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Résumé : Le secret, relation conflictuelle, délibérée et asymétrique, oppose le ou les détenteurs d’une information à ceux qui en menacent, même virtuellement la rétention. Pour les affronter les premiers recourent aux stratégies de l’abstention (ne pas laisser de trace) de la contrainte (faire taire) ou de la confusion (coder), agissant sur choses, gens et signes. Le secret traverse tous les domaines de l’activité humaine, le sacré (avec les catégories de l’initiatique et l’ésotérique), l’économique (avec le monopole, l'identification ou la raréfaction de l’information/valeur), l’esthétique, etc., mais le rapport secret/politique est essentiel Face au paradoxe qui fait de nos sociétés dites de l’information des sociétés du secret (ne serait-ce que par les enjeux de la confidentialité ou de la sécurité), il est temps d’imaginer une polémologie de l’information. Ce projet appelle comme complément une médiologie du secret. À l’ère du numérique et des réseaux, les instruments et processus de conservation, circulation et traitement de l’information modifient les facilités, les vulnérabilités, les formes, les acteurs, les buts du secret.
Nous vivons - on finira par le savoir - dans une société de l’information. Pour les optimistes, ce sera la société du savoir : la connexion des intelligences et le partage des connaissances, nous rendront plus créatifs, plus innovants ; d’où davantage de choix, donc de liberté. Société du spectacle, protestent les critiques : nous nous épuisons à poursuivre et consommer des signes, esclaves des apparences, aliénés, trompés. Société de l’exhibition, peut-être : à l’ère de loft story, des web cams, des psyshows, et des reality shows, chacun, de l’homme politique au manager branché, dévoile sa personnalité voire son intimité. Histoire d’être " star un quart d’heure ", de " changer le regard des autres " ou " d’être visible ", il montre tout : âmes, fesses et confesse. Place à la transparence. Les juges et les caméras pourchassent les mystères. Internet se rit des censures et des frontières. Les hommes politiques promettent plus de clarté et moins de langue de bois. L’entreprise se veut communicante, en réseaux, ouverte. La vie privée fait le succès public. Quelle place alors pour l’archaïque secret ? Obsolète, condamné ? Dans un monde de la communication, de l’attention et du jeu des apparences, où il s’agit de simuler pour stimuler, pourquoi encore dissimuler ? Pourtant le secret semble partout (et la vérité ailleurs, proclame le slogan de X-Files). La lutte par, pour et contre le secret s’aggrave. Son domaine s’étend. Les indices pullulent, à en croire les médias : affaires étouffées, données sensibles recelées par des organisations politiques ou économiques, fonds occultes et argent dissimulé, zones interdites. Sans parler de faits par définition mal connus : place de l’économie clandestine, crime organisé, espionnage, moyens de manipulation subreptices. Sans parler des secrets douteux ou fantasmatiques. En cette ère dite de surinformation l’ésotérisme et les sociétés secrètes attirent plus que jamais. Nombre de gens sont persuadés que, derrière les paravents médiatiques, sévissent puissances occultes, services spéciaux, réalités et dangers dissimulés, faits ignorés.
