication des modes et objets de représentation. Une autre ambiguïté porte sur les rapports entre information et communication.. Il_y_a une certaine contradiction entre information, nouveauté demandant un effort d'acquisition et d'intégration et la communication effusion ou communion.:''D'où, comme le dit Daniel Bougnoux, l'antagonisme de l'information et de la communication, néanmoins contraintes de cohabiter dès_lors_que celle-ci (la communauté, la connivence participative ou la chaleur du massage) est la condition et le préalable obligé de celle-là (le message qui ouvre, qui complique ou éventuellement contredit nos mondes propres)..Une troisième ambiguïté porte sur réduction de l'incertitude et réduction du conflit. Ceci suppose l'idée fort ancienne que les affrontements résultent d'une ignorance et qu'une véritable connaissance mènerait sinon à l'harmonie des intérêts du_moins à la réduction des hostilités. Tout nouveau moyen de communication est_accompagné de prédictions humanistes et de phrases immortelles sur l'humanité qui rapprochée et tout ébahie de se découvrir si semblable en toutes ses composantes ne pourrait bientôt plus se faire la guerre. Victor_hugo n'y a_échappé pas davantage que Bill_gates. Le téléphonographe le cinématographe ou le dirigeable ont_suscité autant de discours prophétiques avant 14-18, qu'Internet avant l'hécatombe des start-up. Avec le succès que l'on sait. De l'utopique au stratégique Deux éléments contribuent à répandre dans l'esprit du temps la notion d'une valeur intrinsèque de l'information Avec les mass_media et industries culturelle, le négoce d'états de conscience, selon l'expression de Bernard Stiegler, se révèle une activité économique et sociale cruciale. On la rattache d'abord à une logique d'unification. de l'espace et du temps (au rythme des événements mondiaux retransmis instantanément). des esprits aussi, reprochent les premiers adversaires des industries de l'imaginaire raisonnant en termes de pouvoir sur le récepteur. De là découleront un contre-discours sur les nouveaux médias voués à l'expression et à la diversité ou l'économie de la connaissance. Puis un contre-contre-discours hostile à la marchandisation générale ou plutôt la sémantisation de la marchandise, qui occupe toute notre conscience comme porteuse de signes, emblèmes d'appartenance ou d'identification. Enfin, dernier élément: la constitution dès les années 60 d'une idéologie post-industrielle représentée par quelqu'un comme Daniel Bell puis par des épigones moins subtils de type Alvin Toffler, puis devenant ce_qu'il est_convenu d'appeler l'utopie de la communication. Sa vulgate annonce le passage à une société dite indifféremment de l'information, de la communication, du savoir, des réseaux comme_si ces termes étaient équivalents. On nous fera grâce d'en détailler les composantes: éloge de la transparence généralisée, prédictibilité de l'évolution sociale, déterminisme des moyens de communication et non_plus de production, réduction du politique au technique et au consensuel, règne des choses (une société enfin libérée du facteur aléatoire, les passions, au profit d'une gestion rationnelle), meilleure organisation des processus matériels et sociaux et réorientation des activités humaines vers_la création et le partage de savoir.. Dans cette vision l'information est_considérée substantifiée comme une ressource difficile à produire mais de_plus_en_plus facile à stocker, circuler et dupliquer, bonne par nature puisque génératrice de possibilités nouvelles: seule sa rétention pourrait produire des effets de pouvoir ou de manipulation. D'où le double idéal d'une société plus rationnelle, égalitaire et protectrice et d'un individu répondant à l'impératif généralisé d'expression de soi et d'authenticité...Ceci se reflète dans une vision de l'économie moins centrée sur la lutte_contre la rareté, la production et la circulation des choses que sur la répartition de l'information et du risque. Ainsi, l'entreprise est_assimilée à_un système à capter des signaux, à émettre des images et à faciliter des flux. Capter des signaux c'est ici distinguer les tendances émergentes qu'il s'agisse de profiler une clientèle et de s'adapter à son style de vie ou d'imaginaire, de surveiller les innovations techniques ou des initiatives de la concurrence, à anticiper les risques et les renversements, si possible les nouveaux standards et les normes d'un perpétuel changement. Émettre des images se réduit le plus souvent à minimiser le risque de ne_pas être éthiquement, politiquement, écologiquement, culturellement correct. Dans nos sociétés obsédées par l'idéal du zéro_défaut et du zéro danger, cela suppose traçabilité pour le passé, vigilance pour le_présent et précaution pour l'avenir. Cet impératif se décline en respect pour le corps (la santé), la Nature (l'environnement), l'individu (sécurité , intimité), le sujet communautaire (juridisme et protection des minorités)..Enfin, la gestion des flux de données, souvent conçue suivant le paradigme