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Strategic-Road.com publie une
sélection
d'articles et textes sur l'Infostratégie
La NMD
et le débat transatlantique:
du "découplage" à la
"schizophrénie" ?
par Saïda Bédar,
Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Études
Stratégiques
Revue Défense, n°92, mars-avril 2001.
Le
programme américain de National Missile Defense , malgré ses carences
et ses incertitudes techniques, apparaît comme un choix stratégique américain
déterminant. Elle s'inscrit dans la réorientation stratégique dominée par l'unilatéralisme
et la volonté de contrôle du système mondial par la supériorité
techno-économique et l'extension des normes
américaines (shaping the world). Le déploiement de la NMD
va-t-il donner lieu à une scission au sein de l'Alliance, ou une fois de plus,
les Européens vont-ils concilier intérêts globaux communs et préoccupations
de "voisinage"?
I - NMD,
une option unilatéraliste de sortie de la guerre froide
Sans
doute peut-on parler de perplexité européenne face à l'option NMD
américaine. L'absence de débat au sein de l'Alliance sur le nucléaire et la
dissuasion, l'envahissement du débat par les guerres balkaniques, autant que la
"domestication" de la question (lobbying industriel US et rôle actif
d'une minorité de Républicains de droite au Congrès), ont contribué à
minimiser la NMD dans le dialogue transatlantique. Par ailleurs les incertitudes
et les non-dits qui entourent la NMD ont pu décrédibiliser aux yeux des
Européens le projet en tant qu'option stratégique. Il s'agit essentiellement :
1) des
dates et lieux de déploiement - 2005 est une date choisie en fonction de la
"menace" nord-coréenne pas d'estimations de faisabilité du maître
d'oeuvre ou du Pentagone, le Dakota du Nord pourrait abriter des intercepteurs,
et le Groenland et la Grande Bretagne des sites radars ;
2) des
configurations techniques - faiblesse du hit to kill, possibilité de
l'interception en phase de décollage, de la combinaison avec des systèmes TMD,
et du recours à des armes lasers basées dans l'espace ;
3) des
coûts - 60 milliards de dollars entre 2000-2015 selon le CBO, entre 120 et 200
milliards selon certains analystes ;
4) de
l'évaluation de la menace selon le seul critère des capacités et non des
intentions et en éliminant la possibilité d'influencer les intentions par un
processus politique.
On peut
également penser que l'importance de l'enjeu stratégique impliqué par la NMD
a pu mener les Européens à "la politique de l'autruche" :
"Nous
avons fermé les yeux en espérant que ça disparaîtrait."
"On
ne peut pas arrêter les Américains. Nous ne pouvons plus que veiller à ce
que nos intérêts soient garantis."
Or,
malgré sa faillibilité technique et ses incertitudes, NMD est au centre de la
redéfinition de la doctrine stratégique américaine, en renforçant et
autonomisant la dissuasion. Les Etats-Unis n'ont jamais accepté le principe de
l'équilibre de la terreur (MAD, Mutual Assured Destruction, destruction
mutuelle assurée) qui les rendait dépendants des options stratégiques
soviétiques. Ils ont sans cesse tenté de s'en éloigner par des doctrines (la
"réponse flexible", ou la "dissuasion discriminante") mais
aussi par l'antimissiles. La fin de la bipolarité et l'absence d'un
"compétiteur pair" (peer competitor) leur permet de
conceptualiser la défense antimissiles nationale, libérés de la hantise de la
contre-mesure soviétique et de la nécessité de la parité de l'équilibre de
la terreur. Pendant sa campagne électoral, George W. Bush, qui s'est dit prêt
à envisager un déploiement plus "robuste" et plus rapide de la NMD
et sans renégociation du traité ABM, a avancé l'idée de la sortie du régime
du contrôle des armes nucléaires par une réduction unilatérale, ainsi que
l'arrêt du ciblage et de la mise en état d'alerte. Ces orientations sont
nommées par Condoleeza Rice, conseillère pour la sécurité nationale du
président G. W. Bush, "des mesures unilatérales réciproques".