Secret et conflit
Le secret, ce sont de multiples opérations de rétention, observation, dissimulation, pénétration, impliquant des acteurs étatiques et infra-étatiques, économiques et idéologiques ou politiques, des groupes et des particuliers. Quelques indices : - Le nombre de documents classifiés (des millions !) qui augmente - Les révélations vraies ou fausses sur diverses formes d’Omerta dans nos sociétés, qu’elles couvrent les agissements de pédophiles, les turpitudes financières des partis politiques ou divers scandales de type épidémies agroalimentaires - Le système Echelon et ses 120 satellites, les fameuses " grandes oreilles " de la National Security Agency (qui, soit dit en passant, ont fait quasiment passer inaperçu la formidable montée en puissance de la N.R.O., National Recognition Organisation, les " yeux " des satellites espions) - Les luttes quotidiennes des internautes pour le droit de crypter, contre le traçage, et le fichage, pour la protection de la vie privée - La place dans les doctrines militaires et géostratégiques de notions comme la domination informationnelle, la panoptisme, ou l’intelligence totale , que ce soit dans le cyberespace ou l’espace stratosphérique - Les multiples affaires de guerre économique de l’information: elles se résument généralement à des affaires de vrais secrets violés ou de faux secrets révélés dans un but de déstabilisation Le secret, rappelons-le, est une information que son détenteur rend délibérément inaccessible. Il n’est ni l’invisible, ni l’ineffable, ni l’incompréhensible ni l’inconnu même s’il en adopte les apparences. L’essence du secret, suivant son étymologie latine (secernere), est d’être séparé, exclu, choisi, mis à part. Il est donc voulu délibérément comme tel par quelqu’un et à l’égard de quelqu’un. Pas de secret sans autre, repoussé et peut-être hostile. Un secret pour personne n’existe pas, sinon sous la forme plaisante du secret de Polichinelle. Un secret caché à tous, donc sans détenteur, est un mystère. Un secret sans objet est apparence ou farce. Si le secret est toujours pour quelqu’un, cela veut dire qu’il est contre quelqu’un. Donc qu’il faut des moyens de lutte et de défense contre cet agresseur au moins potentiel. La trilogie détenteur-contenu-menace, appelle un quatrième élément : la protection. Il faut des moyens matériels (et souvent une organisation collective) pour maintenir ce rapport délibéré et asymétrique qui se nomme secret. Il se peut que l’existence même du secret soit ignorée, qu’il n’en existe ni indice ni soupçon et que seul le détenteur puisse le trahir et se trahir par un aveu. Dans ce cas limite, la situation est psychologiquement difficile mais stratégiquement simple : silence égale secret. Mais le plus souvent, sa préservation implique des manœuvres complexes : dissimulation ou protection de traces physiques (enfermer un document, préserver une zone d’accès), brouillage des signes et signaux, par chiffrement par exemple ou stéganographie. La stéganographie est l’art de recourir à des cachettes sur le corps humain, à des encres sympathiques, à des supports truqués, à des microfilms, bref de rendre invisible le support physique du message, par opposition avec la cryptographie (paradoxalement le numérique donne une nouvelle jeunesse à la technique de l’image dissimulée dans un pixel). . Souvent aussi, ce seront des méthodes de déception destinées à égarer l’autre sur le contenu (ou l’existence du secret). Enfin, certains modes de protection recourent à la contrainte effective. Ce peut être l’exécution mafieuse qui impose la loi du silence, ou une menace, celle des foudres de la loi, de la religion ou de l’honneur. Bref, le secret repose à la fois sur des moyens techniques permettant de contrôler des traces, des signes ou des gens, sur des organisations et sur des puissances symboliques, c’est-à-dire sur des croyances partagées.
Le secret comme combat
Le secret doit garantir immunité ou supériorité. L’immunité permet suivant les cas, d’échapper à la paire de baffes pour vol de confiture, au bombardement de sa base de missiles, à l’opprobre ou à un procès. Quant à la supériorité, elle peut être d’ordre matériel - réaliser grâce à un secret technique des performances dont la concurrence est incapable-, symbolique -accéder à un statut refusé au non initié - voire tactique -surprendre par une ruse ou une initiative inattendue. La quête du secret oscille ainsi entre la protection contre une catastrophe (répression, offensive adverse, colère divine, honte, révélation publique) et des tactiques visant à désorienter, leurrer, incapaciter l’adversaire comme disent les militaires Parfois, plus subtilement, il existe des secrets dont l’unique fonction est d’être secrets. Ils identifient des possesseurs légitimes, certifient ou limitent les copies autorisés d’objets ou données reproductibles : tel un mot de passe, un marqueur caché, ou une ligne de code informatique interdisant la duplication. Le secret, à la frontière entre apparence et réalité, licite et interdit, défenseurs et ennemis, initiés et profanes est sous le double signe de la lutte et de la quête : défendu et désiré. Tous ces constats nous ramènent au même point : le secret est lié au conflit et n’est pas moins inhérent à la vie sociale. Il n’y a pas plus de société sans conflit que sans secret, au moins sous une forme atténuée, rituelle et culturellement acceptable. Même si, une fois encore, le secret est multiforme : il intervient comme enjeu du conflit (la lutte pour connaître le secret ou le défendre), comme arme (par la dissimulation des moyens ou des objectifs pour mener l’offensive) ou comme pratique d’évitement du conflit (en cachant à l’autre sa faute ou sa faiblesse). Le secret reflète une relation duale, puisque les objectifs de chacun des camps sont incompatibles. Leurs intentions sont hostiles car chacun s’efforce de vaincre la résistance de l’autre, passivement ou activement. Interdire de faire par l’usage de la force, (y compris sous la forme extrême qui consiste à éliminer l’autre), ou interdire de savoir par le contrôle d’informations, (et notamment par le secret) : ce sont au final deux manifestations d’un même dessein.