du réseau présumé souple, innovant et économe en frictions et commutations inutiles, réducteur des hiérarchies et des contraintes. Nous verrons plus loin_que ce triple idéal de l'anticipation, de la séduction et de répartition prend un tout autre sens dans_le_cadre_d'une polémologie de l'information. En_effet, notre but n'est ici nullement de critiquer cette idéologie de l'information comme naïve: surévaluant les possibilités de la technique, simplifiant la complexité des rapports humains, ou occultant la persistance de rapports de pouvoir sous d'autres formes plus douces. C'est plutôt la dimension ironique ou paradoxale qu'il nous semble important souligner. Celle-ci se traduit notamment par le retour du stratégique. Il nous suggère l'hypothèse que la société dite de l'information se révèle être une société du conflit dont l'information serait à_la_fois la mesure, l'instrument et la cible. Les invariants stratégiques Que l'information soit un élément stratégique, au_même_titre que la force, n'a_échappé guère aux penseurs du conflit. Acquérir une connaissance vraie et la monopoliser par l'usage du secret et du faux, paralyser la capacité décisionnelle adverse par des leurres et feintes, étaient du_reste des principes que prônaient penseurs grecs et chinois d'il_y_a vingt-cinq siècles. Ils n'ignoraient pas non_plus le rôle des arts de convaincre et de faire_croire, c'est-à-dire d'user de représentations dont il n'importe guère qu'elles soient disponibles pour un acteur au bon moment et refusée à son adversaire, mais dont il faut qu'elle soit_partagée et propagée. Les premières accroissent la liberté d'action de qui les possède, les secondes décident de_ce_que seront les camps et quelle sera leur force morale. La stratégie consiste à penser une action contre autrui qui tente de contrarier cette action: en cela l'information représente un pouvoir sur les choses, sur les gens et sur l'information elle-même. Sa valeur dépend de sa capacité de limiter la complexité des choix au profit de la décision. Cette connaissance porte sur les conditions extérieures du déploiement de l'action, mais aussi sur les plans de l'adversaire (qui sait souvent qu'il en est ainsi et peut penser ses coups en_fonction_de leur prédictibilité). Sun Zi y ajoutait la connaissance de soi et de ses propres forces: Connaissez vous et connaissez l'adversaire et jamais ne serez_vaincus en cent guerres. Ces modes d'acquisition de l'information (avec leur corollaire, les procédures de protection du secret, d'intoxication ou de déception des décideurs adverses, voire de dégradation de leurs systèmes_d'information ) caractérisent la relation conflictuelle. Un savoir stratégique ne saurait être pure technique, moyens garantissant une fin et permettant une économie de temps ou de ressources. L'avantage informationnel dépend de l'opportunité juste et donc du temps (éventuellement de la capacité de faire perdre du temps à l'adversaire et d'accroître son incertitude). Pareil avantage peut être très éphémère. Il peut être aussi très marginal dans_la_mesure_où il dépend de l'état des connaissances d'un adversaire ou d'un concurrent, plus de l'anticipation de l'effet de cette différence sur son comportement. Le problème de discrimination de l'information pertinente est donc crucial; L'information agit aussi sur les gens: nos représentations nous possèdent autant_que nous les possédons. D'être facteur d'adhésion met l'information/croyance au_centre_d'un processus complexe entre relation (croire c'est souvent rentrer dans une communauté), opposition (la croyance suppose un refus d'autres représentations concurrentes tenues pour fausses ou perverses, et bientôt la construction), mais aussi focalisation: croire c'est diriger son attention sur un énoncé ou un thème et d'une certaine façon se fermer à d'autres possibilités ou à d'autres ouvertures sur le_monde. La bonne_nouvelle c'est que tout ceci ne se laisse guère réduire en équations et que la persuasion, pragmatique et non technique, est le plus aléatoire des arts. Les mystères de la réception et les pièges de l'interprétation ont_guéri plusieurs générations de chercheurs de définir les recettes de la manipulation des esprits, mais pas les pratiquants de persévérer en_dépit_de cette imprédictibilité des effets. Enfin l'information agit sur l'information. Positivement d'abord. Des informations qui mettent en ordre les données enregistrées, des connaissances qui hiérarchisent et relient des connaissances, des moins de signes qui produisent des plus de sens, simplifier les structures pour ouvrir le champ des possibles, cela définit assez bien le travail de l'intelligence . Mais cette valeur peut être_affectée du signe négatif: l'information, à_rebours de son étymologie-informer, mettre en forme-peut être un facteur de désordre et détruire l'information. Tel est le cas du virus_informatique. Reste aussi le cas où la valeur de l'information sur l'information est purement conventionnelle: le mot_de_passe ou l'identifiant ne valent en rien