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Théories : entre médiologie et polémologie,
entre information et conflit
Les cinq textes de François-Bernard Huyghe qui suivent ont été publiés entre 1997 et 2001 dans " Les cahiers de médiologie " aux éditions Gallimard, revue dirigée par Régis Debray.

 

Les cinq textes de François-Bernard Huyghe qui suivent ont été publiés entre 1997 et 2001 dans " Les cahiers de médiologie " aux éditions Gallimard, revue dirigée par Régis Debray. La médiologie se propose d'étudier les rapports entre nos moyens de transport et de transmissions, nos organisations collectives d’une part et, d’autre part, nos façons de penser, de croire et de savoir.

L’ambition de l’anthologie ci-dessous est d’étendre cette réflexion au conflit (sous sa forme guerrière notamment). Elle pose donc des questions simples mais provocantes :

1 Comment imagine-t-on l’ennemi à l’ère de la télévision et d’Internet ?

2 Quelle est la différence entre une arme et un média ?

3 Notre croyance en des causes, qui méritent qu’on tue ou qu’on meure pour elles, change-t-elle avec nos moyens de communication ?

4 Comment, utilise-t-on des codes pour dissimuler une information et pour lutter ?

5 En quoi les technologies de l’information et de la communication modifient-elles les façons ancestrales de s’affronter ?

 

1 Voir l’ennemi

 

Publié dans les Cahiers de Médiologie n°3,

Anciennes Nations, nouveaux réseaux, Gallimard 1997

 

 

Si les images sont suspectes à la mesure du désir qu’elles provoquent, elles sont autant dénoncées pour la haine qu’elles éveillent : séductrices, les voilà accusées d’être meurtrières.

 

Au long réquisitoire qui, de Moïse au Monde Diplomatique, leur fait grief de nous détourner (de Dieu, de la vie, de la critique, de la mémoire, de la citoyenneté...), s’ajoute le reproche d’échauffer de mauvaises passions, d’où le chef d’incitation à la violence... Plus précisément, l’imputation est double : l’image serait criminogène et belligène. D’une part, le spectacle de la brutalité stimulerait de sanglants mimétismes (la violence fictive engendrant par quelque forme d’accoutumance ou d’apprentissage brutalités et délinquances individuelles) ; d’autre part, des représentations perverses porteraient à incandescence toutes les rivalités collectives : l’ennemi visible, évoqué, identifié, caricaturé, réduit à ses traits les plus noirs deviendrait la figure d’une entité détestée, type général dont les antagonistes concrets sont la haïssable incarnation.

Il existe cent théories de la violence ou du conflit ; certaines en font le résultat d’une alchimie des forces instinctuelles, d’autres l’effet d’un funeste dressage. Il y a autant de distinctions entre agressivité, agression, destructivité, combativité, destrudo,, thymos... Mais il est un point d’accord : accrues, suscitées ou orientées par l’image, nos fureurs communes se dirigent et se médiatisent. Si l’homme est un animal politique (il tue pour ses idées), il tue aussi des idées, ou plutôt des représentations qu’il se fait (qu’on lui fait) du papiste, du boche, du bolchevik, du viet, de l’impérialiste ; l’objet de ses hostilités de groupe est nécessairement un objet représenté et désigné.

De là le soupçon que nous ne soyons trop enclin à détester des leurres. Une fois encore, c’est "1984" qui fournit la meilleure illustration à nos fantasmes. Big Brother n’exige pas seulement l’adoration de son icône omniprésente sur les écrans, il réclame des "minutes de la haine" où, rassemblés devant les télécrans, les poings serrés, criant leur dégoût face à l’image honnie de Godstein, les citoyens s’unissent dans une commune exécration. Cependant les mensonges ourdis par le ministère de la vérité, persuadent chacun que les troupes d’Océania remportent des batailles chimériques ou repoussent des agressions imaginaires d’ennemis virtuels. Est-ce si invraisemblable ?

Il est tentant de répondre qu’il y a, qu’il y a aura toujours des "médias de la haine", voire, comme Kusturica que "la télévision tue plus vite que les balles." La peinture, le livre, l’affiche, le journal ont toujours rivalisé en pouvoir de mobilisation. Le cinéma n’a pas moins excellé à montrer les stéréotypes les plus négatifs (difficile de surpasser en emphase belliqueuse certains de ses plus grands chefs d’œuvre comme Naissance d’une nation ou Alexandre Nevski ) ; au Liban, en Yougoslavie et partout où l’on se massacre, les tubes cathodiques projettent de quoi nourrir les passions les plus agressives En 1994, les reportages de télévisions commerciales sur une malheureuse affaire de drapeau planté sur un caillou ont manqué de déclencher une guerre gréco-turque dans un grand crescendo d’exaltation nationaliste.

Mais ceci reste dans le domaine de la propagande, grande simplificatrice qui réduit le monde à nous et eux. L’adversaire unique, à la fois cause de nos malheurs et objet de nos projections, nous ressoude dans un processus où le contenu de la croyance importe peut-être moins que le lien (nous) et la frontière (eux). On croit toujours ensemble, on croit le plus souvent contre (les idéologies ce ne sont pas seulement des leurres qui occultent le réel, ce sont des idées organisées contre des idées). Que des mots et des images au service d’une intention stratégique (ou reflet d’une "imprégnation" inconsciente) puissent y contribuer, nul n’en doute. Ce processus suppose à la fois une implication (l’autre nous devient intimement odieux, nous l’intériorisons comme ennemi intime) et une réduction (le groupe adverse tend à s’assimiler au mal si ce n’est au mal absolu dans l’ordre de la morale, de la religion, du droit, voire au laid, au non-humain, à l’absolument autre, etc..) Pourquoi les médias ne pourraient-ils être pareillement xénophobes, racistes, bellicistes ? Affaire de contenu ou d’intention, donc ? A mauvaises images, mauvais instincts ?

 

Voir, haïr

 

A cette vision instrumentale des médias, s’oppose toujours un discours sur leur pouvoir pacifiant. Sous sa version simple, techno-angélique, ce discours nous redit que nous nous détestons faute de nous savoir si semblables et que plus de communication (sans censure, sans frontières, etc..) entraînera moins de violence. Des gens qui aiment Michael Jackson et écoutent CNN ne peuvent pas vraiment se faire la guerre. Version cyber: grâce au Web nous échangerons des données, pas des missiles. On sait ce qu’il en est.

Argument plus troublant : la télévision serait intrinsèquement apaisante. McLuhan soutient qu’elle est rétive aux questions brûlantes et aux personnages qui chauffent : "Hitler aurait rapidement disparu si la télévision était apparue à une vaste échelle pendant son règne. Et eut-elle existé auparavant qu’il n’y aurait pas eu d’Hitler du tout." La télévision, medium froid capable d’émouvoir et d’impliquer, mais non d’exciter ou de mobiliser, serait, en somme, rétive à la rhétorique emphatique de l’agression, au dangereux "sublime" qui est selon Kant le registre du discours guerrier.

La théorie du gentil medium reformulée par d’autres en fait un des grands facteurs de dédramatisation, de désengagement, d’acceptation paisible de valeurs moins disciplinaires ou moins martiales La télévision, medium soft, qui marche à la séduction, qui nous parle le langage de l’intimité nous aiderait donc résister ou à nous distancier de tout pathos belliqueux. Contribuant à la paix civile, fut-ce au prix du retrait individualiste et du scepticisme, mettant "en temps réel" toute atrocité commise à l’autre bout du monde sous l’œil de chacun, la télévision serait au service de la paix tout court. L’argument est, en somme que l’on meurt pour des livres, qu’on s’engage "comme au cinéma", mais qu’il est rare que l’on éteigne son poste pour courir au combat.

L’exemple toujours cité, celui de la guerre du Vietnam nous rappelle les ambiguïtés de la première guerre dans le living-room. Même si, côté américain, les commentaires de l’image furent globalement moins "pacifistes" qu’on ne tend à le croire, même si certaines photos symboliques jouèrent un rôle concurrent, la télévision a agi comme facteur de démobilisation (de démoralisation, penseront les militaires). Par le simple rappel que la guerre tue des boys, ou cet enfant qui court sous le napalm..., l’image cathodique, l’intruse qui trouble la paix du foyer, aurait accompli le programme que Jack London assignait, trop tôt, au cinéma quand il écrivait : "Le temps et la distance ont été annihilés par le film magique pour rapprocher les peuples du monde.. Regardez frappé d’horreur les scènes de guerre et vous deviendrez un avocat de la paix...".

Lors des conflits de la Grenade et de Panama, avec moins de succès aux Malouines, les armées occidentales s’efforcèrent d’appliquer la règle du "pas vu, pas tué" : une bonne guerre est une guerre abstraite et propre, sans morts visibles. Si l‘on veut, comme Chomsky, se livrer à une sinistre comptabilité de milliers de victimes divisées par heures d’antenne, on saisit vite avec quelle sélectivité nous sont fournis les objets de notre compassion. La télévision excelle à montrer des victimes, à la fois particulières et interchangeables dans l’unicité de leur souffrance, séparée de tout cadre de référence, de toute histoire, de toute explication, mais pareillement aptes à nous émouvoir. Parallèlement au développement de l’idéologie victimaire et de l’humanitaire-spectacle, l’art de montrer et de ne pas voir va donc se développer. De tous les qualificatifs sur la guerre du Golfe, guerre vidéo, guerre sans images, guerre en direct, guerre-spectale, guerre du mensonge, c’est encore celui de guerre sans victimes qui frappe le plus, rappel que les images servent aussi et surtout à occulter et oublier qui meurt.

Mais il serait trop facile de tout ramener à la propagande ou à la manipulation, à la concurrence de l’image qui incite ou de l’absence d’image, aux mécanismes qui nous font abhorrer l’ennemi et à ceux qui nous le font ignorer. La réduction psychologisante aux affects, aux mécanismes supposés de l’agression ou de la pitié que des images activeraient ou inhiberaient ne peut qu’occulter l’importance de la catégorie d’ennemi.

 

Tuer sans haine

Les armées ont toujours tenté de produire des guerriers si discipliné qu’il massacreraient sans haine ni plaisir, par pure obéissance et sans qu’aucun sentiment personnel n’interfère ; il existe un idéal du soldat citoyen luttant contre son adversaire sans le détester, ne voyant en lui qu’une victime égarée des tyrans qui l’abusent et ne le tuant en somme que faute de le pouvoir libérer. Sans compter le rôle que joue cette sorte d’outils que l’on nomme les armes : les dispositions psychiques du guerrier qui court vers ceux de la horde adverse, celles du combattant de 14 qui attend une mort anonyme ou celles du technicien qui calcule la trajectoire d’un missile sont-elles comparables ? Tous ont pourtant en commun d’avoir un ennemi.

Le soldat n’a nulle peine à connaître l’ennemi que l’instance souveraine lui a assigné et qui se manifeste lui-même comme tel : nul ne doute d’un droit de donner la mort qu’ils se confirment mutuellement. Cette couleur d’un habit pour laquelle on s’étripe et sur laquelle ironise Voltaire suffit longtemps à marquer cette distinction. Pour le soldat voir l’ennemi, cela signifie pouvoir ou devoir le tuer. Vieille loi qu’il faut sans doute reformuler avec les télétechnologies. Désormais qui voit, tue : voir c’est vaincre. Il y a les armées dotées de machines de vision décrites par Virilio, de satellites, de caméras, d’avions furtifs, d’ordinateurs, de scanners, capables d’acquérir l’image, de traiter l’information, de modéliser la bataille, de frapper tout point saisi et qui se gagnent sur écran. Pour elles, voilà résolu le vieux dilemme du guerrier : voir l’ennemi d’assez près pour l’atteindre, le voir d’assez loin pour ne pas reconnaître en lui un semblable. Et puis, il y a les armées à faible portée, les armées myopes, celles qui se battent plus avec des outils qu’avec des algorithmes. Le droit de savoir qui vous tue est réservé aux guerres entre pauvres. C’est ce que symbolisent ces soldats irakiens qui se rendent à un drone, un modèle réduit d’avion sans pilote, mais doté d’une caméra : ils savent bien que si l’objectif les a saisis, ils sont déjà prisonniers ou morts. Vu, perdu.

