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d'articles et textes sur l'Infostratégie


Société de l'information,
société du conflit,
société du secret

par François-Bernard Huyghe,
médiologue, enseigne au Celsa ainsi qu’à l’École de Guerre Économique
Les Champs de Mars, Cahiers du Centre d’études en sciences sociales de la défense.
Deuxième semestre 1999, La Documentation Française

Nos sociétés dites de l’information, animées par l’idéal de la transparence démocratique, voire par l’utopie de la communication, sont confrontées, dans tous les domaines, politique, militaire, économique, privé, à la multiplication des conflits ayant l’information pour arme, pour enjeu et pour mesure, ainsi qu’à la prolifération du secret. L’auteur propose de comprendre cette situation en analysant les différentes formes de l’information, dans la perspective d’un monde où cohabitent deux systèmes de transmission : celui des mass-media, les médias d’unification, et celui des technologies numériques, les médias d’abstraction. Les dimensions stratégiques, techniques et symboliques ou idéologiques, de ces phénomènes appellent une approche pluridisciplinaire..

 

 

Société de l'information ? L'expression ou ses variantes (société en réseaux, de l'immatériel, de l'intelligence, ère de la communication, etc..) fleurissent dans les rapports ou essais. Sur fond d'inforoutes et de révolution numérique, ils mettent en scène le changement technique avec ses "possibilités" et "dangers", le milieu social et culturel avec ses "demandes" et son "retard" plus un héros de l'histoire, État, entreprise du futur. Le héros, concluent-ils, doit maîtriser le changement au nom de finalités humanistes, et le milieu s'adapter.

Une contre littérature, dénonce "l'idéologie", "l'utopie" ou la "tyrannie" de la communication. A minima, elle reproche aux optimistes de confondre moyens et fins, outils de la communication et communication. Au pire, elle les accuse d'occulter les dangers des technologies de l'information : perte de réalité, accidents, manipulations, contrôle des esprits, inégalités, etc..

Le simple citoyen, lui, vit souvent l'avènement de la "société de l'information" avec angoisse. Il n'est plus question que de cyberterrorisme, virus et pirates, de désinformation ou de contrôle informationnel. Cela nourrit un imaginaire terrifiant entre le totalitarisme dur, Big Brother omniscient et manipulateur, et un ahurissement doux, dans le meilleur des mondes spectaculaires.

La récente propagation du concept assez flou de "guerre de l’information" ou le succès d’essais traitant d’Internet et des nouvelles technologies de l’information et de la communication (N.T.I.C.) dans un registre martial confirment cette préoccupation. La guerre de l’information recouvre trois ordres de phénomènes qui impliquent les mêmes technologies, les mêmes méthodes, parfois les mêmes acteurs et souvent les mêmes valeurs symboliques. On se réfère donc par là : - à la place grandissante des technologies de l’information dans les préoccupations militaires et étatiques soit au titre des panoplies de la guerre future, soit au nombre des dangers menaçant l’État - au durcissement, voire la militarisation de méthodes de lutte économique faisant appel à divers usages agressifs de l’information, du sabotage ou de l’espionnage à la rumeur électronique - et enfin à l’utilisation de l’information comme arme offensive (qu’amplifie la technologie numérique) par et contre des particuliers. C’est un symptôme troublant que le domaine militaire, politique, économique et l’espace privé soient ainsi réunis dans un même souci stratégique. Ou plus exactement il s’établit un nouveau rapport entre des réalités d’ordre stratégique (l’action délibérée de groupes en lutte), technique (l’omniprésence de l’informatique et des réseaux) et symbolique (le fonds de nos affects et croyance sur lequel se déroule ce conflit). À l’époque où la guerre se confond de moins en moins avec l’action d’armées étatiques s’affrontant pour des territoires géographiques, la réflexion stratégique, en particulier, devra digérer ces changements et penser la guerre dans ses rapports avec la société de l’information.

Cette société dite de l'information, animée par le double idéal technique et politique du "tout exprimer, tout savoir", est donc hantée par son contraire : le conflit et le secret. Comment le comprendre sans tomber dans la déploration (les mauvais usages, les excès, les retards...) ou dans les anathèmes (contre le système, la technique, la loi du marché...) ? Nos habitudes mentales opposent communication à violence ou barbarie guerrière et nous pensons les moyens d'information comme des remèdes à la dissimulation et l'ignorance. L'omniprésence du conflit informationnel et du secret apparaît donc comme un paradoxe.

