Nos
sociétés dites de l’information, animées par l’idéal de la
transparence démocratique, voire par l’utopie de la communication, sont
confrontées, dans tous les domaines, politique, militaire, économique,
privé, à la multiplication des conflits ayant l’information pour arme,
pour enjeu et pour mesure, ainsi qu’à la prolifération du secret. L’auteur
propose de comprendre cette situation en analysant les différentes formes de
l’information, dans la perspective d’un monde où cohabitent deux
systèmes de transmission : celui des mass-media, les médias d’unification,
et celui des technologies numériques, les médias d’abstraction. Les
dimensions stratégiques, techniques et symboliques ou idéologiques, de ces
phénomènes appellent une approche pluridisciplinaire..
Société
de l'information ? L'expression ou ses variantes (société en réseaux, de
l'immatériel, de l'intelligence, ère de la communication, etc..) fleurissent
dans les rapports ou essais. Sur fond d'inforoutes et de révolution
numérique, ils mettent en scène le changement technique avec ses
"possibilités" et "dangers", le milieu social et culturel
avec ses "demandes" et son "retard" plus un héros de
l'histoire, État, entreprise du futur. Le héros, concluent-ils, doit
maîtriser le changement au nom de finalités humanistes, et le milieu
s'adapter.
Une
contre littérature, dénonce "l'idéologie", "l'utopie"
ou la "tyrannie" de la communication. A minima, elle reproche aux
optimistes de confondre moyens et fins, outils de la communication et
communication. Au pire, elle les accuse d'occulter les dangers des
technologies de l'information : perte de réalité, accidents, manipulations,
contrôle des esprits, inégalités, etc..
Le
simple citoyen, lui, vit souvent l'avènement de la "société de
l'information" avec angoisse. Il n'est plus question que de
cyberterrorisme, virus et pirates, de désinformation ou de contrôle
informationnel. Cela nourrit un imaginaire terrifiant entre le totalitarisme
dur, Big Brother omniscient et manipulateur, et un ahurissement doux,
dans le meilleur des mondes spectaculaires.
La
récente propagation du concept assez flou de "guerre de l’information"
ou le succès d’essais traitant d’Internet et des nouvelles technologies
de l’information et de la communication (N.T.I.C.) dans un registre martial
confirment cette préoccupation. La guerre de l’information recouvre trois
ordres de phénomènes qui impliquent les mêmes technologies, les mêmes
méthodes, parfois les mêmes acteurs et souvent les mêmes valeurs
symboliques. On se réfère donc par là : - à la place grandissante des
technologies de l’information dans les préoccupations militaires et
étatiques soit au titre des panoplies de la guerre future, soit au nombre des
dangers menaçant l’État - au durcissement, voire la militarisation de
méthodes de lutte économique faisant appel à divers usages agressifs de l’information,
du sabotage ou de l’espionnage à la rumeur électronique - et enfin à l’utilisation
de l’information comme arme offensive (qu’amplifie la technologie
numérique) par et contre des particuliers. C’est un symptôme troublant que
le domaine militaire, politique, économique et l’espace privé soient ainsi
réunis dans un même souci stratégique. Ou plus exactement il s’établit
un nouveau rapport entre des réalités d’ordre stratégique (l’action
délibérée de groupes en lutte), technique (l’omniprésence de l’informatique
et des réseaux) et symbolique (le fonds de nos affects et croyance sur lequel
se déroule ce conflit). À l’époque où la guerre se confond de moins en
moins avec l’action d’armées étatiques s’affrontant pour des
territoires géographiques, la réflexion stratégique, en particulier, devra
digérer ces changements et penser la guerre dans ses rapports avec la
société de l’information.
Cette
société dite de l'information, animée par le double idéal technique et
politique du "tout exprimer, tout savoir", est donc hantée par son
contraire : le conflit et le secret. Comment le comprendre sans tomber dans la
déploration (les mauvais usages, les excès, les retards...) ou dans les
anathèmes (contre le système, la technique, la loi du marché...) ? Nos
habitudes mentales opposent communication à violence ou barbarie guerrière
et nous pensons les moyens d'information comme des remèdes à la
dissimulation et l'ignorance. L'omniprésence du conflit informationnel et du
secret apparaît donc comme un paradoxe.
