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La maitrise de l'information
Naissance et essor d'une doctrine stratégique

par Vincent Troin,
Cet article est paru dans Géopolitique des Etats-Unis, in Revue Française de Géopolitique, n° 1, 2003

Les développements récents des moyens de communication (caméras numériques, téléphones satellites, Internet…) qui transmettent l’information en temps réel et permettent d’alléger sensiblement le poids du matériel du reporter sur le terrain compliquent la tâche des autorités politiques et militaires ayant en charge la conduite d’interventions armées extra territoriales. Afin d’empêcher que ne filtrent des informations « sensibles », il faut impérativement que ces dites autorités s’imposent comme source d’information obligée des journalistes. Dans ce but, et sans paraître faire de la rétention d’information, le Gouvernement américain a construit, au fil de son expérience des opérations extérieures, un arsenal doctrinal et juridique conséquent.

Depuis une vingtaine d’années, et si l’on excepte la très singulière (première ?) Guerre du Golfe, les États-Unis n’ont pas participé à des conflits directs contre un autre belligérant. En revanche, ils ont pris une part active dans des opérations dites de « maintien », de « renforcement » ou de « restauration » de la paix ; dans des interventions à « vocation coercitive » ou bien ont réalisé localement des frappes ponctuelles, dites « préventives ». Ce changement de conception de l’engagement des forces entraîne un changement de nature dans le discours des autorités politiques et militaires, enjointes de justifier un engagement apparaissant comme optionnel aux yeux de l’opinion.

La période historique considérée a aussi été celle de l’explosion des moyens de communication, d’information et des métiers qui y sont liés. Les militaires n’ont pas tardé à s’adapter à cette véritable révolution qui a vu l’apparition d’une cinquième dimension du champ de bataille1 : la dimension de l’Information2. Ayant rapidement saisi l’importance de la maîtrise de l’information dans ce nouvel environnement, ils ont pu s’attacher à l’élaboration de doctrines d’emploi visant à s’assurer, selon des procédés distinctifs, la maîtrise des volontés adverses et amies. La courte étude qui suit se propose de revenir sur les fondements historiques, juridiques et culturels de cette doctrine américaine, au moyen d’exemples contemporains.

Les interventions américaine au Viêtnam et britannique aux Malouines

Si Napoléon confessait que « Quatre gazettes font plus de tort que 100 000 soldats en campagne », il aura néanmoins fallu attendre le début du XXe siècle pour que le poids de l’opinion soit considéré comme un facteur déterminant de la conduite et de l’issue d’un conflit. Les deux conflits mondiaux ont ainsi démontré que le moral de l’opinion permet les conditions de la victoire : tolérance d’un conflit long et meurtrier, foi dans les alliés, en la proche victoire. Selon Gérard Chaliand, ces deux guerres ont apporté trois enseignements aux stratèges modernes : on ne peut briser le moral d’un adversaire motivé et bien encadré mais on peut en revanche influencer son propre camp, la jeunesse est la cible la plus payante de la propagande moderne, le rôle de la censure et de ce qui est divulgué est d’importance égale. Pourtant, il faudra attendre les années soixante et le second conflit viêtnamien pour que politiques et militaires saisissent à quel point une mauvaise maîtrise du moral de l’opinion peut entraîner consécutivement l’échec d’une campagne militaire.

La Guerre du Viêtnam est le premier conflit de l’histoire dont le public reçut des images directes, brutes et commentées heure par heure. Cet épisode constitue l’entrée de la guerre dans la médiatisation à outrance. On a pu constater, à cette occasion, les liens réciproques de causalité existant entre les phénomènes d’enlisement médiatique sur le terrain de l’opinion et d’enlisement militaire sur le terrain de la lutte guérilla / antiguérilla. Le pouvoir et l’impact des images télévisées sur les consciences, déclenchant un vaste mouvement de protestation antimilitariste et pacifiste, ont fait prendre conscience aux médias et aux stratèges du poids politique des premiers et de leur influence sur la liberté d’action des seconds.

