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Strategic-Road.com publie une
sélection
d'articles et textes sur l'Infostratégie
Stratégie et
dominance de l’information
par François-Bernard
Huyghe,
médiologue,
enseigne au Celsa ainsi qu’à l’École de Guerre Économique
12/2001
Il n’y
a pas si longtemps, avant le 11 Septembre, les stratèges, et
particulièrement les penseurs américains de la RMA (Revolution in Military
Affairs) remettaient en cause la notion de guerre. Plus d’ennemis et d’alliés,
mais la lutte des modernes et des archaïques. À les suivre, la guerre ne
ressemblerait plus aux conflits mondiaux passés : armée contre
armée, sur des territoires précis, avec des moyens de destruction
différents en quantité ou en qualité mais de même nature dans les deux
camps, des bombes , des fusils... Il y aurait un camp qui bénéficierait d’une
telle supériorité informationnelle qu’il pourrait non seulement gagner
(parce que capable frapper de façon ultra précise en restant à distance),
mais aussi prévenir toute tentative de désordre, comme une action d’un
État voyou et l’écraser dans l’œuf). Exactement comme la police est
censée prévenir la criminalité. Le but recherché était l’infodominance.
Cela
se traduit d'une part par la fusion des opérations militaires dans une
panoplie d’actions médiatiques, diplomatiques, culturelles et
économiques allant de la sanction à la séduction. D'autre part par un
certain déterminisme : c’est la croyance que les technologies de
l'information et de la communication vont guider l'évolution économie,
diplomatique et d’une certaine façon fournir un " sens de l’histoire ",
un peu comme l’imagine Alvin Toffler.
Notamment
avec la nouvelle administration Bush, les stratèges du Pentagone font de
moins en moins la distinction entre opération militaire et répression,
entre opération de police et action diplomatique, entre la sanction
économique et la surveillance. Une seule et même panoplie de puissance
depuis le satellite du système Echelon jusqu'au missile, en passant par des
actions de pression médiatique ou de Guerre de l'Information, qui diluent
complètement ce concept traditionnel de guerre. Il devrait donc désormais
ne plus y avoir que des conflits asymétriques entre des états dominants,
de fait les États Unis d'Amérique et leurs alliés, et des acteurs
infra-étatiques, (guérilla, mafias, acteurs privés). Et terroristes…
Cela
se traduit d'une part par la fusion des opérations militaires en une
panoplie d’actions médiatiques, diplomatiques, culturelles et
économiques allant de la sanction à la séduction. D'autre part par un
certain déterminisme : c’est la croyance que les technologies de
l'information et de la communication vont guider l'évolution économie,
diplomatique et d’une certaine façon fournir un " sens de l’histoire ",
un peu comme l’imagine Alvin Toffler.
Bref,
l’infodominance, c’est théoriquement le monopole des moyens de vision
et d’interception les plus modernes. Cela va de pair avec le contrôle par
des réseaux informationnels, l’expansion mondialisation des finances, des
médias, mais aussi des cultures et des valeurs. Et l’infodominance devait
favoriser le passage à la société de l’information : les deux
concepts étaient inséparables.
Or
non ce doute sur l’efficacité ou la réalité de l’infodominance
rejoint le doute sur la société de l’information.
Le
pessimisme se répandant, notamment après les ratés de la e-économie. L’air
dut temps est moins favorable à l’utopisme technologique. Les mythes de
la " société de l’information " faisaient quasiment
l’unanimité, il y a peu (même si certains les corrigeaient de
considérations sur la fracture numérique ou l’autorégulation sur le
Net). Aujourd’hui , nous découvrons une société de contagion. Nos
systèmes s’efforcent, par des moyens de surveillance et de contrôle high
tech d’enrayer toutes sortes d’épidémies : qu’il s’agisse
de la vache folle ou de la panique boursière, d’épidémie de violence ou
de rumeurs. Demain, peut-être, il s’agira d’éviter les catastrophes
liées à la diffusion de codes génétiques ou de codes informatiques. Ces
systèmes qui valent ce que vaut le maillon le plus faible du réseau
sont-ils viables ? Le rêve de la transparence totale, de la
prédictibilité parfaite, de la précaution absolue, du zéro défaut,
zéro accident, zéro mort, zéro aléa s’éloigne. Il est atteint non
seulement par le constat de la prolifération du risque (science et
technologie accroissant l’incertitude qu’ils étaient censés faire
reculer), mais aussi par la crainte de l’usage délibéré, perturbateur
ou dominateur, des technologies de l’information. Donc la crainte du
conflit.
Un
nouveau mot valise " infoguerre " sert à désigner ces
phénomènes d’affrontement de divers ordres (militaire, politique,
économique, sociétal), supposant toute une gamme d’usage des
technologies de l’information et de la communication. Elle va du pur
ravage informatique ou de l’action sur des cerveaux électroniques à l’usage
manipulateur des médias classiques et à ses effets supposés sur des
cerveaux humains.