 

Langage et conflit

Le paradoxe est d'abord anthropologique. Nous sommes, on le redit depuis Platon et Aristote, des animaux dotés de langage. Ce langage décrit le monde, y compris les mondes passés, futurs ou imaginaires (cela s'est passé là-bas, j'imagine...) et n'exprime pas seulement un état intérieur (faim, douleur) ou une relation au monde (menace, séduction). Popper disait que nous sommes aussi le seul animal qui mente. Ajoutons : l'animal qui se tait, l'animal qui a des secrets, l'animal qui se transmet des expériences qu'il n'a pas vécues (donc aussi l'animal qui en oublie), l'animal qui ruse et même l'animal qui fait la guerre : pas de guerre en effet sans langage pour se coordonner et dire qui est l'ennemi, et qui nous sommes. Seul animal naturellement culturel, nous dépendons de nos prothèses techniques : nos façons de mentir, de nous taire, de ruser, de faire la guerre sont elles-mêmes fonction de nos outils et instruments.

Certes, toute société humaine est "de" l'information : elle suppose un partage effectif de connaissances ou affects comme la conservation de savoirs et croyances, bref communication dans l'espace et transmission dans le temps. De même, toute société est "du" conflit : il n'en est aucune qui ne soit déterminée par ses tensions intérieures ou rivalités extérieures. Il n'y a pas de société sans secret : certains conservent des informations qui leur garantissent des ressources, un pouvoir, un prestige, une sécurité ; il importe de cacher ce qui est tabou, sacré, intime, dangereux. Notre façon d'être ensemble que l'on nomme politique suppose des rivalités pour la possession de connaissances, l'affrontement des croyances, et la dissimulation.

La question est donc : en quoi nos modes de communication et de transmission affectent-ils, outre le contenu de nos idées et représentations, nos modes d'affrontement et nos silences, nos façons de produire de l'information-contre et de la non-information ?

 

Cette aptitude à utiliser le langage pour se battre et pour se protéger a déterminé longtemps une typologie stable. Tout conflit même le plus archaïque requiert quatre usages de l'information. D'abord savoir les faits : ainsi, où sont et ce que font les adversaires, découvrir, ce qu'ils projettent. Affaire de renseignement. Il faut coordonner l'action des siens, donner des ordres. Affaire de messageries. Il faut stimuler son camp, si possible décourager l'autre. Affaire de persuasion donc de rhétorique. Il faut enfin ruser, c’est-à-dire présenter à l'adversaire des apparences, des leurres, qui l'inciteront à mal interpréter la réalité, l'intoxiquer. Affaire de mensonge.

Savoir pour décider de l'action ("ils sont là"), lancer des messages qui provoquent l'action ("attaquez là"), propager des opinions qui aident ses actions ("notre cause est juste") ou simuler l'action pour provoquer l'action adverse (feindre un mouvement en A pour qu'il aille en B et attaquer en C). Ces opérations intellectuellement complexes sont techniquement simples : elles requièrent surtout de la matière grise et du matériel humain du stratège au courrier en passant par l'espion ou le propagandiste.

 

Technique et pragmatique

L'usage offensif de messages mobilise des langages. Or tout langage sert à représenter le monde et à changer le monde. Véracité de l'énoncé et efficience de l'énonciation en déterminent les usages dans la lutte. Un message portant sur une vérité de fait, comme : "les Japonais vont attaquer à Pearl Harbour", vaut stratégiquement si son contenu correspond à la réalité, effectivement s'il est cru. Une déclaration de guerre est au-delà de la vérité ou du mensonge : si elle émane de l'autorité compétente, elle crée la situation qu'elle énonce, la guerre. Un ordre requiert une condition d'efficience : l'obéissance du subordonné. Le maniement de l'opinion suppose la diffusion de représentations de la réalité, leur interprétation en termes d'explication et de valeurs, et une incitation, une orientation même implicite de la volonté (une conclusion par "il faut"). Le résultat du processus échappe à l'intention de l'émetteur qui désire manier l'opinion pour "changer le monde". Comme il échappe aussi à la vérité de l'énoncé : l'histoire regorge de croyances invulnérables à tout démenti du réel.

