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Les théologiens ou les juristes ont médité pendant des siècles sur la légitimité du tyrannicide ou du régicide et les philosophes ont toujours cherché à distinguer une violence politique juste et injuste. Pourtant, on sait qu’il a fallu attendre la Révolution française pour qu’apparaisse le mot de terrorisme (au sens de.Terreur d’État) et la fin du XIXe siècle pour que l’activité de groupes « subversifs » ou indépendantistes violents soit juridiquement et politiquement désignée par ce vocable infamant. Qui sont, alors, les premiers terroristes organisés ? Il n’est pas difficile de leur trouver des ancêtres. Les zélotes ? Cette secte juive du début de notre ère assassinait occupants romains ou Hébreux modérés, en utilisant un poignard court, le sicaria, qui a donné notre mot sicaire. Étaient-ce les Hashishins (qui, eux, nous donnent bien sûr « Assassin ») ? De la fin du XIe au milieu du XIIe siècle, ces shiites, aux ordres du Vieux de la Montagne, réfugié dans sa forteresse d’Alamut en Iran, exécutaient Croisés et de Turcs seldjoukides sunnites. Les deux sectes pratiquaient déjà l’attentat suicide. Faut-il chercher des ancêtres des terroristes dans des sociétés d’initiés exotiques vouées à l’assassinat, Thugs en Inde, hommes léopards, en Afrique ? Plus près de nous, il y eut toutes sortes de conspirateurs armés, tels les « charbonniers » européens du XIXe siècle. Ces républicains organisés en sociétés secrètes luttaient pour les idées libérales et contre l’absolutisme autrichien. Faut-il les qualifier de révolutionnaires, de comploteurs, de terroristes ? Pour répondre, on laissera ici de côté la question du terrorisme d’État, l’emploi de la terreur par l’appareil d’État contre sa propre population ou celle des territoires qu’il contrôle. Nous nous en tiendrons au terrorisme au sens moderne : celui du faible, qui s’en prend généralement à l’État et, dans tous les cas n’en a ni les attributs, ni les moyens. Il se caractérise par la stratégie des trois S :
Le terrorisme séculaire Le terrorisme ne se résume ni à l’emploi de la violence politique pour éliminer un adversaire, ni à la recherche d’un effet psychologique (la terreur), ni à une méthode (« lâche et aveugle », s’en prendre à des civils, etc.). Il suppose une équation plus longue : violence plus idée, plus organisation, plus propagande, etc. et cette équation n’est constituée que dans des circonstances historiques précises. S’il faut fixer une date de naissance incontestée, ce sera 1878. l’assassinat du gouverneur de Saint-Pétersbourg par une populiste russe du groupe Narodnaia Volia (La volonté du peuple). Les « narodnystes », qui, en 1881, réussiront à tuer le tsar Alexandre II et qu’on appelle souvent improprement « nihilistes », ont inspiré les Démons de Dostoïevski. Toutes les composantes du terrorisme moderne y sont : la bombe, le pistolet et le manifeste, une idéologie qui justifie l’assassinat des puissants afin de provoquer l’effondrement du Système, une structure clandestine quasi sectaire, et comme le dit Camus la volonté de « tuer une idée » en tuant un homme. Les premiers terroristes russes ne s’attaquent qu’aux représentants de l’autocratie, et s’efforcent d’épargner le sang innocent. On cite souvent le cas de Kaliayev : en 1905, au moment de lancer une bombe sur le prince Serge, il préféra y renoncer plutôt que de risquer de tuer les enfants qui accompagnaient sa victime. L’histoire fournira la trame des Justes de Camus. Leurs successeurs n’ont pas ces délicatesses. Ce sont certains anarchistes de la Belle Époque, partisans de « l’action directe », puis les terroristes de la seconde vague russe, celle des attentats des sociaux-révolutionnaires du début du XXe siècle. Les bombes sautent bientôt dans les cafés, les théâtres et les trains, tuant des femmes et des enfants. À ce stade, le terrorisme révolutionnaire du tournant du siècle reste encore un prolongement de l’assassinat politique ; ses partisans y voient un préalable à la Révolution universelle qu’ils attendent pour bientôt. Différents par leurs motivations identitaires, mais aussi plus proches de la guerre ou de la guérilla par leur forme, apparaissent les premiers terrorismes nationaux ou indépendantistes. Ainsi, l’Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (O.R.I.M) fondée en 1893 lutte contre l’occupation ottomane, tente d’internationaliser le conflit et de radicaliser les relations