Mystique du secret
Le secret hante tant de formes de l’activité sociale, qu’il décourage presque l’inventaire. Ainsi, sacré et secret sont liés : des rites magiques aux théologies monothéistes en passant par les cultes à mystères, partout existe une forme quelconque d’initiation, il y a secret. Un enseignement traditionnel conférant des pouvoirs, éventuellement un statut, tel celui de jeune chasseur, myste, apprenti, acousmatique, initié..., ne peut être dispensé sans rites, épreuves et serments. La transmission est réservée à un impétrant spirituellement préparé, fiable, faute de quoi la connaissance deviendrait folle ou dangereuse. Elle serait littéralement profanée. Le secret rituel ou spirituel relie les initiés en quête de voies du salut, de moyens de fabriquer la pierre philosophale ou des desseins du grand Architecte. Souvent aussi, une forêt de symboles, un enchevêtrement d’indices ou d’arcanes sont censé protéger le secret de Dieu ou du cosmos. Même les monothéismes connaissent la tentation ésotérique voire gnostique: réinterpréter l’écriture sacrée ou la Création comme le cryptogramme, lui arracher un sens sacré parce qu’inaccessible. Entre l’initiation qui restreint la transmission pour protéger la vérité, et l’ésotérisme qui rajoute un sens dissimulé au sens apparent, le sacré s’entoure de défenses.
Secret et rareté
Ce n’est pas moins vrai pour l’économique. Le secret est un moyen de produire de la rareté, donc d’augmenter ou de conserver une valeur. Cette rareté peut être celle des moyens et ressources. Garder le secret d’une technique, ou de l’emplacement d’une ressource rare en est la forme la plus évidente. D’où un avantage : se réserver ou fabriquer ce que le rival ne peut faire ou trouver. Ce fut le cas pour des matériaux ou objets, des plus traditionnels aux plus modernes : soie, verre, épices, poudre, papier, porcelaine ont suivant les siècles fait la fortune de leurs détenteurs exclusifs. À l’époque moderne le secret de Coca Cola ou tel ou tel secret industriel protégé par des brevets ou des coffres-forts constituent un capital important. Même l’instrument de l’échange, l’argent repose sur un secret, comme un identifiant, tel un filigrane de billet qui interdit l’imitation par le faussaire. Un système bancaire ou financier est une machine à gérer le secret, celui des comptes bancaires ou des transactions électroniques. Désormais, on recourt à des méthodes sophistiquées combinant cryptographie et moyens de contrôle high tech pour, garantir que le payement émane bien de un tel et est valable. Le tout, sans dévoiler pour autant la nature de la transaction, ni celle des moyens de certification. À mesure que notre économie devient " immatérielle ", la richesse repose sur la possession de savoirs, de marques, de brevets, de fichiers et données, sur un capital intangible, plus le secret devient une valeur économique. Pour gagner, il faut empêcher la concurrence d’accéder à des informations sensibles, un fichier de clientèle ou un projet de recherche et développement, interdire la diffusion ou l’usage de données, ou plus brutalement encore se défendre contre l’espionnage économique, la déstabilisation ou le cybersabotage. La protection du patrimoine informationnel, donc son intégrité, son authenticité, sa pérennité ou sa confidentialité deviennent une branche capitale de l’activité économique. Elle implique d’empêcher la concurrence de savoir autant que d’imiter, de propager et de contrôler.