Langage
et conflit
Le
paradoxe est d'abord anthropologique. Nous sommes, on le redit depuis Platon
et Aristote, des animaux dotés de langage. Ce langage décrit le monde, y
compris les mondes passés, futurs ou imaginaires (cela s'est passé là-bas,
j'imagine...) et n'exprime pas seulement un état intérieur (faim, douleur)
ou une relation au monde (menace, séduction). Popper disait que nous sommes
aussi le seul animal qui mente. Ajoutons : l'animal qui se tait, l'animal qui
a des secrets, l'animal qui se transmet des expériences qu'il n'a pas vécues
(donc aussi l'animal qui en oublie), l'animal qui ruse et même l'animal qui
fait la guerre : pas de guerre en effet sans langage pour se coordonner et
dire qui est l'ennemi, et qui nous sommes. Seul animal naturellement culturel,
nous dépendons de nos prothèses techniques : nos façons de mentir, de nous
taire, de ruser, de faire la guerre sont elles-mêmes fonction de nos outils
et instruments.
Certes,
toute société humaine est "de" l'information : elle suppose un
partage effectif de connaissances ou affects comme la conservation de savoirs
et croyances, bref communication dans l'espace et transmission dans le temps.
De même, toute société est "du" conflit : il n'en est aucune qui
ne soit déterminée par ses tensions intérieures ou rivalités extérieures.
Il n'y a pas de société sans secret : certains conservent des informations
qui leur garantissent des ressources, un pouvoir, un prestige, une sécurité
; il importe de cacher ce qui est tabou, sacré, intime, dangereux. Notre
façon d'être ensemble que l'on nomme politique suppose des rivalités pour
la possession de connaissances, l'affrontement des croyances, et la
dissimulation.
La
question est donc : en quoi nos modes de communication et de transmission
affectent-ils, outre le contenu de nos idées et représentations, nos modes
d'affrontement et nos silences, nos façons de produire de l'information-contre
et de la non-information ?
Cette
aptitude à utiliser le langage pour se battre et pour se protéger a
déterminé longtemps une typologie stable. Tout conflit même le plus
archaïque requiert quatre usages de l'information. D'abord savoir les faits :
ainsi, où sont et ce que font les adversaires, découvrir, ce qu'ils
projettent. Affaire de renseignement. Il faut coordonner l'action des siens,
donner des ordres. Affaire de messageries. Il faut stimuler son camp, si
possible décourager l'autre. Affaire de persuasion donc de rhétorique. Il
faut enfin ruser, c’est-à-dire présenter à l'adversaire des apparences,
des leurres, qui l'inciteront à mal interpréter la réalité, l'intoxiquer.
Affaire de mensonge.
Savoir
pour décider de l'action ("ils sont là"), lancer des messages qui
provoquent l'action ("attaquez là"), propager des opinions qui
aident ses actions ("notre cause est juste") ou simuler l'action
pour provoquer l'action adverse (feindre un mouvement en A pour qu'il aille en
B et attaquer en C). Ces opérations intellectuellement complexes sont
techniquement simples : elles requièrent surtout de la matière grise et du
matériel humain du stratège au courrier en passant par l'espion ou le
propagandiste.
Technique
et pragmatique
L'usage
offensif de messages mobilise des langages. Or tout langage sert à
représenter le monde et à changer le monde. Véracité de l'énoncé et
efficience de l'énonciation en déterminent les usages dans la lutte. Un
message portant sur une vérité de fait, comme : "les Japonais vont
attaquer à Pearl Harbour", vaut stratégiquement si son contenu
correspond à la réalité, effectivement s'il est cru. Une déclaration de
guerre est au-delà de la vérité ou du mensonge : si elle émane de
l'autorité compétente, elle crée la situation qu'elle énonce, la guerre.
Un ordre requiert une condition d'efficience : l'obéissance du subordonné.