entre les communautés. Elle kidnappe des Occidentaux, et suscite des insurrections nationales. En 1903, elle proclame même une très éphémère République de Krouchevo, vite réprimée. Dans les Balkans, d’autres groupes indépendantistes recourent à la violence clandestine contre des occupants étrangers et les Empires, parfois avec l’aide de soutiens de l’autre côté des frontières. Ainsi, l’organisation « Jeune Bosnie », responsable de l’attentat de Sarajevo en 1914, était commanditée par la Serbie. De son côté, l’I.RA, prolongement du Sinn Fein créé en 1902,. s’organise sur un modèle d’armée clandestine et se manifeste à visage découvert lors des Pâques sanglantes de Dublin en 1916. Récapitulons : anarchisme, indépendantisme, anticolonialisme, attentats aveugles, utilisation de relais idéologiques et des médias pour la propagande, mais aussi liens avec des internationales, des services secrets, des États terroristes : tout a été inventé dès l’époque de la Première Guerre mondiale de ce qui caractérise le terrorisme jusqu’au 11 Septembre 2001. . Entre technique et stratégie Pour autant, le terrorisme plus que séculaire n’a cessé d’évoluer. Ce sont d’abord les thèmes qui le nourrissent et les formes qu’il prend qui changent : un terrorisme révolutionnaire, celui des nihilistes et anarchistes du XIXe siècle, puis un terrorisme indépendantiste ou nationaliste, un terrorisme instrumental, souvent international, utilisé comme moyen de pression sur un État, un terrorisme, rouge, noir ou vert aux couleurs de l’Islam…Voici maintenant des terrorismes mystiques voire apocalyptiques, tel celui des sectes, des terrorismes mafieux, des terrorismes inspirés par toutes les causes, les animaux, la Nature, ... C’est aussi le statut du terrorisme qui est bouleversé. Pour les uns, il est d’abord une protestation sanglante. Suivant la cause qu’il soutient, ils y voient une pathologie ou la riposte à une violence initiale d’un Pouvoir toujours mauvais. Pour les autres, il tient lieu de guerre, de guérilla ou de révolution à qui manque d’armes, d’armées ou d’appui des masses. Dans tous les cas, qu’il tente d’accélérer (ou d’empêcher) la révolution ou la libération, qu’il prétende réveiller le peuple ou relayer d’autres acteurs, un État, un parti, un mouvement, qu’il soit délire idéologique ou froide stratégie, le terrorisme reste un préalable ou un complément. Jusqu’à présent, ou bien le terrorisme échouait, ou bien, lorsque ses buts étaient partiellement ou totalement accomplis, on ne savait jamais s’il fallait en attribuer le mérite à l’efficacité de sa violence ou à celles d’autres forces politiques avec qui était en synergie. Les bombes du groupe Stern ont-elles contribué à la création d’Israël et celles du FLN à l’indépendance de l’Algérie ? Les prises d’otages de l’OLP ont-elles favorisé la reconnaissance de l’État palestinien ? Tout cela serait-il advenu de toutes façons, même sans bombes ni morts innocents ? On pouvait en débattre tant que le terrorisme se mettait au service d’objectifs politiques plus ou moins réalistes, qui pouvaient obtenus par d’autres moyens : le renversement d’un régime, l’indépendance d’un territoire… C’est précisément ce qui vient de changer avec un terrorisme à objectifs illimités qui prétend établir le règne de Dieu sur Terre. Un terrorisme de prédication et d’expiation remplace un terrorisme de propagation et de révolution. Désormais, il s’affirme comme la forme paroxystique de la violence politique globale. À preuve : l’hyperpuissance américaine lui déclare la guerre. De la dissuasion envers une puissance symétrique, les U.S.A. se sont reconvertis à une politique de prévention d’un péril asymétrique, multiforme et omniprésent. Ceci implique l’anticipation de tous les dangers, dont le premier, l’hyperterrorisme et a pour conséquence d’alimenter le péril qu’on prétend éradiquer, en fournissant un objet à tous les ressentiments. À prévention sans frontière, guerre sans limites. Le chef d’état-major de l’armée américaine, le général Richard Myers vient de déclarer que « Le terrorisme est la première guerre mondiale de l’âge de l’information ». Le général ne croit pas si bien dire. Nous attendions une société de l’information grâce aux N.T.I.C. (nouvelles technologies de l’information et de la communication), il nous faudra nous habituer aux N.V.T.S. (Nouvelles Violences Techniques et Symboliques). Car technologique et symbolique, le terrorisme l’est au premier chef.