Politique du secret
Il est un domaine de l’activité humaine qui entretient un rapport essentiel avec le secret : le politique. D’abord, le politique, activité conflictuelle opposant des groupes poursuivant des finalités inconciliables, met le secret au service de ses desseins. Des conspirateurs qui se dissimulent, une censure qui interdit l’accès à des documents gênants, une police secrète, d’autant plus efficace que les citoyens en ignore les pouvoirs effectifs et les crimes réels, obéissent ici à une seule et même logique : la conservation d’un avantage contre l’adversaire. Dès la Renaissance, la pensée politique européenne fait dans le secret une virtu ou un trait de caractère qui rend son possesseur plus redoutable (" qui ne sait dissimuler ne sait régner " disait Louis XI). Savoir surprendre est une des qualités majeures du Prince, impassible et riche en stratagèmes. Le secret se rattache aux " arcanes " (un mot qui évoque l’alchimie). Ce sont les méthodes occultes du souverain, armes d’exception répondant à des fins exceptionnelles. Les arcana Republicæ puissances dissimulées au sein de l’État, les arcana dominandi, méthodes pour manipuler le peuple ou l’opinion, les arcana belli techniques guerrières constituent une panoplie. Quelques siècles auparavant, les légistes chinois avaient déjà découvert la force hégémonique du secret : " Le Prince a perdu son mystère Des tigres s’attachent à ses pas " avertissait le livre de Han Fei, faisant l’éloge de qui " point ne révèle ses ressorts, sans cesse actif ". Le secret s’épanouit avec la forme moderne de l’État. Quant aux États totalitaires, le secret leur est consubstantiel et forme un moyen de terreur : chacun se méfie de chacun, personne n’ose dire à haute voix des vérités connues de tous. Quand le système ne dissimulent pas des pans entiers de réalité : l’existence du Goulag, ou des villes stratégiques non photographiées, non mentionnées sur les cartes dans l’ex U.R.S.S.
Le régime le plus démocratique suppose des droits au secret, secret du vote ou de correspondance, conditions de l’exercice de la citoyenneté ; il protège la vie privée, en limitant la connaissance mutuelle que les individus peuvent acquérir sur leurs vies respectives. Enfin, ce même État possède son propre secret, garant de sa liberté d’action : procédés, fonds, services, traités secrets, et autres attributs d’une raison d’État échappant au droit ordinaire. Bref, le souverain, de la même façon qu’il est maître, au moins en théorie, du degré de violence et de la puissance des moyens techniques en action sur son territoire, détermine ce qu’il est licite de lui cacher à lui–même et ce qu’il peut ou doit dissimuler. Mais aussi ce que les particuliers sont en mesure savoir des particuliers. Ce système de régulation compliqué trouve sa clef de voûte dans le rapport du secret et du conflit ouvert. Comme le montre sa forme ultime : la guerre. Le secret, vu d’un point de vue polémologique, répond à une logique millénaire. Il fait partie des techniques de lutte par l’information. Or celles-ci ne sont que de quatre sortes : amplification (impressionner, convaincre, faire des partisans, proclamer, etc..), perturbation (affaiblir l’autre par tromperie, intoxication ou désinformation), vision (surveillance, espionnage, intelligence) et enfin dissimulation (donc secret). Monopole de la violence et monopole du secret vont de pair.