Il n’est
donc plus temps de se demander si la société de l’information tiendra
ses promesses. Ni de dénoncer l’idéologie de la communication, paravent
supposé de la mondialisation. Nous sommes condamnés à vivre entre le
péril d’une hégémonie informationnelle, d’ailleurs inefficace, et
celui du chaos. Nous savions l’importance de ce qu’il convenu d’appeler
les " zones grises " (entre politique et économique,
guerre et paix, crime et géostratégie, privé et public, etc.) ; nous
nous entrons aussi dans l’ère des " stratégies
grises " (entre violence et communication hégémonie et chaos,
déstabilisation et contrôle, concurrence et conflit).
Nous
découvrons aussi, surtout avec les NTIC, que l’information est
productrice d’ordre et de désordre, de domination et de chaos, qu’elle
suscite des stratégies " positives " (de reproduction, de
rétention et de contrôle d’accès) et " négatives " (de
déception, d’intoxication, de falsification...) bref qu’elle est
génératrice d’utilisations hégémoniques ou incapacitantes.
Externalité des savoirs, invisibilité des opérations, dépendance des
procédures et vecteurs de communication, vulnérabilité des systèmes,
instantanéité des contagions, possibilités de prise de commande...,
autant de facteurs décisifs dans l’affrontement des volontés
organisées. Autant de raisons pour en appeler à une véritable pensée
stratégique de l’information. Que nous proposons de baptiser "
infostratégie ".
L’infostratégie
est l’étude des conflits (modalités, occurrences, motivations et
finalités) liés aux systèmes de transmission et communication dans la
société dite de l’information.
Le
champ de l’infostratégie peut se définir comme l’étude des invariants
et des changements régissant les rapports entre conflit et information.
Les invariants
Les
invariants d’abord. Même si on tend trop souvent à réduire la conflit
à la confrontation des forces dirigée au service de finalités
inconciliables, tout conflit, même sous ses formes les plus primitives,
suppose des stratégies de l’information. Certaines visent à l’acquisition
(savoir plus que l’adversaire, savoir ce qu’il sait voire ce qu’il
prépare, l’espionner, connaître l’environnement, posséder des
techniques génératrices d’avantage et reproductibles à volonté…), à
sa rétention (conserver le secret, garant d’imprévisibilité voire d’impunité),
à sa perturbation (désinformer l’Autre, le priver des moyens de savoir,
l’égarer…) et enfin il existe des stratégies de proclamation visant à
faire partager ses croyances, ses valeurs, sa vision générale du conflit
(propagande, persuasion, menace, influence, symboles rassemblant un groupe,
etc.). En ce sens, tout conflit armé se redouble nécessairement d’un
conflit par, pour et contre l'information. Il faut espionner et surveiller
l'adversaire. Il faut l'intoxiquer, le décourager. Il faut soutenir le
moral des siens. Il faut des discours exaltants, des images bien
contrôlées, des informations bien ciblées. Toute guerre est donc
nécessairement guerre du mensonge et des images. Ces principes sont
valables, même de façon atténuée ou simplifiée, pour les autres formes
de conflit, à l’exception peut-être des jeux et rivalités agonistiques
où les adversaires s’entendent sur le respect de règles fixes (et
encore : même un jeu comme les échecs où les coups possibles et les
informations guidant la décision en nombre nécessairement limité).
La
notion d’invariants conflictuels (ou, si l’on préfère, de pérennité
des usages conflictuels) de l’information nous renvoie à la complexité
de l’information.
L’information,
" qui se présente au regard tantôt comme mémoire, tantôt comme
savoir, tantôt comme message, tantôt comme programme, tantôt comme
matrice organisationnelle. " suivant l’expression d’Edgar Morin L’information
ne peut être réduite ni aux données, des unités quantifiables qui sont
stockées ou traitées quelque part et qui servent notamment à la mesurer,
ni aux messages qui lui permettent de circuler (et qui produisent la
communication à la fois transfert de variations qualitatives, le sens,
entre deux interlocuteurs et relation psychologique de partage ou de
communion). Les messages ont donc à la fois une valeur de nouveauté
(informer c’est alors révéler un contenu, surprendre, avoir un effet de
nouveauté) et, contradictoirement, une valeur de relation (être aisément
compris, accepté, mis en commun). L’information ne peut pas non plus
être assimilée à la connaissance qui en résulte si un cerveau en
intègre la signification. Enfin, l’information ce ne sont pas non plus
les programmes (qu’ils s’agisse de ceux des logiciels ou de l’information
contenue dans notre code génétique) qui contiennent en puissance d’autres
états de la réalité et agissent comme des commandes. L’information c’est
le processus qui explique la continuité de ces quatre états.
L’infostratégie
serait alors l’étude des conflits (modalités, occurrences, motivations
et finalités) liés aux systèmes de transmission et communication dans la
société dite de l’information.
Ceci
implique à la fois :
la
nécessité de distinguer dans l’analyse les différents stades de l’information
(et, par exemple, de ne pas confondre la quantité de données disponibles
avec acquisition d’une connaissance opérante).