La stratégie utilise l'information autant que les forces qu'elle dirige dans la lutte. C'est à la fois une technique qui agit sur les choses et une pragmatique qui agit sur des hommes. À la pluralité des langages auxquels elle fait appel, s'ajoute la difficulté d'agir dans un univers mental de représentations et de dépendre d'instruments tangibles, mémoires et vecteurs. Suivant les époques s'établissent des interactions différentes entre la façon dont des groupes organisés utilisent l'information contre d'autres groupes, les voies et moyens de communication,) et les images mentales, valeurs, et idéologies.

Longtemps, les technologies de la communication interviennent comme amplificatrices de signaux (des sonneries de trompette, par exemple) ou comme inscriptions de traces (tel un document écrit). Ceci est vrai grosso modo de la guerre du feu à la guerre en dentelle.

Et cela vaut aussi pour le secret. Pendant des siècles, il interdit la divulgation des ressources ou de recettes, sert à protéger de rivaux, empêche la publicité d'événements qui entraîneraient châtiment ou réprobation, ou encore prévient la découverte de ses intentions par des adversaires. La dissimulation de l'information est corollaire de son usage offensif. Ce sont des façons de lutter contre le concurrent, l'institution, l'ennemi en surpassant, en s'abritant ou en surprenant. La technologie du secret reste longtemps simple : le silence, de bonnes cachettes, de bonnes portes, des châtiments pour les indiscrets. La pratique la plus sophistiquée, à savoir la cryptologie, reste simple dans son principe : un système de substitution ou de permutations pour réserver le contenu à l'émetteur et au destinataire. La clef reste pourtant inscrite dans un cerveau ou sur un support de mémoire, un document, lui-même confidentiel. L'usage reste très limité : essentiellement dissimuler des correspondances. Du moins jusqu'à une époque récente.

 

 

Entre mémoires et commandes

Que change la société de l'information à ces évidences ?

D’abord le sens des mots d'information et communication. Le statut de la première n’est plus le même. Aujourd'hui, ce terme désigne des données, stockées quelque part, dans des archives papier, sur un disque dur..., mais aussi des connaissances, donc de véritables "mises en forme" de représentations mentales et enfin des messages qui circulent, des nouvelles, telles celles du journal.

Aux informations, phénomène physique de traces, phénomène intellectuel de savoir ou croyance et phénomène relationnel de messages, s'ajoutent désormais de nouvelles "informations" qui forment un programme. Elles contiennent en puissance un autre état du réel qui se manifeste, elles "font" des choses. Une instruction de logiciel, un algorithme qui fait fonctionner une machine n'agissent pas sur le réel de la même façon qu'un discours incitatif ("Soldats, chargez ! "). Ce sont des commandes, non des commandements.

Quant à la communication, son ambivalence primordiale naît du caractère transitif et intransitif du fait de communiquer. À la communication d'un contenu informatif, s'ajoute la communication comme relation : être en communication est un degré de la communion. Ceci suppose une disposition réciproque des participants, un accord voire une harmonie. D'où un glissement fréquent vers l'idéal historiquement daté d'une communication à instaurer : un monde où de meilleurs moyens ou procédures de messagerie ou d'expression garantiraient plus d'efficacité dans la répartition des tâches et le partage des connaissances, plus d'égalité entre les sujets qui pourraient mieux s'exprimer, une meilleure compréhension entre les individus et les peuples.

Ces ambiguïtés se retrouvent dans la notion d'une société "de" l'information ou "de" la communication. Suivant les cas on entend par là - qu'une part croissante des échanges et du travail porte sur le maniement de données, images, signes plutôt que sur des choses - que les informations inédites, spectacles, discours, novateurs et séduisants, y sont valorisées - que la masse de connaissances disponibles est énorme - que les machines et dispositifs informationnels sont partout et plus puissants qu'autrefois - que notre avenir dépend moins de la matière ou de l'énergie accumulées que de l'exploitation des produits de cerveaux humains, etc... Chacune de ces acceptions, qu'elle mette l'accent sur l'échange, le renouvellement, l'accessibilité, les supports de l'information ou sur son immatérialité suggère des usages qui vont du constat banal (la puissance de l'informatique) à une mystique de l'homme nouveau numérique.

