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d'articles et textes sur l'Infostratégie


La dominance informationnelle
comme paradigme central
de la stratégie américaine

par Saïda Bédar
, CIRPES/EHESS
Séminaire de l'ADEST (association pour la mesure des sciences et techniques),
Ecole des Mines de Paris, le 14 décembre 2000

I/ La "révolution de l'information" au coeur de la réforme stratégique américaine

 

La réorientation stratégique des Etats-Unis s'opère dans un contexte de bouleversements sociaux engendrés par la globalisation et la révolution de l'information. Ces bouleversements se sont traduits par la multiplication des acteurs stratégiques qui peuvent être des obstacles autant que des relais à l'action étatique : il peut s'agir des acteurs infra-étatiques potentiellement transnationaux ("sous-souverains" selon l'expression officielle américaine), les firmes transnationales, les institutions et régimes supra-nationaux (régionaux et internationaux), les autorités morales, les acteurs humanitaires, les médias ... ). La remise en cause des frontières (géographiques et systémiques entre le civil et le militaire, le privé et le public, l'éthique et le politique etc...) déclasse la sanctuarisation et le panoptisme comme paradigmes de contrôle de la violence. Alors que la transnationalisation (des acteurs, des vulnérabilités, risques et conflits) rend vaine la sanctuarisation nationale, le panoptisme (exercice du pouvoir spatialement organisé pour assurer le contrôle par la surveillance) a peu d'emprise sur la virtualité du cyberespace ou l'invisibilité du C3D2 (Cover, Concealment, Camouflage, Denial and Deception), et se trouve "court-circuité" par le "temps réel" (annulation de la profondeur stratégique de la distance).

 

La révolution de l'information a généralisé l'accès à la sophistication technologique et multiplié les vulnérabilités des Etats-Unis, le pays le plus interconnecté au monde. A un niveau stratégique global (militaire, géopolitique et géoéconomique) la dominance informationnelle permet le contrôle systémique du shaping the world . A un niveau militaire, la dominance informationnelle devient un paradigme central du processus de contrôle de la violence : idéalement elle permet l'ubiquité, la situational awareness, la vitesse, la synchronisation nécessaires à la neutralisation des crises et conflits par la "préclusion" stratégique. La préclusion, rendue possible par la "numérisation" des forces armées et l'organisation du combat en réseaux informationnels (network centric warfare) synergiques et intégrés (intégration sensors-to-shooters), s'élabore autour du paramètre de la compression du temps. Les avancées des technologies de l'information réduiront le temps du déploiement, de la manoeuvre tactique, de la traversée de la killing zone, du tir, et du soutien logistique. Les technologies de l'information apporteront également les moyens de la connaissance (de l'environnement et de l'ennemi) qui permettront la surveillance constante de l'espace de bataille et la connexion permanente entre les forces de combat et les bases de soutien.

 

La guerre du futur est donc caractérisée par les stratèges américains comme l'évitement de l'escalade par la "préclusion stratégique", rendue possible par la dominance informationnelle qui permet l'intégration tous azimuts et la rapidité dans la prise de décision et l'exécution des opérations. L'intégration tous azimuts renvoie à l'intégration interarmes, interagences, interalliés, la civilianisation, la synergie industrialo-militaire, en somme l'intégration du "système des systèmes". Elle est la base de la RMA (Revolution in Military Affairs) qui accorde une place déterminante au facteur technique : 1) technologique (intégration des technologies de l'information aux systèmes d'armes et rationalisation du C4ISR = commandement, le contrôle, les communications, et computers, renseignement surveillance et la reconnaissance , qui permettent la perception du champ de bataille), 2) doctrinal et organisationnel (interarméité, RBA, intégration interagences et civilo-militaire, interopérabilité interalliée).

 

L'enjeu systémique de l'information dans un ordre globalisé et interconnecté en fait de toute évidence un objet stratégique fondamental, mais en fait-il le paradigme central succèdant à celui de la dissuasion nucléaire ?

 

II/ Les orientations de "sortie de guerre froide" : les alternatives à la dissuasion nucléaire

 

1 - La dominance informationnelle opérée par le contrôle de l'espace orbital et du cyberespace

 

La course à l'espace avec les Soviétiques est devenue à partir de la fin des années 1980 une "course en solitaire", le Spacepower devenant un nouvel instrument du maintien du leadership US au sein du système mondial (l'espace comme nouvelle frontière...). Le président George Bush en 1989 avait proposé l'établissement d'une base permanente sur la Lune, l'envoi d'une expédition sur Mars et "la colonisation permanente de l'espace". Cette proposition a été rejetée par le Congrès pour des raisons budgétaires (400-500 milliards de $), mais ces options restent à l'ordre du jour. La "mise en forme" impériale (shaping the world) s'étend à l'espace (shaping space) ou plutôt passe par l'espace : c'est une nouvelle "production" du système hégémonique américain.