Depuis, les responsables politiques et militaires américains posent pour principe doctrinal de tout mettre en œuvre pour susciter le soutien de l’opinion publique lors d’interventions extérieures : afin d’éviter l’enlisement, il faut désormais que la guerre soit courte et que les dommages indirects causés par la couverture médiatique puissent être — dans ce laps de temps — réduits à leur plus simple expression. Il est acquis que les Britanniques ont à l’esprit cette priorité lorsqu’ils mettent en place, en avril 1982, leur intervention dans les îles Malouines. À cette occasion, on a pu voir les autorités restreindre l’accès au théâtre d’opération, contrôler les articles avant publication et interdire la présence de tout représentant de la presse étrangère. Cette attitude radicale a incontestablement constitué une erreur d’appréciation importante. En effet, un conflit déclenche un « appétit d’information » considérable de la part des populations. Et de manière réactive, la presse britannique, qui s’est sentie prise en otage, n’a pas hésité à faire des révélations sur les mouvements de troupes britanniques et sur les commandos, révélations qui ont coûté la vie à de nombreux soldats (D. Mercer).

Tirant les conclusions de cet échec relatif, les militaires américains vont s’efforcer d’affiner la recherche de la meilleure « présence absente » possible de la couverture médiatique d’un conflit. En découlent quelques préceptes qui demeurent toujours valides : le lieu de l’affrontement doit paraître irréel et nous être représenté sous forme de croquis géographiques abstraits sur lesquels sont succinctement tracées les positions des protagonistes. De cette façon, aucune prise de vue in situ n’a été diffusée des invasions américaines de la Grenade en 1983 (opération Urgent Fury) et de Panama six ans plus tard (opération Just Cause). On verra, à l’occasion du Kosovo, cette idée reprise avec la présentation visuelle au public du déroulement de la campagne militaire sous la forme d’un videogame avec photos et images satellites, caméras infrarouge, impact des frappes : toutes sortes de données techniques abstraites qui nourrissent l’imagination et contentent la curiosité des spectateurs.

Ces expériences successives, auxquelles il a participé plus ou moins directement, vont amener l’état-major américain, « plus gros producteur mondial » de doctrines militaires, à rechercher une stratégie qui montre la force sans l’employer à fond. Cette réflexion accouche de la doctrine américaine du « zéro mort », à propos de laquelle on ne sait fréquemment pas qu’elle a, outre le but de limiter les pertes de son camp, également vocation à diminuer la durée du conflit et à chercher la neutralisation de l’adversaire sans le tuer. La doctrine du « zéro mort », dont on a abondamment parlé durant le Kosovo, fait partie de ce que les Américains appellent, reprenant une expression soviétique, « la révolution dans les affaires militaires », qui consiste à substituer le primat de la maîtrise de l’information à celui de la destruction clausewitzienne de l’ennemi.

La télévision, ça sert aussi à faire la guerre

Si l’on prend l’exemple récent de l’intervention occidentale dans les crises qui ont secoué la péninsule balkanique et ont conduit à l’explosion de la fédération yougoslave, aucun intérêt vital n’a été directement menacé : ni les territoires, ni les habitants des États de l’Alliance. La Bosnie et le Kosovo ont été, pour les puissances occidentales, des guerres optionnelles. Ces proches événements ont montré que la notion de bataille pour était devenue fondamentale. Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire de présenter à l’opinion une cause juste (humanitaire bien souvent) et des valeurs à défendre, qui sous-tendent la légitimité de l’intervention, pour emporter la bienveillance de l’opinion, sinon pour éviter un retournement de l’opinion. Le pouvoir politique et le vecteur diplomatique doivent prouver aux citoyens que tous les moyens ont été utilisés afin d’éviter l’affrontement militaire. Les médias (au premier rang desquels la télévision) sont les instruments privilégiés de ce nécessaire processus de persuasion.

Le traitement médiatique des guerres de Bosnie et du Kosovo a accordé un statut particulier aux images de réfugiés et de prisonniers, le commentaire décrivant une « catastrophe humanitaire » et un « génocide » venant à l’appui d’images de populations en détresse. Durant la crise bosniaque, les chaînes de télévision ont massivement ouvert le micro aux ONG pour leur permettre de dénoncer des situations humanitaires ou humaines insupportables. Les autorités politiques ont alors été contraintes, pour satisfaire l’opinion, d’accélérer l’imminence de l’intervention militaire. Retenant la leçon, ces autorités ont, pour ainsi dire, « devancé l’appel » pendant la crise du Kosovo puisqu’elle se sont fait elles-mêmes les portes-parole scandalisés des réfugiés ou des peuples martyrs.