 

Unification et abstraction

Ces conceptions rendent surtout mal compte du caractère duel de ces sociétés, entre deux systèmes techniques de transmission des idées et des messages. Le premier, celui des mass media obéit à une logique d'unification. Celle de l'espace qui est comme rapetissé par la vitesse, par la possibilité de couvrir instantanément tout territoire (en ce sens le cycle s'ouvre avec le télégraphe, la première machine qui permet de faire voyager un mot plus vite qu'un homme). Unification du temps (nous vivons tous au rythme des événements mondiaux retransmis instantanément). Unification des contenus surtout : les médias multiplient les mêmes images, les mêmes sons, les mêmes mots.

Cela change avec les technologies numériques qui forment un second système. L'informatique et les moyens de transmissions de ses signaux opèrent un travail d'abstraction sur les informations stockées, traitées, distribuées. Elles sont digitalisées : mots, images, sons et commandes s'écrivent dans un code binaire unique et deviennent modifiables en leurs moindres détails. Quant à leur "dématérialisation", autre expression qu'on associe souvent à la première, elle se réfère à la fluidité de circulation de ces signaux inscrits d'un instant à l'autre dans le silicium, ondes, signaux optiques, pixels sur un écran, etc... et à la possibilité corollaire de "navigation" dans l'ensemble des messages notamment par l'hypertexte.

L'enjeu actuel des conflits et des secrets se joue précisément dans la cohabitation des deux logiques, d'unification et d'abstraction. L'une ne va pas éliminer l'autre au sens où Internet n'éliminera pas la télévision, pas plus que celle-ci n'a éliminé le livre, ni le téléphone la correspondance. Anciens et nouveaux médias vont cohabiter et réorganiser nos manières de voir, de croire, de nous souvenir, donner du pouvoir à certains et en retirer à d'autres, changer les règles de nos partages et de nos rivalités.

 

Les pouvoirs du visible

Le lien entre mass media et conflit est d'autant plus évident qu'il s'est révélé entre deux guerres, après l'expérience de la propagande de guerre et pendant celle de la propagande totalitaire. L'hypothèse d'une invincible technique de manipulation des foules a suscité le besoin d'une discipline. Cette sociologie des médias fut longtemps obsédée par la persuasion, fut-ce pour en relativiser l'efficacité.

Le principe des médias de masses, accélérer, multiplier, suggère des métaphores martiales. Au début donc, on y voit des instruments de mobilisation : enrégimentement idéologique, déchaînement de passions. Les médias sont pensés comme des multiplicateurs de croyance. D'autres critiques leur reprochent de démobiliser les citoyens, de les ahurir, de les rendre passifs, de faire oublier les réalités d'un monde divisé et tragique au profit des artifices du spectacle. Les deux actes d'accusation sont simplistes : l'efficacité des médias, qu'il s'agisse d'imposer un contenu à l'esprit ou une attitude à l'esprit, ne se résume certainement ni à des règles faciles et universelles ni à un effet unilatéral.

Surtout, les modes anciens de lutte par l'information évoluent. Les arts de l'illusion deviennent bien plus raffinés que des pratiques de censure, des slogans ou du bourrage de crâne. Il s'établit de nouvelles frontières entre le visible et le crédible. Les régimes totalitaires parvenaient à occulter des réalités notoires : l'existence de camps, le rôle de Trotski en 1917, des désastres connus de milliers de gens, en effaçant toute trace. Mais le pluralisme des informations ou la surabondance des images ne garantissent pas que le visible soit le réel ou du moins tout le réel. Le sort d'une guerre dépend de ce qui en est visible : des petites filles vietnamiennes sous le napalm et des boys dans des sacs à viande, des tracés de Scud dans le ciel et pas de dégâts collatéraux, des réfugiés ou des guerriers. Pour gagner, il s'agit moins de produire du faux que du présentable et du représentable. Moins d'inciter par des fictions exaltantes que d'émouvoir par l'agencement du réel. La guerre était l'art de faire beaucoup de mort, ce dont on se félicitait dans des déclarations, des commémorations, des monuments et tableaux, etc.., elle semble devenir l'art de ne pas faire de victimes visibles et de faire voir les bonnes victimes.