- le
refus d’une vision angélique de l’information. Par vision angélique,
entendons la célébration de l’information bonne par essence,
immatérielle, ressource se partageant sans appauvrir personne. C’est cet
angélisme qui sous-tend les utopies d’une société " de l’information ",
par nature pacifique (comme si la violence provenait d’une ignorance ou d’un
déficit de communication) et par essence vouée à la coopération (chacun
étant incité à générer, acquérir et distribuer de l’information en
une sorte de grand potlatch créatif et branché). Cette utopie est celle d’un
monde d’un monde voué à la connaissance et à la jouissance où les
technologies de l’information permettent d’accumuler davantage de
données, d’échanger plus de messages, de créer davantage de savoir, de
mieux organiser les processus matériels et sociaux. Il s’opposerait
caricaturalement à celui de la société industrielle caractérisé par la
rareté, la séparation, la répétition, la hiérarchie, la rigidité, etc.
On tend souvent à assimiler la " révolution de l’information "
à la suppression d’obstacles séculaires. C’est le facteur
" d " : nous irions vers des sociétés
déterritorialisées, décentralisées, dématérialisées, décloisonnées,
démocratisées, etc. Or, outre toute considération qu’on pourrait
avancer sur la réalité et l’interpénétration des deux
" mondes " ou sur la nature humaine qui déçoit
toujours les utopistes, cette vision occulte un facteur fondamental. Si l’information
devient une valeur cardinale (et au sens stratégique, et au sens
économique), il y a forcément intérêt à en organiser la rareté. Savoir
avant, savoir ce que sait, interdire de savoir, faire-croire, décider
comment l’autre sait ou croit, diriger son attention deviennent de
nouveaux facteurs de puissance. Penser uniquement l’information en termes
de valeur d’usage (elle permet de…) ou en valeur d’échange (elle se
transmet) c’est oublier cela.
Une
vision complexe et interactioniste de l’information. Dans une relation
conflictuelle ou compétitive entre deux acteurs l’avantage ne consiste
donc pas nécessairement à avoir plus d’information que l’autre.
Facteur d’intelligibilité, elle " sert " à agir sur
le réel, sur des choses au sens large : les militaires diraient qu’elle
est " capacitante " et les économistes qu’elle est
facteur de productivité. Savoir que et savoir comment sont, bien entendu,
des facteurs d’efficacité de l’action. Mais l’information a aussi
pour caractéristique d’agir " sur " les gens (et en
ce sens elle ressort à une pragmatique avec tout ce que cela suppose d’imprévisibilité
et d’interaction, non à une technique). Enfin, l’information agit sur l’information
soit positivement (seule une méta-information de type grille, code, règle
ou procédure permet d’intégrer l’information nouvelle de la rendre
productrice d’intelligibilité et de complexité supérieure), soit
négativement (l’information détruit aussi l’information que ce soit
par sa masse inutile ou par son caractère désorganisateur, comme
productrice d’entropie, de confusion, de désordre, etc.).
Pour
résumer, le problème de l’information est qu’il ne suffit pas d’en
acquérir (de monopoliser des représentations vraies et opérationnelles de
la réalité, comme dirait le stratège, de produire, distribuer ou
répartir des biens informationnels, comme dirait l’économiste). Il est
également de diriger l’information, et enfin l’annihiler (soit pour se
protéger de l’information fausse ou étouffante, soit pour interdire sa
propagation). En d’autres termes, l’information est créatrice de
possibilités et de puissances nouvelles (y compris le pouvoir de maîtriser
sa propre connaissance) pour celui qui sait la gagner, mais, dans tout
rapport de conflit, son usage restreint les possibilités de l’autre. Ceci
se fait soit directement (en lui envoyant une information fausse,
déstructurante, " démoralisante ", en ruinant son
image auprès de l’opinion ou des alliés, etc), soit indirectement (jouer
sur les facteurs perceptifs ou cognitifs chez l’autre : déterminer
moins ce qu’il sait ou ce qu’il croit que comment il sait ou croit). D’un
côté l’avantage informationnel (réduction d’incertitude et
élargissement de l’initiative), de l’autre la menace informationnelle
(une information anti-information puisqu’elle ne permet plus de
" mettre en forme ").
Les changements
De l’affrontement
militaire ou géopolitique à l’économie dite d’infoguerre, de la
délinquance à la protection de la vie privée, on se bat avec ou contre
des bits informatiques, avec des électrons comme avec des mots et des
images. À travers toutes ses dimensions de bien immatériel, mémorisable,
inscriptible et reproductible, l’information sert à infliger un dommage
ou procurer un avantage contre le gré de l’autre. À l’image
iréniste d’une société de l’information pacifique, il faut opposer
celle d’une société du conflit, qui se déroule, suivant une formule
classique, pour par et contre l’information. Il faut donc expliquer ces
tendances et évolutions.