Le maniement de l'opinion suppose la diffusion de représentations de la
réalité, leur interprétation en termes d'explication et de valeurs, et une
incitation, une orientation même implicite de la volonté (une conclusion par
"il faut"). Le résultat du processus échappe à l'intention de
l'émetteur qui désire manier l'opinion pour "changer le monde".
Comme il échappe aussi à la vérité de l'énoncé : l'histoire regorge de
croyances invulnérables à tout démenti du réel.
La
stratégie utilise l'information autant que les forces qu'elle dirige dans la
lutte. C'est à la fois une technique qui agit sur les choses et une
pragmatique qui agit sur des hommes. À la pluralité des langages auxquels
elle fait appel, s'ajoute la difficulté d'agir dans un univers mental de
représentations et de dépendre d'instruments tangibles, mémoires et
vecteurs. Suivant les époques s'établissent des interactions différentes
entre la façon dont des groupes organisés utilisent l'information contre
d'autres groupes, les voies et moyens de communication,) et les images
mentales, valeurs, et idéologies.
Longtemps,
les technologies de la communication interviennent comme amplificatrices de
signaux (des sonneries de trompette, par exemple) ou comme inscriptions de
traces (tel un document écrit). Ceci est vrai grosso modo de la guerre du feu
à la guerre en dentelle.
Et cela
vaut aussi pour le secret. Pendant des siècles, il interdit la divulgation
des ressources ou de recettes, sert à protéger de rivaux, empêche la
publicité d'événements qui entraîneraient châtiment ou réprobation, ou
encore prévient la découverte de ses intentions par des adversaires. La
dissimulation de l'information est corollaire de son usage offensif. Ce sont
des façons de lutter contre le concurrent, l'institution, l'ennemi en
surpassant, en s'abritant ou en surprenant. La technologie du secret reste
longtemps simple : le silence, de bonnes cachettes, de bonnes portes, des
châtiments pour les indiscrets. La pratique la plus sophistiquée, à savoir
la cryptologie, reste simple dans son principe : un système de substitution
ou de permutations pour réserver le contenu à l'émetteur et au
destinataire. La clef reste pourtant inscrite dans un cerveau ou sur un
support de mémoire, un document, lui-même confidentiel. L'usage reste très
limité : essentiellement dissimuler des correspondances. Du moins jusqu'à
une époque récente.
Entre
mémoires et commandes
Que
change la société de l'information à ces évidences ?
D’abord
le sens des mots d'information et communication. Le statut de la première n’est
plus le même. Aujourd'hui, ce terme désigne des données, stockées quelque
part, dans des archives papier, sur un disque dur..., mais aussi des
connaissances, donc de véritables "mises en forme" de
représentations mentales et enfin des messages qui circulent, des nouvelles,
telles celles du journal.
Aux
informations, phénomène physique de traces, phénomène intellectuel de
savoir ou croyance et phénomène relationnel de messages, s'ajoutent
désormais de nouvelles "informations" qui forment un programme.
Elles contiennent en puissance un autre état du réel qui se manifeste, elles
"font" des choses. Une instruction de logiciel, un algorithme qui
fait fonctionner une machine n'agissent pas sur le réel de la même façon
qu'un discours incitatif ("Soldats, chargez ! "). Ce sont des
commandes, non des commandements.
Quant
à la communication, son ambivalence primordiale naît du caractère transitif
et intransitif du fait de communiquer. À la communication d'un contenu
informatif, s'ajoute la communication comme relation : être en communication
est un degré de la communion. Ceci suppose une disposition réciproque des
participants, un accord voire une harmonie. D'où un glissement fréquent vers
l'idéal historiquement daté d'une communication à instaurer : un monde où
de meilleurs moyens ou procédures de messagerie ou d'expression garantiraient
plus d'efficacité dans la répartition des tâches et le partage des
connaissances, plus d'égalité entre les sujets qui pourraient mieux
s'exprimer, une meilleure compréhension entre les individus et les peuples.