Quant au civil, censé ne pâtir du conflit que par contrecoup, accident ou violation des lois de la guerre, sa participation est affectuelle : il doit témoigner une identité collective par mille formes de solidarité ou de communions rituelles. Mais l’ennemi ne nous définit pas que pendant la guerre ; en temps de paix, la commémoration de nos morts, nos souffrances ou nos victoires est inséparable du rappel de nos ennemis. Le citoyen peut condamner moralement la guerre en général ou, historiquement, critiquer la stupidité de tel conflit particulier, mais il ne peut douter de qui furent ses ennemis. Il n’y a pas de mémoire nationale sans trophées sculptés, frises de vaincus au bas des colonnes, peinture patriotique, champs de bataille signalisés et monuments à la victoire, coqs piétinants des casques à pointe ou portraits de Jeanne d’Arc. Il n’est pas jusqu’à Astérix qui, en nous rappelant que "nous" avons résisté aux Romains, ne participe à la célébration iconique du conflit fondateur. Plus sérieusement, quelle nation peut se dispenser de célébrer sa guerre, fut-elle une guerre d’indépendance ? Il faut bien savoir quel sang impur abreuva nos sillons. Qui furent nos ennemis nous dit qui nous sommes.

Notre ennemi privé, nous l’identifions sans peine. Ou bien il nous est connu par la haine que nous lui vouons et le mal que nous lui souhaitons. Ou il nous apparaît sous l’aspect du rival, et c’est à travers l’enjeu parfois conventionnel et le déroulement, non moins souvent formalisé, de la lutte que nous l’identifions. Qu’il nous agresse en tant que personne, nous dispute un enjeu particulier, ou les deux, il se fait connaître par là même. Mais qui nous montre notre ennemi public, celui qu’il est de notre devoir de combattre ?

Le grec séparait extros ennemi particulier de polemos, celui envers qui il peut être fait appel à la guerre et plus seulement à la lutte ; le latin distinguait l’inimicus privé (contraire de l’ami et donc non-aimé) de l’hostis (qui en même temps pourrait être l’hôte, voire demain l’allié). Notre langue nous refuse de telles nuances mais une longue tradition philosophique et juridique maintient cette barrière. Ainsi pour Vattel au XIXe siècle : "L’ennemi particulier et une personne qui cherche notre mal et qui y prend plaisir ; l’ennemi public forme des prétentions contre nous, ou se refuse aux nôtres, et soutient ses droits, vrais ou prétendus, par la force des armes.". En somme, cette tradition nous apprend que si l’ennemi public entend fonder en droit ce que donne la force (fut ce la destruction d’un État, l’invasion d’une terre, la disparition d’un peuple) en un conflit échappant à toute instance supérieure c’est que la guerre est une écriture pour l’histoire : elle doit implicitement assurer aux générations suivantes la perpétuation paisible de ses résultats. La guerre vise une paix où notre trace recouvrira la leur, elle veut toujours changer le monde et sa mémoire. Corollairement, la possibilité de la guerre fonde la catégorie de l’ennemi.

 

L’idée d’ennemi

C’est une conception fort claire pour qui raisonne dans le cadre d’un État classique : il existe des entités souveraines qui sont ou bien en paix ou bien en guerre, situations qui sont signalés par toutes sortes de rites ou discours, traités et proclamations. L’État n’est censé mériter ce nom qu’autant qu’il expulse la violence mortifère, guerrière hors de frontières, la soumettant en deçà à ses propres normes. Sur son territoire, le conflit politique doit être agonal et viser des avantages enjeux conventionnels par des voies régulées, et notamment démocratiques, électorales. Sinon, si des groupes armés s’affrontent, non pour leur avantage particulier, mais parce qu’ils entendent fonder une ordre, il y a tout simplement guerre civile et on peut dire à juste titre que l’État n’existe plus.

La théorie sulfureuse de Carl Schmitt fait même de la distinction ami-ennemi le critère du politique (catégorie bien plus vaste que celle de l’État) : " Dans la mesure où elle (cette distinction) ne se déduit pas de quelque autre critère, elle correspond, dans l’ordre du politique aux critères relativement autonomes de diverses autres oppositions : le bien et le mal en morale, le beau et le laid en esthétique, etc.. " Sans discuter le caractère d’une telle définition, retenons l’hypothèse que le politique se constitue entre deux possibilités : la menace de la montée aux extrêmes (ce qui n’exclut pas le règne de la paix effective, tant que la guerre subsiste comme virtualité) et le choix de l’ennemi, choix qui revient à l’unité politique (qui n’est pas nécessairement l’État) et qui fonde la possibilité d’avoir un ami, l’allié.

Toute activité humaine est conflictuelle et peut déboucher sur de la violence, mais seul le politique suppose la guerre comme condition d'existence et la distinction de l'ami et de l'ennemi public comme polarité. Ni la paix effective, ni la neutralité d’un État, ni la capacité concrète qu’aurait le politique de réduire le conflit à sa forme agonale, réglée, non mortifère ne sauraient infirmer ce principe. Il l suffit à la guerre d'être éventuelle pour que subsiste la distinction entre inimitié, violence et haine.

 

Temps et distance

À l’évidence, une telle notion deviennent plus difficile à cerner pour une époque qui a connu simultanément ou successivement la guerre révolutionnaire (l’identification de l’ennemi intérieur et de l’ennemi extérieur au nom d’un affrontement final à l’échelle de la planète), la dissuasion (le confinement de la guerre aux marges de la non-guerre globale) et la guerre humanitaire-policière (la guerre faite au nom de la communauté internationale par les technologiquement développés contre des pays pauvres mais "criminels"). Vivre sans ennemi, angoisse qui visiblement est épargnée au ruandais ou au tchétchène) est devenu un malaise de riches depuis que nous avons vécu successivement deux expériences uniques : croire que la guerre serait apocalyptique puis se persuader qu’elle était impossible, n’avoir qu’un ennemi, puis ne plus en avoir. De tels bouleversements relativisent le rôle délibéré ou non de l’image.

De ce point de vue, contrairement à la solennelle force de preuve de la photographie, la télévision joue visiblement un rôle ambigu qu’il est impossible de réduire à ses effets passionnels, à sa véracité ou à une supposée annulation de l’événement. Elle contribue plutôt à une désorientation globale.

C’est d’abord la catégorie de la guerre qui nous apparaît plus floue. Non pas tant l’horreur de la guerre : on a tout dit sur ces visions de massacres qui envahissent notre salon entre la pub et la page sport, que ce soit pour s’indigner de leur force ou pour déplorer qu’elles deviennent si supportables ou si banales. Mais ces sont la distance et le temps de la guerre qui nous apparaissent à la fois trop proches et trop lointains par un véritable effet d’écrasement. Le conflit Et à cela, toute tentative pédagogique pour arracher l’événement à la force d’immédiateté des images puis le "recadrer" ne peut pas grand chose. Une loi millénaire voulait que la guerre soit, bien plus qu’une lutte ou une bataille, une activité organisée et continue ayant sa propre temporalité, se déroulant sur un territoire propre. Difficile à concevoir quand toutes les guerres commencent à 20 heures, perdent topologie politique et déroulement continu, quand guerre civile et guerre nationale, guerre proche et guerre lointaine, escarmouche ou bataille décisive ne se distinguent plus que par la puissance éphémère de leur impact visuel et de leur force émotive.

Et comme de surcroît, la télévision est un grand instrument à dépolitiser et à montrer la "force des choses", toutes les guerres deviennent égales, pareillement fondue dans la catégorie des catastrophes naturelles, de la violence ou de l’éternelle folie des hommes, pareillement explicables par la "barbarie", les passions archaïques, etc.. Le fameux "sentiment d’impuissance" que nous éprouvons alors face à cette étrange guerre globalisée, délocalisée, introuvable, permanente et sporadique, sans distance ni hiérarchie manifeste alors un trouble de l’orientation.

De même la catégorie de l’ennemi devient pareillement problématique. Avec la télévision, nous dit Derrida " Je suis donc plus isolé, plus privatisé que jamais, avec chez moi l’intrusion en permanence, par moi désirée, de l’autre, de l’étranger, du lointain, de l’autre langue. je la désire et en même temps je m’enferme avec cet étranger, je veux m’isoler avec lui, sans lui, je veux être chez moi." Mais cet étranger, invisible ou en gros plan, lui aussi à mauvaise distance apparaît trop anonyme ou trop individuel. Notre rapport est lui aussi privatisé : il est forcément la victime ou le criminel, humainement touchant, moralement condamnable, réduit à sa dimension affective, mais jamais ennemi possible, pas plus qu’il ne sera un hôte en puissance. Sa souffrance ou sa perversité lui interdisent d’appartenir à une communauté abstraite. Finalement, massacré ou fanatique, il témoigne de la dangerosité d’un monde qui m’assiège. Car si je ne peux pas avoir d’ennemi, le risque est que tout me devienne hostile.

 

 

 

 

 

2 L’arme et le medium

ou la transmission en trois métaphores

 

 

(publié dans les Cahiers de médiologie n°6, Pourquoi des médiologues ?,

Gallimard 1998)

 

 

 

 

 

 

Les médias sont-ils de triviaux tuyaux ? Certains les exècrent pour ce qu’ils inculquent et ce qu’ils occultent, d’autres les exaltent pour ce qu’ils reflètent ou ce qu’ils révèlent, mais ils toujours restent aux yeux un "ce par quoi" ou un "ce par où" se produit l’essentiel et le noble : la communication.

Tout commence avec "mass-media", hybride anglo-latin forgé dans les années 50, francisé, puis allégé de son vilain préfixe. Un médium, des media ou un média, des médias : autant de problèmes orthographiques que conceptuels. Le moindre n’est pas l’oscillation qu’implique le terme originel, medium, entre les idées de moyen ou de milieu, d’interposition ou de relation, (à moins qu’il ne faille risquer le jeu de mots : le medium est celui qui permet d’entrer en contact avec les esprits). En cette première acception, disons au sens étroit, la catégorie générale "industrielle" média englobe secondairement, successivement et en tant que moyens par lesquels sont distribués et consommés des messages, les procédés artisanaux d’avant l’imprimerie. "Médias" ce sont d’abord les vecteurs et machines à traiter, stocker ou transporter de l’information sur une grande échelle, puis les outils de communication plus anciens, de portée plus restreinte, voués à un relation plus personnelle.

Dans cette affaire l’évidence de "masses" a quelque peu dissimulé le mystère de "médias". La métaphore des tuyaux par où un produit unique parvient à tous en tout lieu suggère multiplication, distribution, univocité. Les médias sont des moyens au service d’une fin et comme "médiats", s’interposent entre deux consciences, entre une intention et sa réalisation, etc.... Ils se caractérisent par leur pouvoir de reproduction du même, acquise grâce à des machines nouvelles et des vecteurs inédits. Ce qui fut enregistré une fois (sur un négatif, une bande mère, une matrice etc..) est, en théorie, susceptible et/ou de toucher un nombre illimité de spectateurs ou auditeurs dans l’espace et/ou d’être réédité et consommé à nouveau un nombre incalculable de fois.

 

Tuyauterie et messagerie

 

Cette question du Même et ses conséquences domine quelques décennies de recherche. Quel effet produisent des messages si semblables à des gens si divers ? Un effet de masse, justement ? Convainquent-ils, incitent-ils, anesthésient-ils ? Quel rapport entre la réalité enregistrée et sa reproduction, entre l’intentionnalité de l’émetteur et le résultat effectif ? Combien de simplification, de déformation, d’idéologie, d’intentions perdues dans ce qui est représenté et distribué ? Le tuyau conduit-il bien ?