 

Les industries spatiales accroissent au rythme annuel de 20%, d'ici 2010 il y aura près de 2000 satellites opérant en orbite (600 aujourd'hui, dont 50% appartiennent aux compagnies et gouvernement américains). En 2010 les investissements cumulatifs US dans l'espace atteindront entre 500 et 600 milliards de $. En 2020 l'industrie spatiale US produira entre 10 et 15% du Produit Intérieur Brut américain. Les liens entre l'industrie et le spatial militaire sont étroits : il s'agit de favoriser l'intégration du système de systèmes, de contrôler les effets de la dissémination (la dissémination doit servir au contrôle par la diffusion des normes US et des "verrous" et codes), de favoriser la coopération internationale et la libre commercialisation pour empêcher le développement concurrent, ainsi que de privatiser les secteurs où la concurrence étrangère est forte, comme les lanceurs, pour essouffler les concurrents étatisés dans la course (France/Europe).

 

On peut dire que la militarisation de l'espace se justifie autant par la commercialisation de l'espace que par la nécessité à la fois de compenser et de garantir le "non-droit" international. Il s'agit de protéger des systèmes commerciaux mais aussi de créer un espace (équivalent d'un territoire, à la manière des "routes maritimes" plutôt que des "eaux territoriales" marquées du sceaux de la souveraineté) par le "balisage" techno-militaire plutôt que par du droit. En effet, dans l'acception américaine l'espace doit demeurer largement une zone de non-droit dans la mesure où la rapidité des progrès technologiques ne permet pas un ajustement à la temporalité juridico-politique. En somme, le droit est fondé sur le précédent, hors aucun milieu naturel ne peut être comparé à l'espace et les activités futures ne sont pas prévisibles. Le droit risquerait de devenir un frein aux développements technologiques et un obstacle à la puissance US.

 

L'argument pour la militarisation de l'espace est également capacitaire, à savoir l'efficacité supérieure des systèmes basés dans l'espace par rapport à ceux basés au sol (surtout en termes de prévision météorologique, navigation et reconnaissance), et l'importance accrue de ces systèmes dans les nouvelles formes de guerre numérisée (cf opérations contre l'Irak, notamment Desert Fox, et opérations contre la Serbie).

 

La domination du champ stratégique par le paradigme de l'information s'est traduite par une montée en puissance du Space command, créé en 1985 et rebaptisé récemment Space and missile defense command. En 1998 la révision du Plan unifié des commandements lui a attribué cinq missions supplémentaires qui s'ajoutent à ses missions classiques de soutien aux commandements combattants :

- le point de contact pour toutes les questions militaires opérationnelles spatiales ;

- l'interface avec les agences nationales, commerciales, et internationales ;

- la conduite de la planification des campagnes spatiales ;

- la planification et la mise en oeuvre des activités d'assistance sécuritaire ;

- contrer le déploiement d'armes de destruction massive dans l'espace.

 

Le contrôle de l'espace domine désormais le rôle du Spacecom. (le spacecontrol c'est : dissuader, alerter et défendre en cas d'attaque ennemie ; s'assurer que des forces hostiles ne peuvent pas empêcher l'utilisation US de l'espace ; contrer les systèmes et les services utilisées par des forces hostiles ; assurer la capacité de conduire des activités militaires et de renseignement spatiales). Selon le général Myers, ancien commandant en chef du Spacecom , il s'agit de "renforcer les opérations terrestres" et de "faire de l'espace un milieu de combat en lui même".

 

En octobre 1999 le Spacecom s'est vu attribué la responsabilité de la Computer Network Defense (CND) et en octobre 2000 de la Computer Network Attack (CNA). Il s'agit de protéger uniquement les réseaux du Pentagone, les réseaux civils étant protégés par les agences d'investigation et les instances juridiques. Mais les interactions entre les deux domaines de compétence sont importantes.