L’archaïque et le moderne
Il n’y a jamais eu de société sans secret. Il forme le contrepoint de la confiance et de l’interdépendance entre les membres du groupe, comme le conflit est celui de leur coopération. Partout, toujours, les dieux, les bonnes mœurs, la prudence, le Prince, la Loi ou les contraintes de la survie, décident ce que l’on peut ou doit dissimuler : ses actes, ses messages, ses connaissances, ses desseins.... Le secret est tantôt un droit, tantôt une obligation. Il peut être un plaisir ou un jeu, tels ces secrets d’enfants qui n’existent que pour être confiés. Il peut être une souffrance pour celui qui peine de ne pouvoir le partager ou le confesser. On peut le craindre parce qu’il rend les puissants plus redoutables encore de ne pas montrer toute leur puissance ou tous leurs crimes. On peut le désirer parce qu’il nous conférera une protection face à l’opinion ou à la répression. Il procure du prestige, de la liberté, du tourment ou de la honte. Mais on ne peut vivre sans. Pas de religion sans initiation ou ésotérisme, pas de guerre sans stratagèmes et espions, pas de dictature sans police secrète, mais pas de révolution sans conspiration, et pas de démocratie sans secret du vote ou de la correspondance.
Pas d’État sans secrets d’État. Pas d’individu libre sans droit à l’intimité et au jardin secret. Pas d’entreprise sans secret de fabrique, etc.. Alors, pourquoi le thème du secret est-il aujourd’hui devenu si obsédant ? Le secret est un savoir dont la valeur dépend du nombre et de l’identité de ses possesseurs. Et cette relation asymétrique ne se maintient (ou ne se détruit) que par un effort constant qui tend à mobiliser les instruments les plus puissants qu’il puisse rencontrer. En clair : valeur et instruments du secret varient historiquement.
Globalement le secret a trois fonctions qui se mêlent souvent :
1) se réserver le monopole d’une connaissance autorisant certaines performances (les performances peuvent être la cuisson d’un gâteau ou la fabrication de la bombe atomique, voire l’obtention du salut éternel dans le cadre des religions à mystères, peu importe) 2) protéger, c’est-à-dire empêcher que quelqu’un par la connaissance de nos défenses, de nos actes passés ou de nos projets futurs ne soit en mesure de nous infliger un dommage (le dommage peut être la honte sociale, la sanction pénale, la copie illicite d’un fichier MP3 ou la destruction de l’aile gauche de votre armée..) 3) surprendre, permettre d’attaquer à coup sur, ou, au moins amener l’adversaire à disperser ses forces, le plonger dans le brouillard. Tout stratagème, toute conspiration, toute police secrète, etc. repose sur ce principe stratégique : le secret est employé ici comme arme et non plus seulement comme bouclier.
Or, chacune de ces fonctions prend une importance croissante.
Dans un âge que l’on croit de la communication, se multiplient ces informations qu’il y a intérêt (financièrement, stratégiquement, humainement, etc..) à empêcher de reproduire, de dérober ou de transformer. Plus l’information vaut cher - celle que publient les journaux, celle qui dirige les flux financiers, celle qui s’accumule dans des bases de données, celle qui fait de l’innovation et de l’invention les principales sources de richesse, etc.- plus vaut le secret. Il y a intérêt à les protéger, non seulement contre leur diffusion, contre la connaissance que pourraient en avoir les autres, mais aussi contre la destruction ou perversion, contre une forme quelconque de sabotage. Ou encore, il faut se prémunir contre la tromperie : plus on opère de transactions à distance, plus il est important de vérifier que l’autre est bien qui il prétend être et qu’il est autorisé à pénétrer là où il va, fut-ce par modem interposé, etc. Enfin la valeur offensive du secret croit avec la vitesse des opérations. Que l’offensive en question soit un raid boursier, la diffusion d’un virus informatique par un hacker, ou une frappe de l’Otan, plus on agit vite et à distance, plus il importe que la victime soit sidérée par la surprise.