D’autres se demandent ce qu’il en est du destinataire. Pour les uns, il est inséré dans de réseaux, membre de communautés, est pourvu de défenses intérieurs, filtres, grilles d’interprétation ; il réagit, cherche, déforme, renégocie, réutilise, bricole. Pour de plus pessimistes, la réception est une privation quasi ontologique de contact avec le réel, perte d’initiative, de réponse, de contrôle.., c’est une submersion : regarder ou écouter serait déjà se perdre. Envisagés entre une réalité extérieure et une réalité intérieure qu’ils sont souvent suspects de construire, voire de remplacer, les médias ne restent paradoxalement guère mieux définis que comme des "lieux" où cela se passe, par où cela passe, pour le meilleur ou pour le pire. C’est oublier qu’ils donnent accès à un troisième monde : celui des représentations partagées.

Des termes aussi simples que "la télévision" ou "les journaux", des jugements sur ce que ces médias font ou ne font pas à la vérité, aux instincts ou à l’imaginaire, à l’espace public, etc.., ne se réfèrent pas des choses si bien repérées. Les médias comme objets réputés neutres et passifs ne sont rien sans les médias comme systèmes qui font ou font faire. Le message requiert le support ou matériau employé (des ondes, du papier, des cristaux de silicium..), les opérations effectuées parfois par des acteurs individuels et collectifs (dire, dessiner, choisir, censurer, traiter, ..), les outils ou machines mobilisés (d’un calame à un satellite), les sens, savoirs et capacités sollicités chez le récepteur, les publics disposés (ensemble ou isolément, suivant un déroulement imposé ou au temps choisi..), des codes employés (linguistiques, filmiques, chromatiques mais, par-delà analogique ou digital) voire des médias superposés (par exemple la télévision reproduit un film qui reproduit une comédie musicale). Le support sert au transport dans l’espace et le temps, des processus opèrent les transcriptions nécessaires et des organisations ou dispositifs dirigent les hommes : le média conjugue des réalités physiques, sémiotiques, sociales ou mentales d’ordre et de nature extraordinairement différents. Complication qu’aggrave la difficulté de fermer la chaîne : quand commence la production du message, où s’arrête sa réception ? Où est la frontière entre réalité, représentation, interprétation ?

Difficile alors de rapporter des effets à des causes, d’isoler l’usage du média de sa nature ou le poids des mentalités du milieu humain, de dire ce qui ressort à une fatalité technique ou ce qui est adventice. Tel jugement sur la télévision vise en réalité les journalistes (ou les directeurs de rédaction) d’un moment et d’un pays, tel autre porte sur la valeur de l’image en général. La conception des médias, technologies destinées à traiter ou véhiculer des messages, a le double défaut d’hypnotiser sur leur contenu et de négliger la complexité de leur action.

Autre limitation de la métaphore du tuyau : l’évolution technique la rend caduque. Il est de moins en moins évident que les médias ne servent qu’à distribuer des messages tant est menacée la séparation entre action et perception, la différence entre machines qui font des choses et médias qui véhiculent des signes, les opérations qui ont un effet dans le monde tangible et celles qui en ont un dans le monde mental. Le code des codes numérique avec ses infinies possibilités de modification crée de singulier hybrides performances/archives/jeu.. dont donne idée un banal CD ROM qui contient séquences de sons et d’images, données, logiciels ludiques ou de travail.

 

Prothèses, outillage et langage

 

À la conception du tuyau, s’en oppose souvent une autre, riche en implications anthropologiques : les médias sont nos prothèses. Plutôt que par les dichotomies entre émetteur et récepteur, ou par référence au message, les médias se définiraient dans leur relation avec nos capacités génériques : la prothèse compense nos limitations innées. L’image suggère à la fois un accroissement des possibilités du corps (des sens ou du système nerveux) et quelque chose qui ressemble à un remplacement. Ce qui ne pouvait être fait naturellement le sera artificiellement. Il y a gain, nouvelles performances, moyens d’accomplir des tâches jusque là impossibles mais aussi perte, dépendance à l’égard d’instruments qui nous échappent peu ou prou, oubli des procédures et compétences autrefois nécessaires, délestage de ce que ces nouveaux pouvoir rendent inutile ou insignifiant.

Si les prothèses prolongent, au pied de la lettre, les médias vont plus loin dans le temps et dans l’espace, plus loin dans la mémoire, plus loin dans l’intimité du réel. Prenons l’étymologie au sérieux : la télévision permet vraiment de voir de loin, le cinéma d’écrire le mouvement.. Organes artificiels, les médias portent ailleurs notre perception et notre parole, nous transportent et reportent nos sensations (ainsi nous pouvons contempler ce qui fut autrefois). De tels rapprochements se paient aussi d’éloignements (de la nature, de notre corps, de l’intériorité de notre pensée).

Pareil élargissement du sens suscite d’autres questions. Les moyens, véhicules et vecteurs de transport sont ils des médias ? Dire oui, c’est retenir non seulement qu’ils permettent aux hommes de se rencontrer et donc de communiquer- c’est évident - mais, que, de plus, ils changent les mentalités, les échelles de perception, véhiculent leur propre message sur le monde en général, déterminent ce qui sera échangeable, important. Transporter c’est aussi transformer et transmettre. Faut-il aller plus loin et, comme Mc Luhan, définir comme médias toutes les extensions de l’homme, y ranger les horloges, le logement, la ville, le jeu ? Certes, au-delà de leur valeur d’usage, la plupart de nos artefacts peuvent prendre valeur expressive ou signalétique, certes tous portent leur message (ne serait-ce qu’en nous renseignant sur leurs propriétaires et constructeurs), et tous agissent peu ou prou sur notre imaginaire ou nos habitudes mentales. Personne ne songerait pour autant à compter le marteau au nombre des médias sous prétexte qu’il peut servir à graver une stèle ou à symboliser le travail. La question devient beaucoup plus embarrassante si on la pose à propos des vêtements : leur fonction thermorégulatrice paraît bien modeste par rapport à leur prodigieuse puissance d’évocation, de séduction, d’autorité, etc.. et à la complexité de leur grammaire. Et le maquillage, la peinture sur son propre corps, n’est-ce pas une des premières formes d’écriture sur soi-même, voire le premier média?

Parmi tous nos créations qui s’interposent entre monde intérieur et monde extérieur, traduisent, reflètent et changent les deux, le domaine des médias doit se délimiter entre outils et langages. Les premiers sont destinés à engendrer, transformer et combiner des objets, les seconds du sens. Tous deux nous produisent nous et nos conceptions, au moins en modifiant nos modes de perception, notre échelle de ce qui est proche, lointain, important, significatif, rassurant, possible, par les capacités et disciplines acquises, par les façons qu’ils requièrent de nous rassembler, de nous hiérarchiser et de nous relier. Rançon de notre incomplétude, il se pourrait qu’ils produisent aussi comme espèce (langage + outil = main + cerveau = sapiens sapiens nous apprend l’anthropologie). Le médias apparaissent alors comme de hybrides entre outils qui ont à faire avec les choses et langages qui jouent des signes, comme des outils à langages.

Pour qu’un instrument soit un média, il faudrait donc qu’il possède plus que la capacité expressive ou signalétique qui peut s’attacher à tous nos objets ou échappe à l’immédiateté de la communication spontanée. Il faut le différé ou la conservation du message, un minimum de détachement ou d’extériorité par rapport à son auteur, la spécialisation sémiotique et la richesse du répertoire. Il faut que le média permette principalement une relation délibérée, variable, organisée et spécialisée entre des cerveaux ; non seulement qu’il les prolonge, mais qu’ils les relie.

 

Agir sur les hommes

 

La première conception, celle du "tuyau" dévalorisait le média au nom d’un message pur dont l’existence autonome paraît fort douteuse, la notion de prothèse rabat les médias sur nos besoins ou facultés. Or, si les médias s’entremettent entre le sens et nous, entre le monde et nous, ils sont surtout entre nous et nous : ils font partager le contenu d’un esprit à un autre esprit, moyens tangibles d’une action sensorielle s’exerçant sur des contenus mentaux (ce qui requiert la trilogie matérielle/intellectuelle/sensible des supports et vecteurs, des dispositions et organisations, des codes et signaux).

Il devient tentant de risquer une troisième métaphore, provocatrice : les médias sont des armes (ce qui implique : les armes sont aussi des médias). Pareille image refléterait plus qu’un constat banal - les médias peuvent être utilisés "comme" des armes, destinées à combattre les idées ou à envahir les esprits -, ou encore - la guerre est aussi une médiation. Il se pourrait que la parenté entre armes et médias soit plus profonde, ne serait ce qu’en tant que deux principales catégories d’artefacts destinés à agir sur les gens plutôt que sur les choses. D’où ces exigences en moyens humains et cette incertitude quant au résultat qui caractérisent toute praxis contrairement à la technique stricte. D’où l’apparition de ces arts "tout d’exécution" que sont la transmission et la guerre.

Ce rapprochement heurte nos habitudes. L’opposition usuelle se décline : communication contre conflit, action sur l’esprit versus action sur le corps, ordre de la signification opposé au désordre de la destruction, vecteurs de l’information à instruments de la force. En allant jusqu’au bout, les médias sont réputés assurer un lien nécessaire mais être passibles d’un mauvais usage (mauvais contenu), tandis que les armes seraient des instruments pervers mais susceptibles d’un bon emploi (guerre juste, défense). Ces arguments ne valent que si l’on considère l’arme à son "stade final" : la hache de pierre qui fend un crâne, le missile qui explose et détruit.

Si l’on remonte en amont, vers la logistique ou la symbolique, de l’arme vers l’armée ou vers l’homme armé, tout change. Sans même parler de l’arme dite défensive, celle qui mutile et qui tue, n’est rien sans transport et intelligence, sans savoir-faire technique et organisation, sans des modes symboliques d’identification (nous/eux, notre armée, l’ennemi, etc..). Instruments de destruction et moyen de communication doivent nécessairement coopérer, voire, suivant l’évolution de la technique, se fondre en des formes hybrides destinées à la détection, au camouflage, à l’espionnage, à la désinformation, à la surveillance, au mouvement, au calcul et à la collecte des données. Les événements récents ont montré que pour gagner une guerre, il valait mieux avoir des satellites que des obus, des ordinateurs que de la chair à canon, des avions invisibles que des forteresses, voire CNN que des SCUD. L’actualité n’a pas moins rappelé combien l’activité armée, terroriste par exemple peut avoir pour enjeu sa propre représentation médiatique.

Plus qu’une explosion de violence, la guerre est un rapport collectif, symétrique, technique, médiatisé ; entendez que sa définition minimale, pour la distinguer des luttes ou conflits en général, suppose des groupes organisés, plus des instruments spécifiques, les armes. Même si elle se place sous le signe tragique de la mort collective acceptée (au moins comme éventualité), la guerre requiert et traverse toutes sortes d’états intermédiaires entre la violence et l’information : la menace, la parade, la mobilisation et surtout la désignation de l’ennemi. Là encore, sa dimension spécifique l’hostilité, irréductible aux actions qui en résultent ou aux affects qui la nourrissent (haine de l’autre, projection d’intentions hostiles, fidélité et obéissance à son propre groupe) apparaît comme un fait de croyance nous renvoie aux mystères de la transmission. Le but de la guerre ne consiste pas nécessairement à exterminer plus d’hommes à l’adversaire qu’il ne vous en massacre, à faire un plus gros "tas de morts" selon l’expression de Canetti, mais à se transporter en des lieux et à le forcer à en quitter d’autres, à le désorganiser et à le démoraliser, à le faire consentir à son statut de vaincu et à lui imposer un silence qui coïncide avec celui des armes et qui interdira toute dernière réponse ou réplique. Des monologues d’ouverture (la proclamation) au dialogue du traité (qui à sont tour ouvre la paix) ou au soliloque du vainqueur suivant la disparition du vaincu en tant que personne morale ou locuteur, la guerre est avant tout un langage et suppose ses médias. Finalement, ce sont des traces historiques, des monuments à la carte modifiée qui révéleront la finalité de la guerre : inscrire sa conclusion dans la durée de l’histoire.

