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Information et Stratégie
par Eric de La Maisonneuve - Juin 2001 

Entre l'information et la stratégie, il y a d’abord une intimité qui ressort aussi bien de leurs définitions que de la généalogie de la stratégie, mais également et sans doute plus aujourd’hui une rivalité, voire une contradiction, qui rend difficile, parfois impossible, l’exercice même de la stratégie, considérée dans sa généralité. Etudier l’évolution de ces relations information – stratégie devrait permettre de mieux comprendre la problématique nouvelle dans laquelle elles sont l’une et l’autre impliquées, elle-même déterminante de nos futurs socio-politiques.

 

"Art de la guerre", puis, par extension, de toute conflictualité, la stratégie dans son concept original est avant tout et de façon exhaustive " l'intelligence des rapports de force ". Dans cette compréhension du concept, l'information est présente sous son double aspect ; d'abord celui de la matière brute, celle des données du savoir et de la connaissance ; ensuite celui de la matière transformée en relation ou communication, c'est-à-dire modifiée par la finalité de toute information, qui est à la fois elle-même et son propre produit. Cette première approche permet de mettre en valeur le lien vital entre l’information et la stratégie : la première alimentant la seconde, celle-ci n’aura de réalité qu’en fonction du développement des moyens d’information, c’est-à-dire de la connaissance au sens le plus large.

 

Dans la préface qu’il a écrite pour présenter Stratégie, l’œuvre maîtresse de Liddell Hart, Lucien Poirier propose une analyse de la stratégie par " catégories " ; il distingue ainsi une " triade systémique " caractéristique de " tout système fonctionnel finalisé (qui) implique que ses éléments soient organisés pour produire, consommer, stocker, transformer et échanger de l’énergie ; pour produire, recevoir, stocker et communiquer de l’information, entre eux et avec l’extérieur. Energétique, information et organisation constituent les trois modes corrélés sous lesquels se manifeste le travail global du système militaire… " Ce qui laisse entendre que la stratégie comme système ne peut naître et s’exercer que dans l’équilibre de ses trois fonctions.

 

C’est en ayant présentes à l’esprit ces deux approches, celle du lien vital information – stratégie tel qu’il ressort de leurs définitions, et celle de la " triade systémique " décrite par Lucien Poirier, qu’on peut tenter d’esquisser à grands traits l’évolution du rapport information – stratégie de l’intimité à la rivalité.

 

 

I/ Argument fondamental de la stratégie

 

Il faut d’abord revenir sur la définition même de la stratégie pour constater que l'information, que ce soit dans son sens premier de " données " ou dans un sens plus élaboré de " relations ou de communication ", matière première dans le premier cas, enjeu dans le second, est sous ses diverses formes à la fois la cheville ouvrière et l’élément moteur de la stratégie conçue dans ses deux dimensions, celle de la pensée et celle de l'action.

 

L'information agit aux trois niveaux auxquels se situent la pensée puis l'action stratégique :

- au premier stade, celui de l'accumulation des données, du recueil des éléments de connaissance, puis de leur tri, de leur façonnage et de leur classement, comme le font aujourd'hui les services de renseignements ou les sociétés de médias.

- au second stade, où l'information alimente les différentes étapes de la démarche stratégique. Celle-ci n'est que " rapport ", c'est-à-dire relation entre des données, renseignements qui permettent d'organiser, de combiner des moyens, d'imaginer des procédés, de proposer des choix. A ce stade, il s'agit de déterminer des " possibles ", c'est-à-dire de classer des informations.

- au dernier stade, qui précède et accompagne l'action stratégique, il faut décider et conduire l’action proprement dite, c’est-à-dire convaincre et mobiliser d'un côté, surmonter et contraindre de l'autre, tous actes qui supposent que le flux d'information soit transformé en moyens, voire en système de communication.

 

À tous les stades, l'information est donc la matière première indispensable pour penser, préparer, puis conduire l'action stratégique. En outre, se situant au centre de la démarche stratégique, elle en devient elle-même l'enjeu ; si elle nourrit la stratégie par son argumentaire, elle donne à celui qui la possède (savoir et renseignement) et qui la maîtrise (analyse, démarche) un avantage concurrentiel déterminant.