Ces
ambiguïtés se retrouvent dans la notion d'une société "de"
l'information ou "de" la communication. Suivant les cas on entend
par là - qu'une part croissante des échanges et du travail porte sur le
maniement de données, images, signes plutôt que sur des choses - que les
informations inédites, spectacles, discours, novateurs et séduisants, y sont
valorisées - que la masse de connaissances disponibles est énorme - que les
machines et dispositifs informationnels sont partout et plus puissants
qu'autrefois - que notre avenir dépend moins de la matière ou de l'énergie
accumulées que de l'exploitation des produits de cerveaux humains, etc...
Chacune de ces acceptions, qu'elle mette l'accent sur l'échange, le
renouvellement, l'accessibilité, les supports de l'information ou sur son
immatérialité suggère des usages qui vont du constat banal (la puissance de
l'informatique) à une mystique de l'homme nouveau numérique.
Unification
et abstraction
Ces
conceptions rendent surtout mal compte du caractère duel de ces sociétés,
entre deux systèmes techniques de transmission des idées et des messages. Le
premier, celui des mass media obéit à une logique d'unification. Celle de
l'espace qui est comme rapetissé par la vitesse, par la possibilité de
couvrir instantanément tout territoire (en ce sens le cycle s'ouvre avec le
télégraphe, la première machine qui permet de faire voyager un mot plus
vite qu'un homme). Unification du temps (nous vivons tous au rythme des
événements mondiaux retransmis instantanément). Unification des contenus
surtout : les médias multiplient les mêmes images, les mêmes sons, les
mêmes mots.
Cela
change avec les technologies numériques qui forment un second système.
L'informatique et les moyens de transmissions de ses signaux opèrent un
travail d'abstraction sur les informations stockées, traitées, distribuées.
Elles sont digitalisées : mots, images, sons et commandes s'écrivent dans un
code binaire unique et deviennent modifiables en leurs moindres détails.
Quant à leur "dématérialisation", autre expression qu'on associe
souvent à la première, elle se réfère à la fluidité de circulation de
ces signaux inscrits d'un instant à l'autre dans le silicium, ondes, signaux
optiques, pixels sur un écran, etc... et à la possibilité corollaire de
"navigation" dans l'ensemble des messages notamment par
l'hypertexte.
L'enjeu
actuel des conflits et des secrets se joue précisément dans la cohabitation
des deux logiques, d'unification et d'abstraction. L'une ne va pas éliminer
l'autre au sens où Internet n'éliminera pas la télévision, pas plus que
celle-ci n'a éliminé le livre, ni le téléphone la correspondance. Anciens
et nouveaux médias vont cohabiter et réorganiser nos manières de voir, de
croire, de nous souvenir, donner du pouvoir à certains et en retirer à
d'autres, changer les règles de nos partages et de nos rivalités.
Les
pouvoirs du visible
Le lien
entre mass media et conflit est d'autant plus évident qu'il s'est révélé
entre deux guerres, après l'expérience de la propagande de guerre et pendant
celle de la propagande totalitaire. L'hypothèse d'une invincible technique de
manipulation des foules a suscité le besoin d'une discipline. Cette
sociologie des médias fut longtemps obsédée par la persuasion, fut-ce pour
en relativiser l'efficacité.
Le
principe des médias de masses, accélérer, multiplier, suggère des
métaphores martiales. Au début donc, on y voit des instruments de
mobilisation : enrégimentement idéologique, déchaînement de passions. Les
médias sont pensés comme des multiplicateurs de croyance. D'autres critiques
leur reprochent de démobiliser les citoyens, de les ahurir, de les rendre
passifs, de faire oublier les réalités d'un monde divisé et tragique au
profit des artifices du spectacle. Les deux actes d'accusation sont simplistes
: l'efficacité des médias, qu'il s'agisse d'imposer un contenu à l'esprit
ou une attitude à l'esprit, ne se résume certainement ni à des règles
faciles et universelles ni à un effet unilatéral.