 

Le conflit de l'invisible

Le lien entre technologies numériques et conflit n'est pas non plus passé inaperçu : l'abondante littérature consacrée à Internet comporte une vaste anthologie de ses dangers. Les réseaux informatiques opèrent une véritable déterritorialisation, abolissent des frontières et mettent chacun en contact avec chacun. Cela veut dire, répondent les accusateurs, que pirates, espions, saboteurs, voleurs de données, désinformateurs, propagateurs des pires ignominies, peuvent agir de tout point de la planète, attaquer des banques de données, répandre de fausses nouvelles. Les réseaux se jouent des délais, permettent l'accès en temps direct, et l'archivage quasi illimité d'une masse d'informations. Aux dépens du temps de sélection et de réflexion : une rumeur va plus vite qu'une information vérifiée, l'événement occulte l'histoire, la réaction primaire court-circuite les médiations. Le pouvoir est dématérialisé, transformé en flux et stocks. Le véritable pouvoir en deviendra occulte, les manipulations informatiques clandestines. La connaissance sera digitalisée, transformée en série de bits plus faciles à stocker, traiter, ou transmettre. A cela d’autres répliquent : les trucages en seront facilités, la disponibilité d'une masse énorme de connaissance empêchera la constitution d'un véritable savoir, le contrôle du citoyen sur la réalité qui lui est imposée diminuera, concluent les accusateurs. L'actualité leur donne des arguments. Révélations sur la puissance de la National Security Agency ou sur les logiciels "truqués" permettant de suivre les activités de l'usager, guerre menée par satellite, espionnage industriel, exploits des "hackers", débats sur la surveillance des citoyens..

Ces processus touchent surtout des informations/données et des informations/commandes. Tandis que les mass media produisaient du visible efficient générateur de croyance, avec les nouvelles technologies, l'information devient un invisible fragile et dangereux.

Un invisible fragile ? La question du sens de l'information s'efface devant la question de la gestion des flux d'informations. Aux effets de connaissance et de croyance de l'information, il faut ajouter l'effet de contrôle. Il ne joue pas seulement sur la publicité de l'information (qui sait quoi) mais aussi sur sa disponibilité (qui a accès à quoi et peut transformer ou détruire l'information) et sur sa lisibilité (qui a les moyens de décoder, traiter, exploiter).

D'où une multiplication des informations sensibles : souvent, aucune séparément n'est très précieuse ou très dangereuse, mais l'ensemble livre un "profil" et confère un pouvoir. Dans une entreprise, il ne s'agit plus seulement de garder sous clé le plan d'une invention ou une correspondance confidentielle. Il faut protéger d'innombrables données contre le vol, la destruction, ou la révélation publique, se mettre à l'abri des virus ou logiciels, chevaux de Troie, "cookies", il faut s'assurer notamment dans les transactions en monnaie électronique de la véritable identité d'un correspondant, etc.... À l'échelle politique, la masse de documents classés secrets augmente paradoxalement depuis la guerre froide (il atteint chaque année 6 millions aux États-Unis) et la notion de "culture du secret" s'impose. Les activités criminelles liées à l'information s'étendent : cela va des pans entiers de l'économie et peut-être de la politique mondiale que contrôlent les mafias, à la petite délinquance informatique parfois pratiquée pour des motifs ludiques.

La lutte pour empêcher l'adversaire ou le concurrent de connaître l'information se redouble d'une lutte pour interdire de la changer, de la détruire ou de détruire le système d'information, et d'une lutte pour empêcher de fausser l'interprétation de l'information, par exemple en trompant sur sa source.

 

Les citadelles et le citoyen

Les conséquences se résument en deux images. Il y a d'abord le phénomène citadelle : l'obsession sécuritaire gagne. L'économie se militarise. Les stratégies économiques font de plus en plus appel à l'intelligence dite pudiquement "compétitive", ou à des procédés d'observation ou de déstabilisation qui évoquent souvent l'espionnage. Les entreprises vivent dans la paranoïa de l'attaque, du virus, du sabotage des numériques, des intrusions par Internet, ou plus subtilement de campagnes de rumeur et dénigrement menées sur les nouveaux médias. Un fantasme se répand : l'énorme machine paralysée par une attaque indécelable en son point de fragilité, par des virus, des sabotages, la poignée d'informaticiens terroristes capables de détruire par quelques actions coordonnées tout un système de communication. La crainte du "Pearl Harbour" informatique, comme la peur de "Y2K" (le bogue de l'an 2000) sont la rançon des rêves d'omniscience et d'omnipotence de la technique : le désordre se communiquant partout à partir du point le plus faible ou de l'oubli le plus stupide.