I) Les facteurs
technologiques
Les
raisons tiennent d’abord à des facteurs technologiques. Bien entendu, les
technologies ont un effet multiplicateur évident C’est la définition
même de la technologie que de permettre d’accomplir des performances
supérieures (plus, plus loin, plus vite, plus longtemps, plus complexe…)
et/ou à moindre coût en temps, en hommes, en énergie. Et ceci s’applique
logiquement aux moyens de destruction ou de dissuasion. Il est évident que
les missiles sont plus puissants et plus précis, les ordinateurs plus
rapides, que les satellites surveillent mieux, bref que les moyens de lutte
et de contrainte connaissent le même " progrès " dû
aux NTIC que les moyens de communication ou de production. Mais le
changement va bien au-delà. Toute technique est une économie d’énergie
et un gain de complexité (génératrice à la fois de liberté et de
dépendance) et ceci est particulièrement vrai pour les technologies de la
mémoire, de l’intelligence et de la communication qui prolongent notre
cerveau au dehors. Elles ne servent pas seulement à accroître nos
possibilités, elles supposent une réorganisation y compris de nos rapports
sociaux, dont le conflit.
Pour
ne prendre que deux caractéristiques des NTIC :
Le
numérique, en tant que code ultime permettant de réduire les données de
tous ordres en séries de 0 et de 1 a des vertus que l’on célèbre à l’envi.
Possibilités énormes de stockage, duplication parfaite, faible coût de
multiplication, allégement du transport, possibilités d’interactivité,
d’hypertextualité, de connectivité, capacité de modifier l’information
perpétuellement et en ses moindres détails …. Ce qui crée autant de
possibilités négatives : des connaissances " externalisées "
sous forme de bits électroniques sont plus fragiles, des faux ou des
doubles parfaits deviennent possibles, une ligne de codes sur des millions
dans un logiciel peut dissimuler une faiblesse ou une
" trappe " etc.
Le
réseau, mode cardinal d’organisation contemporain (à tel point que
Robert Castells appelle " société en réseaux " ce que
d’autres nomment société de l’information) ne sont pas moins ambigus.
Cette ambiguïté est reflété par la sémantique. Le réseau, en un
premier sens, est une structure faite de liens multiple formant
entrelacement et qui est censée faciliter l’interconnexion souple et
rapide, permettre la meilleure liaison possible entre tous points, (en
particulier pour l’information). La fonction du réseau serait alors de
faire circuler au mieux des flux. Mais en un second sens, le réseau évoque
des communautés, des solidarités obscures voire des sociétés occultes,
générant à l’intérieur une échange d’avantages parfois clandestin
et supposant une clôture au monde extérieur (un réseau pédophile,
terroriste, ou un réseau de solidarités idéologiques ou d’intérêt..).
Même les réseaux humains les plus innocents reposent sur un système d’exclusion,
sur des codes et protocoles implicites, sur des intérêts propres. Dans la
pratique, les deux caractères se mêlent : les performances des
vecteurs nourrissent des pratiques reposant sur des procédure dynamiques,
des règles souvent difficiles à formaliser, des intérêts, des
coopérations, mais aussi implicitement des exclusions et des secrets.
Par
ailleurs, même la structure formelle du réseau suggère une remarque. Un
regard sur la forme réticulaire montre que le réseau est difficile à
interrompre (Arpanet, ancêtre d’Internet, n’avait pas d’autre raison
d’exister que de résister à des tentatives d’interruption du système
de communication militaire U.S.). En revanche le réseau semble a priori
facile à contaminer : ce qui y entre une fois tendra à y demeurer ou
à y proliférer. Le réseau est par excellence le domaine de la contagion,
du dérèglement épidémique aux origines incertaines et à la propagation
incontrôlable. Le conflit obéira donc à des règles différentes, selon
que l’on lutte pour le réseau (pour le préserver en bon état de
marche), contre le réseau (pour le perturber) ou sur le réseau (pour
infliger un dommage à un autre acteur). Tous ces points trouvent leur
importance maintenant que l’on parle de plus en plus de guerre en réseau
et de terrorisme en réseaux (après avoir célébré l’entreprise en
réseau, le savoir en réseau, etc.). Enfin on notera que la structure du
réseau n’est pas nécessairement " égalitaire " ou
démocratique (au sens où tout ce qui circulerait serait accessible à tous
partout). Elle recèle des nœuds de pouvoir, comme elle suppose des nœuds
de circulation : c’est le pouvoir des commutateurs. Le pouvoir de
diriger et de sélectionner les flux (y compris les flux d’attention du
public), la capacité d’être aux points bien innervés, de combiner les
éléments, devient le plus efficace même s’il n’est plus le plus
visible.
Pour
le dire autrement, les technologies de l’information sont intrinsèquement
porteuses de possibilités de lutte, et d’incitation à l’agression.
Participer à la lutte, à distance, anonymement, rapidement (c’est-à-dire
en jouant à la fois sur la lenteur de réaction de l’adversaire et sur le
dommage que peut infliger une perte de temps à une structure de
communication moderne), sans moyens humains ou matériels importants,
souvent de façon invisible, ce sont des possibilités dont on voit tout les
jours l’illustration sur Internet. Symétriquement, plus la richesse
repose sur le monopole d’information rares (des inventions performantes,
des documents confidentiels, ou simplement des bases de données
représentant un travail important de sélection qu’il s’agisse d’un
usage militaire, commercial, etc ), plus les systèmes d’information
sont interdépendants et externalisent leurs mémoires, plus les
institutions (là encore, qu’il s’agisse d’institutions politiques ou
économiques) fonctionnent à l’image de marque, à la séduction plus
elles se réclament des valeurs de transparence et d’éthique (entreprises
politiquement, médiatiquement, écologiquement, socialement correctes,
prônant le zéro risque, le principe de précaution par exemple), plus
elles sont soumises au risque informationnel : vol d’information,
altération des systèmes d’information, risque " de
réputation ".