Surtout,
les modes anciens de lutte par l'information évoluent. Les arts de l'illusion
deviennent bien plus raffinés que des pratiques de censure, des slogans ou du
bourrage de crâne. Il s'établit de nouvelles frontières entre le visible et
le crédible. Les régimes totalitaires parvenaient à occulter des réalités
notoires : l'existence de camps, le rôle de Trotski en 1917, des désastres
connus de milliers de gens, en effaçant toute trace. Mais le pluralisme des
informations ou la surabondance des images ne garantissent pas que le visible
soit le réel ou du moins tout le réel. Le sort d'une guerre dépend de ce
qui en est visible : des petites filles vietnamiennes sous le napalm et des
boys dans des sacs à viande, des tracés de Scud dans le ciel et pas de
dégâts collatéraux, des réfugiés ou des guerriers. Pour gagner, il s'agit
moins de produire du faux que du présentable et du représentable. Moins
d'inciter par des fictions exaltantes que d'émouvoir par l'agencement du
réel. La guerre était l'art de faire beaucoup de mort, ce dont on se
félicitait dans des déclarations, des commémorations, des monuments et
tableaux, etc.., elle semble devenir l'art de ne pas faire de victimes
visibles et de faire voir les bonnes victimes.
Le
conflit de l'invisible
Le lien
entre technologies numériques et conflit n'est pas non plus passé inaperçu
: l'abondante littérature consacrée à Internet comporte une vaste
anthologie de ses dangers. Les réseaux informatiques opèrent une véritable
déterritorialisation, abolissent des frontières et mettent chacun en contact
avec chacun. Cela veut dire, répondent les accusateurs, que pirates, espions,
saboteurs, voleurs de données, désinformateurs, propagateurs des pires
ignominies, peuvent agir de tout point de la planète, attaquer des banques de
données, répandre de fausses nouvelles. Les réseaux se jouent des délais,
permettent l'accès en temps direct, et l'archivage quasi illimité d'une
masse d'informations. Aux dépens du temps de sélection et de réflexion :
une rumeur va plus vite qu'une information vérifiée, l'événement occulte
l'histoire, la réaction primaire court-circuite les médiations. Le pouvoir
est dématérialisé, transformé en flux et stocks. Le véritable pouvoir en
deviendra occulte, les manipulations informatiques clandestines. La
connaissance sera digitalisée, transformée en série de bits plus faciles à
stocker, traiter, ou transmettre. A cela d’autres répliquent : les trucages
en seront facilités, la disponibilité d'une masse énorme de connaissance
empêchera la constitution d'un véritable savoir, le contrôle du citoyen sur
la réalité qui lui est imposée diminuera, concluent les accusateurs.
L'actualité leur donne des arguments. Révélations sur la puissance de la National
Security Agency ou sur les logiciels "truqués" permettant de
suivre les activités de l'usager, guerre menée par satellite, espionnage
industriel, exploits des "hackers", débats sur la
surveillance des citoyens..
Ces
processus touchent surtout des informations/données et des
informations/commandes. Tandis que les mass media produisaient du visible
efficient générateur de croyance, avec les nouvelles technologies,
l'information devient un invisible fragile et dangereux.
Un
invisible fragile ? La question du sens de l'information s'efface devant la
question de la gestion des flux d'informations. Aux effets de connaissance et
de croyance de l'information, il faut ajouter l'effet de contrôle. Il ne joue
pas seulement sur la publicité de l'information (qui sait quoi) mais aussi
sur sa disponibilité (qui a accès à quoi et peut transformer ou détruire
l'information) et sur sa lisibilité (qui a les moyens de décoder, traiter,
exploiter).
D'où
une multiplication des informations sensibles : souvent, aucune séparément
n'est très précieuse ou très dangereuse, mais l'ensemble livre un
"profil" et confère un pouvoir. Dans une entreprise, il ne s'agit
plus seulement de garder sous clé le plan d'une invention ou une
correspondance confidentielle. Il faut protéger d'innombrables données
contre le vol, la destruction, ou la révélation publique, se mettre à
l'abri des virus ou logiciels, chevaux de Troie, "cookies",
il faut s'assurer notamment dans les transactions en monnaie électronique de
la véritable identité d'un correspondant, etc.... À l'échelle politique,
la masse de documents classés secrets augmente paradoxalement depuis la
guerre froide (il atteint chaque année 6 millions aux États-Unis) et la
notion de "culture du secret" s'impose. Les activités criminelles
liées à l'information s'étendent : cela va des pans entiers de l'économie
et peut-être de la politique mondiale que contrôlent les mafias, à la
petite délinquance informatique parfois pratiquée pour des motifs ludiques.