De la même façon, les " stratégies du secret " subissent de ^plein fouet le bouleversement du numérique. :
Il y a, depuis, toujours, une stratégie de l’interdit – qui consiste à empêcher de savoir, de dire ou d’aller voir par la menace, qu’il s’agisse d’une sanction pénale, d’un tabou, d’une obligation morale ; c’est généralement la stratégie de la loi ou des institutions. La stratégie du coffre comprend toutes les méthodes d’enfermement, de dissimulation, de mise à l’abri de tout support physique du secret : receler un papier compromettant dans un tiroir par exemple. La stratégie du masque suppose que l’on devienne invisible, clandestin ou au moins anonyme, non repéré. Elle porte sur les gens, non sur les choses. Il s’agit de devenir imperceptible. Enfin la stratégie du code agit sur les messages et les signes par où pourrait transpirer le secret. C’est l’art de rendre incompréhensible le sens d’une information, par la cryptographie, par exemple.
Ces méthodes immémoriales doivent se réadapter - quand les techniques de fichage, d’interception ou d’écoute, mais aussi les possibilités de publier en échappant aux censures ou d’effectuer des transactions numériques se multiplient - quand l’information repose de moins en moins sur des supports tangibles - quand la multiplication des " traces " et " signatures " électroniques et l’interconnexion des grands systèmes de contrôle rendent difficile d’échapper au fichage informatique - quand le code secret, reposant sur des algorithmes sophistiqués devient le mode banal de protection de la correspondance électronique privée, mais aussi et surtout le mode d’identification et de certification obligatoire des transactions à distance.
Technologies de transmission et de dissimulation
L’histoire du secret reflète – on le voit - celle des moyens physiques de transmission des biens symboliques, donc des technologies d’une époque. Une idée, un savoir, pour vaincre le temps (se conserver) ou l'espace (atteindre son destinataire) demandent un support matériel, mais aussi un traitement, une mise en ordre, donc un code. Une information est reproductible, publiable, stockable, transportable, falsifiable, commercialisable, contrôlable, etc. en fonction de facteurs médiologiques. Le secret, qui vise à restreindre cette reproduction, cette publication, etc., est, très logiquement, un des domaines où se manifestent le plus visiblement les changements dans les modes de transmission, communication ou propagation.
Ainsi la " révolution numérique " dont on rappellera au moins trois conséquences sur le secret . - Des satellites qui tournent autour de nos têtes à la caméra du parking en passant par les outils pour pénétrer dans le disque dur d’un ordinateur, les panoplies permettant de violer le secret explosent. Au Pentagone, on fantasme déjà un camp aurait les capacité de vision totale et d’interception globale qui le rendraient quasi tout-puissant. " L’œil de Dieu " pour les uns, qui dirigent tout de leurs " chambres de guerre ", mais pour les autres zéro secret, donc zéro défense et zéro chance.. - Le passé nous poursuit. Tout s’enregistre. Par l’informatique et la connexion de données, on peut non seulement dire ce que nous sommes, ou recueillir une multitude de renseignements sur toutes les facettes de notre identité, mais aussi noter ce que nous avons fait, où nous sommes passés physiquement ou par moyens de communication interposés. Voire vendre ces informations. - La valeur des secrets augmente à mesure que l’économie devient " immatérielle ". Du code barre au code génétique, des satellites aux puces, de l’artisanat à la recherche de pointe, des bases de données à l’économie criminelle une constante : toute information peut être dissimulée et tout secret peut être précieux ou dangereux. D’autant qu’on l’a vu, le secret ne préserve plus seulement des moyens de savoir, mais aussi des moyens de dépouiller ou de détruire. Si je possède votre mot de passe, je peux diriger votre ordinateur. Si je connais le code de votre carte bleue, je peux dépenser votre argent. Si je publie ce que tente de dissimuler votre entreprise, je ruine son image de marque, qui est son principal capital. Si je sais " déplomber " ce logiciel, je peux faire fi de vos droits de propriété intellectuelles.