Mais
nous découvrons aussi, surtout avec les NTIC, que l’information est
productrice d’ordre et de désordre, de domination et de chaos, qu’elle
suscite des stratégies " positives " (de reproduction,
de rétention et de contrôle d’accès) et
" négatives " (de déception, d’intoxication, de
falsification...) bref qu’elle est génératrice d’utilisations
hégémoniques ou incapacitantes. Il faut donc repenser les propriétés de
l’information, ce concept qui pose plus de questions qu’il n’en
résout et recouvre plusieurs degrés de réalité : connaissance,
messages, mémoires, programmes.. Inscriptible l’information peut
faire l’objet d’une appropriation illégitime, transmissible d’un d’une
pénétration agressive, reproductible d’une propagation inacceptable,
modifiable en ses moindres composantes, d’une dégradation volontaire,
etc. S’ajoutent des caractéristiques technologiques modernes.
Externalité des savoirs, invisibilité des opérations, dépendance des
procédures et vecteurs de communication, vulnérabilité des systèmes,
instantanéité des contagions, possibilités de prise de commande...,
autant de facteurs décisifs dans l’affrontement des volontés
organisées. Autant de raisons pour en appeler à une véritable pensée
stratégique de l’information.
II) Le facteur
stratégique
L’émergence
d’une mégastratégie : celle de l’infodominance
La
doctrine militaire U.S. , en particulier, a intégré les technologies de l’information:
Comme
multiplicatrices (ou directrices) de forces (intégrée à des moyens de
frappe à distance, d’interception, de paralyse de l’adversaire dans un
cadre d’intelligence absolue (l’œil de Dieu dirigeant le doigt de Dieu)
Comme
préalable de la force : systèmes de surveillance et de détection des
périls, mode de prévention ou de préemption voire dissuasion
Comme
organisatrices de la force : restructurant au sein du système des
systèmes les moyens de défense et de prévention, l’information
transforme organisations militaires comme organisations civiles suivant le
principe du réseau
Comme
substitut de la force : la supériorité informationnelle devient
dissuasive en soi et garantit de la paix ; Action militaire,
diplomatique informationnelle, économique se confondent comme moyens d’assurer
l’ordre du monde. L’élargissement (enlargment) du modèle de la
société de l’information passe par l’exercice du soft power, et
de l’information dominance , c’est-à-dire par les tous les
moyens de contrôler et favoriser en douceur la globalisation : la
notion de guerre perd quasiment son sens.
Comme
transcendant la force : le niveau atteint dans le développement des
NTIC détermine le niveau de démocratie, de richesse ou de puissance,
ennemi/ami est remplacé par anciens/modernes. Les adversaires sont ceux qui
ne peuvent ou ne veulent participer au processus de passage à la société
planétaire de l’information. L’information devient le ressort de l’histoire.
La
notion d’infodominance articule quelques uns des nouveaux concepts qui
guident l’action de l’hyperpuissance. Ils sont ici traduits de leur
inimitable jargon " pentagonien ",.
- Le panoptisme,
la capacité de surveiller la planète pour éventuellement punir d’éventuels
États voyous (Rogue States), délinquants, purificateurs, ethniques,
mafieux troublant le nouvel ordre mondial.
- La guerre de l’information.
En clair : la capacité d’anticiper toute initiative dangereuse dans
les trois espaces (stratosphérique avec les satellites, cyberespace avec la
maîtrise des réseaux, et espace physique, géographique totalement maillé
par un système militaire prêt à régir instantanément), plus la
possibilité de priver l’adversaire de toute capacité de coordination et
d’information, plus le contrôle des opinions publiques par des
opérations psychologiques à destination des médias
- La sanctuarisation
des U.S.A. La stratégie d’après-guerre froide suppose après la
disparition du " compétiteur égal ", une protection tous
azimuts contre des acteurs asymétriques : guérillas, terroristes,
mafieux, armées privées, groupes infra-étatiques aux motivations ethniques,
économiques ou idéologiques mal définies. Mais ceci implique
corollairement, de considérer la planète comme divisée en deux zones :
l’Empire (entendez le territoire des U.S.A. protégé par ses boucliers de
satellites ou de surveillance des infrastructures vitales) et les terra
incognita d’où peut surgir la perturbation, en particulier les
" zones grises " de désordre où on ne sait plus ce qui
est civil ou militaire, politique ou criminel, ...