La télévision est un excellent moyen pour faire passer au plus grand nombre un message fort. C’est la première analyse faite par les militaires dans le cadre de leur réflexion sur le fonctionnement des médias. Cette analyse en appelle d’autres. En période de conflit, les médias consomment des informations à un rythme effréné. Une information qui, en temps de paix, a une durée de validité de deux mois voit sa durée de vie ramenée à deux minutes en temps de crise. Or, en temps de crise, il existe des moments où il ne se passe rien. La difficulté pour les autorités responsables de la conduite de l’intervention vient de la propension des rumeurs à naître avec célérité. Ces mêmes rumeurs qu’il faut ensuite passer son temps à discréditer. Mais n’est-il pas préférable pour les autorités de n’avoir à démentir que des fausses rumeurs afin d’éviter d’être questionnées sur des points que l’on aurait préféré ne pas aborder ?

Cependant, le recours à cet artifice n’est pas toujours nécessaire. Pensons ainsi à la Guerre du Golfe, au cours de laquelle les moyens médiatiques modernes ont permis au public un accès direct à « l’histoire en train de se faire ». N’est-ce pas une simple illusion ? Les militaires ont utilisé la tendance naturelle des médias à avoir le culte de l’immédiateté et de l’image. Privé d’images, étant dans l’incapacité de montrer quoi que soit puisque les militaires avaient tari la source, le dispositif audiovisuel mis en place devient lui-même information car il n’y a pas d’information.

Le besoin vital des médias est de pouvoir disposer à loisir de « grain à moudre », c’est-à-dire de sujets ou d’images à diffuser. Dans le cas des chaînes d’information (CNN, Fox News, LCI), le direct continu créé le sentiment qu’il ne faut pas décrocher, de peur que, justement, quelque chose d’important ne se produise pendant ce laps de temps. Ce phénomène de direct entraîne une surabondance extrême des informations, une surinformation, qui crée elle-même la forme moderne de la censure. Désormais, en temps de guerre, un fait est vrai non parce qu’il obéit à des critères objectifs et qu’il a été soumis à vérification, mais parce que d’autres médias répètent les mêmes affirmations, renforçant leur véracité aux yeux du public. La répétition se substitue ainsi à la démonstration.

L’un des grands mouvements de la réflexion des militaires sur les images de guerre et leur réception par le public a trait à la question de la représentation. En effet, la guerre se fait désormais en intégrant le point de vue du spectateur. Jean Baudrillard, pour parler de la Guerre du Golfe, a dit de manière célèbre et controversée dans La Guerre du Golfe n’aura pas lieu (Paris, Galilée, 1992) : « À force de rejouer sur nos écrans le déroulement d’une guerre, nous avons ôté à la guerre toute chance d’avoir lieu, ce qui n’a jamais commencé prend fin sans avoir eu lieu » (p. 29). Il s’est passé sensiblement la même chose en ex-Yougoslavie, où la litanie télévisuelle sur les méfaits serbes, sur le despote Milosevic ou sur l’épuration ethnique qui a précédé l’intervention a totalement anesthésié les consciences. L’intervention avait déjà eu lieu dans nos têtes avant même qu’elle ne se produise. En réalité, nos oreilles avaient été minutieusement préparées à ce qu’allaient voir nos yeux, créant une illusion de concordance qui a fait apparaître l’intervention de l’Alliance comme une action préalablement argumentée, rationnelle.

L’appui du droit

Il est important, pour des esprits européens, de comprendre que dans le même temps qu’elle manifeste sa propension naturelle à l’action missionnaire et civilisationnelle, l’idéologie américaine prône la non-intervention de l’État dans le processus de l’opinion ou des convictions politiques des citoyens. Aussi étrange que cela puisse paraître, ces deux mouvements, inspirés par la constitution des États-Unis, ne sont nullement antinomiques.