L'antimissiles
redéfinit la dissuasion américaine
La
défense antimissiles, NMD-TMD, est un véritable concept libérateur pour les
stratèges américains en ce qu'elle permet de penser le passage de la
dissuasion à l'action coercitive, alors que la guerre nucléaire de type MAD
demeurait l'<<impensable>>. La NMD tendrait à combler une case vide
dans le spectre des capacités de dissuasion qui dépassent le domaine purement
militaire, incluant "les actions diplomatiques, économiques,
informationnelles et militaires". Les options militaires de dissuasion sont
la capacité de déploiement et d'emploi rapide des forces, le déploiement en
cas de crise, et l'emploi limité et démonstratif de la force pour
"dissuader l'aventurisme". L'arme nucléaire vise à dissuader une
attaque nucléaire, chimique ou biologique mais également à "se prémunir
d'une défaite des forces conventionnelles américaines dans la défense
d'intérêts vitaux".
Ainsi l'antimissiles
marque l'abandon des Etats-Unis d'une doctrine fondée sur la dissuasion d'une
attaque nucléaire par la menace de représailles nucléaires. Telle une
puissance régionale, les Etats-Unis déclarent que toute atteinte à leurs
intérêts vitaux pourraient les pousser à utiliser l'arme nucléaire. La
comparaison avec la puissance régionale, notamment Israël, devient plus
frappante encore quand on considère la triade défense/dissuasion/coercition
non pas comme une échelle de l'escalade, mais comme un module triangulaire qui
permet la préemption. En effet, le scénario n'est pas forcément : si la
dissuasion échoue, les Etats-Unis déploient leur système de défense puis
rétorquent. Il peut être : face à une menace (ou un risque) les Etats-Unis
lancent une attaque préemptive, puis déploient leur système de défense et
rétorquent (first use préemptif). Cette "diffusion" de la
dissuasion sur tout le spectre des conflits (full spectrum), couplée à
l'extension de l'antimissiles de théâtre (Moyen Orient, Asie du Sud Est et
Europe) correspond à une nouvelle "perception de la vulnérabilité"
(et non pas menace) des Etats-Unis face à ce qu'ils nomment
l'"asymétrie".
Asymétrie
et stratégie capacitaire tous azimuts.
L'asymétrie
c'est la capacité de tout acteur de combattre les Etats-Unis en utilisant les
vulnérabilités systémiques liées à la globalisation : la
transnationalisation des risques, l'interconnexion informationnelle et
infrastructurelle des systèmes américains aux systèmes mondiaux ;
l'affaiblissement des Etats-nations et des systèmes de sécurité collective et
la montée en puissance des acteurs délinquants, étatiques ou
"sous-souverains" (terroristes, mafieux, "nettoyeurs
ethniques"...) ; dissémination des technologies et des moyens d'access-denial
; faible possibilité de la discrimination dans des contextes conflictuels de
plus en plus "gris" (effacement des frontières public/privé,
civil/militaire, criminalité/guerre, politico-juridique/idéologique....). Les
menaces asymétriques qui constituent les plus grands défis pour les Etats-Unis
sont les attaques terroristes sur leur territoire ou contre les forces
déployées à l'étranger, notamment par les armes NBC, les attaques contre
leur "infostructure", et les attaques balistiques qui peuvent contrer
la supériorité aérospatiale américaine.
L'émergence
du facteur asymétrique limite considérablement les possibilités de l'attaque
stratégique décisive. D'où le recours à l'option capacitaire totale : tous
les moyens de l'Etat ("les actions diplomatiques, économiques,
informationnelles et militaires".) et de la Nation (promotion du rôle de
la société civile dans la prévention et résolution des conflits, par le
biais des ONG, de la diplomatie privée, voire de la sécurité privée) ; les
moyens et actions défensifs et offensifs, voire préemptifs militaires. La
dissuasion s'étend à l'ensemble du spectre des conflits mais également du
champ d'action sociale. Elle devient "grise". La dissuasion et la
coercicion de l'asymétrie sont optimisées par l'intégration de tous les
systèmes impliqués dans la décision et l'action militaire, le "système
des systèmes" qui aboutit à la "supériorité décisionnelle".