La
lutte pour empêcher l'adversaire ou le concurrent de connaître l'information
se redouble d'une lutte pour interdire de la changer, de la détruire ou de
détruire le système d'information, et d'une lutte pour empêcher de fausser
l'interprétation de l'information, par exemple en trompant sur sa source.
Les
citadelles et le citoyen
Les
conséquences se résument en deux images. Il y a d'abord le phénomène
citadelle : l'obsession sécuritaire gagne. L'économie se militarise. Les
stratégies économiques font de plus en plus appel à l'intelligence dite
pudiquement "compétitive", ou à des procédés d'observation ou de
déstabilisation qui évoquent souvent l'espionnage. Les entreprises vivent
dans la paranoïa de l'attaque, du virus, du sabotage des numériques, des
intrusions par Internet, ou plus subtilement de campagnes de rumeur et
dénigrement menées sur les nouveaux médias. Un fantasme se répand :
l'énorme machine paralysée par une attaque indécelable en son point de
fragilité, par des virus, des sabotages, la poignée d'informaticiens
terroristes capables de détruire par quelques actions coordonnées tout un
système de communication. La crainte du "Pearl Harbour"
informatique, comme la peur de "Y2K" (le bogue de l'an 2000) sont la
rançon des rêves d'omniscience et d'omnipotence de la technique : le
désordre se communiquant partout à partir du point le plus faible ou de
l'oubli le plus stupide.
Le
second phénomène, corollaire, est la "mobilisation" du citoyen. Il
devient victime potentielle non seulement d'un fichage bureaucratique mais
aussi de manipulations commerciales, ou de délinquance astucieuse : il est
devenu "traçable" (comme sur le champ de bataille l'adversaire
observé est dit laisser une "signature"). C'est la rançon de deux
possibilités des nouvelles technologies, croiser de multiples fichiers, et
enregistrer une multitude d'actions ou de transactions, du payement par carte
bancaire aux navigations sur Internet. Du coup des enjeux comme la protection
de l'anonymat ou la liberté de la cryptologie sont aussi des thèmes
militants.
Nous
sommes habités par deux besoins antagonistes. Au nom de la transparence
démocratique, du principe de publicité, du droit de savoir, nous voulons
tout voir. Qu'on ne nous cache rien, ni des mécanismes de l'État, ni sur le
comportement privé des hommes publics. Mais en même temps, jamais nous
n'avons autant craint d'être fichés, filmés, surveillés, écoutés, jamais
nous n'avons autant réclamé le droit à l'anonymat, nous que l'on disait
menacés par l'anonymat des sociétés de masse. Besoin de sécurité et
individualisme se conjuguent pour faire de la défense de la sphère privée
une préoccupation majeure. Aux fonctions traditionnelles du secret, empêcher
le partage d'un savoir, la publicité d'un événement ou l'anticipation d'une
intention, s'ajoute celle de garder le contrôle sur sa propre vie.
C'est
ce que symbolise la prolifération des codes "confidentiels", qu'il
s'agisse d'effectuer un payement, de consulter l'état d'un compte bancaire,
d'allumer un téléphone mobile, de lire un courrier électronique. Le code
n'apparaît plus seulement sous la forme du chiffre, art de dissimuler des
écrits dans des circonstances graves. Au code secret au sens strict dont le
mécanisme de cryptage est maintenant délégué à des algorithmes complexes,
s'ajoute le code d'accès. Il devient un identifiant, un bouclier, une clef. C’est
un pouvoir : il commande des systèmes qui effectuent des tâches, messagerie,
payement, gestion, etc. Le mot de passe symbolise le rapport entre information
et conflit autant qu'une spectaculaire prolifération du secret.