Symétriquement, le caractère agonal des médias n’échappe pas aux moralistes qu’ils se réjouissent ou se désolent de la force que tel nouveau média doit exercer dans la lutte des valeurs et de idées. Ils disputent pour savoir si le théâtre est dans le camp de Dieu ou du Diable, s’il combat le vice ou la vertu. Sur la ligne de front des Lumières, l’armée des mots imprimés, bien rangés en ordre de bataille fait reculer l’ignorance et l’obscurantisme. Pour les pessimistes contemporains, les armes invisibles des médias violent les frontières de l’intimité, envahissent les esprits et enchaînent les spectateurs. Si l’on va par là, le vocabulaire agressif de la "pub", avec ses stratégies, ses créneaux, ses campagnes, ses impacts et ses bombardements est un des derniers refuges de l’imagerie martiale. Plus sérieusement, toute activité de transmission en tant qu’elle vise à vaincre des distances, à faire perdurer ses résultats, et à s’imposer à des groupes, contre des résistances et concurrences accomplit une tâche qui n’est pas sans similitude avec celle des armes. Guerre et transmission organisent des communautés humaines (spécialisation, hiérarchie, solidarité), des territoires (en termes de frontière, centre, portée, etc..), et nous imposent leur propre temporalité.

 

Guerre et transmission

 

Il va de soi que l’exercice ne doit pas être poussé à l’absurde. En dehors de tout scrupule moral (occuper le temps des gens n’est pas comme occuper leur pays et les massacrer comme les convaincre), la guerre requiert une symétrie originelle (celle des belligérants) et une dissymétrie finale (celle du vainqueur et du vaincu), elle suppose et vise à son contraire absolu, la paix. Cela n’est en rien comparable à la transmission inégale par ses moyens mais visant à la similitude, le partage des mêmes croyances, connaissances ou affects.

Serait-il pourtant intempestif de faire des parallèles entre machines à communiquer et machines de guerre ? De céder à la tentation des parallèles historiques : de se demander si l’infanterie produit ou conditionne la démocratie, l’imprimerie les Lumières, les mégatonnes et les mégabits le mégamonde pacifié ?

Un des objectifs de la médiologie est d’établir une "balistique" des messages, c’est à dire de comprendre en vertu de quelles lois dynamiques et contre quelles défenses et aléas, ils atteignent ou non leurs objectifs. Rien n’interdirait de considérer les caractéristiques de chaque média, comme s’évalue la portée, la technicité, les besoins organisationnels en amont, les résultats et aléas en aval d’une arme. Chaque arme a sa configuration propre, présente son propre compromis entre sa force létale (ou protectrice), ses exigences ou conséquences humaines et collectives, les résistances, parades et contre réactions auxquelles elle s’expose, les systèmes techniques ou symboliques que présuppose son apparition. De même chaque média, même réduit à sa simple matérialité apparaît suppose contraintes/possibilités qui se reflètent dans ce qu’il conserve et véhicule, dans la façon dont il est support et vecteur. La configuration propre qui lui permet de répondre à ce double rôle, le rend plus ou moins favorable à la transmission ou à la communication, suivant la distinction de Régis Debray, plus ou moins orienté vers le rendu du contenu ou l’intensité de la relation, plus ou moins apte à favoriser la rétroaction ou l’unilatéralité. Enregistrer/diffuser suppose aussi traiter. Chaque média doit répondre à une autre double contrainte : stimulation (atteindre et agir sur ses destinataires) et organisation (la nature et l’architecture du message, son insertion dans un milieu d’idées et d’affects doit en assurer la pérennité).Si le média impose des contraintes formelles, esthétiques, de lisibilité, de durée et de formatage, de mode de lecture, des dispositifs de production et de réception, il favorise ceux qui disposent de certaines compétences ou pouvoirs et en rejette d’autres, offre une chance de durer à un certain type d’œuvres et non aux rivales. Toutes sortes d’équations compliquées régissent ainsi l’efficacité des médias, leur aptitude à propager certaines croyances ou affects. Elles ne prendront leur sens que par l’action des servants et adversaires, par leur intelligence stratégique ou la dynamique de leur enthousiasme..

 

 

 

3 Croire contre

 

 

Croyances en guerre

L’effet Kosovo

N°8 Deuxième semestre 1999 , Numéro spécial,

Gallimard

 

Qui est l’ennemi ? question politique de la guerre. Qui est la victime ? question éthique, humanitaire.

Quelle est la question médiologique de la guerre ? Si la médiologie est la discipline qui étudie les rapports entre technique et symbolique on doit d’abord demander " Suivant quelles dispositions collectives et contraintes techniques des millions de gens croient-ils selon les lieux ou les époques que tel peuple ou telle catégorie d'hommes est digne de haine ou de pitié et doit être combattu ou secouru ?"Plus précisément : "Comment l'esprit du temps glisse-t-il du politique à l'humanitaire ? Pourquoi avons nous accepté pendant des siècles comme la chose la plus normale du monde que des jeunes gens vêtus de différentes couleurs s'entr'égorgent pour quelques arpents de terre ? Qui nous a maintenant rendus si vertueux ?

 

Nous ne faisons plus la guerre que par amour de la paix, nous ne bombardons les gens que pour leur bien et ne tuons que pour éviter des crimes insupportables. On se battait entre peuples et on mourait pour des idées, désormais on châtie des coupables et on ne meurt plus, du moins dans notre camp. De tels changements ont-ils à faire avec nos modes de transmission des image et des idées ?" Par définition, la médiologie répond oui.

Qui s'intéresse aux conditions du faire-croire, rencontre plusieurs manières de traiter de la guerre, activité qui s’exerce pour des croyances, contre des croyances et par des croyances. Pour le militaire, la croyance participe de la guerre psychologique : désinformation, censure, propagande, offensive médiatique agissent sur des convictions à susciter ou à éliminer. Il faut les propager ou les contrarier avec la même précision que des forces physiques de destruction. Problème d'efficacité.

Le journaliste d'aujourd'hui se pose la lancinante question du vrai : nous a-t-on menti ? Les reporters ont ils bien fait leur travail ? Quelle est la part de la rumeur, de l’intoxication, de l’erreur, de l’idéologie ? Comment, pourquoi avons-nous connu ou non la réalité ? Avons nous réédité les erreurs de Timisoara, du Golfe ? Problème de véracité.

 

Armes et informations

Pour le médiologue, c'est d'abord un problème de performance : soit un type de discours persuasif, incitatif (martial en l'occurrence) comment se met il en œuvre et agit il ? Quels facteurs en rendent le résultat conforme ou non aux intentions de son émetteur ? forme, rhétorique ? répétition et monopole de la parole ? contraintes qu'imposent les moyens de diffusion ? quel est le rôle des attentes, résistances, interprétations et mésinterprétations chez les destinataires, des "facteurs culturels" ? On dit avec raison le message coproduit par l’émetteur, par le medium et par le récepteur. D'où une imprévisibilité des effets.

À s’en tenir là, nos ambitions seraient limitées : parmi les spécialistes qui, depuis cinquante ans, réfutent toute conception simpliste de la persuasion omnipotente ou de la manipulation omniprésente, les médiologues seraient ceux qui insistent sur le "facteur technique" en nuançant : la technique autorise mais ne détermine pas. À s'en tenir là, l’analyse du discours de la guerre ou sur la guerre ne différerait guère de l'étude des autres formes du faire-croire. A ne croit pas les mêmes choses que B qui partage la même médiasphère, et est soumis aux mêmes messages. Les divisions que suscite la guerre du Kosovo suffiraient à infirmer toute assimilation naïve du medium à l’idéologie. Il y aurait seulement à réfléchir au bien ou au mal politique qui procureraient une supposée connaissance médiologique qui mettrait en évidence la relativité de nos convictions. Mais il y a plus.

La relation duelle qui caractérise la guerre gagne le monde des représentations mentales ; plus que différentes ou concurrentes, elles deviennent contradictoires et hostiles. Il se pourrait que la guerre soit le sujet médiologique par excellence, celui qui pose la question cruciale de nos façons de croire ensemble, mais aussi de croire-contre.

Ceci est implicite dans la définition même de la guerre, conflit collectif armé, durable et organisé. Elle suppose des communautés - nous dirons d’organisations matérialisées dans notre jargon - autant que de la matière organisée, outils et moyens destinés à la destruction, au mouvement et à la communication. Une interprétation médiologique commencerait par rendre justice à l’information, ou plutôt aux différentes catégories d’informations dans la guerre. Dans tous les sens du mot : des données transcrivant la réalité et des traces stockées, des connaissances ou opinions proposées à l'adhésion, des messages qui circulent (comme les nouvelles diffusées par le médias) et enfin, avec l’informatique, des programmes et algorithmes générateurs d'effets autonomes (telle la mise en œuvre de machines). L’insistance morale sur la sauvagerie de la guerre fait oublier combien elle requiert l’usage intelligent d'informations. Celles, factuelles ou tactiques, qui président à l’action des protagonistes et celles, idéologiques et morales, qui commandent l'appréciation que l'on se fait de ces protagonistes. Les unes portent surtout sur des choses, les autres sur des gens.

Les premières, les informations pertinentes qui garantissent la décision juste, valent dans la mesure où elles reflètent la réalité : il importe de les posséder et d’en priver l’adversaire, en le maintenant dans l'ignorance ou en le trompant. Les moyens de transport et de liaison aident une armée à mieux disposer et coordonner ses forces. L’usage de l'information permet au stratège d'appliquer ces forces à bon escient, tout en privant la partie adverse d'un tel pouvoir. De l’observation à l’intoxication, de l’intelligence au traitement informatique des données, des services secrets aux leurres, de la ruse d’Ulysse aux satellites filmant sur orbite, la quête du monopole de la connaissance n’a pas de fin. Elle devient art de s’informer et de déformer : réduire l’incertitude du réel et plonger l’adversaire dans le brouillard de la guerre.

Mais autant que d’entendement, la guerre est affaire de volonté. Le second type d’informations agit dans la mesure où elles sont répandues, reprises, diffusées, acceptées. Ces informations/forces gagnent les cerveaux; elles suscitent des passions et des adhésions, quand les premières donnaient de la précision ou de l’adéquation aux actes. On pense alors diffusion, et non plus vérité. D’où une pratique subtile, selon que l’on s’adresse à son camp, à l’adversaire ou à des tiers (l'opinion internationale, par exemple).

De la propagande à la sidération

Même la vieille propagande, telle qu’elle se pratiquait en 14-18, est une opération bien plus complexe que la persuasion publicitaire. L'étude systématique des médias est, du reste, née en réponse à la propagande de guerre et a commencé par réfuter le mythe d'une science permettant de manipuler l'esprit des masses. Les stratégies de persuasion, si elles existent en temps de paix, prennent avec la guerre une systématicité, une ampleur et une nécessité toutes particulières. Mais surtout un enjeu propre.