par leur contenu et leur signification nulle mais uniquement par leur rareté organisée. Il ne suffit pas_de s'imprégner de ces principes comme pour se guérir de la tentation de la simplificatrice ou de l'angélique. Encore faut-il les rapporter aux conditions actuelles. Celles-ci sont d'ordre à_la_fois technique, et stratégique. Et chacune entraîne ses paradoxes. Technique et stratégique En considérant le_point de vue de la technique, nous réalisons combien les deux grandes composantes de la révolution des NTIC, numérique et réseau peuvent autant favoriser les gains de destructivité que les gains de productivité ou améliorer la pratique de la contrainte autant_que celle de la communication. Le_monde_des NTIC, qu'on décrivait comme celui l'invention perpétuelle, de l'intelligence collective et de l'accessibilité sans limite aux biens immatériels s'est_révélé vite sinon paranoïaque, pour le moins hanté par l'obsession du risque, l'explosion de la capacité de nuisance, qu'il s'agisse du cybercrime, de l'infoguerre, d'infordominance ou de guerre_cognitive. Des thèmes récurrents confidentialité et intimité menacées, manipulations invisibles, destructions et prises_de_contrôle à_distance et quasiment sans moyens matériels importants obsèdent autant les internautes persuadés d'être_menacés par Big_brother que les grandes bureaucraties. À commencer par celles des USA qui dépense des millions_de_dollars pour protéger ses infrastructures vitales contre un Pearl_harbour électronique toujours annoncé, jamais réalisé. La fragilité est inhérente au numérique et à nos prothèses intellectuelles qui éloignent de nous nos mémoires et nos moyens de calcul. Ils accroissent notre dépendance à_l'égard_de protocoles techniques incontrôlables dont la connaissance suffit souvent à conférer un pouvoir indésirable. Dans le même mouvement, manipulation des traces, falsification des mémoires et transactions, deviennent des instruments plus accessibles au faible: le seuil d'entrée sur le terrain du conflit s'abaisse en proportion. Quant_à la structure en réseau elle n'est pas seulement favorable à la souplesse, à la décentralisation, à la réadaptation perpétuelle, à l'économie de moyens, à la meilleure circulation des connaissances et à la stimulation des acteurs responsabilisés et participants. Elle est aussi favorable aux contagion. Un système qui repose sur les flux, flux d'information, flux numériques ou flux d'argent et d'attention fait glisser l'axe du pouvoir de l'imposition de contraintes au formatage, de la hiérarchie à la détermination des normes et à l'exploitation des propriétés du système, des sommets visibles au noeuds invisibles. Rappelons simplement que netwar, la guerre_en_réseau est un des concepts de pointe des stratèges U_s, et que la société en réseaux suscite aussi le terrorisme en réseau qui utilise toutes_les possibilités de sa technologie. Les technologies de l'information sont intrinsèquement porteuses de possibilités de lutte, et d'incitation à l'agression. Y participer à_distance, anonymement, voire de façon invisible, ce sont des possibilités dont on voit tout_les jours l'illustration sur Internet. Symétriquement, plus la richesse repose sur le monopole d'information rares (des inventions performantes, des documents confidentiels, ou simplement des bases_de_données représentant un travail important de sélection qu'il s'agisse d'un usage militaire, commercial), plus les systèmes_d'information sont interdépendants et externalisent leurs mémoires, plus les institutions (politiques ou économiques) fonctionnent à l'image_de_marque, à la séduction plus elles se réclament des valeurs de transparence et d'éthique plus elles sont soumises au risque informationnel . Mais il ne faut pas seulement penser en_fonction_de la technique, de l'ordre du faisable, mais aussi de l'ordre stratégique, la façon dont s'affrontent des volontés en_fonction_de croyances et de finalités. Ainsi, l'information apparaît comme la notion fédératrice derrière les catégories de la Révolution_des_affaires_militaires, doctrine du Pentagone, derrière celle de guerre_de_l'information, traduction en termes économiques, culturels et sociétaux de la conflictualité lié aux nouvelles_technologies ou enfin derrière la notion plus englobante de dominance_informationnelle. En un sens initial, 'infodominance'ou dominance_informationnelle, est un néologisme d'origine militaire. C'est un avantage tactique,: moyens essentiellement technologiques de connaître le champ_de_bataille et de plonger l'Autre dans le brouillard. L'infodominance est une différence (voire un différentiel) entre adversaires: le but est de savoir plus, avec, en_amont des technologies de surveillance, intelligence, coordination ou intégration qui permettent la localisation et l'anticipation de l'initiative adverse, puis une réaction instantanée et ultra ciblée. Plus la capacité de modéliser l'affrontement, d'agir sur le territoire comme sur une carte. Et_enfin, plus la mutation organisationnelle pour rendre plus