 

 

II/ Évolutions historiques

 

Pour entreprendre l’analyse de l’évolution des relations information – stratégie, les réflexions de Lucien Poirier sont précieuses.

Initialement et dans les temps anciens, la " triade systémique " ne pouvait être mise en œuvre, les deux éléments moteurs – énergie et information – demeurant à un état embryonnaire tel qu’ils ne suffisaient pas à animer une " organisation ". Rareté de l’information (au sens du savoir) et précarité des systèmes de communication qui en découlait d’une part, formes primaires, élémentaires, purement physiques et limitées des sources d’énergie comme vecteurs de " force ", expliquent finalement l’inexistence de la " stratégie " au sens moderne du terme ; on ne parle alors que de " stratèges ", c’est-à-dire d’hommes exerçant en quelque sorte un " commandement " sur leurs semblables. Faute de connaissance sur les moyens, sur soi-même, sur l'environnement et surtout sur l'Autre, la stratégie était limitée à " l'art du commandement ", privilège du chef qui s'en remettait certes à ses propres forces, mais pour l'essentiel au destin sinon au hasard.

- au stade oral, l'information était réduite au discours dont la portée physique était limitée dans l'espace et dans le temps, comme le savoir était assujetti à la mémoire, donc à une transmission holistique.

- au premier stade écrit, l'information s'inscrit dans le temps au-delà du discours ; le savoir s’organise et se stratifie ; l'Histoire s'écrit. Mais elle reste entièrement soumise au système autoritaire et hiérarchique qui maîtrise l'espace et le temps et qui dispose de l'information.

 

 

III/ Première révolution de l’information

 

La stratégie comme système organisé ne naît vraiment que de la première révolution de l'information ; celle-ci est contemporaine des grandes inventions et des découvertes : celle de l'imprimerie bien sûr, mais aussi celle de la " technologie de l'armement " par l'arme à feu, et celle du " nouveau monde ", premier pas vers l'info-monde.

Cette révolution change totalement la donne dans l’ordre du politique : la naissance de l’Etat annonce la séparation du politique et du religieux, jusqu’alors confondus dans l’ordre féodal, ordre qui interdisait de distinguer entre information et vérité ; elle dégage donc un espace de " liberté intellectuelle " qui va permettre à la pensée rationnelle de se fixer et de s’étendre. réflexion beaucoup dans l'ordre philosophique avec la primauté du rationalisme. Ces deux éléments, l’Etat et le rationalisme, vont permettre la naissance de la stratégie moderne, le premier comme acteur et organisateur, le second comme moteur de la réflexion, l’un et l’autre se consacrant à ce qu’on appelle l’action collective, autrement dit la vie sociale, le bien commun, le service public, la gestion des ensembles… Ainsi se mettent en place les éléments constitutifs de la triade systémique.

 

Côté énergie, il s’agit de l’arme à feu et de ses développements ultérieurs, étroitement dépendants des " révolutions industrielles " successives (chemin de fer, moteur à explosion), dont l’importance dans le système stratégique dépendra étroitement de son association avec la fonction mobilité ; la combinaison feu – mobilité sera pendant trois siècles l’étalon de la " puissance ", l’élément surdéterminant de ce que nous appelons le " rapport de forces ", exprimé en termes de chars, canons, porte-avions, sous-marins, fusées...

 

Côté information, si le savoir progresse de façon magistrale à partir de cette époque, déclenchant les révolutions industrielles successives, il ne favorise aucune rupture en matière de communication, laquelle se contente d’accompagner le progrès technique (boussole et cartographie, gazettes et tracts, transmissions optiques, etc). Pour simplifier, le cheval reste jusqu’au milieu du 19ème siècle la référence en matière de communications. Le moteur (vapeur ou explosion) ne change pas fondamentalement le rapport stratégique entre énergie et information ; celle-ci reste assujettie à la force. Evidemment, l’information et son utilisation militaire progressent, mais pas de façon décisive : en 1918 comme d’ailleurs en 1945, ce sont bien " les forces armées " qui pèsent de tout leur poids dans la balance ; le discours du 18 juin n’a eu aucun impact sur l’opinion publique, et n’aurait eu aucun effet stratégique sans le débarquement et l’action des armées alliées. Jusqu’en 1945 au moins, la triade systémique est dominée par le facteur énergie.