Premièrement, la propagande propage : elle suppose la diffusion d’un corpus de croyances positives, parfois très simples (notre cause est juste, nous allons gagner). Ensuite, elle exerce un effet de rupture en repoussant d'autres croyances : des convictions criminelles, des affirmations nocives, des contre-valeurs, des affects négatifs, bref ce qu’ils croient eux (ou souhaitent nous faire croire), contraire, par définition, à ce que nous croyons, nous. Enfin, si la croyance dresse des frontières mentales, elle fortifie des appartenances tribales. Sa troisième dimension est la capacité de faire lien, de rassembler, de nous souder dans la chaleur de l’émotion et de la foi partagée. En temps de guerre, moins que jamais, nul ne croit seul. Conviction, répulsion, fusion forment les trois temps de ces moteurs de croyance. Entre le "croire que" d'assentiment et "le croire en" d'adhésion, il y a le "croire contre" qui affronte un autre univers mental.

Ces principes valent depuis longtemps : Xénophon recommande de désorienter l'ennemi par de fausses nouvelles et de fausses embuscades ; SunTse de l'amener à soupçonner ses plus fidèles soutiens. Les recettes sont éternelles, l'évolution technique en bouleverse la mise en œuvre. Évidence que pousse à l'extrême toute une phraséologie de la "guerre de l’information", et tout un discours stratégique essentiellement américain sur la "cyberguerre", ou la "dominance informationnelle". D'où une supposée Révolution dans les Affaires Militaires (R.M.A. : Revolution in Military Affairs). Elle suppose le passage de la guerre des mégatonnes (la dissuasion nucléaire) à celle des mégabits. L'hypothèse est que, désormais, les États-Unis jouissent d’une telle supériorité technologique informationnelle qu'ils sont en mesure de tout savoir ou de tout frapper en tout point de la terre. Il faut "choquer et sidérer" (shok and awe) l’adversaire, civils et militaires confondus, désorganiser ses communications, ses ordinateurs, ses moyens de transport, le rendre impuissant, briser sa combativité, lui dont on voit tout et qui ne voit rien : "la cible c'est la volonté de l'adversaire, ses perceptions et sa compréhension.. (c'est) l'équivalent non nucléaire de l'impact qu'eurent les armes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki sur les Japonais...". La frappe réelle devient une formalité : elle confirme à l’ennemi qu’il peut être touché, qu’il a déjà perdu. Sa mort devient la preuve redondante qu’il était déjà mentalement mort : non-communiquant égale non-vivant.

D’un côté les archaïques locaux, les patauds, les enracinés, les aveugles, de l’autre, les mondiaux, omniprésents et omniscients, gérant depuis leur chambre de guerre panoptique une opération de télésurveillance éthico-policière. La dissymétrie est totale. Il y a ceux qui frappent du ciel et ceux qui laissent ce qui se nomme significativement une "signature". Or, comme le dit M. Libicki de l'Institute for National Security Studies "Sur le champ de bataille, la signature c'est la mort." Plutôt qu’une guerre zéro mort, c'est une guerre zéro aléa dont rêvent les stratèges post-modernes : éliminer l’incertitude liée aux hasards du champ de bataille comme celle qui résulte du facteur humain. La stratégie cesserait d'être un jeu à information imparfaite, où il faut parier sur les résultats du combat, sur les projets de l'autre, sur sa résistance, sur le comportement de ses propres troupes, etc.., pour devenir une science de gestion des peines.

De plus compétents diront si la guerre du Kosovo a justifié ce modèle technique et angélique : un conflit réduit à un traitement de données. L’existence même de pareilles doctrines, pendant militaire d'une l’utopie de la société de l’information, est un symptôme qui mériterait analyse. La pensée stratégique reflète aussi le changement de médiasphère.

Il existe force corrélations entre des faits guerriers, des faits symboliques et des faits de transmission ou de communication. La médiologie devrait s'intéresser à l’intoxication, à la propagande, à la désinformation, ou, pourquoi pas aux vrais espions ou aux films de guerre. Comme aux doctrines stratégiques... Mais, au-delà de la pratique de la guerre, de la représentation de la guerre et de la pensée de la guerre, elle devra aussi revenir à la théorie de la guerre et donc au politique.

La croyance saisie par la guerre

Retour aux définitions. La guerre "continuation de la politique par d’autres moyens" ? Le slogan ressassé n’a de sens que dans son cadre théorique. Ce sont trois grands thèmes de Clausewitz : - la guerre est la forme la plus extrême du duel : en tant qu’acte de violence destiné à imposer sa volonté à l’ennemi, c’est une relation de réciprocité - dans l’absolu, "le conflit des forces livrées à elles-mêmes" devrait aller aux extrêmes tant l’action que chacun exerce sur l’autre, lui faisant sa loi, le pousse à augmenter violence, moyens et efforts - dans la réalité, ce jeu d’accroissement mutuel, lié au concept pur de la guerre se trouve freiné par des obstacles concrets, autant que par les nécessités qu'impose l’objectif politique.

Le politique est lié à la guerre et comme cause finale qui la motive, et comme limite qui la borne à ses finalités. La guerre ne s'explique pas entièrement par la nocivité d’un mauvais État ou d'une politique agressive, ni par la révélation spectaculaire de la violence qui constituerait la nature profonde de tout pouvoir, ni par les manifestations d’une supposée appétence de notre espèce pour le carnage. La guerre et le politique se définissent mutuellement. Le politique est le domaine des activités communautaires qui suppose la guerre comme forme spécifique de conflit. Possibilité n’est pas fatalité et ceci n’implique en rien qu'il soit vain de chercher des solutions conventionnelles au conflit. Mais cela ne permet pas, au contraire, de négliger le rapport du politique avec la mort ajoutée, acceptée, sacralisée, mythifiée. Par ce recours éventuel à la mort comme ultima ratio, le politique est le domaine qui peut se soumettre pratiquement tous les autres, économique, moral, technique.. Pas de norme politique possible sans l'exception de la violence guerrière.

Pour Clausewitz "La guerre est conflit de grands intérêts réglé par le sang et c’est seulement en cela qu’elle diffère des autres conflits." Mais "en cela seulement" recouvre la décision du passage à la guerre et le recours à la mort collective, privilège du politique.

Nos croyances esthétiques ou religieuses sont "en concurrence" avec celles d'autres groupes : c'est notre dieu qui est le vrai, pas le leur, ceci est la beauté et ils l'ignorent. Elles ne nous mènent à l'hostilité que par accident ou rivalité ; nos croyances politiques sont relatives à la nature d'autres groupes, nous définissent par rapport à eux et nous placent en situation de conflit ou d'alliance. La morale nous dit d'accepter la divergence de l'autre, mais vient le moment où nous cherchons l'annihilation de la volonté adverse.

Du point de vue éthique, il est légitime de proclamer que la finalité de la politique est de faire reculer la barbarie, de maîtriser la violence, bref de produire le moins de victimes possibles pour ne pas participer au mal du monde. Il est noble de déclarer la guerre à la guerre et d'en vouloir faire une exception inhumaine destinée à refouler une inhumanité exceptionnelle ; mais l'exception se renouvellera. Il faudra toujours répéter "plus jamais ça". Nous entrerons alors dans l'économie de l'abominable où il faut peser les morts et comparer les horreurs. Qu'est-ce qui est supportable ? Qui est la victime ? Quand suis-je complice ? À partir de quel gravité du crime doit-on le faire cesser par la force ? Quel prix, combien de morts chez eux, chez nous, chez les civils "collatéraux"? A défaut d'une force absolue qui impose une paix absolue, on est confronté à une autre distinction de Clausewitz : le sentiment d'hostilité n'est pas l'intention hostile. Qui renonce au premier n'échappe pas à la seconde. Qui prétend parler au nom des victimes doit se donner des ennemis. Qui nie la guerre se condamne souvent à la revivre.

Corollairement, l'état de guerre n'est ni un simple degré dans la violence des moyens, ni l'exaspération de passions collectives, même si elle mobilise des moyens et des affects : elle est une relation symbolique nouvelle entre deux communautés, une rupture que notre imaginaire imprègne de sacré. Si nos croyances politiques ne sont pas de même nature que les autres parce qu'elles supposent la possibilité de la guerre, les mécanismes du faire-croire en temps de guerre en prennent un caractère particulier.

 

Du stratégique au symbolique

Il y a les variétés du faire-croire sous le régime de la guerre et la spécificité de la guerre même. Les médiologues y ajouter un troisième point de vue qui hiérarchise les processus. que nous avons évoqués Ils se déroulent, en effet, sur trois étages, ou plutôt dans trois mondes : stratégique, technique, symbolique. En chacun prévalent des règles différentes.

Premier monde : celui de la stratégie. En cas de conflit, la croyance est mobilisée, délibérément produite, contrôlée. Et ce par définition. Oublions la rhétorique du message et de la manipulation. Oublions les techniques subtiles du leurre, de l'intoxication ou de la désinformation. Oublions ce que nous savons sur l'armée, la presse et la démocratie, leurs rapports ou ce qui s'est dit au moment du Golfe. Dépouillons la guerre de ses aspects secondaires ou contemporains. Reste que, même sous sa forme la plus primitive, elle requiert au moins deux opérations délibérées : convaincre des gens d'accepter l'éventualité de leur mort et les persuader de tuer des gens qu'ils n'ont jamais rencontrés (ou, pour les civils, les convaincre de laisse mourir et de laisser tuer). Des amulettes à l'entraînement des Marines, de l'habitude de couper le nez aux mauvais soldats à une visite de Clinton, du péan à la fanfare des Casques Bleus, les méthodes varient. Elles ne sont ni universelles, ni interchangeables et certainement pas moralement indifférentes. Les groupes politiques se caractérisent par le choix qu’ils font entre les techniques qui visent à produire de l’enthousiasme et de l’insensibilité . Contrairement à ce que professent les théories qui réduisent la guerre à une addition de violence particulières, il ne s’agit ni de réorientation d'une pulsion agressive, ni de simple apprentissage ou dressage. L'exaltation positive qui amène l'individu à s'identifier à son groupe, à sa nation, à son drapeau se complète de l'action négative qui empêche de s'identifier à l'autre. Pour faire oublier combien la figure de l'ennemi ressemble à la nôtre, il faut l'exclure de l'humanité ou comme monstrueux, haïssable, menaçant ou comme indifférent, invisible, réifié, devenu chose ou proie. Inhumain ou abstrait.

La guerre du Kosovo nous a fourni l'exemple d'un conflit où disparaît le corps de l'ennemi. Il est nié par la distance (vu et frappé à hauteur de satellite) et nié par le discours y compris par le refus de la catégorie de l'ennemi. Voir Jamie Shea expliquer, image numérique à l'appui, que les frappes de l'Otan détruisent des choses, des usines, du potentiel militaire et que de surcroît les coups ne s'adressent pas à un peuple, qu'ils touchent, mais à un tyran ou à un principe. Bien entendu il y a toujours contre-offensive. Ici c'est la télévision serbe qui répliquait par la stratégie du miroir. Ses images disaient : "Nous sommes des hommes, nous sommes des victimes; nous sommes comme vous, nous aimons le même rock'n roll."

Deuxième monde : le technique, où se manifeste une autonomie relative du pouvoir du medium. Il dépend de qui a les moyens de faire voir la guerre : songez à CNN filmant les missiles du départ à l'arrivée à Bagdad. Et le pouvoir de ne pas la faire voir : les médias ont aussi un agenda de l'horreur, comme l'a montré Chomsky à propos des massacres au Timor. D'art de faire beaucoup de morts, la guerre est devenue art de montrer ou de cacher les bons morts. Encore faut-il en posséder le pouvoir.

Question plus médiologique : quelle guerre peut nous montrer quel médium ? On supposera que le spectateur ne se fait pas la même représentation générale de la guerre selon qu'il voit à travers les tableaux héroïques de Messonier ou sur l'écran du J.T. Y a-t-il une affinité entre la télévision et la figure de la victime, la représentation de la souffrance individualisée, immédiate, implicative ? La télévision est une machine à personnaliser, à représenter des individus et des événements, non des catégories ou une histoire. Qu'elle tende à réduire la guerre à une suite de malheurs particuliers, urgents, résultant d'intentions mauvaises et de la faute d'individus pervers, voilà qui semble vraisemblable. Cela n'explique pas entièrement pourquoi toutes nos représentations politiques sont structurées par la figure de la victime, mais c'est au moins un élément qui y contribue.