La stratégie et l’idéologie
Une polémologie du secret encore à inventer ferait notamment la part belle aux mentalités, stratégies et idéologies. C’est ce qu’illustre l’actuelle doctrine stratégique des U.S.A.. Elle s’articule autour de la notion de domination informationnelle ou infodominance. L’infodominance est d’abord un concept tactique : c’est, dans l’idéal, la situation du stratège qui dispose sur le champ de bataille de capteurs perfectionnés, de satellites et instruments d’interception high tech, de moyens de communication et réaction instantanée. Cette vision, qui est celle de la Révolution dans les Affaires Militaires, postule le " panoptisme " de l’armée dominante qui sait tout de l’adversaire. Ce dernier est sourd, aveugle, incapable de communiquer, ses infrastructures critiques de communication bientôt paralysées par un bombardement chirurgical ou une cyberattaque. Mais très vite l’infodominance a débordé ce domaine strictement guerrier pour devenir un projet géostratégique. Du point de vue qui nous intéresse, il équivaut au monopole planétaire du secret. Dans un monde qu’ils pensent déterminé par la révolution numérique, les U.S.A. se voient une mission de " monitoring de la globalisation ", par la détection, la prévention ou au pire la préclusion de tout péril : État-voyou, opération mafieuse, péril écologique, toute forme de désordre... Ceci justifie la nécessité de tout voir et tout savoir, aussi bien par les drones qui circuleront sur les champs de bataille, que par surveillance géostationnaire. Cette quête de l’intelligence totale, voire de l’omniscience au profit de l’hyperpuissance, implique un monde zéro secret. Contre les archaïques de tout poil, s’y imposeraient valeurs démocratiques, triomphe de la société de l’information et de l’économie de marché. Dans cette optique, le répertoire des actions informationnelles, diplomatiques, économiques, militaires, dont la National Missile Defense de Bush n’est qu’une composante, a) se confondent au sein d’une seule politique de contrôle, b) supposent une transparence totale au profit de l’acteur principal. La même obsession du secret se retrouve chez d’autres acteurs, en apparence à l’opposé des stratèges du Pentagone, chez les internautes libertaires ou protestataires. Tout tourne autour du secret, celui qu’ils réclament pour l’indivicu et qui serait illimité au nom des droits à l’autonomie temporaire ou de la liberté des doubles numériques, ou celui qu’ils soupçonnent ou dénoncent derrière toute forme d’autorité ou d’institution.
Vers l’infoguerre
Certes, les facteurs qui poussent à la guerre généralisée du secret ne tiennent pas seulement à l’imaginaire des hackers ou à celui des généraux, il y a des raisons beaucoup plus tangibles qui poussent États, entreprises, groupes militants ou particuliers à s’affronter par, pour, contre le secret. Ce que l’on nomme guerre de l’information économique ou technologique tourne toujours autour de la possibilité de savoir, préserver ses systèmes d’information ou pénétrer dans des zones contre le gré de l’autre. Ici les intérêts sont très clairs.
Premier constat : il y a de plus en plus d’informations dont il y a intérêt à conserver le monopole : découvertes ou techniques très performantes, mais aussi connaissances plus triviales, telle une base de données portant sur les habitudes de consommateurs . Même extension des informations dont il faut empêcher la reproduction pour des raisons patrimoniales, droits intellectuels et financiers sur des information reproductibles. Et comme ces secrets sont eux mêmes gardés par des secrets, mots de passe ou système logiciels, l’ensemble repose sur le contrôle de l’accès et de la diffusion. Du coup, la frontière s’atténue entre informations rares qu’il est légitime voire astucieux de collecter par l’intelligence dite ouverte et de véritables secrets protégés par la loi ou par des boucliers techniques.
Économie de l’information et des connaissances, réseaux, globalisation, visibilité, entreprise par projets, coopération compétitive, image de marque, connexions, complexité, nomadisme, auto-organisation, innovation, adaptabilité, employabilité, etc., chacun des slogans à la mode par lesquels la nouvelle entreprise se décrit et se glorifie sont autant de justifications du secret. Plus l’entreprise compte sur son image, y compris son image déontologiquement écologiquement ou politiquement correcte, plus elle a intérêt à contrôler tout ce qui pourrait porter atteinte à cette image. Plus elle repose sur la connexion de compétences, de gisements de savoir et d’innovation, sur l’anticipation de tendances, etc. plus grand l’avantage que confère un temps d’avance sur le concurrent, donc de savoir ce que sait l’autre et s’en dissimuler. Plus il faut pressentir les tendances porteuses dans les technologies, les goûts du public, etc.., plus l’avantage relatif de la rétention ou de la prédation informationnelles devient facteur de survie. Plus la part du capital intangible est importante, plus il est tentant de le protéger par le secret Sans parler d’un dernier lien évident, entre nouvelle économie et secret : l’économie criminelle donc clandestine.
