
Strategic-Road.com publie une
sélection
d'articles et textes sur l'Infostratégie
Violence
dans la société de l’information
par François-Bernard
Huyghe,
médiologue,
enseigne au Celsa ainsi qu’à l’École de Guerre Économique
On
insiste généralement sur les caractères positifs de l’information - le
fait qu’elle est immatérielle, innovante. C’est négliger que la
communication est aussi un moyen de modifier les choses et les gens, et l’information
la source d’un pouvoir, donc que sa détention est la cause de conflits. L’information
n’est pas seulement ce qui se partage mais aussi ce qui se propage.
Le
mot " information " a trois sens usuels principaux que
rendent assez bien les mots anglais data, knowledge et news :
- Des
données, traces matérielles telles des écritures ou archives qui sont
quelque part, comme dans " vous trouverez l’information sous
telle référence... ",
- Des
connaissances ou croyances intégrées par des individus ou des groupes,
comme dans " être informé que... ",
- Des
messages circulant, décrivant généralement des événements. L’exemple
le plus évident est constitué par les informations ou nouvelles dont
traitent les médias, comme dans " les informations de la t.v.
Disent que... ".
A ces
trois catégories s’ajoutent maintenant des informations-programmes,
celles des algorithmes informatiques, celles qui dirigent des machines.
Elles se présentent comme des actions virtuelles, même si
" techniquement ", ce ne sont que des données d’un
genre particulier dans des listes d’instructions.
La
technologie - ou plutôt les nouvelles technologies de l’information et de
la communication - autorisent la lutte et l’agression. Dans cette
perspective, les informations sont soit désirables (des bases de données,
des images satellite, des codes d’accès, de la monnaie électronique, des
messages cryptés...), soit vulnérables (des logiciels, des mémoires, des
sites, des réseaux...), soit redoutables (des virus informatiques, mais
aussi des " rumeurs électroniques "). Parallèlement,
la disponibilité instantanée des mémoires interconnectées ou la
facilité d’accès à Internet font du secret et de son viol des enjeux
cruciaux. Des stratégies adaptées à ces moyens se développent..
Guerre
des images et des électrons
On a
vu avec quels moyens dérisoires une poignée de hackers
a pu s’attaquer aux pionniers de la nouvelle économie et à paralyser,
fut-ce très provisoirement, des mastodontes comme Yahoo. Avec le rapport du
Parlement Européen sur le système Echelon d’interception des
communications dans le monde entier, on a constaté que le politique est
désarmé face aux moyens de surveillance planétaires par satellite. Mais
on ne comprend la portée de ces événements que par rapport à leur
traitement médiatique et aux mythologies qu’ils évoquent et
réactivent : ce ne sont que les symptômes d’un phénomène plus
vaste dont tente de rendre compte une phraséologie récente.
Le
vocabulaire judiciaire reflète l’émergence de ces formes d’atteinte à
la sécurité, inconnues hier : criminalité informatique, vol de
données, cyberterrorisme. Il s’agit de faire rentrer dans les catégories
existantes ces atteintes à la propriété intellectuelle, à l’intimité,
aux bases de données, et autres usages dommageables ou appropriations
indues de l’information. Ainsi, par internet on peut, non seulement, voler
ou altérer des données et des systèmes de traitement mais aussi emprunter
une identité ou une autorisation et procéder à des opérations illicites,
à distance et anonymement. Voler, altérer, pénétrer. Une terminologie
technique énumère les panoplies de ces nouvelles batailles : chips,
chevaux de Troie, virus, attaques logiques, etc.
Parallèlement,
le monde militaire crée ses néologismes, R.M.A. (révolution dans les
affaires militaires), cyberguerre, guerre électronique, etc. Le vocabulaire
anglo-saxon remplirait des volumes. Il parle de global information
warfare, de third wawe war, d’infodominance, etc. Ces
mots nouveaux renvoient à trois ordres de phénomènes et à leur
traduction doctrinale dans la pensée stratégique :
- Le rôle croissant des
technologies d’observation, de calcul, de direction des armes
intelligentes dans la guerre, bref tout ce que ces moyens peuvent ajouter
aux forces destructrices. Sous sa forme ultime et peut-être purement
fantasmique, le conflit serait géré à distance depuis une chambre de
guerre à Washington ; les missiles frapperaient chirurgicalement un
ennemi aveugle et impuissant, dépourvu de moyens de communication ou de
riposte. Il subirait plutôt un châtiment tombé du ciel qu’il ne
livrerait bataille. L’information est ici au service des armes.
- Les actions qui visent
à détruire ou prendre le contrôle de la structure de communication
adverse : le priver de moyens d’expression, créer le chaos en
altérant son infrastructure de communication et de transport, l’amputer
de sa mémoire et de son intelligence par le sabotage informatique, etc. L’information
est l’arme.
- Les rapports
géostratégiques de contrôle des flux d’information et de leurs
vecteurs. Ces rapports de force naissent dès le temps de paix des
différents niveaux technologiques ou moyens d’influence sur l’opinion.