L'antimissiles
est un élément central de la stratégie asymétrique : c'est un moyen de
contreprolifération et de protection mais aussi un moyen de lutte contre l'acces
denial sur terre, sur mer (et sur le littoral), et potentiellement dans
l'espace. En effet, NMD est également un programme spatial. Les incertitudes et
les non-dits qui l'entourent laissent ouverte la possibilité d'une expansion du
système vers un schéma "guerre des étoiles". D'ores et déjà des
programmes de véhicules orbitaux et de systèmes d’armes spatiaux
anti-missiles et anti-satellites font l'objet de recherche et développement. La
US Air Force prévoit les premiers essais du système d'armes lasers basés dans
l'espace (Space Based Laser, SBL) entre 2005 et 2010. L'espace est voué
à la militarisation, tant il s'est "industrialisé" et est devenu un
enjeu stratégique du maintien du leadership des Etats-Unis. Les industries
spatiales accroissent au rythme annuel de 20%, d'ici 2010 il y aura près de
2000 satellites opérant en orbite (600 aujourd'hui, dont 50% appartiennent aux
compagnies et gouvernement américains). En 2020 l'industrie spatiale US
produira entre 10 et 15% du Produit Intérieur Brut américain.
II - Les
enjeux et défis de la NMD pour les Européens
Le débat
au sein de l'OTAN n'a eu lieu que tardivement au début de l'année 2000
lors du sommet de Munich. Mais depuis la question est considérée comme
"une des questions les plus importantes" de l'Alliance Atlantique. Les
préoccupations mises en avant par les Européens sont :
- le
risque de découplage entre les Etats-Unis et l'Europe
-
l'affaiblissement de la dissuasion
-
l'érosion du régime de désarmement et de maîtrise des armements.
Le
découplage peut exister si la NMD aboutit à protéger les Etats-Unis et à
exposer les Européens à des menaces proches (Russie, Moyen Orient). Le
découplage peut prendre également la forme d'une "division du
travail" caricatural : les Etats-Unis dominant le high-ground
aérospatial et les Européens cantonnés à l'expéditionnaire au boots on
the ground. Les Européens craignent également une remise en cause d'une
architecture de sécurité fondée sur la négociation politique et le droit
international dont le régime d'arms control était un pilier. Les
Etats-Unis rétorquent que la protection contre une attaque NBC les rend plus
capables d'intervenir en Europe et dans les zones d'interventions communes. Par
ailleurs ils envisagent d'étendre le système à l'Europe, notamment par le
relai des systèmes TMD. Richard Armitage, conseiller de Bush pendant la
campagne électorale, a suggéré de faire évoluer la NMD vers un système
couvrant les pays alliés en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, la National
Missile Defense devenant Allied Missile Defense.
Or, les
Européens ne sont pas forcément prêts à accepter une couverture antimissiles
américaine, autant pour des raisons politiques que stratégiques. Il s'agit
d'éviter le démantèlement du régime d'arms control tant que
l'alternative consensuelle politique n'a pas été trouvée. Lors du sommet du
G7 de juillet 2000 les Européens présents ont fait état, avec le Japon, de
leur "profonde préoccupation" quant aux effets déstabilisateurs de
la NMD sur les efforts de non-prolifération et ont appelé à la
"préservation et au renforcement" du traité ABM. Du point de vue
stratégique, les Européens veulent éviter une mise sous-tutelle américaine
doctrinale et capacitaire (C4ISR, maîtrise technologique).
Cependant,
le paradoxe demeure que si les Européens s'opposent à la NMD, ils sont
impliqués dans le développement de l'antimissiles par le biais de la TMD.