Il en découle premièrement que le modèle américain se caractérise par un principe d’illégalité de la censure. Ce qui se traduit logiquement par l’absence de tout texte législatif autorisant les pouvoirs publics ou l’état-major à pratiquer la censure. Celle-ci s’exercerait tacitement par chaque individu, de manière spontanée, dans la conscience de « l’intérêt supérieur de la nation ».

La deuxième originalité du système américain réside dans une évolution qui s’est dessinée après l’invasion de la Grenade en 1983. En l’absence d’une juridiction spéciale pouvant être appliquée en temps de guerre et devant le refus absolu de reconduire la politique menée au Viêtnam, la presse et le haut commandement américain ont établi un certain nombre de règles de conduite. Ces règles, contractuelles, vont trouver leur application dans les crises postérieures de Panama ou du Golfe et constituent toujours à l’heure actuelle, et hormis les récentes dispositions spéciales prises pour lutter contre les groupes terroristes, les fondements juridiques de la conduite des opérations militaires américaines.

Trois fondements juridiques, à ce titre, méritent d’être mentionnés. Le premier est un texte intitulé « A Statement of Principle on Press Access to Military Operations », voté le 10 janvier 1984. Il affirme la nécessité de la présence des médias lors des opérations militaires américaines, cette présence devant être préalablement programmée avec tous les protagonistes. Le deuxième fondement est le nom même d’une commission de consultation ayant travaillé en février 1984, connue sous le nom CJCS (Chairman on the Joint Chief to Staff) Media-Military Relations Panel. Trois recommandations ont été faites par cette commission : en cas de nécessité militaire de restriction de la liberté des médias, il faut leur faciliter l’accès aux informations par un dispositif de pool (pour deux raisons : sécurité des journalistes et protection des informations sensibles) et le limiter au temps strictement nécessaire ; cet accès des journalistes aux opérations militaires est garanti s’ils adhèrent aux ground rules et aux security guidelines établies par les militaires ; ces règles doivent être adaptées à chaque opération et toute violation entraîne l’exclusion du correspondant. Le troisième et dernier fondement concerne deux textes adoptés en janvier 1991 lors de la crise du Golfe : Operation Desert Shield Ground Rules et Guidelines for News Media affirment que l’information doit être assumée comme une des obligations du commandement militaire, au même titre que les opérations de troupes ou d’aviation proprement dites (V. Volkoff).

Ces fondements juridiques sont tous des textes de circonstance qui font aujourd’hui jurisprudence. Ils constituent autant de procédures de gestion de l’information et des médias. La juridiction américaine en matière d’opération de « maîtrise de l’information » donne une « philosophie » qui influence les doctrines des autres pays, comme en témoigne la terminologie et les concepts, entièrement américains. Les trois plus importants, tels que définis par François Chauvancy, sont : le GIE, le MIE et la « guerre du commandement ». Le GIE (Global Information Environnement) est l’ensemble des individus ou des systèmes qui élaborent et diffusent l’information aux cibles nationales ou internationales. Le MIE (Military Information Environnement) regroupe les systèmes d’informations, amicaux ou adverses, qui soutiennent ou influencent significativement une opération militaire spécifique. Enfin, la « guerre du commandement » a pour objectif d’influencer l’adversaire, de dégrader ou de détruire ses capacités de commandement.

Les trois concepts s’articulent au sein de la stratégie d’influence, qui est à rapprocher de l’Information Warfare, chère aux époux Toffler. À partir d’un environnement informationnel maîtrisé, la stratégie d’influence vise à construire une réalité favorable à sa propre prise de décision et défavorable à la prise de décision adverse.