- Le " soft
power ", le pouvoir " doux " d’amener la
planète entière a adopter le modèle de la société démocratique et
mondialisée du marché et de l’information. Se sentant investis de la
mission historique de " façonner la mondialisation " (monitoring
the globalization), c’est-à-dire de faciliter par tous les moyens
économiques, culturels, diplomatiques (et très accessoirement militaires)
la transition vers cet état heureux, les géostratèges U.S. déclaraient
déjà que la notion d’ami et d’ennemi était
" obsolète ".
En un
sens initial, " infodominance " ou dominance
informationnelle, est un néologisme d’origine militaire. C’est un
avantage tactique, opérationnel. Il se réfère aux moyens essentiellement
technologiques de connaître le champ de bataille et de plonger l’Autre
dans le brouillard. L’infodominance est une différence (voire un
différentiel) entre adversaires : le but est de savoir
" plus que " l’ennemi. Ceci suppose de monopoliser
connaissances référentielles, vraies et vérifiables, puis de répondre
immédiatement par des actions adaptées. Il faut donc en amont des
technologies de surveillance, intelligence, coordination ou intégration qui
permettent la localisation et l’anticipation de l’initiative adverse,
puis une réaction instantanée et ultra ciblée. Au moment de la décision,
il faut pouvoir modéliser l’affrontement, agir sur le territoire comme
sur une carte. Le tout implique enfin un corollaire : l’inégalité
absolue de la connaissance. Pour cela il faut pouvoir priver l’adversaire
de cette même aptitude, pervertir ses moyens de perception et d’organisation.
Simuler, stimuler, dissimuler. Tous ces principes - acquérir et monopoliser
des connaissances, diriger et égarer des forces par la maîtrise de l’information-
sont censés accroître l’efficacité des actions de destruction ou de
perturbation. Et ce à un point tel que la différence de capacité produit
une différence de statut. L’un des adversaires a acquis omnipotence,
omniscience et ubiquité ; l’autre, idéologiquement ou juridiquement
criminalisé, est traqué plutôt que véritablement combattu.
Du
moins en théorie... Car la pratique en révèle les limitations.
D’une
part, cette perspective confond technique qui agit sur les choses et
pragmatique qui agit sur les gens. Exactement comme son dessein de
perfection confond les véritables finalités politiques (modification des
rapports de puissance) et l’acquisition des moyens de supériorité visant
à une régulation planétaire complète. Or l’adversaire n’est pas une
donnée ou une chose, c’est un acteur. Souvent il n’est pas long à
découvrir les failles des systèmes technologiques. Elles valent ce que
vaut leur maillon le plus faible (une vulnérabilité dans un modèle
technique repérée par un attaquant est vite connue dans des système de
monoculture technique). Ou encore, par des tactiques de perturbation
(leurres, faux signaux, dissimulation, etc.) il peut affoler avec peu de
moyens des systèmes ultra sophistiqués, à supposer qu’ils ne s’auto-affolent
pas eux-mêmes à tout vouloir prévoir et prévenir. Le faible, le petit,
le souple, le rapide, le rustique, le clandestin, etc. se réadapte très
vite et surprend les grosses machines coûteuses.
D’autre
part, l’ambition affichée par l’hyperpuissance de tout contrôler (tel
" l’œil de Dieu ") est d’abolir à son profit la
notion de distance, de délai ou de limitation. Or la politique
anti-politique du Bien absolu en fait la cible absolue. L’hyperpuissance
devient l’explication et l’objectif global pour tous les ressentiments.
Soumis à l’impératif de transparence menacé du déni de liberté d’initiative,
l’Autre, cet oublié d’une stratégie qui méprise toute altérité, se
révèle en s’opposant un méga-sytème. Celui-ci est omniprésent (et
symboliquement fragile en chacune de ses composantes). Du coup il se
condamne à une stratégie d’annulation (la prévention
" cybernétique " de toutes les crises de la
machine-monde) face à de multiples stratégies de perturbation.
En un
second sens, plus géostratégique, " infodominance "
désigne un objectif économique, technologique et politique global: la
gestion du monde par et pour les technologies de l’information. Par et
pour le contrôle des perceptions, volontés, savoirs et modes de relation
de ceux qu’il faudra bien appeler les infodominés. L’infodominance
devient programme voire utopie. Il n’ s’agit plus du gain d’un
avantage dans le conflit, mais de la transformation des règles du conflit,
voire au stade ultime de l’abolition du conflit (le règne des choses et
du droit). Ceci au prix d’une double extension. Il ne s’agit plus
seulement de monopoliser ou d’anticiper de l’information, des données
actuelles et pertinentes gérées en temps réel. Il est désormais question
de contrôler les normes, les standards, les réseaux qui servent à la
répartition de l’information. Voire d’imposer à la planète entière
un ensemble de croyances et objectifs. Le passage à la société de l’information,
envisagé comme perspective inéluctable d’un nouveau déterminisme
historique, entraîne l’oubli des vieilles catégories d’ami et d’ennemi.
L’infodominance
consiste donc également à propager ce modèle qui à son tour justifie l’infodominance.