Revenons à la définition. Une constante : partout et toujours, le terroriste théorise : cet intellectuel prend les idées au sérieux, au point de tuer et d’être tué pour elles, Et quand il tue, il cherche encore à exprimer ou détruire des idées et des symboles. Comment l’idée devient-elle terreur, s’est-on souvent interrogé. Demandons-nous plutôt comment le terrorisme traduit l’idée. Car,, s’il mobilise des moyens en vue d’une fin et des messages en vue d’un effet, il lui faut des méthodes, des vecteurs et des panoplies, des contraintes et des stratégies. D’où une logique. Pour la comprendre, il s’agira moins de ressasser une histoire des groupes ou des actes terroristes, que de comparer :
À travers les manifestations de la raison terroriste, se dessineront invariants et changements. Et peut-être aussi, se révéleront des pistes pour anticiper les terrorismes à venir.
Moyens d’action et de transmission Si la logique terroriste reflète des nécessités stratégiques, symboliques et techniques au moins autant que les idéologies et les objectifs historiques, il faut la penser dialectiquement, en une interaction toujours changeante avec les moyens adverses. C’est ce que démontre la façon dont ses moyens de destruction interagissent avec les forces adverses. Bombes à mèche contre guillotine, attaque d’avions contre bombardement, attentat suicide contre occupation de territoires : chaque fois un terrorisme différent suivant la technique. En attendant, peut-être, que s’impose le couple infernal : armes de destruction massive et cyberterrorisme contre surveillance planétaire. Mais le terrorisme requiert surtout des moyens de transmission, d’où d’autres oppositions. Cela vaut pour la transmission des idées dont il se réclame (les notions historiques, stratégiques et éthiques qui sont censées le justifier) ; c’est vrai de la transmission des identités, celle du groupe terroriste et celle du Sujet mythique qu’il veut représenter : le prolétariat, les opprimés, l’Ouma… Cela s’applique enfin à la transmission des messages terroristes, Ils sont l’enjeu de tactiques d’amplification et de détournement suivant le média prédominant en chaque époque. De la propagande par le fait au terrorisme spectacle, de l’opuscule pour groupuscule à l’attentat en mondovision, l’effet de la terreur se modifie en fonction de la presse à grand tirage, de la radio instantanée, ou la transmission cathodique des massacres. Ces trois modes de transmission, des idées (« pourquoi nous combattons »), des identités (« qui nous sommes ») et des messages (« ce que signifie notre acte »), s’interpénètrent à tel point que le terrorisme ne saurait être combattu que sur les trois fronts.
Le terrorisme est souvent pensé en termes militaires voire policiers : une activité violente à laquelle il faut mettre fin en arrêtant ou décourageant ses auteurs, comme le crime. Il est souvent aussi présenté en termes de pathologie : ce serait le symptôme d’une situation insupportable ou la dérive idéologique et violente d’une protestation liée à une cause réelle. Ce que traduit Vergés avec talent : « Un attentat est l’affleurement d’une contradiction, d’un conflit. Les poseurs de bombes sont en fait des poseurs de questions. » . Mais le raisonnement mène à une conclusion logique : on ne supprimerait le terrorisme qu’en supprimant ses causes : toutes les misères et les inégalités du monde. Il suffisait d’y penser ! Il nous semble plus urgent de chercher à comprendre comment naît, se propage et se développe le discours terroriste. Comprendre ne veut pas dire ici faire une critique morale ou théorique d’une idéologie, mais examiner concrètement le processus pour
F.B.Huyghe infostrategique@paris.com
Biographie :
François-Bernard Huyghe, écrivain, est docteur d’État en sciences politques
et habilité à diriger des recherches en sciences de l’information et de la
communication. Il enseigne la sociologie des médias au Celsa (Paris IV) et à l’École
de Guerre Économique. Il a notamment écrit " L’ennemi à l’ère
numérique " (P.U.F. 2001) et dirigé le numéro 52 de
Panoramiques " L’information c’est la guerre " ;
il anime l’Observatoire Européen d’Infostratégie (infostrategique@paris.com)
Le dernier livre de François-Bernard Huyghe
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