Guerre, conflit,
information
C'est
bien évidemment dans la guerre elle-même que culminent ces processus. Dans
une guerre, il n’y a pas que les mots et les images destinés au public,
ceux qui emplissent les journaux et les écrans. Il n’y a pas que la
rhétorique et l’émotion. Il n’y a pas que des informations orientées ou
pas, censurées ou non sur la conduite des opérations ou des discours
destinés à mobiliser les masses contre la perversité de l’adversaire ou
à les convaincre de la justesse d’une cause.
Il
circule aussi des flots de messages de commandement, de coordination, de
renseignement. Images prises par les satellites ou des caméras infrarouges.
Images sur des écrans de contrôle et dans des viseurs. Des paperasses, des
dépêches et des rapports. Des communications interceptées et des
instructions, des signaux radio et vidéo. Ce sont aussi des informations, au
sens où ce terme désigne tout message et toute représentation de la
réalité sous forme de symboles et reproductions.
En
temps de guerre, elles acquièrent un pouvoir destructeur indirect. Non pas en
suscitant des affects ou en imposant des convictions à des spectateurs
passifs, mais en fournissant des éléments d’action à des opérateurs. Ces
informations autorisent des mouvements coordonnés, dirigent des frappes.
Elles sont les conditions nécessaires des violences dont elles accroissent l’efficacité.
Leur véracité, leur précision, leur clarté même les rend redoutables.
Pour se transformer en cadavres ou en bâtiments éventrés, elles demandent
la médiation d’un cerveau humain qui les traite efficacement.
D’un
cerveau humain ou électronique. Car voici qu’apparaissent dans la guerre
une nouvelle famille d’informations : des suites de 0 et de 1 qui n’ont
sens que pour l’ordinateur, des données numériques qui circulent de
manière invisible par Internet ou par ondes interposées. Elles font des
choses sans même passer par l’intermédiaire humain. Des algorithmes
dirigent des machines, traitent des messages, réalisent des opérations,
reconstituent des réalités ou engendrent des images virtuelles, tandis que
des virus détruisent les systèmes. Des logiciels donnent des instructions, d’autres
produisent du chaos. Pareilles informations-commandes cumulent des facultés
de représenter, mémoriser, traiter, produire images, sons, mots, chiffres,
de transmettre à distance, de créer de l’ordre et du désordre, et encore
de faire agir des automates et outils. Pareilles facultés paraissaient
jusque-là séparées.
L’information
qui justifie ou suscite l’attaque, celle qui rend l’attaque plus efficace
ou celle qui réalise l’attaque ressortent chacune à des régimes
différents, mais se plient à la même finalité et à la même méthode. Par
la stratégie, les intelligences en lutte introduisent l’information dans le
jeu des forces qui s’affrontent.
La
victoire dépend de la capacité à coordonner la production et la circulation
de plusieurs types d’informations : intelligence et renseignement,
observation ou proclamation, transmissions internes, censure et conservation
du secret, rhétorique exaltante que l’on adresse aux siens, intoxication,
ou discours inhibiteur que l’on projette vers l’ennemi...
Guerre
et vision
Dans la
guerre contemporaine, si l'effet de connaissance est décisif, si l'effet de
croyance tient un rôle croissant, l'effet de contrôle révèle toute sa
puissance. Or, l'invisibilité de l'information, liée au processus
d'abstraction par les nouvelles technologies, repose en réalité sur une
énorme infrastructure tout à fait tangible : des machines, des réseaux...
D'où la dissymétrie entre ceux qui possèdent ces moyens et les autres. La
maîtrise du matériel donne un avantage cumulatif dans la lutte par
l'immatériel.
Les
guerres n'opposent plus un général astucieux à un stratège ingénieux ou
des services secrets retors à des agents d'influence bien dissimulés, en
arrière-plan de mouvements de troupes et de combats. Mouvement et frappe
deviennent des annexes de la vision totale. Les derniers conflits, Golfe,
Kosovo, nous ont montré un camp disposant de satellites, d'ordinateurs,
d'avions invisibles, de drones et de services de communication, bref ayant le
privilège de tout savoir, voire le quasi-monopole de ce qui est visible dans
la guerre, indifférent à l'espace et à la distance. En face, les aveugles,
plaqués au sol, épiés, écoutés, analysés depuis Washington. Ils ne
savent rien, n'entendent rien, ne calculent rien des actions adverses et plus
guère des leurs. La phrase célèbre de Clausewitz selon laquelle, à la
guerre, la seule chose dont un général soit certain est sa propre position
deviendrait fausse : l'absorption de la machine de guerre par la machine à
surveiller éliminerait l'aléa. Ceci, au moins en théorie, car,
l'expérience suggère plutôt que l'image de la guerre par écrans
interposés est un fantasme. Mais à ce titre il vaut symptôme.