réactive la lourde machine militaire longtemps conçue sur le modèle pyramidal. En un second sens, géostratégique cette_fois, l'infodominance devient programme voire utopie. Il ne s'agit plus du gain d'un avantage dans le conflit, mais de la transformation des règles du conflit, voire au stade ultime de l'abolition du conflit (le règne des choses et du droit. Ceci au prix d'une double extension. Il ne s'agit plus seulement de monopoliser ou d'anticiper de l'information, des données actuelles et pertinentes gérées en temps_réel. Il est désormais question de contrôler les normes, les standards, les réseaux qui servent à la répartition de l'information. Voire d'imposer à la planète entière un ensemble de croyances et objectifs. Le passage à la société_de_l'information, envisagé comme perspective inéluctable d'un nouveau maîtrisent les réseaux, technologies et protocoles. Au_delà du domaine militaire, l'infodominance devient politique_économique, culturelle. Elle se confond avec le soft_power de l'attraction du modèle global. Du_même_coup c'est l'hyperpuissance elle-même qui se condamne à assurer une défense tous_azimuts (contre les risques de désordre), bref à garantir un monde zéro_défaut. À expulser ainsi la notion d'ennemi on s'expose au risque du retour de l'ennemi, ou plutôt au danger de devenir le seul ennemi possible. Le paradoxe de l'infodominance apparaît double: Sa quête de la perfection technique est productrice de faiblesses. Il lui faut en_effet dominer par l'information (au_sens_de posséder toutes_les données décisives, tout savoir et de_ce_qui se produit et de_ce_qui est techniquement possible), dominer l'information (décider de_ce_qui se dit, se voit ou se croit, des discours et des images disponibles pour diriger les représentations que se font les acteurs), dominer en décidant ce_qu'est l'information('formater'nos modes de connaissances, diffuser des instruments à acquérir de la connaissance ou une représentation quelconque de la réalité, qu'il s'agisse de la diffusion d'une langue, de celle d'Internet, ou de protocole d'archivage ou de recherche de la connaissance). Mission_impossible: ce processus produit la complexité ingérable. L'expérience du 11 septembre l'a_montré: trop d'information tue l'information. Trop d'alertes tue la vigilance. Trop d'anticipation tue la prévision. Plus une machine gère de données, plus elle est sujette aux fausses alertes (par auto-emballement ou parce_que ses ennemis sont assez habiles pour l'intoxiquer et la leurrer). Plus il_y_a de données, moins on se décide à temps. Plus on étudie de scenarii, moins on est prêts. La vision totale multiplie les points aveugles. Le problème n'est pas seulement d'avoir des moyens de surveillance, il est de ne réagir qu'aux bons signaux, de n'être_intoxiqué ni, ni auto intoxiqué, ni surexcité Le modèle'tout technologique'théoriquement universel et neutre. Or il reflète la vision d'un groupe, d'un lieu et d'une époque. Plus il prétend s'exporter, en_vertu_du principe que tous_les problèmes sont techniques et que les hommes sont_animés partout par les mêmes besoins rationnels, plus il suscite son contraire. Ce sont notamment des'micro-stratégies'du faible dont l'objectif n'est pas_de régner par l'infodominance. Il peut être de la combattre globalement (sous_forme d'une lutte dite anti-mondialisation ou anti-système, puisque ledit système a l'obligeance de se désigner lui-même comme ennemi universel en puissance, responsable de tout, objet idéal de tous_les ressentiments). Le plus souvent ces stratégies visent simplement de s'assurer un avantage relatif (économique, délictueux, idéologique.. et à mener une lutte à objectifs limités. Y_compris sous_la forme extrême du terrorisme, cette guerre_de_l'information par excellence, qui consiste à viser les forces morales de l'adversaire par l'altération de ses forces matérielles ou organisationnelles et par des affirmations symboliques. Conclusion Soit le modèle du contrôle et du shapping the world fonctionnant à la régulation et à la normalisation des flux et des esprits. Soit le modèle du chaos où les possibilités de la technique abaisseraient le seuil de la conflictualité high_tech, à motivations intéressées ou idéologiques (comme la mondialisation a_abaissé paradoxalement celui du conflit low tech, tribal et archaïque. L'alternative est plutôt déprimante même_si on la présume aussi exagérée que toutes le prophéties du tout ou rien. Mais sa vraisemblance dépend aussi de notre capacité ou de notre incapacité à imaginer une polémologie de l'information capable de traiter ces conflits informationnels comme des faits dont il faut déterminer les formes, les occurrences, la finalité, la genèse. Elle dépendra de notre aptitude à inventer une stratégie globale, volontariste et politique qui ne se résume pas à_un répertoire de risques informationnels. La meilleure façon de perdre une guerre, fut-elle cognitive, est d'ignorer qu'elle a_commencé. François-Bernard Huyghe


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