 

Côté organisation, la période qui va des Traités de Westphalie au milieu du 20ème siècle se caractérise par le triomphe de la stratégie classique, comme science de l’organisation, comme capacité à mettre en œuvre des moyens au service de fins, donc à réaliser la synergie entre les fonctions stratégiques. Cette capacité se traduit essentiellement en termes militaires, car le rapport énergie – information, ou puissance – influence demeure en faveur de la première. Bien sûr, depuis la Révolution, les projets politiques ayant tendance à s’idéologiser cherchent à s’appuyer sur les capacités d’influence autant que sur les éléments de puissance, menant en quelque sorte deux guerres en parallèle, celle des militaires et celle de l’information, la persuasion morale ou intellectuelle renforçant la contrainte physique. Les régimes totalitaires, menant par définition des guerres totales, s’essayant à cette combinaison des genres pendant l’essentiel du 20ème siècle. Il s’agit en fait d’un transfert dans la triade stratégique du terme énergie, encore jugé trop aléatoire malgré les progrès techniques, au terme organisation ; autrement dit, du passage progressif de la stratégie considérée comme l’art de la guerre à la stratégie devenant science de l’organisation, du passage de la stratégie militaire à la stratégie civile, du passage de la " guerre classique " au " conflit " sous toutes ses formes, économiques, psychologiques, sociales, ethniques, religieuses…

 

Dans ce cadre nouveau, en raison de la transformation des buts politico-stratégiques d’enjeux strictement territoriaux vers des objectifs de nature idéologique, l’information a tendance à établir un raccourci entre les moyens et les fins, à sortir de la neutralité que sa faiblesse lui imposait de respecter, donc à s’autonomiser, à s’isoler du processus stratégique et – in fine – à créer sa propre logique. Elle reste évidemment la matière première de la stratégie, mais elle en devient de plus en plus l’enjeu. Pour reprendre la comparaison initiale, on est encore dans l’intimité, mais on n’est plus loin de la rivalité. Ce déséquilibre naissant est stigmatisé par Tzvetan Todorov : "Ayant compris que la conquête des terres et des hommes passe par celle de l'information et de la communication, les tyrannies du XXe siècle ont systématisé leur mainmise sur la mémoire et tenté de la contrôler jusque dans ces recoins les plus secrets. " (Mémoire du mal, tentation du bien, page 127, Robert Laffont, Paris, 2001).

 

Le dernier point qui semble décisif dans cette étude de la triade stratégique, c’est que depuis les origines, celle-ci a évolué dans un environnement politique et social constant. Certes, il y a eu la mutation de la Renaissance avec la création de l’Etat moderne ; mais cette mutation s’est faite toutes choses égales, c’est-à-dire sans que soit modifié l’unité de la société, son mode d’organisation et son type de structures verticales, autoritaires et hiérarchiques. La stratégie, en tant que processus d’organisation de l’action collective, restait dans la main du " pouvoir d’en haut ". Les révolutions industrielles successives, ayant de fortes exigences capitalistiques, seront toutes initiées et conduites par le haut ; elles confirment le pouvoir en renforçant le facteur énergétique, c’est-à-dire le poids du rapport des forces. Malgré les évolutions sensibles en trois siècles, on reste dans une même logique.

 

 

IV/ Seconde révolution de l’information

La seconde révolution de l'information va accentuer la propension de l'information à s’autonomiser, mais non plus au seul profit des systèmes structurés, autoritaires et hiérarchiques, mais de façon horizontale au niveau des individus et de leurs entreprises. La diffusion à un grand nombre de personnes (400 millions d’ordinateurs portables, plus d’un milliard de postes téléphoniques..) de moyens d’information, de relation et de communication enlève aux " pouvoirs " traditionnels le monopole de l’information, donc la garantie et le contrôle de l’ordre. Il s'ensuit une véritable inversion du processus hiérarchique, initié à partir du haut et ayant pour but de " faire exécuter " et atteindre les objectifs décidés au sommet. Toute l’information, quelle que fût son origine, était jusqu’alors assujettie à ce système centralisé vertical.