Conclusion
Nous
sommes mal armés pour comprendre comment s'articulent deux systèmes de
transmission de l'information, comment techniques, pratiques, idéologies,
stratégies du conflit parcourent les champs politique, économique mais aussi
la vie quotidienne.
Mal
armés d'abord pour apprécier les faits : difficile de distinguer ce qui est
significatif ou exceptionnel dans toutes les histoires d'intelligence
économique ou de fraude informatique. L'efficacité ou l'ampleur réelles des
techniques de guerre de l'information sont mal documentées. Et tout ce qui
touche au secret est, par définition, discret.
Nous
sommes aussi mal armés théoriquement. Un discours technique énumère des
possibilités : dangers, recettes et panoplies. Il oscille souvent entre
science-fiction paranoïaque (le grand chaos informatique) et anecdotes
excitantes (espions et pirates sur Internet). Les sciences de l'information et
de la communication, au moins celles qui se rattachent aux sciences humaines,
négligent souvent le conflit et le secret au profit d'une réflexion sur le
pouvoir ou la crédibilité des messages médiatiques, sur le rapport vertical
médias/public. Entre les deux, complexité et dualité du conflit nous
échappent souvent. Le besoin sinon d'une discipline du moins d'une méthode
s'impose.
La
médiologie se propose d'étudier les rapports entre nos moyens de transport
et de transmissions, nos organisations collectives et nos façons de penser,
de croire et de savoir. Y ajoutera-t-elle nos conflits, symboliques et
pratiques ? Une pensée stratégique qui s'ouvrirait en tenant mieux compte
des interactions entre messages, des médias et des milieux culturels... Une
pensée médiologique qui se préviendrait de tout déterminisme, technique ou
culturel, en intégrant la part de l'aléa et de la volonté qu'implique le
conflit... Penser simultanément la dialectique des intelligences animant le
conflit, les techniques qui autorisent et hiérarchisent, les croyances qui
construisent le monde de nos représentations. Il y a là un défi à relever.
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si vous désirez acquérir une licence vous
autorisant à effectuer une copie de cette page sur votre DD ou
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Nos
sélections de logiciels
(veille, recherche,
analyse, sécurité)
Parmi
les
logiciels sélectionnés par Strategic-Road.com :
Anonymous
Surfing
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Anonymous
Surfing améliore votre vie privée en masquant votre
adresse IP à tous les sites Web que vous visitez :
avec Anonymous Surfing, Internet Explorer utilise l'un
des milliers de serveurs anonymes disponibles partout
dans le monde au lieu de se connecter directement au
site web que vous visitez. Vous pouvez ainsi naviguer
en toute sécurité et incognito !
Anonymous Surfing gère tous les aspects de votre
navigation anonyme : il va télécharger
automatiquement une liste de serveurs proxy anonymes
de la base de données centrale Anonyme Server, puis
choisit le serveur le plus rapide de votre connexion.
Anonymous Surfing optimise en permanence la vitesse de
votre connexion pour une navigation idéale (vous
pouvez remplacer son choix à tout moment). Anonyme
Surfing peut aussi varier ses choix en continu et aléatoirement
entre les serveurs anonymes de sorte que le même site
Web que vous visitez et revisitez ne puisse jamais
déceler qui vous êtes vraiment !
La base de données Omniquad Anonyme Server est régulièrement
mise à jour des listes des serveurs anonymes les plus
surs et les plus rapides. Vous pouvez choisir d'apparaître
à n'importe quel site web comme un visiteur provenant
de pratiquement n'importe où dans le monde...
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