À l’évidence, dans les sociétés de contrôle dont parlait Deleuze., le pouvoir consiste à savoir avant les autres, à savoir ce que savent les autres et à faire savoir aux autres. Autant de raison qui mettent le secret au cœur des jeux de pouvoir, puisque la précision, la primauté, l’exclusivité, l’authenticité, la véracité, l’intégrité ou la confidentialité d’informations constituent un avantage décisif.
Fragilités
Si les secrets sont, nous l’avons vu, de plus en plus désirables, ils sont aussi de plus en plus vulnérables et redoutables. Même logique soulignée plus haut, mais cette fois sur le plan technique. Tous les traits que l’on prête aux nouvelles technologies - se jouer du temps et de la distance, rendre accessibles et navigables des mémoires quasi illimitées, réunir en un code unique sons, images, textes et programmes, permettre la connexion de toutes les intelligences- toutes impliquent autant de possibilités de violer des secrets. Plus nos mémoires sont " externalisées " c’est-à-dire confiées à des puces de silicone dont nous ne voyons aucune trace visible ou à des réseaux, plus il est aisé de les violer à distance, instantanément, avec des moyens modestes, sans risque . De plus, en période de " monoculture technique " si une faille apparaît dans un système de sécurité, la façon de contourner ses défenses se répand vite. Plus nos transactions ou communications se font à distance par des procédés numériques, plus elles laissent de traces qu’il est possible de récupérer, rapprocher pour " profiler " les citoyens. Plus l’information est facile à reproduire, plus elle est falsifiable ou piratable. Plus il y a de transactions à distance, plus il est aisé de se faire passer pour un autre et d’agir à sa place. Plus nous employons les mêmes vecteurs, protocoles et logiciels plus gagne de puissance celui qui en découvre le secret. Voire celui qui y introduit un moyen de contrôle dissimulé dès l’origine, notamment dans une ligne de code d’un logiciel. Cette équation - traçabilité, plus accessibilité, plus externalisation des savoirs, plus dépendance des procédés de traitement - se prête aussi bien à l’action hégémonique des puissants qu’à l’activité de déstabilisation ou de prédation des faibles. C’est finalement le statut de l’information elle-même qui change. Autrefois avoir un secret consistait à empêcher quelqu’un de savoir, généralement quelque chose de vrai, désormais le secret protège l’information contre les risques de publicité, et, dans le même temps, en garantit la disponibilité et la lisibilité : il est indissociable du système même, au cœur du processus de traitement et de décision
Conclusion
Le secret a perdu son caractère romantique et exceptionnel. Ce n’est plus une ombre qui recouvre des mystères. C’est une pratique quotidienne : de la gestion des niveaux et autorisations dépend la vie économique et l’autonomie de chacun. Qui a le droit de savoir, de mémoriser ou de divulguer quoi, est devenu un enjeu pour tous le citoyens Au modèle du Panoptique, un surveillant dans un poste central, contrôlant tout, ou au fantasme de Big Brother, qui est tout secret et pour qui rien n’est secret, se substitue celui du régulateur. C’est une affaire de partage des zones de connaissance et d’ignorance entre les individus et les institutions. Il y a urgence politique, non plus à révéler des secrets scandaleux (par exemple les rouages occultes d’un système qui nous manipulerait) mais à en imaginer un mode de contrôle. Dominera qui possédera les moyens technologiques, organisationnels, mentaux de gérer les flux de secrets comme les flux d’images et de mots. À nous de décider entre quelles mains reposera ce pouvoir.
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