Présentation d’une opération de maîtrise de l’information type

Ce type d’opération comprend schématiquement deux finalités majeures : saper le moral et la volonté de l’adversaire afin de le dissuader de tout affrontement physique, puis « façonner le théâtre d’opération », pour reprendre une expression typiquement militaire, afin d’établir les conditions de la réussite. Dans les deux cas, la maîtrise du tempo, du rythme de l’opération est la condition première de la victoire : il est toujours plus difficile de devoir prendre des décisions importantes sous la contrainte et l’urgence. C’est précisément à cela que doit être réduit l’adversaire lors d’une opération d’information. Néanmoins, dans le déroulement d’un conflit, une opération d’information ne peut en aucune façon assurer à elle seule les conditions de la victoire. Lors de la conduite de la crise du Kosovo par l’OTAN, les opérations d’information ont été couplées avec le recours à la diplomatie dite « coercitive », au moyen de la puissance aérienne. Selon la définition apportée par Thomas C. Schelling, la diplomatie coercitive correspond à « une menace et / ou à un emploi volontairement limité et graduel de la puissance militaire afin de persuader un adversaire de mettre un terme à une action en cours, de revenir au statu quo antérieur ou de l’obliger à une action qu’il juge indésirable ». Il s’agit d’influencer le comportement de certains acteurs, de contraindre leurs choix. Ce ne sont pas les dommages eux-mêmes qui comptent mais leur impact sur le comportement ou le moral de l’adversaire.

Voilà pour l’ennemi. En ce qui concerne le camp ami, les destinataires des messages peuvent être de trois ordres : les opinions, les forces armées et les décideurs politiques. On pourrait y ajouter une quatrième catégorie, quelque peu particulière, les leaders d’opinion. Les « meneurs » d’opinion (que sont les agences de relations publiques, les Think tanks ou d’autres organisations et associations) permettent à l’« opinion éclairée » de former son jugement. Cette opinion éclairée sur laquelle les leaders d’opinion exercent leur influence est constituée par les médias, les partis politiques, les institutions religieuses, les syndicats ou les associations (actuellement, une partie de l’opinion la plus engagée dans la vie publique acquiert de l’importance avec l’essor d’Internet). À charge, ensuite, à l’opinion éclairée de « projeter ses lumières » sur le reste de l’opinion.

Intéressons-nous maintenant aux moyens d’action mis en œuvre. François Géré présente trois thèmes considérés comme immuables, depuis le Viêtnam, dans l’argumentation américaine. Il est étonnant de voir à quel point cette rhétorique se rapproche de celle développée pendant la Guerre du Kosovo, mais aussi de celle présentée à l’encontre des groupes terroristes ou de l’« Axe du Mal ».

  • L’ennemi, c’est le mal à combattre. Ce thème illustre la résurrection de l’« esprit de croisade » propre à l’opinion et à la culture des États-Unis. Dans cet ordre d’idées s’intercale l’utilisation des expressions « boucliers humains » en Irak et au Kosovo, « camps » en Bosnie et « charniers » au Kosovo.
  • La guerre que l’on mène est une guerre juste. En lien avec le premier thème énoncé, celui-ci traduit un impératif catégorique : il est inacceptable de ne pas réagir face à une situation jugée insupportable. Cette thématique avait recours à un argument jusqu’alors imparable : nous agissons avec l’aval des Nations unies. Les États-Unis ont montré très récemment à plusieurs reprises leur volonté de se défaire d’un tel ordre mondial.
  • La guerre que l’on conduit est propre. Dans cette optique, les images de bombardements sont exactes mais elles restent très techniques, laissent à voir des objectifs lointains et dépersonnalisés (pas d’hommes mais une « cible »). Le message est toujours le même : l’objectif a été atteint, la mission est réussie.

Désormais, on pourrait se demander si le haut niveau technologique d’une attaque n’est pas devenu du même coup sa garantie morale et légale : le thème de « guerre propre » est en train de dépasser en valeur le principe de « guerre juste ».

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Premièrement, la philosophie américaine du contrôle de l’information que nous avons tenté de présenter peut être résumée en trois points : le contrôle à la source (les pools pour les journalistes autorisés), la saturation des médias (face à une machine avide d’images, d’infos et de sensationnel, l’état-major n’a aucun mal à faire passer ce qu’il souhaite laisser voir), les contradictions internes à la machine de l’information (la concurrence des médias dans l’obtention des « scoop » et la diffusion d’informations contradictoires qui en découle est l’un des mécanismes sur lesquels s’appuie la politique d’information des états-majors). En dépit de la révolution militaire dans le domaine de la maîtrise des systèmes d’information, il reste, et il restera encore longtemps impossible de gagner une guerre sans la faire physiquement.