Encore faut-il préciser qu’il n’y a pas "une" guerre vue par la télévision. Entre le Vietnam où le téléspectateur découvre la guerre et les victimes, l'Irak où il voit une guerre sans victimes et le Kosovo où il ne voit que les victimes et pas le front, tout change. Le medium est capable de rendre la guerre plus abstraite, plus lointaine, de l'insérer dans le flux télévisuel comme fragment du continuum des "événements", mais aussi de la rendre proche, de nous interpeller avec un malheur qui se déroule dans notre salon..

La lutte des croyances se poursuit dans le troisième monde, symbolique. Si l'on prend symbole au sens le plus simple, celui des mots, des images ou des gestes qui représentent des choses abstraites, nous pouvons définir la guerre comme un affrontement de symboles, une suite d'actes symboliques visant à un résultat symbolique. Ce résultat est la reconnaissance de la défaite, le renoncement d'une volonté. Ce désarmement emblématique parachève une suite de rites, proclamations, cérémonies, qui s'enchaînent : certains symboles s'adressent à notre groupe et en réaffirment l'identité et la continuité (notre drapeau, nos emblèmes, nos ancêtres, nos victoires passées, nos monuments, nos morts), d'autres au contraire se placent dans le registre de la proclamation, de la parade, de la menace, de la dénégation de l'autre, de l'affirmation de ses intentions, etc..

Les premiers posent le problème de leur partage : nous n'avons pas tous les mêmes références mythiques, ni n'éprouvons les mêmes affects. Les seconds posent le problème de leur efficacité. Ils s'adressent à autrui, à l'adversaire en particulier, au monde en général, toujours à l'histoire. La guerre s'inscrit dans un bizarre temps métaphorique. D'une part elle réactive le passé, on refait des gestes et des cérémonies, on exalte des souvenirs (comme nos ancêtres...) ou on les exorcise (plus jamais ça...). D'autre part on accomplit des actes et on produit des signes et pour les inscrire dans l'histoire et pour en exclure les signes et symboles de l'adversaire. Le silence des armes (la paix, le désarmement matériel du vaincu) doit coïncider avec son silence tout court : l'aveu de sa défaite, nos parades, nos slogans, nos mots, nos images, nos monuments effacent les siens. Et ce, en principe, pour la suite des temps L'expérience nous montre pourtant que le vaincu fera un jour son travail de deuil et de réinterprétation, suivant les cas, en menant les enfants des écoles sur les tombes des martyrs ou en revoyant le Vietnam à travers Hollywood.

Aux aléas de la guerre, qu'ils résultent de l'enchaînement des actions ou des passions humaines, s'ajoute l'incertitude du duel symbolique. Incertitude instrumentale : nos répertoires, nos imageries propres, nos réactions face à la manipulation des archétypes échappent, et c'est heureux, à la science des stratèges ou aux déterminismes de la technique. Mais ils nous échappent aussi et mènent leur lutte autonome. Dans l'ignorance des croyants, ceux qui revivent la bataille du Champ des Merles ou la résistance des partisans contre Hitler, et ceux qui se réfèrent à la Shoah ou au Kampuchéa. Au delà du modèle simpliste, la celui de l'illusion idéologique ou médiatique, nos mondes mentaux, nos passés et nos symboles mènent leur propre guerre.

 

 

4 L'art de l'incertitude : le code paradoxal

(publié dans les Cahiers de médiologie n° 9 Gallimard 2.000

Less is more (le plus, c’est le moins)

 

 

Comment des combinaisons de lettres peuvent-elles déclencher une guerre, inspirer l'amour, insuffler la foi, ou faire rire des millions de gens ? Réponse : par le code.

Par définition, il peut produire plus d'information, plus de mémoire, plus de compréhension avec moins de symboles. Il instaure un ordre intellectuel entre éléments physiques, sons, couleurs, figures dont il permet l'intellection. Il réutilise les mêmes signes suivant les mêmes règles et rend pourtant une multiplicité de sens. Cet invariant qui produit des variations suppose un principe d'économie : un répertoire fini d'éléments plus une combinatoire qui en détermine les relations.

 

 

Ce principe a ses limites : ainsi, toute langue naturelle suppose une dépense inutile. Non seulement, nous multiplions mots et expressions qui ne servent qu'à prolonger le ron-ron de la communication ordinaire, mais, de plus, la langue est notoirement redondante. La probabilité d'apparition de chacun de ses éléments est inégale, et globalement, et, à plus forte raison, en un point du message. Chaque symbole ne véhicule pas le maximum de bits d'information qu'il pourrait (au sens du nombre de choix binaires entre deux possibilités). Cela désole peut-être le spécialiste de la compression numérique, mais importe assez peu dans la vie quotidienne où il nous est plus facile de deviner un message dont un élément manque ou est altéré. L'économie d'effort compense en relation ce qui se perd en contenu..

Ces notions ont une formulation mathématique. Si un alphabet de 26 lettres était employé de manière absolument équiprobable, en lisant un texte, il y aurait une chance sur 26 de deviner la lettre suivante, comme à pile ou face il y a une chance sur deux de deviner le prochain coup, même si le joueur croit distinguer des séries signifiantes. L'information (et l'entropie qui se confondent ici parfaitement) de chaque lettre serait égale au logarithme de 26 soit 4,7 bits. Dans la réalité, il en va tout autrement. Une langue comme l'anglais est redondante, quasiment aux trois quarts, et une lettre n'y apporte qu'un bit d'information en moyenne. C'est ce que démontra Shanon, un des pères de la théorie de la communication lorsqu'il soumit des textes à des groupes de cobaye et mesura combien ils étaient capables d'anticiper la prochaine lettre. En pratique, la langue parfaitement économe (qui véhiculerait la plus grande quantité d'information avec le moins de redondance) est sans doute aussi utopique que la langue parfaite (qui produirait la qualité la plus précise de signification).

 

La quête de l'aléa

 

Ce rapport moins/plus prend une importance toute particulière si un impératif de confidentialité s'ajoute aux contraintes du code linguistique. Il est un cas où il est facile de définir un "bon" code : le code secret. Sa valeur se mesure à sa résistance. Plus il est difficile à deviner, moins son usage en révèle sur sa nature, meilleur il est. Il doit tout dire sur tout sans rien dire sur soi. Représenter sans indiquer. Le code secret (ici nous emploierons le terme générique de code secret, même si les puristes préfèrent parler de chiffre pour désigner un système de substitution des lettres) est régi par un ordre. Des règles préalables, impératives, explicites établissent les correspondances les plus arbitraires possibles entre le chiffré et le clair afin d'éliminer erreur ou ambiguïté. Le code doit aussi feindre le désordre, imiter le hasard, décourager la quête du sens par une forme molle sur une structure rigide. Tout en n'ayant qu'une bonne interprétation, le message codé suggère toutes les interprétations au non initié.

 

Pour le cryptologue, la question est : comment faire parvenir un message à A que lui seul comprenne, étant entendu que a) le message inscrit sur un support peut tomber entre des mains adverses b) l'interprétation ne doit pas requérir la présence de l'émetteur c) le message doit voyager séparément du code. Idéalement la liste des conventions doit se transmettre sans laisser de traces et se retenir de mémoire.

Il est possible de camoufler les signaux, de telle manière que seul le destinataire les discerne. Il saura alors où trouver ou comment voir le texte écrit mais invisible. L'auteur du message occulte alors la chose et non le sens : il recourt à des cachettes sur le corps humain, à des encres sympathiques, à des supports truqués, à des microfilms, etc... Mais ces procédés dont le nom savant est stéganographie ressortent plus à la ruse qu'au code.

Pour coder vraiment deux grandes voies : substituer ou déplacer, jouer le répertoire ou la combinatoire. Dans le premier cas, il faut remplacer chaque élément clair par un élément codé, lettre par lettre, mot par mot, ou phrase par phrase. Dans le second, il faut réorganiser l'ordre des éléments signifiants : changer la première lettre pour la dernière, la seconde pour l'avant-dernière ou encore inventer une sorte de verlan. Plus toutes les complications que l'on peut imaginer (combinaison des deux procédés, adjonction de leurres qui ne signifient rien, etc...).

A priori, le cryptologue devrait l'emporter à tous les coups face au cryptanalyste qui tente de deviner. Quoi de plus simple que de compliquer ? Or l'expérience nous enseigne tout le contraire. Les performances du cryptanalyste ne cessent de s'améliorer et le rêve du code inviolable de s'éloigner.

 

Dès le IXe siècle, les Arabes remarquent que des lettres apparaissent plus souvent qu'à leur tour ; de la fréquence d'un signe dans le texte codé ils présument de son identité dans le clair et dressent des tables de fréquence. À la Renaissance, les spécialistes que s'arrachent les cours d'Europe cassent des chiffres par des recettes empiriques. Ils savent que telle lettre a de fortes chances d'être associée à telle autre, comme en français un "q" appelle un "u", et un "h" suit souvent un "c", que tel mot bref devant un mot plus long pourrait bien être un article, etc... Ces remarques sur la prédictibilité de la langue se retrouvent dans des textes comme "le scarabée d'or" d'Edgar Poe, lui-même excellent cryptanalyste. Sherlock Holmes décrypte de la même manière le mystère des "hommes qui dansent" : un message chiffré dont les lettres sont remplacées par des silhouettes en mouvement. Le principe de la théorie de l'information est là : mesurer la prolifération du signifiant au regard de la rareté d'apparition du signifié. À langue prédictible, code déchiffrable.

Le problème du cryptologue devient d'inventer un code de transposition qui ne reflète pas mais annule les "défauts" de la langue naturelle: ne pas produire assez de plus avec du moins, ne pas exploiter suffisamment son répertoire. Un bon code secret ne devrait jamais rendre le même par le même. D'où plus de règles. D'où des combinatoires de combinatoires, des clefs déterminant l'emploi de tel répertoire à tel point du texte.

À l'extrême, le chiffreur idéal changerait de système à chaque lettre, puisant dans un répertoire différent, modifiant le principe de transposition. Quand bien même le cryptanalyste disposerait d'un temps infini et explorerait tous les sens possibles de x lettres ou éléments, il serait comme le visiteur de la bibliothèque de Babel décrite par Borgés : il aurait le choix entre tous les messages possibles composés de x lettres ou éléments. Le code fonctionnerait alors à rebours de son principe premier : il serait plus vaste et plus complexe que l'ensemble des messages. La carte camouflerait le territoire.

 

Impossible hasard

 

Dans la réalité, nous sommes incapables de mémoriser tant de règles. Il faut soit que le codeur limite la complication à des procédés transmissibles de vive voix, relativement simples, soit qu'il recoure à un support de mémoire, tel un livre de code. Il tombe de Charybde en Scylla : il doit maintenant faire connaître les conventions au destinataire et un tel texte en clair peut être dérobé, falsifié, copié, perdu... Tout repose à présent sur le secret du livre et non plus sur le mystère du message, ce qui ne se prête guère à un usage répétitif. Une bureaucratie du secret, service d'espionnage, diplomatie, armées, ne peut pas s'offrir le luxe de multiplier de tels procédés, pas plus que nous ne pouvons employer un dictionnaire en dix volumes pour mener une conversation ordinaire. Plus de règles, plus de temps, plus de mémoires, c'est trop.