 

 

La CND (détection, contre-mesure et rétablissement des systèmes corrompus) est largement un domaine délégué aux industries. La CIA a créé une agence privée et à but non lucratif (In-Q-Tel) chargée de coordonner la recherche et développement des industries. La délégation du rôle de CND aux instances civiles et industrielles est une question de compétences, mais aussi une façon de s'assurer de la dissémination des systèmes (avec des verrous, des codes...) et donc de leur contrôle. C'est également une façon de fournir des systèmes off-the-shelf et d'empêcher le développement de systèmes concurrents. La protection du cyberespace se heurte cependant à un déficit de compétences américaines. D'une part il existe une concurrence entre le secteur public et le secteur privé, les éléments les plus brillants préférant des carrières prometteuses qu'offre la nouvelle économie. D'autre part le recours à la sous-traitance étrangère (Israéliens, Indiens, Pakistanais ou Indonésiens) pose des problèmes de sécurité évident.

 

La CNA consiste à inventer une nouvelle forme de guerre qui implique l'intégration systémique extrême : des systèmes informationnels, mais aussi du civilo-militaire, des sphères privée/publique, militaire et juridico-politique, et de la chaîne de commandement. Selon le général Eberhard nouveau commandant en chef du Spacecom la CNA consiste à : take the medium of computer networks that is rapidly evolving and develop it as an area of warfare...We want to try and mature CNA so that it becomes another arrow in the quiver of our armed forces - employed much the same as other capabilities

 

Aujourd'hui le Spacecom demande, en vertu de son nouveau rôle de spacecontrol , l'attribution d'une Area of Responsibility (AOR). Il s'agit de déterminer une zone de guerre différenciée de la zone attribuée à la Air Force mais également de sortir du rôle de soutien. Le Spacecom deviendrait un commandement informationnel mais aussi un réel commandement combattant dans l'espace.

 

On peut imaginer que la monopolisation de l'information par le Spacecom d'une part et sa configuration intégrée multidimensionnelle en fait un lieu stratégique décisif. Les Etats-Unis deviendraient une puissance continentalo-spatiale (repli des forces sur le territoire US et global reach rendu possible par la dominance spatialo-informationnelle).

 

 

2 - National Missile Defense : un premier pas vers la weaponization de l'espace.

 

La NMD cristallise les deux options majeures de la réorientation de la doctrine stratégique américaine : d'une part elle constitue une partie du programme de militarisation, voire de weaponization, de l'espace, et d'autre part elle codifie l'option unilatéraliste sur la base de l'affaiblissement du régime de l'arms control et de la dissuasion, et le rejet des stratégies du "faible au fort".

 

La NMD implique la mise en service de systèmes de surveillance et détection dans l'espace (Space-Based Infrared Systems, SBIRS), et à terme peut aboutir au déploiement d'intercepteurs dans l'espace. D'ores et déjà des programmes de véhicules orbitaux et de systèmes d’armes spatiaux anti-missiles et anti-satellites font l'objet de recherche et développement La US Air Force prévoit les premiers essais du système antimissile de lasers basés dans l'espace (Space Based Laser, SBL) entre 2005 et 2010. Les SBL seraient installés sur une constellation d’au moins 24 satellites installés en orbite basse. L'option du déploiement des SBL est largement soutenue par le nouveau secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld.

 

Au même titre que la dominance informationnelle la NMD tend à codifier l'idée de la surpuissance capacitaire au détriment de l'option de la dissuasion (relique européenne du paradigme de l'équilibre des puissances perpétué par l'affrontement bipolaire). La NMD s'inscrit dans le choix d'une stratégie unilatérale que les États-Unis adoptent dans un contexte globalisé où la dialectique stratégique avec l'adversaire potentiel et avec l'environnement vise à éliminer la vulnérabilité face à l'asymétrie, ou encore empêcher toute stratégie du faible au fort. En ce sens NMD permet à terme de mettre fin au MAD (Mutual Assured Destruction), au ciblage et à l'état d'alerte maximum, et aboutit à la reconquête de l'autonomie stratégique absolue symbolisée par la possibilité du first use. Cette reconquête de l'autonomie absolue s'illustre également par la sortie du régime de l'arms control et la création d'un gap insurmontable dans la nouvelle course aux armements, seuls les États-Unis étant en mesure d'expérimenter un système à la hauteur de 60 milliards de dollars sur quinze ans.

 

 

Conclusion : les limites organisationnelles, budgétaires et stratégiques à la dominance informationnelle

 

Les freins à la réorientation vers une stratégie fondée sur la dominance informationnelle sont à la fois organisationnels, budgétaires, et stratégiques.

 

Les obstacles organisationnels sont connus : il s'agit de la lenteur bureaucratique du Pentagone à se réformer vers un système moins étatisé (RBA), plus intégré (interarmes, interagences, civilo-militaire, public/privé...), à même de faire face aux conflits d'aujourd'hui et à la modernisation pour la sécurité du futur (abandon des plateformes traditionnelles, char/avion de combat/porte-avions).