 

 

La diffusion du savoir, la démocratisation et l'appropriation de l'information, la banalisation de la communication vont à l'encontre de toutes les organisations sociales et politiques antérieures, fondées sur la verticalité.

 

D'argument ou moteur de la stratégie, l'information contemporaine en est devenue l'enjeu. Sa maîtrise est d'ores et déjà pleinement l'objectif commun de tous les acteurs du champ stratégique : les Etats bien sûr, mais aussi et de plus en plus les organisations, les entreprises, les sociétés diverses, les associations, les sectes...

 

Elle dispose désormais de son propre système, de son organisation autonome avec les médias, de son clergé avec les journalistes, et s’érige (tout en s'en défendant) comme un " pouvoir " concurrent des autres pouvoirs qui lui sont de fait subordonnés. C’est flagrant pour le politique qui n’a de légitimité que par l’information ; c’est vrai aussi de l’économique dont le développement passe par la maîtrise de la publicité, des circuits financiers, etc. tous éléments dépendants exclusivement des technologies de l’information.

 

*

 

Ainsi l’information impose-t-elle une emprise totale et permanente sur nos sociétés :

- par le haut selon les critères de la stratégie classique ;

- par le bas sous l'effet de la démocratisation et de la diffusion des moyens de communication ;

- par le milieu, pourrait-on dire, grâce au nouveau pouvoir d'influence des médias.

Elle inhibe en quelque sorte la stratégie construite sous la forme d’une triade systémique, parce qu’elle en déforme l’harmonie. Ce désaccord inter stratégique est source de confusion, voire de nombreux conflits dans toute la gamme des actions collectives des sociétés ; elle détourne la stratégie de sa fonction de " rapport de forces " où l’énergie avait la primauté. Elle tend à favoriser une nouvelle équation qui est celle de la " relation d’influence ", dont on voit bien (conflit pour le Kossovo, bataille des grands médias…) qu’elle tend à prendre la relève dans les frictions humaines. C’est le passage ambigu du " rapport de forces " à la " relation d’influence " qui met, face à la violence primaire, nos sociétés " civilisées " dans l’embarras.

Notre rapport à la guerre, à la militarisation des relations humaines, qui a été la norme et la règle pendant des siècles, est en voie d’évolution sous la pression de l’information, prise dans toutes ses acceptions, et de sa démocratisation exponentielle. Ce passage n’est pas une formalité ; il remet en question toutes les structures politiques, sociales, militaires des Etats classiques. Seule l’économie, souple par nécessité, a su prendre le virage ; c’est pourquoi elle est aujourd’hui l’aile marchante de nos sociétés, obscurcissant de son poids notre horizon politique. L’information livrée à l’économie, devenant en quelque sorte sa propre finalité, c’est la garantie de faire descendre à nouveau la violence aux niveaux infra-sociétaux, ce que nous constatons déjà ici et là dans le monde. démarche entre les moyens (essentiellement énergétiques : forces)de sa fonction socio-politique telle que nous l’entendions jusqu’à présent et, de ce fait, entretient la confusion, les contradictions et les paradoxes de notre époque.

Il n'y a pas d'autre solution pour sortir de cette ambiguïté que de mettre, mais de façon démocratique et consensuelle, l'information, entendue dans son sens le plus large, au service d'un " projet " de société - un projet politique - dont elle devrait d'ailleurs faciliter et permettre la définition.

Sinon, nous entrerons dans une logique du tout-information, c'est-à-dire une forme de " dictature de l'information ", ce qui est le contraire de la liberté.

 

 

Biographie : Eric de La Maisonneuve, Général, dirige la Société de Stratégie. Il a été Directeur de la Fondation pour les études de Défense. Publications : La violence qui vient (Arléa, 1997), Incitation à la réflexion stratégique (Economica, 1998).

 

 




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