Deuxièmement, nous avons pu constater qu’un glissement s’était produit dans la communication des institutions en période de crise. Désormais, tout ne doit pas seulement pouvoir être montré, tout est fait pour l’être. Le bien ne sera plus inspiré par ce qui est communiqué, la figure du bien passe par le fait même de communiquer : ne pas dévoiler, c’est cacher. Les développements des conflits récents ont illustré la mutation de l’information en un produit de consommation courante qui se pense, s’élabore et se vend selon des principes relevant davantage du marketing ou de la publicité que de la pure déontologie journalistique. L’usage systématique du mot « crise », pour une grande part emprunté à la terminologie économique moderne via le lexique médical, pour décrire une situation de conflit armé est une preuve supplémentaire de la réalité de ces liens. Le citoyen devant sa télévision est ainsi devenu un consommateur de programmes, de journaux télévisés, de crises et de conflits auxquels il assiste, pour ainsi dire, en direct. Ce citoyen consommateur est donc naturellement prompt à s’enflammer pour des conflits dont il ne saisit pas tous les enjeux mais dont on lui présente les éléments les plus sulfureux, les plus atroces : les plus profondément médiatiques. Impliqué dans ces événements dont il est le « témoin », le citoyen signe un chèque en blanc au politique pour qu’il mette fin, là à ces tueries, ici à ces répressions militaires, ailleurs à ces régimes dictatoriaux.

Par rapport au Viêtnam, où le robinet d’informations avait été entièrement ouvert et aux Malouines, où il s’était trouvé complètement fermé, on pense avoir trouvé le bon débit en ex-Yougoslavie en profitant de l’effet de télévision continue, comme on l’avait fait dans le Golfe. La nouveauté apportée par la Bosnie et le Kosovo est la découverte par spectateurs et téléspectateurs d’une planète complexe, en lieu et place d’une représentation du monde simplifiée depuis des années en deux blocs. L’opinion s’en trouve « déboussolée » et très vite on lui propose une nouvelle carte du monde, aussi simple que la précédente mais différente, dans laquelle on retrouve une nouvelle bipolarité : les États de l’ouest face aux autres, qu’ils soient « de l’Est », « du sud » ou « voyous ». Il faudra cependant attendre un peu pour voir si cette tendance, initiée par le conflit bosniaque, prolongée par la crise du Kosovo et réactivée au gré des menaces terroristes islamistes, se confirme.

La probabilité est forte en ce qui concerne les doctrines et principes stratégiques théoriques. En revanche, rien n’est moins sûr pour tout ce qui a trait aux modes opératoires pratiques. Si les États-Unis souhaitent partager le fardeau financier et la pression médiatique en matière d’opérations de sécurité et de police à l’échelle mondiale, il est clair que l’Europe doit se doter, quant à elle, très rapidement d’une armée efficace et de moyens suffisants si elle veut réellement se dégager, ainsi qu’elle semble le vouloir, de sa dépendance doctrinale et décisionnelle vis-à-vis des États-Unis.

Vincent TROIN

  • Notes

          1 - Traditionnellement, l’armée distingue les dimensions terre, mer, air et espace.

          2 - Casoar n° 52

  • Références bibliographiques

Chaliand Gérard, La persuasion de masse. Guerre psychologique, guerre médiatique, Paris, Robert Laffont, 1992, 232 p.

Chauvancy François, « La stratégie d’influence par la maîtrise de l’information », dossier spécial CASOAR, n°52, 1er trimestre 1999.

Chomsky Noam, Le nouvel humanisme militaire — leçons du Kosovo, Paris, Éditions Page Deux, 2000, 259 p.

Combelles-Siegel Pascale, Targeting Bosnia : Integrating Information Activities in Peace Operations, Washington DC, National Defense University Press, 1998.

Gere François, La guerre psychologique, Paris, Économica, 1997, 423 p.

Libicky Martin C, What is Information Warfare ?, Washington, National defense University, Institute for National Strategy Studies, 1996.

Mercer Derrick, The Fog of War, Londres, Heinemann, 1987.

Schelling, Thomas C, Arms and Influence, New Haven, CT, Yale University Press, 1996, 462 p.

Virilio Paul, Esthétique de la disparition, Paris, Galilée, 1989, 137 p.

Volkoff Vladimir, Petite histoire de la désinformation, Monaco, Éditions du Rocher, 1999, 284 p.





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Après 20 h, After eight




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