S'il y a davantage de conventions, elles doivent être confiées, soit à une mémoire humaine, d'où risque de perte, soit à une mémoire physique, d'où risque de vol. On peut recourir à code sans trace. Ainsi, pendant la guerre du Pacifique, l'armée américaine confia ses transmissions radio à des Indiens navajos. Ils parlaient une langue rare, non écrite, et aucun linguiste nippon n'avait séjourné sous le tipi : c'était utiliser des hiéroglyphes sans pierre de Rosette. Mais c'est une solution exceptionnelle.

Une autre réponse rationnelle est le recours à la machine. Elle effectue un grand nombre d'opérations plus vite et plus sûrement qu'un homme. Si un protocole en modifie les réglages chaque jour, le code employé lundi devient sans intérêt s'il est découvert mardi. D'où l'introduction d'un facteur temps : un code vaut ce que vaut son temps de résistance à un nombre élevé de tentatives de viol par essais et erreurs. C'est la solution que choisissent les Allemands pendant la seconde guerre mondiale. La fameuse machine Enigma comporte un jeu de rotors mobiles dont les positions sont convenues entre les correspondants. Complexe par le nombre de combinaisons, et partant les manières de chiffrer le même texte, qu'elle permet, Enigma est pourtant d'un usage enfantin : l'opérateur tape son texte clair sur un clavier et les lettres chiffrées apparaissent à l'instant. Le réglage quotidien assure une sécurité supplémentaire : le temps qu'un unique message soit décrypté, les postions des rotors d'Enigma auront changé et tout sera à refaire.

En riposte, les Alliés jouent le medium contre le code et inventent les machines qui pensent pour vaincre les machines qui brouillent. Les premiers cryptanalystes qui s'attaquent à Enigma, une équipe polonaise, imaginent des pools de machines travaillant de façon coordonnée pour tester bien plus de combinaisons par essais et erreurs qu'aucun groupe chercheurs dans le même temps. Ces machines, baptisées "bombes" en raison de leur tic-tac bruyant, ne sont pas encore des ordinateurs programmables, mais c'est déjà un pas gigantesque.

Des équipes anglaises qui recueilleront l'héritage des "bombes" casseront finalement le code d'Enigma, et contribueront à la victoire. Et cela, grâce à la fameuse machine de Turing, inventée par le génial mathématicien pour vaincre Enigma. L'idée est de créer des machines à "computer", programmables qui divisent des opérations complexes en une série d'opérations binaires, et exécutent des tâches en fonction du résultat de l'opération précédente. Même si la machine de Turing n'existe jamais que sur le papier, elle est la base de l'informatique moderne. Si bien qu'à travers la théorie de l'information de Shanon et les travaux de Turing, la cryptologie a déterminé deux des grands événements du XXe siècle : l'issue de la seconde guerre mondiale et la révolution informatique.

 

La guerre du plus

 

Désormais la cryptologie envahit notre vie quotidienne, et ce pour diverses raisons :

- techniques : le nombre des messages, non seulement par écrit, mais par Internet, par téléphone cellulaire, par satellite etc.. qui sont susceptibles d'être interceptés

- économiques : l'économie dite de l'immatériel multiplie à la fois les transactions à distance qu'il faut sécuriser, et les données qu'il faut protéger contre l'intrusion, le sabotage, le piratage...

- symboliques pour ne pas dire idéologiques : la peur de Big Brother, le souci de confidentialité de millions d'internautes, l'action militante, ludique ou délictueuse de "hackers" dont le but est de s'introduire dans des sites ou bases de données.

La prolifération des secrets accompagne la banalisation du code Il se fait souvent code d'identification, tel le numéro de carte bancaire ou le mot de passe d'un ordinateur. Ce code donne l'accès à un compte en banque, à une mémoire, etc.. Il s'ajoute au code de transmission qui doit garantir la confidentialité d'une correspondance. Suivant la formule de Deleuze, dans notre société de contrôle, le mot d'ordre est remplacé par le mot de passe. Le code sert autant à prouver qui l'on est qu'à cacher ce que l'on dit.

Entre-temps, la guerre cryptologique du plus s'est faite informatique. Le codage est délégué à des algorithmes : les éléments du texte clair deviennent des sériées de 0 et de 1 qui, elles-mêmes, sont comme "brassées" suivant un ordre. Ainsi, la notion de "plus" (plus d'opérations, plus de complexité, plus de règles) se mesure en bits. Un des systèmes les plus populaires le D.E.S., Data Encryption Standard d'IBM transpose le texte en séries de 64 bits, puis, au cours de 16 étapes successives, échange et transpose ces blocs suivant un rythme déterminé par sa clé secrète à 56 bits. Le destinataire procède à l'inverse, dans ce système dit à clé symétrique. Il existe aussi des systèmes à clef publique où chacun communique un algorithme à son éventuel correspondant, ce qui permet d'en recevoir des messages cryptés, mais se réserve la clef privée qui seule permet le déchiffrement : chiffrement et déchiffrement sont devenues non réversibles, asymétriques.

Plus longue la clé, plus complexes les opérations, meilleure la sécurité. On proclame souvent que tel algorithme résisterait à tant d'ordinateurs, de telle puissance travaillant pendant tant de siècles. Ce peut être présomptueux, comme l'a démontré le récent "craquage" de D.E.S. : la montée en puissance des ordinateurs, qui de surcroît travaillent en chaîne à briser le code, rend de tels calculs très éphémères. Reste pourtant la notion de nombre d'essais et erreurs qui se mesure en puissance mathématico-informatique: la cryptanalyse n'a plus rien à voir avec l'ingéniosité d'un Edgar Poe. Un service secret (tel la National Security Agency américaine, premier employeur de mathématiciens au monde) ou un groupe de pirates informatiques peut ou ne peut pas casser une clef de tant de bits, dans un délai de tant d'heures ou de jours. La décision du gouvernement français de relever de 40 à 128 bits la longueur des clés librement disponibles, et donc de ne plus les classer comme matériel stratégique, offre au citoyen les armes cryptiques qui étaient autrefois celles du stratège et de l'espion. Cela satisfait une curieuse revendication : le droit de dissimuler pour tous, la démocratisation du secret.

Le cryptologue producteur d'une œuvre fermée est un anti-poète : s'il impose plus de contraintes formelles au message, c'est pour le rendre impénétrable, tandis que son code doit produire du plus et non du moins. Mais, du coup, la quête l'incite à une curieuse fuite en avant qui dure quelques siècles et traverse plusieurs médiasphères. D'abord plus de règles d'où plus de traces, puis des mécaniques pour exécuter, puis des mécanismes pour calculer et virtualiser : par étapes, les opérations sont déléguées de la pensée aux données, de l'interprète à l'inscription puis à l'instrument. Et pour finir le code se fait médium.

 

 

 

5 Quelque chose de martial… Technique, symbolique et stratégique

(publié dans les Cahiers de médiologie n°11 Communiquer/Transmettre, Gallimard 2001)

 

 

Les nouvelles technologies accroissent les potentialités offensives de l’information sous toutes ses formes (d’une image à un virus informatique). À l’heure de l’infoguerre militaire, économique ou militante, la médiologie ne doit pas seulement étudier le rapport entre nos représentations et nos instruments, mais faire la part de nos affrontements et penser la trilogie : communication, technique, violence.

 

Mondialiser, normaliser, c’est conquérir des territoires, formés d’espaces physiques et symboliques. Pas de conquête sans bataille. Contrôler des zones ou des têtes se fait rarement en douceur. Les mêmes flux de marchandises, images, données, messages couvrent la Terre, reçus, traités, conservés partout de même manière… Pour les chantres de la globalisation, c’est un facteur d’unification. Pour eux, le marché est pacifique par essence, la communication s’oppose à la violence et le partage de biens, savoirs ou affects grâce aux technologies de l’information offre le meilleur antidote au conflit. Ne devraient subsister, à suivre cette logique, que des affrontements marginaux : entre quelques tribus archaïques, ou encore l’opposition politique au processus de la mondialisation. Histoires de talibans ou de paysans, de barbarie et de retards.

Or, à l’heure où les généraux veulent zéro mort, où les virus proclament " I love you " et où les experts militaires US parlent de softpower et de netwar, il se pourrait que l’expansion des technologies douces s’accompagne de conflits durs. Des conflits ayant l’information pour arme, pour enjeu et pour objectif. La guerre, degré suprême du conflit, en fournit des exemples, mais pas les seuls. Ou plutôt, la forme canonique de la guerre, - entendue comme, affrontement durable et armé entre groupes entraînant mort d’homme -est remise en cause, tandis que prolifèrent diverses formes de lutte mobilisant les technologies de l’information, pour assurer une domination ou provoquer un dommage.

 

La dimension stratégique

 

Tout cela concerne la médiologie. Ce que nous croyons et comment nous le partageons renvoie à comment nous luttons. La stratégie, dialectique des intelligences employant des forces pour résoudre leurs conflits, éclaire les rapports entre le symbolique et le technique. D’un concile qui décide si les images sont des supports licites de la dévotion, jusqu’à la piraterie informatique, toute décision qui mobilise des moyens de transmission, parallèlement ou à la place de moyens de contrainte et destruction, est une décision stratégique. Pour connaître le croire, il faut, disait Régis Debray dès le Cours de médiologie générale, étudier la " balistique des messages ". Soit une idée dont la vocation est de conquérir des têtes, en fonction de quelle configuration du terrain et avec quelle logistique, dans quelle médiasphère, progressera-t-elle et comment se modifiera-t-elle ce faisant ? Comment les doctrines gagnent-elles leurs batailles ? Cette finalité pragmatique - agir sur les hommes - requiert des techniques - agir sur des choses -, mais aussi des décisions stratégiques : il faut lutter contre d’autres dispositifs et concurrences.

Tout processus de transmission suppose donc une part de lutte. Il s’agit de vaincre la distance, tel est le domaine de la communication ; il s’agit de vaincre le temps, et cela définit la transmission, mais il s’agit aussi de vaincre des résistances, et là commence le domaine de la propagation. Au premier rang, des résistances mentales que Régis Debray désigne dans Transmettre comme " l’adversité de l’Univers social ". Des groupes s’opposent et se définissent par l’affrontement entre leurs représentations mentales autant que par les procédures techniques par lesquelles ils transportent, transmettent et transforment leurs biens symboliques.

Notre propos n’est pas de dénoncer les moyens de communication comme vecteurs de domination. On les accuse depuis quelques décennies d’imposer un même rythme, un même espace mental, une même mémoire et une même amnésie, de mêmes préoccupations, de mêmes catégories mentales, bref de produire un même type humain. Certes ! Mais ce qui nous intéresse ici est non la violence que la technique fait aux hommes mais celle que les hommes font aux hommes via la technique.

Pour simplifier, nous distinguerons quatre catégories dans l’agonistique des outils de transmissions. Pour rester dans le registre guerrier, quatre arts martiaux que requéraient déjà les formes les plus archaïques de guerre. Nous les nommerons art de voir (au sens large d’acquérir une information vraie sur l’environnement, l’ennemi ou la proie), art de cacher (donc de se camoufler, de se rendre invisible, de conserver ses secrets et de surprendre), art de tromper (donc d’induire l’adversaire en erreur pour l’amener à des décisions erronées ou l’affaiblir moralement) et enfin art d’apparaître (produire des signes et des signaux) ou de proclamer.