L’information est le pouvoir.
Le
citoyen menacé
Le
monde de l’économie est affecté par l’infoguerre, la désinformation,
la " concurrence hypercompétitive ". L’économie dite
de l’immatériel augmente la valeur de l’information, celle de son
monopole ou de son antériorité, mais accroît aussi l’âpreté de la
rivalité. On passe de la concurrence comme recherche de l’avantage au
conflit comme poursuite agressive de l’hégémonie. La globalisation offre
un champ d’action à des acteurs menant une stratégie planétaire. Les
moyens qu’ils emploient sont nommés guerre de l’information
économique, mais on pourrait dire plus crûment : vol de secrets,
sabotage et dénigrement des rivaux auprès de l’opinion publique, des
médias et des autorités. Symétriquement, un fantasme se répand : le
chaos, l’énorme machine paralysée par une attaque indécelable en son
point de fragilité, par des virus, par l’action d’une poignée d’informaticiens
terroristes. Là encore le concept très flou de " guerre de l’information "
recouvre différents domaines et il faut distinguer :
- l’acquisition d’information
" ouverte " ou non, par des procédés qui vont de la
" veille " à des procédés clandestins dignes de
romans d’espionnage. Il s’agit alors d’acquérir une meilleure
connaissance que le concurrent, de s’approprier des innovations techniques
ou des données, voire de connaître sa stratégie et ses intentions, bref d’acquérir
une supériorité en termes de savoir permettant une action plus efficace.
- les actions visant à
causer un dommage direct ou indirect, sur ou par de l’information. Ceci
inclut diverses formes d’altérations des connaissances adverses, dans
tous les sens du terme, de l’intoxication à l’attaque contre des bases
de données. S’y ajoutent le dénigrement de la victime, par faux bruits,
campagnes de presse, rumeurs, atteintes à l’image, etc. Ces pratiques
semblent se multiplier. Leur but est d’affaiblir le concurrent plus que de
le surpasser.
- l’hégémonie, l’avantage
structurel par le contrôle d’une norme technique ou culturelle, tel un
standard en situation monopolistique, ou l’influence d’une langue et de
modèles de consommation.
Enfin,
cette conflictualité intervient dans la sphère de la vie privée sur un triple
front :
- Celui des délits
astucieux perpétrés par vol, falsification de données, emprunt d’identité,
etc. Dont les particuliers sont autant menacés que les entreprises
- Celui des divers
procédés d’identification et profilage du consommateur et citoyen,
souvent à son insu. La confrontation de multiples informations, dans un
dessein de surveillance, ou dans un but dit commercial (connaître goûts et
besoin) confère un pouvoir inédit à qui gère les flux d’information.
- Celui des " cybermilitants ",
protestataires ou activistes, alors qu’apparaissent des regroupements
nouveaux, des " tribus virtuelles " qui militent pour le
droit au code secret, contre les institutions suspectes de nous surveiller
ou de nous manipuler. Des enjeux comme la protection de l’anonymat ou la
liberté de la cryptologie deviennent des thèmes militants.
Corollairement,
l’action ludique ou délictueuse ou idéologique de hackers reflète à la
fois la fascination de la technologie et des tendances libertaires
toujours hostiles aux institutions, aux moyens de diffusion dits officiels,
facilement persuadés de lutter contre une dérive totalitaire de nos
sociétés. Faits techniques et faits culturels se conjuguent pour susciter
de nouvelles formes d’affrontement entre groupes et individus, mais aussi
entre ces groupes et les institutions politiques voire entre citoyens et
entreprises.
L’information,
richesse et menace
Nous
découvrons maintenant que l’information est susceptible de trois usages
offensifs :
• -
une appropriation non désirée, rançon de sa durabilité.
Qu’elles
soient relatives à des choses (techniques autorisant certaines
performances, connaissances déterminant des stratégies) ou qu’elles
concernent des individus (localisation, repérage, surveillance et fichage),
les informations sont génératrices de pouvoir. Avec la perte de la
confidentialité protectrice, allant du vol de brevet au viol de la vie
privée, il y a toujours danger et perte pour quelqu’un. L’information
menace la confidentialité.
• -
une pénétration dommageable, rançon de sa transmissibilité l’information
est aussi une force agissante. Elle crée des choses ou des relations et en
détruit. Elle produit de l’ordre et du désordre. En particulier l’information
fausse, déstructurante occulte la vérité, enlève la capacité de réagir
de façon appropriée, détruit la mémoire ou annihile la capacité de
traitement. De la désinformation politique au virus informatique, du bobard
au sabotage, l’information menace l’information.
• -
une propagation inacceptable rançon de sa reproductibilité. Le monopole de
sa diffusion ou le contrôle sur sa réception, par la manipulation ou la
propagande, menacent la pensée critique, la possibilité de réponse, et
partant toute relation humaine libre. L’information menace la
communication.
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