L'Allemagne et l'Italie coopèrent avec les Etats-Unis pour le programme MEADS
(basé au sol, haute couche, successeur du Patriot). La France et la
Grande Bretagne sont engagés aux côtés de l'Italie dans le programme de TMD
navale Principal Anti-Air Missile Defence, qui inclut le système Aster
d'EADS. Depuis 1999 l'OTAN mène des études de faisabilité sur le
développement de systèmes TMD haute et basse altitudes, combinant des sites au
sol, des moyens navals, aériens et satellitaires. Les options navale et
aérienne (Extended Air Defense, EAD) visant à contrer une attaque limitée de
missiles peu sophistiqués semble être l'option favorisée, et la décision de
développement est envisageable d'ici 2004. L'implication dans les programmes
TMD et les retombées commerciales potentiellement énormes (notamment en Asie
et au Moyen Orient), explique l'ambiguïté des deux principaux acteurs
européens dont la dissuasion sera pourtant "dégradée" par NMD, la
Grande Bretagne et la France. Les Britanniques n'ont pas donné officiellement
leur accord pour abriter un site radars sur leur territoire à Fylingdales. Les
opposants au déploiement estiment qu'un tel site exposerait la Grande Bretagne
à une attaque d'un acteur "rogue" qui ne pourrait pas attaquer les
Etats-Unis trop bien protégés. La France s'oppose à une option NMD qui
remettrait en cause le traité ABM et l'équilibre nucléaire. A ce jour le
système NMD envisagé ne met pas en cause directement la dissuasion française
qui repose sur un arsenal sophistiqué disposant de systèmes ALAP performants.
A terme
c'est non seulement le "faible au fort" (l'asymptote de l'asymétrie!)
qui est en cause mais également la dissuasion classique elle même. Ainsi le
sénateur Joseph Biden estime que les Etats-Unis doivent encourager la
proposition russe de développer un système antimissiles Russie-OTAN parce
qu'il "paverait la route vers un changement à l'échelle mondiale de la
pure dissuasion vers un consensus pour un mélange d'attaque et de
défense".
Conclusion
L'insertion
des Européens dans une option unilatérale américaine pensée dans le cadre
d'une stratégie de domination systémique mondiale est un paradoxe. A priori
les Européens auraient raison de s'inquiéter d'une nouvelle course aux
armements de destruction massive dans leur voisinage, plutôt que de participer
au shaping the world selon les normes et intérêts américains. Même en
reconnaissant que les intérêts communs sont forts, on peut difficilement
admettre que les seuls critères qui dictent les Européens dans leur position
sur la NMD se réduisent aux intérêts commerciaux (l'antimissiles comme
nouveau marché) et au suivisme faute d'alternative stratégique.
C'est un
exercice périlleux que de militer en faveur de la préservation du régime de
la maîtrise de l'armement tout en contribuant avec la TMD à la course aux
armements. Par ailleurs les possibilités techniques de la TMD l'investissent
d'un statut stratégique et dégradent tout autant que la NMD la valeur de la
dissuasion dans le continuum de la maîtrise de la violence. Les Européens
souhaitent-ils vraiment s'engager dans une orientation purement capacitaire qui
sera inévitablement jugée comme un facteur de menace par ses voisins du Sud et
de l'Est ? Vont-ils renoncer au langage politique commun fondement de la
dissuasion mais aussi du système de sécurité collective et du droit
international ? L'enjeu considérable de la question mériterait un débat plus
ouvert (via les instances parlementaires) et moins atomisé au sein de la
communauté européenne.
Dernières
publications :
Saïda
Bédar (sous la direction), Globalisation : nouvelle frontière du leadership
américain?, Le débat stratégique américain 1999-2000, Cahier d'études
stratégiques 28, CIRPES, Paris, 2000.
Saïda
Bédar, "La stratégie américaine entre libéralisme globalisé et
militarisation", in Les Etats-Unis s'en vont-ils en guerre ?, GRIP,
éditions complexe, Bruxelles, 2000.
Saïda
Bédar, L'asymétrie de l'Intifada à NMD, Le Débat stratégique, CIRPES,
N° 53, Novembre 2000.
Saïda
Bédar, La dominance informationnelle comme paradigme central de la
stratégie américaine, séminaire ADEST, décembre 2000, http://www.upmf-grenoble.fr/adest/seminaires/index.html
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