Et qui, du même coup, renforce la puissance (et la richesse) de ceux qui
maîtrisent les réseaux, technologies et protocoles. Second développement
: au-delà du domaine militaire, l’infodominance devient politique,
économique, culturelle. C’est la même logique, qui suppose un modèle
global de civilisation menacé par des retards, résistances et
perturbations. Le but ultime est l’abolition des anciennes instances (le
politique, l’économique, le militaire, le diplomatique, le culturel...)
au profit du règne des techniques. En ce sens ce projet est antipolitique
puisqu’il refuse le jeu des rapports de forces entre acteurs :
technique et morale deviennent les seuls guides. Du même coup, le puissant
se condamne à être global, à assurer une défense tous azimuts (contre
les risques de désordre), bref à garantir un monde zéro défaut. À
expulser ainsi la notion d’ennemi on s’expose au risque du retour de l’ennemi,
ou plutôt au danger de devenir le seul ennemi possible.
D’une
certaine façon, le projet d’infodominance se présente comme une utopie
en trois étapes :
au
stade 1, les NTIC améliorent les outils traditionnels du conflit et donnent
un avantage décisif (cognitif, opérationnel, organisationnel) à une
puissance à la pointe de l’évolution
-au
stade 2 l’infodominance ainsi acquise transforme la nature du conflit. Il
devient nécessairement asymétrique et multiforme. Asymétrique Les acteurs
n’ont plus le même statut (acteurs infra étatiques, criminels ou États
criminels contre la puissance internationale incarnant tout à la fois le
Marché, la Mondialisation, la Morale et les Médias), ni ne sont sur le
même territoire (locaux contre globaux jouissant d’une sorte d’ubiquité,
maillant la planète), ni dans la même temporalité (la crise violente
comme perturbation du système global assurant " cybernétiquement "
le déroulement normal de l’histoire, à savoir le passage à la société
de l’information), ni en termes de pouvoir (l’un lutte pour perturber l’ordre,
l’autre a tous les moyens de le rétablir), ni, bien évidemment, en
termes d’information (l’un est plongé dans l’incertitude, il est
lui-même une sorte d’aléa, l’autre a l’omniscience). Le conflit
devient multiforme. Les anciennes instances (le politique, le militaire, l’économique,
le culturel) se confondent.
- au stade 3 l’infodominance
est parachevée : elle prévient le conflit. Il disparaît au profit du
règne des techniques. La société de contrôle planétaire gère
paisiblement et harmonieusement les flux d’information.
Bien
évidemment cette conception appelle des critiques
- même au stade 1,
opérationnel, l’efficacité absolue des NTIC est loin d’être prouvée.
Les bombardements du Kosovo ou le conflit actuel montrent les ratés des
systèmes de surveillance, leur tendance à l’auto-emballement, leur
vulnérabilité aux leurres, leur surprenantes déficiences face au low tech,
leur négligence du facteur humain, psychologique ou culturel.
- - la propriété d’une
technologie, c’est de pouvoir se reproduire : celui qui dispose des
mêmes connaissances et des mêmes moyens peut réaliser les mêmes
performances. Corollairement, la " faiblesse " d’une
technologie peut être répandue une fois détectée : elle affectera
alors tous les systèmes recourant à la même technologie.
Traduction : il suffit d’un bon cerveau et de quelques ressources
pour s’emparer de la technologie de l’adversaire et pour en exploiter
toutes les failles.
-
Croire qu’il n’existe plus d’ennemis et qu’on est en charge de l’histoire,
tout contrôler est le meilleur moyen de devenir l’ennemi de tout le
monde, ou plus exactement de tous ceux qui croient que vous êtes
effectivement le responsable de l’état du monde. C’est offrir le plus
puissant ressort à l’idéologie : la croyance en une cause unique du
mal. Mais c’est aussi, en se condamnant soi-même à assurer le contrôle
de tous les désordres de la planète. C’est offrir à la stratégie
adverse la possibilité de jouer et de vos faiblesses techniques et de ses
forces symboliques.
Mais,
plus en profondeur, c’est la notion d’une
" dominance " informationnelle qui doit être
interrogée.
Rappelons
d’abord que la notion de dominance transpose dans le domaine stratégique
une notion éthologique (à moins d’explorer la métaphore
génétique : dominance au sens de probabilité de prédominer dans le
phénotype). La dominance, dans les sociétés animales, régule l’accès
à certaines ressources rares (nourriture, territoire, sexualité…),
structure la société, mais également permet de limiter les conflits. En
effet une de ses caractéristiques est de conférer au dominant une chance
supérieure (supérieure veut dire plus que proportionnelle à sa vigueur
physique) d’obtenir qu’un rival se soumette sans combat, ou après une
esquisse de combat ne menant pas à l’usage le plus extrême des armes
naturelles. La dominance est en ce sens un phénomène de communication (le
dominant fait connaître et accepter son statut) générateur d’autres
formes de communication (rituel d’apaisement ou de soumission par
exemple). Bien sûr la notion de dominance est complexe : cette
propriété de l’individu ne traduit pas nécessairement sa force, son
agressivité ou l’ancienneté de son pouvoir. Bien sûr, il existe des
formes de dominance (telle la " structure d’attention "
propre certaines espèces simiennes) où la capacité de déterminer le
comportement d’autrui semble résider dans une forme de charisme, de
séduction, mais nullement dans la violence même potentielle. Bien sûr, on
sait les limites de ce genre de métaphores.