Le second phénomène, corollaire, est la "mobilisation" du citoyen. Il devient victime potentielle non seulement d'un fichage bureaucratique mais aussi de manipulations commerciales, ou de délinquance astucieuse : il est devenu "traçable" (comme sur le champ de bataille l'adversaire observé est dit laisser une "signature"). C'est la rançon de deux possibilités des nouvelles technologies, croiser de multiples fichiers, et enregistrer une multitude d'actions ou de transactions, du payement par carte bancaire aux navigations sur Internet. Du coup des enjeux comme la protection de l'anonymat ou la liberté de la cryptologie sont aussi des thèmes militants.

Nous sommes habités par deux besoins antagonistes. Au nom de la transparence démocratique, du principe de publicité, du droit de savoir, nous voulons tout voir. Qu'on ne nous cache rien, ni des mécanismes de l'État, ni sur le comportement privé des hommes publics. Mais en même temps, jamais nous n'avons autant craint d'être fichés, filmés, surveillés, écoutés, jamais nous n'avons autant réclamé le droit à l'anonymat, nous que l'on disait menacés par l'anonymat des sociétés de masse. Besoin de sécurité et individualisme se conjuguent pour faire de la défense de la sphère privée une préoccupation majeure. Aux fonctions traditionnelles du secret, empêcher le partage d'un savoir, la publicité d'un événement ou l'anticipation d'une intention, s'ajoute celle de garder le contrôle sur sa propre vie.

C'est ce que symbolise la prolifération des codes "confidentiels", qu'il s'agisse d'effectuer un payement, de consulter l'état d'un compte bancaire, d'allumer un téléphone mobile, de lire un courrier électronique. Le code n'apparaît plus seulement sous la forme du chiffre, art de dissimuler des écrits dans des circonstances graves. Au code secret au sens strict dont le mécanisme de cryptage est maintenant délégué à des algorithmes complexes, s'ajoute le code d'accès. Il devient un identifiant, un bouclier, une clef. C’est un pouvoir : il commande des systèmes qui effectuent des tâches, messagerie, payement, gestion, etc. Le mot de passe symbolise le rapport entre information et conflit autant qu'une spectaculaire prolifération du secret.

Guerre, conflit, information

C'est bien évidemment dans la guerre elle-même que culminent ces processus. Dans une guerre, il n’y a pas que les mots et les images destinés au public, ceux qui emplissent les journaux et les écrans. Il n’y a pas que la rhétorique et l’émotion. Il n’y a pas que des informations orientées ou pas, censurées ou non sur la conduite des opérations ou des discours destinés à mobiliser les masses contre la perversité de l’adversaire ou à les convaincre de la justesse d’une cause.

Il circule aussi des flots de messages de commandement, de coordination, de renseignement. Images prises par les satellites ou des caméras infrarouges. Images sur des écrans de contrôle et dans des viseurs. Des paperasses, des dépêches et des rapports. Des communications interceptées et des instructions, des signaux radio et vidéo. Ce sont aussi des informations, au sens où ce terme désigne tout message et toute représentation de la réalité sous forme de symboles et reproductions.

En temps de guerre, elles acquièrent un pouvoir destructeur indirect. Non pas en suscitant des affects ou en imposant des convictions à des spectateurs passifs, mais en fournissant des éléments d’action à des opérateurs. Ces informations autorisent des mouvements coordonnés, dirigent des frappes. Elles sont les conditions nécessaires des violences dont elles accroissent l’efficacité. Leur véracité, leur précision, leur clarté même les rend redoutables. Pour se transformer en cadavres ou en bâtiments éventrés, elles demandent la médiation d’un cerveau humain qui les traite efficacement.

D’un cerveau humain ou électronique. Car voici qu’apparaissent dans la guerre une nouvelle famille d’informations : des suites de 0 et de 1 qui n’ont sens que pour l’ordinateur, des données numériques qui circulent de manière invisible par Internet ou par ondes interposées. Elles font des choses sans même passer par l’intermédiaire humain. Des algorithmes dirigent des machines, traitent des messages, réalisent des opérations, reconstituent des réalités ou engendrent des images virtuelles, tandis que des virus détruisent les systèmes. Des logiciels donnent des instructions, d’autres produisent du chaos. Pareilles informations-commandes cumulent des facultés de représenter, mémoriser, traiter, produire images, sons, mots, chiffres, de transmettre à distance, de créer de l’ordre et du désordre, et encore de faire agir des automates et outils. Pareilles facultés paraissaient jusque-là séparées.