 

Proclamer et surveiller

 

L’art de proclamer consiste à faire connaître et partager aux autres des convictions dont il importe moins qu’elles soient vraies que répandues. Que les techniques de communication lui aient donné une amplitude nouvelle et que l’on se batte autant avec des mots et des images qu’avec des fusils n’est pas une découverte. Au contraire, les premiers travaux sur les médias naissent d’une inquiétude face à leur usage militant ou militaire. L’étude de la propagande inaugure une problématique du pouvoir que nous n’avons pas fini de ressasser. Elle est largement inspirée du modèle de la langue. Bons et mauvais messages sont jugés, tels des discours, sur le critère de vérité ou véracité. Ils sont plus ou moins conformes à la réalité et plus ou moins affectés d’un coefficient de déformation. La cause en serait l’intention manipulatrice ou l’illusion idéologique (au sens où l’idéologie serait une vision partielle et inversée du réel). La critique s’en prend aussi à leurs sophistiques : figures destinées à convaincre par la disposition des arguments (ou des images) et à amener insidieusement à une conclusion truquée. Enfin, ces messages sont souvent aussi crédités d’un pouvoir de susciter des passions, d’une influence sur nos affects (reprise d’un antique procès de l’image). Bref, qu’ils soient coupables de déformation, de persuasion ou d’incitation, leur danger se mesure au nombre de partisans (ou de contaminés) qu’ils produisent.

À cette trilogie un peu simplificatrice, il y a bien des objections. Les sciences de l’information et de la communication insistent sur les résistances et interprétations des récepteurs, sur les contre-effets de la technique, sur la complexité de ses interactions avec le milieu humain. Pour leur part, les médiologues doutent que la technique soit un simple multiplicateur des effets des messages, et croient qu’elle en détermine et contenu et autorité et efficace. Il y a donc une " friction " de la communication (comparable à la " friction de la guerre " dont parle Clausewitz : l’élément d’imprévisibilité qui limite tout plan de guerre), ce qui ne rend pas pour autant désuète l’étude de l’intention stratégique.

De récents conflits nous ont démontré que l’usage massif de l’arme de l’information n’a pas disparu avec la guerre froide, mais qu’il prend des caractères nouveaux. Le premier est le renversement de la valeur symbolique de la force et de la faiblesse, le rapport de la violence victorieuse et de la violence subie. Tout change, de la guerre du Vietnam (perdue parce que les Américains voyaient les victimes qu’ils faisaient et celles de leurs propres rangs) à la guerre du Kosovo, exhibition des bonnes victimes civiles, en passant par la guerre du Golfe, où règne l’obsession de cacher la guerre et la mort.

Certes, depuis toujours, on a diabolisé l’adversaire en l’accusant d’inhumanité. Les récentes stratégies médiatiques traduisent pourtant une évolution cruciale : une crise de la violence légitime, le refus que Léviathan prélève son impôt de sang, ou peut-être une hypocrisie de la puissance dominante qui ne se justifie que par le refus de la force. Le sort d'une guerre dépend de ce qui en est visible : des petites filles sous le napalm et des boys dans des sacs à viande, des tracés de Scud et pas de dégâts collatéraux, un enfant qui meurt, des réfugiés ou des guerriers. Pour gagner, il s'agit moins de produire du faux que du présentable et du représentable. Moins d'inciter par des fictions exaltantes que d'émouvoir par l'agencement du réel. La guerre était l'art de faire beaucoup de morts, ce dont on se félicitait dans des déclarations, des commémorations, des monuments et tableaux, elle devient l'art de ne pas faire de victimes visibles et de faire voir les bonnes victimes.

Seconde remarque : les stratèges rendent hommage à la puissance des médias. Mieux : la doctrine militaire, notamment française, intègre désormais les opérations de légitimation du conflit : c’est ce que le général Francart appelle " la guerre du sens. Ainsi, lors d’un séminaire de l’Otan en Bosnie en 1997, les participants affirmèrent avec le plus grand sérieux qu’un des moyens les plus efficaces de contrer Karadzic serait de diffuser Alerte à Malibu. Le vieux modèle de la guerre psychologique qui rallie les populations par des tracts rassurants est caduc. À sa place, s’impose l’idée de la recherche l’adhésion de l’opinion par le contrôle de ce qui est visible. Ce contrôle devient une donnée première de la décision militaire et plus seulement un problème politique. Pour le dire autrement : l’affaiblissement du politique comme instance désignant l’objet légitime de la violence armée suscite une paradoxale militarisation du médiatique.

Intervient aussi ce que nous avons appelé l’art de voir. Le rêve de tout stratège - dissiper à son profit le brouillard de la guerre - paraît sur le point de se réaliser par la conjonction des moyens d’observation (satellites, drones, avions-caméras…), d’interception (surprendre toute communication sur Internet, par téléphone, etc.) et enfin d’outils de transmission et de calcul qui permettent une gestion des opérations depuis une lointaine chambre de guerre. Le général omniscient n’ignore rien de l’adversaire ; après cela, la frappe ultra précise devient une formalité, simple répétition d’un exercice de simulation virtuelle : elle se résume en la direction d’armes intelligentes tombant du ciel. Elles produisent le maximum d’effet désorganisateur sur les choses et le minimum de victimes susceptibles de passer au J.T. Le doigt de Dieu punit ce qu’a vu l’œil de Dieu. Demain, disent les stratèges, " l’intelligence absolue " des puissances dotées de haute technologie dissuadera les États voyous, constamment surveillés, dès qu’ils auront formé le projet de troubler la paix mondiale. La surveillance, c’est la paix.

Quand le territoire devient aussi lisible que la carte, quand voir c’est vaincre, les technologies de l’information et de la communication prédominent sur celles de la destruction. Ce renversement est typique de nos sociétés du contrôle à distance : l’information n’est plus au service de la force, elle devient la puissance même. L’abolition au profit d’un seul camp des notions de distance, front, arrière, territoire à protéger, la réduction de la guerre à un problème technique de données et réseaux en temps réel, l’oubli du sanguinolent et imprévisible facteur humain, tout cela constitue ce qu’il est convenu d’appeler R.A.M., " révolution dans les affaires militaires ". 

Où passe la séparation entre appareillage militaire d’observation et outils civils, dits pudiquement d’intelligence ? Difficile à dire ! La récente affaire Echelon, qui vient d’être discutée au Parlement, nous montre comment des moyens de guerre froide sont réutilisés au service de la stratégie géo-économique. Le concept global de guerre de l’information, l’information warfare des anglo-saxons est typique : le conflit, militaire, politique ou économique, consisterait en production, maîtrise ou altération de données, vraie source de pouvoir. Du coup, s’efface la distinction entre l’hostilité propre à la relation politique et la concurrence pour l’acquisition de biens rares, qui était supposée caractériser l’économie. Echelon est au départ un système d’interception des transmissions hertziennes mis en place en 1948 par quatre pays anglo-saxons et contrôlé par la National Security Agency américaine. Au fil du temps, Echelon est devenu une machine d’espionnage industriel, tournée en particulier contre les économies européennes. Sa puissance se mesure en dizaines de satellites captant conversations téléphoniques, surtout celles qui sont relayées par le système Intelsat, courriers électroniques, télex et autres. Elle est complétée par sa souplesse et sa capacité de reconnaissance vocale et d’analyse sémantique des millions de messages interceptés pour y déceler des mots-clefs.

Sans céder au fantasme orwellien, on peut donc dire que la montée du système panoptique à l’échelle de la planète modifie les données de l’affrontement. À la guerre, surveiller, c’est punir, en économie, surveiller, c’est gagner. Et cela ne consiste pas seulement à espionner ou surprendre l’adversaire ou le concurrent.

 

Tromper et cacher

 

Car le troisième art, celui de faire dommage via l’information prospère également. Il fut beaucoup question pendant la guerre froide d’intoxication qui vise directement à altérer la perception adverse de la réalité et de désinformation qui consiste plutôt à le déstabiliser via des sources apparemment neutres, en influençant ses alliés ou l’opinion publique. La multiplication des moyens d’information et l’impossibilité théorique de contrôler le réseau sans frontière d’Internet n’ont pas aboli ces pratiques. En particulier, la Toile semble favoriser la prolifération de la rumeur électronique à laquelle la facilité d’émission et la vitesse de circulation des informations donne une amplitude nouvelle.

Les objectifs changent aussi : à la lutte entre deux camps se substitue l’agression tous azimuts menée contre des États ou des entreprises. Une guerre privée de l’information aux motivations économiques, idéologiques, voire délictueuses ou ludiques contribue ainsi à un état d’anarchie informationnelle. Elle repose sur des formes inédites d’attaque où il s’agit moins de faire croire un mensonge à un décideur ou à une opinion, bref moins de leurrer un cerveau humain que de paralyser un cerveau électronique ou de plonger un système dans le chaos. Une panoplie toujours renouvelée de moyens de désorganisation, virus, bombes logiques, utilisables de loin et quasiment sans risque, se trouve ainsi à la disposition de tout pirate informatique. En même temps, les spécialistes du Pentagone imaginent de nouvelles façons de paralyser un pays entier en rendant ses systèmes de communication aveugles, amnésiques ou délirants. Le chaos remplacerait la bataille, l’entropie informationnelle la chair à canon, et la guerre s’exerçant sur les informations non sur les corps deviendrait enfin le prolongement de la technique par d’autres moyens.

La fragilité du monde virtuel réside justement dans le fait qu’il est mondial, normalisé, interconnecté, instantané, accessible à tous, etc., et cette relation suscite de nouvelles stratégies du faible au fort ou du fort au faible, dont nous voyons seulement les premières manifestations.

 

Le dernier art, celui de la dissimulation prend de nouvelles dimensions pour les mêmes raisons. Plusieurs facteurs jouent en ce sens. La durabilité de l’information, sa désirabilité, sa disponibilité, sa dangerosité. Sa durabilité : plus nous confions de tâches ou d’archives à des machines, plus tout ce que nos faisons, par connexion, transaction ou déplacement, devient traçable, mémorisable dans des bases de données. Sa désirabilité : elle est liée à la valeur marchande de ces données, parfois banales en elles mêmes, mais significatives et précieuses lorsqu’on les conjugue à d’autre. Sa disponibilité : il n’est plus besoin de briser des coffres ou d’employer une pléiade d’espions pour violer des secrets à l’heure d’Internet. Sa vulnérabilité : elle résulte de la facilité de propagation des informations confidentielles. Sa dangerosité : la possibilité d’altérer des données ou d’effectuer des opérations nuisibles en brisant un code ou en empruntant une identité. Autant de raisons de contrôler l’accès à l’information. Le résultat est une spectaculaire prolifération du secret : millions de documents classés secrets (6 millions aux USA), fichiers de millions de données confidentielles qu’il faut protéger contre Big Brother, contre la délinquance high-tech. Gérer le droit de savoir ou de cacher va peut-être devenir la véritable forme du pouvoir dans nos sociétés que l’on dit de communication et qui seront aussi des sociétés du secret.

 

Le conflit à l’ère numérique prend des caractères inédits dont certains semblent contredire sa définition traditionnelle. Nous sommes habitués à l’idée que le conflit éclate, qu’il a un début et une fin, mais aussi que c’est un processus de simplification un antagonisme qui trouve sa solution dans une victoire ou une négociation. Nous sommes surtout habitués à distinguer des catégories séparées de conflit, caractéristiques chacun d’un domaine de l’existence sociale : politique, socio-économique, sphère privée.

À travers toutes ses dimensions de bien immatériel, mémorisable, inscriptible et reproductible, l’information, via son acquisition, son altération ou sa diffusion sert à infliger un dommage ou procurer un avantage contre le gré de l’autre. Ces conflits d’un nouveau type brouillent nos repères, produisent des types mixtes. Le trait plus notable est que les affrontements ne se déroulent pas seulement sur un plan horizontal (État contre État, particuliers contre particuliers) mais " diagonalement " : moyens étatiques voire militaires contre entreprises, citoyens contre État ou entités économiques, etc., quelques distinctions traditionnelles sur le rôle du politique se trouvant ainsi remises en cause.

Du coup s’ouvre un nouvel espace pour nos études : les rapports entre violence, communication et techniques : les réalités à l’intersection des rapports stratégiques, des conditions économico-techniques et des réalités symboliques que sont nos conceptions et croyances. La médiologie pourrait bien se faire un peu polémologie.

 

François-Bernard Huyghe

 




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