Reste
pourtant que nous pouvons transposer deux idées.
- Plus subtilement qu’une
simple obéissance à des ordres formels, ou une possession, la dominance
traduit une interaction communicationnelle, valant elle-même acceptation d’un
statut.
- La dominance se mesure
en probabilité d’obtenir une abstention ou un comportement désiré de l’autre.
Le
tout suppose l’acceptation de " règles " communes
(même si les règles en question sont, pour les sociétés animales,
davantage inscrites dans le code génétique que dans le code pénal).
Dans
le domaine qui nous intéresse, ces notions suggèrent des notions plus
précises.
La
dominance informationnelle a un double aspect : utilisation au service
de moyens de contrainte, quête d’une prédictibilité (et d’une
régulation) du comportement d’autrui. Sur le premier point, et sous
réserve de vérification empirique, on peut difficilement douter que des
satellites, des ordinateurs, des caméras ou des senseurs plus performants
ne représentent un avantage stratégique. Sur le second, on peut fortement
douter qu’il soit si simple de profiler pour anticiper, de jouer sur les
représentations de l’autre et finalement sur sa volonté même. Le rêve
d’une infodominance parfaite où tout serait calculable et modélisable et
où l’autre a) réagirait comme prévu b) ne prendrait pas d’initiative
stratégique. C’est confondre le domaine des moyens et celui des fins.
Le
paradoxe de l’infodominance est donc double :
- sa quête de la
perfection technique est productrice de faiblesses. Il lui faut en effet
dominer par l’information (au sens de posséder toutes les données
décisives, tout savoir et de ce qui se produit et de ce qui est
techniquement possible), dominer l’information (décider de ce qui se dit,
se voit ou se croit, des discours et des images disponibles pour diriger les
représentations que se font les acteurs), dominer en décidant ce qu’est
l’information (" formater " nos modes de
connaissances, diffuser des instruments à acquérir de la connaissance ou
une représentation quelconque de la réalité, qu’il s’agisse de la
diffusion d’une langue, de celle d’Internet, ou de protocole d’archivage
ou de recherche de la connaissance). Mission impossible : l’infodominance
autoproduit la complexité qui la menace.
- le modèle
" tout technologique " théoriquement universel et
neutre. Or il est totalement culturel, en ce sens qu’il reflète la vision
d’un groupe humain d’un lieu et d’une époque. Plus il prétend s’exporter,
en vertu du principe que tous les problèmes sont techniques et que les
hommes sont partout fondamentalement les mêmes, animés par les mêmes
besoins rationnels, plus il suscite son contraire. D’autres stratégies,
différentes
Ce
contre modèle, ou plutôt ces contre modèles, ce sont à la fois
- des
" micro-stratégies " du faible dont l’objectif n’est
pas de régner par l’infodominance, même pas forcément de la combattre
globalement (sous forme d’une lutte dite anti-mondialisation ou
anti-système), mais souvent simplement de s’assurer un avantage relatif
(économique, délictueux, idéologique..). Donc de mener une lutte à
objectifs limités
- d’autres modèles
culturels de conflit informationnel. Donc d’autres infostratégies
pratiques que le modèle, tout théorique, de l’infodominance U.S.
En d’autres
termes, il faudrait explorer un troisième grand domaine d’étude :
celui du facteur symbolique. L’infodominance reposait sur les technologies
du savoir (accumuler les données, interdire à l’autre d’en faire
autant, donc prédire son comportement et le diriger). Il faudra apprendre
à raisonner aussi en termes de croyances partagées.
Les
prochains mois nous apprendront ce qu’il en sera des rapports de force et
comment se résoudront les conflits ouverts. Mais, quel qu’en soit le
résultat, il restera à faire les choix d’une stratégie de l’information.
Ce sera
une stratégie des desseins : il faudra choisir selon quelles règles
individus, États et puissances transnationales géreront transparence,
connaissance, secret et capacités de surveillance.
Ce sera
une stratégie des moyens : outils et réseaux de traitement de l’information
sont intrinsèquement vulnérables ; les choix de procédures ou protocoles
de traitement impliquent par nature des relations de pouvoirs. Il y a donc une
politique de la technique à inventer.
Ce sera
aussi une stratégie des intérêts, notamment parce que l’économie dite de l’immatériel
a engendré des modes de contrôle, de déstabilisation, d’influence, etc.
face auxquels l’intervention du politique devient une nécessité.
François-Bernard
Huyghe
Biographie :
François-Bernard Huyghe, écrivain, est docteur d’État en sciences politques
et habilité à diriger des recherches en sciences de l’information et de la
communication. Il enseigne la sociologie des médias au Celsa (Paris IV) et à l’École
de Guerre Économique. Il a notamment écrit " L’ennemi à l’ère
numérique " (P.U.F. 2001) et dirigé le numéro 52 de
Panoramiques " L’information c’est la guerre " ;
il anime l’Observatoire Européen d’Infostratégie (infostrategique@paris.com)
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