L’information qui justifie ou suscite l’attaque, celle qui rend l’attaque plus efficace ou celle qui réalise l’attaque ressortent chacune à des régimes différents, mais se plient à la même finalité et à la même méthode. Par la stratégie, les intelligences en lutte introduisent l’information dans le jeu des forces qui s’affrontent.

La victoire dépend de la capacité à coordonner la production et la circulation de plusieurs types d’informations : intelligence et renseignement, observation ou proclamation, transmissions internes, censure et conservation du secret, rhétorique exaltante que l’on adresse aux siens, intoxication, ou discours inhibiteur que l’on projette vers l’ennemi...

 

Guerre et vision

Dans la guerre contemporaine, si l'effet de connaissance est décisif, si l'effet de croyance tient un rôle croissant, l'effet de contrôle révèle toute sa puissance. Or, l'invisibilité de l'information, liée au processus d'abstraction par les nouvelles technologies, repose en réalité sur une énorme infrastructure tout à fait tangible : des machines, des réseaux... D'où la dissymétrie entre ceux qui possèdent ces moyens et les autres. La maîtrise du matériel donne un avantage cumulatif dans la lutte par l'immatériel.

Les guerres n'opposent plus un général astucieux à un stratège ingénieux ou des services secrets retors à des agents d'influence bien dissimulés, en arrière-plan de mouvements de troupes et de combats. Mouvement et frappe deviennent des annexes de la vision totale. Les derniers conflits, Golfe, Kosovo, nous ont montré un camp disposant de satellites, d'ordinateurs, d'avions invisibles, de drones et de services de communication, bref ayant le privilège de tout savoir, voire le quasi-monopole de ce qui est visible dans la guerre, indifférent à l'espace et à la distance. En face, les aveugles, plaqués au sol, épiés, écoutés, analysés depuis Washington. Ils ne savent rien, n'entendent rien, ne calculent rien des actions adverses et plus guère des leurs. La phrase célèbre de Clausewitz selon laquelle, à la guerre, la seule chose dont un général soit certain est sa propre position deviendrait fausse : l'absorption de la machine de guerre par la machine à surveiller éliminerait l'aléa. Ceci, au moins en théorie, car, l'expérience suggère plutôt que l'image de la guerre par écrans interposés est un fantasme. Mais à ce titre il vaut symptôme.

 

Conclusion

Nous sommes mal armés pour comprendre comment s'articulent deux systèmes de transmission de l'information, comment techniques, pratiques, idéologies, stratégies du conflit parcourent les champs politique, économique mais aussi la vie quotidienne.

Mal armés d'abord pour apprécier les faits : difficile de distinguer ce qui est significatif ou exceptionnel dans toutes les histoires d'intelligence économique ou de fraude informatique. L'efficacité ou l'ampleur réelles des techniques de guerre de l'information sont mal documentées. Et tout ce qui touche au secret est, par définition, discret.

Nous sommes aussi mal armés théoriquement. Un discours technique énumère des possibilités : dangers, recettes et panoplies. Il oscille souvent entre science-fiction paranoïaque (le grand chaos informatique) et anecdotes excitantes (espions et pirates sur Internet). Les sciences de l'information et de la communication, au moins celles qui se rattachent aux sciences humaines, négligent souvent le conflit et le secret au profit d'une réflexion sur le pouvoir ou la crédibilité des messages médiatiques, sur le rapport vertical médias/public. Entre les deux, complexité et dualité du conflit nous échappent souvent. Le besoin sinon d'une discipline du moins d'une méthode s'impose.

La médiologie se propose d'étudier les rapports entre nos moyens de transport et de transmissions, nos organisations collectives et nos façons de penser, de croire et de savoir. Y ajoutera-t-elle nos conflits, symboliques et pratiques ? Une pensée stratégique qui s'ouvrirait en tenant mieux compte des interactions entre messages, des médias et des milieux culturels... Une pensée médiologique qui se préviendrait de tout déterminisme, technique ou culturel, en intégrant la part de l'aléa et de la volonté qu'implique le conflit... Penser simultanément la dialectique des intelligences animant le conflit, les techniques qui autorisent et hiérarchisent, les croyances qui construisent le monde de nos représentations. Il y a là un défi à relever.

 




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