 

Les obstacles budgétaires reflètent également les difficultés de la réforme : le Pentagone ne peut à la fois assurer la continuité des programmes traditionnels et du scénario officialisé par le plan quadriennal (Quadrennial Defense Review, QDR, 1997) des deux MTW (Major Theater War) presque simultanés comme critère d'évaluation des forces, et investir dans le processus de transformation de l'institution et de la stratégie. Fin 1998 le général Shelton, chef de l'état-major interarmes, avait établi qu'il manquait 175 milliards de $ entre 2000 et 2005 pour obtenir un niveau de force QDR. Le Congress Budget Office estime qu'il faudrait une augmentation annuelle de 80-90 milliards de dollars (constants) pour payer le matériel qu'il est prévu d'acquérir. Le budget de la défense pour l'année fiscale 2001 est de 290 milliards de dollars, soit 3% du PNB, et le consensus au sein du Pentagone est de demander un budget entre 3,5 et 4,5% du PNB permettant la modernisation des équipements. Ces demandes sont considérées comme irréalistes par certains observateurs qui pensent que l'excédent budgétaire à venir (4800 milliards de dollars, 2000 milliards si on exclut l'excédent Social Security et Medicare) sera en grande partie absorbé par les dépenses sociales et les réductions de la taxation (un budget de la défense représentant 4% du PNB s'élèverait à 438 milliards de dollars en 2002!).

 

L'obstacle stratégique est lié aux obstacles organisationnels et budgétaires : c'est l'impossibilité d'assumer la totalité du "spectre des conflits" (full spectrum of conflicts). La réalité conflictuelle d'aujourd'hui est loin des combats spatiaux et de la NMD, la montée du facteur asymétrique "tire vers le bas" les options stratégiques, vers le boots on the ground et les opérations autres que la guerre (Operations Other Than War, OOTW). Les OOTW sont des conséquences ou des effets de l'asymétrie qui crée des situations conflictuelles entre guerre et paix, dans un contexte de zone grise (effacement des frontières civil/militaire, zones de non-droit, multiplication des acteurs stratégiques non-étatiques, etc.). Alors que les OOTW étaient considérées au début des années 1990 comme des exceptions, elles sont aujourd'hui intégrées au schéma stratégique dominant de la RMA. Tout conflit, quel que soit son intensité, s'il est traité par la dominance informationnelle idéalement produira la préclusion et la neutralisation rapide de l'adversaire, mais il peut également produire des réponses asymétriques (surpuissance capacitaire contrée par le "génie" technique et/ou militaire rustique de type C23D ou anti-access, ou cybersabotage) et des dommages collatéraux. L'asymétrie peut transformer une opération offensive en opération défensive, voire attritionnelle, et d'une façon plus globale la montée du facteur asymétrique peut inciter à un retour à une doctrine stratégique plus défensive. L'impératif de la discrimination dans des contextes conflictuels de plus en plus "gris" limite considérablement les possibilités de l'attaque stratégique décisive. L'opération Allied Force a montré que les effets discriminants des munitions à guidage précis (PGMs) pouvaient être annulés par les capacités ennemies de C3D2, et que la dominance informationnelle comme stratégie anti-asymétrique était illusoire sans le "contact" au sol.

 

La dissuasion nucléaire n'avait pas d'emprise non plus sur les conflits asymétriques, mais elle se déployait dans un contexte politique plus structuré, d'équilibre des puissances et de système de sécurité collective. La dominance informationnelle se déploie dans de nouveaux espaces de quasi non-droit et dans des zones grises, et est l'instrument d'une puissance unique et unilatéraliste.

 

Sans doute faut-il modérer les effets de surpuissance de la dominance informationnelle, en admettant que nous sommes en période de transition vers la reconstitution d'un ordre interétatique fondé sur une nouvelle architecture de sécurité collective. Mais les poussées systémiques globalisantes, transnationales, hors souveraineté nationale, tendent à codifier des pratiques et des normes stratégiques qui peuvent être considérées comme des dérives "délinquantes" tant elles sont en contradiction avec les normes politiques et juridiques communément admises jusqu'à présent. Du déploiement d'armes dans l'espace, au contrôle informationnel cybernétique systématisé, ou l'utilisation à leur insu d'acteurs civils - humanitaires et médias - dans les opérations de guerre, on imagine comment l'impératif de la dominance et donc du contrôle informationnels peut pervertir un système interétatique globalisé encore en devenir.



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